RFI: L’Ukraine célèbre les 26 ans de son indépendance comme pays d’émigration

Reportage diffusé sur RFI, le 24/08/2017

Il y a 26 ans, l’Ukraine quittait l’URSS. Parade militaire et célébrations populaires sont de rigueur. Mais c’est aussi l’heure de réfléchir à l’état du pays. D’une population de 52 millions d’habitants en 1991, l’Ukraine compte aujourd’hui moins de 46 millions. Entre faible natalité et forte mortalité, l’émigration y est pour beaucoup. Dans un contexte difficile, de guerre à l’Est et de crise économique, elle reste une réalité. Et la question de rester ou partir d’Ukraine se pose pour beaucoup d’habitants. Le débat se cristallise aujourd’hui autour d’un article intitulé « Не зрікаються в любові – Ne pas renoncer à l’amour ». 

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“Je veux partir”. Partir et oublier la corruption, la guerre, les mauvaises infrastructures, et tout ce qui fait de l’Ukraine un pays difficile à vivre. La journaliste Ioulia Mostova a créé la sensation en publiant ces lignes, et en relançant le débat sur l’émigration de masse à partir de l’Ukraine. Le phénomène est en augmentation constante depuis une décennie. Il s’est amplifié avec les crises des dernières années, comme l’indique l’OIM, l’Organisation Internationale pour les Migrations. Pour beaucoup, c’est un signe que l’Etat ukrainien ne peut offrir des opportunités de développement à ses citoyens. Anastasia Vynnychenko, experte à l’OIM, nuance un tel jugement.

Anastasia Vynnychenko: On peut toujours discuter des illusions et désillusions des Ukrainiens. Mais les principales raisons pour partir sont avant tout économiques. Partir est une décision difficile à prendre…

La journaliste Ioulia Mostova voulait avant tout provoquer ses lecteurs, car elle, elle a choisi de rester. Dans la seconde partie de son article, elle met en avant ses espoirs, ses ambitions, ses projets, qui la retiennent en Ukraine.

La jeune Maria Krioutchov est engagée dans des projets de lutte contre la corruption à Kiev. Elle veut aussi rester pour faire de son pays un endroit où il ferait bon vivre. Dans le même temps, Maria Krioutchov ne cache pas son cynisme.

Maria Krioutchov: La jeune génération ne croit plus à l’idée de frontière. Un billet d’avion Kiev-Budapest coûte moins cher que le bakchich que l’on doit payer au professeur d’université à Kiev pour avoir ses diplômes!

Autrement dit: si les jeunes veulent partir car rien ne change en Ukraine, alors ils partiront, et rien ne les en empêchera.

Depuis la chute de l’URSS, la controverse sur l’émigration de masse revient sans cesse, comme l’expression d’une sorte de malaise des Ukrainiens vis-à-vis de leur pays. Mais cela démontre aussi que l’Ukraine n’a pas su tirer parti de l’émigration, comme l’ont fait d’autres Etats, en gardant le lien avec les migrants, en faisant fructifier leurs expériences, et leurs compétences.

Lioubomir Foutorskiy est un assureur, à Lviv, dans l’ouest du pays.

Lioubomyr Foutorskiy: C’est un vaste monde. Si les Ukrainiens veulent aller à l’étranger, et y travailler, tant mieux pour eux. S’ils veulent revenir, c’est bien. S’ils veulent rester là-bas, pas de souci non plus. Ils gagnent en compétence, et peuvent aider l’Ukraine de là où ils sont. 

26 ans après l’indépendance, beaucoup appellent donc à accepter la situation telle qu’elle est: l’Ukraine est un pays d’émigration. Ils appellent aussi à ne plus vivre les départs comme une saignée démographique, mais plutôt comme une chance pour le développement de l’Ukraine, et des Ukrainiens, qu’ils vivent ici ou ailleurs.

Screen Shot 2017-08-25 at 14.32.37Sébastien Gobert – Kiev – RFI

Ecouter le reportage ici

Chanson de fin de reportage: https://www.youtube.com/watch?v=Aqt2ZZy59LE

RFI: Des pastèques pour revitaliser le Dnipro?

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 21/08/2017

Cet été, l’Ukraine s’est fasciné pour des pastèques. Ou plutôt, pour le transport de pastèques, par péniche, sur le fleuve Dnipro (Dniepr en russe/français). C’est la première fois en 14 ans que des péniches remontent le cours du fleuve. Ca pourrait ouvrir une nouvelle page de ce cours d’eau, l’un des plus importants d’Europe. 

Sébastien, cela veut dire que pendant 14 ans, il n’y avait rien sur le fleuve? 

Pratiquement rien. L’infrastructure du transport fluvial, les péniches, les ports, les barges de désensablement, sont tombés en décrépitude à la fin de l’époque soviétique, tout le transport a été redirigé vers la route. Quelques péniches ici ou là, mais toujours sur des distances courtes. Pourtant, le Dnipro fait plus de 2000 kilomètres de long, c’est un des cours d’eau les plus importants d’Europe. Et c’est lui qui a justifié la fondation de Kiev comme port de commerce, au 9ème siècle. Donc revoir une barge de transport remonter 300 kilomètres, c’était un évènement en soi.

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Pour autant, personne n’avait prévu l’emballement médiatique qui a accompagné le voyage inaugural, à la fin juillet. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, économistes, agriculteurs, politiques, se sont tous enthousiasmés, au point de suivre la progression de la péniche au jour le jour. Même le Premier ministre Volodymyr Hroissman en a fait un objet de fierté nationale. Les internautes ont suivi l’aventure, et non sans ironie: une caricature d’Al Pacino, dans le rôle de Scarface, le montre en pleine overdose non pas de cocaïne, mais de pastèques! Une manière aussi de souligner le trop plein de cet emballement médiatique.

Sébastien, pourquoi des pastèques? 

La pastèque, c’est une des spécialités de la région de Kherson, dans le sud de l’Ukraine. Chaque été, elles inondent les marchés de tout le pays. Comme beaucoup d’Européens, les Ukrainiens en sont friands. Mais les agriculteurs du sud de l’Ukraine ont beaucoup de soucis pour les distribuer: le transport routier coûte de plus en plus cher, et les routes sont notoirement mauvaises. Plus de 10% des pastèques sont détruites dans le transport. Et beaucoup d’agriculteurs n’essaient même pas: Près d’un tiers des pastèques d’Ukraine pourrissent dans des stocks.

L’idée d’un transport en péniche a été rendue possible par un projet de USAID, l’agence américaine pour le développement, qui a financé et coordonné des petits agriculteurs locaux. Ils auraient économisé 40% par rapport aux autres années grâce à ce mode de transport.

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Est-ce une entreprise qui peut se développer dans le temps? 

Ca a l’air tout à fait possible. La société de péniches prévoit une cinquantaine de voyages cette saison. On parle déjà d’étendre l’offre de transport à d’autres produits agricoles. Le gouvernement à Kiev semble en faire aussi une priorité, en annonçant qu’un transport fluvial plus intense permettrait des économies de 27 millions d’euros par an, en réparations de route. Les Ukrainiens tiquent naturellement à cette annonce, car beaucoup de routes sont de toutes les manières dans un état déplorable.

Mais, au-delà de l’emballement médiatique, la revitalisation du fleuve Dnipro n’est pas une évidence, tant elle nécessite des actions coordonnées de l’Etat, des collectivités locales, des autorités fluviales, et des entreprises privées. L’hiver arrivera bientôt, et bloquera toute tentative d’utiliser le fleuve. Si on en reparle sérieusement, ce sera alors l’an prochain, au dégel.

RFI: Incertitudes sur l’origine ukrainienne des missiles nord-coréens

Papier diffusé dans les journaux de RFI, le 14/08/2017

La rapidité avec laquelle les Nord-Coréens ont développé des missiles intercontinentaux pouvant atteindre la côte ouest des Etats-Unis a surpris la communauté internationale. Selon une enquête du New York Times, ce succès s’expliquerait par l’achat des propulseurs de missiles au marché noir. Ceux-ci proviendraient d’une usine d’armement du centre de l’Ukraine. La provenance n’est pas établie avec certitude. Mais L’affaire pourrait tendre des relations déjà difficiles entre Kiev et Washington. 

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Missile « Zenith » – Youjmash

 

A l’époque soviétique, l’usine Youjmash, dans la ville industrielle de Dnipropetrovsk (aujourd’hui Dnipro), produisait des missiles capables de transporter jusqu’à 10 têtes nucléaires sur de longues distances. Les moteurs de ces missiles, un certain nombre d’experts et d’analystes les ont reconnu sur les projectiles testés par le régime nord-coréen cet été. Une enquête du New York Times explique que l’usine Youjmash traverse une grave crise depuis des années, et que certaines de ses productions seraient susceptibles de se retrouver sur le marché noir, en particulier dans le contexte de guerre qui fait rage depuis 2014. L’usine Youjmash dément avec indignation. Les autorités ukrainiennes, garantes du complexe militaro-industriel national, dénoncent une nouvelle manoeuvre dans la guerre d’information ukraino-russe. De fait, le New York Times n’apporte pas de preuve de la vente ou du mode de transport de ces propulseurs de missiles. Ceux-ci pourraient venir d’autres stocks, par exemple d’une usine d’armement en Russie, anciennement affiliée à Youzhmash. Les doutes et le flou persistent, mais deux choses sont sûres dans cette affaire. Elle illustre un nouvel échec de la communauté internationale à contrôler les trafics d’armes, en l’occurrence à destination de la Corée du Nord. Et du point de vue ukrainien, ce scandale pourrait compliquer les relations entre Donald Trump et son homologue Petro Porochenko. L’administration américaine s’était déjà offusquée d’une ingérence supposée des Ukrainiens dans la campagne présidentielle, en faveur d’Hillary Clinton. Et si la piste ukrainienne des missiles nord-coréens se confirmait, la Maison Blanche pourrait abandonner son projet de livrer des armes létales à l’Ukraine.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

BBC: Video on Looking for Lenin

Video report published on the BBC World Service website, on 05/07/2017

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What has become of the thousands of fallen Vladimir Lenin statues in Ukraine? Two years ago the country’s government banned images, symbols and statues connected to Ukraine’s communist past – and people there have responded with great creativity.

Some statues have been turned into public works of art, some have simply ended up in shop windows and one has even been remade into an effigy of Darth Vader.

‘Looking for Lenin’ is a book by photographer Niels Ackermann and writer Sebastien Gobert. Dan Damon asked what their project tells us about contemporary Ukraine.

(Photo: Statue of Lenin. Credit: Niels Ackermann / Lundi13 / Fuel publishing)

Libération: « Chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine »

Interview de Niels Ackermann, au nom du projet « Looking for Lenin », publié dans Libération, le 06/07/2017.

Le projet a fait l’objet de la Une de couverture du « Libé des photographes », édition dédiée aux Rencontres de la Photographie, à Arles. « Looking for Lenin » y est exposé jusqu’en septembre 2017. 

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Niels Ackermann a fait le tour du pays pour photographier les restes de statues déboulonnées au fil des révoltes. Selon lui, ces dernières sont autant un symbole de l’ex-URSS que de l’ingérence russe actuelle.

Le photographe Niels Ackermann a sillonné l’Ukraine durant trois ans avec le journaliste Sébastien Gobert (collaborateur de Libération), pour s’enquérir du sort des innombrables statues de Lénine, balayées par la révolte contre le régime de Ianoukovitch (2010-2014) puis par les lois de «désoviétisation» de mai 2015. Un voyage-inventaire présenté dans Looking for Lenin (éd. Noir sur Blanc) qui leur a permis de raconter autrement l’histoire récente de l’Ukraine, les rapports de force, les déceptions et les nostalgies (lire aussi pages 34-35).

Que représente Lénine dans le paysage mental des Ukrainiens ?

La réponse n’est pas tranchée. Ce qui nous a fascinés, c’est que chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine. Chaque habitant de l’ex-URSS a une opinion. Les témoignages des gens que nous avons rencontrés, des politiciens, des gardiens, des grands-mères qui passaient par là, ont chacun leur vérité. Ils ne parlent pas forcément de Lénine, mais de l’époque, de l’action des communistes, du sens d’avoir une telle statue dans sa région. Chaque témoignage contredit le précédent. Et c’est un flou qui en ressort. A la fin, on ne sait pas ce qu’il faut penser de la décommunisation, ni de Lénine.

Quel est le sens de «faire tomber un Lénine» ?

Cela a commencé bien avant 2014. Avant même la fin de l’URSS, un Lénine avait été enlevé dans l’ouest de l’Ukraine. Puis il y a eu une première vague de déboulonnages après l’indépendance. Dans les quatre-cinq années qui ont suivi, la moitié des 5 500 statues ont été enlevées. Puis plus rien, jusqu’au leninopad [«chute des Lénine», ndlr],qui a commencé le 8 décembre 2013 à Kiev. Quand la statue a été déboulonnée dans le centre de la capitale au début de la révolution, les gens se sont acharnés dessus, l’ont assaillie à coups de pied avec une férocité incroyable, on aurait dit le mur de Berlin. Ce n’était pas contre l’homme, mais contre tout ce que cette statue incarnait : le passé soviétique, la politique contemporaine de Poutine… C’était très intéressant à suivre sur Twitter. Il y a un site qui recensait les localités où les Lénine tombaient, comment la vague prenait de la vitesse. Des régions rurales, des petites villes commençaient à se débarrasser de leurs statues, tandis que les forces de police changeaient de camp. A ce moment-là, les Lénine étaient une espèce de marqueur de l’allégeance ou non de la région à l’ex-président Ianoukovitch, une marque de rébellion. Enfin, il y a eu la troisième phase, la décommunisation officielle, qui a commencé en mai 2015. Des lois ont entériné ce qui était en train de se passer, en allant au-delà des statues, en s’attaquant à tous les symboles communistes, les noms de villes et de rues, les statues d’autres leaders.

Y a-t-il eu un effet inverse, de protection des Lénine, plus on allait vers l’Est ?

Sur une carte des Lénine d’Ukraine que l’on trouve sur Google, il n’y en a presque plus en zone sous contrôle de Kiev, mais le Donbass occupé ou la Crimée en sont recouverts. Quelqu’un avait cherché à faire sauter la statue au centre de Donetsk, mais là-bas, cela équivaut à un acte terroriste. Pour moi, l’un des témoignages les plus touchants de ce projet, qui justifiait notre approche, est celui d’un jeune à Kharkiv, qui raconte être «devenu un homme ce soir-là, en faisant tomber Lénine».Mais il explique que l’enjeu n’était pas Lénine ou le communisme. Dans les villes de l’Est, les séparatistes se réunissaient au pied de la statue. La faire tomber, c’était pour les habitants de Kharkiv une question de guerre ou de paix. Comme si on arrachait les racines du mal en détruisant le lieu de rencontre. Ces statues ont fini par jouer partout des rôles qui allaient au-delà de leur symbolique initiale. Finalement, plus que l’héritage communiste, Lénine représente l’ingérence russe… Après Maidan, quand elles sont détournées, peintes aux couleurs de l’Ukraine ou recouvertes de graffitis anti-Poutine, les statues de Lénine deviennent quasiment des statues de Poutine. Au moment de la révolution, les nationalistes sont heureux de se débarrasser d’un symbole qui n’a plus de sens. A partir de 2014, Lénine devient l’incarnation contemporaine de la politique étrangère russe.«Looking for Lenin», au cloître Saint-Trophime d’Arles. Jusqu’au 24 septembre.

Le Jeudi: La Babel ukrainienne en question

Version longue d’un article publié dans Le Jeudi, le 24.05.2017

L’Ukraine est-elle une “Babel incomprise”? Comme le professeur américain Timothy Snyder, tout visiteur étranger à Kiev est frappé par la fluidité du bilinguisme que les habitants démontrent au quotidien. Les conversations peuvent s’y articuler en russe et ukrainien en même temps, tout en empruntant à des expressions anglaises ou encore polonaises. Une macédoine linguistique, qui ferait de Kiev une ville bien plus européenne que Bruxelles, selon Timothy Snyder. Pourtant capitale officielle d’une Union de 27 Etats-nations, la cohabitation d’au moins deux langues, en l’occurrence le flamand et le français, n’y est pas perçue comme aussi consensuelle qu’à Kiev. 

Pour autant, cette Babel de l’Est n’est pas exempte de tensions. Développée comme un mouvement de fond, l’affirmation progressive de l’ukrainien comme langue d’Etat, depuis 1989, se trouve exacerbée dans le contexte de guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou depuis 2014. Un nombre croissant d’Ukrainiens associent le russe à la langue de l’agression, et aux velléités impériales de la Russie. La langue ukrainienne en devient un instrument de sécurité nationale. Les débats sont vifs, les échanges parfois tendus. Si Babel est incomprise, elle ne le serait pas uniquement par les observateurs étrangers, comme le suggère Timothy Snyder, mais bien aussi par les Ukrainiens eux-mêmes. 

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Coexistence pacifique

En Ukraine, “langue et appartenance ethnique ne coïncident pas”, relève Sophie Lambroschini dans son ouvrage “Les Ukrainiens”. “De nombreux Ukrainiens déclarent le russe comme langue de communication, et l’ukrainien comme langue maternelle, et ils ne perçoivent pas la langue comme un facteur d’identification culturelle”. L’usage d’une langue est plus conditionnée par des circonstances familiales, sociales, économiques ou éducatives, qu’ethniques ou même géographiques.

De fait, la vision simplifiée d’un ouest ukrainophone et d’un est russophone relève plus du construit politique que d’une réalité de terrain. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, l’Ukraine n’est pas traversée de frontières linguistiques claires. Au delà des deux langues principales, c’est une terre de coexistence de multiples langues, telles que le hongrois, le roumain, le bulgare ou encore le tatare. Sans oublier le “surjik”, mélange non-codifié de l’ukrainien et du russe, très usité dans les zones rurales.

L’Ukraine est ainsi bilingue, voire multilingue dans son ensemble. Mais “il y a des poches régionales unilingues”, constate Dominique Arel, président de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa, dans la revue américaine Foreign Affairs. “Or, ce sont celles-ci qui peuvent poser problème, dans la mesure où, dans ces régions, les habitants revendiquent le droit de communiquer exclusivement dans leur langue usuelle”.

Les manoeuvres politiciennes du régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch autour de la loi sur les langues minoritaires, entre 2012 et 2014, avaient clairement illustré cette problématique. L’élévation du russe, et autres, au rang de langues officielles dans des unités administratives données, ne changeait rien au multilinguisme pré-existant dans les régions. La revendication politique qui en découlait avait pourtant provoqué de sérieuses tensions. A la demande de reconnaissance d’une spécificité linguistique locale, s’opposait la logique anxieuse de l’affermissement d’une langue ukrainienne malmenée par l’histoire. Le contentieux avait été exacerbé par les débuts de la guerre d’information ukraino-russe.

Lors de l’annexion de la Crimée, le “Printemps russe”, et le conflit armé du Donbass qui l’a suivi, les droits linguistiques avaient été brandis par les opposants au régime de Kiev comme l’une des principales raisons de leur insurrection. Laurent Fabius lui-même, alors ministre français des affaires étrangères, s’était montré inquiet que “l’on interdise aux Ukrainiens de l’est de parler russe”. La possibilité d’une telle prohibition n’avait pourtant jamais été évoquée par les autorités de Kiev. Les confusions, entretenues par la machine de propagande russe, prouvent bien la sensibilité du débat linguistique en Ukraine. Comme le remarque Sophie Lambroschini, “la guerre des langues est créée de toutes pièces”. Les polémiques, et les tensions qui en découlent, n’en sont pas moins réelles.

De l’esprit des lois

En 2017, la question s’est déplacée de la rue et des champs de bataille à la Verkhovna Rada (Parlement). Trois projets de lois, n°5670, n°5556 et n°5669, y ont été déposés en janvier. A divers degrés, tous ont pour objectif “l’ukrainisation” de la vie publique, au-delà des aspects institutionnels et administratifs imposés par le statut de la langue d’Etat. A travers des systèmes de doublage ou de traduction simultanée, le recours à la langue ukrainienne deviendrait quasi-exclusif dans les médias, dans les cinémas et théâtres, dans les conférences et évènements publics. Des propositions conformes “aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens”, selon la députée Iryna Podolyak du parti “Samopomitch – Auto-Aide” co-auteure du projet n°5670.

Bien que l’élue rejette toute tentative “d’instrumentalisation politique”, la controverse fait rage. “La plupart des parlementaires à l’origine de ces propositions viennent de l’ouest de l’Ukraine”, s’est enflammée Valeria Ivashkina, éditorialiste pour www.strana.ua, sur son profil Facebook. Elle a ainsi réactivé l’argument stéréotypé d’une division est-ouest du pays. Une critique confortée par les médias russes, comme Russia Today, REN TV, ou Khakasiya Inform, qui ont dénoncé la tentative de la Verkhovna Rada de “faire de l’ukrainien l’unique langue du pays”.

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Capture d’écran du Facebook de Valeria Ivashkina

Iryna Podolyak assure au contraire que son projet a des visées positives, et doit “permettre un développement harmonieux de la langue ukrainienne”. La députée ne nie pas la difficulté du contexte de guerre, mais juge les Ukrainiens “suffisamment intelligents” pour ne pas succomber à des manipulations politiciennes. En 26 d’indépendance, conclut-elle, il n’y a jamais eu de ‘bon’ moment pour consolider la place de la langue d’Etat. “Alors pourquoi pas maintenant?”

Le “Sovok” 

Il n’empêche. Même chez les partisans de l’affermissement de l’ukrainien comme langue d’Etat, les propositions de loi ne font pas l’unanimité. Elles sont “patriotiques, mais discutables”, estime Halyna Coynash. L’experte du groupe des Droits de l’Homme de Kharkiv pointe du doigt les idées proposées de “patrouille linguistique” ou de lourdes amendes, comme des mesures coercitives qui pourraient s’avérer contre-productives. Une peur partagée, en janvier, par la députée Viktoria Syoumar, du parti “Narodniy Front – Front Populaire”. “Je ne peux pas imaginer qu’un inspecteur de la langue colle une amende à une institutrice parce qu’elle s’adresse à l’un de ses élèves en russe. Pourtant, c’est ce que l’un des projets de loi envisage”, déplore-t-elle.

Pour le philosophe Oleskiy Panich, les textes déposés au Parlement dénotent un problème structurel. Tout en s’affichant comme des Européens modernes et résolument anti-soviétiques, les parlementaires “semblent convaincus que l’Etat doit être partout, et tout réguler”, analyse-t-il. La preuve, selon Oleksiy Panich, de la persistance du “Sovok”. Ce mot russe signifie littéralement “pelle à poussière”. Par l’assonance avec “sov-iétique”, le “Sovok” désigne tous les anachronismes et blocages politiques, sociaux ou encore psychologiques, hérités du passé soviétique.

“C’est de la poudre aux yeux”, tranche avec cynisme le poète Serhiy Jadan. “A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique…”

Laisser le temps au temps

“On ne peut pas forcer les gens à aimer une langue”, assène encore Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des Initiatives Démocratiques. Elle remarque que l’ukrainien s’est officialisé depuis l’indépendance du pays, notamment dans les écoles et les administrations. Dans le même temps, la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien dans l’environnement familial est en relative augmentation, de 37% en 1992 à 42% en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51% en 1996 à 33% en 2016.

Assurément, la guerre hybride entamée en 2014 a contribué à ces évolutions. “J’ai grandi comme une parfaite russophone, jusqu’au moment où j’ai vu les chars russes débouler sur mon pays”, racontait, en 2015, Natasha Lobach, jeune architecte de Zaporijia, grande ville industrielle du centre-est. “A ce moment là, j’ai décidé de ne plus utiliser le russe en public…” Un récent sondage sur la “Désunion soviétique”, publié par “The Financial Times”, montre la langue russe en recul constant, non seulement en Ukraine, mais à travers la plupart des républiques post-soviétiques. Et ce, à une époque où le Kremlin cherche à accentuer sa politique d’influence sur son “étranger proche”.

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Agent d’influence? 

Dans ce contexte, beaucoup voient dans le russe “un instrument de la guerre hybride contre l’Ukraine”, comme l’affirme Pavlo Jerbivskiy, chef de l’administration militaro-civile de la région de Donetsk”. “Encourager le développement de l’ukrainien est une garantie de notre sécurité nationale”. Siégeant à Kramatorsk, une ville brièvement contrôlée par les séparatistes pro-russes en 2014, lui perçoit notamment le risque de l’influence médiatique et culturelle comme une sorte de “soft power” tournant la tête de ses administrés vers Moscou, plutôt que vers Kiev.

Pavlo Jerbivskiy impose l’usage de l’ukrainien parmi ses employés, dont beaucoup sont originellement russophones. Il y voit un encouragement du sentiment de loyauté à l’Etat. Et de citer le professeur autrichien Michael Mozer: “tant que l’Ukraine se considère comme un pays où il n’y a pas besoin de connaître la langue nationale, alors ce n’est qu’une autre Russie”.

L’humanitaire Brian Mylakovsky tempère une telle déclaration, en supposant que le lien intime entre langue et appartenance nationale est à relativiser dans le contexte ukrainien. “De nombreux combattants et médias s’expriment en faveur de la cause ukrainienne en langue russe”, constate-t-il. A l’inverse, sous-entendre que la loyauté d’un individu passerait avant tout par la langue “est un argument qui épouse parfaitement la ligne du Kremlin de “Rouskiy Mir – Monde Russe”. Selon cette idée, Moscou devrait chapeauter un vaste espace géopolitique uni par le modèle économique, la religion, ou encore la langue russe. Un concept qui légitime le rôle du Kremlin de “protecteur” des russophones à travers le monde. Selon Brian Milakovsky, il “serait temps de comprendre que l’Ukraine contemporaine dépasse largement son coeur ukrainophone”.

Dans la même logique, le politologue Konstantyn Bondarenko s’inquiète de l’impact des projets de loi d’ukrainisation sur les populations russophones qui avaient soutenu la Révolution de 2014 et l’effort de guerre ukrainien. De fait, comment anticiper la réaction d’un soldat russophone mobilisé sur le front du Donbass qui, interviewé à la télévision, se verrait doublé en ukrainien?

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La langue russe à la langue ukrainienne: « Petite fille, pousse-toi; tu me gènes! 

Quotas de compensation

Victimes de multiples controverses, de même que des rivalités politiciennes entre leurs auteurs, les trois projets de loi sont pour l’heure retenus dans les salles des comités parlementaires. A titre de compensation, une loi sur les quotas linguistiques à la télévision et à la radio (n°5313) a été adoptée en seconde lecture, le 23 mai. Les chaînes nationales auront l’obligation de diffuser 75% de leurs programmes en ukrainien. Ce sera 50% au moins pour les chaînes régionales.

“La faible utilisation de l’ukrainien à l’écran est affligeante”, a commenté le Président Petro Porochenko. Il a poussé pour cette loi en personne, encouragé par les “résultats impressionnants” produits par une loi similaire, qui visait spécifiquement les chaînes de radio. En filigrane, l’idée que les quotas linguistiques soutiendront le développement d’une offre radiophonique et télévisuelle originale. “Il est important de faire du mot ‘ukrainien’ un synonyme de ‘qualité’”, assène le chanteur populaire Oleh Skrypka, très virulent vis-à-vis de la prépondérance de la production culturelle russe.

Beaucoup dénoncent pourtant un manque de politique publique cohérente et financièrement viable, par exemple pour la production cinématographique. Le développement de films ukrainophones pourrait se retrouver handicapé vis-à-vis de riches producteurs russophones, avertit l’experte Halyna Coynash. Sans oublier la subtile différence entre un cinéma ukrainophone, et un cinéma ukrainien. Des productions ukrainiennes en langue russe pourraient tout aussi bien aider à la promotion culturelle du pays, en touchant un plus large public.

Le rapport à “l’autre”

Au-delà de la rivalité entre l’ukrainien et le russe, il est à noter que la loi n°5313 est critiquée par les Tatars de Crimée. Depuis l’annexion de la péninsule, ils s’inquiètent pour leur survie en tant que communauté nationale. Le Mejlis, leur conseil représentatif, est interdit en Crimée russe depuis 2016. L’usage de la langue tatare y est sérieusement restreint. C’est depuis Kiev que la chaîne de télévision ATR entretient un espace médiatique en langue tatare.

Alors que l’Ukraine affirme régulièrement sa détermination à protéger les Tatars de Crimée, considérés comme l’une des minorités nationales du pays, les quotas linguistiques d’ukrainien sont mal reçus. Refat Tchoubarov, député et président du Mejlis en exil, avait ainsi exhorté la Verkhovna Rada à modifier la loi avant le vote en seconde lecture, afin de “permettre aussi le développement de la langue tatare”. Il n’a visiblement pas été éntendu.

Ce cas particulier de la langue tatare illustre une anxiété inhérente aux critiques d’une ukrainisation de l’espace publique. C’est-à-dire un risque de fermeture vis-à-vis d’une certaine conception de “l’autre”. En dernier ressort, Iryna Podolyak se retranche derrière une comparaison normative: un certain nombre de langues sont reconnues comme langues officielles dans les pays européens. Elles sont protégées comme telles par la loi. Ces pratiques ne sont pas critiquées en Occident. Pourquoi le seraient-elles en Ukraine?

Il convient néanmoins de noter que les dispositions de ces Etats-nations ont toutes, à divers degrés, entraîné et consolidé des homogénéisations de sociétés auparavant marquées par une forte diversité linguistique. Iryna Podolyak assure du respect des droits de l’homme comme l’une de ses priorités fondamentales, y compris le droit de s’exprimer dans la langue de son choix. Mais il apparaît évident que les projets d’ukrainisation de l’espace public sonneront le glas, tôt ou tard, de la Babel ukrainienne.

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Logiques de rupture

A plus courte échéance, c’est bien une logique de rupture ciblée qui est à l’oeuvre. Comme beaucoup d’autres, le poète Serhiy Jadan craint ainsi que les propositions d’ukrainisation de la vie publique ne soient pas tellement “en faveur de l’ukrainien qu’en opposition à la langue russe”. La journaliste Ekaterina Sergatskova, ancienne citoyenne russe, naturalisée ukrainienne en 2015, va même plus loin dans son constat: “beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”.

Un rejet qui se justifie par la guerre hybride initiée par la Russie en 2014, voire auparavant. Entre l’annexion de la Crimée et le conflit meurtrier du Donbass, les actes de déchirure se multiplient. Il n’y a ainsi plus de liaison aérienne directe entre l’Ukraine et la Russie. Un embargo commercial a été décrété début 2016. En mars 2017, l’activisme de militants nationalistes a poussé le gouvernement à interdire les banques russes en Ukraine. Dans le même temps, la participante russe Ioulia Samoilova au concours de l’Eurovision a été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien après avoir s’être produite en concert en Crimée annexée. Même l’acteur américain Steven Seagal, est persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine. Kiev le considère donc comme une “menace à la sécurité nationale”.

Contrôler l’incontrôlable

La sphère médiatique est affectée au premier plan par ces logiques de rupture. Toutes les chaînes russes de télévision, considérées comme des instruments de propagande du Kremlin, ont cessé d’être retransmises en Ukraine. Y compris, depuis février 2017, la chaîne d’opposition “Dojd”. Celle-ci avait utilisé une carte de la Russie incluant la Crimée. Une décision pourtant décriée comme “absurde et illogique” par Tatiana Cooper, directrice du bureau ukrainien de Human Rights Watch. “Dojd est la dernière chaîne indépendante et qui remet en cause la politique du Kremlin”, déplore-t-elle.

Plus généralement, des médias ukrainiens qualifiés de pro-russes, et majoritairement russophones, ont perdu leurs licences. Le cas de “Radio Vesti” a ainsi fait couler beaucoup d’encre, de même que les pressions sur le groupe “Inter”. Justifiées par la lutte contre la désinformation et l’influence russe, ces initiatives sont aussi décriées comme des sortes de règlements de compte entre oligarques.

Dans le cadre d’une nouvelle doctrine de sécurité de l’information signée par Petro Porochenko, le gouvernement a interdit, le 16 mai, les populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”. Le moteur de recherche “Yandex”, ou encore le service de messagerie “mail.ru » ont subi le même sort. Ces réseaux sont contrôlés par des proches de Vladimir Poutine et représenteraient un risque d’infiltration par les services secrets russes (FSB), et de manipulation de l’information.

Le décret a déclenché des vagues de protestation, et soulevé des inquiétudes sur l’état de la liberté d’expression en Ukraine. C’est un “aveuglement” des autorités ukrainiennes, pour l’artiste odéssite Oleksandr Roytbud. Celles-ci seraient déterminées à vouloir “interdire ce qu’il est impossible d’interdire”, à savoir les liens culturels et linguistiques entre Russes et Ukrainiens. “L’agression de Poutine nous a rendu plus forts, plus libres”, lance-t-il. “Nous avons le potentiel de devenir un chantre de la culture russe libre”. Plus que contrer l’influence russe, l’artiste souhaiterait voir l’Ukraine post-révolutionnaire devenir un agent d’influence en Russie-même.

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L’alphabet ukrainien

Le risque de la haine

Au-delà des simples questions linguistiques et culturelles, le débat sur la langue d’Etat serait avant tout un symptôme de l’indécision de la société ukrainienne dans le choix de leur régime politique. Après des décennies de “dictature du gouvernement oligarchique”, le philosophe Serhiy Dyatsiouk estime que les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance aux dérives de leurs dirigeants. En revanche, la société ukrainienne n’aurait pas développé un contre-modèle viable. Elle se retrouve désarmée face aux sirènes du nationalisme.

De fait, dans le contexte de guerre, les mouvements nationalistes se trouvent crédibilisés, et populaires, constate Serhiy Dyatsiouk. Face à ce phénomène, les Ukrainiens ne sauraient pas encore réagir “aux orientations dictatoriales du nationalisme ukrainien”. Les appels à un ordre moral nouveau, à une pureté retrouvée de la nation, et à une lutte féroce contre ses ennemis, oligarchiques ou russes, trouvent un écho certain dans une société soumise à rude épreuve depuis des années.

Dans ce contexte, le débat sur la langue reviendrait, selon Serhiy Dyatsiouk, à valider ou à refuser la charge émotionnelle négative promue par les nationalistes. En l’occurrence, ceux-ci brandissent des idées de “revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones”, analyse le philosophe. Loin des projections positives et harmonieuses d’Iryna Podolyak, la controverse linguistique est ponctuée d’invectives et de manifestations haineuses. “Exclure et isoler les russophones veut dire les humilier, les intimider, et leur mettre sous pression”, estime Serhiy Dyatsiouk. “Ce serait en quelque sorte reproduire la politique impériale que la Russie a imposée à la langue ukrainienne pendant des siècles”.

Des risques qui sont illustrés par de récentes controverses. Mi-avril, le chanteur Oleh Skrypka attribuait ainsi aux personnes qui “n’arrivent pas à apprendre l’ukrainien un QI inférieur, qui peut être classé comme de la ‘débilité’” Et d’appeler à les “isoler du reste de la société”, et à “leur construire un ghetto”. Oleh Skrypka s’est par la suite excusé de cette remarque intempestive. Le 23 mai, le nationaliste Mykhaylo Kovalchuk a mené un groupe des militants contre un restaurant libanais dans le centre de Kiev. Il s’y était offusqué, entre autres choses, que les serveurs ne s’adressent pas à lui en ukrainien. Employés du secteur privé de la restauration, ils n’y sont pourtant pas obligés par la loi. Mykhaylo Kovalchuk, lui, ne s’est pas excusé. Ces deux cas, et les réactions outragées qu’ils ont provoqué, alarment sur les risques de dérapage du débat linguistique au niveau national.

Alors que la guerre du Donbass entre dans sa quatrième année, une lecture patriotique, voire nationaliste, de la Révolution du Maïdan se trouve légitimée.  Une lecture qui “ne correspond pas forcément à ce qui était ressenti par les manifestants au moment des événements”, rappelle Anna Colin Lebedev, maître de conférences à Paris Nanterre, sur son profil Facebook. “Le Maïdan ne se vivait pas comme une mobilisation de la nation ukrainienne contre la Russie, ou contre les Russes, ou contre la langue russe. C’est déjà une autre histoire du Maïdan que l’Ukraine raconte aujourd’hui, une histoire de guerre, de combattants et de patriotes”. Des glissements interprétatifs pernicieux, qui pourraient brouiller encore plus les grilles de lecture de la “Babel ukrainienne”.

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RFI: L’Ukraine adopte une loi de quotas linguistiques dans les médias

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 24/05/2017

L’Ukraine poursuit ses efforts d’ukrainisation de l’espace public. Le Parlement a adopté, le 23 mai, une loi obligeant chaînes de TV et radios à respecter des quotas linguistiques. 75% des programmes devront être en ukrainien. Le vote fait suite à l’interdiction, la semaine dernière de plusieurs réseaux sociaux et ressources internet russes. Les deux mesures ne sont pas associées, mais elles s’inscrivent dans un ressenti de l’opinion publique d’une politique dirigée contre la langue russe. 

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L’ukrainien est la langue d’Etat, et il doit dépasser progressivement le simple cadre administratif et institutionnel. C’est en substance l’objectif de cette loi sur les quotas linguistiques dans les médias. 75% des programmes sur les chaînes de télévision et radios nationales devront être en ukrainien; et 50% dans les médias régionaux. Le Président Petro Porochenko a personnellement soutenu cette loi, afin de favoriser un développement de la langue ukrainienne. Reste que le respect des quotas ne va pas de soi. Les débats télévisés ont lieu régulièrement en russe et en ukrainien en même temps: comment comptabiliser? Dans ce pays bilingue, la question linguistique est régulièrement utilisée, voire instrumentalisée par les partis politiques, en particulier dans le contexte de la guerre hybride que se livrent l’Ukraine et la Russie. Les communautés russophones s’indigne d’une ukrainisation qu’elles perçoivent souvent comme une politique de dé-russification. Si cette politique d’ukrainisation vise à unifier le pays autour de la langue d’Etat, le ressentiment d’une partie de la population pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur la cohésion de la société ukrainienne.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI