Le Jeudi: La Babel ukrainienne en question

Version longue d’un article publié dans Le Jeudi, le 24.05.2017

L’Ukraine est-elle une “Babel incomprise”? Comme le professeur américain Timothy Snyder, tout visiteur étranger à Kiev est frappé par la fluidité du bilinguisme que les habitants démontrent au quotidien. Les conversations peuvent s’y articuler en russe et ukrainien en même temps, tout en empruntant à des expressions anglaises ou encore polonaises. Une macédoine linguistique, qui ferait de Kiev une ville bien plus européenne que Bruxelles, selon Timothy Snyder. Pourtant capitale officielle d’une Union de 27 Etats-nations, la cohabitation d’au moins deux langues, en l’occurrence le flamand et le français, n’y est pas perçue comme aussi consensuelle qu’à Kiev. 

Pour autant, cette Babel de l’Est n’est pas exempte de tensions. Développée comme un mouvement de fond, l’affirmation progressive de l’ukrainien comme langue d’Etat, depuis 1989, se trouve exacerbée dans le contexte de guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou depuis 2014. Un nombre croissant d’Ukrainiens associent le russe à la langue de l’agression, et aux velléités impériales de la Russie. La langue ukrainienne en devient un instrument de sécurité nationale. Les débats sont vifs, les échanges parfois tendus. Si Babel est incomprise, elle ne le serait pas uniquement par les observateurs étrangers, comme le suggère Timothy Snyder, mais bien aussi par les Ukrainiens eux-mêmes. 

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Coexistence pacifique

En Ukraine, “langue et appartenance ethnique ne coïncident pas”, relève Sophie Lambroschini dans son ouvrage “Les Ukrainiens”. “De nombreux Ukrainiens déclarent le russe comme langue de communication, et l’ukrainien comme langue maternelle, et ils ne perçoivent pas la langue comme un facteur d’identification culturelle”. L’usage d’une langue est plus conditionnée par des circonstances familiales, sociales, économiques ou éducatives, qu’ethniques ou même géographiques.

De fait, la vision simplifiée d’un ouest ukrainophone et d’un est russophone relève plus du construit politique que d’une réalité de terrain. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, l’Ukraine n’est pas traversée de frontières linguistiques claires. Au delà des deux langues principales, c’est une terre de coexistence de multiples langues, telles que le hongrois, le roumain, le bulgare ou encore le tatare. Sans oublier le “surjik”, mélange non-codifié de l’ukrainien et du russe, très usité dans les zones rurales.

L’Ukraine est ainsi bilingue, voire multilingue dans son ensemble. Mais “il y a des poches régionales unilingues”, constate Dominique Arel, président de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa, dans la revue américaine Foreign Affairs. “Or, ce sont celles-ci qui peuvent poser problème, dans la mesure où, dans ces régions, les habitants revendiquent le droit de communiquer exclusivement dans leur langue usuelle”.

Les manoeuvres politiciennes du régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch autour de la loi sur les langues minoritaires, entre 2012 et 2014, avaient clairement illustré cette problématique. L’élévation du russe, et autres, au rang de langues officielles dans des unités administratives données, ne changeait rien au multilinguisme pré-existant dans les régions. La revendication politique qui en découlait avait pourtant provoqué de sérieuses tensions. A la demande de reconnaissance d’une spécificité linguistique locale, s’opposait la logique anxieuse de l’affermissement d’une langue ukrainienne malmenée par l’histoire. Le contentieux avait été exacerbé par les débuts de la guerre d’information ukraino-russe.

Lors de l’annexion de la Crimée, le “Printemps russe”, et le conflit armé du Donbass qui l’a suivi, les droits linguistiques avaient été brandis par les opposants au régime de Kiev comme l’une des principales raisons de leur insurrection. Laurent Fabius lui-même, alors ministre français des affaires étrangères, s’était montré inquiet que “l’on interdise aux Ukrainiens de l’est de parler russe”. La possibilité d’une telle prohibition n’avait pourtant jamais été évoquée par les autorités de Kiev. Les confusions, entretenues par la machine de propagande russe, prouvent bien la sensibilité du débat linguistique en Ukraine. Comme le remarque Sophie Lambroschini, “la guerre des langues est créée de toutes pièces”. Les polémiques, et les tensions qui en découlent, n’en sont pas moins réelles.

De l’esprit des lois

En 2017, la question s’est déplacée de la rue et des champs de bataille à la Verkhovna Rada (Parlement). Trois projets de lois, n°5670, n°5556 et n°5669, y ont été déposés en janvier. A divers degrés, tous ont pour objectif “l’ukrainisation” de la vie publique, au-delà des aspects institutionnels et administratifs imposés par le statut de la langue d’Etat. A travers des systèmes de doublage ou de traduction simultanée, le recours à la langue ukrainienne deviendrait quasi-exclusif dans les médias, dans les cinémas et théâtres, dans les conférences et évènements publics. Des propositions conformes “aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens”, selon la députée Iryna Podolyak du parti “Samopomitch – Auto-Aide” co-auteure du projet n°5670.

Bien que l’élue rejette toute tentative “d’instrumentalisation politique”, la controverse fait rage. “La plupart des parlementaires à l’origine de ces propositions viennent de l’ouest de l’Ukraine”, s’est enflammée Valeria Ivashkina, éditorialiste pour www.strana.ua, sur son profil Facebook. Elle a ainsi réactivé l’argument stéréotypé d’une division est-ouest du pays. Une critique confortée par les médias russes, comme Russia Today, REN TV, ou Khakasiya Inform, qui ont dénoncé la tentative de la Verkhovna Rada de “faire de l’ukrainien l’unique langue du pays”.

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Capture d’écran du Facebook de Valeria Ivashkina

Iryna Podolyak assure au contraire que son projet a des visées positives, et doit “permettre un développement harmonieux de la langue ukrainienne”. La députée ne nie pas la difficulté du contexte de guerre, mais juge les Ukrainiens “suffisamment intelligents” pour ne pas succomber à des manipulations politiciennes. En 26 d’indépendance, conclut-elle, il n’y a jamais eu de ‘bon’ moment pour consolider la place de la langue d’Etat. “Alors pourquoi pas maintenant?”

Le “Sovok” 

Il n’empêche. Même chez les partisans de l’affermissement de l’ukrainien comme langue d’Etat, les propositions de loi ne font pas l’unanimité. Elles sont “patriotiques, mais discutables”, estime Halyna Coynash. L’experte du groupe des Droits de l’Homme de Kharkiv pointe du doigt les idées proposées de “patrouille linguistique” ou de lourdes amendes, comme des mesures coercitives qui pourraient s’avérer contre-productives. Une peur partagée, en janvier, par la députée Viktoria Syoumar, du parti “Narodniy Front – Front Populaire”. “Je ne peux pas imaginer qu’un inspecteur de la langue colle une amende à une institutrice parce qu’elle s’adresse à l’un de ses élèves en russe. Pourtant, c’est ce que l’un des projets de loi envisage”, déplore-t-elle.

Pour le philosophe Oleskiy Panich, les textes déposés au Parlement dénotent un problème structurel. Tout en s’affichant comme des Européens modernes et résolument anti-soviétiques, les parlementaires “semblent convaincus que l’Etat doit être partout, et tout réguler”, analyse-t-il. La preuve, selon Oleksiy Panich, de la persistance du “Sovok”. Ce mot russe signifie littéralement “pelle à poussière”. Par l’assonance avec “sov-iétique”, le “Sovok” désigne tous les anachronismes et blocages politiques, sociaux ou encore psychologiques, hérités du passé soviétique.

“C’est de la poudre aux yeux”, tranche avec cynisme le poète Serhiy Jadan. “A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique…”

Laisser le temps au temps

“On ne peut pas forcer les gens à aimer une langue”, assène encore Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des Initiatives Démocratiques. Elle remarque que l’ukrainien s’est officialisé depuis l’indépendance du pays, notamment dans les écoles et les administrations. Dans le même temps, la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien dans l’environnement familial est en relative augmentation, de 37% en 1992 à 42% en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51% en 1996 à 33% en 2016.

Assurément, la guerre hybride entamée en 2014 a contribué à ces évolutions. “J’ai grandi comme une parfaite russophone, jusqu’au moment où j’ai vu les chars russes débouler sur mon pays”, racontait, en 2015, Natasha Lobach, jeune architecte de Zaporijia, grande ville industrielle du centre-est. “A ce moment là, j’ai décidé de ne plus utiliser le russe en public…” Un récent sondage sur la “Désunion soviétique”, publié par “The Financial Times”, montre la langue russe en recul constant, non seulement en Ukraine, mais à travers la plupart des républiques post-soviétiques. Et ce, à une époque où le Kremlin cherche à accentuer sa politique d’influence sur son “étranger proche”.

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Agent d’influence? 

Dans ce contexte, beaucoup voient dans le russe “un instrument de la guerre hybride contre l’Ukraine”, comme l’affirme Pavlo Jerbivskiy, chef de l’administration militaro-civile de la région de Donetsk”. “Encourager le développement de l’ukrainien est une garantie de notre sécurité nationale”. Siégeant à Kramatorsk, une ville brièvement contrôlée par les séparatistes pro-russes en 2014, lui perçoit notamment le risque de l’influence médiatique et culturelle comme une sorte de “soft power” tournant la tête de ses administrés vers Moscou, plutôt que vers Kiev.

Pavlo Jerbivskiy impose l’usage de l’ukrainien parmi ses employés, dont beaucoup sont originellement russophones. Il y voit un encouragement du sentiment de loyauté à l’Etat. Et de citer le professeur autrichien Michael Mozer: “tant que l’Ukraine se considère comme un pays où il n’y a pas besoin de connaître la langue nationale, alors ce n’est qu’une autre Russie”.

L’humanitaire Brian Mylakovsky tempère une telle déclaration, en supposant que le lien intime entre langue et appartenance nationale est à relativiser dans le contexte ukrainien. “De nombreux combattants et médias s’expriment en faveur de la cause ukrainienne en langue russe”, constate-t-il. A l’inverse, sous-entendre que la loyauté d’un individu passerait avant tout par la langue “est un argument qui épouse parfaitement la ligne du Kremlin de “Rouskiy Mir – Monde Russe”. Selon cette idée, Moscou devrait chapeauter un vaste espace géopolitique uni par le modèle économique, la religion, ou encore la langue russe. Un concept qui légitime le rôle du Kremlin de “protecteur” des russophones à travers le monde. Selon Brian Milakovsky, il “serait temps de comprendre que l’Ukraine contemporaine dépasse largement son coeur ukrainophone”.

Dans la même logique, le politologue Konstantyn Bondarenko s’inquiète de l’impact des projets de loi d’ukrainisation sur les populations russophones qui avaient soutenu la Révolution de 2014 et l’effort de guerre ukrainien. De fait, comment anticiper la réaction d’un soldat russophone mobilisé sur le front du Donbass qui, interviewé à la télévision, se verrait doublé en ukrainien?

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La langue russe à la langue ukrainienne: « Petite fille, pousse-toi; tu me gènes! 

Quotas de compensation

Victimes de multiples controverses, de même que des rivalités politiciennes entre leurs auteurs, les trois projets de loi sont pour l’heure retenus dans les salles des comités parlementaires. A titre de compensation, une loi sur les quotas linguistiques à la télévision et à la radio (n°5313) a été adoptée en seconde lecture, le 23 mai. Les chaînes nationales auront l’obligation de diffuser 75% de leurs programmes en ukrainien. Ce sera 50% au moins pour les chaînes régionales.

“La faible utilisation de l’ukrainien à l’écran est affligeante”, a commenté le Président Petro Porochenko. Il a poussé pour cette loi en personne, encouragé par les “résultats impressionnants” produits par une loi similaire, qui visait spécifiquement les chaînes de radio. En filigrane, l’idée que les quotas linguistiques soutiendront le développement d’une offre radiophonique et télévisuelle originale. “Il est important de faire du mot ‘ukrainien’ un synonyme de ‘qualité’”, assène le chanteur populaire Oleh Skrypka, très virulent vis-à-vis de la prépondérance de la production culturelle russe.

Beaucoup dénoncent pourtant un manque de politique publique cohérente et financièrement viable, par exemple pour la production cinématographique. Le développement de films ukrainophones pourrait se retrouver handicapé vis-à-vis de riches producteurs russophones, avertit l’experte Halyna Coynash. Sans oublier la subtile différence entre un cinéma ukrainophone, et un cinéma ukrainien. Des productions ukrainiennes en langue russe pourraient tout aussi bien aider à la promotion culturelle du pays, en touchant un plus large public.

Le rapport à “l’autre”

Au-delà de la rivalité entre l’ukrainien et le russe, il est à noter que la loi n°5313 est critiquée par les Tatars de Crimée. Depuis l’annexion de la péninsule, ils s’inquiètent pour leur survie en tant que communauté nationale. Le Mejlis, leur conseil représentatif, est interdit en Crimée russe depuis 2016. L’usage de la langue tatare y est sérieusement restreint. C’est depuis Kiev que la chaîne de télévision ATR entretient un espace médiatique en langue tatare.

Alors que l’Ukraine affirme régulièrement sa détermination à protéger les Tatars de Crimée, considérés comme l’une des minorités nationales du pays, les quotas linguistiques d’ukrainien sont mal reçus. Refat Tchoubarov, député et président du Mejlis en exil, avait ainsi exhorté la Verkhovna Rada à modifier la loi avant le vote en seconde lecture, afin de “permettre aussi le développement de la langue tatare”. Il n’a visiblement pas été éntendu.

Ce cas particulier de la langue tatare illustre une anxiété inhérente aux critiques d’une ukrainisation de l’espace publique. C’est-à-dire un risque de fermeture vis-à-vis d’une certaine conception de “l’autre”. En dernier ressort, Iryna Podolyak se retranche derrière une comparaison normative: un certain nombre de langues sont reconnues comme langues officielles dans les pays européens. Elles sont protégées comme telles par la loi. Ces pratiques ne sont pas critiquées en Occident. Pourquoi le seraient-elles en Ukraine?

Il convient néanmoins de noter que les dispositions de ces Etats-nations ont toutes, à divers degrés, entraîné et consolidé des homogénéisations de sociétés auparavant marquées par une forte diversité linguistique. Iryna Podolyak assure du respect des droits de l’homme comme l’une de ses priorités fondamentales, y compris le droit de s’exprimer dans la langue de son choix. Mais il apparaît évident que les projets d’ukrainisation de l’espace public sonneront le glas, tôt ou tard, de la Babel ukrainienne.

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Logiques de rupture

A plus courte échéance, c’est bien une logique de rupture ciblée qui est à l’oeuvre. Comme beaucoup d’autres, le poète Serhiy Jadan craint ainsi que les propositions d’ukrainisation de la vie publique ne soient pas tellement “en faveur de l’ukrainien qu’en opposition à la langue russe”. La journaliste Ekaterina Sergatskova, ancienne citoyenne russe, naturalisée ukrainienne en 2015, va même plus loin dans son constat: “beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”.

Un rejet qui se justifie par la guerre hybride initiée par la Russie en 2014, voire auparavant. Entre l’annexion de la Crimée et le conflit meurtrier du Donbass, les actes de déchirure se multiplient. Il n’y a ainsi plus de liaison aérienne directe entre l’Ukraine et la Russie. Un embargo commercial a été décrété début 2016. En mars 2017, l’activisme de militants nationalistes a poussé le gouvernement à interdire les banques russes en Ukraine. Dans le même temps, la participante russe Ioulia Samoilova au concours de l’Eurovision a été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien après avoir s’être produite en concert en Crimée annexée. Même l’acteur américain Steven Seagal, est persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine. Kiev le considère donc comme une “menace à la sécurité nationale”.

Contrôler l’incontrôlable

La sphère médiatique est affectée au premier plan par ces logiques de rupture. Toutes les chaînes russes de télévision, considérées comme des instruments de propagande du Kremlin, ont cessé d’être retransmises en Ukraine. Y compris, depuis février 2017, la chaîne d’opposition “Dojd”. Celle-ci avait utilisé une carte de la Russie incluant la Crimée. Une décision pourtant décriée comme “absurde et illogique” par Tatiana Cooper, directrice du bureau ukrainien de Human Rights Watch. “Dojd est la dernière chaîne indépendante et qui remet en cause la politique du Kremlin”, déplore-t-elle.

Plus généralement, des médias ukrainiens qualifiés de pro-russes, et majoritairement russophones, ont perdu leurs licences. Le cas de “Radio Vesti” a ainsi fait couler beaucoup d’encre, de même que les pressions sur le groupe “Inter”. Justifiées par la lutte contre la désinformation et l’influence russe, ces initiatives sont aussi décriées comme des sortes de règlements de compte entre oligarques.

Dans le cadre d’une nouvelle doctrine de sécurité de l’information signée par Petro Porochenko, le gouvernement a interdit, le 16 mai, les populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”. Le moteur de recherche “Yandex”, ou encore le service de messagerie “mail.ru » ont subi le même sort. Ces réseaux sont contrôlés par des proches de Vladimir Poutine et représenteraient un risque d’infiltration par les services secrets russes (FSB), et de manipulation de l’information.

Le décret a déclenché des vagues de protestation, et soulevé des inquiétudes sur l’état de la liberté d’expression en Ukraine. C’est un “aveuglement” des autorités ukrainiennes, pour l’artiste odéssite Oleksandr Roytbud. Celles-ci seraient déterminées à vouloir “interdire ce qu’il est impossible d’interdire”, à savoir les liens culturels et linguistiques entre Russes et Ukrainiens. “L’agression de Poutine nous a rendu plus forts, plus libres”, lance-t-il. “Nous avons le potentiel de devenir un chantre de la culture russe libre”. Plus que contrer l’influence russe, l’artiste souhaiterait voir l’Ukraine post-révolutionnaire devenir un agent d’influence en Russie-même.

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L’alphabet ukrainien

Le risque de la haine

Au-delà des simples questions linguistiques et culturelles, le débat sur la langue d’Etat serait avant tout un symptôme de l’indécision de la société ukrainienne dans le choix de leur régime politique. Après des décennies de “dictature du gouvernement oligarchique”, le philosophe Serhiy Dyatsiouk estime que les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance aux dérives de leurs dirigeants. En revanche, la société ukrainienne n’aurait pas développé un contre-modèle viable. Elle se retrouve désarmée face aux sirènes du nationalisme.

De fait, dans le contexte de guerre, les mouvements nationalistes se trouvent crédibilisés, et populaires, constate Serhiy Dyatsiouk. Face à ce phénomène, les Ukrainiens ne sauraient pas encore réagir “aux orientations dictatoriales du nationalisme ukrainien”. Les appels à un ordre moral nouveau, à une pureté retrouvée de la nation, et à une lutte féroce contre ses ennemis, oligarchiques ou russes, trouvent un écho certain dans une société soumise à rude épreuve depuis des années.

Dans ce contexte, le débat sur la langue reviendrait, selon Serhiy Dyatsiouk, à valider ou à refuser la charge émotionnelle négative promue par les nationalistes. En l’occurrence, ceux-ci brandissent des idées de “revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones”, analyse le philosophe. Loin des projections positives et harmonieuses d’Iryna Podolyak, la controverse linguistique est ponctuée d’invectives et de manifestations haineuses. “Exclure et isoler les russophones veut dire les humilier, les intimider, et leur mettre sous pression”, estime Serhiy Dyatsiouk. “Ce serait en quelque sorte reproduire la politique impériale que la Russie a imposée à la langue ukrainienne pendant des siècles”.

Des risques qui sont illustrés par de récentes controverses. Mi-avril, le chanteur Oleh Skrypka attribuait ainsi aux personnes qui “n’arrivent pas à apprendre l’ukrainien un QI inférieur, qui peut être classé comme de la ‘débilité’” Et d’appeler à les “isoler du reste de la société”, et à “leur construire un ghetto”. Oleh Skrypka s’est par la suite excusé de cette remarque intempestive. Le 23 mai, le nationaliste Mykhaylo Kovalchuk a mené un groupe des militants contre un restaurant libanais dans le centre de Kiev. Il s’y était offusqué, entre autres choses, que les serveurs ne s’adressent pas à lui en ukrainien. Employés du secteur privé de la restauration, ils n’y sont pourtant pas obligés par la loi. Mykhaylo Kovalchuk, lui, ne s’est pas excusé. Ces deux cas, et les réactions outragées qu’ils ont provoqué, alarment sur les risques de dérapage du débat linguistique au niveau national.

Alors que la guerre du Donbass entre dans sa quatrième année, une lecture patriotique, voire nationaliste, de la Révolution du Maïdan se trouve légitimée.  Une lecture qui “ne correspond pas forcément à ce qui était ressenti par les manifestants au moment des événements”, rappelle Anna Colin Lebedev, maître de conférences à Paris Nanterre, sur son profil Facebook. “Le Maïdan ne se vivait pas comme une mobilisation de la nation ukrainienne contre la Russie, ou contre les Russes, ou contre la langue russe. C’est déjà une autre histoire du Maïdan que l’Ukraine raconte aujourd’hui, une histoire de guerre, de combattants et de patriotes”. Des glissements interprétatifs pernicieux, qui pourraient brouiller encore plus les grilles de lecture de la “Babel ukrainienne”.

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Libération: Retour de Flamme pour Svoboda

Article publié dans Libération, le 21/09/2015

Le parti, acteur majeur de la révolution, est en perte de vitesse avant les élections locales de dimanche. Il est accusé de violences.

Oleh Tyahnybok semble repartir en croisade à la veille des élections ukrainiennes locales de dimanche : «Le pouvoir tente d’évincer les nationalistes [du scrutin]. Ils ne veulent pas que siègent dans les conseils municipaux des citoyens qui puissent s’opposer à leur tyrannie et au pillage du peuple qu’ils entreprennent !» Svoboda («Liberté») est, aux yeux de cet homme, le parti des «vrais patriotes». C’est précisément pour cela qu’ils «subi[ssent] des pressions systématiques, qui visent à éliminer Svoboda de la vie politique».

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Dans le centre de Ternopil, Oleh Tyahnybok harangue ses partisans en territoire conquis. Dans l’ouest de l’Ukraine, son parti avait remporté à la fois la mairie et la majorité au conseil régional aux élections de 2010. Ici aussi, il lui faut repartir au combat. Mais son discours, qui paraissait alors si conquérant, sonne aujourd’hui comme une vieille rengaine qui n’aurait pas changé depuis l’époque de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Svoboda apparaît finalement comme un perdant de la révolution de 2014. Aux yeux du ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, Svoboda est devenu «le parti du terrorisme»depuis les affrontements sanglants entre des militants ultranationalistes et les forces de l’ordre, devant le Parlement le 31 août. Bilan : quatre morts parmi les policiers et plus de 130 blessés. On n’avait pas vu tel déchaînement de violence à Kiev depuis la fin de la révolution.

«Tous les fauteurs de troubles ne sont pas nécessairement des militants de Svoboda. Certains venaient du Parti radical d’Oleh Liachko, du parti Ukrop, de l’oligarque Ihor Kolomoïsky, ou se trouvaient là à titre privé, commente l’expert Pavlo Homonaj. Mais ce sont bien les dirigeants de Svoboda qui ont harangué la foule, et appelé à prendre le Parlement.»

Une trentaine de personnes avaient alors été placées en détention provisoire. Deux chefs de file de Svoboda, Ihor Chvayka et Iouriy Sirotiouk, sont en maison d’arrêt jusqu’au 4 novembre.

Oleh Tyahnybok n’en démord pas : «Le pouvoir est responsable de cette attaque terroriste. En votant pour un projet de décentralisation qui revient à une capitulation face au Kremlin [car il pourrait ouvrir la voie à une autonomie des territoires sous contrôle séparatiste, ndlr], le tandem formé du président Petro Porochenko et de son Premier ministre, Arseniy Iatseniouk, a provoqué les Ukrainiens.» Le chef de Svoboda a porté plainte contre Arsen Avakov pour «diffamation» et parvient à faire retarder ses interrogatoires. Il dénonce les poursuites contre ses militants comme des «persécutions politiques». Ihor Chvayka, candidat à la mairie de Kharkiv, et Iouriy Sirotiouk, tête de liste à Kiev, seraient ainsi «injustement empêchés» de participer aux élections locales.

«Incorruptible»

«Ce qui fait le plus mal, c’est que les gars du 31 août ressemblaient comme deux gouttes d’eau à ceux des barricades de février 2014. Si cela se trouve, ce sont les mêmes, se désole le jeune designer Taras Bojko, lui-même très actif pendant la contestation contre le régime prorusse de Viktor Ianoukovitch. Contre la dictature, ils étaient alors des héros, nos héros. Mais là, leurs actions sont injustifiables !»

Pendant l’hiver 2013-2014, Oleh Tyahnybok, dont les militants s’illustraient par leur courage face aux policiers sur les barricades, faisait jeu égal avec Vitali Klitschko et Arseniy Iatseniouk. Tous étaient alors unis contre l’oligarchie, la corruption, et la «colonisation impériale russe». Et Svoboda avait le vent en poupe depuis qu’il avait remporté 10 % des voix aux élections législatives de 2012. «J’avais voté pour eux, bien sûr, confesse Ruslan, à Kiev. Ils parlaient de la fierté d’être ukrainiens, prenaient le métro sans gardes du corps… C’était le parti du changement à l’époque.» Ayant pris ses distances avec le mouvement, Ruslan constate amèrement : «Svoboda est aujourd’hui […] à la dérive, frustré et cherchant désespérément à attirer l’attention.»

Reniés par Porochenko, Iatseniouk ou encore Vitali Klitschko, le maire de Kiev, les nationalistes n’ont retiré aucun gain politique du changement de régime malgré leur forte mobilisation sur le Maïdan et dans les bataillons de volontaires déployés dans l’est de l’Ukraine contre les rebelles prorusses. Oleh Tyahnybok n’a totalisé que 1,16 % des voix à l’élection présidentielle de mai 2014. La même année, en octobre, son parti a été éliminé du Parlement aux législatives. «Dans le contexte de l’agression russe en Crimée et dans le Donbass, Svoboda a perdu le monopole du discours patriotique et anticommuniste»,explique le chercheur Anton Shekhovtsov. Sans cette auréole de défenseur de la patrie, Svoboda n’est plus immunisé contre les accusations de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme qui, un temps oubliées, sont revenues au premier plan. Le parti «incorruptible» a de même été éclaboussé par quelques suspicions de conflits d’intérêts, impliquant par exemple Ihor Chvayka.

Éloignement du FN

Comble de la disgrâce, Svoboda est plus isolé que jamais au plan international. En 2012, Oleh Tyahnybok se félicitait de ses «excellentes relations avec le Front national français». Mais depuis l’annexion de la Crimée, les Le Pen, père et fille, ouvertement admiratifs de Vladimir Poutine, ne veulent plus entendre parler de l’accord de coopération signé en 2009. Svoboda, qui déclenchait hier encore l’admiration, crée aujourd’hui la peur.

Ses dirigeants les plus controversés, comme Ihor Myroshnychenko, persistent à organiser, chaque 1er janvier, une marche aux flambeaux dans le centre de Kiev, en l’honneur de l’anniversaire de Stepan Bandera. Un style «années 30» pour commémorer le tout aussi contesté chef radical de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). «Accusée de massacres ethniques pendant la Seconde Guerre mondiale, le rôle de celle-ci dans la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine est loin de faire consensus parmi les chercheurs», rappelle l’historien Andriy Portnov. Les rapports des exactions commises par les bataillons de volontaires sur le front de l’Est, de même que la publicité faite à la présence d’éléments néonazis dans certaines unités, comme le bataillon Azov, n’ont pu que nuire à l’image des mouvements radicaux nationalistes.

La fusillade de Moukachevo, le 11 juillet, a illustré le risque de «voir des contrebandiers utiliser la franchise de Praviy Sektor [mouvement d’ultradroite, ndlr] pour commettre leurs crimes», commente le député Moustafa Nayyem du Bloc de Petro Porochenko (lire Libération du 18 juillet ).

«Impunité»

Les violences du 31 août ont, elles, fait ressortir le danger que représente la libre circulation des armes et des combattants, à partir du Donbass. «N’importe quel vétéran qui se sent trahi par le gouvernement peut répéter cette action à n’importe quel moment», avance Volodymyr Ishchenko, vice-directeur du Centre pour les recherches sociales et du travail, un des rares think tanks ukrainiens à être ouvertement ancré à gauche.

«Ces violences sont le résultat de l’impunité qui règne en Ukraine, nuance Tetyana Mazur, directrice du bureau ukrainien d’Amnesty International. Ni les tueries de Maïdan, ni les crimes de guerre, ni les attaques contre la communauté LGBT n’ont été punis par les autorités. Le signal envoyé est que la violence est tolérée.»

«Svoboda en tant que parti va-t-il être sanctionné ?» s’interroge Volodymyr Ishchenko. «Le gouvernement traite Svoboda d’irresponsable, mais ne souligne pas que son idéologie est dangereuse. Comme l’exemple de Praviy Sektor l’a montré, on peut disposer de plusieurs milliers d’hommes armés, contester le monopole de l’Etat dans l’utilisation de la force, appeler à une insurrection générale, et n’en subir aucune conséquence…»

«Les mouvements radicaux sont des « idiots utiles » pour les autorités dans leurs négociations pour se partager le pouvoir», estime un membre d’une association de défense de la société civile à Kiev, sous couvert d’anonymat. A en croire les pronostics politiques, Svoboda devrait subir un nouveau revers électoral lors des élections locales de dimanche, y compris dans ses fiefs de l’ouest de l’Ukraine. Mais comme le 31 août l’a laissé entrevoir, les dommages collatéraux d’un tel déclin pourraient s’avérer sanglants.

RFI: Contrebande florissante à l’ouest de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 02/10/2015

A l’heure où l’abolition d’un régime de visas Schengen pour les citoyens ukrainiens se précise, le gouvernement a fait une priorité de la lutte contre la contrebande et les trafics en tout genre. La région de Transcarpatie, dans l’ouest de l’Ukraine, est particulièrement pointée du doigt. La contrebande y est généralisée, et elle donne parfois lieu à des combats violents.

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Le 11 juillet dernier , l’Ukraine se réveille avec l’annonce de nouvelles violences. Au-delà des montagnes des Carpates, dans la paisible ville de Moukachevo, une fusillade fait trois morts et une dizaine de blessés. L’affrontement crée un esclandre national car il implique le mouvement ultranationaliste Praviy Sektor.

Moustafa Naiiem est député, ancien journaliste d’investigation. Il est arrivé tout de suite après la fusillade pour initier des réformes. L’engagement de Praviy Sektor n’avait rien de politique. L’échauffourée était plutôt un symptôme d’un phénomène propre à la région de Transcarpatie.

Moustafa Naiiem: Ce qui est sûr, c’est que Praviy Sektor était impliqué dans la contrebande en Transcarpatie. Mais ils n’étaient pas seuls. Il est impossible de faire passer quoi que ce soit par delà la frontière sans la complicité de services secrets, des gardes-frontière, de la police, et donc avec la participation de Praviy Sektor. Je pense que ce conflit était interne: ils se battaient pour le contrôle de parties de la frontière. 

Pavlo Homonaj est un homme d’affaires et fin observateur de la région depuis des années. Lui affirme que c’est une guerre de gangs qui a éclaté le 11 juillet , entre Mikhaylo Lanjo et Viktor Baloha, deux oligarques locaux, et tous les deux députés au Parlement.

Pavlo Homonaj: Nous savons que Mikhaylo Lanjo contrôle 5 laboratoires pharmaceutiques. Il gère le trafic de drogues. Viktor Baloha est plus dans la contrebande de cigarettes. Les deux groupes sont différents. Celui de Lanjo, c’est une vraie mafia, violente. Il dispose de beaucoup d’hommes armés. Baloha est plus une personnalité publique, en quête de légitimité. 

Pour comprendre la contrebande en Transcarpatie, il ne faut néanmoins pas s’en tenir aux affaires de gangs. La région est isolée du reste du pays par les montagnes des Carpates. En revanche, elle est bien reliée à quatre pays voisins: la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne, tous membres de l’Union européenne.

Pour l’économiste Mikhaylo Katchour, la contrebande, c’est avant tout une activité économique locale. Le paquet de cigarettes coûte moins d’un euro en Ukraine, contre 3,40 euros en Slovaquie.

Mikhaylo Katchour: En Ukraine, les droits d’accises, les taxes, sont très faibles sur l’alcool, les cigarettes, et l’essence. Alors les gens les achètent ici et vont les revendre en Europe pour se faire un peu d’argent. Il faut comprendre que c’est un phénomène normal, et qu’exercer un contrôle total sur la frontière, ce n’est juste pas faisable.

Les petits trafics à l’échelle individuelle peuvent rapporter quelques centaines d’euros en un voyage. Si un groupe bien organisé affrète un camion de cigarettes jusqu’en Europe de l’ouest, alors la marge de profit peut monter jusqu’à 450.000 euros le camion.

Le système est bien connu. Mais après la fusillade du 11 juillet, il fallait une réaction de la part de Kiev. Le député Moustafa Naiiem a lui entrepris d’encadrer une réforme de la police locale.

Moustafa Naiiem: Pendant les 20 dernières années, le gouvernement à Kiev n’avait aucun intérêt pour cette région. C’est une région à l’ouest du pays, qui ne posait aucun problème. Après la fusillade de juillet, on voit qu’il est temps de s’occuper de cette région et d’y mettre en oeuvre des réformes.

De nombreux hauts fonctionnaires ont été remplacés, certains ont été arrêtés. L’énergique Hennadiy Moskal, qui s’était démarqué dans la région en guerre de Louhansk, à l’est de l’Ukraine, est devenu le nouveau gouverneur de région. Il est néanmoins très sceptique sur la possibilité de réels changements

Hennadiy Moskal: Si on attrape la grippe, cela ne sert à rien de soigner séparément la main droite, ou la main gauche ou les jambes… Il faut s’attaquer au virus qui contamine tout l’organisme. L’Ukraine a le virus de la corruption: il faut guérir tout le pays! 

Selon lui, la nouvelle police de Moustafa Naiiem ne servira à rien, car il n’y a eu aucune réforme du ministère de l’intérieur en amont. Et pour ce qui est de la contrebande, ce n’est pas forcément une attitude répressive qu’il faut adopter.

Hennadiy Moskal: La contrebande, c’est un phénomène qui peut s’effondrer comme un jeu de dominos, très simplement. Dans la région, il y a des milliers de gens qui sont au chômage, alors ils font de la contrebande. Et à l’autre bout de la chaîne, il y a la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre… Ce sont ces pays qui sont en demande de notre contrebande et qui créent le marché. La mafia, elle est chez vous, en Europe! 

Que ce soit l’Europe ou les mafias locales qui soient mise en cause, la Transcarpatie est bel et bien dépendante de la contrebande. Mais selon l’expert Pavlo Homonaj, ces trafics et l’argent facile qui en découlent sont en fait un piège pour l’économie.

Pavlo Homonaj: Il y a quelques usines ici. Mais leur problème principal, c’est qu’elles manquent d’ouvriers! Parce que les gens sont impliqués dans la contrebande. C’est un véritable parasite. Une économie basée sur ce parasite de la contrebande, ce n’est pas une vraie économie! Les gens ne veulent pas faire de réels investissements productifs. Ils veulent légaliser leurs revenus de la propagande, en ouvrant des cafés, ou en établissant des petits commerces sans ambitions.

Aux portes de l’Europe, la Transcarpatie est véritablement un avant-poste d’une contrebande qui touche tout le système, où tout le monde est complice. L’élan réformateur issu de la révolution de la Dignité en 2013 se heurte donc ici à un obstacle très humain: pour Kiev, il faut avant tout convaincre les populations locales qu’elles ont un intérêt au changement.

Ecouter le reportage ici

RFI, Grand Reportage: Ukraine: La décentralisation est-elle un trompe-l’oeil?

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 02/10/2015.

Avec le concours efficace de Natalie Gryvniak.

Aujourd’hui, se tient à Paris une rencontre de haut niveau entre François Hollande, Angela Merkel, Vladimir Poutine et le président ukrainien Petro Porochenko. Ce sommet «format Normandie», comme on l’appelle, est une tentative de plus de faire appliquer les Accords de Minsk et d’assurer une paix durable dans l’est de l’Ukraine.
Une des conditions de ces Accords de Minsk, c’est l’adoption en Ukraine d’un projet de décentralisation de l’Etat, qui consacrerait une déconcentration des pouvoirs dans un pays très centralisé. Mais, selon le plan de paix, il faudra aussi que le projet prévoit un statut pour les territoires sous contrôle séparatiste. Autant dire que la question est controversée en Ukraine, et qu’il est sujet à de nombreuses de manipulations politiques.

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——— Grand Reportage ——–

L’administration et la bureaucratie d’une Union soviétique ultra-centralisée, ce sont les objets de nombreuses plaisanteries, qui font référence à l’histoire. Mais en Ukraine, c’est encore une réalité. 24 ans après l’indépendance du pays, le Président Petro Porochenko et le gouvernement d’Arséni Iatseniouk se sont lancés dans une réforme de grande ampleur qui vise à décentraliser l’Etat. Mais dans un pays qui fait toujours face à une guerre hybride dans la région du Donbass, la décentralisation ne va pas de soi. Le projet de réforme est très critiqué car il pourrait conduire, à terme, à accorder une certaine autonomie aux territoires sous contrôle des séparatistes pro-russes, au sein d’une Ukraine unie. C’est une des conditions des Accords de Minsk. 

Le projet de décentralisation a déjà été adopté en première lecture, le 31 août, par le Parlement. On se souvient que ce vote avait provoqué des violences meurtrières. Sébastien Gobert était sur place, le 31 août. Entre Kiev et le Donbass, il démêle les intrigues de cette réforme, dans ce Grand Reportage. 

Ce jour-là, ils étaient plusieurs centaines à manifester devant la Verkhovna Rada, le Parlement, aux cris de “Honte!” et de “Dehors les Bandits!” Face à un imposant cordon de police, les protestataires étaient réunis sous les bannières de partis nationalistes et populistes.

Oleh Tyahnybok, le chef du parti d’extrême-droite Svoboda, dénonce une réforme constitutionnelle qui légitimerait les séparatistes pro-russes, leur accorderait une amnistie générale et une large autonomie. C’est-à-dire une capitulation pure et simple de l’Ukraine face au Kremlin.

Oleh Tyahnybok: Ils disent que ceux qui sont opposés à ce projet de loi sont contre la décentralisation. Ce n’est pas vrai; nous sommes pour la décentralisation! Mais nous sommes contre ces changements qui cachent simplement la défaite de notre pays face à l’envahisseur russe! Mes amis, c’est une grande honte, et une trahison! Nos dirigeants politiques ne peuvent pas faire ça. Ils doivent protéger l’intérêt national, et non les intérêts des oligarques qui font leur beurre sur le dos des gens! 

A l’intérieur du Parlement, dans une ambiance tumultueuse, les députés adoptent le projet de loi en première lecture. Quand la nouvelle se répand, la manifestation devient vite violente.

Une grenade fait des ravages parmi les rangs des policiers. Bilan: trois morts, et plus de 140 blessés. Une telle explosion de violence dans le centre de la capitale ukrainienne provoque une vive émotion.

Mais le scandale politique ne s’arrête pas là pour autant. La coalition gouvernementale se fissure, et le futur de la réforme est, depuis, très incertain.

A quelques rues du Parlement, Rostyslav Pavlenko est le chef adjoint de l’administration présidentielle de Petro Porochenko, un des principaux experts sur ce projet de réforme constitutionnelle.

Rostyslav Pavlenko: Il y a juste un article dans les conclusions de ce projet de réforme qui stipule que le mode de gouvernement de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk sera défini par une loi à part. 

Dans le calme de son bureau, Rostyslav Pavlenko est visiblement lassé des querelles politiques qui vont à l’encontre de l’intérêt général.

Rostyslav Pavlenko: Certaines forces politiques ont cru bon d’accuser le Président de trahir les intérêts nationaux ou encore d’ouvrir la voie au séparatisme. Mais on parlera des compétences spéciales accordées aux territoires occupés, uniquement après l’organisation d’élections, prévues par les Accords de Minsk. Il faut avant tout que les gens du Donbass élisent des représentants avec lesquels on peut parler et non des marionnettes choisies par le Kremlin. 

En plus de cela, il faudra acter le retrait des troupes russes du Donbass, et s’assurer que l’Ukraine a sécurisé sa frontière avec la Russie. Autrement dit, il faudra attendre que les territoires aujourd’hui sous contrôle séparatiste soient entièrement repassés sous souveraineté ukrainienne pour qu’ils aient droit à un quelconque statut spécial. A l’heure actuelle, ce scénario relève encore de la fiction.

Au lieu du Donbass, Rostyslav Pavlenko préfère donc parler de la décentralisation qui bénéficiera à l’ensemble des régions ukrainiennes.

Rostyslav Pavlenko: Les chiffres sont clairs. En 1990, le PIB de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. Mais ce n’est que maintenant que nous engageons des réformes que nos voisins ont mené il y a 20 ans. Donc nous voulons créer des communautés de communes: des communes vont s’unir afin de former des ensembles plus importants et plus cohérents. Nos districts vont ressembler aux départements français, et assurer une mission de coordination. Et les régions auront des compétences accrues. 

A en croire Rostyslav Pavlenko, le projet de décentralisation est le fruit d’une réflexion collective, qui devrait bénéficier à tous. Mais nombreux sont ceux qui dénoncent une réforme concoctée par une petite poignée d’individus proches du Président, dans l’opacité la plus totale.

Serhiy Tarouta est député et oligarque. Il était gouverneur du Donbass lors des premiers troubles du printemps 2014. C’était alors l’un des plus fervents défenseurs d’une décentralisation de l’Etat. Mais sur le projet actuel, il se montre sceptique.

Serhiy Tarouta: Malheureusement, il n’y a aucun consensus public parce qu’il y a confusion sur 2 questions différentes. La question du Donbass, et celle de la décentralisation. Concernant la décentralisation les discussions se sont tenues à huis clos, et c’est dommage. En tant qu’ancien gouverneur, je dois dire que ce projet ne ressemble pas du tout à celui dont j’avais discuté l’année dernière avec l’équipe du Président. Dans les faits la décentralisation est partielle.

En parallèle de cette question du statut spécial du Dobass séparatiste, on accuse Petro Porochenko de proposer une décentralisation en trompe-l’oeil.

Oleh Bereziouk: Dans ce pays, il persiste une tradition d’être dépendant de ce qui vient d’en haut. Il faut refuser cet état de fait, il faut faire confiance aux gens pour mener leurs propres vies!

Oleh Bereziouk est le chef du groupe parlementaire du parti “Samopomitch”. Basé à l’ouest de l’Ukraine, cette force politique a fait de la décentralisation une de ses priorités. Ses députés se sont néanmoins opposés à la réforme constitutionnelle actuelle.

Oleh Bereziouk pointe du doigt l’institution d’un réseau de préfets directement liés au Président. A travers eux, Petro Porochenko conserverait des pouvoirs considérables.

Oleh Bereziouk: Les auteurs de la réforme parlent de décentralisation. Mais ce terme n’est pas exact. Selon ce projet le préfet a des super pouvoirs. Il est tout à la fois est un gestionnaire, coordinateur, et secrétaire des collectivités territoriales! Et il a même le droit de demander au Président de suspendre un autre élu… Si un tel projet arrivait à terme ce serait tout simplement de l’usurpation de pouvoir! 

Pour l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba, cette idée d’usurpation de pouvoir n’est ni plus ni moins qu’une autre manipulation politique.

Yarina Jurba: Notre système est déjà extrêmement centralisé. Quand on veut un service administratif aujourd’hui, on ne s’adresse pas à son conseil municipal, élu au niveau local, mais plutôt à l’administration d’Etat, imposée par la hiérarchie. Donc dire que le préfet va disposer de pouvoirs accrus, c’est impossible, puisque les représentants de l’Etat ont déjà tous les pouvoirs…

La cacophonie politique n’en finit plus. Chacun tente de tirer son épingle du jeu avant les élections locales du 25 octobre.

A quelques heures en train de Kiev, direction la région de Donetsk, divisée par une guerre hybride et meurtrière.

La ville de Sloviansk est aujourd’hui sous contrôle ukrainien. Jusqu’en juillet 2014, c’était un bastion des séparatistes. Avant l’apparition de groupes de mercenaires pro-russes et russes armés et les premières violences, les habitants avaient manifesté pour réclamer plus de pouvoir pour leur ville et leur région.

Autant dire que la décentralisation est très attendue ici.

Oleh Zontov: Cette décentralisation est évoquée depuis 20 ans. Rien n’a été fait jusqu’à présent, c’est donc positif. Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, C’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.  

Oleh Zontov est l’administrateur de la mairie de Slaviansk. C’est un technocrate qui n’a pas été élu, car l’ancienne maire est aujourd’hui en prison pour avoir soutenu les séparatistes. Oleh Zontov ne voit pas l’instauration de super-préfets comme une menace, bien au contraire.

Oleh Zontov: Beaucoup de gens disent que s’il y avait eu un contrôle présidentiel il y a un an et demi, et des ordres appropriés, tout ce que l’on vit maintenant ne se serait jamais passé. 

Sur la question de la décentralisation, le gouverneur de la région, Pavlo Jebrivskiy, tempère. Selon lui, c’est important pour le reste de l’Ukraine, mais pas tant pour le Donbass.

Pavlo Jebrivskiy: L’Etat ukrainien était aux abonnés absents dans le Donbass depuis l’indépendance du pays. C’est aussi cela qui a rendu la guerre possible. Cette région avait été régie d’abord par les communistes, puis par des bandits. Les mentalités sont assez particulières ici. Et donc notre première mission, c’est de développer l’Etat, et d’y associer les populations locales. Une fois que ce sera fait… on pourra parler de décentralisation, de fédéralisation, d’humanisation, et d’autres mots en “-tion”. Cela n’aura pas d’importance. Ce qui est important, c’est ce qu’il y a dans la tête des gens. 

La décentralisation dans la région ne se fera donc qu’au compte-goutte. Il était prévu de créer 9 communautés de communes. Seulement 3 verront le jour dans un premier temps. Et dans la plupart des collectivités territoriales, le système actuel d’administrations hybrides, à la fois civiles et militaires, devrait perdurer au moins jusqu’à la fin des opérations militaires.

Originaire de Donetsk, aujourd’hui en exil, le jeune défenseur des droits civiques Serhiy Popov est bien conscient des enjeux d’une décentralisation de l’Etat dans une région en guerre. Il insiste néanmoins pour envoyer un signal fort aux collectivités territoriales.

Serhiy Popov: Si dès le début on donne l’impression que la communauté de communes ne peut pas fonctionner correctement, alors les investisseurs ne viendront pas s’y installer, et cela compromettra les chances de développement et d’épanouissement des habitants. S’ils sentent qu’ils n’ont aucune perspective, alors qu’est-ce qu’il va se passer? Ils vont tout simplement partir ailleurs! Notre préoccupation première doit être de créer les conditions pour que chacun et chacune puisse travailler là où il vit. 

Pour Serhiy Popov, il ne faut pas que les différends politiques prennent le pas sur l’intérêt général. Les populations locales ont déjà trop souffert, et elles attendent de réels changements.

Serhiy Popov: Nous n’imaginons pas cette réforme dans un bureau, nous allons dans les villages, nous parlons aux gens. Ils sont intéressés par ce processus. Ils veulent prendre leur destin en main.

A une quarantaine de kilomètres de Sloviansk, le petit village d’Andriivka est en pleine ébullition. Quand la loi sur la décentralisation sera adoptée, Andriivka deviendra le centre d’une communauté de 13 communes.

Mykola Dikhtenko: Le but de cette union avec les autres communes, c’est de pouvoir gérer nous-mêmes les revenus de la terre. Notre conseil communal pourra ainsi décider de manière claire de notre budget. Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas de budget propre. Nous transférons tous nos revenus aux autorités régionales, qui nous reversent ce qu’elles veulent. A la région, on ne comprend pas ce qui se passe ici. Ces fonctionnaires habitent en ville, là-bas… 

Mykola Dikhtenko est le maire d’Andriivka. On compte moins de 900 habitants dans le village. Mais son téléphone sonne sans cesse.

De fait, lui n’a pas attendu que Kiev décrète une quelconque décentralisation. Il affirme avoir une politique de corruption 0. Les routes de son village sont bien entretenues, les éclairages de rue fonctionnent bien. Il est allé lui-même négocier des financements de partenaires allemands pour reconstruire le toit de l’école.

Mykola Dikhtenko organise une visite de son village pour démontrer comment, avec peu de moyens, on peut assurer un niveau de services publics décents. Dans la maison de la culture, lui et les employées municipales sont très fiers de leur travail:

Des artistes de toute la région viennent ici pour se produire en spectacle.

Mikola Dikhtenko: C’est parce que nous travaillons par nous-mêmes, pour nous-mêmes. C’est ça qu’on appelle la décentralisation!

A quelques kilomètres à peine de la ligne de front, le petit village d’Andriivka se construit un avenir meilleur. Tout semble prêt pour saisir les nouvelles opportunités qui devraient être offertes par la décentralisation.

Il ne reste plus qu’à attendre que cesse la cacophonie politique dans la lointaine capitale Kiev.

CHANSON de FIN: Океан Ельзи. Веселі, брате, часи настали…

Ecouter ici: Ukraine: La décentralisation est-elle un trompe-l’oeil?

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert. 

A la réalisation, Souheil Khedir.

————————— Q&R Grand Reportage —————————

Sébastien, vous mentionnez dans votre reportage les élections locales qui vont se tenir en Ukraine le 25 octobre prochain. Y-a-t-il une chance que ce projet de décentralisation soit adopté avant? 

Non, aucune chance. Il fallait 226 voix pour faire passer le projet de réforme constitutionnelle, qui inclue ce projet de décentralisation, en première lecture. Il y en a eu 265, mais cela s’est fait dans la douleur. Trois des cinq partis qui composaient la coalition gouvernementale avaient voté contre. Les groupes parlementaires du Président Petro Porochenko et du Premier ministre Arséni Iatseniouk avaient du se reposer sur le Bloc d’Opposition, un parti à la réputation sulfureuse, qui regroupe des représentants de l’ancien régime corrompus de Viktor Ianoukovitch.

Pour faire passer le vote en deuxième lecture, il faut désormais une super majorité de 300 voix. Mais après le vote et les violences meurtrières devant le Parlement, un parti, le Parti radical, a quitté la coalition, et l’atmosphère est très tendue entre ce qu’il reste des partis qui se disent réformateurs. Selon la loi, le Parlement a jusqu’à la fin de l’année pour adopter ce projet de manière définitive. Donc Petro Porochenko s’accorde un peu de répit. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que de fait, si la coalition soi-disant réformatrice n’a pas pu s’entendre sur un projet aussi important, c’est qu’elle est en état de mort clinique. Et non seulement la décentralisation sera difficile à faire passer. Mais c’est bien tout l’agenda réformateur qui est remis en cause.

Mais alors cela veut dire que le 25 octobre, les Ukrainiens vont élire des maires et des conseillers régionaux qui auront des compétences qui sont sur le point d’être modifiées? 

Oui, mais cela est prévu de longue date. Après l’adoption définitive du projet de décentralisation, il faut de toutes les manières compter deux ans pour la mettre en application. A l’issue de ces deux ans, de nouvelles élections locales doivent se tenir pour élire des représentants vraiment “décentralisés”, si je peux dire. Mais ce calendrier pose tout simplement la question de la crédibilité des élections du 25 octobre. Pourquoi choisir des maires et des conseillers régionaux qui ne seront que l’émanation d’un vieux système et qui pour beaucoup sont affiliés à de vieux partis et oligarques?

La campagne a commencé le 5 septembre, et elle est censée se dérouler dans le cadre d’une nouvelle loi électorale, adoptée avant l’été. Mais on voit d’ores et déjà que les partis techniques prolifèrent. Un parti technique en Ukraine, c’est juste une sorte d’association montée de toute pièce pour représenter les intérêts d’un oligarque ou d’un groupe particulier. A travers la constitution des listes électorales et des diverses alliances ici ou là, on peut voir que beaucoup de résultats électoraux sont prévus à l’avance. Ce n’est pas cela qui va redonner confiance aux Ukrainiens dans leur politique.

Et cela, c’est pour les élections en Ukraine. Mais on voit aussi que les séparatistes pro-russes veulent organiser leurs propres élections locales, ce qui va aussi à l’encontre de cette réforme constitutionnelle…? 

Oui, en fait cela va franchement à l’encontre du plan de paix prévu par les Accords de Minsk, qui ont motivé cette réforme constitutionnelle. En fait il aurait fallu que les autorités séparatistes organisent des élections locales en conformité avec la législation ukrainienne. Ces petites républiques auto-proclamées ne peuvent pas l’accepter, donc il va y avoir des élections le 18 octobre à Donetsk, et le 1er novembre à Louhansk. Il faut préciser que tout cela est très flou, et qu’il est fort possible que le calendrier change dans les prochaines semaines. Dans le cadre de ce reportage, je n’ai pas pu me rendre sur place, car ni moi, ni beaucoup de collègues occidentaux, n’en ont reçu l’autorisation: il semble qu’il y a beaucoup de conflits internes dans ces républiques, et encore plus de pressions externes sur leurs dirigeants. C’est aussi pour cela que la situation reste incertaine.

Mais tant que cela ne sera pas réglé, le processus de paix restera gelé, et on n’est pas prêt de parler de loi spécial ou de statut spécial pour ces territoires. Pour conclure, je veux juste mentionner quelque chose d’autre que j’ai constaté pendant ce reportage, c’est que dans le Donbass, la séparation semble déjà bien actée. La ligne de front est d’ores et déjà une frontière très contrôlée. Les collectivités territoriales s’organisent dans un territoire divisé. Et L’essentiel pour les populations locales, c’est que la ligne de front reste stable et que le cessez-le-feu tienne bon.

Ecouter le Q&R ici

La Tribune de Genève: La décentralisation, condition de la paix en Ukraine?

Article publié dans La Tribune de Genève, le 02/10/2015

Ce vendredi à Paris, Angela Merkel, François Hollande, Petro Porochenko et Vladimir Poutine doivent discuter de la nécessaire réforme de structures étatiques héritées de l’URSS.

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«Quand on pense à la décentralisation dans d’autres pays, cela évoque des sujets complexes et techniques. Pour l’Ukraine, c’est un enjeu international…» Dans un café de Kiev, l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba ne cache pas sa lassitude. La décentralisation de l’Etat, sur laquelle elle s’est spécialisée, est aujourd’hui présentée comme une condition des Accords de Minsk. Elle sera au cœur d’une nouvelle session de négociations de haut niveau, réunissant ce vendredi à Paris Angela Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et Petro Porochenko.

Si on discute à Paris, cela fait déjà plusieurs semaines que les négociations ont laissé la place à une cacophonie sans nom. Yarina Jurba se veut néanmoins combative. «Il faut expliquer ce que c’est: une réforme fondamentale, concoctée à partir de 2008, qui va permettre d’en finir avec les structures hypercentralisées héritées de l’Union soviétique. Les collectivités territoriales vont s’unir en communautés de communes et disposer de leur propre budget. Les gouverneurs de région, petits autocrates locaux dépendant directement du président, vont disparaître. Le «statut spécial du Donbass»… C’est un mythe, une manipulation politique!»

Capitulation

En ligne de mire, une clause du projet de décentralisation présenté par le président Porochenko, adopté en première lecture le 31 août. Celle-ci prévoit «l’adoption d’une loi spéciale sur le régime d’administration locale de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk».

Mais pour Oleh Tyahnybok, chef du parti nationaliste Svoboda, cette clause consiste «à octroyer un statut spécial aux territoires occupés, à offrir une amnistie aux terroristes russes, à ponctionner le budget national pour reconstruire leurs républiques fantoches. C’est une capitulation face au Kremlin!»

Vote dans la douleur 

Le 31 août, le vote s’était d’ailleurs fait dans la douleur. Une manifestation aux abords du parlement, organisée par Svoboda et d’autres partis populistes et nationalistes, avait dégénéré en une bataille rangée: 4 policiers en étaient morts et plus de 140 blessés.

«Un statut spécial pour les territoires séparatistes, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas accepter», assène Oleh Bereziouk, chef du groupe parlementaire du parti Samopomitch. «Le plus important, c’est que ce n’est pas une décentralisation qui nous est proposée! Les gouverneurs vont juste être remplacés par des préfets, qui auront toute latitude pour suspendre les travaux de collectivités locales à leur guise. Nous allons assister à l’établissement de minitsars, aux ordres d’un président omnipotent! C’est une usurpation de pouvoir.»

La guerre évitable?

«Le système est déjà tellement centralisé qu’il est tout simplement impossible que le président obtienne plus de pouvoirs…» contredit le défenseur des droits civiques Serhiy Popov. «Et dans le contexte actuel, il est normal de prendre quelques précautions contre les manifestations de séparatisme…»

«Si la présidence avait eu de réels moyens de contrôle sur les municipalités du Donbass au printemps 2014, peut-être que la guerre n’aurait pas eu lieu», estime Oleh Zontov, l’administrateur de la Municipalité de Slaviansk, dans le Donbass. La maire de cette ville stratégique? est aujourd’hui sous les verrous pour avoir soutenu les séparatistes prorusses. Reprise en juillet 2014, la ville semble désormais apaisée, bien ancrée en territoire ukrainien.

L’exemple polonais

«Nous attendons de nouvelles élections et la décentralisation avec impatience», poursuit Oleh Zontov. «Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, c’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.»

Autant dire qu’il serait grand temps de mettre en œuvre cette décentralisation. «Les chiffres sont clairs», assène Rostyslav Pavlenko, chef adjoint de l’administration présidentielle. «En 1990, le PIB de la République socialiste soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. La réforme de la décentralisation n’est pas la moindre.»

Lui balaie de la main les craintes sur un éventuel «statut spécial du Donbass». «La loi spéciale, si elle voit jamais le jour, ne sera appliquée qu’après un cessez-le-feu complet, le retrait des troupes russes, un contrôle total de nos frontières, des élections locales libres et transparentes…» Un scénario qui relève encore de la fiction, d’autant que les séparatistes prévoient leurs propres élections locales, le 18 octobre à Donetsk et le 1er novembre à Louhansk. «Cela signifiera la mort de Minsk II», tranche Rostyslav Pavlenko.

La Libre Belgique: L’extrême-droite en toute impunité en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 15/092015

Trois morts, plus de cent quarante blessés et pas un seul coupable. Les manifestations qui ont dégénéré en affrontements meurtriers aux abords de la Verkhovna Rada (le Parlement) à Kiev, le 31 août, étaient pourtant organisées par des mouvements politiques bien connus, notamment le parti nationaliste Svoboda. La police a procédé à une trentaine d’arrestations et interrogé plusieurs chefs de file du mouvement. Mais au lieu d’avoir une enquête efficace, c’est une cacophonie sans nom qui règne en Ukraine.

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Pour le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, Svoboda est devenu « le parti du terrorisme » , coupable « d’un crime, plutôt que d’une position politique » .

Ce 31 août, le dirigeant de Svoboda, Oleh Tyahnybok, ancien chef du Parti national-socialiste d’Ukraine, avait appelé à protester contre un projet de décentralisation qui pourrait, à terme, accorder une certaine autonomie aux territoires sous contrôle séparatiste, au sein d’une Ukraine unie. Haranguant la foule, Oleh Tyahnybok stipendiait les forces de l’ordre comme « les anciens ennemis du Maïdan » , le mouvement de la place de l’Indépendance. Quand ses proches collaborateurs et militants s’en étaient pris aux policiers, il n’avait guère stoppé ses incitations à la violence. Qu’à cela ne tienne : Oleh Tyahnybok a porté plainte contre Arsen Avakov « pour diffamation » et accusé « le pouvoir et les services secrets d’avoir organisé une provocation pour discréditer son parti » .

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LLB: Heurts meurtriers aux abords du Parlement ukrainien

Article publié dans La Libre Belgique, le 31/08/2015

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Les cris de “Honte!” et “Dehors les bandits”, on y est habitué à Kiev depuis longtemps. Mais c’est bien depuis février 2014 et la fin de la Révolution de la Dignité que la capitale ukrainienne n’avait pas assisté à une telle flambée de violence meurtrière, un policier mort et près d’une centaine de blessés en quelques minutes. Réunis devant le bâtiment de la Verkhovna Rada (Parlement), des centaines de membres du parti nationaliste Svoboda et d’autres mouvements ultra-nationalistes se sont longtemps confrontés aux forces de l’ordre, à l’aide de différents projectiles, bombes lacrymogènes, et même d’une grenade. Dans la foule, des personnes âgées tapant les casques de policiers avec des hampes de drapeaux. Mais aussi des jeunes militants, aux attaques plus professionnelles. Selon le ministère de l’intérieur, au moins 30 autres grenades ont été retrouvées dans des voitures avoisinantes après les échauffourées. Autant dire que la situation aurait pu dégénérer.

Si les violences ont pris tous les observateurs par surprise, la manifestation était attendue. Les forces nationalistes protestaient contre une réforme constitutionnelle initiée par le Président Petro Poroshenko, qui inclut une décentralisation de l’Etat, et prévoit l’adoption future d’un statut spécial pour les régions de Donetsk et de Louhantsk sous contrôle séparatiste. Une réforme-clé sur l’agenda présidentiel, soutenu par ses partenaires occidentaux et partie de l’application des Accords de Minsk. Il n’empêche qu’elle reste très controversée, bien au-delà de la problématique du Donbass.

Au sein même de la coalition gouvernementale, on accuse le Président de proposer une réforme en trompe-l’œil. Le Président concède ainsi à la disparition du poste de gouverneur de région, jusqu’ici nommé directement par le Président. Mais il entend créer dans le même temps des postes de préfets, nommés par Kiev. Ceux-ci auraient autorité pour suspendre les collectivités territoriales, s’ils en venaient à juger leurs actions “illégales”. Au lieu de décentralisation, le pouvoir central retiendrait donc un contrôle exclusif sur les autorités locales.

La réforme est bien passée à la mi-journée, adoptée à 265 voix sur 398. Reste un long chemin avant une adoption définitive de la réforme. Mais déjà dans l’hémicycle, l’ambiance était bouillante. Le Parti Radical d’Oleh Lyachko avait bloqué la tribune pendant plusieurs heures, pour protester contre “des tours de forces du Président”. Le parti réformateur Samopomitch (Auto-Aide), a lui refusé de voter pour la proposition présidentielle, estimant qu’elle “allait directement à l’encontre des intérêts des Ukrainiens”. Cinq de ses représentants dissidents ont néanmoins voté pour la réforme. Deux heures après, ils ont été expulsés du parti.

Ces deux formations étant parties prenantes de la coalition gouvernementale, c’est bien la survie de cette dernière qui est remise en cause. Elus pour des réformes de fond, les députés ukrainiens semblent s’être perdus, encore une fois, dans des querelles politiciennes aux conséquences violentes.

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Berlin condamne des violences « inacceptables »

L’Allemagne qualifié lundi d' »inacceptables » les violences commises dans la journée à Kiev, où l’adoption d’un projet de loi octroyant une plus grande autonomie aux régions séparatistes prorusses a tourné à l’affrontement entre policiers et militants d’extrême droite.

« Nous condamnons avec la plus grande fermeté les émeutes sanglantes qui ont eu lieu aujourd’hui devant le Parlement à Kiev », a-t-on déclaré au ministère allemand des Affaires étrangères, alors que ces heurts ont fait au moins un mort et une centaine de blessés.

« La violence dans la rue est à tous égards inacceptable – mais la violence contre les décisions d’un Parlement élu l’est encore davantage », poursuit-on de même source.

Berlin s’est félicité « que les auteurs de violences n’aient pas atteint leur but et que le Parlement ukrainien ait franchi aujourd’hui, avec l’adoption de la réforme constitutionnelle en première lecture, un pas important vers la décentralisation et la mise en oeuvre » des accords de paix de Minsk.

C’est la première fois depuis le soulèvement pro-européen de Maïdan début 2014, qui avait conduit à la chute du président prorusse Viktor Ianoukovitch, que la capitale ukrainienne connaît de tels violences.

Les affrontements ont opposé les forces de l’ordre à, notamment, des membres du parti nationaliste et antirusse Svoboda.