LLB: Tout sera bon pour se chauffer cet hiver en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 29/09/2014

Oleksandr Gerasymenko devant le système de chauffage qu'il a lui-même construit.  Shpytki, 28/09/2014
Oleksandr Gerasymenko devant le système de chauffage qu’il a lui-même construit.
Shpytki, 28/09/2014

Moscou ayant coupé le gaz, les Ukrainiens repensent leur consommation d’énergie. La ville de Kiev, comme le reste de l’Ukraine, multiplie les restrictions énergétiques depuis que les livraisons de gaz russe se sont taries, le 16 juin, officiellement pour cause de dette impayée. Pendant l’hiver 2013-2014, l’Ukraine avait consommé 36 milliards de mètres cubes de gaz, sur lequel repose l’essentiel de son système de chauffage, de même que son tissu économique. Malgré des réserves souterraines et quelques gisements en cours d’exploitation, le déficit pourrait atteindre 8 milliards de mètres cubes de gaz jusqu’au printemps.

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Petro Porochenko: le président gagnant d’un pays perdant

Analyse, publiée le 18/09/2014.

Les idées et positions présentées dans ce texte n’engagent que son auteur.

Pourquoi cette paix ? Les votes de la Verkhovna Rada (Parlement), le 16 septembre, brandis comme « historiques » par les partisans de Petro Porochenko, posent bien plus de questions qu’ils n’en résolvent. Ils donnent presque l’impression que la guerre du Donbass, meurtrière et coûteuse, a été menée pour rien. Personne ne peut sérieusement croire que cette amnistie aveugle ou ce « statut spécial » d’autonomie bancal peuvent encourager une quelconque réconciliation nationale. Personne à part entière. Mais si les lois du 16 septembre sont porteurs de problèmes évidents pour l’avenir de l’Ukraine, ils ne représentent en fait qu’une série d’avantages pour le chef de l’Etat.

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Avec les lois du 16 septembre, Petro Porochenko se fait faiseur de paix. Les coûts de la guerre étaient considérables. Déjà plus de 3000 morts, civils et militaires. Des centaines de milliers de personnes déplacées. Près de 80 millions de hryvnias par jour de dépenses pour les opérations militaires, selon le premier ministre Arseniy Iatseniouk. Un agenda politique paralysé. Une colère citoyenne qui gronde, en particulier dans le centre et l’ouest du pays. Il fallait en terminer avec la guerre, au moins provisoirement. Il est encore trop tôt pour parler d’une paix durable. Le cessez-le-feu en vigueur depuis le 5 septembre reste plus fragile que jamais. Mais avec ces lois, Petro Porochenko s’impose comme celui qui refuse le bain de sang. Parle-t-on de défaite, d’humiliation, de trahison, de capitulation ? La réponse est toute trouvée: il n’avait pas le choix. Ce qui est d’ailleurs le propre d’une capitulation. Il fallait le faire, il l’a fait. Selon un sondage du « Socis Center for Social and Marketing Research », 62,9% des Ukrainiens lui font confiance, pleinement ou partiellement.

Faiseur de paix, et généreux de surcroît. Il donne tout aux zones rebelles : la langue russe; le gouvernement de leur choix; des relations rapprochées avec la Russie selon leur bon vouloir; leurs juges; leurs procureurs; leur police. Petro Porochenko est même prêt à débloquer des financements publics, afin de reconstruire la région dévastée. Si le plan de paix ne conduit, à terme, ni à une paix durable, ni à une Ukraine unie, cela ne pourra pas être reproché au président : il aura donné tout ce qu’il était possible de donner. Et si les insurgés ne prennent pas l’argent ukrainien sous prétexte que cela serait assorti de la conclusion d’un programme de partenariat et d’assistance avec des ministères à Kyiv, cela sera bien la faute des seules autorités séparatistes.

Qu’importe les conditions de cette paix, Petro Porochenko se porte garant de la suspension des combats. Si les rebelles, la Russie, ou les deux, décident de rompre le cessez-le-feu, la supériorité morale du président sera intacte. De même si les bataillons volontaires pro-ukrainiens tels que « Aidar » ou « Azov », ouvertement critiques du gouvernement à Kyiv, en viennent à reprendre les armes. Ils seront probablement seuls dans la lutte. Il sera facile de justifier leur abandon, comme cela avait été le cas pour le bataillon « Donbass », quasiment décimé pendant la bataille d’Ilovaisk.

Avec ce statut spécial, qui abandonne de facto toute prétention de Kyiv sur Donetsk, c’est le Donbass ukrainien, région à problème, qui est écarté de la vie politique ukrainienne. Le bassin minier était en déclin perpétuel et pompait de plus en plus de subventions d’Etat pour produire du charbon de qualité décroissante. La région, ouvertement russophile, s’est revendiquée ukrainienne depuis 1991. Mais elle portait de plus en plus une vision de l’idée nationale diamétralement opposée à celles d’autres régions du pays, telles que la Galicie ou Kyiv. Sans le Donbass, désormais livré à lui-même, c’est certes une partie de l’Ukraine moderne qui disparaît. Mais une partie qui en demandait trop. Il en va d’ailleurs de même pour la péninsule de Crimée.

Un Donbass dévasté, ruiné et rejeté dans les limbes de ce qui devrait s’affirmer comme un nouveau « conflit gelé », cela marque aussi la fin du « clan de Donetsk », qui avait conquis la scène politique ukrainienne à partir de la fin des années 1990. Victor Ianoukovitch, Mykola Azarov et nombre de leurs associés sont en disgrâce. L’essentiel des avoirs de Rinat Akhmetov, en exil à Kyiv, n’étaient plus localisés dans le Donbass depuis longtemps. Il garde donc la tête hors de l’eau mais perd sa mainmise sur les ressources minières et les centrales énergétiques de l’est ukrainien. L’actuel gouverneur de Donetsk, l’oligarque Serhiy Tarouta, se trouve lui très mal en point en raison de la nouvelle frontière qui défigure la région. Après avoir géré sa région avec dédain et mollesse depuis le printemps, c’est probablement la perspective de se voir ruiné qui a motivé ses commentaires outragés, le 16 septembre au soir. Selon lui, la population du Donbass se sent « violée » par l’adoption de ce statut spécial. « Oui à des concessions », a-t-il déclaré, « mais pas à n’importe quel prix ». Une protestation qui vient trop tard de la part d’un gouverneur-pantin, incompétent depuis sa prise de fonction.

Il semble certain que l’Ukraine devra faire face à de nombreux problèmes venus du Donbass dans les années à venir. Mais du point de vue politique, Kyiv semble s’être débarrassé des « gens de Donetsk » une bonne fois pour toute. D’ailleurs, le Parti des Régions ne participera pas aux élections législatives du 26 octobre prochain. Et « Ukraine Forte », le parti de Serhiy Tihipko, ne dépassera vraisemblablement la barre des 5% requis pour entrer à la Verkhovna Rada.

Avec un nouveau conflit gelé, sans conclusion formelle d’un armistice ou d’un accord de paix, Petro Porochenko a à sa disposition un moyen de pression redoutable en cas de coup dur: il peut toujours faire jouer la menace d’une déstabilisation du reste du pays, voire d’une invasion russe, pour justifier d’autres projets politiques et économiques. Il répète d’ailleurs à qui veut l’entendre qu’il compte faire de l’industrie militaire un des moteurs de la reprise économique. Les liens entre l’équipe au pouvoir et les grands industriels de l’armement seront ainsi à observer de près pendant les prochaines années.

De même, il est difficile de croire que le report de l’établissement de la zone de libre-échange avec l’Union européenne à la fin 2015, au plus tôt, soit dicté par les seules pressions russes. L’Ukraine est déjà en état de guerre économique, commerciale, énergétique, politique et militaire avec le « grand frère ». Le PIB devrait chuter d’au moins 10% en 2014. Aussi l’Ukraine n’avait, pour ainsi dire, rien à perdre, mais plutôt tout à gagner à libéraliser les échanges avec l’UE le plus vite possible. La décision présidentielle revient probablement à rassurer les oligarques ralliés à la cause, tels que Victor Pinchouk ou Ihor Kolomoisky; et à s’assurer de la fidélité d’autres, tels que Rinat Akhmetov. Petro Porochenko assure que les réformes préconisées par les 1200 pages de l’Accord d’Association commenceront à voir le jour « à la minute-même de la ratification de l’Accord », c’est-à-dire le 16 septembre. Quels seront les domaines les plus touchés? Quelles réformes traîneront en longueur? Là encore, les liens entre l’équipe au pouvoir et les cercles d’affaires ukrainiens sont à observer de près.

S’il y a bien un vainqueur de cette guerre du Donbass, hormis, à une autre échelle, Vladimir Poutine, c’est bien Petro Porochenko. Reste à voir s’il peut effectivement transformer l’essai et en faire le le marqueur de son mandat. Les résultats des élections législatives à venir constitueront un test crucial: si son parti, le « Bloc de Petro Porochenko », s’impose comme une majorité confortable, l’autorité présidentielle s’en verra confortée. Mais les scores combinés d’autres formations, critiques des lois du 16 septembre, (« Front Populaire » d’Arseniy Iatseniouk, « Parti Radical » d’Oleh Lyachko, « Patrie » de Ioulia Timochenko ou encore « Position Civile » d’Anatoliy Hritsenko et Vasyl Hatsko) pourraient rendre la Verkhovna Rada ingouvernable et remettre en cause « le statut spécial » des territoires rebelles.

Le respect effectif du cessez-le-feu, ou encore la stabilité continue d’autres régions visées par le concept russe de « NovoRossiya » sont autant de conditions supplémentaires à un succès de long-terme. D’un point de vue politique et militaire, mais aussi du point de vue de la société civile ukrainienne. Moins d’un an après l’amorce de la révolution de l’EuroMaïdan, celle-ci a pris goût à la contestation. L’abandon sans coup férir de la Crimée avait été accepté comme un gage de paix et de stabilité pour le reste du pays. Jusqu’aux premières explosions de violence dans l’est, quelques semaines plus tard. Si les Ukrainiens acceptent la « capitulation » du 16 septembre pour constater que Kharkiv ou Odessa se retrouvent, à leur tour, déstabilisés quelques semaines après, il est fort peu probable que Petro Porochenko puisse continuer à parler d’un quelconque plan de paix.

RSE: Ukraine, l’hiver à l’eau froide.

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 13/09/2014

A l’approche de l’hiver, l’Ukraine connaîtrait-elle une sorte de «retour vers le futur»? Dans les différentes régions du pays, les annonces se multiplient de coupures d’eau chaude et d’électricité. Ces dernières pourraient devenir systématiques, matins et soirs, dans certaines grandes villes telles que Lviv. Des restrictions qui rappellent les dernières années de l’Union soviétique et les premières années de l’indépendance ukrainienne, quand les pénuries étaient généralisées. Cette année, les privations relèvent moins de la dislocation d’un système énergétique vieillissant et centralisé que d’une logique de survie. Il s’agit de passer l’hiver sans approvisionnements de gaz russe, taris depuis le 16 juin 2014. Officiellement, pour cause de dette impayée.

Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.
Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.

Un «régime d’économies de gaz», décidé par le gouvernement, est entré en vigueur le 1er août. Il fixe comme objectif des réductions de 30% de consommation de gaz pour les entreprises et les municipalités. Les utilisateurs bénéficiant de financements d’Etat, tels qu’hôpitaux et écoles, se doivent de réduire leur consommation de 10%. Dans les oblasts (régions) de Lviv et Ivano-Frankivsk, les pouvoirs publics ont d’ores et déjà annoncé la fermeture des écoles régionales pendant les mois de décembre et janvier, afin de ne pas avoir à chauffer les bâtiments.

Chaque année, la saison de chauffage dure du 15 octobre au 15 avril, à quelques semaines près, en fonction des températures. Pendant la saison 2013-14, l’Ukraine avait consommé 36 milliards de mètres cubes de gaz (pour une consommation annuelle d’environ 50,5 milliards de mètres cubes). Alors que la saison froide approche, ce sont 16-17 milliards de mètres cubes de gaz qui sont stockés dans des réservoirs souterrains du pays. S’y ajouteront environ 12 milliards de mètres cubes, qui sont généralement extraits des gisements nationaux pendant cette période. Le pays accuserait ainsi un déficit d’environ 7-8 milliards de mètres cubes de gaz. Les besoins ne pourront pas être comblés par la production de charbon. A cause de la guerre qui fait rage dans le bassin minier du Donbass, l’Ukraine a dû négocier des importations de charbon, par exemple d’Afrique du sud. «C’est la première fois en deux décennies» que l’Ukraine doit importer du charbon en grande quantité, a déploré le Premier ministre Arseniy Iatseniouk, le 13 septembre.

De nombreuses mesures de diversification des approvisionnements ont été concoctées en urgence, telles que des livraisons de gaz en provenance de Hongrie, de Slovaquie et d’Allemagne, à travers la Pologne. Du gaz initialement acheté à la Russie, qui voit d’un très mauvais œil le contournement de ses sanctions. Le 11 septembre, la Pologne s’est plainte d’une réduction d’environ 45% des approvisionnements russes. Aussi la viabilité de ces sources alternatives demeure incertaine.

En Ukraine, la consommation de bois ou de biomasse est aussi envisagée à des fins de chauffage. Selon la ministre du Développement régional, Natalyia Khotsianovska, 27 millions de tonnes de biomasse sont prêts à l’emploi, et pourraient réduire la demande de gaz naturel d’environ 18%.

Face à la déliquescence majeure de la plupart des infrastructures de cet Etat post-soviétique, de multiples projets sont avancés pour augmenter l’efficacité énergétique, en particulier des bâtiments. Par exemple, le Japon a proposé son soutien technologique pour renforcer l’isolation et la productivité énergétique des centrales au gaz. Des projets qui s’étaleraient sur plusieurs années avant de produire des résultats tangibles. Face à l’urgence de l’hiver qui approche, c’est avant tout la nécessité de réduire la consommation d’énergie qui s’est imposée dans le programme du gouvernement.

«Nous devons réduire la consommation d’au moins 6 milliards de mètres cubes», explique Adrniy Kobolev, président de la compagnie d’Etat Naftogaz Ukrainy. «Dans le seul domaine des services publics, le potentiel d’économies est d’au moins 4 milliards de mètres cubes par an».

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

L’hiver qui approche s’annonce ainsi comme une nouvelle révolution, alors que la générosité du système de chauffage central, hérité de l’ère soviétique, avait rendu banal le fait de passer l’hiver dans des logements surchauffés, en tee-shirt et les fenêtres ouvertes. Dans les supermarchés du pays se livrent désormais des courses effrénées pour se procurer des chauffe-eau ou des petits radiateurs électriques. Les autorités nationales, régionales et municipales mènent diverses campagnes de sensibilisation aux économies d’énergie. Isoler portes et fenêtres, acheter des vêtements en textiles naturels, utiliser les balcons comme réfrigérateurs ou repeindre les radiateurs individuels, traditionnellement blancs, en couleur foncée, marron ou rouge, deviennent ainsi des comportements exemplaires.

Exemplaires et patriotiques. «Chaque mètre cube de gaz brûlé de manière économique, chaque litre d’eau chaude non-utilisé sont un pas de plus vers l’indépendance énergétique de l’Ukraine», a ainsi expliqué le vice-Premier ministre Volodymyr Hroïsman. Une campagne baptisée «Indépendance énergétique» a été lancée sur Internet (http://energy-evolution.wix.com), relayée dans les médias. Des affiches et dépliants y expliquent, grâce à dessins et schémas, que toute réduction de la consommation d’énergie renforce l’indépendance du pays. A l’inverse, toute consommation, excessive ou non, vient engraisser la Russie, symbolisée par des chars d’assaut, une bombe à retardement ou encore une « matriochka », poupée russe montrant des dents menaçantes.

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

Un des enjeux de l’hiver sera aussi de prévenir les surcharges du réseau électrique, qui sera d’autant plus sollicité par l’utilisation accrue de chauffages et chauffe-eau électriques. Des mesures d’économie sont aussi proposées dans ce domaine: débrancher téléviseurs et ordinateurs au lieu de les laisser en veille, ne cuisiner que des plats simples et rapides à préparer ou encore éteindre la lumière dans les pièces que l’on quitte… Des mesures révolutionnaires dans un pays en ébullition depuis près d’un an. «Nous avons des problèmes colossaux, mais aussi des opportunités considérables», conclut le Premier ministre Arseniy Iatseniouk.

Libération: « Il faut un « reset » du pouvoir en Ukraine »

Article publié dans Libération, le 23/06/2014

Alors que les militants nationalistes et le Comité de lustration exigent une épuration radicale «à la géorgienne», les autorités tergiversent.

Des militants de l'EuroMaidan piétinent un parterre de photos de députés du Parti des Régions et du parti communiste, le 17 juin 2014.  Photo: AFP
Des militants de l’EuroMaidan piétinent un parterre de photos de députés du Parti des Régions et du parti communiste, le 17 juin 2014.
Photo: AFP

On est loin des rassemblements de plusieurs centaines de milliers de personnes de l’Euromaidan mais les cris de «honte !» et de «dehors les bandits !» résonnent toujours ici et là, à travers les rues de la capitale de l’Ukraine. Le 17 juin, le procureur général avait organisé une conférence de presse pour promouvoir ses efforts en matière de lutte anticorruption. Au lieu de cela, il a dû faire face à une centaine de manifestants, pour la plupart membres du parti ultranationaliste Praviy Sektor («secteur droit»). Sous le soleil de juin, sans arme ni violence, ils réclamaient la démission d’un haut responsable et l’ouverture d’enquêtes sur d’autres employés. En un mot : l’épuration. «Le bureau du procureur général est de fait l’institution la plus conservatrice du pays. Nous devons rénover le système judiciaire, et il est incroyable que cela n’ait pas encore commencé après la révolution, expliquait Igor Mazur, chef de la section kiévienne de Praviy Sektor. Le nouveau procureur général, Oleh Makhnitskyi, est pourtant un membre de Svoboda, un autre parti nationaliste qui a fait du nettoyage du système une priorité… Si cela ne commence pas maintenant, cela ne sera jamais fait.»

Au même moment, une autre manifestation était organisée aux abords de la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien. Une centaine de personnes y exigeaient la dissolution de la Chambre et le renouvellement des députés par des élections anticipées.

Le lendemain au soir, une enquête était ouverte contre le procureur général de Kiev, Mykola Herasymyuk. Deux de ses collaborateurs étaient suspendus de leurs fonctions. Ce même 18 juin, quatre des groupes parlementaires les plus importants déposaient une résolution appelant à la dissolution de la Chambre, après y avoir été officiellement encouragés par le nouveau président ukrainien, Petro Porochenko. Deux victoires apparentes pour les militants.

«Crachat». Et pourtant, dans le même temps, était annoncé le retour à la Cour constitutionnelle de Vyacheslav Ovcharenko, un des principaux «juges de Ianoukovitch», l’ancien président déchu. «Un crachat au visage de l’Euromaidan», a immédiatement commenté Oleksandr Bilous, membre de l’association du «Paquet pour la réactivation des réformes». La dissolution de l’Assemblée, en outre, est loin d’être acquise : «Au moins 187 députés affiliés au Parti des régions [la formation prorusse de l’ex-président Ianoukovitch, ndlr] bloquent le processus et négocient des privilèges», admet Valeriy Patskan, député du parti Oudar («coup-de-poing») de l’ancien boxeur Vitali Klitschko.

«Il faut être vigilant à chaque étape. Victor Ianoukovitch est parti, mais le système Ianoukovitch continue à fonctionner, estime Iegor Sobolev, à la tête du Comité de lustration, une autre association créée fin février par le Conseil de l’Euromaidan. A l’heure actuelle, cinq projets de loi sur l’épuration ont été lancés. Le dernier, nous l’avons fait très détaillé, et déposé directement auprès de l’administration présidentielle, pour que Petro Porochenko n’ait qu’à le lire et à utiliser son influence politique pour le faire passer au Parlement ukrainien. Pour l’instant, nous n’avons reçu aucune réponse.»

Autour de Iegor Sobolev, l’agitation est constante. Installé au dernier étage d’un bel immeuble du centre-ville, à deux minutes de marche de la Verkhovna Rada et de l’administration présidentielle, le Comité de lustration partage ses locaux avec le Paquet pour la réactivation des réformes. Dans les couloirs ne cessent d’apparaître les visages des militants civiques et journalistes les plus actifs et les plus célèbres du pays, opposants de la première heure de la dérive autoritaire de l’ancien régime. Sur instruction du Conseil de l’Euromaidan, le gouvernement était censé, fin février, adopter un statut spécial pour le Comité de lustration, qui lui conférerait une certaine autorité vis-à-vis des institutions d’Etat. Au 23 juin, il n’en était rien.

«Sabotage». «Nous demandons un reset du pouvoir, explique Iegor Sobolev. Il y a certes des fonctionnaires intègres, voire honnêtes, mais ils ne peuvent pas travailler honnêtement dans un tel système. Un système pléthorique, sous-payé, qui ne peut qu’encourager la corruption.» Dans son collimateur, entre autres : 8 000 juges, 350 000 policiers, 30 000 agents des services de sécurité (le SBU, héritier du KGB soviétique). Au-delà des accusations de corruption, d’abus de pouvoir et même de «sabotage» dans le contexte de la guerre qui se livre dans l’est du pays, une purge semble nécessaire pour les militants de l’Euromaidan. Selon les recommandations du Comité de lustration, les charges publiques devraient être interdites aux membres du Parti communiste et aux anciens membres du KGB.

La tentation d’une révolution «à la géorgienne» est forte, qui consisterait à renvoyer quasiment du jour au lendemain la plupart des fonctionnaires les plus corrompus, réformer les modes de recrutement, augmenter les salaires publics et alourdir les sanctions pénales pour prévenir les abus. Les attentes sont fortes, d’autant que Kakha Bendukidze, chef d’orchestre de l’épuration géorgienne, vient d’emménager à Kiev en tant que conseiller spécial de Petro Porochenko. «Il y a évidemment des différences d’échelle, et le nouveau système géorgien n’est pas parfait», précise Iegor Sobolev. «Mais nous ne sommes pas bornés. Il y a des bons exemples à suivre en Pologne, en République tchèque… Même l’expérience de la Révolution française est intéressante à observer. Bien sûr, la guillotine ne sera pas nécessaire ici», conclut-il dans un rire.

RFI: Quel avenir pour l’EuroMaidan?

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 28/05/2014

Tout au long de la révolution ukrainienne cet hiver, le monde a suivi la vie du campement de l’Euromaïdan en retenant son souffle : ces dizaines de tentes montées ça et là, ces barricades, cette organisation hors du commun, ces hommes et femmes qui ont défié la police, ces scènes de tueries terribles. Les images ont fait le tour du monde. Mais il y a trois mois maintenant que le dictateur a été chassé. Un nouveau Président, Petro Porochenko, vient d’être élu, ainsi qu’un nouveau maire pour Kiev, l’ex-star de la boxe Vitali Klitschko. Que faire désormais de Maïdan et de ses militants ?

Maidan Nezalezhnosti, Kyiv, 20th February 2014
Maidan Nezalezhnosti, Kyiv, 20th February 2014

L’estrade géante est toujours dressée. Les slogans sont toujours imprimés sur le village de tentes, couvert de drapeaux. Les barricades sont toujours imposantes, les trottoirs sont toujours défoncés, après avoir été éventrés pour en récupérer les pavés. Sur des tas de pneus empilés ici et là, on trouve encore des cocktails molotov, qui semblent prêts à être lancés. Sur Maidan Nezalejnosti, la place de l’indépendance à Kiev, il y a le Maidan. Il ne s’y passe strictement rien, depuis trois mois que plus de cent personnes ont péri ici, et que la révolution a été gagnée. Mais le Maidan reste là.

 

Sur place, Un homme torse nu , brûlé par le soleil,  s’occupe encore de la  sécurité du campement de l’EuroMaidan. Il dit s’appeler Mykola le Cosaque, et avec ses camarades, il n’entend partir de si tôt.

 

Mykola: Ca fait déjà longtemps qu’ils veulent que l’on parte d’ici. Mais le peuple ne partira pas, le peuple ne peut pas partir. C’est ce qui s’est passé ici. Les gens se sont rendus compte que s’ils veulent changer quelque chose, le Maidan doit rester. Quand la police a tenté de nous évacuer pendant l’hiver, les gens ont vu qu’ils avaient le pouvoir le changer les choses, au lieu de rester assis devant leur télévision. C’est notre principale victoire. Que le peuple a compris qu’il fallait rester sur place pour empêcher que nos dirigeants ne deviennent mauvais.

 

Et pourtant, le peuple, on ne le voit plus beaucoup. Maïdan a désormais des allures de musée décrépi. Sous la façade noircie de la maison des syndicats, incendiée en février, et entre les chapelles de recueillement à la mémoire des victimes, s’entassent les vendeurs de souvenirs. Les badauds déambulent, en se faisant accoster par des personnes leur proposant de se faire prendre en photo avec des pigeons, ou des jeunes hommes en énorme costume d’ours en peluche.

 

Ce qui reste de l’immense vague populaire, ce sont quelques centaines d’hommes et de femmes qui vivotent entre les tentes, visiblement désœuvrés. Plusieurs bâtiments publics restent occupés, mais la vie tourne au ralenti. Les mauvaises langues s’empressent de dire qu’il s’agit de personnes défavorisées, de la province, qui s’accrochent au Maidan où ils sont logés, nourris, et servent une bonne cause. Les groupes d’auto-défense sont officiellement désarmés, mais ils entendent toujours assurer la sécurité du camp et n’hésitent pas à contrôler des passants au hasard. Une atmosphère étrange donc, qui irrite de nombreux habitants. Valentyna Kalinowska est une artiste qui travaille dans un théâtre du centre-ville. Pour elle, il est grand temps de tourner la page.

 

Valentyna: Après les élections, si tout reste calme et pacifique, il faut que Maidan soit démantelé, et que l’avenue Khreshatyk soit ouvert à nos transports et aux habitants. Vous comprenez, ça suffit, ça fait déjà 6 mois, et maintenant c’est l’été qui commence, la meilleure saison qui soit à Kiev, et il faut que la ville puisse respirer librement, et que l’on embellisse le centre-ville, et que tout revienne à la normale. Je pense qu’il faut qu’ils partent.

 

La paralysie de la place principale d’une ville de plus de 3 millions d’habitants, cela pose des défis en termes de circulation et de réaménagement de l’espace urbain. La ville vient de se doter d’un nouveau maire, Vitali Klitschko, l’ancien champion de boxe, une des figures politiques de la révolution. Mais ni lui, ni le nouveau président Petro Porochenko, élu le même jour, n’ont fait le déplacement sur le Maidan, d’où ils tirent pourtant une partie de leur légitimité. Dès le lendemain de son élection, le dimanche 25 mai, , Vitali Klitschko a déclaré, lors d’une conférence de presse, que la situation allait changer rapidement.

 

Klitschko: La raison d’être de principale de Maidan est déjà accomplie : aujourd’hui, nous nous sommes débarrassés du dictateur. Une des tâches qui nous attend est d’honorer et de ne pas oublier les événements qui se sont déroulés sur le Maidan. Je souhaite réunir du soutien  pour une initiative pour construire un mémorial dédié à ceux qui ont donné leur vie dans la lutte pour le futur démocratique de notre pays. J’espère qu’un mémorial peut être construit très bientôt. Les barricades ont rempli leurs fonctions, et elles doivent être démantelées.

Des propos qui pourraient présager de prochaines frictions entre le nouveau maire et les occupants du Maidan. Volodymyr Noha est membre du service de sécurité du campement. Il ne fait pas confiance aux nouveaux dirigeants, et il est prêt à faire ce qu’il faut pour tenir ses positions.

Volodymyr:  On restera ici jusqu’à ce que le pouvoir change. Jusqu’à ce que l’on voit des changements en Ukraine. Et ceux qui tenteront de nous évacuer sont avertis. Le peuple ne partira pas.

Et puis de toutes les manières, comme le dit Volodymyr Noha, pourquoi évacuer le Maidan si on ne sait pas quoi mettre à la place ? A part un mémorial, que va devenir la place de l’indépendance ? Est-ce qu’on peut imaginer des concerts ici ? Est-ce qu’il faut restaurer la maison des syndicats incendiée ou la détruire ? Si on la détruit, que mettre à la place ? est-ce que l’avenue Khreshatyk peut redevenir l’autoroute urbaine qu’elle était auparavant ? Comment associer mémoire et fonctionnalité ? Curieusement, les esprits ne s’échauffent pas sur ces questions. La guerre qui se déroule dans  l’est du pays paralyse les Kiéviens, qui attendent un retour à la stabilité. Mais si Maidan a agi comme un incubateur d’idées pour repenser l’Ukraine indépendante, il faudra bien, un jour, repenser Maidan.

Ecouter le reportage ici

Essay: Putin’s biggest fear is the idea of a successful Ukraine

This is an essay reflecting the author’s own opinion, published on 23/05/2014

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Vladimir Putin has pulled his troops away. So they say. On 19th may, Russian Defence Ministry has ordered military units stationed in Belgorod, Rostov and Bryansk to head back to their permanent bases. Excercises are over, they say. Reports appear of Donbas rebels loosing ground and of Rinat Akhmetov being more Ukrainian than ever. At least openly. Some things seem less uncertain than a few weeks ago. Great. It is about time. After all, everyone wants to enjoy Spring and prepare for Summer. Maybe Vladimir Putin wants to do the same. His dacha in Crimea is probably ready. After all, as I hear, here and there : the Russian army is so strong that if it would want to invade, it would have done it already. It has not done it yet, so it means that it will just not do it altogether. Logical.

 

If so, then what to do with the news that NATO did not observe as large a withdrawal of troops as announced ? It is already the third time that the Kremlin announces a withdrawal. One needs only a couple of armoured vehicles and a few hundred soldiers to show on TV. That’s a nice picture. Yet nothing indicates that proper Summer will come. Nothing allows anyone to go on holidays and fully disconnect, the way it should be.

 

Back in 2008, it was in early August that Georgia was bombed and invaded. And more, during Beijing Olympics. Military history already defined the concept of « drôle de guerre » (Phoney War) Ukraine goes through. Between the German invasion of Poland on 1st September 1939 and the attack on Benelux countries on 10th May 1940, that was more than 8 months. Analysts, journalists, politicians, repeatedly argued that war would not come to Western Europe, for this or that reason. And yet. Back in 2003, it took quite some time for the United States to invade Iraq. Examples are plenty, which show that war might be long to come in its physical form. The first Russian « little green man » appeared in Simferopol, Crimea, on 27th February. That is to say, hardly 3 months up until now. Dozens of millions of Ukrainians wake up every morning with the thought that this might be the D-Day. No one in Ukraine can possibly guarantee that 25th May presidential poll is to go peacefully. White hair does pop up here and there. And yet the biggest danger would be to dismiss and deny the danger.

 

Building of Donetk Regional Administration. Occupied since early April, it has become the headquarters of Donetsk People's Republic.
Building of Donetk Regional Administration. Occupied since early April, it has become the headquarters of Donetsk People’s Republic.

The war is already on. What is happening in Ukraine’s Far East is undoubtedly an armed conflict, which threatens to explode into a full-scale civil war. That does not only mean Kyiv against Donetsk. That would mean civil war in its worst understanding : neighbors against neighbors, cousins against uncles, friends against friends. Odessa is boiling up. Kharkiv is on the verge. As for the rest of the country, the so-called « information war » already rages. The war on Ukraine’s minds and spirit.

 

One does not start such a large offensive just to give up. Just like that. If Vladimir Putin was so keen on protecting the rights of Russian-speakers against illegitimate fascists a week ago, he will probably have the same ambition in one week from now. I am not a big fan of the historical references that keep associating Crimea with Sudetenland, Ukraine with Czechoslovakia or Putin with Hilter. Vladimir is no Adolf. If he would be, then one ought to gather up a squad and go and arrest him. But what appears to be sure is that the Russian President and his many supporters have both a plan and the means to achieve it. China will provide, if no one else.

 

1st May, Central Donetsk.
1st May, Central Donetsk.

Russian victories are not questionable. No one raises the issue of Crimea any longer. Donbass is more a pain in Kyiv’s shoe than ever before – and that is undoubtedly Kyiv’s fault, too. The IMF stresses the need to renegotiate its support package to Ukraine in the light of recent developments and further evolutions in the country. Vladimir Putin could not win the hearts of Ukrainians ? He has visibly decided to defeat their nerves.

 

The nerves, and probably even more. He refers to a basic grid of understanding. And it works. Language, ethnicity, culture, history, everyone loves it. In doing so, he literally denies the complexity and the diversity of Ukraine as a country. He dismisses the idea that Ukrainians have been uniting along different lines over the past few decades. That is education, politics, job market, tourism, media sphere, mixed marriages and more. A common narrative has developed in independent Ukraine. Ukrainians as a political object, as a civic nation, have been growing up. Everyone could see it on the Maidan. Such a maturing reality is denied so as to be replaced by something much more simple. Ukraine is a mistake of History and Ukrainians are either little Russians or renegate fascists. If one thinks that way, then better pick the first option. Whether one decides to stand by the side of those Ukrainians or not does not even matter here. The crucial argument is that their existence as a coherent and independent collective phenomenon is denied.

 

Maidan Nezalezhnosti, Kyiv, 20th February 2014
Maidan Nezalezhnosti, Kyiv, 20th February 2014

« One might say that the world acknowledges our existence at a time when we might cease to exist », Ukrainian philosopher Volodymyr Yarmolenko states. Indeed. An unprecedented number of people across the world knows where to locate Ukraine. Kyiv. Crimea. Sloviansk. Maidan did place the Ukrainian phenomenon on the map. One witnessed this very first moment in history when Ukraine emerged as an object in itself in the international media and political discourse. For once, it was not a « large country between Europe and Russia », a grey buffer zone instrumentalized by powerful interests, a march of Eastern and Western empires.

 

In late February, the first « little green man » crushed this momentum. Russian and Western media took it as a sign that Ukraine is a mere playing ground for the big ones. A piece of land on the periphery, populated by local people whose identity is defined in competing centers – Moscow, Warsaw, Brussels, Washington, Hollywood. A kind of a sponge deprived of its own consistence, which absorbs influences from here and there. Crimea was never Ukrainian. Eastern Ukraine is NovoRossia. Kyiv is the mother city of all Russian cities. The birthplace. The craddle. Who knows what will justify the claims on Galicia and Lviv. But someone will find it. Trust a few ideologists. Trust the media. And trust the Ukrainian government to be unable to stand its discursive ground, if no military and media ground. And war is on.

 

This is the first time in History when Ukrainians are under attack as a modern political nation. Cossacks, Galicians, Hutsuls, Holodomor-stricken farmers, Soviet soldiers and civilians, etc. Ukrainians have been attacked before. Many times. Yet never were Ukrainians from Lviv to Donetsk, from Chernihiv to Odessa so aware of each other as components of a nation-minded body. To state that the Ukrainian process of nation-building – that is associating a nation to the structures and the boundaries of a state – is radically different than denying it. It is about acknowledging that Ukrainians as a political object face their first frontal aggression ever. Whether they will resist the attack not as people but as a nation is going to be one of the main questions of the early 21st century.

 

And yet, is this all about an aggression project from imperialist Russia ? As far as I understand it, the actions of Vladimir Putin are a statement, plain and simple, that the Russian President has had to bury his project of a Eurasian Union. He did not win the cooperation of Ukraine. And without Ukraine, his project makes less sense, if any sense at all. No offense meant to Kazakhs. Isn’t it here a defensive move ? In my view, Putin’s biggest fear is not the future of the Black Sea Fleet in Sevastopol. It is not the endangered rights of Russian-speakers and citizens. It is not the prospect of the extraction of shale gas, which would have enhanced Ukraine’s energy independence.

 

The very danger for the Kremlin is the idea of a successful Ukraine. Through the revolutionary process, which has reborn on Maidan on November 2013, Ukrainians give themselves the opportunity to empower civil society, to require their leaders to be accountable and responsible and, if needed, punishable. They start getting organized in a horizontal way, instead of waiting for instructions from the top. The « Revolution of Dignity » Ukrainians started might develop into a unique alternative of development across post-Soviet space. Poles succeeded ? And so what ? They have always been different than Eastern Slavs. Baltic States don’t look that bad ? They are renegates. Moldova starts having good roads ? This changes nothing. According to the contemporary public discourse in Russia, they are all fascists anyway.

 

But if Ukrainians, the « Little Brothers », would come to build a collective system, which would be overall respectful of fundamental rights, which would reduce corruption to a manageable level and transform their state from an apparatus of control to an institution of services… This would become a model. This would become an example to envy and to follow. This would make some noise, which would echo from Kaliningrad to Vladivostok, across authoritarian Russia. A very good friend of mine named one of the main differences between Europe and Ukraine as a very simple one: « In what we call Europe, no one feels afraid to ask a policeman for directions on the streets », she once told me. Were such a difference to be made not between Europe and Ukraine, but between Ukraine and Russia, this would change everything.

 

In placing Ukraine in a state of war, Vladimir Putin – and his many supporters – intend to break the wave. In questioning, if not denying, the very idea of an independent Ukraine, one might seriously question the achievements of Ukrainians as a coherent political body. Actually, we see now that the wave is weakening. Who cares about Rinat Akhmetov and Ihor Kolomoisky’s pasts? They are about to become national heroes. Another oligarch is about to become President. Petro Poroshenko did state that he would sell all of his industrial assets. Yet it seems he would remain owner of « Kanal 5 ». Every President needs a voice. This one may already have a loudspeaker. So-called « Lustration » is not going to make a difference anytime soon. In times of an economic disaster, small corruption schemes are to remain as many survival tricks as they used to be.

 

Did Vladimir Putin already win? As some of my colleagues and friends, I do believe so. Is it only Vladimir Putin’s fault? Far from it. Is it a war that threatens more the ideas than the people? Is it a fight that questions not only Ukraine as a civic nation but also Europe as a project? Undoubtedly. Is it irreversible? I do not believe so. As far as I could understand, one Russian-oriented project fights for a return to the Soviet past. One alternative offered by Westerners is to hang on to the present. As it is now and as it has to keep being. The Maidan I understood what about the future. Not necessarily a better one, an easier one, or a more democratic and prosperous one. But one which which would mark a fundamental change from both the past and the present. Something that justifies standing up. Something that justifies not going on holidays and fully disconnect, the way it would have to be. Something that justifies a new understanding of the way it has to be.

 

Spring starts here. Kyiv, April 2014
Spring starts here. Kyiv, April 2014

RFI: Une élection ukrainienne cruciale mais sans enjeux

Séquence « Appel à Correspondant » diffusé sur RFI, le 20/05/2014

En Ukraine, nous sommes à tout juste 6 jours du premier tour de l’élection présidentielle. Un scrutin très important après la révolution de l’Euromaidan et la chute de l’ancien régime autoritaire de Victor Ianoukovitch. Le gouvernement ukrainien et les occidentaux en attendent une légitimité renforcée pour faire face aux accusations d’illégitimité lancées par Vladimir Poutine. Mais sur place, la campagne est assez molle…

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Tout d’abord, dans un contexte de violence continue dans l’est du pays, est-ce qu’on est sûr que l’élection va se tenir ? Et si oui, dans quelles conditions ?

Oui, sauf imprévu de dernière minute, comme une intervention militaire russe de grande ampleur, rien ne peut empêcher le premier tour de l’élection. La situation dans le pays est relativement stable au jour d’aujourd’hui, hormis évidemment l’annexion russe de la Crimée et les troubles dans deux régions orientales du pays. En tout, ces trois régions abritent environ 7 millions de personnes, soit environ 4 millions d’électeurs enregistrés, qui assez probablement ne pourront pas voter, ou en tout cas pas dans des conditions normales. Mais il restera plus de 30 millions d’électeurs enregistrés, dans les autres régions du pays, qui pourront prendre part au vote. Selon un récent sondage, plus de 70% d’entre eux compte voter. Il y aura 2000 observateurs internationaux qui seront déployés dans les bureaux de vote. On s’attend à moins de fraudes électorales que d’habitude, donc l’élection pourrait bien être légitime.

Mais de toutes les manières, il faut dire que cette élection n’a pas vraiment d’enjeu idéologique. Il y a 21 candidats, mais celui qui se démarque depuis des semaines, c’est Petro Porochenko, le roi du chocolat, qui pourrait même devenir président dès le premier tour.

Vraiment dès le premier tour ? Petro Porochenko est si populaire que ça ?

La popularité dans les circonstances actuelles, c’est relatif. En fait, Petro Porochenko bénéficie d’un effet de consensus post-révolutionnaire. Les groupes politiques qui ont soutenu la révolution, et bien ils se sont tous mis d’accord pour ne pas s’entretuer pendant la campagne. La principale rivale de Petro Porochenko, la sulfureuse Ioulia Timochenko, a elle-même déclaré qu’ils n’étaient pas adversaires !

Petro Porochenko, miliardaire, oligarque du chocolat, homme politique très prudent et très pragmatique, bénéficie aussi d’une réputation de bon manager, de chef d’entreprise efficace et moins corrompu que les autres. Et c’est ce qu’il dit dans sont programme : il veut réformer l’Ukraine, l’ouvrir au monde, et remettre l’économie sur pieds. Après des années de mauvaise gestion c’est un discours qui séduit une population ukrainienne qui veut aller de l’avant.

Mais tout de même, la révolution s’était battue contre l’oligarchie… n’est-ce pas un constat d’échec si un oligarque arrive au pouvoir ?

Oui et non. D’une part, aucun leader particulièrement charismatique n’a émergé pendant la révolution. Donc il faut bien choisir parmi ceux qui sont présents. D’autre part, en vertu d’une réforme constitutionnelle, le président de la république ne sera plus aussi puissant que ses prédécesseurs. Donc il y a moins de risques de dérive.

Mais tout de même, oui, indéniablement, c’est un certain constat d’échec. Hier encore, j’étais sur la place Maidan à Kiev, l’épicentre de la révolution, et les militants qui gardent le campement disent bien qu’ils se sont battus pour une alternative politique et des réformes de fond du système. Si cela ne se profile pas dans un futur proche, personne n’exclut que les manifestations reprendront de plus belle. Parce que cette fois-ci, au contraire de la révolution orange de 2004, les Ukrainiens ne veulent pas laisser passer leur chance de changement.

Libération. Ukraine: « Tout commence maintenant »

Article publié dans Libération, le 23/02/2014

Grisés par la destitution du président ukrainien ce week-end, les manifestants de Maidan entendent rester mobilisés.

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«Maintenant, je vois le cauchemar, le climat de tension dans lequel vous vivez chaque minute. Vous êtes des héros !» Samedi, sur l’estrade géante de Maidan Nezalezhnosti, la place de l’Indépendance à Kiev, le cordon de sécurité autour de Ioulia Timochenko se détend. Lors de son premier discours en tant que femme libre, après trente mois de captivité dans une prison de Kharkov, deuxième ville d’Ukraine, des agitateurs devant la scène l’ont forcée à s’interrompre. «Où sont les « titouchki » ?» vocifèrent les proches de l’ex-égérie de «la révolution orange», en employant le terme utilisé pour désigner les voyous payés par l’ancien gouvernement pour perturber des manifestations pacifiques. «Saisissez-les, emmenez-les !» ordonnent-ils sous les applaudissements enragés de dizaines de milliers de personnes.

L’incident vient rappeler que la situation est encore loin d’être apaisée. Quand elle reprend la parole, des sanglots dans la voix, vieillie, rapetissée dans son fauteuil roulant, Ioulia Timochenko rend un ultime hommage aux protestataires : «Vous avez initié un nouveau mouvement dans le monde ! Après vous, d’autres peuples se lèveront contre des régimes autoritaires et dictatoriaux. Gloire à l’Ukraine !» C’est une foule hébétée qui lui répond d’un puissant «gloire à ses héros !»

Hagard. Dans le centre de Kiev, déserté de tout policier depuis vingt-quatre heures, personne n’arrive encore à croire que le régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch s’est effondré comme un château de cartes. A la Verkhovna Rada (le Parlement), les députés ont voté quelques heures plus tôt la destitution du Président, élu en 2010, et fixé un scrutin anticipé pour le 25 mai. «Je n’arrive pas y croire», lance Igor, 46 ans, le regard hagard et se réchauffant avec un thé offert par une volontaire. Venu du centre du pays, il campe sur Maidan depuis deux mois : «Pour nous, il n’était plus président depuis déjà longtemps. Mais quand même, de se dire qu’il est en fuite… C’est comme dans un rêve.» En l’espace de quelques heures, Viktor Ianoukovitch a quitté la capitale, le Parlement a opéré un retour à un régime parlementaire, aboli une série de lois parmi les plus décriées par l’opposition, renvoyé la plupart des membres du gouvernement et les dirigeants des organes de sécurité, nommé des représentants de l’opposition à la place, et ordonné la libération immédiate de Ioulia Timochenko.

«Nous l’avons fait, ces bandits sont enfin partis. Le prix à payer a été très lourd, et cela doit nous rappeler qu’il ne faut pas baisser la garde», se réjouit, les larmes aux yeux, Irina, institutrice. Sur Maidan, les grands-messes se sont succédé tout le week-end en l’honneur des victimes des violences meurtrières de ces dernières semaines. Avec chaque photographie de militant mort qui apparaît sur l’écran géant, avec chaque cercueil ouvert qui défile sur la place, c’est un nouveau martyr qui naît, aux cris de «héros !» scandés par des dizaines de milliers de personnes. «Tout commence maintenant, se ressaisit Irina. Ça va être très difficile de construire un pays moderne, prospère et ouvert, avec ces gens. Beaucoup de bandits ont été évacués, mais il en reste énormément.»

Comme beaucoup d’Ukrainiens de la place de l’Indépendance, liés entre eux par les réseaux sociaux, Irina est loin d’être rassurée en constatant le retour de Ioulia Timochenko sur la scène politique. Samedi, elle a affirmé «se remettre au travail dès à présent, pour vous rendre ce pays qui vous appartient !»«Pour moi, c’est une personnalité du passé, qui vient de la même classe oligarchique que Ianoukovitch, pense Irina. C’est la dernière personne qui puisse lutter contre la corruption, ça c’est sûr !» L’élection du bras droit de l’ancienne figure de la révolution orange, Oleksandr Tourtchinov, comme elle originaire de Dnipropetrovsk, au poste de président de la République par intérim, alimente ces craintes. Si les trois partis d’opposition ont peiné à conserver une cohérence au plus fort de la mobilisation, la campagne présidentielle qui débute annonce des querelles politiciennes inévitables.

«Famille».«Je suis très inquiète de la situation dans le reste du pays», estime Olga Grekova, originaire de Louhansk, à la frontière avec la Russie, et jeune directrice de projets dans une ONG d’éducation. «Des gens y manifestent pour, des gens contre. J’espère que la population va comprendre enfin la véritable nature du régime. Ma famille est là-bas, je vis ici, je ne veux pas d’une quelconque division entre les deux !» Les perspectives d’un retour en force du régime semblent néanmoins très faibles, car ses soutiens continuent de s’amoindrir.

Libération: A Kiev, Euromaidan se déchire pour la mairie

Article publié dans Libération, le 17/02/2014

Salle de cérémonie de la Mairie de Kiev après évacuation, 17/02/2014
Salle de cérémonie de la Mairie de Kiev après évacuation, 17/02/2014

«Il y a un gros problème en Ukraine. Tout le monde le sait. Mais ce qui se passe ici aujourd’hui, personne ne comprend.» Avec quelques amis, Petro, la moustache finement taillée, paraît désabusé. Devant le bâtiment de la mairie de Kiev, une cinquantaine d’hommes, casque sur la tête, bouclier et bâton au poing, forment un cordon autour de l’entrée principale. «Ce sont des membres du parti nationaliste Svoboda et de groupes d’autodéfense du village de l’Euromaidan, explique Petro, qui se dit anarchiste.  Ils ne veulent pas rendre la mairie. Et maintenant, on voit des …

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RSE: Révolution, Corruption et Toilettes en or

Article publié dans Regard sur l’Est, le 05/02/2014

L’Ukraine s’enfonce dans la plus grave crise de son indépendance. Fortement médiatisé, le face-à-face entre le régime de Victor Ianoukovitch et une large partie de la société ukrainienne n’a, jusqu’à présent, accouché d’aucune solution de sortie de crise. Et pour cause. Le Président et ses proches semblent engagés dans une véritable lutte pour leur survie.

Des Toilettes en or qui remplacent Lénine. Photo: Taras Shumeyko, Kiev, Février 2013.
Des Toilettes en or qui remplacent Lénine. Photo: Taras Shumeyko, Kiev, Février 2013.

«Ces toilettes? C’est pour cela que nous sommes dans la rue depuis plus de deux mois!» Ihor, casque sur la tête et passe-montagne sur le visage, explique avec enthousiasme. Dans le centre de Kiev, ce militant de l’EuroMaidan monte la garde au pied d’une colonne sur laquelle des toilettes en or étincellent au soleil. Sur le même piédestal, c’était auparavant Lénine qui indiquait le chemin vers un avenir radieux. Sa statue a été démolie le 8 décembre 2013, renversée et fracassée. Le mouvement de l’EuroMaidan, la plus large protestation citoyenne antigouvernementale qu’ait connue l’Ukraine indépendante, n’est pourtant pas dirigée contre l’ancien chef bolchevique en particulier. Les préoccupations des contestataires de l’EuroMaidan sont bien plus prosaïques.

N.B. Les toilettes en or avaient été installés le 3 février. Le 6 février au soir, ils n’y étaient plus. Rien ne trônait sur le piédestal.

«Selon les journalistes, l’original est à Mejyhyria», continue Ihor. La somptueuse résidence du Président Victor Ianoukovitch, à quelque 30 kilomètres au nord de Kiev, abrite un zoo, un golf, un yacht club, une plate-forme d’hélicoptère et un manoir imposant. Ce qu’il abrite, ainsi que la nature des fonds utilisés pour les travaux d’aménagement et d’entretien, demeurent des énigmes. «Pour nous, Mejyhyria et ces toilettes, ça représente autoritarisme, violences policières, justice sélective, népotisme, atteintes à la liberté d’expression et corruption à tous les niveaux», insiste Ihor. Lui-même n’est pas mobilisé en faveur d’une adhésion éventuelle à l’Union européenne (UE), ni contre un prétendu impérialisme russe. Il est dans la rue depuis plusieurs semaines pour en terminer avec les abus du régime de Victor Ianoukovitch, Une demande de changements radicaux qui expliquerait, en partie, l’intransigeance du chef de l’Etat dans cette crise. Selon de nombreux observateurs, si ce dernier perd la présidence, il perd tout. Y compris ses hypothétiques toilettes en or.
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