TDG: Un scandale ukrainien atterrit à Genève

Version longue d’un article publié dans la Tribune de Genève, le 26/08/2017

“Petro, reviens tant qu’il n’est pas trop tard!” Cet appel émotionnel d’Anton Herashenko, conseiller du ministre de l’intérieur ukrainien, à l’oligarque Petro Diminskiy, n’a visiblement pas été entendu. L’homme ne s’est pas manifesté depuis son départ d’Ukraine, dans l’après-midi du 22 août, à destination de Genève. Le Procureur Général Iouriy Loutsenko a déclaré, le 25 août au soir, ne pas avoir besoin de la présence de Petro Diminskiy pour continuer l’enquête. Il est donc peu probable que l’oligarque revienne dans un futur proche. Dans les médias et réseaux sociaux ukrainiens, Petro Diminskiy est devenu un nouveau symbole de la justice sélective et des abus du système oligarchique.

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Petro Diminskiy, 62 ans, est le propriétaire, entre autres, du club de football “Karpaty” et de la chaîne de télévision “ZIK”. Il se présentait comme un homme d’affaires tout à fait respectable, basé dans la région de Lviv, en Ukraine de l’ouest. Jusqu’à ce 18 août, quand sa belle Mercedes S65 double à toute vitesse une colonne de voitures sur une route de l’ouest de l’Ukraine. Il percute un autre véhicule, dont la conductrice, 31 ans, meurt sur le coup. Petro Diminskiy affirme de suite que son garde du corps était au volant de sa Mercedes, et qu’il n’avait rien à voir avec la tragédie. “Tout le monde sait depuis des années qu’il conduit lui-même son bolide…”, commente l’assureur Lioubomir Foutorskiy, à Lviv. Lui-même conducteur d’une Porsche, en connaît un rayon sur les propriétaires de voitures de luxe dans la région.

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Source: Zaxid.net

En l’état de l’enquête, « il est impossible d’affirmer qu’il était vraiment au volant au moment de l’accident”, précise, prudent, le Procureur Général Iouriy Loutsenko, dès le 22 août. Mais plusieurs témoignages, et une série de vidéos, discréditent la défense de Petro Diminskiy. Une caméra de surveillance l’a filmé lui-même au volant de sa voiture, 40 minutes avant le choc. Celui-ci, considéré comme simple témoin dans l’affaire, sent la pression monter. Il est appelé à se présenter aux enquêteurs mardi 22 août à 10h. Au lieu de cela, il file à l’aéroport. Pour beaucoup en Ukraine, c’est là une preuve éclatante de sa culpabilité.

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L’avion, un Cessna immatriculé en Autriche, a atterri à Genève le 22 août à 16h37, selon nos recherches sur des sites spécialisés dans la traque des avions. Pourquoi Genève? Petro Diminskiy se rend régulièrement dans la Cité de Calvin, sans qu’on en connaisse les raisons. Le lendemain, l’oligarque effectue vraisemblablement une série de tests à la clinique Generale-Beaulieu. Un diagnostic du docteur Dimitrios Samaras le consacre en “bonne santé physique et psychologique”.

 

 

Petro Diminskiy est-il resté à la clinique après cette consultation? Le 25 août, dans un mail adressé à un journaliste ukrainien, Danylo Mokryk, l’assistante de direction de la clinique, Françoise Dimier, se refuse à “confirmer ou infirmer la présence d’une personne” dans l’établissement, au titre du secret médical. Qu’il soit toujours hospitalisé ou non, Petro Diminskiy serait toujours à Genève, selon nos sources.

Reste que sans demande d’entraide judiciaire formulée par la justice ukrainienne, la justice suisse ne peut lancer aucune action à l’encontre de Petro Diminskiy. Celui-ci doit tout d’abord être notifié comme suspect dans l’affaire. Or, rien ne vient. Le Procureur Général Iouriy Loutsenko a certes déploré à plusieurs reprises que Petro Diminskiy ne se présente pas aux convocations des enquêteurs. Il n’a pourtant pas dénoncé son départ d’Ukraine comme une fuite.

Au contraire, Iouriy Loutsenko a estimé, le 25 août au soir, que l’enquête peut produire des résultats probants sans le concours de Petro Diminskiy. « Les prélèvements d’échantillons biologiques, les vidéos, et autres éléments que nous avons commandé aux experts… Nous pouvons travailler avec cela, même en son absence (Petro Diminskiy, ed.) ». Une approche confirmée par Larisa Sarhan, la porte-parole du Procureur Général.

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Le fait que les autorités judiciaires ukrainiennes ne semblent pas intéressées par le concours, en bonne volonté, d’un des principaux protagonistes d’un accident mortel ne rassure en rien l’opinion publique. Les Ukrainiens sont depuis des années sceptiques quant à l’efficacité et à l’indépendance de la justice. Nombreux sont ceux qui redoutent que l’affaire soit enterrée, afin de protéger les intérêts d’une des personnes les plus riches et influentes d’Ukraine. De fait, Iouriy Loutsenko a d’ores et déjà remis en question un témoignage clé de l’affaire: « la personne qui accuse Diminskiy d’avoir été au volant au moment-même de l’accident n’était probablement pas sur place », a-t-il répété.

Une prudence sans doute justifiée, mais qui n’a pas toujours été la marque de fabrique de Iouriy Loutsenko, souvent vindicatif, et ferme dans ses conclusions. De quoi alimenter les réactions de frustration et de rage dans l’opinion publique. Même si était reconnu coupable de cet homicide involontaire, beaucoup croient que Petro Diminskiy bénéficie de puissants soutiens politiques, qui lui épargneront, d’une manière ou d’une autre, une éventuelle condamnation en justice. “Vous connaissez si bien ce personnage que vous le tutoyez?”, a ainsi commenté l’internaute Maksym Oustiak sous le post Facebook d’Anton Herashenko appelant Petro Diminskiy à revenir tant qu’il n’est pas trop tard. “Voilà qui explique tout”.

Le 26 août au matin, l’avocat de Petro Diminskiy, Mykola Lysiy, a assuré de la bonne volonté de son client: « Il est prêt à coopérer, et coopérera, avec les enquêteurs », a-t-il assuré. Il n’a néanmoins pas indiqué quand, et si, son client était disposé à rentrer en Ukraine.

De fait, Petro Diminskiy n’a aucune obligation de revenir. Et l’homme peut prendre son temps. Selon Iouriy Loutsenko, il faudrait déjà que les enquêteurs le considèrent comme suspect. Si, à partir de ce moment, il ne se présente pas à leurs convocations, alors le Bureau du Procureur a la possibilité de solliciter l’entraide de partenaires étrangers, notamment pour une demande d’extradition. « C’est un long processus, qui peut prendre de six mois à un an. Mais dans 90% des cas, il aboutit ».

En Ukraine, certaines conséquences du drame ont été bien plus rapides. Nataliya Trila a été enterrée le 20 août dans son village de Iamelnia (Ямельня). Le 21 août, le garde du corps de Petro Diminskiy, Andriy Bortsha, toujours considéré comme le principal suspect dans l’affaire, a été placé en maison d’arrêt pour 2 mois.

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Enterrement de Nataliya Trila. Source: Zaxid.net

Mediapart: L’Ukraine ne parvient pas à se débarrasser de l’ancien régime de Ianoukovitch

Version longue d’un article publié sur le site de Mediapart, le 14 juin 2017

Les autruches sont toujours là. Dans le zoo ensoleillé de la vaste résidence de Mejyhiria, au nord de Kiev, elles paradent et s’éventent à leur gré. Elles n’ont jamais témoigné de la moindre inquiétude quant à l’absence de leur maître, l’ancien Président ukrainien autoritaire et corrompu Viktor Ianoukovitch. Il avait fui dans la précipitation, le 21 février 2014, après le dénouement sanglant de la Révolution de la Dignité. Dès le lendemain, le peuple révolutionnaire avait repris possession de la propriété de plus de 135 hectares, de la magnifique demeure en bois précieux “Honka”, du court de tennis, de la plate-forme d’hélicoptères, du yacht club, de la réplique de galion ou encore du zoo.

En bordure de la mer de Kiev, un réservoir artificiel sur le cours du fleuve Dnipro, l’endroit est idéal pour une promenade du dimanche, ou encore des sessions de photos de mariage. Tout ici est bien entretenu, et semble paisible. Pourtant, plus de trois ans après, Mejyhiria reste dans un flou juridique, de même que toutes les affaires liées à l’ancien régime. Le parc a été nationalisé et ouvert au public, mais le sort des bâtiments est encore suspendu à une procédure en justice qui s’éternise. On ne sait même pas à qui appartiennent vraiment les autruches, si ce n’est “aux gens de Mejyhiria”, les volontaires qui entretiennent les bâtiments, selon l’expression du coordinateur bénévole Denis Tarahkotelyk.

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Autruche de Mejyhiria. Photo: Philippe Gobert

Flou persistant

Pendant sa présidence (2010-14), Viktor Ianoukovitch avait expliqué ne posséder que 2 hectares de la propriété. Il avait assuré jouir gracieusement de la résidence sur “l’invitation d’amis” Des amis dissimulés derrière un montage de holdings offshore. Le bénéficiaire final s’est avéré être la société “Tantalit”, en fait une couverture pour plusieurs possessions luxueuses des Ianoukovitch en Ukraine.

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Depuis son exil en Russie, l’autocrate déchu a répété cette version des faits, justifiant sa présence par les services qu’il rendait à ses “amis”. “Je m’occupais des autruches!”, avait-il asséné lors d’une célèbre interview à la BBC, en juin 2015. Et le journaliste d’insister: “Vous me dites que le président d’un pays vivait, comme ça, dans le zoo de quelqu’un d’autre?” L’absurdité de la scène, moquée des millions de fois sur Internet, n’occulte pas le fond du problème. Viktor Ianoukovitch n’a jamais admis ses torts. Ses montages financiers, extraordinairement complexes, n’ont pu être entièrement démantelés à ce jour. Et, par voie de fait, la culpabilité de l’ancien régime n’est toujours pas établie en justice.

Sur le Maïdan, pendant l’hiver 2013-14, et dans la bouche des nouveaux dirigeants du pays, l’atrocité des crimes de la “Famille” de Viktor Ianoukovitch, à comprendre comme le groupe de ses proches collaborateurs, semblait indéniable. Malgré cela, plus de trois ans après, seul une affaire de corruption mineure, concernant l’ancien ministre de la justice Oleksandr Lavrynovych, a été portée à un tribunal. Plusieurs cas plus importants ont été classés sans suite. Daria Kaleniouk, directrice adjointe du Centre d’action contre la corruption (AntAC) estime que le système judiciaire ukrainien, des procureurs aux juges, “n’a ni les capacités, ni la volonté de mener à terme les enquêtes”.

Haute trahison

Pourtant, A écouter le procureur général Iouriy Loutsenko, la situation change toutes les semaines. L’ancien héros de la Révolution Orange, qui avait écopé de deux ans et demie de prison à la suite de persécutions politiques du régime de Viktor Ianoukovitch, est un proche du Président actuel, Petro Porochenko. Il a fait du traitement des crimes de l’ancien régime son mot d’ordre. A la différence de ses prédécesseurs, il a fortement poussé pour l’ouverture, le 4 mai, d’un “procès sans précédent” contre Viktor Ianoukovitch, par contumace, pour “haute trahison”.

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Il accuse l’ancien chef de l’Etat d’avoir demandé à Vladimir Poutine de dépêcher ses troupes en Ukraine, au printemps 2014, et d’avoir entretenu des mouvements séparatistes dans plusieurs régions du pays. “Viktor Ianoukovitch et sa clique”, affirme le Procureur général, ont le sang d’au moins 10000 morts et 23000 blessés sur les mains. Plusieurs de ses anciens collaborateurs, ainsi que Serguei Glazyev, conseiller de Vladimir Poutine, et Serguei Shoigu, ministre de la défense de la Fédération de Russie, sont aussi concernés par ce procès. Une incrimination avant tout symbolique. “Ce n’est pas une revanche”, assure Iouriy Loutsenko dans une allocution vidéo à l’esthétique douteuse. “C’est le moyen pour que la justice triomphe enfin, et que la loi s’applique”, tonnerre-t-il.

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Capture d’écran

Fin février 2014, Viktor Ianoukovitch aurait rédigé une série de lettres demandant qu’une intervention armée extérieure ramène la paix civile en Ukraine, et le rétablisse dans son bon droit. Une de ces lettres avait été exhibée, le 3 mars 2014, par l’ambassadeur de Russie à l’ONU Vitaly Chourkine. Trois ans plus tard, la lettre a disparu, l’ambassadeur est mort, officiellement d’une crise cardiaque en mars 2017, et le Kremlin nie avoir jamais reçu une telle demande de la part de Viktor Ianoukovitch. Savoir si cette lettre était réelle, ou un simple instrument de propagande, relève de l’appréciation politique. C’est pourtant sur cette base que Iouriy Loutsenko a ouvert le procès pour haute trahison à Kiev.

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Pour ce faire, il a même fait changer la loi, pour y créer la possibilité de jugements par contumace. Serhiy Horbatiouk, un de ses adjoints en charge d’enquêter sur les actes de violence sur Maïdan, a eu beau souligner que la pratique des procès par contumace est contraire à la Constitution, et que Viktor Ianoukovitch pourrait y trouver une base pour contester le verdict devant la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH). En retour, il a été dessaisi de plusieurs affaires. Le politologue Petro Oleschuk remarque encore que l’accusation de corruption peut être aisément balayée par la défense de l’ancien autocrate: au moment de la supposée rédaction de la lettre, celui-ci n’était plus dans une position de pouvoir qui lui aurait permis de trahir son pays.

Grand spectacle, maigres résultats? 

Depuis l’ouverture du procès avec forte publicité, rien ne s’est passé. Les audiences ont été successivement reportées. Une fois, Viktor Ianoukovitch n’est pas arrivé à se connecter pour une vidéoconférence depuis le tribunal de Rostov-sur-le-Don, en Russie. Une autre fois, c’est son avocat qui a perdu la voix. Le procès est ajourné jusqu’au 16 juin. Il promet de s’étaler sur plus d’un an. Quelqu’en soit l’issue, peu sont ceux qui croient que justice sera pleinement rendue: Viktor Ianoukovitch est officiellement placé sous la protection des autorités russes. Il ne craint pas une éventuelle extradition, ni d’être arrêté ou emprisonné.

Selon les renseignements disponibles, il n’habite pas à Rostov. Il n’apparaît que pour les besoins de la représentation en exil dans cette ville à quelques encablure de son Donbass natal. Il habiterait une villa du prestigieux quartier de Roublievka, dans la banlieue de Moscou. Officiellement séparé de sa femme, il résiderait avec Lioubov Polejay, déjà sa maîtresse du temps de Mejyhiria. Malgré la perte de l’un de ses fils, Viktor junior, dans un accident de voiture sur le lac Baïkal en mars 2015, l’exil ne semble pas particulièrement difficile à vivre. Il convient néanmoins de noter qu’il n’a jamais été aperçu en tête-à-tête avec Vladimir Poutine depuis sa fuite. Une manière indirecte de traduire le mépris que le chef du Kremlin lui avait toujours démontré, et qui a du être exacerbé par de son abandon de poste.

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S’il revenait en Ukraine, Viktor Ianoukovitch serait sous le coup de procédures judiciaires à répétition, en plus du procès pour trahison. Pour usurpation de pouvoir en 2010. Pour avoir sapé les capacités des forces armées. Pour sa responsabilité dans les violences meurtrières de la Révolution. Ou encore pour sa complicité dans le kidnapping, en 2013, de l’archevêque Oleksandr Drabinko et de deux religieuses du Patriarcat de Moscou de l’Eglise orthodoxe. Pour l’heure, aucune de ces affaires n’a été portée devant les tribunaux, bien que les enquêtes et les procédures préliminaires créent régulièrement des effets d’annonce. Les réseaux sociaux ont ainsi relayé intensivement l’apparition de Viktor Ianoukovitch par vidéoconférence, en novembre 2016, devant un juge de Kiev. Il apparaissait comme témoin dans le cadre d’un procès contre 5 anciens policiers accusés de crimes sur le Maïdan.

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Vidéoconférence de novembre 2016

Nombre de commentateurs dénoncent néanmoins un effet pervers de ces affaires. Dans la mesure où l’ancien autocrate ne sera probablement jamais arrêté, les poursuites judiciaires lui servent avant tout d’opérations de communication. Ses vidéoconférences provoquent confusion et cacophonie dans la salle d’audience. De son côté de l’écran, lui apparaît détendu, le teint hâlé, et libre d’exposer sa version des faits sans être contredit. Il a ainsi l’occasion de dénoncer un acharnement contre sa personne, et d’entretenir son narratif de la Révolution et du début de la guerre. Un narratif qui sert les intérêts de ses anciens collaborateurs restés en Ukraine, de même que ceux de la propagande d’Etat russe. En tant qu’accusé dans le procès pour trahison, il entend aussi faire valoir son droit d’interroger le Président Petro Porochenko, le Secrétaire du Conseil de Sécurité et de Défense et ancien Président par intérim, Oleksandr Tourtchinov, et l’ancien Premier ministre Arséni Iatseniouk. Le spectacle promet d’être au rendez-vous. Mais il n’est pas dit que cela serve les intérêts de la justice.

Le nerf de la guerre

Dans ce contexte où l’homme est intouchable, les regards se concentrent sur le nerf de la guerre: l’argent. Certains estiment que la “Famille” de Viktor Ianoukovitch aurait dérobé environ 12 milliards de dollars pendant son passage au pouvoir. Le ministère de la justice avance lui une fourchette de 20 et 30 milliards. Iouriy Loutsenko porte le chiffre à 40 milliards. Mais, plus de 3 ans après la chute du régime, pratiquement rien n’a été récupéré, malgré des annonces régulières. Selon un rapport de l’AntAC de décembre 2016, 1,5 milliards de hryvnias (environ 51 millions d’euros) devaient être récupérés en 2015 et rendus au budget d’Etat: seuls 100093 hryvnias (environ 3400 euros) ont été rendus au budget d’Etat. En 2016, l’objectif était de 7,7 milliards de hryvnias (environ 2610000 euros), pour un rendu effectif de 149193 hryvnias (environ 5000 euros). En 2017, le Premier ministre Volodymyr Hroisman espère gonfler le budget d’Etat de 12 milliards de hryvnias (environ 407 millions d’euros).

Dans ce cas aussi, Iouriy Loutsenko donne pourtant l’impression que la situation évolue rapidement. Notamment le 28 avril, en annonçant la confiscation de 1,4 milliards d’euros d’une série de comptes en banque liés à Serhiy Kourchenko, un jeune membre de la “Famille”. “S’il fallait effectuer l’opération de recouvrement en liquide, avec des billets de 100 dollars, alors l’argent saisi représenterait 15 tonnes”, s’était vanté Iouriy Loutsenko. Le symbole était fort, d’autant que les fonds récupérés ont été officiellement alloués à la politique sociale et de développement régional. Pour le Procureur général, cette décision, actée par un tribunal à Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine, ouvre la voie à une procédure de recouvrement de 50 millions d’euros bloqués dans des banques en Lettonie, et marque une étape fondamentale dans la lutte contre la kleptocratie de l’ancien régime.

Mais, dans ce cas aussi, les critiques fusent. Le procès a été expédié en deux semaines après des audiences à huis clos dans la très provinciale Kramatorsk, et aurait été bâclé. Le député Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, suggère que le verdict n’est pas suffisamment étayé, et ne concerne même pas des comptes qui sont liés à Viktor Ianoukovitch. La défense de celui-ci prépare d’ailleurs une plainte pour diffamation. Si le jugement est contesté en appel, les fonds pourraient devoir être rendus. Le média d’investigation financière “Nashi Groshi – Notre Argent” avait déjà mis en évidence les failles de décisions antérieures du Procureur Général, les reléguant à de simples opérations de communication. Le juriste Hennadiy Drouzenko met lui en garde sur les risques de discrédit de l’Ukraine sur la scène internationale. “S’il faut rendre ces fonds, il faudra le faire avec des intérêts. Il est facile d’imaginer quelle honte ce serait pour l’Ukraine”.

La complexité des montages financiers

Or, sur la scène internationale, l’Ukraine ne semble pas en bonne posture. Dans plusieurs pays, des mesures de gel de comptes en banque, décidées en solidarité avec la Révolution dès mars 2014, ont été levées par manque de preuves fournies par les enquêteurs ukrainiens. 23 millions d’euros dans une banque britannique sont devenues emblématiques d’un tel risque. Gelés en mars 2014, il avaient été au coeur d’un important sommet anti-corruption à Londres. Theresa May, alors Secrétaire d’Etat à l’intérieur, avait assuré de la détermination des pays participants à lutter contre la corruption et la dissimulation de fonds. Un an plus tard, les 23 millions d’euros étaient dégelés, faute de preuves. “Les procureurs ne sont tout simplement pas intéressés de récupérer cet argent”, dénonce Daria Kaleniouk de l’AntAC.

En substance, la tâche est considérable, tant les montages financiers sont complexes. Si la récupération des fameux 1,4 milliards d’euros est controversée, leur parcours a été très détaillé par Iouriy Loutsenko. Détournées de fonds publics, les sommes avaient transité à travers “au moins 500 sociétés offshore”, avant de revenir en Ukraine. Estampillé comme des fonds étrangers, ils étaient investis dans des obligations d’Etat, rémunérés à hauteur de 8%. “Je m’étonne que la mafia colombienne n’ait pas utilisé ce genre de système”, plaisantait Iouriy Loutsenko.

Autre défi conséquent dans les enquêtes, les Ukrainiens se plaignent régulièrement d’un manque de transparence des plateformes financières occidentales et des paradis fiscaux. Les autorités soulignent enfin régulièrement les limites des enquêteurs, à la fois en termes de ressources techniques et de motivations salariales. Le chef du département de lutte anti-corruption au sein du Bureau du Procureur Général, Nazar Kholodnytskiy, rappelle à qui veut l’entendre que personne ne peut s’attendre à des résultats rapides venant d’institutions fraîchement crées. “En Roumanie, un département similaire de lutte anti-corruption a été créé en 2002. Ce n’est qu’en 2015 que les premiers résultats tangibles sont apparus”, explique-t-il dans un entretien à l’agence de presse Unian.

Retour en grâce international? 

Tout en reconnaissant l’ampleur de la tâche, les critiques estiment néanmoins qu’il serait possible pour les enquêteurs ukrainiens de faire plus. Ceux-ci ont initié un certain nombre de mises en examen. Mais aucun procès des affaires de corruption de l’ancien régime n’a été ouvert à ce jour. Le dégel de comptes dans des banques étrangères est souvent justifié par le manque de coopération et de communication de la part des procureurs ukrainiens. L’arrêt des enquêtes sur Iouriy Ivaniouschenko fin février, a ainsi causé un certain émoi en Ukraine. Originaire de Ienakiieve, la ville natale de Viktor Ianoukovitch, il était perçu comme l’une des personnalités les plus mafieuses de l’ancien régime. Il est désormais retiré de la liste de recherche d’Interpol, libre de ses mouvements, en pleine possession de 200 millions de dollars que la Suisse et Monaco avaient gelé pendant deux ans. Selon le service de presse de la Cour Suprême ukrainienne, cette impunité est due d’abord et avant tout à “l’inaction” des procureurs.

Un certain nombre de sanctions individuelles restent en place, imposées notamment par les Etats-Unis et l’Union européenne. Mais, de manière générale, la pression sur les dignitaires de “La Famille” en exil se relâche. Les anciens Premier ministre Mykola Azarov, ministre des impôts Oleksandr Klimenko, ministre de l’intérieur Vitaliy Zakharchenko, ministre de l’énergie Edouard Stavitskiy, chef de l’administration présidentielle Andriy Kliouyev, tous perçus en Ukraine comme des personnalités troubles et corrompues, honnies des révolutionnaires du Maïdan, ont été retirés de la liste de recherches d’Interpol. Le 3 mai, la veille de l’ouverture de son procès pour haute trahison, le nom de Viktor Ianoukovitch lui-même a été retiré de la liste.

 

 

A travers leur vastes ressources et réseaux d’avocats, les exilés contre-attaquent. Mykola Azarov a annoncé en janvier 2017 qu’il entend créer un gouvernement en exil et plaider sa cause auprès de toutes les juridictions possibles. Fin décembre 2016, un tribunal de Moscou a d’ores et déjà qualifié la Révolution de la Dignité de “coup d’Etat”, dans le cadre d’une plainte déposée par l’ancien député du Parti des Régions Volodymyr Oleynik. Dans le contexte actuel de guerre hybride, l’impact des décisions de justice russes sur l’Ukraine est plus que limité. Le recours aux instances internationales semble plus efficace.

Des plaintes déposées auprès de la CEDH servent de plateforme aux dignitaires de l’ancien régime pour faire valoir leurs droits à des jugements équitables, et se présenter comme des victimes d’une justice sélective. Oleksandr Klimenko s’était notamment fait remarquer pour une série de vidéos au ton ironique. Il y appelait au bon sens de la justice internationale, dénonçait des persécutions politiques. Viktor Ianoukovitch pourrait déposer une plainte similaire pour contester la légalité de son procès par contumace.

Sur le plan international, il convient aussi de noter la difficulté que rencontre l’Ukraine à défendre le non-remboursement d’un prêt de 3 milliards de dollars, contracté par Viktor Ianoukovitch auprès de Vladimir Poutine en décembre 2013. Débouté par un tribunal à Londres, le gouvernement ukrainien est enjoint à rembourser le prêt. Il a lancé une procédure d’appel.

Un ancien régime très actuel

L’ancien régime est de moins en moins sanctionné, voire bénéficie d’un certain retour en grâce au-delà des frontières de l’Ukraine. A l’intérieur, ses représentants sont très actifs. Des journalistes d’investigation ont démontré que plusieurs sociétés de “la Famille” y opèrent toujours, notamment celles liées à Serhiy Kourchenko. A travers ces entreprises circulerait donc le même argent détourné, que militants civiques et procureurs entendent recouvrir. En parallèle, l’empire économique de Rinat Akhmetov, longtemps soutien direct de Viktor Ianoukovitch, est toujours très fonctionnel, malgré des difficultés conséquentes dues à la guerre du Donbass.

Pendants politiques de ces actifs économiques, les partis héritiers du défunt “Parti des Régions”, ancienne majorité présidentielle, ont fleuri dans le paysage politique ukrainien. Le “Oppozitsniy Blok – Bloc d’Opposition”, de même que “Vidrodjennia – Renaissance” et “Volia Narodu – Volonté du Peuple” sont bien installés à la Verkhovna Rada (Parlement), et ont conforté des assises territoriales préexistantes lors des élections locales d’octobre 2015. Ces forces politiques s’inscrivent dans la continuité de l’ancien régime, notamment en termes économiques et sociaux. Pour le Bloc d’Opposition, la résolution du conflit passerait par le rétablissement de relations amicales avec la Russie.

La persistance des réseaux d’intérêts en Ukraine a aussi pris un visage plus dramatique. Une vague de disparitions de personnalités politiques liées à “la Famille” avait ému l’opinion en 2016. Beaucoup avaient été classés comme des suicides. Mais les suspicions de meurtres commandités, et d’un “nettoyage” de témoins compromettants, restent fortes. Les assassinats politiques sont de fait une pratique régulière dans l’espace post-soviétique, et la piste d’opérations pilotées depuis l’étranger s’est plusieurs fois confirmée. Dernier drame en date: le 23 mars 2017, l’ancien député russe Denis Voronenkov était abattu en plein centre de Kiev. Déserteur de la majorité présidentielle de Vladimir Poutine, il était aussi témoin dans le procès de Viktor Ianoukovitch pour trahison. Les commanditaires de son meurtre n’ont pas été identifiés à ce jour.

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Auto-protection du système

La continuité de l’ancien régime est confortée par la persistance du système administratif, policier et judiciaire. Les tentatives de “lustration”, ou tout du moins de renouvellement, des effectifs des forces de l’ordre, des procureurs, juges et hauts fonctionnaires ont eu des effets limités. Les juges de la Cour Constitutionnelle, soupçonnés d’avoir reçu illégalement quelques 6 millions de dollars pour avaliser la réforme constitutionnelle et la supposée usurpation de pouvoir de Viktor Ianoukovitch en 2010, n’ont pas été remplacés. Un processus de renouvellement des juges de la Cour Suprême est en cours, mais il est critiqué pour son manque de transparence. Même l’élection d’un nouveau Médiateur de la Verkhovna Rada pour les droits de l’homme s’est avérée controversée. Quant au Bureau du Procureur, “sa réforme n’a quasiment jamais été initiée malgré les effets d’annonce répétés de Iouriy Loutsenko”, dénonce Alya Shandra, militante pro-ukrainienne au sein de “Euromaidan Press”.

Dans ce contexte d’une inertie des réformes, les critiques vont bon train d’un système qui se protégerait soi-même, d’une révolution à l’autre, à grand renfort de manipulations politiques. Le 24 mai, Iouriy Loutsenko et le ministre de l’intérieur Arsen Avakov annonçaient avec triomphe “la plus importante opération de lutte anti-corruption jamais organisée en Ukraine”. 454 perquisitions dans 15 régions d’Ukraine avaient mobilisé 1700 policiers, 500 procureurs militaires. Certains des raids avaient été mené en hélicoptère. 23 fonctionnaires des impôts ont été arrêtés dans une affaire liée à Oleksandr Klimenko, l’ancien ministre des impôts.

Un coup de filet sans précédent, qui a malgré tout soulevé de fortes inquiétudes. Au-delà de la liste des personnes arrêtées, certains ont remarqué celles qui n’avait pas été inquiétées. Parmi elles, des fonctionnaires longtemps suspects dans l’enquête. Aussi, dans les jours qui ont suivi leurs arrestations, 5 suspects ont été libérés sous caution. Parmi eux, Oleksandr Antipov, chez lequel les policiers avaient trouvé 3,8 millions de dollars en liquide. Le directeur du bureau ukrainien de l’ONG Transparency International, Iaroslav Yourchishyn, dénonce lui des “jeux d’imitation (…), qui soulèvent plus de questions qu’ils ne règlent de problèmes”.

Dans ce même esprit, Iouriy Loutsenko est vilipendé pour une série d’arrangements à l’amiable qu’il conclurait de manière confidentielle avec des parlementaires. Le sulfureux Hennadiy Bobov, ancien du Parti des Régions, siégeant aujourd’hui au sein de Vidrodjennia, aurait ainsi proposé de payer un million de dollars pour éviter des poursuites judiciaires. “Si Loutsenko accepte, cela créera un précédent et entraînera d’autres accords de ce type”, redoute Viktoria Voytsitska du parti “Samopomitch – Auto-Aide”.

Pour beaucoup, il est déjà trop tard. La ferveur révolutionnaire et la fièvre patriotique étant retombée, les marchandages politiciens seraient redevenus le moteur principal de la politique ukrainienne. Les poursuites contre l’ancien ministre de l’écologie Mykola Zlotchevskiy ont été abandonnées en janvier. Les anciens directeur adjoint de Naftogaz Oleksandr Katsouba, directeur adjoint du service des impôts Andriy Holovach et vice-ministre de l’économie Oleksandr Soukhomlyn ont reçu des peines avec sursis, après avoir conclu des accords avec le Procureur Général. Et, le 18 mai, les parlementaires ont ainsi refusé de voter une loi imposant des sanctions à l’encontre de 21 personnalités liées à “la Famille”, dont Viktor Ianoukovitch, sans explication. Une “conséquence directe” de la pratique du marchandage, selon Daria Kaleniouk. Elle souligne le risque que ces accords, confidentiels pour la plupart, représentent de fait une niche pour des pratiques corrompues

Alya Shandra s’indigne aussi de l’inaction de Iouriy Loutsenko dans l’enquête sur Iouriy Boiko, ancien vice Premier ministre sous Viktor Ianoukovitch, et chef actuel du Bloc d’Opposition. Il est soupçonné d’avoir détourné 180 millions de dollars, ce qui ne semble pas inquiéter le Procureur Général outre mesure. Rien de plus normal pour le député Serhiy Leschenko, pour qui rien ne bougera avant les élections présidentielles de 2019: “Boiko est un adversaire idéal pour assurer la réélection de Petro Porochenko, car il servira de repoussoir pour une majorité d’Ukrainiens. Boiko ne devrait donc pas être inquiété avant l’élection”.

L’arbre pour cacher la forêt? 

Loin de la ferveur révolutionnaire contre “la Famille” qui prévalait en 2014, ce sont donc les autorités issues du Maïdan qui se retrouvent désormais critiquées pour leur insuffisances, leur manque de résultats, et leurs supposés marchandages et négociations en sous-main. Nombreux sont ceux qui reprochent à Iouriy Loutsenko, et à un système judiciaire non-réformé, leur indulgence vis-à-vis de la corruption persistante. Les déclarations électroniques des dirigeants et députés, qui avaient révélé, en novembre 2016, certaines fortunes colossales acquises par des moyens non-définis, n’ont pas encore été étudiées par les inspecteurs financiers. Iouriy Loutsenko a beau multiplier les annonces d’arrestation, pour certaines spectaculaires. Le nombre de cas portés devant les tribunaux reste, lui, insignifiant.

Impuissance? Complicité? Marchandages politiciens? Impossible de trancher. Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’inquiétude de la société civile et des partenaires occidentaux de l’Ukraine est récemment montée d’un cran, face à des pressions visant les militants anti-corruption. Un récent rapport d’Amnesty International place encore une fois l’Ukraine au bas de son classement, à la 131ème place sur 176. Une récente loi sur les déclarations de patrimoine, des perquisitions et enquêtes visant des critiques du gouvernement, ou encore des tentatives de brider les activités du Bureau National Anti-Corruption (NABU) sont perçues comme des signes de fermeture de l’exécutif. Sa volonté de réforme, et sa capacité à enquêter sur ses propres abus, est sérieusement remise en question. Dans ce contexte, les poursuites très médiatisées contre la personne de Viktor Ianoukovitch serviraient d’exutoire, pour faire tenter de oublier des affaires plus contemporaines.

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L’Ukraine survivra

A Mejyhiria, la somptueuse résidence “Honka” en bois précieux est contrôlée et entretenue depuis 2014 par des volontaires de Maïdan. Face au vide juridique qui perdure sur le statut des bâtiments, c’est Petro Oleynik, un Ukrainien de l’ouest déjanté qui conserve le trousseau de clés. Affublé d’un drapeau nationaliste et de symboles patriotiques, il organise des tours guidés et mène les visiteurs à la découverte des trésors de Viktor Ianoukovitch. Du chandelier à un million d’euros à la réplique d’un piano “Steinway & Sons”, offert à Yoko Ono par John Lennon, Petro Oleynik exhibe toujours avec enthousiasme son “musée de la corruption”.

“Moi et mes camarades sommes épuisés, bien sûr. Ca fait trois ans que je ne suis pas rentré chez moi”, explique-t-il, en raccompagnant des visiteurs à la porte. “Mais je ne partirai pas avant d’être sûr que tout ceci sera préservé, et accessible au peuple ukrainien. Je n’ai aucune confiance dans les autorités actuelles, j’ai trop peur que tout soit pillé…”. Les habitués remarquent en effet que Petro Oleynik parle moins de “La Famille”, et se dispense de plus en plus sur la nouvelle équipe au pouvoir. “Pour le reste… Peut-être que la justice ne sera jamais rendue, et que Ianoukovitch n’en paiera pas le prix. Mais avec ce ‘temple de la corruption’, nous n’avons pas besoin d’une décision de tribunal pour savoir ce qu’il a fait”.

RFI: Coup de filet sans précédent dans la lutte contre la corruption en Ukraine

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 25/05/2017

Coup de filet sans précédent dans la lutte anti-corruption en Ukraine. Les autorités ont procédé à 23 arrestations d’employés du service des impôts, impliqués dans des affaires de détournement d’argent qui s’élèvent à plus de 3 milliards d’euros. A Kiev, les réactions sont néanmoins mitigées, entre étape fondamentale et opération de communication. 

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Les perquisitions ont produit des prises de grosses sommes de dollars, en liquide. Source: Facebook d’Arsen Avakov

454 perquisitions dans 15 régions d’Ukraine. 1700 policiers mobilisés et 500 procureurs militaires. Pour le ministre de l’intérieur Arsen Avakov, “c’est la plus importante opération de lutte anti-corruption jamais organisée en Ukraine”. 23 fonctionnaires des impôts ont été arrêtés. Ils sont soupçonnés de complicité avec des officiels de l’ancien régime corrompu de Viktor Ianoukovitch. Des milliards d’euros sont en jeu. Chez l’un des fonctionnaires arrêtés, les policiers ont trouvé 3,8 millions de dollars en liquide. A Kiev, le Procureur général Iouriy Loutsenko triomphe, mais doit faire face à des critiques sévères. Pourquoi ces 23 employés, et pas d’autres? Pourquoi aucun haut responsable de l’ancien régime n’a été condamné en justice depuis la fuite de 2014? Le Procureur général est aussi soupçonné d’avoir monté une opération de communication, un an jour pour jour après sa prise de fonction, et au lendemain d’un rapport accablant de l’ONG Transparency International sur la lutte anti-corruption en Ukraine. Les arguments des uns et des autres se justifient. C’est le suivi de ces affaires au tribunal qui fera la différence. Au-delà des opérations de police, les Ukrainiens attendent de voir si justice sera rendue.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

RFI: L’Etat ukrainien confisque 1,5 milliards de dollars de « La Famille » Ianoukovitch

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 29/04/2017

1,4 milliard d’euros. La somme peut donner le vertige – c’est ce qui a été confisqué par le Procureur Général ukrainien vendredi 28 avril d’une centaine de comptes en banques liés à l’ancien Président Viktor Ianoukovitch. Il avait fui le pays en 2014, à la suite de la Révolution de la Dignité. C’est une étape importante dans les enquêtes sur la corruption de l’ancien régime. 

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“S’il fallait effectuer l’opération en liquide, avec des billets de 100 dollars, alors l’argent saisi représenterait 15 tonnes”. Le procureur général d’Ukraine Iouriy Loutsenko a voulu impressionner son auditoire, en annonçant le transfert de ces fonds confisqués au budget de l’Etat. La décision est de fait très importante. Il est estimé que la Famille de Viktor Ianoukovitch, comme était surnommé son groupe de proches collaborateurs, avait détourné environ 12 milliards d’euros pendant ses 4 ans au pouvoir. Depuis la fuite de l’autocrate en Russie, les Ukrainiens attendaient que l’argent soit restitué, et que les enquêtes aboutissent. Viktor Ianoukovitch sera d’ailleurs jugé par contumace le 4 mai pour haute trahison, preuve que l’instruction progresse. Cette somme de 1,4 milliard d’euros représente une tranche spécifique de la fortune de la Famille. Des dizaines d’autres millions restent bloqués dans des banques occidentales. Faute de preuves suffisantes fournies par les enquêteurs ukrainiens, ils pourraient être dégelés dans les mois qui viennent. En Ukraine, certains experts notent que le Procureur Général n’avait peut-être pas tous les éléments justifiant une confiscation de l’argent. Ils craignent des plaintes à répétition des détenteurs des comptes saisis. Ils pointent aussi du doigt une possible manoeuvre politicienne. L’annonce intervient juste après que deux personnalités notoirement corrompues, Roman Nasirov et Mykola Martynenko, ont échappé à la justice grâce à de puissants soutiens politiques. Quoiqu’il en soit, le symbole de la confiscation de 1,4 milliard d’euros est fort. Les sommes confisquées seront expressément dédiées à la politique sociale, et à l’assistance aux plus démunis, les victimes les plus vulnérables de la corruption d’Etat.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI

LLB: En Ukraine, l’indécrottable corruption

Article publié dans La Libre Belgique, le 18/08/2016

A Kiev, le procureur anticorruption Dmytro Sus se rend au travail tous les jours dans une Audi Q7 rutilante. Une voiture de luxe, estimée au minimum à 30 000 euros sur le marché ukrainien. Alors évidemment, quand le procureur déclare sur Facebook, dans un échange avec un internaute, gagner 300 000 hryvnias par an (environ 10 600 euros), cela pose question. En fait, « tout s’explique », ironise la journaliste Alissa Iourchenko. « La voiture appartient à Maria Iourchik, une habitante de Khmelnitsky (à quelque 400 kilomètres de Kiev), de la famille de Dmytro Sus. Née en 1930, elle a aujourd’hui 85 ans… »

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Source: Facebook de Moustafa Naiiem

Ces cas de fonctionnaires, magistrats et politiciens ukrainiens vivant clairement au-dessus de leurs moyens, Alissa Iourchenko et l’équipe de journalistes de « Nashi Groshi » (Notre argent) en font leurs choux gras. Même s’il est impossible de tous les recenser. En Ukraine, l’un des pays les plus pauvres d’Europe en termes de revenus par habitant, les ballets de voitures de luxe garées devant la Verkhovna Rada (Parlement), les ministères, les tribunaux et autres bâtiments officiels sont une scène de la vie quotidienne.

L’anecdote est encore célèbre de l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, se faisant railler par ses homologues ukrainiens en 2013. Il arborait alors au poignet une montre « Bulova », estimée à « seulement » 165 dollars… Une misère pour les officiels à Kiev, malgré leurs salaires officiellement inférieurs aux niveaux polonais. De quoi alimenter les rumeurs, accusations et enquêtes sur la corruption d’Etat en Ukraine.

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RFI: Des procureurs ukrainiens accusés de torture – et de corruption

Papier radio diffusé dans les journaux de matinale sur RFI, le 18/08/2016

Mercredi 17 août, une centaine de manifestants ont protesté devant le Bureau du Procureur Général d’Ukraine à Kiev. Ils accusent des procureurs d’avoir recours à la torture contre une agence anti-corruption. Le scandale vise directement le sommet de l’Etat, et le Président Petro Porochenko. 

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Source: Facebook de Mustafa Naiiem

Poignets ligotés et sacs plastiques sur la tête, quelques figurants ont imploré la pitié de leurs bourreaux, tandis que les discours de manifestants s’enchainaient pour exiger des explications, et la justice. Une équipe dépendant du Procureur Général Iouriy Loutsenko, un proche allié de Petro Porochenko, est accusée d’avoir séquestré, battu et torturé des enquêteurs du Bureau National Anti-Corruption. Une pratique inacceptable pour les représentants de la société civile. D’autant qu’elle constitue un nouveau revers dans la lutte contre la corruption endémique qui paralyse l’Ukraine. L’exécutif est dans la ligne de mire des réformateurs et des partenaires occidentaux pour avoir torpillé le lancement d’un système transparent de déclaration de patrimoine. l’Union européenne s’est déclarée très déçue par l’inefficacité du gouvernement à lutter contre la corruption. En conséquence, Bruxelles pourrait bloquer la libéralisation du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens. Autant dire que, pour beaucoup, la coupe est pleine. Deux ans et demie après la Révolution de la Dignité, le divorce entre la société civile et les autorités semble bel et bien consommé.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI

RFI: Arrestation d’Oleksandr Iefremov

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 31/07/2016

Arrestation samedi, à l’aéroport international de Kiev, d’Oleksandr Iefremov. Proche collaborateur de l’ancien président autoritaire Viktor Ianoukovitch, il est accusé d’avoir encouragé les mouvements séparatistes dans l’est de l’Ukraine et d’avoir oeuvré contre l’intégrité territoriale du pays. Ce cas pourrait marquer le début d’une vague d’arrestations de haut rang. 

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Oleksandr Iefremov. Wikipedia Commons. 

En février 2015, Oleksandr Iefremov avait été une première fois tiré de prison par un généreux bienfaiteur, qui avait payé en un jour l’équivalent de 130.000 euros de caution. Un bienfaiteur resté anonyme. Cette fois, le Procureur Général Iouriy Loutsenko n’autorise ni libération sous caution, ni mise en résidence surveillée: les chefs d’accusation seraient trop graves. Oleksandr Iefremov est l’ancien chef du Parti des Régions, la majorité présidentielle du déchu Viktor Ianoukovitch. Il s’était fait initiateur d’une radicalisation de l’ancien régime pendant la Révolution de la Dignité. Oleksandr Iefremov est aussi l’ancien gouverneur de Louhansk, grande ville de l’est devenue l’un des fiefs des séparatistes en 2014. Il est soupçonné depuis longtemps d’avoir soutenu les premiers mouvements pro-russes dans la ville. Et pour cause: le premier chef de la république populaire autoproclamée de Louhansk, Valeriy Bolotov, était son assistant de confiance. La justice ukrainienne entend donc faire d’Oleksandr Iefremov un exemple, et, si possible, un témoignage de l’implication de la Russie dans la guerre du Donbass. Il s’agit aussi d’envoyer un signal fort à une société ukrainienne désabusée, à savoir que les responsables de l’ancien régime corrompu et russophile seront traduits en justice. Peu d’Ukrainiens croient encore à cette promesse, deux ans après le changement de régime. Le nouveau Procureur Général Iouriy Loutsenko s’est engagé à changer cet état de fait et à multiplier les arrestations de haut rang. Ce 30 juillet, Oleksandr Iefremov a été arrêté alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour Vienne. U cas exceptionnel, alors que de nombreux autres officiels ont pu fuir l’Ukraine sans être inquiétés. L’un d’entre eux, Oleksandr Onishchenko est traqué par la justice pendant des semaines pour le détournement d’au moins 120 millions de dollars d’argent public. Il est aujourd’hui en liberté à Londres. Au-delà de possibles sanctions à l’encontre de politiciens corrompus, c’est donc tout la crédibilité du système judiciaire qui est ici en jeu.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI