Libération: Kiev, prends-en de l’Ukraine

Reportage découverte, publié dans Libération, le 14/10/2016

Avec de superbes photos de Rafael Yagobzadeh.

Balade dans la capitale en mutation, qui brasse diversité et contradictions loin des révolutions qu’elle a connues. La jeunesse s’y invente un futur entre guerre et paix, clubs et plages.

 

Et si Kiev, c’était plus que Maidan ? La place de l’Indépendance, balayée par les caméras du monde entier pendant la révolution de 2014, se voulait le centre de la capitale ukrainienne. Elle n’est en fait qu’un espace de passage et, parfois, de rassemblement. Au-delà, c’est une ville millénaire, de plus de 3 millions d’habitants, qui s’agite et se transforme au jour le jour. La métropole brasse les énergies vives du pays, sa diversité et ses contradictions. Les idées fusent, les projets sont incessants. Beaucoup en deviennent d’ailleurs interminables, laissant dans le paysage des ponts inachevés et des immeubles décharnés. La jeunesse, elle, s’approprie ses espaces et s’y invente un futur ; entre guerre et paix, entre clubs et plages.

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Le Closer jusqu’au bout de la nuit

Avec les premières lueurs de l’aube, la pénombre se dissipe progressivement dans la cour du Closer. Toute la nuit, les danseurs ont évolué en transe au son des improvisations techno du DJ, dans une obscurité transpercée par les seuls faisceaux lasers. Plusieurs dizaines se déhanchent encore. Ils se sourient, en découvrant leurs visages à la lumière du petit jour. «Ici, c’est la liberté, lance Ihor, en tirant avidement sur une dernière cigarette. Le Closer, c’est un espace hors de tout, où l’on peut tous se retrouver, danser, et oublier la ville.» «Nous voulions un endroit à nous, pour notre famille alternative. Nous avons aménagé rapidement cette ancienne usine et lancé le Closer en 2013», se rappelle Timour Bacha, jeune manager du club. Depuis, d’autres plateformes d’electro et techno se sont certes développées, mais le pionnier est consacré comme une institution unique. Il fait déjà grand jour quand les fêtards s’esquivent par petits groupes. La plupart rentrent à pied. «Ici, il faut profiter au maximum des beaux jours,plaisante Ihor en marchant lourdement. Parce que l’hiver, c’est les températures glaciales et les trottoirs-patinoires…»

Les plages du Dnipro en toute saison

Pas étonnant donc qu’en été et au début de l’automne, les plages de Kiev soient bondées. Pas des substituts de plage comme à Paris. Des vraies plages de sable fin sur les berges des îles qui rythment le majestueux Dnipro. C’est ce fleuve qui a donné naissance à la ville, au IXe siècle. D’abord comme port de commerce, puis comme capitale de la Rous’ de Kiev, une principauté slave orientale qui fut un temps l’un des plus grands empires d’Europe. Il reste aujourd’hui peu de traces de cette époque. La ville actuelle est bien plus un produit du XXe siècle, entre les élégants bâtiments tsaristes, les projets soviétiques grandioses et l’urbanisme sauvage de la période d’indépendance de l’Ukraine.

Un des havres de paix, coupée de la circulation chaotique qui paralyse la ville chaque jour, est l’île Trukhaniv. Pour y accéder, un pont piétonnier enjambe le Dnipro – les amateurs de sueurs froides peuvent s’y essayer au saut à l’élastique avant d’aller se dorer la pilule sur la plage ou de rejoindre les dizaines de baigneurs dans l’eau du fleuve. La méfiance devrait pourtant être de mise : ni l’Ukraine ni la Biélorussie, où le Dnipro prend sa source, ne sont réputées pour leur respect de l’environnement, et la zone interdite de Tchernobyl n’est jamais qu’à 80 kilomètres en amont… «Aucun problème, s’amuse Ivan, le ventre rond fièrement exhibé au soleil alors qu’il se trempe les pieds. Je me baigne ici depuis quarante ans, je n’ai jamais eu aucune maladie. D’ailleurs, vous devriez revenir en hiver pour une baignade vraiment fortifiante !» Ivan est de toute évidence un «morse», un de ces autochtones qui plongent dans l’eau glacée chaque hiver. Pour les Slaves de l’Est, la «saison» commence le 19 janvier, à la fête orthodoxe du «baptême des eaux». «On s’immerge une fois au nom du Père, une seconde au nom du Fils, et une troisième au nom du Saint-Esprit, et hop ! Retour sur la plage pour un petit cognac.»

Autoroute et pigeons post-révolutionnaires

A la sortie du pont piétonnier, on trouve de la bière bon marché, du poisson séché et les fameux semechki, ces graines de tournesol que les Ukrainiens peuvent picorer sans fin. Il y a aussi cette myriade de petits bars à l’atmosphère détendue et décomplexée qui pullulent depuis peu dans toute la ville, empruntant beaucoup à la mode berlinoise. Toutefois, les raisons de traîner ses guêtres dans le centre sont devenues limitées et l’avenue principale, Khreschatyk, est surtout une autoroute urbaine, bruyante, bordée de magasins de luxe. Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance, a certes été le haut lieu des révolutions de 2004 et 2014, mais les émotions qu’elles avaient engendrées ne sont qu’un souvenir, et les espoirs de réformes et de lutte anticorruption, des sources de frustration. Aujourd’hui, les chalands étalent leur camelote sur des échoppes de fortune et des hommes au visage brûlé par le soleil essaient de convaincre les passants de prendre une photo avec leur pigeon ou leurs peluches géantes.

Peintures murales et bar je-m’en-foutiste

En contrebas de la colline de la «ville haute», le quartier du Podil offre des visages plus attrayants de la nouvelle Kiev, comme quelques-unes de ces peintures murales géantes qui tapissent de nombreux murs de la capitale. Ici, un cosaque géant qui combat un serpent dans le cosmos ; là, un homme perdu dans un labyrinthe tant et si bien qu’il en devient un labyrinthe lui-même. Une tendance récente qui inclut de nombreux artistes internationaux et qui recouvre les mornes façades post-soviétiques de nouvelles couleurs, au diapason d’une population en pleine mutation. Les initiatives de quartier se multiplient et opposent des résistances farouches aux promoteurs immobiliers qui ont toujours leurs oreilles à la municipalité.

Corruption et conflits d’intérêts sont des sujets qui reviennent souvent, entre deux gorgées de bière et une bouffée de cigarette, au Barbakan. Ce bar est l’un des derniers endroits à Kiev où il est encore possible de fumer à l’intérieur, dans une atmosphère de je-m’en-foutisme absolu. Seul le barman veille attentivement à ses bouteilles. Pas de règles ? Et pourtant, le Barbakan est dédié aux nationalistes ukrainiens et à la lutte contre ses ennemis. Mais ici, pas d’ambiance de cellule de complot. Combattants du front de l’Est, hipsters, artistes, étrangers, écrivains libéraux et nationalistes conservateurs, tous s’immergent dans une ivresse sans fond. Avant de repartir dans les rues d’une ville qui se cherche sans cesse.

RFI: Kiev veut gommer son passé soviétique

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 10/10/2016

Comment enlever les signes du passé communiste, et de la sujétion à l’ex URSS alors que les relations avec le voisin russe n’ont jamais été aussi distantes. C’est à ce dilemme qu’est confronté l’Ukraine. Au cœur de ce débat, une statue, haute d’une centaine de mètre, la mère patrie qui trône au cœur de la capitale Kiev. Difficile à déboulonner, quasi impossible à décommuniser aussi, selon la terminologie employée sur place.

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On ne peut pas la manquer. Sur une colline dominant le fleuve Dnipro, la Mère Patrie veille sur la capitale ukrainienne, du haut de ses 62 mètres de métal argenté, qui reluisent au soleil. Elle est montée sur un énorme piédestal, et l’ensemble du complexe fait 102 mètres de haut.

La mère patrie, c’est une figure féminine aux traits très masculins; un emblème du monumentalisme soviétique. Les bras levés au ciel, elle porte un glaive dans une main, et dans l’autre, un bouclier. Et sur celui-ci, le blason de l’Union Soviétique, avec marteau et faucille.

La décommunisation bat son plein en Ukraine depuis 2014, mais les symboles restent. C’est plutôt gênant. De nombreuses voix se sont élevées pour que les symboles soviétiques ne dominent plus la capitale.

Volodymyr Vyatrovitch est le directeur de l’Institut national de la mémoire, le principal instigateur de la décommunisation.

Volodymyr Vyatrovich: Le monument est un exemple de l’architecture soviétique: il doit rester en place, on ne parle plus de le démonter. Mais selon la loi sur la décommunisation, les emblèmes soviétiques, le marteau et la faucille, qui se trouvent sur le bouclier, doivent être démontés. 

 

C’est plus facile à dire qu’à faire. Le glaive pèse 9 tonnes, et le bouclier 13 tonnes. Volodymyr Symperovitch est l’un des historiens du musée de la seconde guerre mondiale, qui se trouve  sous le monument.

Volodymyr Symperovitch: Certains voulaient démonter le bouclier. Mais cela déséquilibrerait tout l’édifice, donc ce n’est pas possible. Le recouvrir par autre chose, comme un texte ou une image multimédia, ça serait une autre option. Décommuniser la Mère Patrie, ce sera fait, mais ce n’est pas facile. 

Mais au-delà de l’aspect technique, se pose la question de la pertinence d’une décommunisation d’un tel monument.

Myroslava Hartmond: C’est l’une des statues les plus hautes du monde. Son monumentalisme est pensé pour honorer la victoire soviétique durant la seconde guerre mondiale, mais aussi pour renforcer la place de Kiev comme ville soviétique. 

Myroslava Hartmond est une chercheuse et critique d’art, à Kiev. Pour elle, il est impossible d’effacer l’héritage soviétique de cette statue.

Myroslava Hartmond: Décommuniser la statue, cela relève presque de l’absurde. La ville y perdrait un élément de son esthétique et de son héritage culturel. Je pense qu’il faut protéger le monument d’initiatives aventureuses. 

Il faut dire que, malgré sa physionomie toute soviétique, la statue fait le ravissement des touristes depuis des années. Et elle ne dérange guère les Kiéviens.

Pour une raison inconnue, elle regarde vers l’est. Elle n’observe donc pas l’horizon d’où les Nazis étaient venus en 1941. Mais c’est le front est qu’elle scrute, vers la Russie, aujourd’hui considéré comme un Etat agresseur. Un nouveau symbole qui parle aux Ukrainiens.

En fait, ce qui semble le plus pressant, c’est de décommuniser et moderniser le musée de la seconde guerre mondiale, en-dessous du monument.

Dans une atmosphère assez datée, le cheminement à travers les galeries est toujours calqué sur le narratif soviétique, de l’oppression nazie à la résistance du peuple, des souffrances imposées aux Soviétiques à la victorieuse prise du Reichstag à Berlin.

Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’institut de la mémoire.

Volodymyr Vyatrovitch: Ce musée s’appelait auparavant le musée de la Grande Guerre Patriotique, selon l’appellation soviétique. Il y avait des musées similaires dans beaucoup de villes, car les mythes de la Grande Guerre Patriotique constituaient l’un des principaux instruments de pouvoir des autorités soviétiques. La mission de ces musées, c’était d’affirmer que le bien, c’était l’URSS, et le mal, c’étaient les Nazis, sans faire de nuances. Et ce sont des fabulations qui ont survécu à la chute de l’URSS, en particulier en Russie aujourd’hui. L’Ukraine commence à se différencier de ce narratif.

Le changement de narratif, c’est le principal enjeu de la décommunisation en Ukraine, afin de d’adhérer, comme le souhaite le Président Petro Porochenko, à un “discours historique commun aux Européens”. L’objectif semble à la fois ambitieux. Mais en même temps, il est plus simple que décommuniser une ville qui, de la statue de la mère patrie au réseau de métro, des facades des bâtiments aux couloirs des administrations, aura bien du mal à cacher son héritage soviétique.

Ecouter le reportage ici

RFI: A Kiev, “Une Démocratie de l’Aire de Jeu”

Reportage diffusé dans l’émission « Vous m’en direz des Nouvelles », sur RFI, le 30/06/2016. (Début du reportage à 42’30)

Qui sont les Ukrainiens? Ce peuple d’Europe de l’est, des anciens Soviétiques, qui ont fasciné le monde avec leur Révolution en 2013-14, et la guerre qui s’est ensuivie. Les Ukrainiens intriguent; les Ukrainiens inquiètent, mais qui sont-ils? Habitant à Kiev, un photographe français a choisi de montrer leur vrai visage, tel qu’il le voit au quotidien. Et pour les présenter, il a choisi les aires de jeu de Kiev. Des endroits chargés d’une dimension émotionnelle et ludique, sur lesquels les individus affichent leurs personnalités. Son travail sur les aires de jeu, les Maïdantchik en ukrainien, fait beaucoup de bruit en Ukraine. Sébastien Gobert nous le présente. 

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Ils sont là, au milieu de toboggans, de balançoires et de tourniquets. Des jeunes sportifs et des femmes âgées, des vétérans de la Seconde Guerre Mondiale et des militants de la Révolution du Maïdan, des mères de famille et  des adolescents. Ils sont tous différents. Mais dans l’objectif de Francis Mazuet, ce sont avant des Ukrainiens, tous sur un pied d’égalité, debout sur des aires de jeu.

Francis Mazuet: Mon projet s’appelle “Maïdantchik, une démocratie de l’aire de jeu”

Francis Mazuet est enseignant à Kiev depuis 2007. Il a été très vite fasciné par les “maïdantchik”, les aires de jeu, en ukrainien, pour beaucoup datant encore de l’époque soviétique.

Francis Mazuet: ça, c’est quelque chose qui est lié au pays. C’est-à-dire que j’ai vraiment trouvé une esthétique particulière, un charme particulier à ces terrains de jeu. Il y a une fantaisie, une diversité extraordinaire dans ces terrains de jeu. Donc je demande à des personnes de se tenir au centre de cette aire de jeu, et droites, si possible, tout en laissant une certaine latitude. Et la personne doit s’intégrer à ce lieu tout en marquant une distance avec ce lieu. C’est tout l’enjeu, à chaque fois, pour moi. 

En 2013, comme toute la ville de Kiev, Francis Mazuet est happé par la Révolution du Maïdan. Et là, ça lui saute aux yeux: de Maïdan aux Maïdantchik, il n’y a qu’un pas.

Francis Mazuet: C’est-à-dire que ce nom de Maïdan, peu à peu il s’installe comme un terme exotique mais qui devient peu à peu familier à des oreilles complètement étrangères à la langue ukrainienne. Et avec ce petit “Tchik” là, qui est un diminutif, “Maïdantchik”, ça prend une résonance, dans ma tête, extraordinaire.

Une fois que le tumulte de la Révolution s’apaise, Francis Mazuet reprend vite possession des Maïdantchik, en intégrant dans son projet l’idée d’une Révolution en faveur de la démocratie.

Francis Mazuet: Pour moi il est devenu de plus en plus clair et nécessaire que ce projet représente l’Ukraine et les vrais visages des Ukrainiens. Au-delà de la propagande et des idées fausses et faciles que l’on peut plaquer sur ce pays. Pour moi, c’est représenter vraiment des gens. 

Et pour ce faire, rien de plus démocratique qu’une aire de jeu, après tout. D’autant que les maïdantchik revêtent une dimension toute particulière pour de nombreux Ukrainiens.

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Francis Mazuet, à Kiev. 

Francis Mazuet: Il y a une dimension émotionnelle parfois très forte avec l’aire de jeu, c’est-à-dire que certains de mes modèles tiennent à m’emmener sur le lieu où ils ont joué enfants. L’aire de jeu, ça dédramatise aussi un p’tit peu “démocratie”, ce que ça peut avoir de sérieux. Pour moi, l’élément ludique est important.

Dès sa présentation, le travail de Francis Mazuet est très apprécié en Ukraine. A force de vouloir montrer les Ukrainiens, il en amènerait certains à se regarder eux-mêmes. Du moins c’est ce que pense Pavel Schur, un jeune artiste kiévien.

Pavel Schur: Une des choses qui me fascine avec le travail de Francis, c’est son honnêteté. Il fait exactement ce qu’il aime faire, et il montre ce qu’il voit. Et c’est très important car nous, Ukrainiens, nous ne savons pas apprécier la beauté de villes. Nous avons un complexe d’infériorité par rapport à cela, par rapport aux villes européennes. Et Francis nous montre cette beauté insoupçonnée, que l’on trouve juste en bas de chez nous. Il nous la montre comme si elle était naturelle, et non comme si on devait en avoir honte.

L’artiste n’en est qu’à ses débuts, et travaille à d’autres projets centrés sur des lieux de vie iconiques des Ukrainiens. Mais déjà, les photos de Francis Mazuet et leurs histoires individuelles racontent une grande histoire, celle de l’Ukraine, et du peuple des Maidantchik.

Ecouter le reportage ici (A partir de 42’30)

RFI: Une visite au Musée de l’Histoire des Toilettes à Kiev

Séquence « Sortir » diffusée dans l’émission Accents d’Europe, le 28/10/2015 (à partir de 17’45)

C’est un musée inédit dans un pays frappé par la guerre et par une grave crise économique et dans lequel le tourisme est en berne. Un musée de l’histoire des toilettes.

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Il y en a pour toutes les petites envies, et les gros besoins. Du pot de chambre au trône royal moyenâgeux, du siège en faïence finement décorée datant de l’empire d’Autriche au high-tech japonais, le musée de l’histoire des toilettes exhibe fièrement les pièces qui ont permis aux être humains de soulager leurs besoins naturels au fil des temps. Aujourd’hui, c’est Diana qui fait la visite.

Diana: Ce musée est le résultat de la passion du directeur et fondateur, Mykola Bogdanenko. Au début, ce sont des amis qui lui ont donné des toilettes quand il a ouvert un magasin de plomberie. Et puis il a passé les 20 dernières années à amasser cette collection.

De grands tableaux, des maquettes, des figurines, des briquets et des téléphones en forme de toilettes, et même la statue de cire d’un prisonnier se soulageant dans sa cellule, retracent les développements des toilettes à travers le monde.

Diana: Regardez, notre directeur a écrit une encyclopédie sur le sujet: l’histoire mondiale des toilettes! Et ce n’est que le premier tome: il travaille déjà au deuxième. 

On apprend notamment que les toilettes étaient un lieu de discussion publique à l’époque romaine. Des esclaves étaient chargés de chauffer les pierres avant que ne s’y posent des postérieurs de patriciens. Le Moyen-Age a été une parenthèse sombre de l’histoire des toilettes. On apprend ici que Paris, qui fait tant rêver les Ukrainiens, était alors couvert d’excréments, jusqu’à la Renaissance et la réapparition d’un semblant d’hygiène. On apprend encore que Leonard de Vinci avait pensé tout un système intégré de toilettes, arrosage et canalisations. 500 ans plus tard, c’est ce système qui est aujourd’hui la norme.

La visite ne coûte que l’équivalent d’un euros. Mais le musée reste un trésor que peu de gens connaissent à Kiev. Pas de quoi se décourager pour autant: la collection s’agrandit chaque année grâce à des dons venus du monde entier. Et le musée a une mission bien particulière.  L’Ukraine n’étant pas membre de l’Organisation mondiale des toilettes, c’est donc à ce musée de défendre en Ukraine le droit de chacun à disposer de toilettes civilisés. Le sujet peut paraître grivois. Mais dans ce pays, c’est loin d’être une évidence.

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RFI: Le centre de l’Europe? En Ukraine, bien sûr!

Billet diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 11/09/2015

L’Europe a-t-elle un cœur ? Un cœur géographique….Et si oui, où se trouve-t-il ? Peu d’Européens le placeraient dans l’ouest de l’Ukraine. Et pourtant, dans les montagnes des Carpates, on trouve un petit monument dressé par des géographes autrichiens au 19ème siècle qui célèbre le centre géographique du continent. Destination touristique, plus que vérité géographique sans doute.

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Au premier abord, l’endroit ne paie pas de mine. A flanc de falaise, en bordure d’une route nationale très fréquentée, il faut s’approcher de la petite stèle pour découvrir que c’est un “Locus Perennis”, en latin, un “Emplacement permanent”. En 1887, des géographes de l’empire d’Autriche-Hongrie ont déterminé que c’était ici, au milieu de la chaîne des Carpates, que se situait le centre géographique de l’Europe. Le repère a été pérennisé un siècle plus tard, en 1986, par l’érection d’un monument soviétique aux allures futuristes. Et aujourd’hui, le tout est complété par des boutiques, un musée et un restaurant qui propose des spécialités locales. Bortsh, viande et patates: de la vraie cuisine de l’Europe centrale et orientale

Du Portugal à l’Oural, de Chypre à la Norvège, il est évidemment difficile de croire que le centre géographique de l’Europe, s’il existe, est véritablement situé ici. Cette prétention scientifique serait bien plus le reflet des réalités géopolitiques de la fin du 19ème siècle. Mais dans les écoles ukrainiennes, on enseigne encore aux élèves que le coeur de l’Europe se trouve dans leur pays. Les touristes viennent nombreux se faire photographier devant les monuments, avant d’aller se restaurer et visiter l’exposition. Celle-ci présente des collections tout à fait remarquables d’objets de différentes périodes du 20ème siècle, appareils photos autrichiens, machines à écrire tchèques ou encore skis soviétiques. La collection de monnaies nationales exhibe des billets de banque de l’empire d’Autriche-Hongrie, d’une éphémère république ukrainienne indépendante, de la Tchécoslovaquie, de l’Allemagne nazie, de l’URSS, et de l’Ukraine indépendante. C’est-à-dire les différents pays qui ont conquis et administré la région au cours du siècle passé. L’exposition est en fait le clou de la visite: on peut contester que cet endroit soit le coeur de l’Europe. Mais l’exposition montre bien que la région bel et bien partie prenante de l’histoire européenne.

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LLB: La Transcarpatie ukrainienne à l’heure hongroise

Article publié dans La Libre Belgique, le 07/09/2014

 

J’ai grandi sur le territoire de l’Ukraine, certes. Mais cela ne veut pas dire grand-chose pour moi. Je ne parle pas ukrainien, juste un peu de russe. Je ne suis jamais allé à Kiev. Ce que l’on voit comme l’Ukraine, c’est loin d’ici. » Confortablement installée dans un café de Berehovo, dans l’extrême ouest de l’Ukraine, Eva Deme, jeune femme en recherche d’un emploi, ne se pose pas trop de questions. « Ma langue natale, c’est le hongrois, et ça m’a suffi jusqu’à présent. Si je voyage, c’est souvent pour aller à Budapest, où j’ai beaucoup d’amis. »

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RFI: Quel avenir pour l’EuroMaidan?

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 28/05/2014

Tout au long de la révolution ukrainienne cet hiver, le monde a suivi la vie du campement de l’Euromaïdan en retenant son souffle : ces dizaines de tentes montées ça et là, ces barricades, cette organisation hors du commun, ces hommes et femmes qui ont défié la police, ces scènes de tueries terribles. Les images ont fait le tour du monde. Mais il y a trois mois maintenant que le dictateur a été chassé. Un nouveau Président, Petro Porochenko, vient d’être élu, ainsi qu’un nouveau maire pour Kiev, l’ex-star de la boxe Vitali Klitschko. Que faire désormais de Maïdan et de ses militants ?

Maidan Nezalezhnosti, Kyiv, 20th February 2014
Maidan Nezalezhnosti, Kyiv, 20th February 2014

L’estrade géante est toujours dressée. Les slogans sont toujours imprimés sur le village de tentes, couvert de drapeaux. Les barricades sont toujours imposantes, les trottoirs sont toujours défoncés, après avoir été éventrés pour en récupérer les pavés. Sur des tas de pneus empilés ici et là, on trouve encore des cocktails molotov, qui semblent prêts à être lancés. Sur Maidan Nezalejnosti, la place de l’indépendance à Kiev, il y a le Maidan. Il ne s’y passe strictement rien, depuis trois mois que plus de cent personnes ont péri ici, et que la révolution a été gagnée. Mais le Maidan reste là.

 

Sur place, Un homme torse nu , brûlé par le soleil,  s’occupe encore de la  sécurité du campement de l’EuroMaidan. Il dit s’appeler Mykola le Cosaque, et avec ses camarades, il n’entend partir de si tôt.

 

Mykola: Ca fait déjà longtemps qu’ils veulent que l’on parte d’ici. Mais le peuple ne partira pas, le peuple ne peut pas partir. C’est ce qui s’est passé ici. Les gens se sont rendus compte que s’ils veulent changer quelque chose, le Maidan doit rester. Quand la police a tenté de nous évacuer pendant l’hiver, les gens ont vu qu’ils avaient le pouvoir le changer les choses, au lieu de rester assis devant leur télévision. C’est notre principale victoire. Que le peuple a compris qu’il fallait rester sur place pour empêcher que nos dirigeants ne deviennent mauvais.

 

Et pourtant, le peuple, on ne le voit plus beaucoup. Maïdan a désormais des allures de musée décrépi. Sous la façade noircie de la maison des syndicats, incendiée en février, et entre les chapelles de recueillement à la mémoire des victimes, s’entassent les vendeurs de souvenirs. Les badauds déambulent, en se faisant accoster par des personnes leur proposant de se faire prendre en photo avec des pigeons, ou des jeunes hommes en énorme costume d’ours en peluche.

 

Ce qui reste de l’immense vague populaire, ce sont quelques centaines d’hommes et de femmes qui vivotent entre les tentes, visiblement désœuvrés. Plusieurs bâtiments publics restent occupés, mais la vie tourne au ralenti. Les mauvaises langues s’empressent de dire qu’il s’agit de personnes défavorisées, de la province, qui s’accrochent au Maidan où ils sont logés, nourris, et servent une bonne cause. Les groupes d’auto-défense sont officiellement désarmés, mais ils entendent toujours assurer la sécurité du camp et n’hésitent pas à contrôler des passants au hasard. Une atmosphère étrange donc, qui irrite de nombreux habitants. Valentyna Kalinowska est une artiste qui travaille dans un théâtre du centre-ville. Pour elle, il est grand temps de tourner la page.

 

Valentyna: Après les élections, si tout reste calme et pacifique, il faut que Maidan soit démantelé, et que l’avenue Khreshatyk soit ouvert à nos transports et aux habitants. Vous comprenez, ça suffit, ça fait déjà 6 mois, et maintenant c’est l’été qui commence, la meilleure saison qui soit à Kiev, et il faut que la ville puisse respirer librement, et que l’on embellisse le centre-ville, et que tout revienne à la normale. Je pense qu’il faut qu’ils partent.

 

La paralysie de la place principale d’une ville de plus de 3 millions d’habitants, cela pose des défis en termes de circulation et de réaménagement de l’espace urbain. La ville vient de se doter d’un nouveau maire, Vitali Klitschko, l’ancien champion de boxe, une des figures politiques de la révolution. Mais ni lui, ni le nouveau président Petro Porochenko, élu le même jour, n’ont fait le déplacement sur le Maidan, d’où ils tirent pourtant une partie de leur légitimité. Dès le lendemain de son élection, le dimanche 25 mai, , Vitali Klitschko a déclaré, lors d’une conférence de presse, que la situation allait changer rapidement.

 

Klitschko: La raison d’être de principale de Maidan est déjà accomplie : aujourd’hui, nous nous sommes débarrassés du dictateur. Une des tâches qui nous attend est d’honorer et de ne pas oublier les événements qui se sont déroulés sur le Maidan. Je souhaite réunir du soutien  pour une initiative pour construire un mémorial dédié à ceux qui ont donné leur vie dans la lutte pour le futur démocratique de notre pays. J’espère qu’un mémorial peut être construit très bientôt. Les barricades ont rempli leurs fonctions, et elles doivent être démantelées.

Des propos qui pourraient présager de prochaines frictions entre le nouveau maire et les occupants du Maidan. Volodymyr Noha est membre du service de sécurité du campement. Il ne fait pas confiance aux nouveaux dirigeants, et il est prêt à faire ce qu’il faut pour tenir ses positions.

Volodymyr:  On restera ici jusqu’à ce que le pouvoir change. Jusqu’à ce que l’on voit des changements en Ukraine. Et ceux qui tenteront de nous évacuer sont avertis. Le peuple ne partira pas.

Et puis de toutes les manières, comme le dit Volodymyr Noha, pourquoi évacuer le Maidan si on ne sait pas quoi mettre à la place ? A part un mémorial, que va devenir la place de l’indépendance ? Est-ce qu’on peut imaginer des concerts ici ? Est-ce qu’il faut restaurer la maison des syndicats incendiée ou la détruire ? Si on la détruit, que mettre à la place ? est-ce que l’avenue Khreshatyk peut redevenir l’autoroute urbaine qu’elle était auparavant ? Comment associer mémoire et fonctionnalité ? Curieusement, les esprits ne s’échauffent pas sur ces questions. La guerre qui se déroule dans  l’est du pays paralyse les Kiéviens, qui attendent un retour à la stabilité. Mais si Maidan a agi comme un incubateur d’idées pour repenser l’Ukraine indépendante, il faudra bien, un jour, repenser Maidan.

Ecouter le reportage ici