Politique Internationale: Interview avec Iouriy Loutsenko

Entretien avec Iouriy Loutsenko, conduit en mars 2016, publié dans l’édition d’été 2016 de Politique Internationale

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En 2005, quand le président ukrainien Viktor Iouchtchenko lui propose le portefeuille de l’Intérieur, Iouriy Loutsenko ne pose qu’une seule question : « Pourrai-je jurer et débiter des insanités dans mon bureau de ministre ? » Interloqué, le chef de l’État lui répond par la négative. Iouriy Loutsenko accepte alors le poste. À 40 ans, il devient le premier civil de l’Ukraine indépendante à occuper cette fonction. « Mon père m’a appris à relever des défis qui semblent impossibles », commente-t-il, le sourire aux lèvres. De fait, l’homme est connu pour son langage coloré.

Originaire de Rivne, dans l’ouest du pays, Iouriy Loutsenko, physicien de formation, est une figure incontournable de la vie publique ukrainienne depuis la fin des années 1990. À l’époque, en tant que chef de file de l’aile sociale-démocrate du Parti socialiste d’Ukraine, il joue un rôle majeur dans la campagne nationale « L’Ukraine sans Koutchma » qui visait à évincer le président autoritaire Léonid Koutchma, au pouvoir depuis 1994. C’est chose faite début 2005, après la mobilisation populaire sans précédent de la « Révolution orange ». À force de se casser la voix en arpentant la scène érigée sur la place Maïdan Nezalejnosti, aux côtés de Viktor Iouchtchenko et de l’emblématique Ioulia Timochenko, Iouriy Loutsenko appose sa marque sur la Révolution. Dès le départ, son engagement répond à des objectifs clairs : débarrasser définitivement l’Ukraine des tares héritées de la période soviétique et, à terme, favoriser l’entrée du pays dans l’Union européenne.

À son grand dam, cette oeuvre est à peine amorcée sous l’ère Iouchtchenko (2005-2010). La nouvelle équipe estampillée « orange » se révèle paralysée par des scandales à répétition (1) et par les cruelles rivalités qui se font jour au sein de l’équipe dirigeante, sur fond de graves difficultés économiques. Dans ce contexte, Iouriy Loutsenko, chargé en sa qualité de ministre de l’Intérieur de la tâche herculéenne qui consiste à restructurer une police pléthorique, inefficace et corrompue, ne peut guère se prévaloir de résultats probants. Il y perd sa crédibilité en tant que réformateur. En outre, l’homme est empêtré dans les jeux politiciens… et se rend coupable de quelques écarts de comportement qui assombrissent son image. Épisode particulièrement embarrassant : en mai 2009, il est interpellé à l’aéroport allemand de Francfort en état d’ébriété avancé. Son tempérament de bon vivant et son franc-parler, autrefois ses atouts, deviennent ses faiblesses. La popularité qu’il s’est forgée lors de la Révolution orange fond rapidement.

C’est donc dans l’indifférence de l’opinion publique que Iouriy Loutsenko se retrouve sur le banc des accusés, en décembre 2010, peu après l’élection du controversé Viktor Ianoukovitch à la présidence. L’ancien ministre de l’Intérieur est condamné à quatre ans de prison pour fraude fiscale et abus de pouvoir. Il faut attendre l’arrestation de Ioulia Timochenko, en août 2011, et son procès très politisé, pour comprendre que les deux « Orangistes » sont avant tout victimes d’une persécution politique orchestrée par le nouveau régime autoritaire. Iouriy Loutsenko devient alors, à la fois pour l’opposition politique et pour les observateurs occidentaux, l’un des symboles de l’étau de fer qui enserre l’Ukraine. Jusqu’à sa libération surprise, en avril 2013, par l’effet d’une grâce présidentielle inattendue, et inexpliquée à ce jour. À l’en croire, son passage en prison lui a beaucoup appris. Derrière les barreaux, il décide que, à sa sortie, il ne commettra plus les mêmes erreurs.

Quelques mois après sa libération, l’occasion se présente de mettre ses bonnes intentions en pratique. Iouriy Loutsenko se montre très actif lors des manifestations citoyennes de l’hiver 2013-2014 qui débouchent sur la « Révolution de la Dignité ». Comme en 2005, il « se rend disponible » pour la politique. S’il se targue d’être parfaitement indépendant, il se rallie néanmoins à Petro Porochenko, élu président en juin 2014, qui en fait son conseiller et le chef de son groupe parlementaire (le « Bloc de Petro Porochenko ») à la Rada (2). À ce poste, il affiche une fidélité sans faille envers le chef de l’État. C’est cette combinaison d’indépendance dans le ton et de loyauté dans l’action qui incite M. Porochenko à le nommer Procureur général, le 12 mai 2016 – et cela, même s’il ne dispose pas des qualifications juridiques normalement requises pour occuper une telle fonction. La controverse fait rage, dans un pays où le Bureau du Procureur a constamment été utilisé comme un bras armé de la présidence, afin d’intimider, de persécuter ou d’emprisonner les adversaires du pouvoir en place. Après les abus remarqués de son prédécesseur, Viktor Chokine, de nombreuses voix dans la société civile doutent de la capacité de Iouriy Loutsenko à s’affranchir des consignes de Petro Porochenko. Le nouveau Procureur général affirme néanmoins que, s’il a accepté cette nomination, ce n’est pas par ambition personnelle : son obsession est de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider l’Ukraine à surmonter les nombreuses difficultés qu’elle rencontre actuellement et à ne pas répéter l’échec cuisant de la Révolution orange.


Sébastien Gobert – Monsieur Loutsenko, j’aimerais commencer cet entretien par une question personnelle. Que faites-vous encore ici, à Kiev, au premier plan de la politique ukrainienne ? Depuis votre entrée dans la vie publique, au tournant des années 2000, vous avez vécu nombre d’épreuves, d’humiliations et de frustrations. N’avez-vous jamais eu envie de tourner définitivement la page?

Iouriy Loutsenko – Je ne me suis jamais découragé. J’ai été molesté, mais jamais brisé. Ne pas abandonner, telle est ma devise. J’ai toujours en tête ces mots d’Erich Maria Remarque : « Le plus terrible, ce serait de ne rien espérer. »

S. G. – Précisément, qu’espérez-vous aujourd’hui ?

I. L. – J’ai deux rêves principaux. Le premier, c’est de devenir membre du Parlement européen. Pas pour assouvir une ambition personnelle ; mais, tout simplement, parce que si j’étais député européen, cela signifierait que l’Ukraine est membre de l’UE ! La première étape, sur ce long chemin, ce sera l’abolition du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens, que l’on espère prochaine. Pour moi et pour des millions de mes compatriotes, cette décision est synonyme de retour dans la « maison Europe », après 350 ans de captivité.

Mon deuxième rêve est encore plus ambitieux. C’est d’en finir une bonne fois pour toutes avec le paternalisme soviétique, cette habitude que les gens ont prise de ne s’en remettre qu’à la hiérarchie, sans avoir à se prendre en main. Cela a brisé la colonne vertébrale du caractère national ukrainien. Aujourd’hui, malgré les épreuves, malgré les frustrations, malgré les luttes internes à la Rada et, en particulier, au sein du « Bloc de Petro Porochenko » (3), je continue de faire ce que je crois juste, ce en quoi je crois.

Parallèlement à mes objectifs personnels, je souhaite que l’Ukraine gagne les trois guerres qu’elle mène actuellement de front : celle contre la Russie ; celle contre les oligarques (4) ; et celle contre la corruption.

Vous m’avez demandé si je n’étais pas tenté d’abandonner la politique ; ma réponse, c’est que je ne peux pas rester chez moi et ignorer les fléaux qui affectent mon pays. En 2014, aux alentours de la date anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août, mon fils aîné m’a annoncé qu’il s’était porté volontaire pour rejoindre l’armée. Or il est de notoriété publique qu’il est invalide de deuxième catégorie, après un long traitement contre un cancer. Dès lors, une question s’impose : comment est-il possible que des responsables de nos forces armées aient pu accepter qu’il parte pour le front ? Eh bien, il me l’a expliqué : il a donné 100 dollars à un médecin pour obtenir un certificat indiquant qu’il était en bonne santé et apte au combat, et 100 dollars à l’officier militaire qui a signé l’acte d’enrôlement ! Pour l’anecdote, l’officier lui a rendu les 100 dollars une fois qu’il a découvert quel était son nom de famille… Et mon fils est allé se battre. En tant que simple artilleur, il a défendu l’aéroport de Donetsk pendant l’une des plus féroces batailles de la guerre (5). Dans ces circonstances, comment imaginer que je puisse me retirer de la vie publique ? Ma famille aurait été la première à ne pas le comprendre.

S. G. – Vous vous êtes fait connaître, à la fin des années 1990, en tant que militant de la société civile. La Révolution de la Dignité a été, avant tout, une réussite de cette société civile qui se méfiait profondément des cercles politiques. Aujourd’hui, pensez-vous vraiment que la politique soit le meilleur mode d’action en Ukraine ?

I. L. – Je crois que l’Ukraine a besoin de divers instruments selon les périodes. Il y a un temps pour le militantisme de la société civile ; et il y a un temps pour l’action politique.

Vous savez, j’ai un diplôme de physicien. Je me sens donc très à l’aise dans un rôle de semi-conducteur, c’est-à-dire de médiateur ! C’est le rôle que j’ai tenu aussi bien pendant la Révolution orange que durant la Révolution de la Dignité : j’ai été, chaque fois, un militant de la société civile en contact avec les responsables politiques. C’est ce que j’ai fait en rassemblant un certain nombre de personnes. Ensemble, nous avons développé l’idée de la « Troisième République » ukrainienne. Il s’agissait d’un modèle nouveau, opposé à l’héritage soviétique et compatible avec l’intégration européenne de l’Ukraine, différent à la fois de la Première République populaire ukrainienne (celle de 1918-1919) et de la Seconde République (à partir de l’indépendance en 1991). Nous sommes convenus qu’il était nécessaire non seulement de changer de président, mais aussi et surtout de refondre l’intégralité du système politique, de repenser le système judiciaire et d’entamer la « désoligarquisation » du pays – sans laquelle on ne pourrait pas procéder à une « décriminalisation » de la société.

Ma conviction, c’est qu’une révolution ne peut réussir que si de très nombreux citoyens, issus de groupes variés, s’unissent afin de renverser le régime en place. Elle ne peut pas être phagocytée par les conflits politiciens entre des gens aussi divers que « Secteur Droit » (6) et les socialistes, en passant par les personnes âgées, profondément marquées par l’époque soviétique, qui elles aussi ont pris part au Maïdan. Nous sommes parvenus à établir une telle union et c’est pourquoi nous avons pu chasser Viktor Ianoukovitch et ses séides.

Une fois cette victoire obtenue, le temps est venu de procéder à cette refonte du système que je viens d’évoquer. À ce stade, il convenait de passer à l’action politique en tant que telle : élire un nouveau président et un nouveau Parlement, et organiser des élections locales. Et c’est ce qui a été fait au cours des deux dernières années.

S. G. – Pendant la Révolution de la Dignité, vous avez toujours insisté sur votre indépendance. Mais, au printemps 2014, vous avez choisi de vous rallier à Petro Porochenko. Pourquoi ce choix?

I. L. – Parce que Petro Porochenko était le meilleur candidat pour la présidence, la seule personne qui était à même de réellement changer le pays. Il portait en lui les germes d’une nouvelle politique et d’un nouveau système de valeurs – un système de valeurs calqué sur la tradition non pas moscovite ou kiévienne, mais bruxelloise. Il entretenait de très bons contacts avec les dirigeants politiques européens. Il savait comment leur parler, comment coopérer avec eux. Or il s’agissait de l’une des conditions essentielles pour commencer l’intégration européenne de l’Ukraine. En travaillant à ses côtés, je peux continuer de jouer ce rôle d’intermédiaire, de semi-conducteur, dont je viens de vous parler.

L’Ukraine est aujourd’hui un pays en grande difficulté. Bien sûr, c’est un pays en guerre : un sixième du budget est dédié aux forces armées, sachant que notre budget national est traditionnellement très maigre. En outre, l’économie est aux abois : le salaire moyen des professeurs et des médecins est de 100 dollars par mois ; 22 % du parc industriel sont situés dans des territoires occupés ; et en 2015, nous avons subi une baisse de plus de 10 % de notre PIB à cause du blocus commercial russe. Pour le dire simplement, nous avons perdu la moitié de notre économie. Dans ce contexte délétère, la reprise de la croissance n’est possible qu’à travers l’établissement de nouvelles structures économiques orientées non plus vers la Russie mais vers l’UE et l’Asie orientale (7). D’où ma décision de me rallier à l’homme le plus à même de faire accomplir à l’Ukraine ce virage fondamental.

S. G. – Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux et, en particulier, européens ?

I. L. – À partir du printemps 2014, nous avons créé notre armée pratiquement ex nihilo (8). Ce fut un effort colossal, qui nous a coûté énormément de sang, de larmes et d’argent. Mais nous nous en sommes sortis par nos propres moyens. Je me suis récemment rendu à Bruxelles, où j’ai discuté avec un panel de dirigeants européens. Je leur ai dit que nous n’attendions de la part de l’Occident ni financement ni aide militaire, mais une reconnaissance de la légitimité de notre action dans un intérêt commun. Les Occidentaux doivent comprendre que notre armée ne mène pas la guerre uniquement pour l’Ukraine. Ce qui est à l’oeuvre actuellement (9), ce n’est pas seulement un conflit entre la Russie et l’Ukraine, mais bien entre la Russie et l’Europe.

S. G. – Pouvez-vous préciser votre idée ?

I. L. – Vladimir Poutine a lancé un défi existentiel à l’ordre mondial établi après la défaite du nazisme. Le président russe possède déjà tout ce dont un homme peut rêver : l’or du Kremlin, le charbon du Kouzbass, l’une des plus puissantes centrales hydroélectriques au monde (Saïano-Chouchensk), sa place garantie au mausolée, etc. Mais ce qu’il veut, c’est entrer dans les livres d’histoire aux côtés du tsar Alexandre Ier, qui a procédé à la division de l’Europe au Congrès de Vienne de 1815 après les guerres napoléoniennes, et du camarade Staline, qui a fait la même chose après la Seconde Guerre mondiale. Je suis persuadé que Vladimir Poutine veut être le troisième nom au panthéon de ces hommes qui ont mis en oeuvre cette vision du « monde russe ». Or cela restera impossible aussi longtemps que l’Ukraine lui tiendra tête.

J’ajoute que la guerre qui fait rage en ce moment ne se déroule pas qu’en Ukraine mais, aussi, dans de nombreux pays d’Europe, où diverses forces politiques travaillent pour Poutine (10). La corruption qui se diffuse à travers les canaux économiques et énergétiques russes va bien au-delà de l’Ukraine – jusqu’en Grande-Bretagne, par exemple (11). On assiste à une véritable contamination du continent. C’est la concrétisation d’une plaisanterie un peu triviale qui circulait quand Vladimir Poutine est devenu président en 2000. Arrivé au Kremlin, perdu dans les immenses salles du palais, Poutine est pris d’une envie subite. Il demande aux officiers de la garde présidentielle où il peut pisser. Réponse des gardes : « Toi, petit, tu peux pisser où tu veux. » Et il a pris cette recommandation à la lettre. Aujourd’hui, Poutine estime qu’il peut pisser partout où il veut en Europe !

S. G. – Avez-vous le sentiment que vos partenaires européens comprennent vos arguments et ont pleinement conscience du danger qui, selon vous, pèse sur l’unité de l’Europe ?

I. L. – Oui, mais ce sont aussi des hommes politiques confrontés à des défis globaux. Ils doivent gérer l’afflux de plus d’un million de réfugiés en provenance du Proche-Orient. Et dans un tel contexte, ils ont tendance à se demander s’il faut abolir le régime de visas Schengen avec l’Ukraine, qui compte plus d’un million et demi de personnes déplacées. Je leur fais remarquer que moins de 1 % des demandeurs d’asile en Union européenne sont ukrainiens et qu’il n’y a pas de raisons de s’inquiéter : l’abolition du régime de visas n’entraînera pas une émigration massive des Ukrainiens vers l’UE ! 70 % de mes concitoyens ne sont jamais sortis du pays et ne veulent pas en sortir. 30 % se sont rendus à l’étranger et en sont revenus. Seuls 20 % des Ukrainiens considèrent que l’abolition du régime de visas représenterait, pour eux, l’ouverture de nouvelles perspectives économiques. Mais pour 80 % d’entre eux, il s’agirait avant tout d’un « message », d’un acte de solidarité.

J’ai également évoqué avec nos partenaires européens le dossier brûlant des sanctions contre la Russie. Nous voyons bien que l’économie européenne est en mauvaise posture et que des voix, au sein de l’UE, plaident en faveur d’un rétablissement rapide des liens avec le marché russe. Dans le même temps, la propagande de Moscou martèle que les sanctions pénalisent les citoyens européens, et non les dirigeants russes. Au Parlement européen, on m’a répété cette idée, qui est assez saugrenue. Il est évident que les dirigeants russes en particulier, et leurs réseaux économiques en général, sont fortement pénalisés par les sanctions. Surtout, j’ai posé cette simple question à mes interlocuteurs : la Crimée est-elle revenue à l’Ukraine ? Non. Les 7 000 militaires russes déployés dans le Donbass en sont-ils partis ? Non. Dès lors, au nom de quoi faudrait-il lever les sanctions ? On m’a répondu que c’est ça, la « realpolitik ». C’est la crise, l’Europe a besoin d’argent et de débouchés pour ses produits, et Vladimir Poutine en offre.

Mais j’attends justement des Européens que dans cette « realpolitik », nous soyons considérés comme des partenaires et pas comme une monnaie d’échange ! Encore une fois, je ne demande ni argent ni armement. Mais la reconnaissance que nous faisons partie de leur famille. Pour reprendre les mots de Rudyard Kipling dans Le Livre de la jungle, nous sommes « du même sang ».

S. G. – La mise en oeuvre des accords de Minsk signés le 12 février 2015, qui visent à créer les conditions d’une paix durable dans le Donbass, est pour le moins difficile. Quel jugement portez-vous sur ce plan de paix ?

I. L. – Le président Porochenko est l’auteur de l’essentiel du plan de paix qui se trouve à la base des accords de Minsk. J’y adhère pleinement. Ce plan est le seul qui puisse restaurer la souveraineté de l’Ukraine sans de nouvelles effusions de sang. La pierre angulaire de ce projet, c’est le rétablissement du contrôle par l’Ukraine de la frontière avec la Russie. C’est absolument indispensable : convenez que s’il y a le feu dans votre maison et que votre voisin y déverse constamment de l’huile par-dessus la palissade, il vous sera impossible d’éteindre l’incendie ! Si nous décidons de régler ce problème frontalier par des moyens militaires, des dizaines de milliers de vies, tant militaires que civiles, seront perdues. Notre idée est simple : il faut déployer une mission militaire internationale le long de la frontière russo-ukrainienne, sous mandat de l’OSCE. Et déployer une mission de police dans les territoires qui se trouvent actuellement aux mains des séparatistes, peut-être également sous mandat de l’OSCE. Des missions similaires ont été créées et déployées auparavant, sur d’autres terrains. Par exemple, quand j’étais ministre de l’Intérieur, l’Ukraine était partie prenante d’une mission au Kosovo.

S. G. – C’est là une idée que le président Porochenko a exprimée à de nombreuses reprises depuis des mois. Visiblement, les Européens ne sont pas très intéressés par sa mise en oeuvre… Vous avez rencontré les ministres des Affaires étrangères français et allemand, Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier, lors de leur déplacement à Kiev, les 22 et 23 février 2016. Mais pendant cette visite, rien n’a été dit sur une éventuelle mission de police européenne. Selon Paris et Berlin, c’est plutôt la tenue d’élections locales dans le Donbass qui peut relancer le processus de réconciliation politique dans cette région. Comment résoudre cette différence de vues ?

I. L. – En effet, MM. Ayrault et Steinmeier ont insisté pour que des élections locales soient organisées aussi vite que possible. Ils nous ont spécifiquement demandé, à nous autres députés de la Rada, de voter une loi spéciale visant à encadrer un futur scrutin. Mais je dois avouer que je ne comprends pas trop leur logique. Nous n’avons pas besoin d’une loi spéciale. Ce dont nous avons besoin, c’est de garantir que plus d’un million de personnes déplacées et réfugiées puissent se rendre aux urnes dans les villes où elles sont enregistrées – et cela, en toute sécurité. Car c’est bien leur participation, ou leur abstention, qui va déterminer l’issue du scrutin.

Ce qui nous amène à un autre problème concomitant. Si l’élection se tenait demain, je ne sais absolument pas quels candidats mon parti pourrait présenter dans des villes aujourd’hui occupées, comme Horlivka, près de Donetsk. Dans cette ville, un homme a récemment été arrêté parce qu’il arborait un drapeau ukrainien. Il a été égorgé et son corps a été jeté dans une rivière. Comprenez que personne ne souhaite se présenter dans ces conditions !

En réalité, les diplomates français et allemands prennent la question à l’envers. Rétablissons d’abord le contrôle de la frontière ; déployons une mission de police neutre pendant six mois ; et, ensuite seulement, procédons à une élection en accord avec la législation ukrainienne. L’autorité de l’Ukraine doit être pleinement rétablie dans les domaines de la justice, des affaires sociales et de l’économie. Il faudra sans doute aussi désarmer et amnistier les combattants ennemis qui n’ont pas commis de crimes graves et qui se repentent de leurs actions. Mais il est hors de question d’envisager une amnistie générale qui s’étendrait à tous les terroristes : une telle mesure reviendrait à encourager la répétition des violences. En revanche, je le répète, une amnistie de ceux qu’on peut appeler les « assistants des terroristes » est possible et même nécessaire.

S. G. – Ne pensez-vous pas que l’Ukraine est devenue l’otage du processus de Minsk (12) ?

I. L. – De mon point de vue, nous ne sommes pas otages du processus de paix, mais de l’interprétation politique qui en est faite. Certains dirigeants européens (13) cherchent à lever les sanctions à l’encontre de la Russie. Cette volonté s’explique plus par le souci de préparer les prochaines échéances électorales dans leur propre pays que par une véritable logique économique : ils estiment que les électeurs leur sauront gré d’avoir relancé les échanges avec la Russie. Pour ce faire, il leur faut rejeter la faute du blocage du processus de paix sur l’Ukraine, afin de dédouaner le Kremlin. C’est absurde ! La paix ne peut pas être établie par les seuls Ukrainiens. Il est évident que le processus doit être bilatéral. Vladimir Poutine doit respecter au moins un ou deux de ses engagements (garantir le respect du cessez-le-feu, faire pression sur les séparatistes pour qu’ils appliquent les accords, démilitariser…). Pour l’instant, il n’en a rien été. On ne peut pas sérieusement accuser l’Ukraine de ne pas avoir mis en oeuvre tel ou tel point précis de l’accord de Minsk alors que la Russie, elle, n’en a pas appliqué un seul ! Toute parodie d’élection dans une région contrôlée par 7 000 soldats russes et 40 000 combattants armés par la Russie ne serait ni plus ni moins qu’une opération visant à légaliser le terrorisme. Quiconque exige de nous que nous organisions des élections locales dans la configuration actuelle, à la pointe du fusil, est soit un hurluberlu qui vient tout juste d’atterrir de la planète Mars, soit un ami de Vladimir Poutine. Point.

S. G. – Admettons que la guerre se termine et que le Donbass revienne dans le giron de l’Ukraine. Que faudra-t-il faire de la région et de sa population ? Le Donbass est connu pour être majoritairement russophone, et très connecté à la Russie par le biais de l’héritage soviétique. De nombreuses voix appellent déjà à sa future « ukrainisation » à marche forcée. Serait-ce une solution appropriée ?

I. L. – Je pense qu’il faudra à ce moment-là que nous nous inspirions de la reconstruction du sud des États-Unis d’Amérique après la guerre de Sécession. Cette reconstruction s’est accompagnée d’une transformation radicale du système économique et social qui était fondé, avant guerre, sur l’esclavage. De manière assez similaire, on peut considérer que le Donbass est régi par l’esclavage depuis la promulgation de l’indépendance ukrainienne il y a vingt-cinq ans puisque la région se trouve sous la coupe de trois ou quatre clans mafieux. La majorité de la population s’est accoutumée à ce système. Aussi, reconstruire le Donbass sous souveraineté ukrainienne reviendrait à y exporter le XXIe siècle et à faire comprendre aux hommes et aux femmes qui y vivent qu’ils valent plus que 10 dollars par mois. Pour y parvenir, nous devrons bâtir les institutions de l’État et développer parmi les habitants un nouveau rapport au droit et à la justice. Quant à l’idée d’unir la population ukrainienne, Donbass compris, autour d’une langue et d’une culture uniques, elle est proprement absurde. Une quelconque monoculture ethno-linguistique ukrainienne n’aurait aucun sens… Encore une fois, j’ai un diplôme de physicien : je suis bien placé pour savoir que le courant électrique circule entre des polarités différentes !

Les ministres des Affaires étrangères français et allemand sont persuadés qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le Donbass devienne totalement russe ou totalement ukrainien. Mais le Donbass restera le Donbass, avec ses spécificités. Ses racines sont profondément liées à l’Ukraine. Il est vrai que, en surface, le Donbass a beaucoup changé depuis un siècle. Ses populations ont été déplacées, opprimées et décimées par la Grande Famine qu’a décidée Staline en 1932-1933. Elles ont été lobotomisées par l’industrialisation et l’idéologie soviétiques. Pourtant, le naturel revient toujours au galop ! Je me souviens d’un directeur de mine à Lougansk. Il ne pouvait pas finir une conversation sans ouvrir une bouteille de vodka. Il ne parlait que très peu l’ukrainien, il était avant tout russophone. Mais quand il s’est coupé en ouvrant la bouteille, il s’est mis à jurer en ukrainien ! Et après quelques verres, ce sont des chansons ukrainiennes qu’il a entonnées… Voilà qui illustre cette réalité : les racines ukrainiennes du Donbass sont puissantes et ne seront jamais extirpées.

Dans le Donbass libéré, nous valoriserons les différences au sein d’une Ukraine unie. Comment ? À travers l’école, une politique sociale raisonnée, une politique économique riche de nouvelles perspectives. L’idée ukrainienne s’imposera d’elle-même.

S. G. – Quid de la Crimée, que la Russie a annexée en mars 2014 ? Le processus de paix de Minsk ne la mentionne pas et cette question n’est que très rarement évoquée dans les négociations politiques. Comment la péninsule pourrait-elle revenir à l’Ukraine ?

I. L. – Mon opinion, qui n’engage que moi, c’est que les changements en Crimée ne seront possibles qu’après la mort de Vladimir Poutine. Il s’est engagé si personnellement, si intimement, dans l’annexion de la Crimée qu’il ne la laissera pas échapper aussi longtemps qu’il sera en vie ! Après sa disparition, plusieurs options apparaîtront, qui associeront de nouveau intimement la Crimée à l’Ukraine : l’indépendance de la péninsule ; son autonomie ; ou encore une sorte de statut spécial dans une nouvelle configuration géopolitique qui s’esquisse en ce moment même. En effet, des affinités politiques se développent actuellement entre la Turquie, l’Ukraine, la Pologne et les États baltes. On pourrait voir émerger, à terme, une alliance qui s’étendrait d’Ankara à Tallinn et dont le but serait de contenir la Russie. La péninsule de Crimée sera automatiquement partie prenante de cette alliance, ne serait-ce que d’un point de vue géographique. La Crimée sera ukrainienne. À un degré qui reste encore à définir, mais elle sera ukrainienne.

S. G. – Est-ce à dire que vous ne considérez l’annexion de la Crimée qu’en termes politiques et géopolitiques ? Ne négligez-vous pas l’opinion d’une large partie des populations locales qui avant même les événements de 2014 avaient exprimé de longue date des sympathies pour l’idée de « monde russe » ?

I. L. – Qui vous a dit cela ? L’avez-vous constaté vous-même ? La Crimée, c’est une mosaïque complexe de trois peuples : les Tatars, les Russes et les Ukrainiens. La Crimée n’a jamais accepté l’idée du « monde russe ». Je reconnais que c’est une région de l’Ukraine qui a été délaissée par Kiev. Les politiciens ne se rappelaient l’existence de la péninsule qu’en été, pour venir s’y prélasser en vacances ! Il n’empêche : la Crimée, c’est l’Ukraine. Après la mort de ce dictateur aventurier qu’est Poutine, le peuple aura l’occasion de décider de son propre destin, au contraire de ce qui s’est passé en mars 2014. Ce seront alors 90 % des gens qui voteront pour faire revenir la péninsule dans le giron de l’Ukraine. En vertu des liens dont je viens de parler, mais aussi par pragmatisme économique. Vous savez pertinemment qu’en 2014 c’est ce bandit de Sergueï Axionov, dont le surnom dans les milieux de la pègre est « le Gobelin », et ses sbires qui ont offert la Crimée sur un plateau à Vladimir Poutine (14) – et cela, afin de préserver et d’accroître leur mainmise sur la péninsule. Ce à quoi on a assisté à cette occasion n’était en aucun cas une manifestation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

La même chose s’est passée dans le Donbass un peu plus tard. Il faut bien voir que l’influence de Vladimir Poutine sur l’Ukraine est toujours passée par les milieux criminels. Et dans le Donbass, comme en Crimée, non seulement les groupes criminels étaient très bien implantés mais, par surcroît, leurs liens avec la Russie étaient très forts. C’est ainsi que des petits bandits se sont emparés du pouvoir dans les villes de la région et se sont prévalus de l’idée du « monde russe ». La réalité, c’est que ces proclamations relevaient de purs calculs criminels. À Dniepropetrovsk, à Kharkiv et à Odessa aussi, des groupes criminels sont très bien implantés. Mais leurs activités et leurs intérêts sont liés à l’Ukraine. Je ne veux pas faire de commentaires sur la manière dont cela s’est passé, mais en 2014 ces groupes ont fait le choix de ne pas offrir à Vladimir Poutine le tremplin qu’il attendait pour conquérir le reste du pays.

S. G. – Justement, parlons des bandits d’Ukraine. Plus ou moins liés aux partis politiques, plus ou moins liés aux oligarques, ils ont fait la pluie et le beau temps dans le pays depuis son indépendance – surtout dans ses régions. On pouvait s’attendre à ce que la Révolution de la Dignité mette un terme à l’emprise de ces groupes criminels. Mais plus de deux ans après la chute de Viktor Ianoukovitch, le processus de réformes semble grippé et les critiques émanant de la société civile affirment que rien n’a changé…

I. L. – Beaucoup de progrès ont déjà été faits, même s’il reste énormément à accomplir pour parachever nos réformes. Parlons de la police. Nous avons créé une police qui plaît fort à la population. Si bien qu’on l’appelle la « police selfie » : les gens aiment se prendre en photo avec les agents ! Le problème, c’est que cette réforme n’est pas allée assez loin. En tant que spécialiste de la question, je peux vous assurer que, l’an dernier, nous avons travaillé d’arrache-pied à une réforme complète du système policier et judiciaire, ainsi que de la lutte anti-corruption. Mais en raison de divers blocages, la réforme n’est pas encore effective : elle s’est pour l’instant limitée à une réforme de la police de la route, laquelle ne représente que 7 % des effectifs totaux de la police. On est encore loin d’une réforme de grande envergure.

En 2005, quand j’ai été nommé ministre, j’avais commencé par renvoyer 98 % des chefs d’unité. C’était indispensable pour rompre les liens de la corruption. Mais que ce soit il y a dix ans ou aujourd’hui, personne n’a réussi à renvoyer la plus grosse partie des adjoints et des officiers de second rang. Ceux-ci ont été protégés par le système et autorisés à entamer une « grève à l’italienne » – une pratique qui consiste à se mettre en arrêt-maladie et à ne pas se rendre au travail. Conséquence : le fonctionnement de toute la police est paralysé et les patrouilles dans la rue sont bien moins efficaces que nous le souhaiterions.

La criminalité a augmenté dans les rues de Kiev et certains chefs de gang que l’on avait oubliés depuis longtemps sont réapparus et opèrent sans contrôle apparent. Quand j’étais ministre, j’utilisais les services d’un de ces chefs comme source d’information. Mettons que 150 voitures étaient volées à Kiev chaque semaine : on en retrouvait 50. Aujourd’hui, ce sont 2 000 voitures qui disparaissent chaque semaine, et on n’en retrouve que 30 ! Malgré tout, j’ai confiance. Laissons aux réformes le temps de faire leur effet et la situation s’arrangera.

S. G. – Vous avez récemment été nommé Procureur général, bien que vous n’ayez pas de diplôme de droit. Juste avant votre nomination, le Parlement a d’ailleurs adopté une loi modifiant les critères requis pour le poste afin de pouvoir accepter votre candidature. Dans ce contexte, beaucoup vous accusent déjà d’être l’homme lige de Petro Porochenko qui vous aurait nommé afin de s’assurer que le Bureau du Procureur général ne sera jamais réformé. Quel est votre programme ?

I. L. – Mon programme, c’est justement celui de la réforme. Les critiques que vous venez de citer me laissent indifférent. Je compte me servir de l’expérience des révolutions et du savoir-faire que j’ai acquis pendant ces moments clés de notre histoire pour mettre fin au sentiment que l’anarchie et l’impunité prévalent en Ukraine. Plutôt que des critiques, c’est une alliance de toutes les forces vives du Maïdan qu’il nous faut. J’ai moi-même été victime d’un procès politique, en 2010 : je mettrai fin à cette pratique. Soyez certain que je me servirai amplement de mon expérience de prisonnier politique pour réformer le système judiciaire et le milieu carcéral. Concrètement, je compte faire évoluer le mode de recrutement du parquet et entamer des poursuites contre Viktor Ianoukovitch et ses proches, in absentia (15). Et vous pouvez me croire quand je vous dis que je n’hésiterai pas, si besoin est, à lancer des poursuites contre des personnes qui détiennent aujourd’hui des responsabilités au sein de l’État ! Je veux que la justice ukrainienne mérite enfin son nom.

S. G. – L’Ukraine traverse actuellement une nouvelle crise politique qui a provoqué, le 10 avril dernier, la démission du premier ministre Arséni Iatseniouk, et son remplacement, le 14 avril, par Volodymyr Hroïsman, alors président du Parlement. Mais quoi qu’il advienne au sommet du gouvernement, il vous faut, comme vous l’avez souligné, prendre des mesures draconiennes pour réduire l’influence des oligarques sur la politique ukrainienne. Pensez-vous que le président Porochenko, souvent considéré lui-même comme un oligarque de premier plan, soit sincère dans son entreprise de « désoligarquisation » du pays ?

I. L. – Petro Porochenko fait honneur à sa fonction de chef de l’État. Il n’agit pas en tant qu’oligarque, à supposer qu’il en soit un, ni même en tant que chef de parti. Il est président et sait user de son autorité quand il s’agit de prendre des décisions complexes et difficiles, y compris quand celles-ci entrent en conflit avec les intérêts d’autres oligarques, ou même avec ses propres intérêts. Nous l’avons vu à de nombreuses reprises (16). Quant à Arséni Iatseniouk, il devait partir car il n’avait pas réussi à convaincre l’opinion. Conduire des réformes radicales face à l’opposition de plus de 80 % de l’opinion et du Parlement, ce n’est pas possible (17). Je ne crois pas aux rumeurs selon lesquelles le président aurait passé des accords avec certains oligarques. Il est de notoriété publique que Petro Porochenko est milliardaire. Autrement dit, il n’a plus besoin de s’enrichir ! Et nous, le Bloc de Petro Porochenko, nous sommes le seul parti qui n’a pas besoin de financements extérieurs, puisque M. Porochenko subvient à tous nos besoins. Conséquence : nous sommes le parti le plus indépendant vis-à-vis des oligarques.

S. G. – Il semble néanmoins que du temps où vous étiez le chef de la fraction présidentielle au Parlement, vous ne pouviez pas garantir que chacun de vos députés était réellement indépendant vis-à-vis des oligarques (18)…

I. L. – Mon parti est composé de sensibilités diverses, ce qui provoque de nombreuses luttes internes. Et dans l’hémicycle, on fait des affaires. C’est le cas dans tous les groupes parlementaires – chez les populistes, chez les radicaux, chez les pro-européens, chez les partisans de l’ancien régime, etc. Il n’y a là rien de nouveau. Ces pratiques doivent cesser.

C’est le troisième combat dont je vous parlais : la guerre contre la corruption. Si nous voulons faire évoluer le pays dans le bon sens, nous ne pouvons pas nous contenter d’infliger des punitions ponctuelles à tel ou tel individu pris sur le fait. Punir les coupables, c’est important, mais nous mettons aussi en oeuvre un nettoyage du système afin de rendre la corruption impossible. Nous devons effectuer de profonds changements structurels. Épurer les monopoles d’État, simplifier le corps des douanes, refondre le système judiciaire, assurer l’indépendance du nouveau Bureau anti-corruption (19) vis-à-vis des partis politiques et moderniser le Bureau du procureur général : telles sont nos missions pour 2016.

S. G. – Ne pensez-vous pas que Ioulia Timochenko, l’ancienne dame de fer de la politique ukrainienne, aurait pu conduire cette « désoligarquisation » avec succès ? Vous avez toujours paru très proches. Pourquoi ne pas avoir poursuivi votre engagement politique à ses côtés, à sa sortie de prison (20) ?

I. L. – Je respecte infiniment Ioulia Timochenko pour son énergie et pour son action passée. Mais je ne pouvais pas l’imaginer présidente après la Révolution de la Dignité. J’estimais qu’elle ne pourrait pas faire mieux que Petro Porochenko, que ce soit sur la scène internationale ou dans la lutte interne contre l’oligarchie. Son heure était déjà passée.

S. G. – Elle semble néanmoins bénéficier d’un regain de popularité et se positionne comme potentielle première ministre (21)…

I. L. – En Ukraine, il ne faut jamais dire jamais. Ioulia est de plus en plus populaire, c’est vrai. Mais pour être franc, plus le temps passe, et plus nous nous éloignons, elle et moi, en termes de vision politique. À mes yeux, les hommes et les femmes politiques n’ont pas le droit de recourir au populisme. Surtout quand ils sont au courant de la gravité réelle de la situation du pays. Une personnalité politique qui se respecte et qui se projette comme homme ou femme d’État ne devrait pas se référer en permanence aux sondages d’opinion et aux cotes de popularité. Ioulia use régulièrement de sa rhétorique éloquente et agressive pour critiquer le gouvernement. Pourquoi pas ? C’est aussi son rôle, et sa valeur ajoutée. Mais à partir du moment où elle ne fait pas de proposition concrète pour faire avancer le pays, son action ne m’intéresse pas. Voilà pourquoi je suis membre du Bloc de Petro Porochenko et non de Batkivchina, son parti.

S. G. – Finissons comme nous avons commencé : par deux questions personnelles. La première porte sur votre séjour en prison. Qu’avez-vous fait de votre temps en cellule ? Cette détention vous a-t-elle enseigné une leçon particulière dont vous tenez compte dans votre action actuelle ?

I. L. – Bien sûr. Si je suis aussi intelligent aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu une longue conversation introspective avec moi-même pendant deux ans et demi ! Je plaisante, mais il est vrai qu’en prison j’ai lu avec avidité. Il faut lire pour analyser le passé et réfléchir à l’avenir. D’après mes calculs, j’ai lu pendant ma détention 377 livres, très différents les uns des autres. Il s’agissait pour l’essentiel d’ouvrages d’histoire, de philosophie, de mémoires, mais aussi de textes de fiction.

Je réfléchissais sur ces ouvrages à voix haute, en les disséquant et en analysant les erreurs qu’ils contenaient. Mes idées sur la Troisième République sont nées à ce moment-là. Chaque jour, j’essayais de comprendre quelles erreurs j’avais commises exactement : comment avais-je permis que Viktor Ianoukovitch revienne au pouvoir ? Avais-je fait tout ce que je pouvais pour l’en empêcher ? Je me suis critiqué avec dureté. C’est pour cette raison que, aujourd’hui, les critiques visant mon action ne me touchent guère : j’ai déjà passé deux ans et demi à analyser mes fautes et mes péchés ! À cet égard, je veux rappeler que mon procès avait été une farce – mais c’est de notoriété publique. Le chef d’accusation était ridicule et les procédures étaient truquées. Je savais évidemment que j’allais être condamné. Aujourd’hui, je peux confesser que, deux jours avant le verdict, Ioulia Timochenko m’a proposé de m’aider à quitter le pays. J’ai refusé. D’une part, parce qu’il était nécessaire que j’assume les fautes commises, même celles des autres. J’ai ainsi pris sur moi nombre d’erreurs du président Iouchtchenko… D’autre part, il était important de prouver à mes soutiens, à mes électeurs, que je n’avais pas peur et que je restais ferme sur mes positions.

J’ajoute que, malgré tous les désagréments de la vie en prison, il a été très intéressant pour moi de découvrir le système pénitentiaire de l’intérieur. J’ai désormais une bonne idée de la réalité de ce système, que ce soit en tant que ministre ou en tant que prisonnier ! Derrière les barreaux, j’ai notamment côtoyé les assassins du journaliste Guéorgui Gongadze (22), que j’avais moi-même mis en prison ! Sacrée expérience… Quant aux conditions de détention, elles étaient très rudes. Ma cellule individuelle avait été construite en 1861 et ne mesurait que 9 mètres carrés. Les détenus n’avaient le droit qu’à une seule promenade par jour. Et comme si ce n’était pas assez dur, la moitié de la vitre manquait à la fenêtre ! Au réveil, la première chose à faire était de se déneiger la tête…

La prison m’a-t-elle changé ? Oui. J’ai désormais plus de compassion pour les gens. J’essaie de mieux les comprendre, même quand nous ne partageons pas les mêmes points de vue. Cette expérience va beaucoup m’aider dans mon travail de procureur général. Ce que je regrette, c’est d’avoir infligé cette épreuve à ma famille : pour elle, ces deux années et demie ont été très difficiles. Mais, en soi, j’ai beaucoup appris de mon passage en prison. Si je le pouvais, je mettrais en prison chaque candidat au poste de ministre de l’Intérieur. Pour une sorte d’excursion !

S. G. – Y a-t-il une personnalité historique qui vous a servi de repère tout au long de votre cheminement intellectuel ?

I. L. – Pendant mes audiences au tribunal, je lisais les Lettres de la liberté, de l’intellectuel polonais Adam Michnik. Un journaliste m’a pris en photo. Cette photo, Michnik l’a vue, et il m’a envoyé une lettre de soutien. C’est ainsi que nous avons fait connaissance et entretenu une correspondance. Nous nous sommes rencontrés après ma libération. C’est un homme de légende qui a changé l’Europe. Loin de moi la prétention de nous comparer. Mais nous avons des points communs. Son père, comme le mien, était un fonctionnaire du Parti communiste. Lui, depuis la Pologne, a d’abord soutenu la contestation de mai 68 à Paris ; puis, quelques mois plus tard, il s’est rangé aux côtés des révoltés du Printemps de Prague. Il écrivit alors : « Nous, les gauchos de Paris, que pouvons-nous devenir après ce printemps ? Uniquement des libéraux. » Moi-même, avant de devenir ministre de l’Intérieur, j’étais persuadé que la social-démocratie européenne était la solution. À ce poste, je me suis rendu compte que, en Ukraine, tout ce qui touche à l’État ne peut produire qu’inefficacité, dysfonctionnements et corruption. En Ukraine, il faut appliquer des méthodes très libérales pour lutter contre la corruption et contre ce paternalisme soviétique dont je vous ai parlé.

Mais, plus généralement, je n’ai pas d’idoles. Je crois que chacun suit son propre chemin. C’est aussi pour cette raison que je peux me permettre de rire de tout : je ne suis pas endoctriné. Mon livre sur mon séjour en prison est composé à 20 % de blagues. Il faut rire de tout : de la police, de la prison, de la politique, de la brutalité et des menaces. C’est la seule manière de les rendre moins effrayantes.

Notes :
(1) Dès leurs premiers mois au pouvoir, les dirigeants ukrainiens issus de la Révolution orange s’affrontent sur de nombreux sujets. Les querelles de personnalités masquent à peine les enjeux colossaux que recèle la lutte pour le contrôle des secteurs les plus juteux de l’économie, notamment l’énergie. Ces luttes mèneront à l’explosion de la coalition orange et à des élections anticipées en 2006 puis en 2007.

(2) Le parti principal est le Bloc de Petro Porochenko, avec 142 députés. Viennent ensuite le Front populaire (de l’ex-premier ministre Arséni Iatseniouk), 81 députés ; le Bloc d’opposition (héritier du Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch), 44 ; le groupe Samopomitch du maire de Lviv Andriy Sadoviy, 26 ; Renaissance, lié à l’oligarque Ihor Kolomoïski, 23 ; le Parti radical du populiste Oleh Lyachko, 21 ; Batkivchina, de Ioulia Timochenko, 19 ; Volonté populaire, 19 également. On compte 41 non-inscrits.

(3) Il y a beaucoup de luttes internes entre les différents clans oligarchiques au sein du Parlement. Cela paralyse le travail des députés.

(4) Les oligarques sont vus comme des obstacles à la modernisation de l’Ukraine et comme les principaux bénéficiaires de la corruption d’État. Le pays est officiellement engagé dans un processus de « désoligarquisation ».

(5) De septembre 2014 à janvier 2015, les forces ukrainiennes et leurs ennemis pro-russes et russes se sont affrontés pour le contrôle de l’aéroport, au nord de la ville de Donetsk. Bien que la valeur stratégique de la position soit discutable, les combats ont fait l’objet d’une intense attention médiatique de part et d’autre. La totalité de l’aéroport, en ruine, est aujourd’hui aux mains de la République populaire autoproclamée de Donetsk.

(6) Groupe ultranationaliste qui a acquis une certaine notoriété pendant la Révolution en se constituant comme l’un des bras armés des révolutionnaires. Il s’est transformé depuis en parti politique radical, sans renoncer à ses activités paramilitaires.

(7) Héritage de l’URSS, l’économie ukrainienne a longtemps été dépendante des matières premières russes. La Russie a été, elle, une grande importatrice de produits manufacturés ukrainiens. La Russie est restée le premier partenaire commercial de l’Ukraine jusqu’à l’instauration progressive d’un blocus commercial entre les deux pays, au cours de l’hiver 2015-2016.

(8) L’armée nationale ukrainienne, ersatz de l’Armée rouge soviétique, avait subi un lent déclin au fil des deux décennies d’indépendance, en raison de coupes budgétaires et d’un manque global de vision stratégique. Des liens étroits avec les méthodes et le commandement de l’armée russe avaient laissé les généraux ukrainiens désemparés face à l’agression du printemps 2014.

(9) Le conflit est gelé, malgré des échauffourées régulières qui violent le cessez-le-feu. Un tiers des régions de Donetsk et de Lougansk sont aujourd’hui occupées par les forces pro-russes et russes. Les Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk revendiquent leur souveraineté, bien que le processus de paix des accords de Minsk 2 prévoie leur réintégration au sein d’une Ukraine unie.

(10) Les liens entre la Russie et divers partis populistes et nationalistes à travers l’Europe, dont le Front national en France, font régulièrement la une de la presse. Lire, par exemple : Antonis Klapsis, « An Unholy Alliance: The European Far Right and Putin’s Russia », Martens Centre, mai 2015. http://www.martenscentre.eu/publications/far-right-political-parties-in-europe-and-putins-russia

(11) M. Loutsenko fait ici référence aux actifs d’oligarques hébergés dans la City mais aussi aux îles Vierges britanniques, ainsi qu’à leurs demeures somptueuses à Londres. Lire, par exemple, Ben Judah, « London’s Laundry Business », New York Times, 7 mars 2014.

(12) Le point 4 des accords de « Minsk 2 » prévoit des élections dans le Donbass si les conditions suivantes sont réunies : cessez-le-feu, désarmement, adoption d’une loi électorale prévoyant un statut spécial pour la région, et négociations intenses entre toutes les parties.

(13) Un certain nombre de hauts responsables européens, spécialement en Italie, en Hongrie, en Bulgarie ou encore en Autriche, se disent favorables à un assouplissement voire à une levée totale des sanctions visant la Russie.

(14) Sergueï Axionov a commis un coup d’État et forcé les parlementaires de l’Assemblée autonome de Crimée à organiser un référendum, tout en cautionnant le déploiement des forces russes dans la péninsule.

(15) Officiellement, Viktor Ianoukovitch et la plupart de ses collaborateurs et complices sont en exil en Russie.

(16) Certains conflits ont opposé le président Porochenko aux oligarques Rinat Akhmetov et Ihor Kolomoïski depuis sa nomination, notamment sur des questions de subventions publiques et de contrôle d’entreprises d’État. Il est encore difficile de dire si ces luttes révèlent un processus de désoligarquisation profonde du pays, ou de simples affrontements entre oligarques.

(17) Arséni Iatseniouk était devenu très impopulaire dans les derniers mois de sa présence à la tête du gouvernement. Ses nombreux détracteurs lui reprochaient son incapacité à mettre en oeuvre les réformes; en outre, il était soupçonné d’être mêlé à des affaires de corruption. Lire : « Fragilisé depuis plusieurs semaines, le premier ministre de l’Ukraine démissionne », Le Monde, 10 avril 2016.

(18) À de multiples reprises, les députés du Bloc ont voté contre les directives de Loutsenko, en faveur d’intérêts bien particuliers. Le vote de défiance contre Arséni Iatseniouk du 16 février en est un exemple criant. Cf. Benoît Vitkine, « En Ukraine, le premier ministre sauve sa place », Le Monde, 17 février 2016.

(19) Il s’agit d’une nouvelle instance mise en place après la Révolution afin de lutter contre la corruption au plus haut niveau de l’État.

(20) À la suite de Iouriy Loutsenko, Ioulia Timochenko a fait l’objet de multiples procédures judiciaires dès l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, en 2010. Elle a été condamnée à sept ans de prison en août 2011 et emprisonnée à Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine. Elle a été libérée le jour même de la destitution de Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014.

(21) S’il n’y a pas d’élections anticipées, les prochaines législatives se tiendront en 2019.

(22) Guéorgui Gongadze était un journaliste ukrainien d’origine géorgienne, enlevé et assassiné en 2000, à l’âge de 31 ans. Si les exécutants ont été arrêtés et condamnés plusieurs années après les faits, de lourds soupçons pèsent sur l’ancien président Léonid Koutchma, qui a dirigé l’Ukraine de 1996 à 2004. Lire, à ce sujet : Mykola Melnitchenko (entretien accordé à Alain Guillemoles et Alla Lazareva), « Ukraine : les confessions d’un agent secret », Politique Internationale, no 135, été 2012.

Politique Internationale: En finir avec la République oligarchique ukrainienne

Article publié dans le numéro 150 de la revue Politique Internationale, en janvier 2016.

Le 28 mars 2015, lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision ukrainienne ICTV, Petro Porochenko, élu un peu moins d’un an plus tôt, après le dénouement tragique de la « révolution de la dignité », semblait partir en croisade. « La caste des privilégiés sera éliminée ! », promettait le président ukrainien. Une caste composée, selon lui, d’oligarques « qui ne cherchent qu’à engendrer le chaos dans le pays, alors que nous nous efforçons d’y ramener l’ordre ». Et le chef de l’État de promettre une « ère de justice » et de vanter les réalisations de l’exécutif : « Je peux vous assurer que ceux qui sont impliqués dans des affaires de corruption ne se sentent plus en sécurité, grâce aux réformes entreprises par le gouvernement. »

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De fait, Petro Porochenko multiplie les gestes forts et les déclarations de fermeté à l’encontre des plus importantes fortunes du pays. Après avoir ouvertement provoqué l’exécutif ukrainien en conduisant une série de « raids corporatifs » (1) sur des entreprises d’État, à la mi-mars 2015, le sulfureux Ihor Kolomoïski, pourtant auréolé d’un statut de « héros national » pour son soutien actif aux forces armées ukrainiennes dans le Donbass, a dû renoncer au poste de gouverneur de l’oblast (région) de Dniepropetrovsk qu’il occupait depuis mars 2014 (2). L’homme le plus riche du pays, Rinat Akhmetov (3), a été publiquement réprimandé après que des grèves de mineurs vraisemblablement organisées par sa société DTEK eurent créé des troubles à Kiev au printemps. À la Verkhovna Rada (le Parlement monocaméral), la coalition gouvernementale est officiellement engagée dans un vaste effort de « désoligarquisation ». Les députés multiplient les initiatives législatives présentées comme des mesures anti-monopolistiques, anti-corruption ou encore en faveur d’une meilleure transparence des marchés publics.

L’enjeu, pour les réformateurs ukrainiens, n’est pas seulement de prendre pour cible une caste représentée par quelques individus. Leur but est de démanteler un système oligarchique solidement implanté dans le pays depuis la dislocation de l’Union soviétique. Né dans les années 1990, le système s’est affermi pendant les deux mandats présidentiels de Leonid Koutchma (1994-2004), celui-ci s’imposant comme son arbitre incontournable. La « république oligarchique » ukrainienne a survécu à la Révolution orange de 2004 (4) avant d’être remise en cause du fait de la concentration à outrance des ressources nationales entre les mains de la « Famille » du président Viktor Ianoukovitch (2010-2014) (5). Vilipendé par les révolutionnaires de l’« EuroMaïdan » à partir de novembre 2013, le système de la république oligarchique survit au changement de régime. Il est aujourd’hui dénoncé comme un obstacle à la modernisation et à l’intégration européenne de l’Ukraine. Ces condamnations émanent tant de la société civile et des milieux politiques ukrainiens que de leurs partenaires occidentaux. À en croire les déclarations officielles, les jours de l’oligarchie ukrainienne seraient comptés.

Mais au-delà des déclarations d’intention, la désoligarquisation se révèle une entreprise colossale. Et cela, d’autant plus que de nombreux doutes planent sur la bonne volonté de la nouvelle élite politique, jusqu’au sommet de l’État. Même si rien ne prouve pour l’instant l’implication du président ou du premier ministre Arséni Iatseniouk dans des cas d’enrichissement personnel, leurs entourages proches respectifs se trouvent mêlés à des affaires de conflits d’intérêts et de corruption (6), ce qui ne manque pas de jeter le discrédit sur l’intégrité du nouvel exécutif.

Après la révolution de la dignité, l’expert Anton Krut, de l’International Center for Policy Studies (ICPS) à Kiev, dénonce l’avènement de la « seconde république oligarchique » ukrainienne. Les dynamiques actuelles ne seraient que les symptômes d’un rééquilibrage d’intérêts concurrents ; loin de disparaître, le système oligarchique ne ferait, en réalité, que se recomposer. Sa survie est facilitée par le climat d’urgence qui règne en Ukraine, confrontée à une grave récession économique (7) et aux conséquences d’une agression russe multi-vectorielle : annexion de la Crimée, guerre du Donbass, centaines de milliers de déplacés, féroce guerre de l’information, pressions commerciales, financières et énergétiques… De l’avis général, la persistance du système oligarchique constitue une menace considérable pour les ambitions de réformes de l’Ukraine post-révolutionnaire.

Le système de la « république oligarchique » ukrainienne

Dans le contexte post-soviétique, le concept d’oligarchie revêt un sens particulier. En Ukraine comme en Russie et dans les autres républiques nées de l’éclatement de l’URSS, de petits groupes d’hommes d’affaires, souvent issus de la « nomenklatura » (8), sont parvenus à faire fortune en un temps record, notamment grâce aux privatisations douteuses de nombreux actifs d’État soviétiques. Dans la confusion généralisée des années 1990, leur émergence a été intimement liée à l’établissement des institutions publiques. Les oligarques post-soviétiques, en l’occurrence ukrainiens, ne sont pas que des riches individus proches du pouvoir. Ils représentent une manifestation quasi naturelle du développement des systèmes économiques, politiques, administratifs et judiciaires de l’Ukraine indépendante. Une liaison intime qui s’inscrit dans leurs parcours personnels, parfois dignes de romans d’aventures.

Ainsi, avant de devenir l’homme le plus riche d’Ukraine, le sponsor du Parti des régions de Viktor Ianoukovitch et le maître incontesté des industries minières et métallurgiques d’Ukraine, Rinat Akhmetov était avant tout le survivant des guerres entre gangs mafieux qui ont terrorisé son Donbass natal pendant de longues années. Ioulia Timochenko, passée à la postérité comme l’« égérie de la Révolution orange », a longtemps trôné comme une richissime « Princesse du gaz ». En 1988, sa carrière avait pourtant débuté avec l’ouverture d’une coopérative de vidéo-clubs. Son allié de longue date, Pavlo Lazarenko (9), oligarque du gaz devenu premier ministre (1996-1997), a fini écroué pendant neuf ans aux États-Unis pour le blanchiment de 114 millions de dollars. Les Nations unies estiment qu’il aurait détourné plus de 200 millions de dollars. L’ancien ingénieur Ihor Kolomoïski et son associé Hennadiy Boholyubov (10) sont considérés depuis des années comme les plus grands « raideurs » d’Ukraine – une pratique grâce à laquelle leur empire économique a prospéré. L’entreprise InterPipe de Viktor Pintchouk (11) s’est considérablement développée sous les présidences de son beau-père, Leonid Koutchma. Selon une enquête de l’agence Reuters, Dmytro Firtash (12), ancien pompier et soldat, a réalisé une plus-value d’au moins 3 milliards de dollars en l’espace de quatre ans, de 2010 à 2014, grâce à l’importation de plus de 20 milliards de mètres cubes de gaz à prix réduit. Une opération effectuée grâce à ses bonnes relations avec des proches du Kremlin, dont les prêts à taux préférentiels lui ont aussi permis de faire main basse sur le secteur de la chimie et de l’engrais en Ukraine.

Les contes et légendes sur ces oligarques sont nombreux, de même que les mystères qui les entourent. Ce qui est sûr, c’est que ces hommes ont façonné les évolutions de l’Ukraine depuis son indépendance en 1991. En effet, leur destin ne se résume pas à une série d’aventures individuelles : ils ont développé d’importants groupes oligarchiques qui ont eu une influence majeure sur le pays. Le chercheur Mikhaylo Minakov, de l’université de Kyiv-Mohyla, a établi une « anatomie » de ces groupes qui correspondent tous au schéma suivant :

– un « coeur », composé de un ou deux magnats ;

– une « couverture » faite de partis politiques et d’associés d’affaires ;

– une entreprise plus ou moins importante ;

– un groupe d’officiels, à la tête d’institutions et d’entreprises d’État, agissant dans les intérêts du coeur ;

– des agents dans divers groupements politiques ;

– des organisations médiatiques et caritatives.

À cette typologie, il convient d’ajouter une dimension de territorialité. Les développements des groupes oligarchiques ukrainiens ont longtemps été liés à des régions et villes spécifiques. Ainsi en est-il allé du clan de Donetsk (Rinat Akhmetov, Serhiy Tarouta (13) ou encore Serhiy Tihipko (14)) ; du clan de Dniepropetrovsk (Ioulia Timochenko, Viktor Pintchouk, Leonid Koutchma) ; ou encore du clan de Kiev (Viktor Medvetchouk (15)). Alliances et rivalités ont fluctué au fil du temps.

Ces groupes oligarchiques n’ont jamais été véritablement subordonnés à une autorité centrale, comme c’est le cas depuis le début des années 2000 dans la Russie de Vladimir Poutine. Dans la république oligarchique ukrainienne, les relations de concurrence ont entretenu une certaine diversité dans les médias et dans la vie politique – ce qui constitue une différence fondamentale avec le « grand frère » russe.

Néanmoins, la prédominance du système oligarchique a ralenti, voire empêché la modernisation politique et économique du pays. Par exemple, l’importation et la distribution du gaz naturel russe par différents groupes oligarchiques ont constitué une source majeure de corruption et de conflits. La gestion opaque du monopole d’État Naftogaz a provoqué des pertes abyssales pour le budget national. L’animosité légendaire entre les oligarques du gaz Ioulia Timochenko et Dmytro Firtash explique, en partie, de nombreux blocages politiques. Malgré deux « guerres du gaz » (hivers 2006 et 2009) (16), les liens étroits entretenus avec les fournisseurs russes ont découragé toute initiative visant à diversifier les approvisionnements énergétiques de l’Ukraine, ou encore tout effort d’investissement dans le domaine de l’efficacité énergétique.

À un tout autre niveau, seuls environ 6 000 des quelque 20 000 kiosques et petits magasins encombrant les trottoirs de la capitale, Kiev, sont officiellement enregistrés auprès des autorités municipales. Le phénomène cause des problèmes majeurs de circulation, d’aménagement urbain et de rentrées fiscales. Il est dû à la complicité des autorités policières et administratives, et ne pourrait exister sans la protection d’un groupe oligarchique appartenant à la nébuleuse du clan de Kiev. Car le système de la « république oligarchique » ukrainienne n’affecte pas seulement le domaine macroéconomique. Avant 2014, le secteur des PME s’en était trouvé bridé. Nombre d’entrepreneurs déploraient un manque cruel de perspectives et réclamaient une protection effective de l’État de droit. En l’absence de relations ou de ressources suffisantes, les diplômés de fraîche date se trouvaient vite confrontés à un « plafond de verre » qui bloquait leurs perspectives de carrière. D’où un départ massif des jeunes talents pour l’étranger (17). Longtemps, l’horizon européen a permis de contenir le mécontentement d’une large partie de la population. Un jour, espéraient de nombreux Ukrainiens, leur pays allait entrer dans l’UE ; mais avant même ce jour tant attendu, le cheminement vers l’Europe allait signifier de nombreux progrès. La mise en oeuvre de l’acquis communautaire allait favoriser l’État de droit, contribuer à la modernisation de l’économie, réduire la corruption… C’est l’une des grandes explications de l’éclatement des protestations de l’« EuroMaïdan » : le 21 novembre 2013, Viktor Ianoukovitch venait de détourner l’Ukraine de l’Europe, à la fois en gage de bonne entente avec la Russie mais aussi pour préserver sa mainmise sur son pays. Une volte-face intolérable pour bon nombre de ses compatriotes.

La Révolution oligarchique

Si la « révolution de la dignité » a indéniablement été un mouvement civique et citoyen, la contribution des oligarques ne peut être occultée. Au cours des années précédentes, la constitution d’une verticale du pouvoir exclusive autour du petit groupe de la « Famille » avait mis en danger l’existence de la république oligarchique ukrainienne. Les avantages conséquents accordés à Oleksandr Ianoukovitch (18), l’un des fils du président, ou encore au jeune millionnaire prodige Serhiy Kourchenko (19), avaient empiété sur les sphères d’influence traditionnelles d’autres groupes oligarchiques. Fin 2012, un représentant haut placé de la société DTEK, la branche énergétique du groupe « System Capital Management » de Rinat Akhmetov, se plaignait ainsi, sous couvert de l’anonymat, de « la concurrence déloyale faite aux mines de la société par des kopanky (mines illégales) du Donbass ». Estimé à environ 10 % de la production nationale, le trafic était, selon de nombreuses sources, supervisé par Oleksandr Ianoukovitch.

Selon le bureau du procureur général ukrainien, 14 personnes formaient le « coeur de la Famille » : elles auraient siphonné à elles seules l’équivalent de 15 milliards de dollars. De quoi tourner en ridicule les excès de Pavlo Lazarenko, estimés à 200 millions de dollars, et, surtout, de quoi remettre en question l’équilibre oligarchique préexistant. D’où le soutien déterminé de la plupart des oligarques à la révolution de l’EuroMaïdan : leurs médias ont couvert les événements d’une façon très favorable aux révolutionnaires, tandis qu’eux-mêmes conduisaient en sous-main des négociations avec toutes les parties au conflit…

Après la fuite de Viktor Ianoukovitch, le 21 février, et sa destitution par la Verkhovna Rada, le lendemain, l’Ukraine post-révolutionnaire s’est retrouvée dans une situation contradictoire. Les révolutionnaires du Maïdan et les jeunes réformateurs réclamaient une désoligarquisation rapide. De leur côté, les principales fortunes du pays, dont beaucoup avaient oeuvré à la chute de la « Famille », entendaient non seulement assurer leur survie, mais aussi retirer des bénéfices du changement de régime. Face à une société civile encore faible, dans la confusion de la guerre et d’une grave crise économique, les oligarques sont expérimentés, influents, inventifs, et prompts à agir. Ils détiennent des atouts conséquents pour assurer leur survie.

Les premiers symptômes de la persistance du système oligarchique apparaissent dès les premiers jours du changement de régime, à travers l’annulation de la loi sur la taxation des transferts de fonds. À cet égard, un bref rappel s’impose. Début 2013, le gouvernement de Mykola Azarov s’était trouvé aux abois, appauvri par les détournements de capitaux qu’avaient réalisés ses propres ministres et confronté à une mauvaise conjoncture économique et au refus du Fonds monétaire international de lui consentir de nouveaux prêts. Au printemps de cette année-là, le gouvernement avait donc préparé un projet de loi visant à contrôler les mécanismes de transferts internationaux de fonds, traditionnellement utilisés par les groupes oligarchiques pour faire disparaître leurs revenus dans des sociétés offshore (20). Après des débats houleux au Parlement, et malgré l’opposition de nombreux députés représentant les intérêts des oligarques, la loi a finalement été adoptée en juillet 2013. Sa pleine entrée en vigueur était prévue pour mai 2014. Une perspective qui a constitué un facteur supplémentaire de la révolte des oligarques contre la « Famille »…

Dès la fin de la révolution de la dignité, les députés, dont une bonne partie doivent le financement de leurs campagnes et leur assise politique à divers oligarques, rédigent et adoptent une série d’amendements qui annulent les effets de la loi avant même l’entrée en vigueur de ses conditions les plus contraignantes (21). Dans le même temps, les lambeaux des actifs de la « Famille » sont rapidement partagés. Les luttes de recomposition se font féroces, d’autant que tous les groupes oligarchiques ont subi des pertes nettes depuis la révolution.

Un déclin relatif des groupes oligarchiques

Conséquence de la révolution de la dignité et de la guerre du Donbass, le clan de Donetsk, qui était jusqu’à la chute de Ianoukovitch une pièce maîtresse sur l’échiquier oligarchique, n’est plus. Ses représentants sont soit en exil, soit ruinés. Serhiy Tarouta, Boris Kolesnikoff (22), Constantin Jevago (23) ou encore Serhiy Tihipko ont perdu une grande part de leurs actifs dans la guerre. L’homme fort de Louhansk, Oleksandr Iefremov (24), par ailleurs soupçonné d’avoir encouragé les premières agitations séparatistes dans sa région, est pour sa part en maison d’arrêt, en attente de procès (25).

Si Rinat Akhmetov demeure l’homme le plus riche d’Ukraine, avec une fortune estimée à 6,9 milliards de dollars (26), il a été considérablement affaibli par la perte de son fief de Donetsk (27). Ses sociétés DTEK et Metinvest (mines et métallurgie) seraient au bord du dépôt de bilan du fait du bouleversement total de leurs structures de production, de traitement et de distribution. Soupçonné d’avoir initié les premières manifestations séparatistes à Donetsk dans le but de faire pression sur le nouveau gouvernement à Kiev, l’homme est clairement en disgrâce. L’exécutif ukrainien lui a refusé de nombreuses concessions (dans les secteurs énergétiques et de distribution d’électricité, notamment) au cours de l’année passée. Selon le chercheur Mikhaylo Minakov, « Rinat Akhmetov, privé de ses actifs miniers et métallurgiques, sans contrôle direct sur les institutions d’État, n’est plus un oligarque. Il mène la vie d’un homme d’affaires post-soviétique ordinaire, vulnérable face à la police, à l’inspection fiscale et aux autres branches de l’État susceptibles de lui extorquer de l’argent ». Un tel constat est discutable, dans la mesure où le milliardaire exerce encore une influence politique et médiatique suffisante pour provoquer des manifestations de mineurs à Kiev et entretient des activités économiques et caritatives de part et d’autre de la ligne de front du Donbass (28). Le fait que l’exécutif ukrainien n’ait toujours pas abordé l’épineuse question des privatisations douteuses de la période 2010-2014 semble aussi indiquer que Rinat Akhmetov conserve certains atouts dans sa manche.

Il en va de même pour Dmytro Firtash, dont la fortune est aujourd’hui estimée à 270 millions de dollars. Son statut est incertain : arrêté en Autriche le 13 mars 2014 pour suspicion de corruption, il a échappé à une extradition vers les États-Unis à la fin avril 2015. Il lui est néanmoins toujours interdit de quitter le territoire autrichien. Même s’il a perdu un certain nombre d’actifs dans le Donbass, dont l’usine chimique géante Styrene à Horlivka (du fait de la guerre), ainsi que l’usine Tajik Nitrogen au Tadjikistan (pour non-respect des contrats d’investissements), il continue de contrôler un empire économique conséquent qui inclut, en particulier, la populaire chaîne de télévision Inter. Et il dispose visiblement de moyens de pression redoutables. Alors que le gouvernement de Kiev semblait menacer certains de ses contrats gaziers, il a réagi en déclarant publiquement avoir parrainé, au printemps 2014 à Vienne, un accord passé entre Petro Porochenko et l’ancien boxeur Vitali Klitschko. Ostensiblement favorisés par la couverture médiatique de la chaîne Inter au printemps 2014, le premier est devenu président de la République, le second maire de Kiev. Toujours influent, Dmytro Firtash se trouve néanmoins harcelé par Ihor Kolomoïski qui, malgré ses propres soucis, est parvenu, entre autres, à le déposséder de deux centres de production et d’enrichissement de titane.

Ihor Kolomoïski, nouveau joker du jeu oligarchique

Dans cette reconfiguration des forces oligarchiques, le clan de Dniepropetrovsk a, lui aussi, disparu en tant que tel. Les actifs économiques de Ioulia Timochenko ou encore de Viktor Pintchouk ont fondu sous l’effet combiné de la dévaluation, de la guerre et de la concurrence des autres oligarques. Viktor Pintchouk est aux prises avec Ihor Kolomoïski dans un litige judiciaire rocambolesque disputé devant les tribunaux de Grande-Bretagne. Ce dernier s’est imposé comme la figure dominante du clan de Dniepropetrovsk. Victime de l’annexion de la Crimée, où il a perdu des actifs considérables, son groupe Privat a lui aussi subi une baisse de sa valeur nette, aujourd’hui estimée à 1,4 milliard de dollars. Gouverneur de Dniepropetrovsk pendant un peu plus d’un an, fondateur et financier de plusieurs bataillons de volontaires ukrainiens, il est néanmoins le gagnant le plus visible des reconfigurations oligarchiques depuis la révolution. Avec 19 millions de clients et 26 % des dépôts bancaires d’Ukraine, sa Privat Bank est la première du pays. Ses actifs dans les secteurs pétrolier (Ukrnafta), chimique (DniproAzot), aérien (Ukraine International Airlines) ou encore médiatique (la populaire chaîne de télévision 1+1), de même que ses alliés à la Verkhovna Rada, lui assurent une assise confortable. Des sociétés liées plus ou moins directement à Privat ont ainsi été en mesure de remporter quelques marchés publics, par exemple dans la construction des fortifications édifiées le long de la frontière ukraino-russe.

Selon l’éditorialiste Vitaliy Portnikov, sa position l’a « poussé à prendre des risques, car il croit que ses concurrents ne franchiront pas certaines lignes rouges ». L’affaire des sociétés pétrolières publiques-privées Ukrnafta et Ukrtransnafta aurait donc été une surprise. Actionnaire minoritaire de ces deux sociétés, Ihor Kolomoïski y avait placé ses alliés à des postes stratégiques. Sa prise de contrôle de facto lui avait permis d’évincer la compagnie russe Loukoil en redirigeant le transit d’un oléoduc vers une petite raffinerie appartenant à l’oligarque, où s’opérait le traitement de pétrole brut en provenance d’Azerbaïdjan, afin d’irriguer le marché ukrainien. En mars 2015, après des débats houleux, la Verkhovna Rada adopte une loi abaissant la minorité de blocage des sociétés d’économie mixte et (notamment à l’initiative du Bloc de Petro Porochenko) entreprend de remplacer les dirigeants d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta. La réaction d’Ihor Kolomoïski ne se fait pas attendre : il dépêche des groupes d’hommes armés et cagoulés aux quartiers généraux des sociétés, et les occupe ! Après quelques jours d’incertitude, d’altercations avec des journalistes et d’inaction des forces de l’ordre, Petro Porochenko entre personnellement dans l’arène et obtient la démission du gouverneur de Dniepropetrovsk. Le dirigeant d’Ukrtransnafta a été changé en mai 2015. À la fin juillet, le comité directeur d’Ukrnafta a élu un nouveau dirigeant, le Britannique Mark Rollins. En revanche, Ihor Kolomoïski n’a toujours pas réglé les 5 milliards de hryvnias (environ 220 millions d’euros) d’impôts impayés que l’État lui réclame…

Extraverti et audacieux, le sulfureux Ihor Kolomoïski se distingue aussi par l’extension de son emprise territoriale. Secondé de ses loyaux associés Boris Filatov et Hennadiy Korban, il a su diriger l’oblast de Dniepropetrovsk d’une main de fer et y empêcher la moindre agitation anti-gouvernementale. À partir de sa ville, il a étendu son influence sur les régions voisines de Zaporijia et Kharkiv. Dans cette dernière, ce sont des autocars du groupe Privat qui sont venus en aide aux manifestants pro-ukrainiens, au printemps 2014. Une opération menée de concert avec le maire de Kharkiv, l’oligarque Hennadiy Kernes (29). À Odessa, où Ihor Kolomoïski détient des actifs vitaux pour l’activité du port, c’est l’un de ses proches alliés, Ihor Palytsia (30), qui a été nommé gouverneur de l’oblast juste après la tragédie du 2 mai 2014 (31).

Une telle emprise territoriale est à la fois inédite et sujette à reconfiguration. Ihor Kolomoïski n’étant plus gouverneur, les associés qu’il avait placés dans les trois autres oblasts ont été remplacés par Petro Porochenko. Mais le milliardaire reste le principal sponsor de plusieurs bataillons militarisés pro-ukrainiens plus ou moins autonomes vis-à-vis de Kiev (32). Fin mai 2015, au moment de la nomination de l’ancien président de la Géorgie, Mikheïl Saakachvili, comme nouveau gouverneur d’Odessa, qui portait un coup aux prétentions d’Ihor Kolomoïski sur la ville et la région, plusieurs médias ukrainiens se sont inquiétés de la disparition des groupes de sécurité entretenus par Kolomoïski : des centaines d’hommes armés, jusque-là ostensiblement déployés pour sécuriser Odessa, ont ainsi été « perdus de vue », commente Oleksandr Borovik, proche collaborateur de Mikheïl Saakachvili. « Kolomoïski, le patriote, avait donné à Odessa quelque chose comme 36 véhicules blindés. Le patriote les a juste rapatriés à Dniepropetrovsk. »

« Il n’est pas certain que l’exécutif puisse assurer seul la stabilité d’Odessa », note le politologue Balázs Jarabik. La ville, régulièrement secouée par des explosions de bombes, vit sous la menace d’agitations pro-russes et de l’émergence de mouvements séparatistes violents. « Ihor Kolomoïski est toujours apte à monnayer le soutien de ses groupes armés en cas de besoin. »

La question du motif de l’éviction des alliés d’Ihor Kolomoïski demeure. Petro Porochenko a-t-il pris cette décision pour affirmer l’autorité de l’État ? Ou pour contrer l’influence envahissante de l’oligarque ? Y a-t-il une réelle lutte de la puissance publique contre le système oligarchique ? Ou assiste-t-on à une série de mesures ciblées, aux dépens de certains intérêts oligarchiques et au profit d’autres ?

Une cacophonie de recompositions

« Il est très difficile de faire la part des choses, car chacun pousse sa propre chansonnette et le résultat est une cacophonie sans nom », explique un haut représentant de la délégation de l’Union européenne à Kiev, sous couvert d’anonymat. « Par exemple, des représentants de DTEK d’Akhmetov se sont plaints auprès de nous d’être la cible de pressions économiques injustifiées. Leur problème : le gouvernement leur demandait de payer des impôts ! Jusque-là, DTEK avait été plus ou moins exemptée, grâce à la protection politique dont bénéficiait Akhmetov. Dans ce cas-là, on peut légitimement en conclure qu’il ne s’agit pas de vendetta personnelle, mais bien de l’affirmation de l’autorité de l’État… »

Le fonctionnaire européen perçoit les prémices d’une désoligarquisation, à commencer par l’assainissement du système fiscal, l’amélioration des conditions d’investissement et une transparence accrue des marchés publics. Les secteurs agricole, énergétique, industriel ou encore la sécurité sociale sont l’objet de réformes en profondeur. Mais il incite à la vigilance : « Les Européens ont été déçus par le passé… » En mai 2015, il était interloqué par un projet de loi que proposaient plusieurs groupes au sein de la coalition gouvernementale, « visant à imposer une interdiction stricte d’exportation de bois depuis l’Ukraine. Ce qui est contraire aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, à l’Accord d’association avec l’UE, ainsi qu’à d’autres réglementations ukrainiennes. » Le député Serhiy Kiral, du parti réformateur Samopomitch (Auto-Aide), défend le projet : « Ce marché est une source de corruption sans fond : tout le bois est exporté, il ne rapporte rien à l’Ukraine… il fallait faire quelque chose. » Mais à la délégation de l’UE, on interprète le projet de loi comme l’oeuvre d’un « lobby d’hommes d’affaires d’Ukraine de l’Ouest, que le président devrait en toute logique condamner. Il tarde à le faire, cependant… » (33).

Le scandale Ukrnafta illustre le plus clairement les défis et contradictions de l’effort de désoligarquisation officiel :

– Le projet de loi sur le statut des sociétés d’économie mixte a été salué par de nombreux experts comme une manière pour l’État de réaffirmer son autorité et de se dissocier des intérêts oligarchiques. Selon Petro Porochenko, il « met la législation ukrainienne en conformité avec les normes internationales ». Néanmoins, certains critiquent la conception brouillonne de la loi, dont l’objectif premier serait de collecter des impayés d’impôts, bien plus que de rénover le système de gestion en profondeur.

– L’adoption du texte s’est faite dans la douleur, au bout de cinq votes : elle a trahi l’attitude agressive du groupe Voliya Narodu (Volonté populaire) de l’oligarque Ihor Ieremeiev (34), qui cherchait ouvertement à nuire aux intérêts d’Ihor Kolomoïski. Les longs débats et multiples votes ont aussi révélé une forte opposition de nombreux députés du Narodniy Front (Front populaire) du premier ministre Arséni Iatseniouk – des représentants vraisemblablement loyaux à l’oligarque de Dniepropetrovsk…

– Les « raids corporatifs » dans les locaux d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta ont concrétisé le risque de voir des groupes armés se retourner contre le gouvernement de Kiev. Selon le ministre de l’Énergie, Volodymyr Demchyshyn, Ihor Kolomoïski l’aurait ouvertement menacé d’« amener 2 000 volontaires à Kiev… parce qu’on veut me prendre mes entreprises ! ». Lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision France 24, l’oligarque a aussi laissé planer la menace d’agitations séparatistes à Dniepropetrovsk.

– Dans les premiers jours de ce scandale très médiatisé, Petro Porochenko a accusé un silence coupable. Pourtant supérieur direct du gouverneur de Dniepropetrovsk, le chef de l’État n’a pas directement asséné son autorité, ce qui laisse soupçonner des arrangements pré-existants avec Ihor Kolomoïski.

– La prise de contrôle des deux sociétés pétrolières par Ihor Kolomoïski avait nui aux activités du russe Loukoil. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, « Petro Porochenko a donc dû, dans cette affaire, prendre en compte les intérêts russes », décrypte l’éditorialiste Vitaliy Portnikov. « Il est en négociation constante avec les dirigeants russes. Il sait que, quand une affaire ukrainienne touche aux intérêts de Vladimir Poutine et de ses soutiens oligarchiques, la position du président russe se fait intransigeante, et qu’il y a des répercussions. »

– Enfin, aucun des acteurs impliqués dans les « raids corporatifs » sur Ukrnafta et Ukrtransnafta n’a été inquiété par la justice. Une inaction qui trahit une incapacité, voire une complicité, des autorités judiciaires (35).

Loin de s’apaiser, les rivalités oligarchiques semblent au contraire plus vives que jamais, qu’elles se déploient autour de l’acquisition d’actifs économiques ou de la nomination d’associés d’affaires à la tête d’entreprises d’État. Si le lobby des magnats du charbon et de la métallurgie est en déclin, les acteurs du secteur agroalimentaire, aujourd’hui la principale source de valeur ajoutée en Ukraine, redoublent de dynamisme. Oleh Bakhmatyuk (36), Andriy Verevskyi (37) et Iouriy Kosyuk (38) entendent notamment faire jouer leur influence pour obtenir une prochaine libéralisation du marché de la terre arable.

Fruit des recompositions oligarchiques, de nouvelles têtes émergent. « On peut voir que le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov (39), Serhiy Pachinskiy (40), proche d’Arséni Iatseniouk, ou encore Ihor Kononenko (41), proche de Petro Porochenko, tirent leur épingle du jeu », déclare le chercheur Mikhaylo Minakov. Anciens et nouveaux cherchent à se positionner dans la perspective d’une future vague de privatisation de plus de 3 000 entreprises publiques dont le gouvernement souhaite se défaire. Ihor Kolomoïski a pour sa part appelé à la « re-nationalisation » et à la « re-privatisation » d’actifs dont la cession, dans les années 1990-2000, a pu être sous-estimée – notamment les compagnies énergétiques et industrielles, mais aussi le géant des télécommunications UkrTelecom, acheté en 2010, pour un coût minimal, par un petit fonds d’investissement autrichien aux propriétaires inconnus. De quoi promettre d’âpres affrontements. Dans cette perspective, les jeux d’influence sur la classe politique se font plus importants que jamais.

L’arène politique d’un cirque oligarchique

Contrairement aux législatures précédentes, les principaux oligarques ne cherchent plus à se faire élire directement. L’éveil de la société civile, de même que le risque d’une abolition de la précieuse immunité parlementaire, ont dévalué les avantages tirés d’un siège de député. Les investissements massifs des oligarques dans les partis politiques sont néanmoins visibles. « Les partis d’aujourd’hui n’offrent pas de concurrence des idées, mais bien une concurrence des porte-monnaie », constate Moustafa Nayem. Ancien journaliste d’investigation, le jeune député a été élu en octobre 2014 sur la liste du Bloc de Petro Porochenko (BPP). Avec 144 représentants sur 422, la formation est la plus importante à la Verkhovna Rada (42). Hormis l’influence évidente de Petro Porochenko et de ses fidèles collaborateurs Volodymyr Hroissman, président de l’Assemblée, et Ihor Kononenko, le groupe bénéficierait du soutien de Dmytro Firtash, à travers les élus du parti OUDAR (Coup de Poing) de Vitali Klitschko. Ihor Palytsia, ancien gouverneur d’Odessa, et d’autres y représenteraient les intérêts d’Ihor Kolomoïski.

Ce dernier exerce une influence palpable sur l’hémicycle, à travers deux formations. Nombre des 82 députés du Front populaire sont des hommes d’affaires et des membres de bataillons de volontaires liés à l’ancien gouverneur de Dniepropetrovsk. Arséni Iatseniouk tend à se dissocier d’Ihor Kolomoïski, tout du moins en paroles. Les 22 députés du groupe Vidrojennya (Renaissance) sont, eux, publiquement subordonnés à Ihor Kolomoïski. Anciennement nommé Développement économique, le groupe a récemment été dissous et reformé pour accueillir trois nouveaux membres proches du maire de Kharkiv, Hennadiy Kernes, signe d’alliances territoriales qui perdurent. Il est aussi à noter qu’un certain nombre des 43 députés indépendants seraient plus ou moins liés à Ihor Kolomoïski, à l’instar de Boris Filatov.

Quant aux autres partis membres de la coalition gouvernementale, Radykalna Partia (Parti radical) d’Oleh Lyashko, Samopomitch (Auto-Aide) du maire de Lviv Andriy Sadoviy et Batkyvshina (Patrie) de Ioulia Timochenko, ils semblent bénéficier de ressources propres, ainsi que de divers soutiens. Les noms de Dmytro Firtash et de Rinat Akhmetov sont souvent évoqués par de nombreux analystes.

Héritier malheureux du Parti des régions, l’Oppozytsyniy Blok (Bloc d’opposition) est un regroupement d’intérêts liés à l’ancien régime, représentant Rinat Akhmetov, Viktor Medvetchouk, Dmytro Firtash ou encore Boris Kolesnikoff.

Dans l’Ukraine post-révolutionnaire, l’investissement oligarchique en politique se répercute à plusieurs niveaux. « J’ai d’ores et déjà dénoncé le nouveau parti My, Kyaniy (Nous, Kiéviens) comme une création artificielle d’Oleksandr Tretyakov, associé de longue date d’Ihor Kolomoïski », explique Vasyl Hatsko, chef du parti civique Demokratytchniy Allians (Alliance démocratique). « La création de cette formation veut dire que l’oligarque est intéressé par les élections locales de l’automne prochain. » Peu après son éviction du poste de gouverneur de Dniepropetrovsk, Ihor Kolomoïski annonçait la naissance prochaine d’un nouveau parti national. De son exil autrichien, Dmytro Firtash a souligné à plusieurs reprises son intention de rentrer en Ukraine et de s’investir en politique. Critique à l’égard du gouvernement et désireux de renouer une « relation constructive » avec la Russie, il jouit d’une popularité limitée, ternie par ses liens avec le mafieux russe Semion Moguilevitch. Il reste peu probable qu’il prenne le risque de se présenter comme tête de liste.

Malgré un certain renouvellement de la classe politique lors des dernières élections, les influences concurrentes des groupes oligarchiques demeurent bien réelles. D’où la nécessité d’un arbitrage, de plus en plus orchestré par le président Petro Porochenko.

Petro Porochenko, garant de l’équilibre oligarchique

« Dans le système traditionnel de la république oligarchique, le plus haut dirigeant de l’État joue le rôle d’arbitre entre différents groupes », explique Mikhaylo Minakov. « C’est ce que Leonid Koutchma a très bien fait. C’est ce que Ioulia Timochenko a fait, pour pallier les déficiences de Viktor Iouchtchenko. C’est cet équilibre que Viktor Ianoukovitch a rompu et que Petro Porochenko s’efforce de rétablir aujourd’hui. »

Dans ce milieu byzantin qu’est la seconde république oligarchique ukrainienne, il incomberait à Petro Porochenko d’empêcher la prédominance d’un groupe sur les autres. Le « Roi du Chocolat » est propriétaire de la corporation Roshen, qu’il a créée en 1996 et qui était classée 18e confiserie au monde en 2014. Son empire économique est diversifié dans l’automobile, la banque et les assurances. S’il a promis, lors de sa campagne électorale, de procéder à la vente de ses actifs économiques, il entend conserver le contrôle de la populaire chaîne de télévision Kanal 5. À ce jour, rien n’indique que Petro Porochenko utilise sa stature présidentielle pour s’enrichir. Si sa déclaration de revenus 2014 fait état de quelque 15 millions d’euros supplémentaires par rapport à 2013, la valeur nette de sa fortune aurait diminué d’environ un tiers, à l’image de celle des autres oligarques.

Il n’empêche que les sociétés dont il reste le propriétaire indirect sont florissantes : la Banque internationale d’investissement, dont il est le co-propriétaire, a ainsi annoncé avoir doublé ses avoirs au cours de l’année 2014 à hauteur de 125 millions d’euros. Ses entreprises sont gérées depuis 2003 par le fonds de gestion indépendant Prime Asset Capital, afin de disculper Petro Porochenko de tout conflit d’intérêts. Mais, à la tête de son comité des directeurs, on trouve Oleksiy Porochenko, le père du président. De même, les activités de Konstantyn Hryhoryshyn, fidèle partenaire de Petro Porochenko installé à Moscou, sont observées de près. « C’est probablement lui qui a imposé Volodymyr Demshichyn comme ministre de l’Énergie, pour assurer un contrôle sur la réforme du secteur énergétique », commente l’éditorialiste Oles Oleksiyenko.

Dans le contexte de l’avènement de la « seconde république oligarchique », le président et le premier ministre se sont disputé le rôle d’arbitre. Il apparaît aujourd’hui que Petro Porochenko, malgré les faibles prérogatives que lui accorde la Constitution actuelle, s’impose. Il est parvenu à s’octroyer le pilotage des réformes clés de la police et de la décentralisation, ou encore la lutte contre la corruption. « De plus, le président nomme le chef de la Garde nationale, une prérogative que la Verkhovna Rada avait autrefois retirée à l’autoritaire Koutchma », note Mikhaylo Minakov. Or cette Garde nationale compte plus de 60 000 hommes bien entraînés, motorisés, équipés. Un argument de poids entre les mains de Porochenko pour jouer ce rôle d’arbitre. Arséni Iatseniouk, affaibli par des mesures d’austérité impopulaires et son incapacité à réduire la corruption, s’efface petit à petit.

« Il est malgré tout trop tôt pour dire si Petro Porochenko est sincèrement convaincu de la nécessité d’une désoligarquisation de l’économie et de l’éviction des oligarques de la sphère politique », commente l’analyste Andriy Zolotariov, du think tank Troisième Secteur, à Kiev. Le chef de l’État est, en tout cas, très critiqué pour ses choix de procureurs généraux : Viktor Chokine, en poste depuis février 2015, et son prédécesseur Vitaliy Iarema (juin 2014-février 2015) se sont distingués par leur incapacité à mener des enquêtes sur les dignitaires de l’ancien régime, ou même à empêcher nombre d’entre eux de disparaître dans la nature. De son côté, Arséni Iatseniouk a été directement accusé par un ancien inspecteur des finances, Mykola Gordienko, d’avoir détourné l’équivalent de 150 millions d’euros. Une commission parlementaire a disculpé le premier ministre, tout en accusant le procureur général de « saboter » son travail en lui refusant l’accès à des documents potentiellement compromettants. De même, les accusations d’une utilisation sélective du système judiciaire, autrefois l’apanage du régime de Viktor Ianoukovitch, refont surface. L’arrestation très médiatisée et le placement en résidence surveillée de Hennadiy Korban, proche collaborateur d’Ihor Kolomoïski, ont soulevé des « inquiétudes légitimes », comme l’indique la militante civique Halyna Coynash. Si Hennadiy Korban reconnaît lui-même « ne pas être irréprochable », l’ampleur des moyens déployés dans son procès ne rend que plus criante l’inactivité de la justice contre des personnalités tout aussi sulfureuses. Incompétence ou complicité ? Règlement de comptes ou renforcement de l’état de droit ? Désoligarquisation ou restructuration du système oligarchique ? Quoi qu’il en soit, ces suspicions d’une société civile en ébullition ternissent, les unes après les autres, la réputation de Petro Porochenko.

« Toute transformation politique efficace doit s’accompagner d’un nouveau pacte des élites », note l’expert Anton Krut, de l’ICPS. Un nouveau pacte qui ne semble pas avoir été conclu jusqu’à présent. De nombreux proches du président et du premier ministre sont impliqués dans des affaires de conflits d’intérêts, voire de corruption. Des scandales qui nuisent à la crédibilité du gouvernement auprès de ses partenaires et créanciers internationaux. En plus d’un appui politique, diplomatique et militaire face à l’agression russe, l’Ukraine compte sur un soutien économique du FMI, de l’UE et des États-Unis. Confronté à une situation économique difficile, privé des ressources que lui aurait apportées la loi sur la taxation des transferts de fonds, le gouvernement espère obtenir 35 milliards d’euros sur les quatre prochaines années, sous la forme de prêts, dons et restructurations de la dette extérieure, estimée à 64 milliards d’euros. Arséni Iatseniouk, intransigeant, « insiste » sur l’effacement d’au moins 17,5 milliards (43). Il est de même à noter que les partenaires occidentaux de l’Ukraine l’assistent ouvertement dans son entreprise de désoligarquisation. L’arrestation de Dmytro Firtash à Vienne, à la demande des États-Unis, visait à évacuer l’un des oligarques les plus pro-russes de la scène politique ukrainienne. La suppression des quotas américains d’importations d’acier ukrainien, au printemps 2014, se voulait une incitation pour Rinat Akhmetov à calmer les premières manifestations séparatistes à Donetsk ; sans succès. Quant aux fréquents contacts des ambassadeurs européens et américains avec Ihor Kolomoïski, ils sont destinés à tempérer ses initiatives tonitruantes.

Il incombe donc aux Ukrainiens d’affirmer leur détermination à mener la désoligarquisation de leur pays à bien. Pour l’heure, rien n’est moins sûr. Une incertitude qui provoque de nombreuses inquiétudes. Vitaliy Portnikov assure ainsi qu’un échec dans les réformes anti-oligarchiques mènerait l’Ukraine sur la voie non pas d’une fédéralisation tant redoutée, mais bien d’une « féodalisation ». La crainte d’un nouveau Maïdan est sur toutes les lèvres. Il y a fort à parier qu’une nouvelle révolution, si elle avait lieu, serait bien plus violente que la précédente…

RFI: La chanson de Maïdan, des mariages aux enterrements

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 22/02/2016

“Plive Katcha”, en ukrainien, ça veut dire le “Canard qui Nage”, c’est le titre d’une chanson folklorique très populaire en Ukraine, et qui est devenue, il y a deux ans, l’hymne funéraire du Maïdan après les violents affrontements dans le centre de Kiev. Sébastien Gobert a retrouvé, à Lviv, la voix de la chanson. 

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Capture d’écran: DailyMail

Plive Katcha, on l’entend partout en Ukraine ces jours-ci. Le pays commémore avec recueillement la fin sanglante de la Révolution de la Dignité. Plive Katcha est une chanson de deuil. Mais quand Ihor Pavliuk l’a découvert et chanté, elle était très différente.

Ihor Pavliuk: Je connais cette chanson depuis la fin des années 80. C’était une belle chanson, alors on l’a reprise. Nous avions un “Rock Band”. Après nos premières chansons, nous avons inclu un peu de musique folklorique. 

Le groupe d’Ihor Pavliuk, “Yasa” et ensuite Pikardiyska Tertsiya, ce sont des jeunes hommes de Lviv, emportés par le vent de la liberté du début des années 1990, après l’indépendance de l’Ukraine. Ils font de la musique une activité quotidienne, chantent pour des anniversaires et des mariages. Ihor Pavliuk explique que la culture traditionnelle ukrainienne est pleine de mélos dramatiques et d’histoires tragiques, de la même manière que les teintes nostalgiques du Fado, au Portugal.

Ihor Pavliuk: Nous avons commencé à chanter “Plive Katcha » comme n’importe quelle autre chanson. Nous avions 20 morceaux dans notre répertoire, certains humoristiques, d’autres parlant d’amour… Nous chantions à plusieurs voix, 5, 6, nous avions un grand succès. 

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Capture d’écran Youtube

Les jeunes amis chantent pendant quelques années, avant de fonder des familles, trouver des emplois plus stables, et passer à autre chose. Reste de cette folle époque à peine quelques enregistrements de leurs musiques. La version enregistrée de Plive Katcha, portée par la voix d’Ihor Pavliuk, se diffuse peu à peu dans le pays, et devient très populaire, mais sans connotations particulières. Jusqu’à ce moment de janvier 2014.

Ihor Pavliuk: Un des premiers morts sur le Maïdan était un Biélorusse, Mikhail Jyznewsky, qui aimait beaucoup écouter cette chanson. Après son décès, ses amis ont cherché à lui rendre hommage. Ils ont joué Plive Katcha à son enterrement, et c’est à partir de là que la chanson a été associée au deuil. 

Pour Ihor Pavliuk, c’est une métamorphose de dramatique de ses beaux souvenirs de jeunesse. Alors la chanson, il ne veut plus en entendre parler.

Ihor Pavliuk: Nous nous réunissons encore avec les autres chanteurs, en tant qu’ amis, juste pour chanter autour d’un verre. Mais Plive Katcha, nous ne l’avons plus chanté une seule fois. Je n’aurai jamais cru que ma voix pour être utilisée comme cela. Je suis quelqu’un de très optimiste, très joyeux. Alors je n’aime pas que ma voix soit associée… à la mort. 

La deuxième vie de la chanson Plive Katcha est bien étrange. A travers le récit d’Ihor Pavliuk, c’est aussi celle d’une Ukraine autrefois pacifique et paisible, aujourd’hui plongée dans l’horreur de la guerre et des morts presque quotidiennes. La folle jeunesse d’Ihor Pavliuk semble bien lointaine.

Ecouter le reportage ici

Regarder ici un enregistrement de Plive Katcha par le groupe d’Ihor Pavliuk; Pikardiyska Tertsiya. 

RFI: Destitution avortée du Premier ministre ukrainien

Papier diffusé dans les journaux du matin sur RFI, le 17/02/2016

Remous politiques en Ukraine. Le Procureur Général Viktor Shokine a démissionné à la demande du Président Petro Porochenko, après de longues semaines de critiques. Le Président avait aussi appelé le Premier ministre Arséni Iatseniouk à démissionner. Mais celui-ci a échappé un vote de défiance au Parlement. 

Sébastien Gobert dans le Parlement

Arséni Iatseniouk s’est présenté avec beaucoup d’assurance aux députés pour  leur présenter son bilan d’activité en 2015

Arséni Iatseniouk: Nous sommes sûr et certain que ce gouvernement a été sur le bon chemin tout ce temps. Nous nous sommes tenus à notre politique, à nos valeurs, et à nos convictions! 

Arséni Iatseniouk était malgré tout sur le point de faire face à un vote de défiance, proposé par Iouriy Loutsenko, le chef de la majorité présidentielle.

Iouriy Loutsenko: Je vais vous dire pourquoi 70% des Ukrainiens réclament votre démission: ils voient que vous vous êtes arrêtés en chemin. Rien n’a changé dans le pays, et les gens sont de plus en plus pauvres. 

Ces critiques, alliées à des accusations d’abus de pouvoir et de corruption, pesaient sur Arséni Iatseniouk depuis des mois. Après de longs débats parlementaires, il a néanmoins échappé à un vote de défiance qui semblait acquis. Les raisons de l’échec du vote demeurent obscures. Certains font valoir des arrangements secrets avec des oligarques. D’autres des pressions et manipulations de la part de Petro Porochenko lui-même. Quoiqu’il en soit, les critiques se font déjà entendre, et promettre de nouvelles actions. Ce n’est sans doute pas la dernière tentative de destituer Arséni Iatseniouk. Son gouvernement est maintenu, afin de poursuivre des réformes structurelles. Mais cela n’est pas forcément un gage de stabilité.

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Photo du résultat du vote de confiance. Motion rejetée. 

P@ges Europe: Zaporijia, ville miroir d’une Ukraine bouleversée

Article co-rédigé avec Laurent Geslin, publié sur le site de P@ges Europe, le 12/02/2014

Sur les rives du Dnipro, au sud-est de Kyiv, la grande ville industrielle de Zaporijia est parfois surnommée le «Detroit ukrainien», en référence à sa consœur américaine autrefois fleuron de l’industrie automobile. La cité ukrainienne s’est développée et a connu son âge d’or durant la période soviétique. Située 200 kilomètres à l’ouest de Donetsk et de la ligne de front, majoritairement russophone, elle cristallise désormais les défis d’une Ukraine en profonde redéfinition identitaire.

L’avenue Lénine, principale artère de la ville. Laurent Geslin, janvier 2015.
L’avenue Lénine, principale artère de la ville.
Laurent Geslin, janvier 2015.

RSE: Ukraine, la fin du gaz de schiste?

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 20/12/2014

La révolution ukrainienne n’aura pas lieu. En tout cas pas celle du gaz de schiste. Avec l’annonce du possible retrait de la compagnie pétrolière américaine Chevron d’un accord de partage de production du gisement géant d’Oleska, dans l’ouest de l’Ukraine, c’est un coup dur qui est porté aux ambitions énergétiques du pays. Le 19 décembre 2014, la rupture du contrat n’était pas encore officielle. Mais Chevron serait «en train de planifier cette décision», tel que l’a confirmé, le 15 décembre, Valeriy Chaliy, vice-chef de l’administration présidentielle de Petro Porochenko.

Le géant américain avait signé le contrat avec le gouvernement de Victor Ianoukovitch le 5 novembre 2013, quelques semaines à peine avant les premières protestations citoyennes à Kiev. La signature faisait suite à la conclusion, le 24 janvier 2013, d’un accord similaire entre l’exécutif ukrainien et la compagnie pétrolière anglo-hollandaise Royal Dutch Shell, concernant l’exploration et l’exploitation du gisement de gaz de schiste de Iouzivska, à l’est du pays.

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À l’époque de la signature des accords, il s’agissait des plus importants investissements étrangers prévus en Ukraine. Les compagnies évoquaient des perspectives de développement considérables sur le long terme, avec le soutien du gouvernement. Les ministres, plus enthousiastes que de raison, estimaient les gains issus des implantations de Shell et Chevron à plus de 10 milliards de dollars. Dès 2025, la production de gaz de schiste devait parvenir à satisfaire environ un tiers des besoins nationaux en gaz, soit une production d’environ 20 milliards de m³, et réduire ainsi drastiquement la dépendance vis-à-vis des importations de gaz russe. Les plus optimistes, assurant que des efforts en matière d’efficacité énergétique réduiraient la consommation gazière de moitié, voyaient même l’Ukraine exportatrice de gaz d’ici une vingtaine d’années.

Plus d’un an après la signature de l’accord de production, Chevron n’a pas commencé les travaux d’exploration. Ce qui indiquerait que le retrait de la compagnie est plus une question de régulations que de géologie, comme l’estime Allen Good, analyste à Morningstar Inc. à Chicago, cité par Bloomberg. Le gouvernement d’Arseniy Iatseniouk, malgré ses plaidoiries répétées en faveur des réformes, est fortement critiqué pour les faibles améliorations apportées à l’environnement des affaires, notamment en termes de prévisibilité législative, de respect de l’État de droit et de lutte anti-corruption. En l’occurrence, le plan gouvernemental visant à augmenter l’imposition sur les compagnies énergétiques opérant en Ukraine serait un des éléments d’explication. Au 19 décembre, la compagnie Chevron n’avait pas émis de commentaires.

Quoi qu’il en soit, les perspectives de développement du gaz de schiste en Ukraine, déjà fortement controversées en raison d’inquiétudes écologiques, semblent compromises. Si Shell n’a pas rompu son accord de partage d’exploitation, elle a annoncé, en juin 2014, la suspension de ses activités dans l’est de l’Ukraine, officiellement en raison des opérations militaires qui s’intensifiaient dans le Donbass. Selon Igor Alexeev, expert pour le site spécialisé oilprice.com, il s’agissait là d’une échappée déguisée, qui dénote un potentiel de production moindre qu’espéré par les premières estimations. Pour un consortium formé d’Exxon Mobil Corp. et d’Eni SpA, le projet d’exploration du gisement offshore de Skifska, dans la mer Noire, a tourné court lorsque la Russie s’est emparée de la péninsule de Crimée, en mars 2014.

Reste à savoir quel impact la fin prématurée du gaz de schiste peut avoir sur la politique énergétique du gouvernement ukrainien. D’aucun murmurent que l’abandon de ces projets d’exploitation était au cœur des négociations gazières menées fin octobre 2014 entre l’Ukraine et la Russie, sous l’égide de l’Union européenne, et visant à éviter une nouvelle «guerre du gaz» pendant l’hiver 2014-15.

Libération: Un gouvernement qui enfonce le clou contre Moscou

En finir avec l’héritage soviétique. Couper les ponts avec la Russie. S’ancrer à l’Occident. Le message ne pouvait être plus clair, mardi soir, quand les députés de la Verkhovna Rada, le Parlement, ont chaleureusement applaudi les trois ministres non Ukrainiens nommés dans le nouveau gouvernement d’Arseniy Iatseniouk. «Nous devons intégrer dans notre gouvernement les meilleures compétences internationales», avait justifié le président, Petro Porochenko, en visite au Parlement pour y consacrer l’investiture du nouveau cabinet des ministres, plus de cinq semaines après les législatives du 26 octobre. Le matin même, il avait accordé par décret la …

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