Libération: « La Russie a traditionnellement entravé notre potentiel économique »

Entretien avec Volodymyr Hroïsman, Premier Ministre ukrainien, publié dans Libération, le 26/10/2016

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En visite en France jeudi et vendredi, le Premier ministre ukrainien, Volodymyr Hroïsman, revient sur les relations de son pays avec Moscou.

A38 ans, Volodymyr Hroïsman est le plus jeune Premier ministre de l’Ukraine indépendante. En poste depuis avril, il est perçu comme l’homme du président Petro Porochenko, son allié de longue date. Il se voit avant tout comme un bon manager et un réformateur prudent. Volodymyr Hroïsman sera en France jeudi et vendredi pour des rencontres de haut niveau.

Votre président a rencontré Poutine, Merkel et Hollande le 19 octobre, afin de relancer le processus de paix dans l’est de l’Ukraine. Comment mener les réformes que vous défendez dans un pays en guerre ?

Ce conflit, ce n’est pas seulement un défi pour l’Ukraine, mais bien pour toute l’Europe. Il ne faut pas se voiler la face. Considérons la Crimée. Avant l’annexion par la Russie en 2014, c’était une grande zone balnéaire. Aujourd’hui, c’est une base militaire, qui pose un danger pas seulement à l’Ukraine, mais au monde entier. Il faut réagir. Et il faut comprendre que la frontière que notre armée protège, ce n’est pas la frontière orientale de l’Ukraine, mais de l’Europe. Là-bas, nos forces armées font face à l’armée russe, l’une des plus puissantes au monde. La guerre est un défi évident. Mais l’Ukraine, ce sont 45 millions d’habitants, avec leurs besoins, leurs activités, leurs ressources, leur potentiel. L’économie ukrainienne a ses logiques propres, qui se développent malgré la guerre.

La Russie était il y a peu le principal partenaire commercial de l’Ukraine. Comment développer l’économie nationale sans échanger avec la Russie ?

La Russie a traditionnellement entravé le potentiel économique de l’Ukraine afin de nous maintenir dépendants. Aujourd’hui, nous avons perdu notre accès traditionnel au marché russe. La réorientation qui nous a été imposée, vers l’ouest, aide à la modernisation de l’économie. C’est un défi certain, mais nous en sortirons renforcés.

Il semble que l’Ukraine redresse la tête après une grave récession. Quelles garanties pouvez-vous donner à d’éventuels investisseurs que leurs projets seront protégés contre la corruption et les abus qui caractérisent toujours votre pays ?

Il est dans l’intérêt de notre pays que ces investissements ne soient pas seulement protégés mais aussi fructueux. Nous avons entamé une réforme judiciaire d’envergure afin que les abus de fonctionnaires corrompus soient punis. De même, nous avons lancé les réformes de la fonction publique, de la décentralisation, de la dé-oligarchisation. Nous travaillons à un développement sain de notre pays, afin d’en favoriser l’intégration européenne. Quand on parle de la réforme du secteur de l’énergie, savez-vous qu’Engie [ex-GDF Suez, ndlr] envisage d’opérer en Ukraine ? Avant, cela aurait été simplement impossible, à cause de la corruption du secteur. Evidemment, il y a des problèmes. Mais nous avançons dans la bonne direction. Le point faible, c’est que nous n’allons pas assez vite, c’est tout.

TDG: «Face à la Russie, notre frontière de l’Est est celle de l’Europe»

Entretien avec Volodymyr Hroïsman, Premier ministre ukrainien, publié dans La Tribune de Genève, le 21/10/2016

A Kiev, le premier ministre dénonce la militarisation de la Crimée. Et invite les investisseurs de l’Ouest. Interview exclusive

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Chapô: Volodymyr Hroïsman est bien peu connu du grand public. A l’étranger, mais aussi dans son pays. Agé de 38 ans, le 16ème Premier ministre de l’Ukraine indépendante est pourtant en poste depuis avril 2016. Plus effacé que certains de ses charismatiques prédécesseurs, Volodymyr Hroïsman est perçu comme l’homme du Président, Petro Porochenko. Il a de fait été le maire de son fief de Vinnytsia, pendant 8 ans. Loyal, le Premier ministre d’un pays en guerre laisse les questions de sécurité et défense au Chef de l’Etat. Ce soir du 21 octobre, il apparaît tard, et fatigué, alors qu’il bataille pour faire adopter le budget 2017. C’est cela qui le préoccupe. Lui qui se présente comme un bon manager et un réformateur, entend assainir l’environnement économique, lutter contre une corruption endémique, et attirer les investisseurs internationaux vers un Eldorado ukrainien qui, il en est sûr, profitera à toute l’Europe. 

L’Ukraine sort de la grave récession avec une prévision de 3% de croissance pour 2017. Quelles garanties donnez-vous aux investisseurs étrangers inquiets de la corruption?

Il est dans l’intérêt de notre pays que ces investissements ne soient pas seulement protégés mais aussi fructueux. C’est la mission de mon gouvernement. Nous avons déjà accompli beaucoup. Dans la lutte contre la corruption, nous avons posé les bases, mais les efforts ont été contrés par l’absence d’une réforme judiciaire de grande envergure. Nous l’avons entamée le 30 septembre. Les effets s’en feront sentir sur la durée. Ce 19 octobre, j’ai officiellement lancé le Bureau de soutien aux investissements en Ukraine. Le but est d’instaurer des garde-fous automatiques. Si des agents des impôts tentent d’extorquer des fonds aux entreprises, ils seront traduits en justice.

Comment mener le plan de réformes structurelles que vous défendez dans un pays en guerre?

C’est un défi, évidemment. Mais l’Ukraine, ce sont 45 millions d’habitants, avec leurs besoins, leurs activités, leurs ressources, leur potentiel. L’économie ukrainienne a ses logiques propres, qui se développent malgré la guerre.

Ce conflit, ce n’est pas seulement un défi pour l’Ukraine, mais bien pour toute l’Europe. Il ne faut pas se voiler la face. Considérons la Crimée. Avant l’annexion par la Russie en 2014, c’était une grande station balnéaire. Aujourd’hui, c’est une base militaire, qui est un danger non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour le monde entier. Certains dirigeants se comportent comme des enfants qui ferment les yeux quand ils voient quelque chose qui leur fait peur. Mais il faut réagir. Et il faut comprendre que la frontière que notre armée protège, ce n’est pas la frontière orientale de l’Ukraine, mais celle de l’Europe. Là-bas, nos forces armées font face à l’armée russe, l’une des plus puissantes au monde.

Comment développer l’économie nationale sans échanger avec la Russie?

La Russie a traditionnellement réprimé le potentiel économique de l’Ukraine, afin de nous maintenir dépendants vis-à-vis d’elle. Aujourd’hui, nous avons perdu l’accès à ces marchés traditionnels russes. La réorientation qui nous a été imposée, vers l’ouest, aide à la modernisation de notre économie. C’est un défi certain, mais nous en sortirons renforcés. Les transformations engagées nous élèvent vers les normes et standards européens, afin de nous permettre de traiter avec l’Union européenne en tant que partenaire stable, responsable et prospère. C’est difficile, et c’est un objectif à long terme. L’essentiel, c’est la confiance. Il faut croire en l’Ukraine.

Beaucoup de vos prédécesseurs ont tenu des discours similaires. Comment pensez-vous réussir là où ils ont tous échoué?

Ne me jugez pas aux paroles, mais à mes actes. J’ai des échanges réguliers avec les milieux d’affaires pour régler des cas concrets. Evidemment, il y a des problèmes. Mais nous avançons dans la bonne direction. Le point faible, c’est que nous n’allons pas assez vite, c’est tout.

Est-ce vraiment votre principale faiblesse? Comment lutter contre le système oligarchique qui régit l’Ukraine, alors que le président Petro Porochenko est lui-même un oligarque?

Le président, c’est le président. C’était un grand homme d’affaires auparavant, c’est bien connu. Cela n’en fait pas un oligarque. Pour ce qui est des autres, ils avaient prospéré en détenant des monopoles économiques. Nous les démantelons en ce moment. Nous reprenons le contrôle des entreprises d’Etat, nous en changeons les directions. La «désoligarchisation» en sera une conséquence naturelle. S’ensuivra la libération du potentiel incroyable de notre économie.

RFI, Grand Reportage: Le Président Porochenko toujours sur son trône de Roi du Chocolat

Grand Reportage diffusé sur Radio France Internationale, le 11/05/2015

Elle était devenue célèbre lors la guerre du chocolat entre l’Ukraine et la Russie, pendant l’été 2013. L’entreprise de chocolateries et confiseries ROSHEN avaient été interdite d’exporter ses douceurs en Russie. Aujourd’hui, avec la guerre du Donbass, c’est encore un sujet d’actualité, car les autorités russes font pression sur les usines de la compagnie implantées en Russie. Roshen, c’est pourtant une compagnie en plein développement. Depuis des années, Roshen impose ses critères de qualité à une économie ukrainienne peu modernisée, où par exemple la chaîne du froid, pour la conservation et le transport de produits alimentaires, est déficiente. 

Sébastien Gobert est allé à VINNITSIA, dans le centre de l’Ukraine, où est née Roshen. Il nous présente la chocolaterie, qui est aussi connue pour son propriétaire, le célèbre roi du chocolat Petro Porochenko, qui est aussi, depuis un an, le président de la république. 

March 26 2015. Vinnytsia, Ukraine: part of a vertical integration process, Roshen group built it's own milk processing facilities. A site that gives them a better control on one of their main ressource, but also a better control on the quality. Since 2013, the net profit of the company still belonging to the current president increased by a factor 9. Despite the commercial barriers with Russia, war in Donbass and a dramatic economical crisis, Roshen continues building new production sites. © Niels Ackermann / Rezo.ch
March 26 2015. Vinnytsia, Ukraine: part of a vertical integration process, Roshen group built it’s own milk processing facilities. A site that gives them a better control on one of their main ressource, but also a better control on the quality. Since 2013, the net profit of the company still belonging to the current president increased by a factor 9. Despite the commercial barriers with Russia, war in Donbass and a dramatic economical crisis, Roshen continues building new production sites. © Niels Ackermann / Rezo.ch

Dans un décor futuriste, c’est un robot à l’allure sympathique qui accueille un groupe d’écoliers.

Robot: Bienvenue chez Roshen. Ici, on fait des super chocolats! 

D’une attraction à une autre, les enfants sont initiés à la confection du chocolat Roshen, une des marques de confiserie les plus populaires d’Ukraine.

Maria: Je voulais savoir comment on fait des chocolats, je les aime beaucoup! 

La visite est gratuite pour les écoliers. Les animations les invitent à l’éveil des sens, et donnent quelques leçons de diététique, de sécurité et d’hygiène. De quoi éveiller une vocation chez Maria, du haut de ses 9 ans.

Maria: Plus tard, je veux faire des confiseries!

Dans l’Ukraine post-soviétique, marquée par la déliquescence des infrastructures et un parc industriel en déclin, Roshen a de quoi impressionner. La confiserie s’affiche comme un modèle d’excellence et de modernité.

Liliya Solovyova: Ici, l’opérateur contrôle le transport des gâteaux, moderne, automatisé, avec de sérieux contrôles d’hygiènes. La pâte est déversée là-bas sur le tapis, les biscuits sont formés ici et cuisent dans le four pendant 5 minutes…

Liliya Solovyova dirige la ligne de production numéro 3, celle des biscuits. Cela fait 15 ans qu’elle travaille chez Roshen.

Liliya Solovyova: J’aime mon travail. D’année en année, nous devons nous améliorer, nous familiariser avec de nouvelles technologies. Nous avons emménagé dans ce nouveau bâtiment de la confiserie, nous apprenons à travailler avec des nouvelles machines européennes, allemandes ou encore suisses. La gamme de nos assortiments s’est élargie. Notre travail respecte les standards européens. La qualité de notre production s’améliore d’année en année. Et aujourd’hui, je peux dire que c’est le travail de ma vie… 

April 7 2015. Vinnytsia, Ukraine: Lilia Soloviova, engineer in charge of the production. Visit of one of the newest production site of confectionry Roshen. Since 2013, the net profit of the company still belonging to the current president increased by a factor 9. Despite the commercial barriers with Russia, war in Donbass and a dramatic economical crisis, Roshen continues building new production sites. © Niels Ackermann / Rezo.ch
April 7 2015. Vinnytsia, Ukraine: Lilia Soloviova, engineer in charge of the production. Visit of one of the newest production site of confectionry Roshen. Since 2013, the net profit of the company still belonging to the current president increased by a factor 9. Despite the commercial barriers with Russia, war in Donbass and a dramatic economical crisis, Roshen continues building new production sites. © Niels Ackermann / Rezo.ch

En 2014, Roshen a été classée comme 18ème plus grosse confiserie au monde. C’est une multinationale qui dispose de plusieurs sites de production en Ukraine, en Lituanie, en Hongrie, et en Russie. Ses produits sont commercialisés dans plus de 30 pays. Le siège social est à Kiev, mais ici à Vinnitsia, dans le centre de l’Ukraine, se trouve la maison-mère, établie en 1996.

A bien des égards, Vinnitsia a été façonnée par Roshen. Le long des rues propres filent des tramways importés de Suisse, qui offrent le wifi aux passagers.

Une rue pavée avec soin descend sur les bords de la rivière, où Roshen a financé une énorme fontaine pyrotechnique. Les spectacles sons et lumières ont lieu tout l’été. Ils sont célèbres dans toute l’Ukraine

Halyna Iakoubovitch est l’adjointe au maire de Vinnitsia.

Halyna Iakoubovitch: Peut-on dire que Vinnitsia est la ville de Roshen? Oui, dans le sens où l’entreprise contribue vraiment au développement économique local. C’est l’un des plus gros contributeurs au budget municipal. Quand des investisseurs arrivent en ville, c’est une bonne vitrine: une grande entreprise peut se développer ici. 

Aujourd’hui, Roshen emploie 1800 personnes à Vinnitsia, répartis sur trois sites de production. Une usine de traitement de lait vient d’être achevée. Roshen contrôle un cycle complet de production, des vaches laitières jusqu’aux magasins de vente. Pour Oleksandr Bilyk, le directeur de Roshen-Vinnitsia, dans son bureau tout neuf, il n’y a pas de quoi se plaindre.

Oleksandr Bilyk: Pour les usines de Vinnitsia, l’année dernière a été bonne. Cette année, si tous nos projets se déroulent comme prévu, je pense que nous allons pouvoir embaucher 400 personnes de plus. Bien sûr, nos sites de production appartiennent à un groupe. Si les choses vont bien pour Roshen, alors cela ira bien pour Vinnitsia. 

Et justement, Roshen ne se porte pas si mal que cela. La compagnie accuse certes des difficultés, notamment liées à la guerre du Donbass et aux tensions avec la Fédération de Russie. Mais sur l’année 2014, les sites de production à Kiev ont réalisé près de 1,5 million d’euros de profit. Soit 9 fois plus qu’en 2013!

Dans le même temps, l’Ukraine a souffert d’une récession d’au moins 8% du PIB. La performance de Roshen est remarquable. Elle profite directement à son actionnaire principal: Petro Porochenko, par ailleurs président de la république.

Après la chute de l’URSS, dans les années 1990, le jeune Petro Porochenko s’est lancé dans le négoce de fèves de cacao. Il en est devenu un roi du chocolat.

A Roshen, la chargée de communication Inna Petrenko s’empresse d’apporter une précision:

Inna Petrenko: Depuis 2003, c’est un actionnaire passif. Il n’est pas impliqué dans le management des entreprises Roshen ou du groupe. 

Il est néanmoins difficile de dissocier les deux. Les deux premières lettres de ROshen font d’ailleurs référence au nom PoROshenko. Et Roshen n’est qu’une partie de son empire économique, diversifié dans la banque, l’agroalimentaire ou encore l’automobile.

Une fois ses ambitions politiques confirmées, au début des années 2000, Petro Porochenko transfère la gestion de tous ses actifs à un fonds de gestion “Prime Assets Capital”.

Il n’empêche qu’en mars 2014, au moment où il annonce sa candidature à la présidence de la république; le magazine Forbes estime sa fortune à un peu plus d’un milliard d’euros.

Une réussite économique sur laquelle il capitalise pendant sa campagne, pour se présenter comme un réformateur à succès, moderne et généreux.

Petro Porochenko: Les amis, le salaire moyen à Roshen est deux fois plus élevé que dans le reste de l’Ukraine! (Applaudissements) Plus les services gratuits. Plus les soins médicaux. Si je l’ai fait pour 35000 employés, je peux le faire pour tout le pays! 

April 7 2015. Vinnytsia, Ukraine: visit of one of the newest production site of confectionry Roshen. Since 2013, the net profit of the company still belonging to the current president increased by a factor 9. Despite the commercial barriers with Russia, war in Donbass and a dramatic economical crisis, Roshen continues building new production sites. © Niels Ackermann / Rezo.ch
April 7 2015. Vinnytsia, Ukraine: visit of one of the newest production site of confectionry Roshen. Since 2013, the net profit of the company still belonging to the current president increased by a factor 9. Despite the commercial barriers with Russia, war in Donbass and a dramatic economical crisis, Roshen continues building new production sites. © Niels Ackermann / Rezo.ch

Fin mai 2014, Petro Porochenko a été élu avec une majorité confortable, pour mettre fin aux violences dans le Donbass et mener les réformes démocratiques pour lesquels les révolutionnaires de l’EuroMaïdan s’étaient battus. Pour ne pas ressembler aux autres oligarques ukrainiens, le milliardaire a du donner des gages de bonne volonté.

Petro Porochenko: Je compte instaurer de nouvelles traditions politiques. Comme je l’ai promis, je vais initier la vente de mes activités économiques. 

Il a toutefois ajouté un bémol

Petro Porochenko: Le Kanal 5 ne sera jamais vendu.

Que le nouveau Président reste propriétaire du Kanal 5, une des chaînes de télé les plus populaires d’Ukraine, avait déjà soulevé des questions à l’époque.

Aujourd’hui, ses détracteurs ont d’autres raisons de le critiquer: Le président est encore le propriétaire de ses entreprises. Il n’a pas vendu Roshen.

Makar Paseniuk: Je m’occupe de fusions et acquisitions depuis 1999. C’est un processus qui prend du temps, cela n’est jamais réglé en moins d’une année. 

Makar Paseniuk est le directeur du fonds d’investissements “Investment Capital Ukraine” (ICU), en charge de la vente de Roshen. Il y aurait au moins 4 repreneurs potentiels, mais les défis sont considérables.

Makar Paseniuk: Dans ce cas, l’entreprise est très importante, implantée dans plusieurs pays. Peu d’acheteurs ont la capacité financière de s’offrir Roshen. En plus, l’entreprise est indirectement possédée par le Président. Et pour couronner le tout, le second marché le plus important pour Roshen, c’est la Russie, et vous savez que tout n’a pas été facile là-bas…

En parallèle du climat de guerre qui décourage les investisseurs, la confiserie de Lipetsk, en Russie, a subi des pressions répétées des autorités russes. Elle a finalement été saisie par l’administration fédérale le 24 avril, à cause d’une sombre histoire d’impôts impayés. Pour Inna Petrenko, ce serait en fait l’inverse. 

Inna Petrenko: L’adjoint au chef du fisc de la région de Lipetsk a indiqué que Roshen en Russie avait payé tous ses impôts, et même un surplus!

Au delà du problème corporatif, le scandale est politique. Pendant que l’Ukraine dénonce une invasion militaire russe, une entreprise détenue indirectement par le Président Petro Porochenko surpaie donc ses impôts en Russie, et alimente par-là même le budget fédéral d’un Etat dénoncé comme un agresseur!

Inna Petrenko: Ni moi, ni personne dans la compagnie, ne peut se porter responsable de Petro Porochenko en tant qu’actionnaire. Ses actions ne sont pas gérées par Roshen, mais par son fonds d’investissement. 

D’un point de vue légal, tout est correct. Et la saisie de la chocolaterie dédouane Petro Porochenko des accusations de conflits d’intérêts. Mais le mal est fait.

Le Président est d’ores et déjà la cible des critiques et moqueries,  par exemple de Michael Schur, un humoriste populaire, dans son show télévisé “UT-Odhin”.

Michael Schur: Soutenons Porochenko contre cette agression honteuse de la Russie … M. Porochenko, nous souhaitons que l’inspection fiscale de la Fédération de Russie ne saisisse pas vos entreprises, afin que vous puissiez continuer à verser au budget fédéral 180 millions de roubles…! 

Au-delà des sarcasmes, la position de Petro Porochenko en tant que businessman passif suscite de nombreuses critiques.

Svitlana Zalishtchouk est une jeune députée issue de la société civile, membre du Bloc de Petro Porochenko. Selon elle, le Président veut effectivement vendre Roshen et ses autres entreprises, car il souhaiterait se faire réélire.

Svitlana Zalishtchouk: Il est très important qu’il tienne sa promesse. Ce serait inacceptable qu’à la fin de son mandat, ce fonds d’investissement “ICU” soit encore en train de négocier la vente de ses activités. Ce serait inacceptable. 

A l’ICU, Makar Paseniuk indique que la situation en Russie va considérablement retarder la vente de Roshen. Mais lui ne voit lui aucun problème éthique dans cette situation.

Makar Paseniuk: Ce qu’il fait correspond aux pratiques occidentales. Cela ne contredit pas la législation ukrainienne. Il n’est pas engagé dans le management au jour le jour. Oui, certes, il a promis de vendre, et il essaie de tenir cette promesse. Mais laissez moi vous poser la question: pourquoi pensez-vous que c’est important…? 

Cette question, c’est Mikhaylo Minakov, enseignant-chercheur à l’université de Kyiv-Mohyla, qui y répond.

Mikhaylo Minakov: Nous voyons que Porochenko est devenu un oligarque. 

Grâce à ses dividendes et intérêts bancaires, la déclaration de revenus 2014 de Petro Porochenko fait état de l’équivalent de 15 millions d’euros, soit sept fois plus que 2013. Rien n’est prouvé, mais un an après son élection, le Président est soupçonné d’avoir profité de plusieurs conflits d’intérêts.

Mikhaylo Minakov: On dirait que c’est quelqu’un de décent. Il n’est pas aussi inventif que d’autres oligarques. Mais on voit que ses partenaires d’affaires sont bien placés. Par exemple le numéro deux de la coalition gouvernementale vient “d’UkrPromBoud”. Porochenko n’est pas que l’oligarque sur le trône. Il essaye d’être un redistributeur honnête entre les oligarques. C’est un signe qui montre que les oligarques tentent d’établir un nouveau système d’équilibre. 

Mikhaylo Minakov ne croit pas que cette situation puisse conduire à l’ouverture et à la modernisation tant espérée de l’Ukraine. Au contraire, lui parle de “renaissance oligarchique”.

Mikhaylo Minakov: Je vois que nous avions une fenêtre d’opportunité après la Révolution. Elle s’est déjà refermée. 

Ces critiques et grincements de dents à Kiev, ils semblent être inaudibles dans la chocolaterie Roshen de Vinnitsia. Dans le bureau de Liliya Solovyova, d’où elle contrôle la cuisson des biscuits, on trouve deux portraits: celui de Petro Porochenko, et de son fils Oleksiy, qui s’est fait élire député dans le parti de son père. Les portraits sont là à titre privé, précise Liliya Solovyova. Elle n’est pas très heureuse que Petro Porochenko vende Roshen.

Liliya Solovyova: Evidemment, je suis anxieuse. Aujourd’hui, tout est stable, tout fonctionne. Le futur, je ne sais pas… Chaque changement apporte son lot de défis. 

C’est justement pour des changements de fond que les Ukrainiens se sont battus pendant la révolution de la Dignité et qu’ils ont élu Petro Porochenko. Pour beaucoup, celui-ci devrait donc choisir sa voie, entre oligarque classique et démocrate réformateur. Un an après son arrivée au pouvoir, malgré la guerre et la récession économique, les Ukrainiens attendent de voir si le Président Petro Porochenko est prêt à déposer sa couronne de roi du chocolat.

Ukraine: Le Président Porochenko toujours sur son trône de Roi du Chocolat Un Grand Reportage de Sébastien Gobert. 

A la réalisation, Ewa Morcinski

Ecouter le Grand Reportage ici

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Questions – Réponses

Vous avez choisi la chocolaterie Roshen comme sujet de votre reportage, mais on comprend bien que le véritable sujet ici, c’est Petro Porochenko, le président ukrainien. Et il est encore le propriétaire de nombreuses entreprises…? 

Oui, d’après une récente étude du média d’investigation Insider.ua , il s’agirait d’au moins une dizaine d’entreprises, dans la banque, l’assurance, l’automobile, l’agroalimentaire et encore d’autres secteurs. Sans oublier la chaîne de télévision Kanal 5, que le Président refuse tout simplement de vendre, pour raisons sentimentales, comme il le dit… Le groupe de placements ICU se charge de la vente de Roshen, et c’est la Compagnie Rotschild qui s’occupe des autres transactions. Pour l’instant, rien n’est vendu.

Roshen n’est pas le plus gros ni même le plus rentable des actifs qui sont possédés, indirectement donc, par le Président. Par exemple, la banque internationale d’investissement dont il est le co-propriétaire a annoncé avoir doublé ses avoirs au cours de l’année 2014, à hauteur de 125 millions d’euros. Vous voyez, j’ai choisi de me concentrer sur Roshen parce que c’est un modèle d’excellence. Pendant sa campagne électorale, Petro Porochenko s’en est beaucoup servi pour vendre son image de bon manager, avec lequel le pays pouvait se développer et prospérer. Un an plus tard, on est encore très loin de cela.

Bien sûr, tout n’est pas de la faute du Président, loin de là. Mais il n’empêche que les bons résultats de ses entreprises détonnent avec la récession que traverse le pays. Et ça, dans l’opinion publique, ça passe mal.

On imagine que cela engendre des conflits d’intérêts…? 

Oui, de plus en plus d’allégations vont en ce sens, que ce soit au niveau économique ou diplomatique, même s’il n’y a rien de prouvé.

Pour l’instant, ce que l’on voit, c’est que de nombreux nouveaux dirigeants des institutions d’Etat ont eu des carrières dans les entreprises de Petro Porochenko. On peut supposer que tous les liens n’ont pas été rompus quand ils ont été nommés à leurs postes.

Il faut aussi considérer, par exemple dans le cas de cette banque internationale d’investissement, que le nombre de dépôts a augmenté grâce au seul nom de Petro Porochenko comme garantie de stabilité. Il n’a pas forcément besoin d’intervenir directement pour en faire profiter son business. Mais directement ou indirectement, on voit bien qu’il est plus qu’un chef de l’Etat.

Tout cela indique que l’oligarchie ukrainienne a encore de beaux jours devant elle, y compris au sommet de l’Etat…? 

Cela, ça paraît sûr. On voit que les principaux oligarques du pays se portent assez bien. Rinat Akhmetov a perdu son fief du Donbass, mais il est encore l’homme le plus riche du pays. Dmytro Firtash, assigné à résidence en Autriche, serait sur le point de revenir en Ukraine. Quant au flamboyant Ihor Kolomoiskiy, il se porte mieux que jamais, comme on a pu le voir dans ses manoeuvres agressives contre une entreprise pétrolière d’Etat il y a quelques semaines.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le système est en recomposition permanente. Des oligarques apparaissent, d’autres disparaissent. Mais le système oligarchique perdure. Et dans tout cela, Petro Porochenko s’est… confortablement installé, dirons-nous.

Il y a quelque chose qui indique clairement ses intentions. Tout le monde peut comprendre qu’il est difficile de trouver un repreneur pour ses entreprises. Mais ce que me disait Makar Paseniuk, en charge de la vente de Roshen, c’est qu’il pourrait facilement transférer l’acte de propriété à un trust, un fonds indépendant. C’est une pratique courante, par exemple Michael Bloomberg l’a fait quand il est devenu maire de New York. Petro Porochenko ne le fait pas. Donc on peut tout naturellement en déduire qu’il ne veut pas vraiment se séparer de ses entreprises. Et qu’en plus d’être président, il veut aussi avoir un futur dans les affaires.

Ecouter le Q&R ici

RFI: A Vinnytsia, le bunker d’Hitler

Séquence diffusée dans l’émission « Accents d’Europe », le 17/04/2015

Alors que l’Europe s’apprête à célébrer les 70 ans de la victoire sur le nazisme, découverte du Werwolf. Un Bunker dans le centre de l’Ukraine où Adolf Hitler a séjourné trois fois pour y diriger les opérations vers l’Est entre 1942 et 1943. Un musée lourdement chargé d’histoire.

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A la lisière d’une forêt de pin, ce sont quelques blocs de béton renforcé qui témoignent encore de la modernité du réseau de bunkers de la Wehrmacht. Après la conquête de la région en 1941, l’organisation Todt avait utilisé des travailleurs locaux et des prisonniers de guerre pour construire un bunker principal, des baraques. Il leur a  aussi fallu édifier plusieurs lignes de défense anti-chars et anti-aériennes. Le Werwolf offrait à ses habitants une piscine, une maison de thé, un casino et un cinéma. C’est de là qu’une grande partie de l’opération Barbarossa, l’invasion de l’URSS, a été jouée et perdue.

Adolf Hitler y a séjourné officiellement trois fois. L’Histoire a retenu que lors de l’un ses séjours en, 1942, il y avait contracté une sévère grippe à cause de l’humidité de son bunker. C’est avec 40 degrés de fièvre qu’il aurait pris la décision de diviser son armée d’invasion en deux, vers Stalingrad et les champs pétrolifères du Caucase. Ce fut là une des erreurs  stratégiques fatales. Le Werwolf a été dynamité par les Nazis lors de leur retraite, et c’est aujourd’hui un parc en plein air, parsemé de ruines et de panneaux explicatifs, qui accueille le visiteur. Un musée multimédia est en construction sur le site.

A l’heure où de nombreux critiques accusent l’Ukraine de vivre sous la coupe d’une junte fasciste, on ne voit ici aucune glorification de l’occupant nazi. Il est à noter cependant, reflet des enjeux de mémoire auxquels fait face l’Ukraine, que la narration des souffrances de la population et de la résistance patriotique oblitère curieusement le rôle de l’Union Soviétique. De même, s’il est fait mention des Ukrainiens qui ont caché et sauvé des Juifs de la persécution nazie; on ne trouvera pas un mot sur ceux qui ont collaboré avec les occupants et participé à la Shoah. Alors que les beaux jours s’installent en Ukraine, une promenade dans le parc du Werwolf est une occasion agréable de découvrir le passé de la région, et la manière dont l’Ukraine contemporaine le traite.

Ecouter la séquence ici

La Libre Belgique: De Donetsk, une université fuit la guerre

Reportage publié dans La Libre Belgique, le 31/03/2015. Accompagné d’une photo de Niels Ackermann (en version publiée)

Table de Mendeleeïv.
Tableau de Mendeleïev.

« Je me suis demandé à quoi tout cela pouvait servir, s’il ne fallait pas tout abandonner. Et puis j’ai regardé autour de moi, et j’ai réalisé que notre université, elle existe avant tout en chacun de nous. Il faut continuer, et il faut continuer tous ensemble. Cela nous rappelle la maison… » La voix de la jeune femme résonne dans la salle de théâtre, claire et forte malgré l’émotion. Face à elle, un parterre de professeurs et d’étudiants, pour la plupart tout aussi bouleversés.

© Niels Ackermann / Rezo.ch
© Niels Ackermann / Rezo.ch

Au dernier étage de l’ancienne usine de bijoux « Krystal », dans le centre de Vinnytsia, une centaine de personnes sont réunies pour célébrer le jour de la faculté d’histoire de l’université nationale de Donetsk. Entre sketches, chants et animations multimédias, ce sont soupirs et sanglots qui parcourent le public, à l’écoute de discours émus et patriotes, chargés de la douleur de l’exil. « A la rentrée de septembre 2014, les séparatistes de Donetsk m’ont remplacé par un des leurs, prêt à exécuter leurs moindres désirs », raconte Roman Gryniouk, recteur de l’université depuis 2012. « Mise à part l’imposition des « standards russes », ils n’avaient aucune vision idéologique. Ils veulent juste s’assurer que l’université était sous contrôle, comme tout le reste de la région, pour qu’ils puissent conduire leurs petites affaires. Il nous fallait alors quitter Donetsk. »

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