RFI: Arrestation d’Oleksandr Iefremov

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 31/07/2016

Arrestation samedi, à l’aéroport international de Kiev, d’Oleksandr Iefremov. Proche collaborateur de l’ancien président autoritaire Viktor Ianoukovitch, il est accusé d’avoir encouragé les mouvements séparatistes dans l’est de l’Ukraine et d’avoir oeuvré contre l’intégrité territoriale du pays. Ce cas pourrait marquer le début d’une vague d’arrestations de haut rang. 

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Oleksandr Iefremov. Wikipedia Commons. 

En février 2015, Oleksandr Iefremov avait été une première fois tiré de prison par un généreux bienfaiteur, qui avait payé en un jour l’équivalent de 130.000 euros de caution. Un bienfaiteur resté anonyme. Cette fois, le Procureur Général Iouriy Loutsenko n’autorise ni libération sous caution, ni mise en résidence surveillée: les chefs d’accusation seraient trop graves. Oleksandr Iefremov est l’ancien chef du Parti des Régions, la majorité présidentielle du déchu Viktor Ianoukovitch. Il s’était fait initiateur d’une radicalisation de l’ancien régime pendant la Révolution de la Dignité. Oleksandr Iefremov est aussi l’ancien gouverneur de Louhansk, grande ville de l’est devenue l’un des fiefs des séparatistes en 2014. Il est soupçonné depuis longtemps d’avoir soutenu les premiers mouvements pro-russes dans la ville. Et pour cause: le premier chef de la république populaire autoproclamée de Louhansk, Valeriy Bolotov, était son assistant de confiance. La justice ukrainienne entend donc faire d’Oleksandr Iefremov un exemple, et, si possible, un témoignage de l’implication de la Russie dans la guerre du Donbass. Il s’agit aussi d’envoyer un signal fort à une société ukrainienne désabusée, à savoir que les responsables de l’ancien régime corrompu et russophile seront traduits en justice. Peu d’Ukrainiens croient encore à cette promesse, deux ans après le changement de régime. Le nouveau Procureur Général Iouriy Loutsenko s’est engagé à changer cet état de fait et à multiplier les arrestations de haut rang. Ce 30 juillet, Oleksandr Iefremov a été arrêté alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour Vienne. U cas exceptionnel, alors que de nombreux autres officiels ont pu fuir l’Ukraine sans être inquiétés. L’un d’entre eux, Oleksandr Onishchenko est traqué par la justice pendant des semaines pour le détournement d’au moins 120 millions de dollars d’argent public. Il est aujourd’hui en liberté à Londres. Au-delà de possibles sanctions à l’encontre de politiciens corrompus, c’est donc tout la crédibilité du système judiciaire qui est ici en jeu.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI 

TDG: Le patriarcat orthodoxe de Moscou donne de la voix dans les rues de Kiev

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 27/07/2016. Photos de Niels Ackermann / Lundi 13

“En ce lieu saint, nous nous rappelons le baptême de Kiev, pierre d’angle de notre histoire. La paix et l’unité doivent continuer de régner sur nos terres chrétiennes”. Au pied de la statue de St Volodymyr, surplombant le fleuve Dnipro, la voix du Métropolite Onuphre, représentant du patriarcat orthodoxe de Moscou en Ukraine, accompagne les chants et prières de milliers de pèlerins.

Pilgrimage of Ukrainian Orthodox Church of Moscow Patriarchate in Kiev
Kiev, Ukraine, 27 july 2016. Two pilgrimmages organized by the Ukrainian Orthodox Church under the Moscow Patriarchate [OUC MP] and departing from opposed sides of the country (Ternopil oblast and Donetsk oblast) gathered today near St. Volodimir Hill to commemorate the eve of the Festival of the Baptism of Kyivan Rus. To avoid clashes with nationalists activists, ukrainian authorities mobilized more than 6000 policemen and installed security controls at the beginning of the march. © Credit: Niels Ackermann / Lundi13
Brandissant leurs icônes bien haut, les robes longues, le front perlé de sueur sous leurs voiles, quelques femmes âgées ne peuvent retenir leurs sanglots. La journée de célébration à Kiev est la consécration d’une longue marche éprouvante, et controversée. La veille, en banlieue de Kiev, des pèlerins s’étaient fait accueillir avec des oeufs, des slogans nationalistes, et des insultes. “Si vous voulez vraiment prier pour la paix, allez directement à Moscou”, leur avait-on crié.

Pour le patriarcat de Moscou, historiquement très implanté en Ukraine, le symbole était fort. Deux colonnes de pèlerins étaient partis de deux des trois monastères consacrés comme lieux de pèlerinage que l’Eglise compte en Ukraine: Sviatogorsk à l’est, et Potchaïv à l’ouest. Sous un soleil torride, prêtres, femmes, enfants, personnes âgées avaient marché vers Kiev, où se trouve le troisième monastère d’importance du patriarcat; la Lavra de Pechersk.

Les images étaient impressionnantes de ces pèlerins de fortune, chantant à tue-tête, tout en marchant d’un pas décidé. Certains poussaient parfois les curieux sur le bord de la route à s’agenouiller devant leurs icônes. Pour les autorités religieuses, il s’agissait d’une marche pour la paix. Le patriarcat de Moscou reproche au gouvernement de Kiev d’entretenir la guerre hybride du Donbass, et réclame un effort de paix. Ce qui passerait par une amélioration des relations avec la Russie.

Autant dire que l’initiative a été vite perçue comme une provocation par les autorités et de nombreux observateurs, à commencer par les mouvances nationalistes. Le patriarcat est depuis longtemps dénoncé comme un instrument d’influence du Kremlin. Le 27 juillet marque d’ailleurs la date du dernier déplacement de Vladimir Poutine à Kiev. En 2013, il avait célébré le baptême de Kiev, présentée comme la “mère des villes russes” par l’historiographie traditionnelle, comme une preuve que Russes, Ukrainiens et Biélorusses étaient, “de fait, un seul peuple”. Et ce, quelques mois à peine avant le déclenchement de la Révolution du Maïdan.

Mettant en avant le risque représenté par cette “marche du FSB” (les services secrets russes), plusieurs groupes nationalistes avaient ainsi tenté d’établir des barrages aux entrées de Kiev. Si la police les en a empêché, les responsables avaient revendiqué “le droit d’intervenir en cas de déstabilisation”. A moins que la déstabilisation ne soit venue d’eux-mêmes. Deux grenades ont été trouvées aux abords d’un des camps de pèlerins par la police, qui a aussi appréhendé 4 militants du bataillon de volontaires Sitch. C’est un combattant de cette formation qui avait lancé une grenade meurtrière, le 31 août 2015, aux abords du Parlement à Kiev.

Pour la chef de la police nationale, Khatia Dekanoidze, il valait mieux prévenir que guérir. C’est donc encadrés par un dispositif de sécurité inédit, mobilisant plus de 6000 policiers, que se sont déroulés les célébrations religieuses. Pèlerins, membres du clergé et visiteurs ont du se plier à des contrôles renforcés, notamment à travers des détecteurs de métaux. Aucune échauffourée n’a été signalée, pas même pendant la procession finale jusqu’à la Lavra de Pechersk.

Les pèlerins étaient aux alentours de 10.000 selon la police, entre 60.000 et 80.000 selon les organisateurs, entre 20.000 et 30.000 selon des observateurs indépendants. Seuls 6 d’entre eux ont été appréhendé par les forces de l’ordre, alors qu’ils scandaient que “Le Donbass, c’est le Monde Russe!” aux abords de la procession. “Ils se relaxent dans l’un de nos postes de police”, a commenté le ministre de l’intérieur Arsen Avakov sur son mur Facebook dans la soirée du 27. Tout en se gargarisant que tout soit fini, et qu’il ne “laissera jamais s’installer le monde russe” à Kiev.

“Cette marche a été utilisée avec succès comme une manifestation de ‘soft power’”, nuance le politologue Serhiy Gadaï. Celui-ci y voit l’affirmation de forces politiques alternatives à l’establishement de Kiev. Les dirigeants du “Bloc d’Opposition”, héritier du défunt Parti des Régions du président déchu, le très russophile et corrompu Viktor Ianoukovitch, se sont ainsi improvisés mécènes des processions, et invités d’honneur des célébrations.

Un tel déploiement de fidèles et de soutiens ne dissimule néanmoins pas la “position précaire” du patriarcat de Moscou en Ukraine, comme l’explique le théologien Ihor Semivolos. “Dans le nouvel ordre social et politique, il reste peu d’espace  pour les Orthodoxes de Moscou. Leur rôle spirituel se résume à l’incarnation de l’idée de ‘monde russe’, qui est aujourd’hui combattue par une majorité de la population”.

Pilgrimage of Ukrainian Orthodox Church of Moscow Patriarchate in Kiev
Kiev, Ukraine, 27 july 2016. Two pilgrimmages organized by the Ukrainian Orthodox Church under the Moscow Patriarchate [OUC MP] and departing from opposed sides of the country (Ternopil oblast and Donetsk oblast) gathered today near St. Volodimir Hill to commemorate the eve of the Festival of the Baptism of Kyivan Rus. To avoid clashes with nationalists activists, ukrainian authorities mobilized more than 6000 policemen and installed security controls at the beginning of the march. © Credit: Niels Ackermann / Lundi13
De nombreux membres du clergé ont été accusés de complicité avec les forces russes et pro-russes, en Crimée et dans le Donbass. En réaction, de le patriarcat a été destitué de nombreuses paroisses à travers le pays, dans certains cas par la force. Il s’est aussi annihilé l’adhésion d’une partie de la population ukrainienne. “La preuve étant que les processions ont été bien moins accueillie dans les villes traversées que ce que le clergé de Moscou escomptait”, remarque le sociologue Oleh Pokalchuk.

En plus de ces méfiances populaires, les Eglises concurrentes, notamment le Patriarcat de Kiev et les Gréco-Catholiques, soulèvent régulièrement des contentieux historiques, comme la complicité des Orthodoxes de Moscou avec les Soviétiques anti-cléricaux, ou encore le transfert de certains trésors religieux en Russie.

A ce titre, les demandes se font de plus en plus pressantes auprès du gouvernement pour retirer les trois Lavra des mains du Patriarcat de Moscou, et les transférer à celui de Kiev. Certaines rumeurs font aussi état de la possible création d’une Eglise orthodoxe ukrainienne unie, qui déposséderait de fait Moscou de ses paroisses ukrainiennes. Pour le patriarcat, il s’agirait là d’une atteinte inacceptable à la liberté de culte en Ukraine. Ces perspectives d’affrontements restent hypothétiques. Nul doute cependant que la “marche de la paix” a servi de démonstration de force pour le patriarcat de Moscou, voire d’avertissement.

RFI: Ce que l’Ukraine attend du sommet de l’OTAN à Varsovie

Reportage diffusé sur RFI, le 09/07/2016

A Varsovie, dans le cadre du sommet de l’Otan, se tient ce samedi 9 juillet une réunion stratégique de chefs d’Etat entre l’Alliance Atlantique et l’Ukraine. Ce pays d’Europe de l’Est dénonce, depuis 2014, une agression de la Russie à travers l’annexion de la Crimée et un conflit meurtrier dans le Donbass, à l’est. Les forces armées, encore très post-soviétiques, ont entamé un vaste processus de réforme, et attendent beaucoup de l’Otan. A Kiev, pour en parler, Sébastien Gobert s’est entretenu avec le major général Anatoliy Petrenko, directeur du département d’orientations stratégiques et de relations internationales.

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C’est dans une salle de conférence fraîchement rénovée que le Major Général Anatoliy Petrenko s’installe. Le message doit être clair: même au ministère de la défense d’Ukraine, les choses changent, et se modernisent. D’après le Major Général, l’enjeu est de taille.

Anatoliy Petrenko: Nous ne voulons pas améliorer ou maintenir les forces armées d’Ukraine. Nous voulons les transformer radicalement pour en faire une nouvelle institution de sécurité et de défense nationale. Il s’agit aussi de respecter les critères de candidature à l’OTAN. 

Reliquat de l’Armée Rouge, délaissée pendant les deux décennies d’indépendance, l’armée ukrainienne a en plus à faire face à un défi colossal.

Anatoliy Petrenko: Le défi, c’est de mettre en oeuvre cette réforme alors que les hostilités se poursuivent dans l’est du pays, et que nous subissons une menace directe depuis le sud. La Crimée a été annexée illégalement. Il y a une présence de troupes étrangères dans l’est du pays. 

Les réformateurs de la défense souffrent aussi de restrictions budgétaires et d’une résistance active de nombreux généraux encore ancrés dans l’idée soviétique d’une opposition fondamentale à l’OTAN.

Certains résultats sont déjà visibles, même si le processus de réformes traîne en longueur. Dans ce contexte, Anatoliy Petrenko attend beaucoup des alliés occidentaux. Pas le déploiement de troupes dans l’est de l’Ukraine, mais bien un soutien sans faille.

Anatoliy Petrenko: Après le sommet de Varsovie, nous bénéficierons d’un paquet d’assistance complet. Nous allons créer un centre de coordination de commandement, nous allons nous oeuvrer à la modernisation de notre logistique et de notre capacité médicale, nous comptons améliorer notre défense cybernétique, la protection de notre système énergétique et nos communications stratégiques.

Le Major Général se dit bien au fait des résistances au sein des pays de l’OTAN à un rapprochement avec l’Ukraine. Beaucoup en Occident ne font pas confiance aux Ukrainiens, taxés d’incompétence et de corruption, et craignent qu’une expansion de l’OTAN puisse irriter le Kremlin. Mais pour Anatoliy Petrenko, la raison première de ce rapprochement, ce sont les Ukrainiens eux-mêmes.

Anatoliy Petrenko: Avant, entre 35 et 45% de la population soutenait l’adhésion à l’OTAN. Aujourd’hui, c’est plus de 78%. D’ici à 2020, nous devons faire en sorte que les forces armées d’Ukraine soient fonctionnelles et interopérables, et qu’elles respectent les critères de candidature à l’OTAN. Ce sont les Ukrainiens eux-mêmes qui prendront la décision ultime de l’adhésion. 

Autrement dit, la relation entre l’OTAN, la Russie et une Ukraine en guerre devrait faire longtemps parler d’elle. Et alimenter les craintes, fondées ou non, sur une nouvelle guerre froide.

Ecouter le reportage ici

L’Ukraine, entre vieilles idoles et nouveaux héros

 

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 25/04/2016. Article co-rédigé avec Laurent Geslin, avec le concours de Niels Ackermann.

 

“Ils auraient du le laisser là-bas…” Oleksandr Oleksiyevitch remet les mains dans les poches de son uniforme dépareillé, et soupire longuement. Devant lui, dans la cour d’entrepôt poussiéreuse dont il assure la surveillance, Lénine a encore le doigt pointé vers le ciel. L’énorme monument de 40 tonnes gît à même le sol, loin de la place principale de Zaporijia, où il a trôné pendant des décennies, dominant les berges du fleuve Dnipro.

“Ca fait partie de notre histoire, c’est malsain de le retirer, et de faire semblant que rien ne s’est passé…” Le vigile, ancien policier à la retraite, crache par terre. En cette fin de journée, seuls les croassements de corbeaux et l’écho de quelques voitures au loin viennent perturber le silence de ce cimetière improvisé. “Maintenant, ils vont le vendre: c’est du bronze massif, il y a beaucoup d’argent à en tirer. Voilà, c’est comme ça. Notre histoire pour quelques dollars…”

Qu’est-ce qui vient après? 

Le Lénine de Zaporijia, c’était le dernier “grand” Lénine qui restait debout en Ukraine. Il a été déboulonné par la municipalité le 17 mars, en vertu des lois mémorielles dites “de décommunisation”, qui ordonnent, entre autres, la disparition de tout monument ou symbole promouvant “l’idéologie totalitaire soviétique”. Avec plus de 5000 statues dédiées au leader bolchévique en 1991, l’Ukraine était, au moment de son indépendance, la république comptant le plus grand nombre de Lénines en URSS. Il en resterait aujourd’hui un peu moins d’un millier.

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Le Lénine de Zaporijia après son déboulonnage. Photo: Laurent Geslin.

“Au moins, ici, ils ont fait cela de manière civilisée, avec une grue et une équipe technique”, poursuit Oleksandr Oleksiyevitch. Le “Léninopad”, la chute des Lénine, est souvent orchestrée de manière spontanée, par des groupes citoyens ou des casseurs nationalistes. “Mais cela a donné l’occasion à des gens de lui dire au revoir, de déposer des fleurs…”, regrette Natacha Lobach, une militante civique très active dans l’aménagement urbain de Zaporijia. “Après toutes les atrocités qu’il a commis? Cela n’a montré qu’une chose: le lavage de cerveau que nous avons subi pendant tout ce temps est encore très efficace”.

Pour cette jeune architecte, le problème est néanmoins ailleurs. “La décommunisation, c’est très bien. Mais qu’est-ce qui vient après? Par exemple, personne ne sait que faire de cette place maintenant. Un monument aux Cosaques? Aux cosmonautes? Aux Indiens?” De fait, deux ans après la Révolution de la Dignité, qui a accéléré le Leninopad, les villes d’Ukraine sont pleines de piédestaux portant encore l’inscription “Lénine”. Sans qu’aucun changement n’y soit apporté. “Le plus important, c’est d’abord de faire disparaître les traces de l’occupation soviétique”, assène Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’Institut National de la Mémoire, et grand maître à penser des lois de décommunisation. “Peu à peu, les citoyens se saisiront de la question et trouveront des solutions pour réaménager leurs espaces urbains”.

En avril 2015, ce sont 4 lois qui ont marqué un virage de l’historiographie nationale. En criminalisant la propagande des régimes totalitaires communistes et nazis, elles prévoient d’ouvrir les archives du KGB au public, et de glorifier la mémoire des combattants en faveur de l’indépendance nationale au 20ème siècle. Soit une tentative de “reproduire le choc mémoriel connu dans les anciennes républiques populaires d’Europe centrale”, comme l’explique Volodymyr Viatrovitch, alerte, redressé sur un canapé de son bureau. “Nous devons en tirer les mêmes gains en termes de démocratisation”.

La gue-guerre des noms

En parallèle du Leninopad, la décommunisation des noms bouleverse la représentation mentale de la géographie de l’Ukraine. Ici, une avenue Lénine est devenue l’avenue (John) Lennon. Là, c’est Andy Warhol a pris la place du leader bolchevique sur les plaques de nom de rue. Dans la partie de l’oblast (région) de Donetsk, les cartes officielles utilisent désormais le nom de Bakhmout pour indiquer une petite agglomération. De 1924 à septembre 2015, celle-ci était pourtant connue comme Artemivsk, dédiée à Fiodor Sergueïev (1891-1938), dit Camarade Artiom, un révolutionnaire soviétique.

Pour les habitants de la région, de même que pour les militaires ukrainiens déployés sur le front du Donbass, à une vingtaine de kilomètres au sud, le changement est encore difficile à ancrer dans les esprits. Dans une région en guerre, où de nombreuses personnes comptent encore en roubles soviétiques, où les panneaux de signalisation sont rénovés au compte-goutte, Artemivsk restera Artemivsk pour de nombreuses années à venir.

Une spécificité locale qui est aisément exploitée par les critiques de la décommunisation, et la machine de propagande russe. Celle-ci assimile le processus à une trahison ukrainienne de son passé, et à une vaste chasse aux sorcières russophobe, orchestrée par une supposée junte nationaliste arrivée au pouvoir en février 2014.

Un des sites de propagande du Kremlin, Sputnik, dénonce ainsi une “obsession” d’ukrainiser les noms de famille à consonance russophone. On en est malgré tout très loin, puisque la source principale de Sputnik n’est autre qu’une simple pétition citoyenne. Lancée le , qui a reçu 6 signatures sur les 25000, qui seraient nécessaires à un examen par le chef de l’Etat Petro Porochenko. La manipulation dénote toutefois l’enjeu de la décommunisation en Ukraine, à la fois en termes de géopolitique, mais aussi de politique intérieure.

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Statuette de Stepan Bandera, Musée de Roman Shoukhevitch à Lviv.

Car, loin des affres de la guerre d’information qui fait rage entre l’Ukraine et la Russie, force est de reconnaître que la décommunisation ne fait pas consensus. “Dnipropetrovsk reste Dnipropetrovsk”, martèle Boris Filatov. Elu de la troisième ville d’Ukraine en octobre 2015, l’homme refuse catégoriquement de la rebaptiser. “C’est le nom historique de la ville, qui a accompagné son développement, et c’est comme cela que nous sommes connus, en Ukraine et à l’étranger”.

Et si changement de nom il y avait, quel serait-il? Fondée en 1776, sous l’impulsion de Catherine II, pour accueillir le gouvernement de la Nouvelle Russie, Ekaterinoslav prit en 1924 le nom de Petrovsk, pour célébrer le révolutionnaire ukrainien Grigori Petrovski, Commissaire du peuple aux Affaires intérieures entre 1917 et 1919, puis celui de Dnipropetrovsk, durant la déstalinisation, en 1957.

Dnipropetrovsk a beau être aujourd’hui le fer de lance de la défense nationale ukrainienne, en tant que base arrière de nombreux bataillons déployés dans le Donbass, cet héritage soviétique est insupportable pour Volodymyr Viatrovitch. “La loi est la loi. La question de Dnipropetrovsk doit être réglée, d’une manière ou d’une autre”, tranche-t-il.

Là-bas, où la décommunisation est acquise

L’homme est bien connu pour son anti-communisme primaire. D’ailleurs, son bureau de Kiev, il l’a installé dans les anciens quartiers-généraux de la Tcheka, ancêtre du KGB. La chute de l’autoritaire et très russophile Viktor Ianoukovitch en 2014 lui a donné l’occasion d’exporter à Kiev une historiographie développée depuis de longues années dans sa ville natale: Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine, un des bastions historiques de l’idée nationale ukrainienne.

La décommunisation, là-bas, elle y est acquise. “Il y a déjà des jeunes générations qui ne connaissent rien de ce bagage, ce fardeau du post-soviétisme. C’est une sorte d’héritage criminel, qui leur est étranger”, explique, placide, Ruslan Zabyliy, directeur de l’ancienne prison de Lontsky, aujourd’hui musée des occupations. L’ignorance de l’histoire soviétique? “C’est une bonne chose, parce que les jeunes générations ne veulent pas construire leur avenir à partir de cet héritage”. Un argument censé, dans un pays engagé dans un processus de réformes modernisatrices, qui se rêve toujours un avenir européen.

Et quid de la partie de la population faisant preuve d’une certaine nostalgie pour l’époque soviétique? “Ce sont des gens qui ont donné les meilleures années de leurs vies pour construire l’URSS. Ils vivent dans le passé. A part quelques marginaux surexcités, la plupart ne sont plus actifs, ils sont retraités.”, commente Ruslan Zabyliy. Autrement dit, de la quantité négligeable.

En écho à la diatribe de Ruslan Zabyliy, on n’entend pratiquement que le silence. Depuis des années, les représentants politiques communistes en Ukraine n’avaient de communiste que le nom. Ils se caractérisaient avant tout par des pratiques populistes et corrompues, sans profondeur idéologique. Ils sont désormais invisibles depuis l’interdiction du Parti communiste en décembre 2015. Dans le contexte actuel de guerre hybride contre une Russie qui se revendique l’héritière de l’URSS, aucune voix politique ne s’élève pour défendre la moindre bribe d’héritage soviétique.

La lutte pour l’indépendance glorifiée

Ceux que l’on entend beaucoup, dans l’Ukraine post-révolutionnaire, ce sont les défenseurs de la mémoire de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), et de leurs chefs idéologues Stepan Bandera et Roman Shoukhevitch. Combattants pour l’indépendance nationale dans les années 1940 contre les Soviétiques, leur action fut néanmoins fort controversée. Notamment à cause de leur coopération d’un temps avec les Nazis, et de leur participation dans des exactions contre des Juifs et des Polonais. Discréditée par le régime soviétique, leur mémoire a été valorisée pour la première fois sous la présidence de Viktor Iouchtchenko (2005-10). Dans l’ouest de l’Ukraine, elle fait aujourd’hui partie du folklore.

“Vous voyez, ils étaient trois, quatre de nos héros à vivre cachés dans ces souterrains pendant des années, à organiser des coups contre les Rouges”, raconte un vieux guide, éclairé à la lampe torche, dans une “Kryivka” (cache) reconstituée, dans une forêt voisine de l’agglomération de Lviv. Maillon d’un réseau de centaines de terriers plus ou moins aménagés, repères de résistants nationalistes jusqu’au milieu des années 1950, cette Kryivka fut creusée tout près d’un autre marqueur historique. “Vous voyez ce fossé recouvert par la mousse?”, indique le vieux guide. “C’était la tranchée marquant la ligne de front pendant la guerre polono-ukrainienne de 1920-21”. Tout un symbole de la lutte pour l’indépendance, glorifiée par les lois mémorielles de 2015.

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Entrée d’une Kryivka rénovée, près de Lviv.

“Il faut se rappeler de ce qu’a fait mon père, qui est une action fondamentale pour l’Ukraine”, explique Iouriy Shoukhevitch, adossé à une cane en forme de hachette cosaque. A 83 ans, le fils de Roman Shoukhevitch est aujourd’hui député du Parti Radical d’Ukraine, salué bien bas par les passants dans la rue. Une reconnaissance qui le change de l’opprobre subie pendant sa jeunesse. Le régime soviétique l’avait gardé plus de 30 ans entre des prisons et des camps de concentration, pour “agitation anti-soviétique”, notamment à cause des actions de son père. C’est donc tout naturellement qu’en tant que député, il a activement aidé à la rédaction des lois mémorielles.

“C’est une histoire terrible, dont il faut nous délivrer”, explique-t-il. Imaginez un homme qui viendrait chez vous. Il casse tout, il vous bat, il épouse votre femme et vous prend vos enfants. Ensuite, il accroche son portrait au mur, et il s’installe. Et quand vous voulez le retirer, quelques années plus tard, ce sont vos enfants qui vous en empêchent, au prétexte que cela fait partie de l’histoire!” Ce processus de délivrance passe par la promotion de nouveaux héros nationaux.

Des héros, oui. Mais lesquels? 

Alors que les statues de Lénine tombent un peu partout en Ukraine, c’est Stepan Bandera qui se dresse fièrement à Lviv. “Je me souviens de Bandera quand j’étais petit”, raconte Iouriy Shoukhevitch. “C’était un homme droit, intègre”. Un souvenir mis en valeur par l’historiographie officielle, même si, dans d’autres régions d’Ukraine, en particulier l’est en guerre, le nom de Bandera en fait frémir plus d’un. Le personnage, grand idéologue de l’indépendance nationale, est aussi associé aux théories fascistes et antisémites des années 1940. Roman Shoukhevitch lui-même fut nommé commandant du bataillon Nachtigall en mai 1941. Cette unité supplétive de la Wehrmacht composée de soldats ukrainiens entra le 29 juin 1941 dans Lviv, abandonnée par les soldats soviétiques, avant de se livrer à au moins deux pogroms le 30 juin et le 25 juillet 1941.

Les historiens s’affrontent néanmoins avec persistance sur la véracité des faits qui sont reprochés à Stepan Bandera, Roman Shoukhevitch, l’UPA, et leur idéologie. D’autant que l’histoire du nationalisme ukrainien est loin d’être linéaire. Après avoir été éconduits et trahis par les Nazis, Roman Shoukhevitch et l’UPA ont effectivement combattu contre l’occupant allemand, jusqu’à leur fuite en 1944. Stepan Bandera lui-même fut emprisonné par les Nazis entre juillet 1941 et septembre 1944, coupable d’avoir déclaré un Etat ukrainien indépendant sur le territoire du Reichskommisariat.

“Ici, on compare souvent l’UPA avec l’IRA, en Irlande”, suggère Irena X., une jeune auto-entrepreneuse de Lviv. “L’UPA, ils avaient leurs objectifs, et ils ont utilisé tous les moyens disponibles. Dans le cas de l’IRA, ces moyens, c’était des attaques terroristes. Pour l’UPA, ce sont des alliances controversées et des exactions contre des groupes qui menaçaient l’indépendance. Rien de très blanc, sans être complètement noir…”

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Iouriy Shoukhevitch, à Lviv. Photo: Laurent Geslin.

Chez Iouriy Shoukhevitch, en tout cas, on ne trouvera pas une critique de l’action de son père et de ses alliés. A fortiori, la fin semble justifier les moyens. Et l’agression russe contre l’Ukraine, à partir de 2014, donnerait raison aux actions de l’UPA. “Un homme venu des régions de l’est m’a interpellé sur un plateau de télévision, il y a quelques temps”, détaille-t-il en jouant avec son briquet. A 83 ans, l’homme ne sort jamais dans la rue sans un paquet de “Stolitchniy”, de fortes cigarettes qu’il fume avec avidité. “Cet homme  a raconté qu’avant, il croyait que les Ukrainiens de l’ouest étaient des fascistes sanguinaires. Mais depuis, il a réalisé que nous avions raison dans notre combat contre les Russes!”

“La guerre du Donbass nous fournit beaucoup de nouveaux héros”, reprend Ruslan Zabyliy. “Vladimir Poutine a unifié l’Ukraine plus rapidement que des générations d’historiens et hommes politiques”. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’agression russe constitue nouvel épisode dramatique de l’histoire ukrainienne, qui pourrait atténuer le besoin d’aller fouiller dans l’Histoire avec un grand “H”. “Mais ce besoin de héros est réel”, justifie Ruslan Zabyliy. “Il s’explique par la persistance de complexes d’infériorité des Ukrainiens face à l’historiographie russe”.

Ainsi est ravivé l’héritage des Cosaques, ces guerriers libres auxquels se sont référés nombre des révolutionnaires du Maïdan ou encore les soldats actuellement déployés dans le Donbass. La Sitch, capitale légendaire des Cosaques, se trouve d’ailleurs sur l’île de Khortytsya, à Zaporijia. Et depuis mars 2016, elle n’est plus dominée par la statue de Lénine. Le symbole, encore une fois, est fort, de l’affranchissement des héros de l’Ukraine.

Tout dans le même sac? 

Le concept même de “héros”, décerné à des combattants aussi controversés que ceux de l’UPA, ne fait pas l’unanimité. Assise à une terrasse de Kiev, à quelques pas de l’Institut National de la Mémoire, Ioulia Shoukan, une chercheuse franco-biélorusse, insiste sur le besoin “d’assurer une exploitation impartiale des archives nationales”.

La jeune chercheuse a en tête les massacres d’entre 40000 et 100000 Polonais dans la région de Volhynie en 1943. “Si des documents historiques mettent directement en cause l’UPA dans ces massacres, il faut avoir la garantie qu’ils seront aussi rendus publics”. Un risque qui serait d’autant plus réel que Volodymyr Viatrovitch, dans une polémique avec le journal Krytyka, a déjà rabaissé l’analyse des exactions de Volhynie à “une question d’opinions”.

“De la même manière, les archives ne doivent pas être utilisées uniquement à des fins de discréditer l’époque soviétique”, ajoute Ioulia Shoukan. De sa propre expérience, elle sait que “tout n’est pas bon à jeter dans l’héritage soviétique”. L’URSS s’est étalé sur une période de 70 ans pour plus de la moitié de l’Ukraine contemporaine, et a imprégné sa marque sur plusieurs générations. “L’ère soviétique se divise en différentes périodes, alternant répression et apaisement, progrès économique et social et stagnation économique et pénuries. On ne peut pas tout mettre dans le même sac. Ne serait-ce que les frontières nationales, que le gouvernement entend défendre aujourd’hui, sont directement héritées de l’URSS…”

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Il en va de même pour Ievguenia Moliar, meneuse de projet à la Fondation artistique Izolyatsia. Autrefois basée à Donetsk, celle-ci est aujourd’hui en exil à Kiev, et s’est lancée, entre autres, dans un projet de sauvegarde des fresques et mosaïques soviétiques. Certaines, majestueuses, décorent des façades entières de blocs d’habitation. “On a l’impression que le pouvoir actuel veut juste faire table rase du passé, en ignorant qu’il y avait une logique biologique dans les développements passés. On ne peut retirer une mosaïque, qui n’a d’ailleurs rien d’un instrument de propagande, d’une façade de bâtiment, et prétendre que ce bâtiment n’a pas été construit selon des normes soviétiques!”

Un problème conceptuel, auquel ni l’anti-communisme des lois mémorielles, ni la promotion de nouveaux héros controversés, ne propose de solution. Pour Volodymyr Vorobey, jeune entrepreneur social de Lviv, c’est typique d’une classe politique ukrainienne irresponsable, qui “sort les amulettes vaudou quand elle n’a rien à proposer”. Les questions linguistiques, historiques, culturelles, seraient ainsi agitées à des fins politiciennes, afin de masquer le blocage du processus de réformes, de lutte anti-corruption, et de modernisation du pays.

A travers son think-tank et son réseau de petites entreprises, Volodymyr Vorobey essaie lui d’approcher la décommunisation comme un moyen de mettre un terme au paternalisme soviétique. “Un diction communiste bien connu dit que l’initiative est punissable. Sous-entendu, que tout doit venir de la hiérarchie, que les gens ne doivent rien faire par eux-mêmes”. Une mentalité que le jeune homme constate encore dans de nombreuses localités du pays, notamment à l’est, où il organise des séminaires et conférences. Les temps ont changé! L’Etat ne peut plus être pensé comme quelque chose d’inaccessible et de miraculeux, mais comme quelque chose issu de notre volonté commune”.

Dans une Ukraine paralysée par une guerre hybride, une grave crise économique et une corruption endémique, c’est bien un nouveau projet du vivre ensemble qui manque. Il en faudra plus que quelques statues de Lénine jetées à terre.

P@ges Europe: Les Villages Skype d’Ukraine

Reportage publié sur le site de P@ges Europe, de la Documentation Française, le 27/04/2016

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« Bien sûr, nous vivons bien, d’un point de vue matériel. Mais, pour la famille, c’est très difficile. Mon mari ne peut revenir qu’une fois tous les six mois, il ne voit pas les enfants grandir. » Sur le canapé, à côté d’Iryna Lyalka, ses deux filles chahutent avant de courir dans les couloirs de leur grande maison. Entre deux éclats de rire, Nastya, l’aînée, se plaît à lancer quelques phrases en français entrecoupées d’ukrainien. Son père habite et travaille en France depuis des années. « Au moins, maintenant, il y a Skype. Avant, quand ce n’était que par téléphone, c’était vraiment dur », commente Iryna Lyalka. « Voilà, on peut dire que maintenant, nous vivons notre vie sur Skype. »

Dans la petite ville de Sokal, Skype et les nouvelles technologies permettant des communications longue distance pour le coût d’une simple connexion Internet sont devenus partie prenante à la vie locale. À quelques kilomètres de la frontière polonaise, dans l’extrême ouest de l’Ukraine, Sokal compte environ 20 000 habitants officiellement enregistrés. « Il n’y a pas une famille qui n’a pas au moins un de ses membres à l’étranger », assure Krystyna Datsiouk, directrice de la bibliothèque pour enfants. Ses deux frères sont partis il y a longtemps. Chacune de ses collègues utilise régulièrement Skype pour tenter d’atténuer la distance avec ses proches.

« Internet a donné un nouveau souffle à notre ville », poursuit K. Datsiouk, qui a présidé, il y a quelques années, à l’ouverture du premier centre Skype de la région dans sa bibliothèque, co-financé par l’association Zaporuka, à Lviv, la capitale de région. Zaporuka promeut des projets sociaux de diverses natures et le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) en font partie. « Tellement de gens sont partis travailler ailleurs que les structures familiales s’en sont trouvées perturbées, et soumises à un grand danger », explique Yarina Khomsiy, coordinatrice de Zaporuka. « Ce n’est pas forcément une fatalité. Mais il est important de garder un contact régulier. Pour les enfants, la vidéo sur Skype a permis de rétablir le contact visuel avec les parents. »

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Le Monde Diplomatique: L’Ukraine livrée aux maladies infectieuses

Article publié dans Le Monde Diplomatique, édition de mai 2016

En dépit des promesses du nouveau pouvoir, la corruption sévit toujours en Ukraine, deux ans après la révolte de Maïdan (la place de l’Indépendance). Dans le secteur de la santé, l’argent public peine à parvenir aux malades. La situation sanitaire, plombée par des années de déliquescence économique, est encore aggravée par la guerre, comme en témoigne la recrudescence des maladies infectieuses.

 

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Capture d’écran. Site de Le Monde Diplomatique

La santé publique ? Cela n’a jamais été une priorité en Ukraine. Nous n’avons jamais perçu une volonté politique forte d’œuvrer au bien-être de la population. Alors, quand il s’agit de maladies considérées comme “socialement dangereuses”, telles que le VIH-sida ou la tuberculose, je peux vous assurer que notre travail est loin d’être facile… » Sur le visage de Mme Svitlana Moroz se dessine un sourire amer, de ceux dont on se fait une carapace contre l’adversité. Affalée sur le canapé à fleurs délavé du local de l’association Noviy Den (« nouveau jour » en russe), entre des piles de documents jaunis et de cartons de préservatifs, la jeune femme semble perdue.

A Kramatorsk, dans la partie du Donbass sous contrôle ukrainien, Noviy Den offre une assistance sociale et juridique à quelque cinq cents personnes atteintes du VIH. de la tuberculose et d’autres maladies infectieuses. Sur la fenêtre, un carré de tissu jaune affiche les noms de patients de l’association décédés des suites de leur maladie. En 2015, le sida a emporté 29 personnes à Kramatorsk. « Le plus frustrant, c’est que les outils existent pour que des personnes séropositives ou tuberculeuses soient bien diagnostiquées, bien traitées et mènent une vie normale, soupire Mme Moroz. Mais, en Ukraine, on est loin de pouvoir assurer une existence digne à la plupart des patients. Le système médical est rigide, inadapté, discriminatoire et corrompu. Et la guerre n’a rien arrangé. »

Les locaux de Noviy Den n’ont matériellement pas souffert du conflit qui déchire la région depuis le printemps 2014. A Kramatorsk, ancien centre névralgique du complexe industriel du Donbass, passé sous contrôle des groupes armés séparatistes entre avril et juillet 2014, on vit au rythme d’affrontements sporadiques le long de la ligne de front, à soixante kilomètres au sud. Les activités de l’association comme le système de santé ont été bouleversés par la division de la région. Dans le seul oblast (région) de Donetsk, environ (…)

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L’Obs: Côte d’Azur : les villas mal acquises des oligarques ukrainiens

Enquête co-réalisée avec Serhiy Leshchenko, publié dans l’Obs, le 25/04/2016

L’enquête complète a été publiée sur Oukraïnska Pravda. English version here — Українська версія тут

Avec une rigueur et une constance remarquables, les oligarques ukrainiens ont pillé leur pays pendant des années. Les aventuriers des années 1990, les faux réformateurs de la Révolution Orange, la « Famille » de Viktor Ianoukovitch, les « Européens » de la Révolution de la Dignité… Ils s’en donnent à coeur joie. Et pour se rendre compte de l’ampleur du pillage, rien ne veut une promenade dans les rues ombragées de Saint-Jean-Cap-Ferrat, sur la Côte d’Azur.  

Là-bas, derrière des grilles finement ciselées et des murs imposants, les villas de luxe se dérobent à l’oeil du badaud. « On y trouve les prix de l’immobilier les plus élevés au monde », commente Jean-Christophe Thouait, directeur général du groupe immobilier « Michaël Zingraf Real Estate Christie’s ». Les prix peuvent en effet dépasser plus de 200.000 euros au mètre carré. Au-delà des palissades, on devine une piscine, un court de tennis, une voiture rutilante…

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Vue du 56, boulevard Charles de Gaulle, à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Photo: Serhiy Leshchenko.

Des propriétaires anonymes

Des résidences de rêve qui attirent des milliardaires du monde entier. « Saint-Jean héberge des vraies fortunes, des gens bien, et visibles » précise Jean-François Ferrucci, directeur général des services de la mairie. Il reconnait pourtant :

« Au moins 30% des maisons de la presqu’île ont été rachetées par une clientèle issue des pays post-soviétiques. Des propriétaires que l’on ne connait pas, pour la plupart, qui arrivent dans de grosses berlines noires, ne sortent pas de leurs maisons pendant quelques semaines, et repartent. »

De quoi sont faites ces fortunes, cachées derrière leurs vitres teintées? C’est une question que la municipalité du Cap-Ferrat n’a « pas la possibilité de se poser, que ce soit en termes de prérogative juridique ou de ressources humaines. C’est d’ailleurs un problème général sur la Côte d’Azur », explique le directeur des services Jean-François Ferrucci. Les villas sont rarement achetées sous un nom propre, mais plutôt par des intermédiaires de sociétés offshore.

« Offshore »: c’est le mot magique de l’oligarchie post-soviétique, et ukrainienne en l’occurrence. Les Panama Papersont récemment révélé que le président Petro Porochenko, soi-disant réformateur, en est friand, depuis plus d’une dizaine d’années. Le recours à des juridictions offshore est une question de sécurité pour des entrepreneurs opérant dans un environnement incertain. C’est aussi un moyen de faire baisser son taux d’imposition. Mais cela sert souvent un besoin plus primaire : faire disparaître des fortunes mal acquises.

La résidence dorée de Lyovochkine

C’est avec cette pensée que l’on s’arrête devant le 56, boulevard Charles de Gaulle. Les terrasses qui se superposent depuis le niveau du portail d’entrée en fer forgé laissent imaginer une oasis de verdure et d’arbres rares, entourant d’élégants bâtiments de pierre blanche. Ce petit paradis, c’est celui de Serhiy Lyovochkine, la 83e fortune d’Ukraine selon le classement du magazine « Focus » de mai 2015.

Eminence grise de dirigeants ukrainiens autoritaires et russophiles, il est l’ancien chef de l’administration présidentielle de Viktor Ianoukovitch. Artisan essentiel de l’ascension au pouvoir celui qui deviendra gouverneur de Donetsk, puis Premier ministre, Serhiy Lyovochkine est le véritable architecte de son régime présidentiel autoritaire. Un homme toujours rasé de près, connus pour ses costumes de belle facture, envié pour la beauté de sa femme mannequin. Un député national, qui ne cache pas son ambition de se hisser au poste de Premier ministre à la faveur de la crise politique qui paralyse l’Ukraine depuis des mois, et d’un retour en force de la « vieille garde ». Une personnalité de premier plan dans son pays, qui n’a jamais mentionné la villa du 56, boulevard Charles de Gaulle, dans ses déclarations de patrimoine.

Et pour cause. Le nom de Lyovochkine n’apparaît nulle part. La villa et ses fastes, qui sont estimés à 40 millions d’euros par un rapport d’audit, c’est une petite société enregistrée au Danemark, Glorietta Investments I ApS, qui les possède. Une société contrôlée par une autre société, enregistrée au Luxembourg : Boutifour SA.

Le 8 juillet 2011, un changement de direction intervient simultanément dans les deux sociétés, en faveur de cinq citoyennes chypriotes. Des nationalités qui font hausser les sourcils, et qui permettent de déterminer que c’est le 8 juillet 2011 que la famille Lyovochkine a pris possession des deux sociétés, et donc de la villa. Mikhaylo Minakov, enseignant-chercheur spécialisé dans l’oligarchie ukrainienne, explique :

« En Europe, des endroits comme Londres, le Luxembourg et Chypre sont devenus les refuges les plus accessibles de l’argent sale des oligarques des républiques post-soviétiques. »

De fait, à partir des noms de ces cinq citoyennes chypriotes s’ouvre un large éventail d’entités économiques liées à Serhiy Lyovochkine, mais aussi à son traditionnel parrain d’affaires, Dmytro Firtash. Ancien sponsor de Viktor Ianoukotich, un des oligarques du gaz les plus proches du Kremlin, il est actuellement jugé en Autriche. Mais reste très influent en politique, et actif en affaires.

Villa depuis Google Maps
5§ boulevard Charles de Gaulle depuis Google Maps

D’ailleurs, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, il suffit de marcher quelques mètres de plus pour trouver sa villa. Aux numéros 52, boulevard Charles de Gaulle et 48, avenue de Bellevue, Dmytro Firtash s’est approprié « La Mauresque », l’ancienne résidence du romancier britannique William Somerset Maugham, aujourd’hui estimée à 49 millions d’euros. Soit un vrai petit carré ukrainien que les deux hommes se sont constitués au Cap-Ferrat. Dmytro Firtash, ni député, ni fonctionnaire, affiche officiellement qu’il est le propriétaire de « La Mauresque ».

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Portail de La Mauresque, villa de Dmytro Firtash. Photo: Serhiy Leshchenko.

Son partenaire Lyovochkine n’est devenu riche de manière officielle qu’en février 2013, quand il a acquis 20% des parts du groupe « Inter » de Dmytro Firtash, estimé à 2,5 milliards de dollars. Auparavant, il n’avait admis posséder qu’un seul actif économique : la société Oskaro Investments Ltd. Et cela tombe bien : les Chypriotes qui dirigent cette société sont les mêmes que celles qui contrôlent les sociétés-écran danoise et luxembourgeoise. Loin de Panama, ce sont bien des sociétés relevant de la juridiction des Etats-membres de l’UE.

« Nouveaux riches »

Les Chypriotes sont aussi liés à une privatisation douteuse de l’ancien monopole géant des télécommunications ukrainiennes. Ukrtelekom avait été acquis pour une bouchée de pain en 2011, par une société chypriote aux bénéficiaires finaux inconnus. Grâce au fil remonté depuis la villa au Cap-Ferrat, on s’aperçoit que Serhiy Lyovochkine était au moins l’un d’entre eux.

Joint par téléphone à Kiev, le 9 mars, celui-ci n’a pas souhaité faire de commentaire. Le député s’est contenté de nous rediriger vers une interview publiée le matin-même dans le quotidien « Segodnya », contrôlé par l’oligarque Rinat Akhmetov. Il y reconnait avec une franchise déconcertante que la villa au Cap-Ferrat « appartient à moi et à ma famille ». Il la présente néanmoins comme partie prenante de « son portefeuille d’investissements au sein du groupe ‘Inter’ », évitant avec soin la question de sa déclaration de patrimoine.

Quant à la chaîne de responsabilités et complicités établie par les noms de citoyennes chypriotes gérantes de société, « c’est une pure spéculation », selon le député. Il n’aurait pas choisi lui-même ces administrateurs, qui « ne travaillent pas que pour moi, ils ont d’autres employeurs ».

Une explication simple, utilisée régulièrement dans les affaires liées aux sociétés offshore. Sauf que ces « autres employeurs » sont tout à fait liés aux cercles d’intérêts de Serhiy Lyovochkine. On découvre ainsi ces citoyennes chypriotes dans des sociétés contrôlées par sa soeur Ioulia Lyovochkina, elle aussi députée, ou encore Dmytro Firtash.

« Les demandes de la clientèle post-soviétique sont plus matures qu’auparavant », explique l’agent immobilier Jean-Christophe Thouait. Les « nouveaux riches » venus de l’est ont longtemps défrayé la chronique sur la Côte d’Azur, en achetant comptant des demeures somptueuses, pour y organiser des fêtes excentriques.

« Aujourd’hui, il y a moins d’achats ‘coup de coeur’: il s’agit d’investissements négociés, d’une valeur de 2 à 7 millions d’euros, qui ne se situent pas forcément sur le bord de mer. Mais oui, la clientèle post-soviétique est toujours très demandeuse dans la région. »

Et il reste souvent impossible de vérifier l’identité des acheteurs, et l’origine des fonds investis.

« Est-ce que nous préférerions ne pas avoir ce type de résidents chez nous ? », s’interroge Jean-François Ferrucci, aux services de la mairie de Saint-Jean-Cap-Ferrat. « La réponse est oui. Mais pour ce qui est de mener des enquêtes poussées à travers des sociétés offshore… C’est d’abord aux notaires et à l’Etat de vérifier l’origine des fonds. »

Réseaux de sociétés-écrans

Le dispositif du « Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins » (Tracfin) peut être activé lors d’une demande d’acquisition de bien immobilier par une personnalité controversée. Or, la famille Lyovochkine n’a pas procédé à l’achat de la villa du 56, boulevard Charles de Gaulle, mais bien de la société danoise qui en était déjà propriétaire. Les autorités françaises se retrouvent ainsi démunies face à la complexité de ces réseaux de sociétés-écrans.

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Dmytro Firtash

Une demande d’ouverture d’enquête a été adressée au procureur général d’Ukraine. Mais « on ne peut pas attendre qu’il fasse semblant de faire son travail », commente Daria Kaleniuk, co-directrice du Centre d’Action contre la Corruption (AntAC), à Kiev.

« La France, et les Etats-membres de l’UE en général, pourraient créer un bureau d’investigation, doté de compétences solides, afin d’assister, et d’encourager, les autorités ukrainiennes dans leur lutte contre la corruption. »

« Il est dans l’intérêt de l’Union européenne de se prémunir de la dissémination de la corruption venue des pays post-soviétiques », insiste le chercheur Mikhaylo Minakov. Et de conclure sur « la trahison » que représente le fait de posséder, pour ces oligarques, ces luxueuses villas en France. « De tels refuges dorés sont un coup de poignard dans le dos de populations post-soviétiques vivant dans une misère noire ! »

RFI: Interdiction du Mejlis des Tatars de Crimée

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 20/04/2016

Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie, les minorités de la péninsule se plaignent de pressions politiques et policières par les autorités russes. Ce serait le peuple autochtone des Tatars de Crimée qui a été le plus visé. Ces pressions se transforment en persécution: le 18 avril, le ministère de la justice russe a interdit le Mejlis, le conseil représentatif de la communauté tatare. 

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Refat Choubarov, chef du Mejlis.

Pourquoi interdire le Mejlis? 

Officiellement, c’est pour des “activités extrémistes”, dont la nature n’est pas vraiment précisée par les autorités russes, mais qui tiennent à de l’agitation, et à des tentatives de déstabilisation. Vladimir Poutine lui-même a régulièrement fait le lien entre les Tatars de Crimée et des intérêts étrangers tentant de provoquer des troubles en Russie.

Pour les Tatars, c’est beaucoup plus simple: c’est parce que le Mejlis n’a jamais accepté l’annexion russe de la Crimée, et a toujours dénoncé le référendum de rattachement comme une fraude. Le Mejlis est donc un adversaire direct de l’Etat russe occupant. Mais aussi, cela entre dans une continuité historique de rapport conflictuel entre les pouvoirs russes et soviétiques et les Tatars de Crimée, un peuple de confession musulmane donc, qui représente 12% de la population de la péninsule, et en sont les habitants les plus anciens. Vous savez que Staline avait ordonné la déportation en masse des Tatars en 1944. Malgré un retour de plusieurs dizaines de milliers de Tatars dans les années 1990, ils n’ont jamais été complètement réintégrés en Crimée. Beaucoup d’entre eux dénoncent une persécution aggravée depuis l’annexion en 2014.

Cette interdiction du Mejlis, cela veut dire quoi pour la communauté? 

Dans l’immédiat, cela empêche l’assemblée représentative des Tatars d’utiliser un média, d’organiser des réunions, de prendre part à des élections ou même de détenir des comptes en banque. Donc de facto, cette décision paralyse toute tentative des Tatars de Crimée d’avoir une représentation constructive.

Pour l’ONG Amnesty International, cela fait aussi courir le risque d’une nouvelle vague de pressions judiciaires à l’encontre des Tatars. Tous ceux qui étaient associés au Mejlis peuvent désormais être accusés d’extrémisme.

Refat Choubarov, le chef du Mejlis qui est lui interdit d’entrée sur le territoire de la Crimée depuis 2014, a assimilé l’interdiction du Mejlis à une étape de plus du régime de Vladimir Poutine vers celui d’Adolf Hitler. La comparaison entre Poutine et Hitler est très osée, mais elle est très en vogue en Ukraine depuis deux ans. Tout en soulignant que le président russe ne peut agir comme cela que parce que les Occidentaux veulent bien le laisser faire, à cause de leur politique de l’autruche.

Les autorités ukrainiennes ont elles appelé à une réunion du conseil de sécurité de l’ONU. Mais il y a peu de chances que cela change quoique ce soit.

Sur le terrain, quelle est la situation des Tatars de Crimée? 

C’est vraiment difficile d’avoir des renseignements fiables sur la teneur exacte de la persécution que les Tatars dénoncent. Depuis 2014, on estime qu’il y en aurait environ 10 000 qui sont partis à cause des conséquences de l’annexion, ce qui veut dire qu’il en reste au moins plus de 220 000. Tous ne sont pas en prison, et le pouvoir russe n’a jamais évoqué une quelconque déportation de masse. Mais on entend régulièrement parler de cas de procès politisés, d’expropriation de terres, de discriminations ethniques et religieuses.

Il est très difficile de se faire une idée précise de ce qui se passe sur le terrain, en Crimée, mais ce qui est sûr, c’est que sans leur assemblée représentative du Mejlis, la situation des Tatars de Crimée ne peut pas s’améliorer de si tôt.

RFI:Un nouvel exécutif ukrainien, pour quoi faire?

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 14/04/2016

Une nouvelle journée sous haute tension politique qui commence en Ukraine, paralysée par une profonde crise politique. Le Parlement doit aujourd’hui entériner la démission du Premier ministre Arséni Iatseniouk, qu’il a lui-même annoncé le 10 avril. Et en toute logique, investir un nouveau Premier ministre, un nouveau gouvernement. Mais rien ne semble très simple. 

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Est-ce qu’on peut s’attendre à une sortie de crise aujourd’hui? 

Vous savez, en politique ukrainienne, il faut s’attendre à tout. Selon toute vraisemblance, aujourd’hui, Arséni Iatseniouk perd son poste de premier ministre, Volodymyr Hroïsman, actuel président du Parlement et favori de Petro Porochenko, le remplace, et son gouvernement est élu dans la foulée. Selon toute vraisemblance. Car ça, cela aurait déjà du être fait il y a deux jours, mais les tractations se sont éternisées, chacun voulant un morceau du gateau. Et ces tergiversations sans fin, ça montre que la nomination d’un gouvernement aujourd’hui ne signifiera en aucune manière une sortie de crise.

La coalition pro-européenne qui avait été formée en décembre 2014, après la Révolution, pour conduire les réformes structurelles et lutter contre la corruption; cette coalition rassemblait 5 partis, mais elle est est morte. Maintenant, la politique ukrainienne, c’est celle de deux partis, celui de Petro Porochenko et celui d’Arséni Iatseniouk, qui se déchirent pour des postes et des ministères. Et toutes ces manigances, ça occupe tellement les esprits que les grands axes de la politique nationale ne sont pas encore définis. Autrement dit: nouveau Premier ministre, nouveau gouvernement, certes. Mais pourquoi faire, on ne sait pas encore.

Qui c’est Volodymyr Hroïsman, le futur premier ministre? 

C’est un cas intéressant: le président du Parlement depuis deux ans; il n’a que 38 ans, et son ascension a été fulgurante, depuis son mandat de maire de Vinnytsia, une ville du centre de l’Ukraine. Il est dynamique, bien organisé, ambitieux, et il a apparemment quelques idées à lui.

Mais son ascension, ça n’a rien à voir avec son charisme ou son talent de politicien. C’est d’abord et avant tout parce que c’est un bon gestionnaire des affaires de Petro Porochenko. D’ailleurs, Vinnytsia, son ancien ville, c’est là que le Président avait installé la maison-mère de ses confiseries Roshen. Roshen, c’est le coeur de l’empire de Petro Porochenko. Volodymyr Hroïsman comme Premier ministre, c’est d’abord et avant tout une présidentialisation du système politique. Ce qui n’est pas forcément synonyme d’efficacité et de  stabilité, car Petro Porochenko est en ce moment affaibli, accusé de recourir à un usage sélectif de la justice, et aussi pour ses sociétés offshore, révélées par les Panama Papers.

Mais qu’est-ce que cela veut dire pour les réformes? 

Bonne question. Dans le nouveau gouvernement, on dirait qu’on va avoir un nouveau ministère pour l’intégration européenne. Mais c’est une formalité. Les réformateurs, notamment les étrangers qui avaient rejoint le gouvernement à la fin 2014, ils ne seront pas présents dans le nouveau cabinet. Ce sont des gens de la vieille garde. Le nouveau ministre des finances pressenti, Oleksandr Danyluk, par exemple, et bien lui il avait été conseiller du Président déchu Viktor Ianoukovitch.

En fait, ce que l’on voit, c’est la fin du système de cohabitation entre les réformateurs issus de la Révolution et la vieille garde de la politique ukrainienne, adepte des clans oligarchiques, des manigances sous la table, et de méthodes plus ou moins corrompue. Les jeunes réformateurs ne sont plus au gouvernement, ni dans les ministères, et ils sont marginalisés au Parlement. C’est la fin de l’équilibre qui avait été hérité du Maïdan. Cela ne veut pas dire que le nouveau – ancien système est plus stable. reste à savoir combien de temps il va durer.

Démission d’Arséni Iatseniouk: juste une nouvelle étape de la crise ukrainienne

Version longue d’articles publiées dans diverses éditions, le 12/04/2016

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“La crise politique ne s’achève pas avec la démission d’Arséni Iatseniouk. Au contraire, elle ne fait que commencer”. L’éditorialiste Vitaliy Portnikov est provocateur à dessein. Le départ du Premier ministre, accusé de chapeauter un système de corruption généralisée et d’entraver l’adoption de réformes structurelles, était attendu depuis des mois. Il est néanmoins loin de mettre un terme aux manipulations politiciennes qui “tiennent en otages le gouvernement, la société, et l’Etat tout entier”, selon l’expression d’Arséni Iatseniouk.

Lors d’un vote de défiance avorté, le 16 février, “nous avions l’occasion de virer Arséni Iatseniouk d’une manière directe, de lui faire honte, pour son très mauvais bilan”, commente Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui député du Bloc de Petro Porochenko. “A cause d’une entente avec le Président, il a l’occasion de sortir la tête haute…”

Arséni Iatseniouk n’a d’ailleurs pas perdu l’occasion de nommer lui-même son successeur, qui devrait être avalisé le 12 avril. Ce sera Volodymyr Hroïsman, actuel Président du Parlement et favori du Président Petro Porochenko. Un tel choix sous-entend un accord préalable entre les trois hommes. Autrement dit, le maintien du système actuel de gouvernance.

Volodymyr Hroïsman, quoique peu connu du grand public, n’a en effet rien d’un nouveau venu. C’est le bon soldat. A 38 ans, son ascension est certes remarquable. Elle n’est néanmoins due ni à son charisme, ni à un projet politique révolutionnaire. Le talent de Volodymyr Hroïsman, un jeune administrateur bien éduqué, c’est celui de gérer efficacement les affaires de Petro Porochenko. C’est ce qu’il a fait pendant 8 ans en tant que maire de Vinnytsia. Une ville élégante du centre-ouest de l’Ukraine, qui abrite aussi la maison-mère des confiseries Roshen, le coeur de l’empire économique de Petro Porochenko. Volodymyr Hroïsman s’y est distingué par une mise sous contrôle de la corruption et une gestion rationnelle, à l’européenne, qui a attiré les investisseurs étrangers. Tout en aménageant une place centrale à la confiserie Roshen dans l’espace urbain.

Quand Petro Porochenko est propulsé à la Présidence au printemps 2014, c’est presque naturellement que le maire délaisse son poste et le suit à la capitale. Le Chef de l’Etat tente plus d’une fois de l’imposer comme Premier ministre, mais se heurte à la concurrence d’Arseniy Iatseniouk. Cantonné à partir de décembre 2014 au perchoir du Parlement, Volodymyr Hroïsman se façonne, peu à peu, une stature d’homme d’Etat. Non pas à travers des discours flamboyants ou des initiatives audacieuses, mais par le biais de jeux d’influences, de manipulations politiciennes, et de relations avec de puissants hommes d’affaires. Volodymyr Hroïsman Premier ministre, c’est la mainmise de Petro Porochenko sur l’exécutif, à un moment où le Président est accusé de recourir à une justice sélective, et soupçonné de tentative d’évasion fiscale après avoir été mis en cause par les “Panama Papers”.

On serait donc loin de la rénovation politique tant attendue par la société civile. Selon une source citée par le média en ligne “Oukrainska Pravda”, le parti “Front Populaire” d’Arséni Iatseniouk aurait d’ores et déjà sécurisé 6 postes dans le futur cabinet. Le sulfureux Ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, obstacle à de nombreuses réformes, est ainsi assuré de garder son poste. A travers lui, Arséni Iatseniouk conservera une influence appréciable sur l’appareil d’Etat. La composition du reste du gouvernement, et l’importance qui serait donnée à d’éventuels ministres réformateurs, est plus qu’incertaine. Dans la soirée du 11 avril, la rumeur s’est même répandue que Volodymyr Hroïsman renonçait à sa candidature au poste de Premier ministre, à cause de désaccord sur le choix de certains ministres. Les désaccords entre lui, son parti, le Front Populaire, mais aussi avec certains cercles de l’administration présidentielle, font couler beaucoup d’encre à Kiev.

De même, la composition d’une nouvelle coalition parlementaire s’annonce plus que bancale. Dans la configuration actuelle, elle devra réunir des partis qui se sont brutalement affrontés au cours des dernières semaines, et qui se projettent déjà dans la perspective d’élections anticipées. En cas de désaccord irréconciliable, la Présidence a d’ores et déjà fait savoir qu’une dissolution du Parlement était probable. Une annonce qui fait déjà frémir les bailleurs de fonds occidentaux de l’Ukraine, inquiets d’une instabilité politique chronique.