RFI: Onuka, et le renouveau de la scène musicale ukrainienne

Reportage diffusé dans l’émission « Vous M’en Direz des Nouvelles », sur RFI (à partir de 41’15), le 15/05/2017

C’est un chanteur portugais qui vient de remporter l’édition 2017 de l’Eurovision, au terme d’une compétition de 42 pays. L’Eurovision était organisée en Ukraine, un pays où la scène musicale est en plein développement. Pendant les 25 ans de l’indépendance de l’Ukraine, le paysage musical était partagé entre les chansons folkloriques, et la pop-disco post-soviétique, très “rentre-dedans”. Voici qu’émerge une nouvelle offre musicale, bien plus diverse, et qui est même appréciée à l’étranger. Certains parlent de renouveau de la musique ukrainienne. Sébastien Gobert nous emmène à la rencontre de phénomène à travers un des groupes les plus populaires du moment, Onuka. 

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Onuka, ça veut dire “la petite fille”, en ukrainien. Nata Zhyzhchenko a grandi dans l’admiration de son grand-père, un artisan spécialisé dans les instruments folkloriques à Kiev. Après avoir joué plus de dix ans dans un ensemble avec son frère, Nata Zhyzhchenko a créé le groupe Onuka avec son mari en 2013.

Nata: Dans notre groupe, nous utilisons beaucoup d’instruments de la culture folklorique ukrainienne. La trembita, la sopilka, l’ocarina, la bandura, les cymbales…

Et pourtant, Onuka se classe plus dans la catégorie de la musique électronique.

Nata: Nous n’avons jamais voulu retravailler des chants ukrainiens avec une touche moderne. Nous produisons de la musique électronique originale, et nous utilisons ces instruments comme partie intégrante de nos créations.

Nata Zhyzhchenko trouve une grande part de son inspiration chez l’artiste islandaise Bjork. Elle chante en ukrainien ou en anglais, en fonction des émotions qu’elle veut transmettre. A la fois par son style original, mais aussi par les thèmes qu’il choisit, son groupe Onuka innove.

Nous écoutons en ce moment le morceau “Misto” – ma ville en ukrainien. Nata Zhyzhchenko y décrit l’intimité de sa relation avec la ville de Kiev. C’est une de ces chansons qui permet aux Ukrainiens de réfléchir à leur propre patrimoine, et peut-être aussi de se l’approprier.

Nata: Il y a un effet de proximité, avec de la musique la nouvelle nationale, en langue ukrainienne. Nous n’avons pas besoin de chanter des airs patriotiques, ni même de parler de la guerre. Nos mélodies peuvent être sur l’amour ou autre. Mais l’essentiel, c’est que ce soit un travail de qualité, qui parle aux gens. Alors ils se mettent à aimer un produit culturel qu’ils comprennent, qui veut dire quelque chose pour eux. 

Onuka s’inscrit ainsi dans un phénomène de renouveau de la scène musicale ukrainienne, qui avait été amorcé par des groupes comme Dakhabrakha ou Dakh Daughters. Le second album d’Onuka est sorti en 2016. Il s’appelle, très symboliquement, “Vidlik” – compte à rebours. Il aurait été fortement influencé par les trente ans de la catastrophe de Tchernobyl.

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Plus généralement, pour Nata Zhyzhchenko, les bouleversements politiques des dernières années ont directement influencé ce renouveau artistique.

Nata: On voit cela dans l’histoire. Les moments de détresse sociale peuvent devenir un catalyseur de la création culturelle. Pour ce qui est de la musique électronique, c’est très parlant, en termes de diversité des créations. Il y a bien plus de concerts qui sont organisées maintenant qu’avant la guerre. Et comme vous le savez, la musique aide à oublier ses tracas, à vaincre ses peurs.

Tout en surfant sur ce renouveau et en préparant un nouvel album, Onuka se projette à l’international, à travers concerts et festivals.

Nata: D’une part, un artiste ne peut se développer pleinement s’il reste toujours dans le même environnement. Ensuite, je veux changer la réputation de l’Ukraine. Ce n’est pas qu’une source de problèmes. Il y a des créations très positives ici.

Daniel Pochtarov est sur la même longueur d’onde. Avec un partenaire français, le jeune homme travaille au développement de MUAX, une plateforme de promotion de la musique ukrainienne à l’étranger. Des groupes comme Blooms Corda, Secret Avenue ou Zapaska ont toute leur place sur des scènes européennes. Le but de MUAX: développer une stratégie cohérente, qui manque encore cruellement au pays.

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Daniel Pochtarov: A l’heure actuelle, il n’y a pas de mécanisme pour encourager la diplomatie culturelle de l’Ukraine. Il nous est impossible d’obtenir un soutien de l’Etat pour cela. Pour l’instant, nous sommes donc des volontaires. Nous essayons tant que possible de promouvoir la musique ukrainienne à l’étranger.

Confrontée à des chamboulements historiques sans précédent, la société ukrainienne est en pleine ébullition. Si certains lui cherchent une voix, et un message précis, ce sont en fait des dizaines de voix qui s’élèvent, pour transformer la scène musicale du pays, et peut-être, au-delà.

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Ecouter le reportage ici

 

RFI: Tchernobyl, enfin confiné

Reportage diffusé sur RFI, le 30/11/2016

L’ambiance était festive hier 29 novembre… à Tchernobyl. Plusieurs centaines de hauts dignitaires s’étaient rassemblés au pied du réacteur numéro 4 de la centrale. Celui qui avait explosé, le 26 avril 1986, et provoqué la pire catastrophe nucléaire de l’histoire. Elle est maintenant recouverte d’un nouveau dôme de confinement géant. 

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Tchernobyl a disparu. Le réacteur numéro 4 de l’ancienne centrale Lénine, qui a fait trembler le monde depuis son explosion, le 26 avril 1986, n’est plus visible. Il est aujourd’hui recouvert par une nouvelle enceinte de confinement géante. Cette arche, de son nom officiel, est une prouesse technique. Tristan Loiseau est un jeune ingénieur français du consortium Novarka, qui rassemble les sociétés Vinci et Bouygues, chargé du projet.

Tristan Loiseau: Pour nous tous ici, c’est un accomplissement. Ca a été des heures de travail, de sueur. Mais… l’arche de Tchernobyl est sur son réacteur, ça fait déjà plaisir. Il y a une dimension historique, forcément. On vient mettre un pansement sur le sujet Tchernobyl.

L’arche de Tchernobyl est un projet hors norme: la structure de 36.000 tonnes, pourrait recouvrir Notre Dame de Paris. Le budget de cette arche est aussi remarquable: il était estimé à l’origine à 432 millions d’euros mais le cout réel s’élève aujourd’hui à un milliard et demie. Ils sont financés par plus de 40 pays et organisations internationales.

Pierre Duprat est le directeur de communication de Vinci. Il explique l’explosion des coûts par des difficultés techniques considérables. Selon lui, le budget est tout à fait justifié.

Pierre Duprat: La sécurité dans le domaine du nucléaire n’a pas de prix. Cette arche était nécessaire, elle n’est pas trop onéreuse, elle est absolument parfaite, elle est prévue pour confiner le problème pendant 100 ans. Elle est aussi prévue pour héberger du matériel qui servira à démanteler. Donc c’est une arche qui est très sophistiquée mais qui était totalement indispensable pour qu’un jour, on espère en avoir fini avec le problème de Tchernobyl. 

L’arche vient recouvrir le premier sarcophage, bâti à la hâte en 1986. Il menaçait de s’effondrer depuis des années. Mais sous le nouveau confinement, Tchernobyl ne dort toujours pas. Iryna Golovko est une militante écologiste ukrainienne. Jointe par téléphone, elle explique que le démantèlement du réacteur et le traitement des déchets nucléaires ne doivent pas attendre. Elle doute néanmoins de la volonté politique.

Iryna Golovko: Le démantèlement, ça veut dire des infrastructures complémentaires à ce qui existe aujourd’hui. Il n’y a pas eu beaucoup de préparations pour permettre le début de ce démantèlement. Il y a beaucoup de points d’ombres sur le budget, sur les plans, sur les délais, sur le maître d’oeuvre… 

Novarka a jusqu’à novembre 2017 pour préparer l’arche aux travaux de démantèlement. Reste à savoir ce que la communauté internationale voudra faire de Tchernobyl, maintenant que le réacteur n’est plus visible.

Ecouter le reportage ici

Libération: Tchernobyl; un triomphe pour l’arche de confinement ?

Reportage publié sur le site de Libération, le 29/11/2016

La structure a été inaugurée en grande pompe ce mardi par le président ukrainien. Construite par Bouygues et Vinci, elle a coûté 1,5 milliard d’euros, financés par plus de 40 pays et institutions internationales. Mais l’aboutissement de ce projet n’est qu’une étape dans la lutte contre les conséquences de la catastrophe de 1986.

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C’est l’un des projets d’ingénierie les plus ambitieux de l’histoire. Ce mardi, la communauté internationale inaugure la nouvelle arche d’isolation de Tchernobyl. En construction depuis 2012, la structure est de fait remarquable : 36 000 tonnes de matériaux répartis sur 257 mètres de largeur, 162 mètres de longueur et 108 mètres de hauteur. Un projet qui n’a pas son pareil dans le monde.

Pire catastrophe de l’histoire

Le tout a été assemblé à 327 mètres de l’ancienne centrale «Lénine», afin de limiter l’exposition à la radiation. Une fois l’arche achevée, il a donc fallu la glisser, grâce à 224 vérins hydrauliques, vers le bâtiment. A raison de 60 centimètres par secousse, il a fallu plusieurs jours pour qu’elle atteigne son but, et recouvre entièrement le réacteur numéro 4. Le 26 avril 1986, c’est ici qu’une explosion a engendré la pire catastrophe nucléaire de l’histoire, dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Et dont les impacts – coûts de nettoyage, traitements, conséquences sur l’agriculture, santé, etc. – ont été évalués à 700 milliards de dollars par l’ONG Green Cross à l’occasion des 30 ans de la catastrophe.

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«Nous sommes très fiers de ce que nous avons réussi à accomplir avec nos partenaires», s’est fendu Nicolas Caille, au moment de l’amorce du glissage. Lui est directeur de projet pour Novarka, le consortium chargé de la construction, réunissant les français Vinci et Bouygues. «Mais il nous faut espérer, compte tenu des circonstances, que jamais une telle structure ne sera à construire de nouveau.» La durée de vie de l’arche est estimée à une centaine d’années.

Sarcophage de confinement

Il était temps de recouvrir le réacteur. Un premier sarcophage de confinement, bâti à la hâte en 1986, se craquelle depuis des années. Novarka avait remporté un appel d’offres en 2007, pour un projet alors estimé à 432 millions d’euros et environ quatre ans de travaux. 900 personnes devaient être employées sur le site, au plus fort de la construction. Fin 2016, l’arche a coûté 1,5 milliard d’euros, financés par plus de 40 pays et institutions internationales, en premier lieu la Berd. Plus de 2 500 ingénieurs et techniciens internationaux travaillent sur le site, sans compter des centaines de travailleurs locaux.

Les défis techniques se sont accumulés au fil du temps, depuis la réévaluation des dimensions de l’arche jusqu’aux découvertes de débris radioactifs en tout genre sur le site de construction. Sans oublier que les conditions de sécurité ont été prises très au sérieux : il s’agissait pour Novarka de ne pas ajouter au bilan humain de Tchernobyl. Aucun accident  radioactif sur le chantier de l’arche n’est à déplorer. En 1986, une trentaine de personnes avaient péri des conséquences directes de l’explosion. Dans les mois qui ont suivi, plus de 600 000 liquidateurs ont œuvré à l’isolation du site, en recevant des doses de radiation moyennes de 100 millisieverts.

Système métabolique

Pour ces milliers de personnes et les populations de la région, les problèmes de santé restent conséquents. «Le système métabolique des enfants n’est pas normal, expliquait Iouriy Bandajevskiy, docteur dans le canton d’Ivankiv, à 60 kilomètres à vol d’oiseau du réacteur numéro 4. A partir de là, nous pouvons prévoir des pathologies qu’ils développeront à l’âge adulte : des problèmes oncologiques, cardiaques, des grossesses compliquées pour les femmes…» Reste à savoir si ces pathologies affecteront les travailleurs de Novarka dans les années à venir.

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Certains observateurs mettent aussi en avant une composante incontournable de l’Ukraine contemporaine : la corruption. Aucune enquête ne vise directement le projet d’arche. En juillet néanmoins, la police nationale a mis sous scellées certains biens de la centrale nucléaire de Tchernobyl, dans le cadre d’une affaire de détournement de fonds. «La direction de la centrale a détourné une partie de l’aide financière de plusieurs pays, et l’a sortie du pays en utilisant plusieurs sociétés internationales», détaille un compte rendu d’un tribunal de Kiev.

Selon le média d’investigation Nashi Groshi («Notre argent»), plus de 600 000 euros se seraient évaporés. Un cas qui a pu, directement ou non, affecter l’environnement de travail de Novarka, et contribuer au retard du projet. Ce ne serait qu’un cas parmi d’autres. «C’est sûr que, sans la corruption, le projet aurait pu être moins onéreux de quelques centaines de milliers d’euros…» confie, sous couvert d’anonymat, un employé de Novarka en marge de la cérémonie d’inauguration de l’arche, mardi.

Zones interdites

Avec l’arche, se pose aussi la question du devenir des zones interdites et dites d’évacuation obligatoire (2 600 km2 contaminés, où chasse, pêche et agriculture sont interdites). Connue comme une réserve naturelle à la faune luxuriante, la région est traditionnellement agricole. Les champignons mais aussi le gibier et le poisson en sont exportés illégalement, ajoutant aux nombreux trafics qui caractérisent la zone depuis des décennies. Les impressionnants stocks de métal, issus d’usines, de camions ou d’hélicoptères, auraient quasiment été épuisés par les contrebandiers.

En contrepoint à ces stéréotypes, le gouvernement de Kiev affirme vouloir amorcer une renaissance de la région de Tchernobyl. «C’est le début de la fin de notre long combat contre les conséquences de l’accident de 1986», a lancé le ministre ukrainien de l’Ecologie, Ostap Semerak. Cet été, il a dévoilé des plans de développement d’un parc photovoltaïque géant, qui serait assuré dès 2017 par des sociétés chinoises. Le président Petro Porochenko a aussi évoqué l’idée d’établir un centre de recherches près du site de la centrale.

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Des annonces qui posent de nombreuses questions quant aux possibilités de réalisation de telles ambitions. Dans l’immédiat, la pose de la nouvelle arche marque le début d’un lent processus, inévitable, de démantèlement du réacteur numéro 4 et de traitement des déchets nucléaires. «C’est là que le véritable défi commence, analyse Iryna Golovko, militante écologiste au sein du Centre national Ecologique de l’Ukraine. Mais force est de constater que, pour l’instant, il n’y a pas de plan précis, et encore moins de financement… Les pays donateurs ne semblent pas pressés de contribuer à ce programme, après avoir renchéri plusieurs fois pour construire l’arche. Et on peut toujours douter de la détermination politique des Ukrainiens à mener à bien le démantèlement du réacteur. Cette nouvelle arche n’est qu’un début.»

TDG: La tentation solaire de Tchernobyl

Article publié dans La Tribune de Genève, le 05.08.2016

Et si l’épicentre de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire devenait un lieu de production d’une énergie propre et renouvelable? C’est le projet ambitieux du ministre de l’Environnement d’Ukraine, Ostap Semerak. Selon une présentation détaillée envoyée à plusieurs investisseurs potentiels, le but serait de développer «une capacité de 4 mégawatts de panneaux solaires d’ici à la fin 2016». Et de 1000 mégawatts sur le long terme.

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La Tribune de Genève. Capture d’écran

Terrain bon marché

Le ministre parle aussi d’installer d’autres moyens de production d’énergies renouvelables, comme de l’éolien ou de la biomasse, pour un total de production de 1400 mégawatts, soit plus du tiers de ce que dégageait la centrale nucléaire avant l’explosion fatale du réacteur numéro 4, le 26 avril 1986.

Des milliers de personnes avaient alors été évacuées des zones contaminées par les radiations, laissant derrière elles villes et villages, champs et forêts, sur plus de 2600 km carrés. «Le terrain coûte peu cher», met en avant Ostap Semerak. De plus, les lignes à haute tension qui transportaient jadis l’électricité de la centrale Lénine sont encore opérationnelles. La même logique prévaut en Biélorussie, de l’autre côté de la frontière, où un parc photovoltaïque de 23 mégawatts est déjà en construction.

Lieu de curiosité

Ces projets traduisent un changement dans la perception de la zone interdite, trente ans après la tragédie. De périmètre mortellement contaminé et interdit d’accès, celle-ci est devenue un lieu de curiosité et de tourisme. Les scientifiques ne cessent d’être fascinés par les quelques grands-mères, les fameuses Babouchkas, qui persistent à habiter la zone, et ce, en bonne santé. Autour de la centrale, les travaux du nouveau sarcophage de recouvrement du réacteur dévasté se poursuivent jusqu’en 2017. Le projet de parc photovoltaïque serait ainsi une opportunité de reconvertir ingénieurs et personnels techniques dans une nouvelle activité.

Les conditions techniques de la construction de panneaux solaires restent néanmoins un mystère, dans une zone en proie à une radioactivité nuisible à toutes sortes de métaux. La proposition gouvernementale n’avance aucun détail. Les utilisateurs de réseaux sociaux ukrainiens ont aussi été prompts à relativiser un «effet d’annonce», qui ne serait en soi pas une originalité. De nombreux plans de reconversion de la zone interdite ont été avancés aux cours des trente dernières années, sans jamais voir le jour. Sans compter les risques de corruption et détournement de fonds liés à tout projet d’envergure en Ukraine.

Dessein politique

Qu’à cela ne tienne. Plusieurs investisseurs américains et canadiens seraient intéressés, de même que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Un tel projet contribuerait à la diversification énergétique de l’Ukraine. Dans un contexte de guerre hybride contre la Russie, Kiev cherche à se délivrer de sa dépendance aux hydrocarbures livrés par Moscou.

C’est pourquoi Ostap Semerak espère enfin que la seconde vie de la zone de Tchernobyl puisse servir d’exemple positif aux populations ukrainiennes vivant en Crimée et dans le Donbass séparatiste. «Il s’agit de leur montrer que l’Ukraine se développe et pourrait leur promettre un meilleur futur», s’enthousiasme le ministre. Plus qu’un projet ambitieux, ce serait donc un doux rêve que le ministre a mis sur la table.

France Info: Tchernobyl, nouveau parc photovoltaïque?

Intervention dans la Séquence « Un jour dans le monde », sur France Info, le 04/08/2016

La zone interdite de Tchernobyl pourrait-elle se transformer en nouveau centre de production d’énergie renouvelable? … C’est le plan ambitieux du ministre de l’environnement ukrainien…. Il a récemment annoncé vouloir développer un immense parc photovoltaïque autour de la centrale dévastée, 30 ans après l’explosion du réacteur numéro 4… Un plan ambitieux, et pas si facile que ça à mettre en œuvre… En Ukraine, pour en parler, Sebastien Gobert…

 

Ca serait la une seconde vie pour la zone de Tchernobyl… Est-ce que c’est faisable? 

Oui, pour le ministre de l’environnement ce serait même une réalité avant la fin de l’année. Ostap Semerak, le ministre, parle d’installer des panneaux solaires d’une capacité de production de 4 megawatts dans un premier temps… Et 1000 megawatts sur le long terme… Ce qui représenterait un tiers de ce que la centrale de Tchernobyl produisait avant l’explosion fatale en 1986.

Le ministre parle aussi d’installer d’autres moyens de production d’énergie renouvelables, comme de l’éolienne ou de la biomasse.

Donc un plan très ambitieux, qui attirerait d’ores et déjà des investisseurs américains, et canadiens, et pourrait bénéficier d’un prêt de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement.

Mais… comme tous les projets d’envergure en Ukraine, la prudence doit être de mise. Le développement des énergies renouvelables est très lent en Ukraine. Les plans de développer un parc photovoltaïque dans la zone interdite, ce n’est pas nouveau… il a déjà été évoqué plusieurs fois au cours des 30 dernières années.

Evidemment il y a toujours le risque, en Ukraine, que l’argent des investisseurs internationaux soit détourné, par-ci, par-là. Ce n’est pas une fatalité, mais c’est bien un risque à prendre en compte. Et puis aussi, la proposition du gouvernement ne contient pour l’instant aucun détail technique: on ne sait pas comment construire et entretenir des panneaux solaires dans une zone inhabitée, en proie aux radiations nucléaires.

Et justement, pourquoi là-bas, dans la zone interdite…? 

Alors, il y aurait des avantages évidents: le terrain est désert et très peu cher, et la zone est ensoleillée. En plus, les lignes à haute tension qui transportaient jadis l’électricité produite par la centrale nucléaire sont toujours en place. Elles peuvent être utilisées. La même logique prévaut en Biélorussie, de l’autre côté de la frontière. Un parc photovoltaïque est déjà en construction là-bas.

En plus, en menant à bien ce projet, cela permettrait aussi à l’Ukraine de continuer à se délivrer de la dépendance aux hydrocarbures russes. Vous savez que dans le contexte actuel de guerre hybride dans le Donbass, chaque opportunité pour Kiev de se démarquer de Moscou est bonne à prendre.

Le ministre de l’environnement a d’ailleurs tout de suite précisé dans sa proposition qu’elle servirait d’exemple positif aux populations ukrainiennes vivant dans des territoires temporairement occupés de Crimée et du Donbass. Il s’agit de leur montrer que l’Ukraine se développe, et pourrait leur promettre un meilleur futur.

Et puis il y a le rayonnement international, imaginez l’épicentre de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire qui devient un lieu de production d’une énergie propre et renouvelable… Le symbole serait très fort.

Et d’ailleurs, quelle est la situation dans la zone interdite? Est-ce toujours contaminé…? 

Oui! Et ça va le rester pendant encore des centaines d’années, selon les estimations les plus optimistes. Prypiat, la ville fantôme des anciens ingénieurs de la centrale, est de plus en plus en ruines. La végétation y reprend ses droits. A la centrale, la firme française Vinci et d’autres partenaires construit toujours le nouveau sarcophage de protection, qui sera achevé d’ici à l’année prochaine.

Mais ce qui est intéressant, c’est que l’image de la zone a changé au cours des dernières années. Ce n’est plus aussi dangereux qu’avant. Il y a de plus en plus de touristes qui viennent découvrir les villes et villages fantômes et admirer une véritable forêt vierge qui a poussé sans la présence de l’homme. Il y a toujours quelques irréductibles qui vivent dans la zone, des villageois, principalement des babouchkas, les célèbres grand-mères, qui ne sont jamais parties. Et après toutes ces années, elles sont encore en bonne santé! Donc l’image d’une zone contaminée, où il ne faut aller sous aucun prétexte, ça change, et ça explique aussi le projet de développement d’un parc photovoltaïque. Ce qui marquerait, là, une seconde vie pour la zone.

Medium: Exiles of the Atom

Article published on Medium, 10/05/2016. Article co-written with Laurent Geslin. Photos by Niels Ackermann.

Read the French version of the article here

At Vilcha, a town near Kharkiv whose population is mostly deportees from the Chernobyl disaster zone, a somber atmosphere looms as they prepare to commemorate 30 years since the catastrophe. Reporters Sebastien Gobert, Laurent Geslin and Niels Ackerman went to the reunion of these atomic exiles and published in ITHAQUE a longer version of their story.

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The inviting lobby of Tetyana Sementchuk / Niels Ackermann/Lundi13

Manhandled by the bumpy road, the car crossed the forest along a route formed by misfitting plates of concrete. At each shudder, Niels let out a nervous cry: his car, just fresh from the Swiss dealership, was taking a beating. At the entrance of the village, just beyond soil-rich fields, brick houses sitting on small parcels, each with individual gardens,form a single line without end. Although this setting is typical of the Ukrainian countryside, it becomes quickly obvious that Vilcha is different from other villages. Here, one doesn’t find those wooden farmhouses which are characteristic of such rustic scenes.

What catches the eye here are bungalows, all identical, which seem to have popped up like mushrooms. They are octogonal, with straight edges, and a nice passerby confirms that they sit along a path: the bumpy route which we find ourselves upon, leading to a decrepit old local administration building where we have a meeting. In front of the main door, a bell-shaped monument has been erected. On the stone is engraved a symbolic date: 26 April 1986, the fateful day of the explosion of Chernobyl reactor number 4.

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At least, we were not mistaken about the village. We get out of the car: Niels has camera slung over his shoulder, Laurent, his recorder, and I, my notebook.

“Vilcha is a peculiar place, constructed by, and for, the evacuees of an older village known as Vilcha, which is in the Chernobyl exclusion zone,” we’ve heard whispered in Kharkiv, a large village in the northeast of the country, 60 kilometers (37 miles) from here. This is the ideal opportunity to report on Chernobyl more than 700 kilometers (430 miles) from the disaster zone, far from the mob of international journalists rushing to the power plant to cover the 30th anniversary of the nuclear catastrophe. In the inviting lobby of our host’s apartment building, we already know that we won’t regret the trip.

Read the rest of the article here (free access)

RFI:Sortir, au Festival 86 de Slavoutitch

Papier diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », le 09/05/2016

 Il y a 30 ans, l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl engendrait la pire catastrophe nucléaire de l’histoire. Un désastre qui, passé l’effroi et la panique, soulève de nombreuses questions et réflexions. En Ukraine, dans la ville de Slavoutitch, c’est ce que propose le Festival 86, nommé en mémoire de l’année 1986. 

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Suivez avec les Babouchkas de Tchernobyl pour découvrir la vie dans la zone interdite. Plongez dans l’univers de l’industrie nucléaire soviétique et des espoirs qu’elle soulevez. Explorez la manière dont sont vécues les différentes utopies du nucléaire à travers le monde. A travers films, expositions, débats et concerts, le Festival 86 invite tout un chacun à réfléchir, et à inventer un monde nouveau. Les “pionniers des cendres radioactives”, tels que se présentent les organisateurs, ont choisi la ville emblématique de Slavoutitch, la plus jeune ville d’Ukraine. Une agglomération construite entre 1986 et 1988, construite comme une ville idéale pour reloger les ingénieurs et techniciens de la ville de Pripiat, près de la centrale, fortement contaminée. Une exposition du photographe Niels Ackermann sur la jeunesse de Slavoutitch permet ainsi de comprendre ce que veut dire grandir près de Tchernobyl, dans une ville où l’utopie communiste et les espoirs de l’atome se sont évanouis. Ici, il s’agit de penser la catastrophe de 1986 pas seulement comme un drame, mais aussi comme une leçon à retenir, et une chance de développer des alternatives. Le Festival offre même une programmation pour les enfants, afin d’engager toutes les générations. A deux heures de route de la capitale ukrainienne, Kiev, le Festival 86 profite de la sérénité de la végétation luxuriante du nord du pays et des beaux jours de mai. Le Festival est un rendez-vous incontournable pour penser la société de l’après-Tchernobyl…

Ecouter le papier ici