La Libre Belgique: Après la guerre du gaz, la guerre du chocolat

Article publié dans La Libre Belgique, le 21/08/2013

Alors que l’Ukraine s’efforce de souscrire à d’ultimes conditions pour signer un Accord d’Association ambitieux avec l’UE en novembre (notamment la résolution de l’épineuse affaire Timochenko), le pays se retrouve sous forte pression commerciale du « grand frère » russe. Le Kremlin semble déterminé à ne pas laisser l’Ukraine signer l’Accord, qu’il  dénonce comme une démarche « suicidaire ».

Reportage entre frontière ukraino-russe et Kiev.

Employee Chaine RoshenChocolaterie Roshen à Kiev. Photo: Jose Sanchez Nettel

Voyez par vous-même. La circulation est fluide ici. » Le poste frontière de Bachivsk, au bout de la route nationale M02 entre Kiev et Moscou, est l’un des principaux points de passage entre l’Ukraine et la Russie. Lundi dernier, Serhiy Zolotiov, chef du poste, tente de tempérer les inquiétudes. Mais avec le renfort de deux de ses sbires, il s’oppose catégoriquement à la réalisation de photos ou d’entretiens dans la zone frontalière, afin de prévenir la diffusion de toute « image négative de l’Ukraine« .

La tension est palpable. A peine quelques heures auparavant, c’étaient des centaines de camions et wagons de chemin de fer qui se heurtaient à de longs contrôles drastiques des douanes russes, à Bachivsk et ailleurs le long de la frontière. Le Kremlin avait subitement classé, le 13 août, toutes les marchandises en provenance d’Ukraine sur une liste d’importations « à risque« . Cela a marqué le début d’une guerre commerciale entre les deux voisins, tous deux membres de l’Organisation mondiale du commerce. Alors qu’environ un quart des exportations ukrainiennes sont destinées à la Russie, la Fédération des employeurs d’Ukraine estime que le pays pourrait y perdre jusqu’à 2,5 milliards de dollars d’ici à la fin de l’année.

« La situation s’est débloquée tout simplement grâce à des échanges au plus haut niveau, entre le président Viktor Ianoukovitch et son homologue russe Vladimir Poutine. Ça montre bien que les produits ukrainiens ne sont pas plus dangereux maintenant qu’il y a un mois. De toutes manières, la Russie en a besoin, de nos produits !« , s’indigne Volodymyr Oliynyk, député du Parti des Régions, majoritaire à la Verkhovna Rada (Parlement), à Kiev. Bien que son parti soit réputé plus russophone et russophile que les forces d’opposition, il « regrette la conduite de la Russie, qui essaie de pousser l’Ukraine à rejoindre son Union douanière avec le Kazakhstan et la Biélorussie. Ce n’est pas une attitude civilisée entre voisins et partenaires. »

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RFI: Guerre du Chocolat entre l’Ukraine et la Russie

Intervention dans l’émission Bonjour l’Europe, le 07/08/2013

De nouvelles tensions entre l’Ukraine et la Russie. Mais cette fois, ce n’est pas une guerre du gaz, c’est une guerre du chocolat. Le 29 juillet, les autorités sanitaires russes ont annoncé une interdiction formelle d’importation de chocolat et confiseries ukrainiens. C’est une interdiction très ciblée, puisqu’elle touche les produits d’une seule marque, Roshen, un des plus gros producteurs de confiserie du monde. Mais ce serait un conflit commercial qui cacherait bien d’autres choses.

ROSHEN_Vinnitsa_2008_G1

Pourquoi une interdiction d’importation sur ce produit en particulier?

Et bien officiellement pour des « violations systématiques » des normes sanitaires. Les autorités sanitaires fédérales russes auraient trouvé du Benzopyrène, un composant chimique nocif, dans des tablettes de chocolat distribuées à travers la Russie. Et donc ils ont banni les importations de 90% des produits de la marque. Roshen conteste l’accusation et affirme n’avoir reçu aucune plainte en 15 ans d’activité, et demande des tests plus approfondis. Des négociations sont en cours, mais cela fait déjà plus d’une semaine que l’interdiction est en place.

Pour situer un peu, Roshen, c’est un producteur ukrainien de confiserie et de chocolat, près de 450.000 tonnes de produits par an et plus de 200 sortes de douceurs. La marque est classée 15ème parmi les plus grands confiseurs mondiaux. A titre personnel, ici en Ukraine, j’en mange beaucoup de ce chocolat, et je dois dire qu’il est très bon. Malheureusement, on en trouve difficilement en France, mais la marque exporte quand même à travers toute l’ex-URSS et vers l’Amérique du Nord. Et quand on parle de la Russie, c’était un marché d’exportation de plus en plus important : l’an dernier, les ventes y avaient bondi de 175% . Et c’est justement cela qui est embêtant pour Roshen et le chocolat ukrainien.

Mais en fait il s’agit d’une attaque contre la compagnie Roshen ou contre l’Ukraine ?

Et bien, vu que la décision russe vise un confiseur en particulier, il y a une première possibilité, qu’il s’agisse d’un règlement de comptes entre oligarques. Le milliardaire ukrainien Petro Poroshenko, fondateur de la compagnie, était un fervent soutien de la Révolution orange de 2004 avant de retourner plusieurs fois sa veste. Il n’a donc pas que des amis, en Ukraine comme en Russie.

Seconde explication : cela pourrait tout simplement être une mesure de protection du marché intérieur russe de cette concurrence ukrainienne. Mais le plus probable, c’est qu’il s’agisse d’une réaction de la Russie contre une taxe d’importation, récemment adoptée par Kiev, sur les voitures étrangères. En fait une simple mesure de représailles. Pour preuve : la plupart des autres pays importateurs du chocolat ukrainien, comme le Kazakhstan ou la Moldavie, ont mené leurs propres tests, et continuent malgré tout à importer.

Mais pour replacer les choses dans leur contexte, il faut voir que cette mesure de représailles intervient à quelques mois d’une décision historique sur la signature d’un Accord d’association et un accord de libre-échange avec l’Union européenne. De son côté, Moscou tente de persuader Kiev de rejoindre une union douanière qu’elle forme avec le kazakhstan et le Bélarus. Ce serait donc une enième tentative de dissuasion d’un éventuel rapprochement avec l’Union européenne.

Pourquoi cette dissuasion ? L’Ukraine ne peut pas se rapprocher à la fois et de l’UE et de la Russie ?

Pas exactement. Il est fort peu probable que l’Ukraine puisse bénéficier d’un traitement préférentiel à la fois avec l’UE et avec la Russie. Cette dernière considère l’Ukraine comme une pièce essentielle de ses ambitions géopolitiques. Elle s’efforce d’agiter à la fois la carotte et le bâton. Et on a l’impression que c’est exactement ce qui se passe maintenant. Volodymyr Ohryzko, ancien ministre ukrainien des affaires étrangères, prévient que ce genre de mesures de représailles risque de s’intensifier dans les mois qui viennent. Là on parle de chocolat. Mais si on en venait à cibler un autre secteur, comme le gaz encore une fois, cela pourrait devenir très problématique pour l’Ukraine.

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MyEurop: La Russie n’est « pas faite pour la démocratie »

Article publié sur le site de MyEurop, le 02/03/2012

Le Russe Yevgueni Kiseliov anime le talk-show politique le plus populaire d’Ukraine. Il est certain que Vladimir Poutine, sera réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle, dimanche. Et ne croit pas que la mobilisation sans précédent d’une opposition hétéroclite puisse vraiment changer un système non démocratique.

Depuis septembre 2009, le plus populaire des talk-shows politiques en Ukraine, « Velika Politika » (La Grande Politique), sur la chaîne de télévision Inter TV, accueille chaque semaine les responsables politiques du pays. Ce grand moment de la vie politique ukrainienne est animé en russe, la langue maternelle du journaliste Yevgueni Kiseliov, né à Moscou et citoyen russe.

Grand analyste politique, figure marquante de la libéralisation de l’ère Eltsine, il a été le lauréat, en 1995, d’un prix américain pour la liberté de la Presse. Il a, notamment, dirigé la chaîne russe privée et indépendante NTV, passée sous le contrôle du Kremlin en 2001.

Mais maintenant, la Russie a changé et il lui serait « inimaginable » de faire son travail avec la même qualité et la même liberté qu’en Ukraine.

En 2010, il avait vanté la vie politique ukrainienne, une « maison de fous », à l’inverse du « cimetière » de la politique russe. Un désarroi qui n’a apparemment pas changé, deux ans plus tard. A l’approche du premier tour de l’élection présidentielle russe, ce dimanche 4 mars, il fait ouvertement part de son pessimisme quant aux perspectives de son pays.

Une mobilisation inédite… et sans effet

Sans hésitation, il est persuadé que le Premier Ministre Vladimir Poutine, ancien Président (2000-2008) et candidat favori au scrutin de dimanche, va être « réélu au premier tour, grâce à une majorité significative ». Et ce, malgré les manifestations inédites qui ont secoué le pays, en particulier à Moscou, depuis décembre 2011 et les dernières élections législatives.

Des fraudes électorales en faveur de Russie Unie, le parti au pouvoir, avaient émaillé le vote. Les résultats truqués avaient néanmoins montré une perte d’influence du parti, qui n’avait pas réussi à franchir la barre des 50% des suffrages. Des manifestations sans précédent, relayés par une vive mobilisation des internautes russes, avaient alors fait souffler un vent de changement sur une Russie longtemps pointée du doigt comme conservatrice et autoritaire.

Mais ces protestations resteraient lettre morte le 4 mars. « Le Président est élu par la majorité silencieuse, par ceux qui se lèvent le dimanche matin, font la queue devant les bureaux de vote et mettent leurs bulletins dans l’urne », juge Yevgueni Kiseliov.

Les jeunes gens qui ont exprimé leur mécontentement sur Internet ne votent pas. Je ne dis pas que je n’ai aucun espoir dans les jeunes générations, mais je préfère être sceptique. Je serai heureux de voir ces hipsters, ces clubbers, ces internautes, se lever le 4 mars et voter pour quelqu’un d’autre que Poutine. Mais je préfère être pessimiste, j’aurai moins de mauvaises surprises.

Les manifestations de ces dernières semaines seraient, selon lui, sincères, mais initiées par des groupes disparates, peu organisés et qui « ne croient pas à la possibilité de vraiment changer le système ».

Poutine,« un citoyen russe ordinaire, médiocre »

Si quelques figures de proue sont parvenues à mobiliser ce que Yevgueni Kiseliov appelle la « classe créative », qui remplacerait désormais une défunte « intelligentsia », il demeure impossible de leur faire croire à un réel changement. D’autant que cette « classe créative » est, malgré un battage médiatique intense, isolée.

S’ils arrivaient à remplir la Place Rouge, la plus grande place d’Europe, ils seraient alors quelques centaines de milliers. Mais des millions de Russes resteraient tout de même assis à la maison, silencieux. Et iraient voter pour Poutine le 4 mars.

Vladimir Poutine a, depuis ses débuts, fondé la légitimité de son pouvoir sur cette majorité silencieuse. C’est, pour Kiseliov, un « opportuniste typique », dont le personnage politique est « mauvais », qui conforte la majorité de ses concitoyens dans une vision conservatrice, patriarcale et nationaliste de la Russie.

Sa plus grande force, c’est d’être un citoyen russe ordinaire, médiocre, qui n’a pas besoin de beaucoup de choses dans la vie, qui n’est pas très bien éduqué et qui croit dur comme fer à certaines choses qui n’existent pas dans ce monde. Comme, par exemple, un impérialisme américain assoiffé de sang, qui n’attendrait que l’occasion de saisir l’ours russe pour l’éventrer !

Mais alors pourquoi des fraudes, si Vladimir Poutine, très populaire, n’en a, de fait, pas besoin?

C’est le système qui le veut. Les gouverneurs régionaux se concurrencent traditionnellement pour produire de bons résultats électoraux, et c’est ce qu’ils vont faire encore cette fois. On a bien vu qu’à la suite des élections législatives, la quasi-totalité des gouverneurs de régions où le soutien à ‘Russie Unie’ avait été plus faible qu’attendu avaient été contraints de démissionner.

Autre raison, le pouvoir ne serait plus sûr à 100% de gagner les élections. « Ils se sentent plus faibles qu’ils ne l’ont été. Pour la première fois en 12 ans, ils font face à ce genre de mécontentement de la part de la ‘classe créative’ « .

« La Russie va entrer dans une nouvelle période sombre »

Le colosse aurait-il des pieds d’argile? Cela ne change rien pour Yevgueni Kiseliov, pour qui le pays ne peut se « dégeler » avant de nombreuses années.

Je suis parfois très sceptique quant à la capacité de la Russie et des Russes à devenir une démocratie. Il est fort possible que cela n’arrive jamais. Vous savez, la Russie a une tradition millénaire d’esclavage et de servage.

Alors, quel avenir pour la Russie ?

Tout le monde a compris que [Vladimir] Poutine est de retour. Et probablement en tant que leader très sévère. Il va s’atteler à stopper net toutes les tentatives de libéralisation du système engagées pendant les années Medvedev [le Président actuel]. […] La Russie va entrer dans une nouvelle période sombre de son histoire, et on va assister à une fuite des cerveaux et des capitaux de la ‘classe créative’, à un manque de modernisation, à une recrudescence de la corruption et à une incapacité totale à adapter le pays aux réalités du monde moderne.

Un phénomène d’émigration qu’il a lui-même initié en 2008, quand il a déménagé en Ukraine. Et sur lequel il n’a pas l’intention de revenir. « Je ne suis pas très altruiste. J’ai un bon travail ici, un bon salaire, je ne suis plus tout jeune. Franchement, je dois penser à moi-même. Je ne veux pas sacrifier ma vie. »

RSE: Gaz, Carotte et Bâton

Article publié sur le site de Regard sur l’Est, 03/11/2011

Alors que l’hiver approche à l’Est, les esprits s’échauffent à Kiev et à Moscou: la pomme de discorde n’est pas nouvelle puisqu’il s’agit du gaz. Cette année, les débats prennent toutefois une tournure particulière, englobant des considérations portant sur l’efficacité énergétique, l’élaboration d’une politique européenne de l’énergie et même le respect de l’État de droit en Ukraine.

 

Le 11 octobre 2011, l’Ukraine s’est retrouvée une nouvelle fois au ban de la démocratie à l’occidentale. Ce jour-là, Ioulia Timochenko, ancienne Premier ministre et égérie de la révolution orange de 2004, a été condamnée à 7 ans de prison, suivis de 3 ans d’inéligibilité, et à une amende de 200 millions de dollars au terme d’un procès fortement politisé[1]. Une décision qui, à en croire nombre de critiques occidentaux, aurait sonné le glas de la démocratie ukrainienne et rabaissé le pays au rang d’un régime bananier, indigne, si ce n’est incapable, de pousser plus avant son intégration européenne.

Mais, s’il s’agissait bien pour le pouvoir d’écraser la principale leader de l’opposition ukrainienne, l’affaire s’inscrivait aussi dans une stratégie plus large. Le procès de I.Timochenko était ainsi fondé sur son présumé abus de pouvoir dans la conclusion d’un accord gazier avec la Russie en janvier 2009. Accord dont la base juridique est désormais fragile et contestable. Il n’est donc pas étonnant que la Russie, pourtant ennemi acharné de l’ex-«dame de fer» ukrainienne, se soit empressée de dénoncer le sort qui lui était réservé. Et de relever «le caractère manifestement anti-russe de toute cette affaire». Le cas Timochenko est en effet un épisode déterminant dans la renégociation du contrat gazier en cours.

Vieilles rancœurs, très vieille rengaine

Il est bien connu que l’indépendance de l’Ukraine, formellement acquise en 1991, est encore marquée par une forte dépendance vis-à-vis de Moscou. Un ensemble de réseaux politiques, économiques et commerciaux a perduré depuis l’époque soviétique et assure au «grand frère» russe une influence certaine sur les affaires ukrainiennes. En l’occurrence, l’Ukraine consomme environ 75 milliards de m³ de gaz par an mais n’en produit que 20: plus de 60% des besoins en gaz sont directement importés de la seule Russie. Une dépendance aggravée par une inefficacité énergétique généralisée en Ukraine, et avec laquelle la Russie a joué, comme pour réaffirmer, si besoin était, sa prédominance sur l’ancienne «petite Rus’».

On a donc assisté à de véritables «guerres du gaz» au gré des jeux politiques entre capitales. La dernière en date, durant l’hiver 2008-2009, était une démonstration de force russe face à la campagne du Président «orange» Victor Iouchtchenko en faveur de l’OTAN, ainsi que face à son refus répété de prolonger le bail de la Flotte russe de la mer Noire à Sébastopol, en Crimée. Sous prétexte de différend tarifaire, la Russie en était venue à bloquer les approvisionnements de gaz à destination de l’Ukraine, tout en accusant cette dernière de siphonner les livraisons en direction de l’Union européenne (UE). Au terme d’un esclandre international, I.Timochenko avait négocié à l’arraché un nouvel accord d’importation sur dix ans, basé sur un montant fixe de 450 dollars/1.000 m³ de gaz et indexé sur le prix du pétrole. Ce dernier étant en hausse constante, le contrat s’est révélé extrêmement désavantageux pour l’Ukraine.

L’arrivée au pouvoir du très russophile Victor Ianoukovitch en janvier 2010 semble mettre un terme définitif aux tensions gazières. Il s’empresse de négocier, en avril 2010, les fameux «Accords de Kharkiv»: en prolongeant le bail de la Flotte russe jusqu’en 2042, il obtient un rabais de 100 dollars/1.000 m³[2]. Une victoire à la Pyrrhus, très vite invalidée par la hausse des cours du pétrole. Sur l’année 2011, les prix ont ainsi explosé, passant de 264 dollars au premier trimestre, 293 au deuxième, 354 au troisième et environ 400 dollars au dernier trimestre. Pour un pays qui traverse une grave crise économique, la situation s’avère difficilement soutenable: le gaz russe est désormais facturé à l’Ukraine sensiblement au même prix qu’à l’Allemagne.

Négociations de longue haleine

Alors que les autorités ukrainiennes prétendent avoir tenté de renégocier le contrat de 2009 dès leur arrivée au pouvoir, le ton est monté durant l’été 2011. Le Premier ministre Mikola Azarov affirme alors qu’un statu quo nuirait fortement aux relations russo-ukrainiennes. Selon lui, les Russes «acculent [l’Ukraine] à une position d’où il n’y a qu’une seule issue: abroger l’accord». Une menace soutenue par le Président Ianoukovitch, pour qui la posture russe n’est «absolument pas acceptable».

Les Ukrainiens semblent déterminés: M.Azarov annonce à la fin août son intention de réduire des deux tiers les importations de gaz sur cinq ans, pour les faire passer de 40 milliards de m³ en 2010 à 27 milliards en 2012, puis 12 milliards à l’horizon 2016, au terme d’objectifs ambitieux, voire d’un volontarisme qui peut laisser sceptique! Or, un tel plan est interdit par le présent contrat, qui oblige l’Ukraine à importer un minimum de 33 milliards de m³ de gaz chaque année. Dans le cas contraire, elle peut se voir infliger une amende allant jusqu’à 300% du prix des quantités non-importées.

La phase actuelle de négociations comporte deux aspects inédits. Pour parer à la pression de l’hiver, le gouvernement ukrainien a constitué des réserves de gaz en achetant des excédents au cours du premier semestre 2011. Dès la fin juin, on affirmait ainsi que les deux importateurs de gaz du pays, le monopole d’État Naftogaz et la compagnie RosUkrEnergo, avaient en stock environ 24 millions de m³, soit un volume suffisant pour assurer la saison de chauffage[3]. Une prévoyance qui n’est pas en général la marque de fabrique du pouvoir ukrainien! Par ailleurs, celui-ci s’est mis en tête de rompre le traditionnel tête-à-tête avec la Russie, en se référant à la justice internationale. V.Ianoukovitch a ainsi menacé à plusieurs reprises de saisir la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm, où le géant Gazprom vient précisément de perdre un procès contre l’Italien Edison[4].

Les Russes, eux, se montrent intransigeants et estiment qu’ils ont fait preuve de suffisamment de largesses. Ainsi le Président Dmitri Medvedev juge-t-il «très triste» la cupidité de Kiev. Il s’est longtemps refusé à toute remise à plat du contrat gazier, à moins d’une participation russe dans le système de transit de gaz.

Le Kremlin s’évertue de même à jouer la montre. Malgré les réserves réalisées, l’arrivée de l’hiver se révèle structurellement défavorable à l’Ukraine dans ce genre de discussions. Et le gazoduc controversé Nord Stream, reliant directement la Russie à l’Allemagne par le fond de la Baltique, a été mis en service en septembre dernier. Une fois à pleine capacité, ce sont quelque 20 milliards de m³ qui seront redirigés à travers le gazoduc. L’Ukraine, en tant que pays de transit, devrait y perdre environ 700 millions de dollars.

Transit et voisinage

Dans tous les cas, néanmoins, l’Ukraine devrait garder sa place de pays-clé dans le transit d’hydrocarbures russes vers les autres pays européens. L’UE, traumatisée par les «guerres du gaz» qui ont conduit à l’arrêt répété des approvisionnements vers plusieurs de ses États membres, s’est politiquement investie dans l’affaire, à travers un encouragement à la modernisation et à l’amélioration du système de transit. Elle observe donc d’un œil méfiant les débats rageurs entre l’Ukraine et la Russie.

Les tentatives de Gazprom pour se saisir des systèmes de transit centre-européens sont désormais dans le collimateur européen. Même si Kiev refuse toute participation russe pour le moment, le démantèlement programmé de l’opérateur d’État Naftogaz laisse planer un doute quant aux prochains propriétaires. La liquidation de Naftogaz a été décidée en janvier 2010, dans le cadre d’une mise aux normes européennes, en l’occurrence au titre du «Troisième paquet énergie» adopté en 2009 par les 27. Cette réforme consiste à dissocier les activités de production et d’approvisionnement du gaz et de l’électricité, le but étant de diversifier l’offre, de se prémunir contre les monopoles trop puissants, tels Gazprom, et de protéger les consommateurs[5]. Selon la loi ukrainienne, Naftogaz devra, au 1er janvier 2012, être divisée en trois entités indépendantes, et il n’est pas exclu que la Russie y trouve un rôle, de manière directe ou non. Auquel cas, la directive européenne, qui vise notamment à tenir Gazprom à distance, aura manqué son but!

L’affaire n’est donc pas qu’une histoire de cuisine bilatérale russo-ukrainienne. L’UE y voit son intérêt stratégique, la stabilité de son voisinage oriental et la mise à l’épreuve des efforts ukrainiens d’européanisation de ces dernières années. Elle a ainsi encouragé Kiev à diversifier ses sources d’approvisionnement énergétiques. Hormis de timides mais prometteuses initiatives en termes d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables, l’Ukraine s’est engagée récemment à intensifier l’exploitation des ressources nationales de gaz de schiste. Un chantier controversé, mais qui pourrait renforcer l’indépendance énergétique du pays. Le processus demande néanmoins du temps et ne permettra pas au pays de pourvoir à ses propres besoins avant au moins une dizaine d’années. Ainsi, Dennis Sakva, expert à la banque d’investissement Dragon Capital (Kiev), qualifie d’«irréaliste» la perspective de réduction des deux tiers des importations de gaz russe sur cinq ans.

Balancier géopolitique

Dans ce contexte, on peut se demander à quel jeu jouent les autorités ukrainiennes. Nombre d’observateurs décrivent avec lassitude l’inconsistance de la stratégie de V.Ianoukovitch. Un coup forte tête, décidé à saisir la justice internationale, à s’appuyer sur l’aide logistique et politique de l’UE pour se débarrasser de la tutelle de Moscou; un coup meilleur ami de «l’aigle bicéphale» russe (Poutine et Medvedev), refusant de demander l’aumône à Bruxelles et prêt à s’intégrer davantage dans les structures post-soviétiques de la Communauté des États Indépendants (CEI).

Après avoir soufflé le chaud et le froid sur le sort de I.Timochenko et avoir assuré les Occidentaux de son ambition de signer un Accord d’association avec l’UE d’ici la fin 2011, V.Ianoukovitch, par le biais d’un système judiciaire manifestement politisé, inflige la peine maximale à la dame à la tresse, s’engage à créer une zone de libre-échange avec les autres pays de la CEI et à considérer sérieusement une adhésion à l’union douanière formée par la Russie, le Bélarus et le Kazakhstan…

Ces négociations dépassent ainsi le simple cadre de l’approvisionnement en gaz. C’est vraisemblablement l’avenir géopolitique du pays qui se joue, à travers le rattachement -ou non- à des structures solides. Un dénouement est attendu avant la fin de l’année mais, s’il n’advient pas, il restera les élections législatives d’octobre 2012 pour que les Ukrainiens s’expriment sur ces choix d’avenir.

Notes:
[1] Les données financières sont ici exprimées en dollars, unité de compte internationale pour les hydrocarbures.
[2] Sur cette question, voir: Mathilde Goanec, «Ukraine. Gages économiques et politiques à la Russie», Grande Europe, septembre 2010, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/24/ukraine.-gages-diplomatiques-economiques-russie.shtml.
[3] RusUkrEnergo est une compagnie privée appartenant à Dmitro Firtash, puissant oligarque ukrainien et gendre de l’ancien Président ukrainien Léonid Kouchma. Le doute subsiste sur l’allocation des réserves de RusUkrEnergo au chauffage des ménages, étant donné que D.Firtash a plusieurs fois indiqué sa préférence pour les livraisons aux entreprises, plus rentables pour sa compagnie.
[4] Le géant italien Edison a été le premier client européen de Gazprom à traîner le fournisseur en justice pour cause de prix du gaz trop élevés. Le jugement a été rendu en juillet 2011 et s’est traduit par une victoire d’Edison. Gazprom ne devrait pas perdre de manière significative, ses livraisons à Edison se limitant à environ 2 milliards de m³ par an. Mais l’affaire crée un précédent potentiellement fâcheux pour le monopole russe.
[5] Céline Bayou, «Russie. L’Union européenne porte un coup à Gazprom», Regard sur l’Est, 1er novembre 2010, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1124 et Céline Bayou, «Russie. Gazprom dans la ligne de mire de l’Union européenne, Grande Europe, août 2011, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/35/russie.-gazprom-ligne-mire-union-europeenne.shtml.

Sources principales:
Entretien avec Dennis Sakva, Dragon Capital, Kiev, 9 septembre 2011.
Kommersant – Ukraine
Interfax – Ukraine
Korrespondent
The Kyiv Post
Ukrainska Pravda