Coke d’espoir à Avdiivka

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 06/06/2017

La cokerie d’Avdiivka, sous contrôle de la holding de Rinat Akhmetov, est très convoitée par les belligérants. Sur la ligne de front, elle est frappée par les blocages pour son approvisionnement en coke. Les biens de l’oligarque ont été saisis et son centre humanitaire expulsé des zones rebelles.

 

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Crédit: Filip Warwick

“Nos huit fours fonctionnent. Nous sommes revenus à pleine capacité, comme en temps de paix”. Musa Magomedov ne se laisse pas emporter facilement. Accoudé à sa table de conférence, le directeur de la cokerie d’Avdiivka, dans l’est de l’Ukraine parle production et chiffre. Il ne veut malgré tout pas cacher son enthousiasme. “Il y a eu des moments où nous nous pensions condamnés. Aujourd’hui, je sais que nous avons un futur, et Avdiivka aussi”.

A moins de trente kilomètres au nord de Donetsk, l’usine de coke frappe par son gigantisme. Et pour cause: c’est l’une des plus importantes d’Europe. Elle produit 25% du coke ukrainien. Spectatrice immobile de la guerre qui fait rage depuis le printemps 2014, elle s’est retrouvée, avec la ville, sur la ligne de front, du côté contrôlé par les forces ukrainiennes. Le complexe industriel a souffert de nombreux bombardements au cours des trois dernières années, menaçant ses infrastructures vitales. 2 employés ont été tués sur le site.

L’écho des duels d’artillerie est quotidien au-dessus de la ville. Les tirs se concentrent sur la zone militaire au sud, mais se perdent de temps en temps. Quatre civils ont trouvé la mort, le 13 mai, alors que l’Ukraine célébrait la finale de l’Eurovision à Kiev. La cokerie n’a malgré tout jamais cessé de fonctionner. Et aujourd’hui, Musa Magomedov relance les plans d’investissement et de modernisation de l’usine.

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Crédit: Filip Warwick

Pas de temps à perdre

“Vous voyez, les fours sont disposés en batterie, et sont allumés en permanence”, décrit Maksym Butovskiy, contremaître du bloc 1. Un wagon d’acier glisse sur un petit chemin de fer pour collecter des blocs de coke en fusion tombant des fours, à une température de 1000°. Son chargement est ensuite refroidi et entreposé dans les imposantes structures qui encadrent la cour d’usine. “Je considère ces fours comme mes enfants. Autant dire que je suis fier de voir toute ma famille réveillée et active!”, s’émeut Maksym Butovksiy. Seul un neuvième four est en cours de restauration, prévue de longue date. L’usine est active, très active même. “On produit à pleine capacité, et il ne faut pas traîner. Les industries métallurgiques réclamaient notre coke depuis des années, donc il n’y a pas de temps à perdre”, commente Musa Magomedov.

Pourtant, en février, le directeur hurlait à la mort. Le blocus nationaliste des approvisionnements de charbon en provenance des territoires séparatistes faisait peser une menace bien plus existentielle que les bombardements. Sous la bannière “Stop au commerce du sang”, des groupes paramilitaires soutenus par des partis politiques d’opposition avaient établi des barrages sur des voies de chemin de fer. Ils avaient juré d’interdire aux sociétés implantées dans les républiques de Donetsk et Louhansk de faire des affaires avec des entreprises en territoire ukrainien, et de financer les autorités séparatistes par leurs impôts.

Un suzerain en exil

Le blocus était clairement dirigé contre l’empire industriel de l’oligarque Rinat Akhmetov. Allié du Président déchu Viktor Ianoukovitch, il a longtemps été considéré comme le “Seigneur du Donbass”, et avait organisé un circuit de production très intégré, moderne et compétitif, au sein de sa holding “System Capital Management” (SCM). La cokerie d’Avdiivka, en l’occurrence, dépend de la société “Metinvest”, un des fleurons de SCM. Elle recevait charbon et électricité de la société DTEK, elle aussi partie prenante de SCM. La coke produite partait pour la plupart vers des métallurgies de Metinvest. Le circuit avait résisté à la guerre, jusqu’aux blocages du début d’année. Face à la pression d’un mouvement nationaliste armé, vindicatif, et soutenu par l’opinion, le Président Petro Porochenko a institutionnalisé, le 15 mars, un “gel temporaire des échanges commerciaux par rail et par la route”.

“Nous avons du nous adapter”, explique Musa Magomedov, “en recherchant des approvisionnements depuis les Etats-Unis, l’Australie, et d’autres mines d’Ukraine. Ca coûte plus cher, mais nous pouvons au moins continuer à travailler”. L’intégration verticale est tout de même préservée à 50%, dans la mesure où les fournisseurs américains comme United Coal Company sont détenus par Metinvest.

Musa Magomedov dément ainsi les rumeurs de contrebande depuis les zones séparatistes. La cokerie ne reçoit plus ni charbon ni électricité depuis Donetsk, maintenant que les lignes à haute tension ont été redirigées depuis le nord de la région. A travers cette usine, il semble qu’Ahmetov, autrefois le “Seigneur du Donbass”, a perdu tout contrôle sur son fief. En mars, les séparatistes avaient nationalisé une trentaine de ses entreprises sur leurs territoires. Même les activités humanitaires de Rinat Akhmetov sont désormais interdites à Donetsk et Louhansk.

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Crédit: Filip Warwick

 

Séparation définitive? 

Pour le Donbass, région minière et industrielle autrefois très dynamique et incorporée aux circuits économiques ukrainiens, la reconfiguration est difficile. Au moins 20000 personnes franchissent la ligne de front chaque jour, preuve de liens forts et persistants. La rupture progressive des liens économiques pourrait remettre en cause ces interconnexions. Le constat est d’autant plus amer que le blocus ne semble en aucun cas contraindre les autorités séparatistes et russes, à relancer des négociations de paix. Les instigateurs des barrages assuraient pourtant que la pression financière d’un blocus obligerait Moscou à se montrer plus conciliante.

Le chef de Donetsk Alexander Zakharchenko semble très bien s’accommoder de la situation. Il a renforcé son emprise sur l’économie régionale, et semble regarder de moins en moins vers l’Ukraine. Petro Porochenko a subi un revers politique cuisant. Il a aussi perdu les impôts conséquents que les sociétés versaient à Kiev avant d’être nationalisées à Donetsk et Louhansk, accuse les nationalistes d’avoir “manipulé l’opinion” afin de séparer définitivement le Donbass de l’Ukraine.

Crédit: Filip Warwick

Si les faisans restent… 

Chez Musa Magomedov, pas de politique, hormis la politique de la ville. L’homme est une célébrité à Avdiivka, et sur les réseaux sociaux, acclamé pour sa détermination face à l’adversité. De fait, l’existence même d’Avdiivka dépend de la cokerie. La ville en reçoit tout son chauffage, la quasi-totalité du budget municipal, et l’essentiel de son activité économique, à travers les 4000 emplois occupés.

Sur 35000 habitants avant la guerre, environ 20000 vivent encore en ville. “Nous ne manquons pas de bras, mais plutôt de compétences. Les travailleurs les plus qualifiés sont partis”, regrette Musa Magomedov. “Mais avec le retour à nos pleines capacités, on va leur montrer qu’il y a des perspectives ici. On va les faire revenir”.

A la fin d’un tour de l’usine, Ioulia M., responsable de presse, entraîne le visiteur vers un petit espace vert. Des canards s’ébattent dans un bassin. Des cygnes, et même des faisans paradent autour. Le soleil inonde le parc, dans un des premiers après-midis d’été. “Si ces animaux vivent paisiblement ici, alors c’est bon signe pour nous. D’abord en terme de qualité de l’environnement. Malgré toutes les critiques qui nous sont adressées, l’usine est aussi propre qu’une cokerie comme celle-là peut l’être. Et puis, dans ce contexte… si eux se sentent bien ici, alors il n’y a pas de raison que nous fuyons”.

Donbass Blockades: Quo Vadis?

Arsen Avakov kept his word. On 13th March, the Minister of Interior did send his police forces against the activists running a blockade of railroads in the area of Toretsk (former Dzerzhinsk). At least 43 armed persons were arrested on the spot. The move has sparked anger across Ukraine. Several demonstrations were organised in different cities on 13th March. Namely in Kyiv and in some Western cities. At the time of publication, a few hundred demonstrators hold a rally on Kyiv Maïdan Nezalezhnosti. 

Per say, the Donbass “blockade” that was initiated in late January has not been broken up. Police has dismantled only one camp. Three are left untouched along the frontline:

  • the crossing « Svitlanove-Shepilove » in Luhansk region,
  • a crossing near Bakhmut (former Artemivsk) in Donetsk region
  • the motorway near Karbonit in Luhansk region.

Why the sole Toretsk transportation hub has been cleared remains an open question as of now.

Watch here the video of the Sherbynyvka blockade breakup

In essence, the 13th March police intervention does not change much. Trains and trucks are blocked on some routes and continue to cross the frontline on other spots, just as it was before.

Nevertheless, the government is considering declaring a “state of emergency” in the energy sector and warns of power cuts for industries and households in a near future because of a shortage in coal. “Ekonomishna Pravda” estimates that at least 800,000 tons of coal are exported from separatist-held territories to the rest of Ukraine. The exports may amount to some 10 million tons per year.

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In any case, activists plan to extend the scope of their actions.

  • A railroad between the two countries was blocked for a few hours in Sumy oblast on 4th March.
  • A group walled the Kyiv headquarters of “Sberbank Rossiy” on 13th March in protest to the persistence of economic and financial relations between Ukraine and Russia.
  • Both actions made mere symbolic moves yet they both fall under the logics of installing a full-scale blockade with Russia and its proxy republics of Louhansk and Donetsk.
  • Blockade’s coordinator Anatoliy Vynohrodsky has warned his activists were ready to block all connections “when we’re ready”.
  • Since their first actions in late January, they have started an open conflict with the Ukrainian authorities and the President Petro Poroshenko.

To stop the “trade in blood”

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“We want to stop the “trade in blood”, a tall war veteran nicknamed “Vlad” told me on 12th February in Sherbynyvka. He is himself exiled from the separatist-held territories. Two days before, he and his companions had set up a camp by the railroad that connects government-controlled Kostyantynivka and separatist-held Yasynuvata. This installation was among the ones dismantled on 13th March. In purchasing coal and anthracite coal mined in so-called DNR and LNR, Ukraine “finances their war against us. Some oligarchs and war profiteers benefit from it”, Vlad explained.

Vlad insisted also on denouncing the “Kyiv DoubleSpeak”. That is to say:

  • In the third winter of the conflict, the Donbass war is still not called a war. It is referred to as an “Anti-Terrorist Operation”.
  • Diplomatic relations with the Russian Federation are not broken.
  • A recently adopted “plan of reintegration of occupied territories” does not point to Russia as the occupying power.
  • When it comes to the trade links between separatist-held territories and the rest of Ukraine, the government is not explicit enough on the details of the deals. Back in September 2015, former U.S. ambassador to Ukraine Geoffrey Pyatt was already calling for “transparency in coal purchases in the anti-terrorist zone and abroad”, which came as an evidence of murky deals. The continuous uncertainty surrounding these deals feeds all kind of speculations.
  • Poroshenko’s blurry policy in dealing with the war and the peace negotiations is further put under question because of the recent multiplication of peace plans. Obscure political figures have pushed their own proposals up to the Trump presidential administration, in parallel to Kyiv’s official diplomacy. It leads to confusion as to the real intentions of Petro Poroshenko, as well as to his authority to lead an efficient diplomacy.

Nonetheless, the blockades have raised questions too.

  • Vlad assured me that he was “supported by citizens and patriots”. His company was nevertheless connected to the “Donbass battalion” and the “Samopomych – Self-reliance” party.
  • MPs Semen Semenchenko and Oksana Syroid have acted as main organisers and spokespersons of the blockades.
  • “Narodniy Front – Popular Front” and “Radikalna Partiya – Radical Party” have also been active in supporting the blockades.
  • Critics believe some strong financial interests are behind the blockades, namely competitors of the oligarch Rinat Akhmetov.

Useful idiots and liars? 

One of the first arguments authorities oppose to these critics is quite a sound one: “it is naive to believe separatists will run out of weapons and ammunitions if we cut trade routes, since we all know they are supplied by Russia”, Yuriy Grimchak told me in the Ministry of Temporary Occupied Territories in Kyiv. Himself in exil from Donetsk, he is a advisor to the Minister, Vadym Chernysh.

There is no evidence that a full-scale blockade would weaken the pro-Russian and Russian forces nor that it would give local populations some incentives for reintegration with Ukraine. A similar “citizen blockade” of the border from Ukraine with Russia-annexed Crimea had last for a few months in late 2015. The peninsula residents had suffered from shortages and power cuts. Yet the blockade did not produce any sign that Crimea could ever go back to Ukraine.

The official policy of the Kyiv government is to abide by the Minsk Peace Agreements and to prepare for the reintegration of the separatist-held territories within Ukraine. In that perspective, Petro Poroshenko and his team have repeatedly opposed any form of “isolation of these territories, which de facto leads to give them as presents to Russia”. “This land is neither to take, nor to give”, he stressed in mid-February. The fact that no less than 25,000 civilians try to cross daily from one side to the other of the contact line is seen as an encouragement for reintegration. So are trade links.

It has to be noted here that the idea of a blockade has been voiced by Oleksandr Turchynov in late 2016. He is nevertheless the Secretary of the National Council of Security and Defence and a reliable collaborator of Petro Poroshenko. Such a declaration, followed by effective blockades a few weeks after, leads some analysts to believe Oleksandr Turchynov in fact supports the blockades and pursues his personal political ambitions.

Another of the authorities’ arguments is that « this trade does not finance separatists, as most of the companies selling coal to our plants are registered in Kyiv and pay taxes to us”, Yuriy Grimchak adds.

  • According to him, companies operating in so-called DNR and LNR and registered in Ukraine have paid up to 32 billion hryvnias (about 1 billion euros) of taxes in 2016. For the same year, the Ukrainian military expenses amounted to 65 billion hryvnias (about 2,2 billions euros). “These companies have financed half of our 2016 war effort!”, Yuriy Grimchak asserts.
  • Yuriy Grimchak does not take into account here that these companies automatically have to pay some kind of compensation to separatist authorities. As blockade-supporters stress, it is not thinkable that these companies could keep operating without any control from Donetsk and Luhansk. This is one of the “grey zones” surrounding the trade with so-called DNR and LNR.

Another argument that is opposed by Yuriy Grimchak and Kyiv authorities is that a full-fledge separation of separatist-held territories from Ukraine would prove impossible and dangerous.

  • When it comes to the case of water supplies, the canal “Severskiy Donets-Donbass” starts in Ukraine-held territories. It flows southwards through the city of Donetsk and ends up in the port city of Mariupol. “We could cut the water supplies to Donetsk, for sure. Yet it would also mean cutting water supplies to our Marioupol”, Yuriy Grimchak explains.

The same kind of interdependency goes for many of the energy and industrial infrastructures across the region.

  • The Schastye power plant is located on the Ukrainian side of the front line in the North of Luhansk. It supplies power to rebel-held Luhansk itself, while in turn being supplied with coal from mines in separatist-held districts of the Luhansk and Donetsk regions.
  • Steel plants such as the Enakievo Steelworks in the separatist-held Donetsk region depend on supplies of coke from the Avdiivka coke plant on Ukrainian side. Avdiivka in turn is supplied with coking coal from a mine in separatist-held Krasnodon.

According to Yuriy Grimchak, anyone who believes “in a complete separation by tomorrow is either a liar, or an idiot”. As for the activists on blockades, he considers them as “useful idiots … I mean, maybe they are no idiots. But they are definitely useful to someone”.

In late February, pro-blockade political groups failed to registered a bill “On the Occupied Territories” at the Verkhovna Rada (Parliament). The bill was meant to prohibit the trade between the separatist-territories and the rest of Ukraine. Yet their failure shows that proponents of the blockades remain a political minority.

Alternative supplies

The argument of the interdependency raises the question of the development of reform of the energy sector and the search for alternative supplies of energy. When it comes to anthracite coal, 99% of the Ukrainian consumption comes from the ATO zone, that is from non-controlled territories for the main part. The anthracite power-generating units produce about 15% of Ukraine’s electricity. Prime Minister Volodymyr Hroissman has publicly feared that, were the blockades to continue, Ukraine would loose 75,000 jobs and up to 3,5 billion dollars.

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The government has recently assured that it would have to compensate the shortages of coal from separatist-held territories with imports from Russia. As such, it seems like a good argument against the ambitions of the activists of a full-fledge separation. Yet it raises some more questions:

  • Analysts have raised suspicions over the past three years that parts of the coal mined in DNR and LNR was purchased on formal basis by Russian companies only to be further sold to Ukrainian and European consumers. If the contact line is closed to the “trade in blood”, the same coal may travel to Ukraine through different transit points.
  • Imports from Russia are not the only alternative Ukraine has, experts point out. Back in 2014-15, some coal were imported from South Africa, despite some murky details surrounding the deal. As of now, Ukraine has the possibility to import coal and anthracite coal from Australia, the U.S.A., and Vietnam.
  • Government says that attempts to set up imports based on competitive price have not been yet successful. At the same time, some experts are sceptical about the statement. A 2015 “BNE Intelligence” report had discovered that contracts of coal imports involved some offshore company based in Cyprus, as well as at least three “fictive” companies registered in the Kyiv region. Nowadays, details of energy imports to Ukraine remain suspicious to many analysts.
  • The underlying fear is that the Kyiv authorities are more keen on preserving a status quo and Rinat Akhmetov’s economic interests than to diversify energy supplies.

The search of alternative sources of energy supplies is not the only option considered.

  • A logical alternative to separatist coal may the reduction of energy consumption and the increase of energy efficiency of the whole system of production and distribution. The government is officially engaged on this path. Yet results are long to take effect as environment activists denounce.
  • The modernisation of power-generating units so as to have them running on a different type of coal or on other sources of energy such as gas or fuel. A program of modernisation was adopted back in 2015 and was supposed to be completed by summer 2017. Results are also not obvious.

The fact that Ukraine is still dependent on coal and anthracite coal mined in separatist territories causes uproar in the Ukrainian society as citizens contributed to the program of modernisation of power-generating units.

  • Tax payers were burdened with an extra 10 billion hryvnias (about 3,5 billion euros) from March 2016 onwards. According to the so-called “Rotterdam +” formula, Ukrainian consumers started paying more from March 2016. “Rotterdam +” means the price of coal at the Rotterdam port + transportation. The electricity bills were meant to include such a formula, although the coal was in fact imported from so-called DNR and LNR.
  • The extra revenues both the state and energy suppliers generated was meant to support the modernisation of power-generating units.
  • The fact that these units have not yet been modernised and adapted raises suspicions as to where the extra revenues went to.
  • According to the Ukrainian Crisis Media Center (UCMC), the suspicions run high that both state players and Rinat Akhmetov’s energy companies made huge profits on these schemes.
  • In that perspective, the UCMC calls the warnings of forced coal imports from Russia a mere “intimidation of the public opinion”.

Separatist ultimatum

On their side of the front line, separatist authorities have also reacted negatively to the blockade. The activists’ initiatives endanger the economic situation in these territories, both in terms of revenues for the local authorities and in terms of employment.

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Amid some new warmongering declarations, separatist authorities have requested the companies operating on territories they control to change their registration from Kyiv to Donetsk and Luhansk.

  • They placed some 40 companies under “external control” in late February and set a 1st March deadline for registration.
  • An an official statement by the System Capital Management (SCM) holding, owned by Rinat Akhmetov, the oligarch has refused to register his companies in separatist-held territories. Some 20 of the 40 seized companies depend on SCM, as well as some 20,000 employees.
  • Donetsk and Luhansk have since started the process of nationalisation of these companies.

The move is explained by a few factors:

  • Ukraine has been competing with Russia on the metallurgical market, so weakening Akhmetov’s positions by Russia has been just a matter of time.
  • Russia may switch from the model of funding “DPR” and “LPR” to the model of their “self-financing.” Nationalisation of these companies may be a way to increase the level of “local” revenues.
  • Russia may also be interested in energy instability in Ukraine and decline in its steel industry.
  • It may be part of a targeted attack on the economic empire of Rinat Akhmetov. His charity network of delivering humanitarian aid to the separatist-held territories have also been seized alongside his companies.

Rinat Akhmetov: An oligarch under threat? 

In this blockade issue, Rinat Akhmetov is an unavoidable actor as the developments of the situation threaten the industrial and financial networks he had managed to preserve since 2014. He remains the richest man in Ukraine despite some significant losses since the Revolution of Dignity. He has played a dubious game since, which may come to an end because of the blockades.

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According to the estimates of the investment company Dragon Capital, the SCM holding loses 5 to 10 million dollars a month because of the blockade. Were the “nationalisation” of his DNR-LNR companies to become effective, he would loose much more.

Rinat Akhmetov owns 70% of Ukrainian thermal power plants.

  • Since March 2016, Ukrainian consumers pay their bills to these plants according to the “Rotterdam +” formula.
  • Yet the plants have been using anthracite coal from so-called DNR and LNR.
  • Rinat Akhmetov has not implemented the plan of modernisation of power-generating units in his plants.
  • SCM has not made public the real purchase price for its coal. Hence speculations run high that the price of produced electricity is not justified by the price of purchased coal, which may be extremely low.
  • Some experts believe that part of this coal comes from so-called “kopanki”, that is illegal mines. Both Rinat Akhmetov and the Yanukovych “Family” had an intensive use of kopanki before the war that was meant to embezzle state subsidies and artificially raise prices.
  • It is thus fair to assume that SCM holding has made huge profits on such a scheme.
  • This has automatically been done with the government’s tolerance, if not approval.

Rinat Akhmetov’s interests and perspectives are endangered by the developments of the blockade situation.

  • On the Ukrainian side, he may be forced to finally comply with the 2015 modernisation program and to give up on his artificially-generated profits.
  • On the separatist side, he has a lot to loose when it comes to his well-integrated industrial networks.
  • A re-registration of his companies in non-recognised DNR and LNR would ruin his perspectives of export across the world.
  • His political influence on both sides of the frontline would also be endangered.
  • Although it remains to be seen whether separatists and Russians would effectively complete the nationalisation of Akhmetov’s assets. In doing so, they would need some strong financial capacities in order to ensure the paiements of salaries and the running of the plants. They would also need to secure export markets for their production.
  • Aside of the industrial assets, Rinat Akhmetov’s monopoly fixed-phone operator “Ukrtelekom” had to shut off part of its network in Donetsk oblast  on 1st March. This followed the seizure of the Donetsk offices by separatist authorities on 1st March. Some 200,000 phones went off. This is a net loss for the company.
  • The processus of nationalisation of Akhmetov’s assets, along with many other Ukrainian oligarchs’, takes also place in Russia-annexed Crimea. It remains unclear whether the oligarch obtained any compensation for his losses.

Ukrainian medias and experts question whether this may be the end of Akhmetov’s empire.

To be continued

As economist Timothy Ash states, the blockades “have developed a dynamics on their own, which may be hard to stop”.

As the police intervention on 13th March has showed, the Kyiv authorities may move to break up the blockades in the near future, as they did with the Crimea “citizen blockade” in late 2015. Yet the underlying issues remain.

  • The Ukrainian energy sector has not been effectively reformed.
  • Ukraine is still dependent – some would say « taken hostage » – on coal from separatist-held territories as well as on large financial interests such as Akhmetov’s.
  • Petro Poroshenko faces more and more domestic opposition, which questions his authority and his ability to conduct an efficient policy. Blockades’ proponents swear to take down what they describe as an “oligarchic-kleptocratic” regime, which is now the “first trade partner” of Russian-backed separatists.
  • More troubles from these protesting groups are to be expected.

Grand Reportage RFI: Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. C’est une énième trêve, après une série d’échecs, mais elle pourrait marquer une étape dans la résolution du conflit. La guerre vit son troisième hiver. Depuis le printemps 2014, le conflit a fait plus de 10.000 morts selon l’ONU. Les affrontements persistent malgré les Accords de Paix de Minsk, signés en février 2015. Une explosion de violences a ainsi fait au moins une trentaine de morts début février côté ukrainien. Les pertes du côté des forces pro-russes et russes restent difficilement quantifiables en raison du flou qui persiste autour de la nature des forces en présence à Donetsk et à Louhansk. 

Pour l’Ukraine, l’effort de guerre est soutenu. Kiev l’estime à 5 millions d’euros par jour. Dans le contexte de ce qui est aujourd’hui une guerre d’attrition, les Ukrainiens cherchent un format pour traiter avec les territoires que le gouvernement ne contrôle pas, et les quelques 3 millions de personnes qui y résident. Conquête militaire? Isolation? Réintégration? Le débat fait rage dans le pays. 

Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon. Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

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Le long du passage à niveau, le camp ne paie pas de mine. Deux tentes, des braséros, quelques drapeaux nationalistes, le tout posé sur un sol sali par la neige fondue. Cela suffit pour Vlad, de son nom de guerre, et une poignée d’hommes en uniformes militaires, pour bloquer les voies ferrées qui traversent le village de Sherbynyvka, au nord de la république auto-proclamée de Donetsk.

Vlad: Nous voulons en finir avec cette économie parallèle. Regardez notre slogan, c’est “stop au commerce du sang”. 

A quelques dizaines de mètres de là, un convoi de wagons de marchandises est immobilisé. A son bord, des centaines de tonnes d’anthracite. Extraits en territoires séparatistes, ils devaient approvisionner des usines en territoire ukrainien. Depuis 2014, les livraisons n’avaient pas été interrompues, malgré la guerre. Pour Vlad, il faut mettre un terme à ces échanges.

Vlad: Notre barrage, c’est une réaction au plan de réintégration des territoires occupés, qu’ils ont adopté à Kiev. Ce plan légalise le commerce avec l’occupant. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien. Nous ne pouvons plus rester sans rien faire, à regarder tous ces wagons qui passent et repassent, sans être contrôlés. 

Trois voies ferrées sont bloquées dans la région depuis début février.

Ici, les militants nationalistes ne sont qu’une quinzaine, mais ils sont liés à des bataillons de combattants volontaires, et à des partis politiques siégeant au Parlement à Kiev.

A ce titre, ces hommes fatigués et mal rasés sont en opposition frontale avec le Président, Petro Porochenko.

Petro Porochenko: Ce blocage est non seulement inutile, mais en plus, il créé des problèmes. Ces militants bloquent nos efforts pour retrouver notre souveraineté territoriale. Ma position, et celle de mon gouvernement, elle est claire. Ce n’est qu’à travers des efforts diplomatiques que nous pourrons ramener ces territoires au sein de l’Ukraine. Je condamne toutes les postures politiciennes qui consistent à isoler ces territoires, et de facto les donner en cadeau à la Russie. Je le répète: cette terre n’est ni à prendre, ni à donner. 

Cette réthorique n’impressionne pas Vlad, chef du camp à Sherbynyvka. Il a lui-même été chassé de sa maison par les combats. Il s’estime légitime pour reconquérir sa région natale. Vlad accuse le président de protéger les intérêts de quelques profiteurs de guerre, et de mener un jeu trouble dans son rôle de défenseur de la patrie.

Vlad: Cela ne répond pas aux questions essentielles. A Kiev, ils détournent l’attention en s’étonnant que les voies ferrées soient bloquées, en se demandant qui nous instrumentalise, et ainsi de suite. Mais il faut répondre aux vraies questions: Nous sommes en guerre, oui ou non? Nos camarades croupissent dans des prisons ennemies ou pas? Une partie de notre territoire est occupé, alors pourquoi continuons-nous à faire du commerce? Je ne connais aucun exemple de conflit dans le monde où le business a continué comme si de rien n’était. 

Ce faisant, Vlad accuse l’exécutif d’entretenir un double language depuis 2014. Kiev a beau dénoncer une agression militaire russe, les relations diplomatiques n’ont jamais été rompues. Et si à Kiev on parle de guerre dans le Donbass, le nom officiel de l’intervention militaire est celui “d’Opération Anti-Terroriste”. Face à ce qu’il considère comme des compromissions, Vlad conclut, l’air déterminé:

Vlad: Il n’y aura pas de paix tant que certaines personnes continueront à gagner de l’argent dans cette guerre. 

Ce blocage est la manifestation la plus concrète des tensions qui déchirent la société ukrainienne autour du nouveau plan de réintégration du Donbass.

Celui-ci a été adopté le 11 janvier, et proposé par le ministère des territoires temporairement occupés. Iouriy Grimtchak est le conseiller spécial  du ministre, lui aussi exilé de sa ville de Donetsk.

Iouriy Grimtchak: Ce plan ne vise pas à réintégrer les territoires occupés du Donbass. Pas encore. Nous visons à réintégrer les gens qui vivent là-bas. L’idée principale, c’est de leur offrir quelque chose d’autre, et les intégrer dans notre espace médiatique, économique, entrepreneurial. Dans ce plan, nous avons développé toute une série de mesures, qui vont du transport de marchandises à la politique de l’information. 

Les Ukrainiens des territoires séparatistes auront des facilités pour étudier, voyager, développer une entreprise ou encore accéder à l’assistance médicale. Un plan similaire est en cours de développement pour les populations de la péninsule de Crimée, annexée par la Russie en 2014.

Face à cette politique d’ouverture, l’opposition craint que le plan n’engendre un dangereux précédent. Oksana Syroid est la vice-présidente de la Verkhovna Rada, le Parlement, au sein du parti Samopomitch, un parti originaire de l’ouest de l’Ukraine.

Oksana Syroid: Dans cette éventail de mesures, il y a des bonnes choses. Par exemple, la possibilité pour les jeunes d’étudier à distance selon le programme ukrainien. Mais  d’une part, nous savons que ce plan profite aux oligarques qui continuent leurs activités des deux côtés de la ligne de front. D’autre part, dans les territoires occupés, il y a deux catégories de personnes. L’administration d’occupation russe, et leurs supplétifs. Et les civils qui vivent là-bas. Et ces civils que nous voulons aider, ils ne décident de rien! Donc toute relation avec l’autre côté ne sera qu’avec les occupants, pas avec les civils directement. Cela veut dire que nous ferons des concessions, que nous renforcerons la puissance occupante. Nous nous retrouverons à payer pour l’occupation. 

Oksana Syroid va jusqu’à assimiler ce plan de réintégration à une haute trahison.

Oksana Syroid: Le concept de ce plan est mauvais. Il faut l’annuler. Il n’a été ni écrit en Ukraine, ni pour les Ukrainiens. Il n’est pas dans les intérêts du pays. 

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, il n’est plus l’heure de jouer sur les mots. Il y a plus important.

Iouriy Grimtchak: Il y a environ 700.000 personnes qui franchissent la ligne de front chaque mois. Par jour, jusqu’à 25.000 personnes. 

Il est important de faciliter la vie des populations civiles du Donbass, afin de s’en assurer le soutien.

Iouriy Grimtchak: Aux postes de contrôle le long de la ligne de front, nous prévoyons d’installer des centres administratifs. Afin que les gens n’aient pas à aller loin pour déclarer un mariage, ou une naissance, ou renouveler leur passeport. 

A 800 kilomètres de là, le poste de contrôle de Stanitsa Louhanska, au nord du bastion séparatiste de Louhansk, est l’un des principaux points de passage d’un camp à l’autre. Ici, la traversée est compliquée depuis que l’unique pont enjambant la rivière Donets a été détruit par un bombardement. Les civils se massent néanmoins par centaines pour passer, d’un côté comme de l’autre.

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Andriy checkpoint: Ca fait 4h30 que j’attends. Je suis venu toucher ma retraite, et je rentre à Louhansk.

Svitlana checkpoint: Je vais voir mon fils à Louhansk. Il étudie là-bas. C’est un athlète. Aller vivre en territoire ukrainien, c’est hors de question, car son pensionnat est à Louhansk. On faisait comme ça avant la guerre, on continue comme ça maintenant. On préférerait que tout redevienne comme avant, mais… ils nous ont séparé. On ne peut plus revenir en arrière. 

Pour ces deux personnes, et les centaines d’autres dans la file d’attente, on devine qu’une simplification des formalités administratives et des conditions de passage serait la bienvenue. Le premier obstacle à l’application du plan de réintégration, ce n’est pourtant pas la politique.

Les combats n’ont jamais cessé, le long des 400 kilomètres de la ligne de front. Ils rendent les passages parfois dangereux. Ils n’épargnent pas non plus des quartiers résidentiels de ville. Les Accords de paix de Minsk, signés en février 2015, n’y ont rien changé.

Marianna Ivanivna: Des Accords de paix? Quels Accords? Ils annoncent des accords à tout va, et voilà où on en est. Qu’ils se mettent d’accord, une bonne fois pour toute! 

La ville d’Avdiivka se remet à peine des bombardements meurtriers de début février. A l’initiative des séparatistes, les tirs avaient coûté la vie à au moins une trentaine de personnes, civils et militaires. Malgré l’écho de l’artillerie au loin, la ville est calme. Mais pour Marianna Ivanivna, cela ne change pas sa situation.

Marianna Ivanivna: Je vis d’aide humanitaire. Mon mari a été tué il y a deux ans. J’ai reçu un statut d’invalide après des bombardements. Comment survivre? Tout le monde veut la paix, tout le monde veut retrouver une vie normale. Qui a besoin de cette guerre, dites moi? Ici, nous mourrons à petit feu. Ils ont bombardé ma maison. Et ma pension est si modeste que je ne peux pas en vivre.

Dans son bureau à la mairie, le colonel Pavlo Malykhyn est le chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Il est occupé à panser les plaies de sa ville après les derniers bombardements. Lui aussi a constaté que le processus de paix de Minsk n’a pas amélioré la situation de sa ville.

Les garants des Accords de Minsk, comme il le rappelle, ce sont Angela Merkel et François Hollande, deux chefs d’Etat distants du conflit. La mission d’observation de l’OSCE, elle, n’est pas efficace pour assurer le respect du cessez-le-feu.

Pavlo Malykhyn: L’OSCE, ils ne voient rien. Quand ils sont sur place, ça ne tire pas. Dès qu’ils repartent, les tirs d’artillerie recommencent. Je pense que la mission d’observation est très importante. Mais il faut qu’il se donnent les moyens. Ils restent dans les zones sécurisées, mais ne vont jamais dans les endroits où des gens se font tuer. Qu’est-ce qui est le plus efficace? Constater de visu une fois, ou écouter les bombardements 100 fois? Le risque existe, évidemment. Mais dans les quartiers bombardés, il y a des petits enfants qui vont à l’école… Eux, ils prennent le risque.

Les violences ne sont pas prêtes de s’arrêter de si tôt. Et les responsabilités sont partagées. A proximité d’Avdiivka, un ancien centre de contrôle aérien sert de base au bataillon “Donbass Ukraine”.

Les Accords de paix de Minsk, ici, ne sont pas pris au sérieux.

Pavlo Kulyk: La paix ne se fera pas à travers les Accords de Minsk. Tout simplement parce que cela ne convient ni à l’Ukraine, ni à la Russie. Cet accord leur a été imposé.

Au lieu de processus de paix, le soldat Pavlo Kulyk et ses camarades parlent avec confiance de leur nouvelle stratégie militaire.

Pavlo Kulyk: Nos troupes avancent petit à petit. Nous prenons des villages, des positions. Nous avons repris le village de NovoLouganske il y a peu. Nous pouvons y arriver, par petits pas. Et d’après les estimations que l’on a depuis l’autre côté, il y a de moins en moins de combattants chez les séparatistes… 

Ces estimations sont très floues, et l’histoire a montré que les troupes régulières russes pouvaient intervenir directement pour aider les séparatistes. Ces derniers mènent aussi leur propre stratégie de petits pas et de duels d’artillerie incessants.

Cela dit, une intensification des violences ne devrait pas être synonyme d’un retour à un conflit généralisé.

Pavlo Kulyk: Nous pourrions aller plus loin. Mais cela voudrait dire des combats généralisés, et la ruine pour le Donbass. On peut estimer qu’au moins 500.000 civils y perdraient la vie. Je pense que personne ne prendra la décision de lancer une telle attaque…

Si l’option militaire n’est pas envisageable, et que le plan de réintégration est difficilement applicable, certains sont tentés par l’idée d’une séparation claire et nette. Dans son bureau à Avdiivka, Pavlo Malykhyn a un exemple historique tout trouvé.

Pavlo Malykhyn: A Berlin, il y a eu un mur pendant longtemps, les gens ne se sont pas parlé. Mais tout s’est bien terminé. Ici, il faut que la Russie se retire et que l’on reprenne le contrôle de la frontière. Ensuite, on négociera entre nous. Entre temps, on peut isoler le problème.

Le colonel s’inscrit ici dans la lignée des militants du blocage de voies ferrées, en préconisant une rupture avec les territoires séparatistes.

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, cela trahit une vision à très court-terme. Les infrastructures vitales de la région sont trop intriquées pour être dissociées. Par exemple, pour l’eau potable.

Iouriy Grimtchak: Le canal de distribution part du nord de la région. Slaviansk, Kramatorsk, ce sont des villes sous notre contrôle. Le canal part ensuite dans les territoires occupés et la grande ville de Donetsk. Et ensuite il ressort pour arriver au port de Marioupol, une ville aussi sous notre contrôle. En théorie, nous pourrions couper l’eau, et même l’électricité, à Donetsk. Mais cela voudrait dire la mort de notre ville de Marioupol. Tous ceux qui assurent pouvoir tout couper demain sont des menteurs. 

Lors d’un débat animé à Kiev, Iouriy Grimtchak fait face au journaliste Serhiy Harmash lui-même exilé de Donetsk.

Serhiy Harmash: Les entreprises qui produisent dans les territoires occupés et envoient leurs productions en territoire ukrainien paient des taxes aux séparatistes. Les Ukrainiens ont besoin de leur charbon, bien sûr. Mais il faut nous poser la question: sommes-nous prêts à contribuer au financement de leur guerre contre nous? Les blocages actuels de voies ferrées peuvent être une chance pour la réintégration. 

Iouriy Grimtchak se défend. Bloquer ces routes commerciales ne voudrait en aucune manière dire que les séparatistes se retrouveraient sans financement ni armement, étant donné qu’ils sont soutenus par la Russie. Au contraire, cela représenterait un manque à gagner pour Kiev.

Iouriy Grimtchak: Il y a beaucoup d’entreprises qui possèdent des usines dans les territoires occupés mais qui sont enregistrées en territoire ukrainien. Ces entreprises ont contribué à l’équivalent d’un milliard d’euros d’impôts au budget national l’an dernier! Dans le même temps, notre effort de guerre a représenté l’an dernier 2,2 milliards d’euros. Ces entreprises ont donc couvert la moitié de nos dépenses de défense! 

Serhiy Harmash n’y tient plus.

Serhiy Harmash: Si on suit cet argument des impôts, alors autant inviter ici Alexander Zakharchenko le chef de Donetsk, et l’autoriser à monter une entreprise pour qu’il puisse payer des impôts, faire semblant d’être un bon citoyen avant de rentrer à Donetsk et de lever les armes contre nous!

Dans ce débat, la sociologue Iryna Bekeshkina présente les résultats d’un sondage sur l’attitude des Ukrainiens face à la question des territoires occupés. Aucune des solutions, que ce soit la rupture ou la réintégration, ne récolte plus de 17% de soutien. Aucun consensus n’existe sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Iryna Bekeshkina.

Iryna Bekeshkina: Le débat est tellement politisé, entre des positions extrêmes, qu’il est difficile d’y voir clair. Je me rappelle le slogan des étudiants de mai 1968, en France: “Soyons Réalistes, demandons l’Impossible!” Je reformulerai dans notre contexte: “Demandons l’impossible, mais restons réalistes!” 

Le réalisme, Yevhen Vilinsky le voit à travers des projets concrets de reconstruction économique du Donbass. Lui est le vice-gouverneur de la région de Donetsk, en charge d’attirer des investisseurs.

Yevhen Vilinsky: Nous voulons construire ici une sorte de “Berlin Ouest”, qui montrerait aux habitants du bloc de l’est que nous pouvons bâtir une vie meilleure.  Avec la nuance que le mur de Berlin, c’était l’est, et pas l’ouest qui l’avait construit. Il faut que nous fassions preuve d’ouverture. Nous menons tout une série de projets pilotes, même des projets jamais expérimentés en Ukraine. Pour montrer que l’on peut y arriver ensemble. 

Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, on est très loin de ces controverses politiques et de ces grands projets. Au loin, on entend quelques déflagrations d’artillerie. Mais ici tout semble simple, comme le remarque Olga, la surveillante de la cour.

Olga: Les enfants, vous les voyez. Ils sont heureux, ils ne réagissent plus aux bruits des bombardements. Ils jouent, comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour continuer à vivre. 

La région industrielle, ancien fleuron de l’économie soviétique, dans laquelle ces enfants sont nés, était depuis des années en déclin. Avec la guerre, elle se retrouve meurtrie et défigurée. Après trois ans de conflit, rien ne permet de deviner à quoi le Donbass ressemblera quand ces enfants deviendront grands.

Ecouter le Grand Reportage ici

L’est de l’Ukraine: entre la guerre, la réintégration et l’abandon

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

A la réalisation, Anouck Bernet

Chanson de fin: Rosy/Donbass, de Dakh Daughters

RFI: Les entreprises ukrainiennes en déclin

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 15/09/2016

L’Ukraine, toujours aux prises avec une guerre hybride depuis 2014 avec la Russie, souffre toujours d’une grave crise économique. Le pays a subi un récession près de 10% en 2015. Un récent classement d’entreprises d’Europe centrale et orientale confirme que les meilleures entreprises ukrainiennes sont en perte de vitesse. 

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De quoi s’agit-il? 

C’est une étude annuelle de Deloitte, un cabinet américain d’audit et de conseil, qui établit un classement des 500 meilleures entreprises d’Europe centrale et orientale. On y compte 29 entreprises ukrainiennes et 2 banques. En 2015, on en comptait 29, et en 2014, il y en avait 53. Donc une sacrée descente, qui s’explique par les problèmes structurels qui affectent le pays depuis la Révolution de 2014. A savoir, l’état de guerre, l’annexion de la Crimée, la dévaluation de la monnaie nationale, la lenteur des réformes et de la lutte contre la corruption, et j’en passe.

Mais ce classement donne aussi une idée de l’appauvrissement tout relatif des oligarques ukrainiens, cette fameuse caste d’hommes d’affaires qui contrôle le pays depuis les années 1990.

Oui, on voit par exemple que Rinat Akhmetov, autrefois l’homme le plus riche d’Europe, a perdu beaucoup de sa fortune. 

Tout à fait. Sa holding Metinvest était à la sixième place du classement en 2015, elle est descendue à la 13ème position. Elle reste donc officiellement la plus importante entreprise d’Ukraine. Mais Rinat Akhmetov était un parrain de l’ancien président autoritaire Viktor Ianoukovitch, et il a beaucoup perdu après sa fuite d’Ukraine. Le coeur de son empire, le Donbass, est toujours en état de guerre. Et tout cela, ça se traduit sur l’équilibre politique à Kiev. Le clan d’Akhmetov a été écartés du pouvoir en 2014, et pour l’instant, il est tenu à bonne distance par d’autres oligarques et le Président Porochenko, lui-même un oligarque.

De la même manière, on compte plusieurs entreprises d’agro-alimentaires dans ce classement. Avec la perte du complexe minier et industriel de l’est, l’agriculture est devenu un des moteurs de l’économie ukrainienne, notamment grâce aux exportations. La société Kernel est ainsi la seule qui est parvenue à monter dans le classement 2016, par rapport à 2015.

Cette étude est intéressante car elle donne des tendances lourdes. Mais  il faut toujours faire preuve de prudence: les chiffres présentés ne sont pas toujours fiables.

Pourquoi cela? 

Et bien à cause de la corruption bien sûr. Le ministère des finances estime que l’économie parallèle, non-déclarée, représenterait environ la moitié du PIB de l’Ukraine. Les comptabilités des entreprises laissent ainsi souvent… dubitatifs. Sans oublier que la lutte contre la corruption n’est pas efficace, que ce soit au niveau local ou dans les hautes sphères de l’Etat. En tout cas, pas efficace pour l’instant. mais rien n’indique que les autorités ont une détermination sérieuse en la matière. Donc, prudence.

En fait, pour terminer, la seule statistique qui est tout à fait fiable dans les données fournies par les entreprises, c’est que 28% des dirigeants de sociétés dans ce classement sont des femmes, ce qui est la plus grosse proportion dans tous les pays d’Europe centrale et orientale étudiés. Encore une fois, c’est une tendance de fond de l’environnement des affaires en Ukraine.

Ecouter la séquence ici

L’Obs: Côte d’Azur : les villas mal acquises des oligarques ukrainiens

Enquête co-réalisée avec Serhiy Leshchenko, publié dans l’Obs, le 25/04/2016

L’enquête complète a été publiée sur Oukraïnska Pravda. English version here — Українська версія тут

Avec une rigueur et une constance remarquables, les oligarques ukrainiens ont pillé leur pays pendant des années. Les aventuriers des années 1990, les faux réformateurs de la Révolution Orange, la « Famille » de Viktor Ianoukovitch, les « Européens » de la Révolution de la Dignité… Ils s’en donnent à coeur joie. Et pour se rendre compte de l’ampleur du pillage, rien ne veut une promenade dans les rues ombragées de Saint-Jean-Cap-Ferrat, sur la Côte d’Azur.  

Là-bas, derrière des grilles finement ciselées et des murs imposants, les villas de luxe se dérobent à l’oeil du badaud. « On y trouve les prix de l’immobilier les plus élevés au monde », commente Jean-Christophe Thouait, directeur général du groupe immobilier « Michaël Zingraf Real Estate Christie’s ». Les prix peuvent en effet dépasser plus de 200.000 euros au mètre carré. Au-delà des palissades, on devine une piscine, un court de tennis, une voiture rutilante…

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Vue du 56, boulevard Charles de Gaulle, à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Photo: Serhiy Leshchenko.

Des propriétaires anonymes

Des résidences de rêve qui attirent des milliardaires du monde entier. « Saint-Jean héberge des vraies fortunes, des gens bien, et visibles » précise Jean-François Ferrucci, directeur général des services de la mairie. Il reconnait pourtant :

« Au moins 30% des maisons de la presqu’île ont été rachetées par une clientèle issue des pays post-soviétiques. Des propriétaires que l’on ne connait pas, pour la plupart, qui arrivent dans de grosses berlines noires, ne sortent pas de leurs maisons pendant quelques semaines, et repartent. »

De quoi sont faites ces fortunes, cachées derrière leurs vitres teintées? C’est une question que la municipalité du Cap-Ferrat n’a « pas la possibilité de se poser, que ce soit en termes de prérogative juridique ou de ressources humaines. C’est d’ailleurs un problème général sur la Côte d’Azur », explique le directeur des services Jean-François Ferrucci. Les villas sont rarement achetées sous un nom propre, mais plutôt par des intermédiaires de sociétés offshore.

« Offshore »: c’est le mot magique de l’oligarchie post-soviétique, et ukrainienne en l’occurrence. Les Panama Papersont récemment révélé que le président Petro Porochenko, soi-disant réformateur, en est friand, depuis plus d’une dizaine d’années. Le recours à des juridictions offshore est une question de sécurité pour des entrepreneurs opérant dans un environnement incertain. C’est aussi un moyen de faire baisser son taux d’imposition. Mais cela sert souvent un besoin plus primaire : faire disparaître des fortunes mal acquises.

La résidence dorée de Lyovochkine

C’est avec cette pensée que l’on s’arrête devant le 56, boulevard Charles de Gaulle. Les terrasses qui se superposent depuis le niveau du portail d’entrée en fer forgé laissent imaginer une oasis de verdure et d’arbres rares, entourant d’élégants bâtiments de pierre blanche. Ce petit paradis, c’est celui de Serhiy Lyovochkine, la 83e fortune d’Ukraine selon le classement du magazine « Focus » de mai 2015.

Eminence grise de dirigeants ukrainiens autoritaires et russophiles, il est l’ancien chef de l’administration présidentielle de Viktor Ianoukovitch. Artisan essentiel de l’ascension au pouvoir celui qui deviendra gouverneur de Donetsk, puis Premier ministre, Serhiy Lyovochkine est le véritable architecte de son régime présidentiel autoritaire. Un homme toujours rasé de près, connus pour ses costumes de belle facture, envié pour la beauté de sa femme mannequin. Un député national, qui ne cache pas son ambition de se hisser au poste de Premier ministre à la faveur de la crise politique qui paralyse l’Ukraine depuis des mois, et d’un retour en force de la « vieille garde ». Une personnalité de premier plan dans son pays, qui n’a jamais mentionné la villa du 56, boulevard Charles de Gaulle, dans ses déclarations de patrimoine.

Et pour cause. Le nom de Lyovochkine n’apparaît nulle part. La villa et ses fastes, qui sont estimés à 40 millions d’euros par un rapport d’audit, c’est une petite société enregistrée au Danemark, Glorietta Investments I ApS, qui les possède. Une société contrôlée par une autre société, enregistrée au Luxembourg : Boutifour SA.

Le 8 juillet 2011, un changement de direction intervient simultanément dans les deux sociétés, en faveur de cinq citoyennes chypriotes. Des nationalités qui font hausser les sourcils, et qui permettent de déterminer que c’est le 8 juillet 2011 que la famille Lyovochkine a pris possession des deux sociétés, et donc de la villa. Mikhaylo Minakov, enseignant-chercheur spécialisé dans l’oligarchie ukrainienne, explique :

« En Europe, des endroits comme Londres, le Luxembourg et Chypre sont devenus les refuges les plus accessibles de l’argent sale des oligarques des républiques post-soviétiques. »

De fait, à partir des noms de ces cinq citoyennes chypriotes s’ouvre un large éventail d’entités économiques liées à Serhiy Lyovochkine, mais aussi à son traditionnel parrain d’affaires, Dmytro Firtash. Ancien sponsor de Viktor Ianoukotich, un des oligarques du gaz les plus proches du Kremlin, il est actuellement jugé en Autriche. Mais reste très influent en politique, et actif en affaires.

Villa depuis Google Maps
5§ boulevard Charles de Gaulle depuis Google Maps

D’ailleurs, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, il suffit de marcher quelques mètres de plus pour trouver sa villa. Aux numéros 52, boulevard Charles de Gaulle et 48, avenue de Bellevue, Dmytro Firtash s’est approprié « La Mauresque », l’ancienne résidence du romancier britannique William Somerset Maugham, aujourd’hui estimée à 49 millions d’euros. Soit un vrai petit carré ukrainien que les deux hommes se sont constitués au Cap-Ferrat. Dmytro Firtash, ni député, ni fonctionnaire, affiche officiellement qu’il est le propriétaire de « La Mauresque ».

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Portail de La Mauresque, villa de Dmytro Firtash. Photo: Serhiy Leshchenko.

Son partenaire Lyovochkine n’est devenu riche de manière officielle qu’en février 2013, quand il a acquis 20% des parts du groupe « Inter » de Dmytro Firtash, estimé à 2,5 milliards de dollars. Auparavant, il n’avait admis posséder qu’un seul actif économique : la société Oskaro Investments Ltd. Et cela tombe bien : les Chypriotes qui dirigent cette société sont les mêmes que celles qui contrôlent les sociétés-écran danoise et luxembourgeoise. Loin de Panama, ce sont bien des sociétés relevant de la juridiction des Etats-membres de l’UE.

« Nouveaux riches »

Les Chypriotes sont aussi liés à une privatisation douteuse de l’ancien monopole géant des télécommunications ukrainiennes. Ukrtelekom avait été acquis pour une bouchée de pain en 2011, par une société chypriote aux bénéficiaires finaux inconnus. Grâce au fil remonté depuis la villa au Cap-Ferrat, on s’aperçoit que Serhiy Lyovochkine était au moins l’un d’entre eux.

Joint par téléphone à Kiev, le 9 mars, celui-ci n’a pas souhaité faire de commentaire. Le député s’est contenté de nous rediriger vers une interview publiée le matin-même dans le quotidien « Segodnya », contrôlé par l’oligarque Rinat Akhmetov. Il y reconnait avec une franchise déconcertante que la villa au Cap-Ferrat « appartient à moi et à ma famille ». Il la présente néanmoins comme partie prenante de « son portefeuille d’investissements au sein du groupe ‘Inter’ », évitant avec soin la question de sa déclaration de patrimoine.

Quant à la chaîne de responsabilités et complicités établie par les noms de citoyennes chypriotes gérantes de société, « c’est une pure spéculation », selon le député. Il n’aurait pas choisi lui-même ces administrateurs, qui « ne travaillent pas que pour moi, ils ont d’autres employeurs ».

Une explication simple, utilisée régulièrement dans les affaires liées aux sociétés offshore. Sauf que ces « autres employeurs » sont tout à fait liés aux cercles d’intérêts de Serhiy Lyovochkine. On découvre ainsi ces citoyennes chypriotes dans des sociétés contrôlées par sa soeur Ioulia Lyovochkina, elle aussi députée, ou encore Dmytro Firtash.

« Les demandes de la clientèle post-soviétique sont plus matures qu’auparavant », explique l’agent immobilier Jean-Christophe Thouait. Les « nouveaux riches » venus de l’est ont longtemps défrayé la chronique sur la Côte d’Azur, en achetant comptant des demeures somptueuses, pour y organiser des fêtes excentriques.

« Aujourd’hui, il y a moins d’achats ‘coup de coeur’: il s’agit d’investissements négociés, d’une valeur de 2 à 7 millions d’euros, qui ne se situent pas forcément sur le bord de mer. Mais oui, la clientèle post-soviétique est toujours très demandeuse dans la région. »

Et il reste souvent impossible de vérifier l’identité des acheteurs, et l’origine des fonds investis.

« Est-ce que nous préférerions ne pas avoir ce type de résidents chez nous ? », s’interroge Jean-François Ferrucci, aux services de la mairie de Saint-Jean-Cap-Ferrat. « La réponse est oui. Mais pour ce qui est de mener des enquêtes poussées à travers des sociétés offshore… C’est d’abord aux notaires et à l’Etat de vérifier l’origine des fonds. »

Réseaux de sociétés-écrans

Le dispositif du « Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins » (Tracfin) peut être activé lors d’une demande d’acquisition de bien immobilier par une personnalité controversée. Or, la famille Lyovochkine n’a pas procédé à l’achat de la villa du 56, boulevard Charles de Gaulle, mais bien de la société danoise qui en était déjà propriétaire. Les autorités françaises se retrouvent ainsi démunies face à la complexité de ces réseaux de sociétés-écrans.

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Dmytro Firtash

Une demande d’ouverture d’enquête a été adressée au procureur général d’Ukraine. Mais « on ne peut pas attendre qu’il fasse semblant de faire son travail », commente Daria Kaleniuk, co-directrice du Centre d’Action contre la Corruption (AntAC), à Kiev.

« La France, et les Etats-membres de l’UE en général, pourraient créer un bureau d’investigation, doté de compétences solides, afin d’assister, et d’encourager, les autorités ukrainiennes dans leur lutte contre la corruption. »

« Il est dans l’intérêt de l’Union européenne de se prémunir de la dissémination de la corruption venue des pays post-soviétiques », insiste le chercheur Mikhaylo Minakov. Et de conclure sur « la trahison » que représente le fait de posséder, pour ces oligarques, ces luxueuses villas en France. « De tels refuges dorés sont un coup de poignard dans le dos de populations post-soviétiques vivant dans une misère noire ! »

Politique Internationale: En finir avec la République oligarchique ukrainienne

Article publié dans le numéro 150 de la revue Politique Internationale, en janvier 2016.

Le 28 mars 2015, lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision ukrainienne ICTV, Petro Porochenko, élu un peu moins d’un an plus tôt, après le dénouement tragique de la « révolution de la dignité », semblait partir en croisade. « La caste des privilégiés sera éliminée ! », promettait le président ukrainien. Une caste composée, selon lui, d’oligarques « qui ne cherchent qu’à engendrer le chaos dans le pays, alors que nous nous efforçons d’y ramener l’ordre ». Et le chef de l’État de promettre une « ère de justice » et de vanter les réalisations de l’exécutif : « Je peux vous assurer que ceux qui sont impliqués dans des affaires de corruption ne se sentent plus en sécurité, grâce aux réformes entreprises par le gouvernement. »

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De fait, Petro Porochenko multiplie les gestes forts et les déclarations de fermeté à l’encontre des plus importantes fortunes du pays. Après avoir ouvertement provoqué l’exécutif ukrainien en conduisant une série de « raids corporatifs » (1) sur des entreprises d’État, à la mi-mars 2015, le sulfureux Ihor Kolomoïski, pourtant auréolé d’un statut de « héros national » pour son soutien actif aux forces armées ukrainiennes dans le Donbass, a dû renoncer au poste de gouverneur de l’oblast (région) de Dniepropetrovsk qu’il occupait depuis mars 2014 (2). L’homme le plus riche du pays, Rinat Akhmetov (3), a été publiquement réprimandé après que des grèves de mineurs vraisemblablement organisées par sa société DTEK eurent créé des troubles à Kiev au printemps. À la Verkhovna Rada (le Parlement monocaméral), la coalition gouvernementale est officiellement engagée dans un vaste effort de « désoligarquisation ». Les députés multiplient les initiatives législatives présentées comme des mesures anti-monopolistiques, anti-corruption ou encore en faveur d’une meilleure transparence des marchés publics.

L’enjeu, pour les réformateurs ukrainiens, n’est pas seulement de prendre pour cible une caste représentée par quelques individus. Leur but est de démanteler un système oligarchique solidement implanté dans le pays depuis la dislocation de l’Union soviétique. Né dans les années 1990, le système s’est affermi pendant les deux mandats présidentiels de Leonid Koutchma (1994-2004), celui-ci s’imposant comme son arbitre incontournable. La « république oligarchique » ukrainienne a survécu à la Révolution orange de 2004 (4) avant d’être remise en cause du fait de la concentration à outrance des ressources nationales entre les mains de la « Famille » du président Viktor Ianoukovitch (2010-2014) (5). Vilipendé par les révolutionnaires de l’« EuroMaïdan » à partir de novembre 2013, le système de la république oligarchique survit au changement de régime. Il est aujourd’hui dénoncé comme un obstacle à la modernisation et à l’intégration européenne de l’Ukraine. Ces condamnations émanent tant de la société civile et des milieux politiques ukrainiens que de leurs partenaires occidentaux. À en croire les déclarations officielles, les jours de l’oligarchie ukrainienne seraient comptés.

Mais au-delà des déclarations d’intention, la désoligarquisation se révèle une entreprise colossale. Et cela, d’autant plus que de nombreux doutes planent sur la bonne volonté de la nouvelle élite politique, jusqu’au sommet de l’État. Même si rien ne prouve pour l’instant l’implication du président ou du premier ministre Arséni Iatseniouk dans des cas d’enrichissement personnel, leurs entourages proches respectifs se trouvent mêlés à des affaires de conflits d’intérêts et de corruption (6), ce qui ne manque pas de jeter le discrédit sur l’intégrité du nouvel exécutif.

Après la révolution de la dignité, l’expert Anton Krut, de l’International Center for Policy Studies (ICPS) à Kiev, dénonce l’avènement de la « seconde république oligarchique » ukrainienne. Les dynamiques actuelles ne seraient que les symptômes d’un rééquilibrage d’intérêts concurrents ; loin de disparaître, le système oligarchique ne ferait, en réalité, que se recomposer. Sa survie est facilitée par le climat d’urgence qui règne en Ukraine, confrontée à une grave récession économique (7) et aux conséquences d’une agression russe multi-vectorielle : annexion de la Crimée, guerre du Donbass, centaines de milliers de déplacés, féroce guerre de l’information, pressions commerciales, financières et énergétiques… De l’avis général, la persistance du système oligarchique constitue une menace considérable pour les ambitions de réformes de l’Ukraine post-révolutionnaire.

Le système de la « république oligarchique » ukrainienne

Dans le contexte post-soviétique, le concept d’oligarchie revêt un sens particulier. En Ukraine comme en Russie et dans les autres républiques nées de l’éclatement de l’URSS, de petits groupes d’hommes d’affaires, souvent issus de la « nomenklatura » (8), sont parvenus à faire fortune en un temps record, notamment grâce aux privatisations douteuses de nombreux actifs d’État soviétiques. Dans la confusion généralisée des années 1990, leur émergence a été intimement liée à l’établissement des institutions publiques. Les oligarques post-soviétiques, en l’occurrence ukrainiens, ne sont pas que des riches individus proches du pouvoir. Ils représentent une manifestation quasi naturelle du développement des systèmes économiques, politiques, administratifs et judiciaires de l’Ukraine indépendante. Une liaison intime qui s’inscrit dans leurs parcours personnels, parfois dignes de romans d’aventures.

Ainsi, avant de devenir l’homme le plus riche d’Ukraine, le sponsor du Parti des régions de Viktor Ianoukovitch et le maître incontesté des industries minières et métallurgiques d’Ukraine, Rinat Akhmetov était avant tout le survivant des guerres entre gangs mafieux qui ont terrorisé son Donbass natal pendant de longues années. Ioulia Timochenko, passée à la postérité comme l’« égérie de la Révolution orange », a longtemps trôné comme une richissime « Princesse du gaz ». En 1988, sa carrière avait pourtant débuté avec l’ouverture d’une coopérative de vidéo-clubs. Son allié de longue date, Pavlo Lazarenko (9), oligarque du gaz devenu premier ministre (1996-1997), a fini écroué pendant neuf ans aux États-Unis pour le blanchiment de 114 millions de dollars. Les Nations unies estiment qu’il aurait détourné plus de 200 millions de dollars. L’ancien ingénieur Ihor Kolomoïski et son associé Hennadiy Boholyubov (10) sont considérés depuis des années comme les plus grands « raideurs » d’Ukraine – une pratique grâce à laquelle leur empire économique a prospéré. L’entreprise InterPipe de Viktor Pintchouk (11) s’est considérablement développée sous les présidences de son beau-père, Leonid Koutchma. Selon une enquête de l’agence Reuters, Dmytro Firtash (12), ancien pompier et soldat, a réalisé une plus-value d’au moins 3 milliards de dollars en l’espace de quatre ans, de 2010 à 2014, grâce à l’importation de plus de 20 milliards de mètres cubes de gaz à prix réduit. Une opération effectuée grâce à ses bonnes relations avec des proches du Kremlin, dont les prêts à taux préférentiels lui ont aussi permis de faire main basse sur le secteur de la chimie et de l’engrais en Ukraine.

Les contes et légendes sur ces oligarques sont nombreux, de même que les mystères qui les entourent. Ce qui est sûr, c’est que ces hommes ont façonné les évolutions de l’Ukraine depuis son indépendance en 1991. En effet, leur destin ne se résume pas à une série d’aventures individuelles : ils ont développé d’importants groupes oligarchiques qui ont eu une influence majeure sur le pays. Le chercheur Mikhaylo Minakov, de l’université de Kyiv-Mohyla, a établi une « anatomie » de ces groupes qui correspondent tous au schéma suivant :

– un « coeur », composé de un ou deux magnats ;

– une « couverture » faite de partis politiques et d’associés d’affaires ;

– une entreprise plus ou moins importante ;

– un groupe d’officiels, à la tête d’institutions et d’entreprises d’État, agissant dans les intérêts du coeur ;

– des agents dans divers groupements politiques ;

– des organisations médiatiques et caritatives.

À cette typologie, il convient d’ajouter une dimension de territorialité. Les développements des groupes oligarchiques ukrainiens ont longtemps été liés à des régions et villes spécifiques. Ainsi en est-il allé du clan de Donetsk (Rinat Akhmetov, Serhiy Tarouta (13) ou encore Serhiy Tihipko (14)) ; du clan de Dniepropetrovsk (Ioulia Timochenko, Viktor Pintchouk, Leonid Koutchma) ; ou encore du clan de Kiev (Viktor Medvetchouk (15)). Alliances et rivalités ont fluctué au fil du temps.

Ces groupes oligarchiques n’ont jamais été véritablement subordonnés à une autorité centrale, comme c’est le cas depuis le début des années 2000 dans la Russie de Vladimir Poutine. Dans la république oligarchique ukrainienne, les relations de concurrence ont entretenu une certaine diversité dans les médias et dans la vie politique – ce qui constitue une différence fondamentale avec le « grand frère » russe.

Néanmoins, la prédominance du système oligarchique a ralenti, voire empêché la modernisation politique et économique du pays. Par exemple, l’importation et la distribution du gaz naturel russe par différents groupes oligarchiques ont constitué une source majeure de corruption et de conflits. La gestion opaque du monopole d’État Naftogaz a provoqué des pertes abyssales pour le budget national. L’animosité légendaire entre les oligarques du gaz Ioulia Timochenko et Dmytro Firtash explique, en partie, de nombreux blocages politiques. Malgré deux « guerres du gaz » (hivers 2006 et 2009) (16), les liens étroits entretenus avec les fournisseurs russes ont découragé toute initiative visant à diversifier les approvisionnements énergétiques de l’Ukraine, ou encore tout effort d’investissement dans le domaine de l’efficacité énergétique.

À un tout autre niveau, seuls environ 6 000 des quelque 20 000 kiosques et petits magasins encombrant les trottoirs de la capitale, Kiev, sont officiellement enregistrés auprès des autorités municipales. Le phénomène cause des problèmes majeurs de circulation, d’aménagement urbain et de rentrées fiscales. Il est dû à la complicité des autorités policières et administratives, et ne pourrait exister sans la protection d’un groupe oligarchique appartenant à la nébuleuse du clan de Kiev. Car le système de la « république oligarchique » ukrainienne n’affecte pas seulement le domaine macroéconomique. Avant 2014, le secteur des PME s’en était trouvé bridé. Nombre d’entrepreneurs déploraient un manque cruel de perspectives et réclamaient une protection effective de l’État de droit. En l’absence de relations ou de ressources suffisantes, les diplômés de fraîche date se trouvaient vite confrontés à un « plafond de verre » qui bloquait leurs perspectives de carrière. D’où un départ massif des jeunes talents pour l’étranger (17). Longtemps, l’horizon européen a permis de contenir le mécontentement d’une large partie de la population. Un jour, espéraient de nombreux Ukrainiens, leur pays allait entrer dans l’UE ; mais avant même ce jour tant attendu, le cheminement vers l’Europe allait signifier de nombreux progrès. La mise en oeuvre de l’acquis communautaire allait favoriser l’État de droit, contribuer à la modernisation de l’économie, réduire la corruption… C’est l’une des grandes explications de l’éclatement des protestations de l’« EuroMaïdan » : le 21 novembre 2013, Viktor Ianoukovitch venait de détourner l’Ukraine de l’Europe, à la fois en gage de bonne entente avec la Russie mais aussi pour préserver sa mainmise sur son pays. Une volte-face intolérable pour bon nombre de ses compatriotes.

La Révolution oligarchique

Si la « révolution de la dignité » a indéniablement été un mouvement civique et citoyen, la contribution des oligarques ne peut être occultée. Au cours des années précédentes, la constitution d’une verticale du pouvoir exclusive autour du petit groupe de la « Famille » avait mis en danger l’existence de la république oligarchique ukrainienne. Les avantages conséquents accordés à Oleksandr Ianoukovitch (18), l’un des fils du président, ou encore au jeune millionnaire prodige Serhiy Kourchenko (19), avaient empiété sur les sphères d’influence traditionnelles d’autres groupes oligarchiques. Fin 2012, un représentant haut placé de la société DTEK, la branche énergétique du groupe « System Capital Management » de Rinat Akhmetov, se plaignait ainsi, sous couvert de l’anonymat, de « la concurrence déloyale faite aux mines de la société par des kopanky (mines illégales) du Donbass ». Estimé à environ 10 % de la production nationale, le trafic était, selon de nombreuses sources, supervisé par Oleksandr Ianoukovitch.

Selon le bureau du procureur général ukrainien, 14 personnes formaient le « coeur de la Famille » : elles auraient siphonné à elles seules l’équivalent de 15 milliards de dollars. De quoi tourner en ridicule les excès de Pavlo Lazarenko, estimés à 200 millions de dollars, et, surtout, de quoi remettre en question l’équilibre oligarchique préexistant. D’où le soutien déterminé de la plupart des oligarques à la révolution de l’EuroMaïdan : leurs médias ont couvert les événements d’une façon très favorable aux révolutionnaires, tandis qu’eux-mêmes conduisaient en sous-main des négociations avec toutes les parties au conflit…

Après la fuite de Viktor Ianoukovitch, le 21 février, et sa destitution par la Verkhovna Rada, le lendemain, l’Ukraine post-révolutionnaire s’est retrouvée dans une situation contradictoire. Les révolutionnaires du Maïdan et les jeunes réformateurs réclamaient une désoligarquisation rapide. De leur côté, les principales fortunes du pays, dont beaucoup avaient oeuvré à la chute de la « Famille », entendaient non seulement assurer leur survie, mais aussi retirer des bénéfices du changement de régime. Face à une société civile encore faible, dans la confusion de la guerre et d’une grave crise économique, les oligarques sont expérimentés, influents, inventifs, et prompts à agir. Ils détiennent des atouts conséquents pour assurer leur survie.

Les premiers symptômes de la persistance du système oligarchique apparaissent dès les premiers jours du changement de régime, à travers l’annulation de la loi sur la taxation des transferts de fonds. À cet égard, un bref rappel s’impose. Début 2013, le gouvernement de Mykola Azarov s’était trouvé aux abois, appauvri par les détournements de capitaux qu’avaient réalisés ses propres ministres et confronté à une mauvaise conjoncture économique et au refus du Fonds monétaire international de lui consentir de nouveaux prêts. Au printemps de cette année-là, le gouvernement avait donc préparé un projet de loi visant à contrôler les mécanismes de transferts internationaux de fonds, traditionnellement utilisés par les groupes oligarchiques pour faire disparaître leurs revenus dans des sociétés offshore (20). Après des débats houleux au Parlement, et malgré l’opposition de nombreux députés représentant les intérêts des oligarques, la loi a finalement été adoptée en juillet 2013. Sa pleine entrée en vigueur était prévue pour mai 2014. Une perspective qui a constitué un facteur supplémentaire de la révolte des oligarques contre la « Famille »…

Dès la fin de la révolution de la dignité, les députés, dont une bonne partie doivent le financement de leurs campagnes et leur assise politique à divers oligarques, rédigent et adoptent une série d’amendements qui annulent les effets de la loi avant même l’entrée en vigueur de ses conditions les plus contraignantes (21). Dans le même temps, les lambeaux des actifs de la « Famille » sont rapidement partagés. Les luttes de recomposition se font féroces, d’autant que tous les groupes oligarchiques ont subi des pertes nettes depuis la révolution.

Un déclin relatif des groupes oligarchiques

Conséquence de la révolution de la dignité et de la guerre du Donbass, le clan de Donetsk, qui était jusqu’à la chute de Ianoukovitch une pièce maîtresse sur l’échiquier oligarchique, n’est plus. Ses représentants sont soit en exil, soit ruinés. Serhiy Tarouta, Boris Kolesnikoff (22), Constantin Jevago (23) ou encore Serhiy Tihipko ont perdu une grande part de leurs actifs dans la guerre. L’homme fort de Louhansk, Oleksandr Iefremov (24), par ailleurs soupçonné d’avoir encouragé les premières agitations séparatistes dans sa région, est pour sa part en maison d’arrêt, en attente de procès (25).

Si Rinat Akhmetov demeure l’homme le plus riche d’Ukraine, avec une fortune estimée à 6,9 milliards de dollars (26), il a été considérablement affaibli par la perte de son fief de Donetsk (27). Ses sociétés DTEK et Metinvest (mines et métallurgie) seraient au bord du dépôt de bilan du fait du bouleversement total de leurs structures de production, de traitement et de distribution. Soupçonné d’avoir initié les premières manifestations séparatistes à Donetsk dans le but de faire pression sur le nouveau gouvernement à Kiev, l’homme est clairement en disgrâce. L’exécutif ukrainien lui a refusé de nombreuses concessions (dans les secteurs énergétiques et de distribution d’électricité, notamment) au cours de l’année passée. Selon le chercheur Mikhaylo Minakov, « Rinat Akhmetov, privé de ses actifs miniers et métallurgiques, sans contrôle direct sur les institutions d’État, n’est plus un oligarque. Il mène la vie d’un homme d’affaires post-soviétique ordinaire, vulnérable face à la police, à l’inspection fiscale et aux autres branches de l’État susceptibles de lui extorquer de l’argent ». Un tel constat est discutable, dans la mesure où le milliardaire exerce encore une influence politique et médiatique suffisante pour provoquer des manifestations de mineurs à Kiev et entretient des activités économiques et caritatives de part et d’autre de la ligne de front du Donbass (28). Le fait que l’exécutif ukrainien n’ait toujours pas abordé l’épineuse question des privatisations douteuses de la période 2010-2014 semble aussi indiquer que Rinat Akhmetov conserve certains atouts dans sa manche.

Il en va de même pour Dmytro Firtash, dont la fortune est aujourd’hui estimée à 270 millions de dollars. Son statut est incertain : arrêté en Autriche le 13 mars 2014 pour suspicion de corruption, il a échappé à une extradition vers les États-Unis à la fin avril 2015. Il lui est néanmoins toujours interdit de quitter le territoire autrichien. Même s’il a perdu un certain nombre d’actifs dans le Donbass, dont l’usine chimique géante Styrene à Horlivka (du fait de la guerre), ainsi que l’usine Tajik Nitrogen au Tadjikistan (pour non-respect des contrats d’investissements), il continue de contrôler un empire économique conséquent qui inclut, en particulier, la populaire chaîne de télévision Inter. Et il dispose visiblement de moyens de pression redoutables. Alors que le gouvernement de Kiev semblait menacer certains de ses contrats gaziers, il a réagi en déclarant publiquement avoir parrainé, au printemps 2014 à Vienne, un accord passé entre Petro Porochenko et l’ancien boxeur Vitali Klitschko. Ostensiblement favorisés par la couverture médiatique de la chaîne Inter au printemps 2014, le premier est devenu président de la République, le second maire de Kiev. Toujours influent, Dmytro Firtash se trouve néanmoins harcelé par Ihor Kolomoïski qui, malgré ses propres soucis, est parvenu, entre autres, à le déposséder de deux centres de production et d’enrichissement de titane.

Ihor Kolomoïski, nouveau joker du jeu oligarchique

Dans cette reconfiguration des forces oligarchiques, le clan de Dniepropetrovsk a, lui aussi, disparu en tant que tel. Les actifs économiques de Ioulia Timochenko ou encore de Viktor Pintchouk ont fondu sous l’effet combiné de la dévaluation, de la guerre et de la concurrence des autres oligarques. Viktor Pintchouk est aux prises avec Ihor Kolomoïski dans un litige judiciaire rocambolesque disputé devant les tribunaux de Grande-Bretagne. Ce dernier s’est imposé comme la figure dominante du clan de Dniepropetrovsk. Victime de l’annexion de la Crimée, où il a perdu des actifs considérables, son groupe Privat a lui aussi subi une baisse de sa valeur nette, aujourd’hui estimée à 1,4 milliard de dollars. Gouverneur de Dniepropetrovsk pendant un peu plus d’un an, fondateur et financier de plusieurs bataillons de volontaires ukrainiens, il est néanmoins le gagnant le plus visible des reconfigurations oligarchiques depuis la révolution. Avec 19 millions de clients et 26 % des dépôts bancaires d’Ukraine, sa Privat Bank est la première du pays. Ses actifs dans les secteurs pétrolier (Ukrnafta), chimique (DniproAzot), aérien (Ukraine International Airlines) ou encore médiatique (la populaire chaîne de télévision 1+1), de même que ses alliés à la Verkhovna Rada, lui assurent une assise confortable. Des sociétés liées plus ou moins directement à Privat ont ainsi été en mesure de remporter quelques marchés publics, par exemple dans la construction des fortifications édifiées le long de la frontière ukraino-russe.

Selon l’éditorialiste Vitaliy Portnikov, sa position l’a « poussé à prendre des risques, car il croit que ses concurrents ne franchiront pas certaines lignes rouges ». L’affaire des sociétés pétrolières publiques-privées Ukrnafta et Ukrtransnafta aurait donc été une surprise. Actionnaire minoritaire de ces deux sociétés, Ihor Kolomoïski y avait placé ses alliés à des postes stratégiques. Sa prise de contrôle de facto lui avait permis d’évincer la compagnie russe Loukoil en redirigeant le transit d’un oléoduc vers une petite raffinerie appartenant à l’oligarque, où s’opérait le traitement de pétrole brut en provenance d’Azerbaïdjan, afin d’irriguer le marché ukrainien. En mars 2015, après des débats houleux, la Verkhovna Rada adopte une loi abaissant la minorité de blocage des sociétés d’économie mixte et (notamment à l’initiative du Bloc de Petro Porochenko) entreprend de remplacer les dirigeants d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta. La réaction d’Ihor Kolomoïski ne se fait pas attendre : il dépêche des groupes d’hommes armés et cagoulés aux quartiers généraux des sociétés, et les occupe ! Après quelques jours d’incertitude, d’altercations avec des journalistes et d’inaction des forces de l’ordre, Petro Porochenko entre personnellement dans l’arène et obtient la démission du gouverneur de Dniepropetrovsk. Le dirigeant d’Ukrtransnafta a été changé en mai 2015. À la fin juillet, le comité directeur d’Ukrnafta a élu un nouveau dirigeant, le Britannique Mark Rollins. En revanche, Ihor Kolomoïski n’a toujours pas réglé les 5 milliards de hryvnias (environ 220 millions d’euros) d’impôts impayés que l’État lui réclame…

Extraverti et audacieux, le sulfureux Ihor Kolomoïski se distingue aussi par l’extension de son emprise territoriale. Secondé de ses loyaux associés Boris Filatov et Hennadiy Korban, il a su diriger l’oblast de Dniepropetrovsk d’une main de fer et y empêcher la moindre agitation anti-gouvernementale. À partir de sa ville, il a étendu son influence sur les régions voisines de Zaporijia et Kharkiv. Dans cette dernière, ce sont des autocars du groupe Privat qui sont venus en aide aux manifestants pro-ukrainiens, au printemps 2014. Une opération menée de concert avec le maire de Kharkiv, l’oligarque Hennadiy Kernes (29). À Odessa, où Ihor Kolomoïski détient des actifs vitaux pour l’activité du port, c’est l’un de ses proches alliés, Ihor Palytsia (30), qui a été nommé gouverneur de l’oblast juste après la tragédie du 2 mai 2014 (31).

Une telle emprise territoriale est à la fois inédite et sujette à reconfiguration. Ihor Kolomoïski n’étant plus gouverneur, les associés qu’il avait placés dans les trois autres oblasts ont été remplacés par Petro Porochenko. Mais le milliardaire reste le principal sponsor de plusieurs bataillons militarisés pro-ukrainiens plus ou moins autonomes vis-à-vis de Kiev (32). Fin mai 2015, au moment de la nomination de l’ancien président de la Géorgie, Mikheïl Saakachvili, comme nouveau gouverneur d’Odessa, qui portait un coup aux prétentions d’Ihor Kolomoïski sur la ville et la région, plusieurs médias ukrainiens se sont inquiétés de la disparition des groupes de sécurité entretenus par Kolomoïski : des centaines d’hommes armés, jusque-là ostensiblement déployés pour sécuriser Odessa, ont ainsi été « perdus de vue », commente Oleksandr Borovik, proche collaborateur de Mikheïl Saakachvili. « Kolomoïski, le patriote, avait donné à Odessa quelque chose comme 36 véhicules blindés. Le patriote les a juste rapatriés à Dniepropetrovsk. »

« Il n’est pas certain que l’exécutif puisse assurer seul la stabilité d’Odessa », note le politologue Balázs Jarabik. La ville, régulièrement secouée par des explosions de bombes, vit sous la menace d’agitations pro-russes et de l’émergence de mouvements séparatistes violents. « Ihor Kolomoïski est toujours apte à monnayer le soutien de ses groupes armés en cas de besoin. »

La question du motif de l’éviction des alliés d’Ihor Kolomoïski demeure. Petro Porochenko a-t-il pris cette décision pour affirmer l’autorité de l’État ? Ou pour contrer l’influence envahissante de l’oligarque ? Y a-t-il une réelle lutte de la puissance publique contre le système oligarchique ? Ou assiste-t-on à une série de mesures ciblées, aux dépens de certains intérêts oligarchiques et au profit d’autres ?

Une cacophonie de recompositions

« Il est très difficile de faire la part des choses, car chacun pousse sa propre chansonnette et le résultat est une cacophonie sans nom », explique un haut représentant de la délégation de l’Union européenne à Kiev, sous couvert d’anonymat. « Par exemple, des représentants de DTEK d’Akhmetov se sont plaints auprès de nous d’être la cible de pressions économiques injustifiées. Leur problème : le gouvernement leur demandait de payer des impôts ! Jusque-là, DTEK avait été plus ou moins exemptée, grâce à la protection politique dont bénéficiait Akhmetov. Dans ce cas-là, on peut légitimement en conclure qu’il ne s’agit pas de vendetta personnelle, mais bien de l’affirmation de l’autorité de l’État… »

Le fonctionnaire européen perçoit les prémices d’une désoligarquisation, à commencer par l’assainissement du système fiscal, l’amélioration des conditions d’investissement et une transparence accrue des marchés publics. Les secteurs agricole, énergétique, industriel ou encore la sécurité sociale sont l’objet de réformes en profondeur. Mais il incite à la vigilance : « Les Européens ont été déçus par le passé… » En mai 2015, il était interloqué par un projet de loi que proposaient plusieurs groupes au sein de la coalition gouvernementale, « visant à imposer une interdiction stricte d’exportation de bois depuis l’Ukraine. Ce qui est contraire aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, à l’Accord d’association avec l’UE, ainsi qu’à d’autres réglementations ukrainiennes. » Le député Serhiy Kiral, du parti réformateur Samopomitch (Auto-Aide), défend le projet : « Ce marché est une source de corruption sans fond : tout le bois est exporté, il ne rapporte rien à l’Ukraine… il fallait faire quelque chose. » Mais à la délégation de l’UE, on interprète le projet de loi comme l’oeuvre d’un « lobby d’hommes d’affaires d’Ukraine de l’Ouest, que le président devrait en toute logique condamner. Il tarde à le faire, cependant… » (33).

Le scandale Ukrnafta illustre le plus clairement les défis et contradictions de l’effort de désoligarquisation officiel :

– Le projet de loi sur le statut des sociétés d’économie mixte a été salué par de nombreux experts comme une manière pour l’État de réaffirmer son autorité et de se dissocier des intérêts oligarchiques. Selon Petro Porochenko, il « met la législation ukrainienne en conformité avec les normes internationales ». Néanmoins, certains critiquent la conception brouillonne de la loi, dont l’objectif premier serait de collecter des impayés d’impôts, bien plus que de rénover le système de gestion en profondeur.

– L’adoption du texte s’est faite dans la douleur, au bout de cinq votes : elle a trahi l’attitude agressive du groupe Voliya Narodu (Volonté populaire) de l’oligarque Ihor Ieremeiev (34), qui cherchait ouvertement à nuire aux intérêts d’Ihor Kolomoïski. Les longs débats et multiples votes ont aussi révélé une forte opposition de nombreux députés du Narodniy Front (Front populaire) du premier ministre Arséni Iatseniouk – des représentants vraisemblablement loyaux à l’oligarque de Dniepropetrovsk…

– Les « raids corporatifs » dans les locaux d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta ont concrétisé le risque de voir des groupes armés se retourner contre le gouvernement de Kiev. Selon le ministre de l’Énergie, Volodymyr Demchyshyn, Ihor Kolomoïski l’aurait ouvertement menacé d’« amener 2 000 volontaires à Kiev… parce qu’on veut me prendre mes entreprises ! ». Lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision France 24, l’oligarque a aussi laissé planer la menace d’agitations séparatistes à Dniepropetrovsk.

– Dans les premiers jours de ce scandale très médiatisé, Petro Porochenko a accusé un silence coupable. Pourtant supérieur direct du gouverneur de Dniepropetrovsk, le chef de l’État n’a pas directement asséné son autorité, ce qui laisse soupçonner des arrangements pré-existants avec Ihor Kolomoïski.

– La prise de contrôle des deux sociétés pétrolières par Ihor Kolomoïski avait nui aux activités du russe Loukoil. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, « Petro Porochenko a donc dû, dans cette affaire, prendre en compte les intérêts russes », décrypte l’éditorialiste Vitaliy Portnikov. « Il est en négociation constante avec les dirigeants russes. Il sait que, quand une affaire ukrainienne touche aux intérêts de Vladimir Poutine et de ses soutiens oligarchiques, la position du président russe se fait intransigeante, et qu’il y a des répercussions. »

– Enfin, aucun des acteurs impliqués dans les « raids corporatifs » sur Ukrnafta et Ukrtransnafta n’a été inquiété par la justice. Une inaction qui trahit une incapacité, voire une complicité, des autorités judiciaires (35).

Loin de s’apaiser, les rivalités oligarchiques semblent au contraire plus vives que jamais, qu’elles se déploient autour de l’acquisition d’actifs économiques ou de la nomination d’associés d’affaires à la tête d’entreprises d’État. Si le lobby des magnats du charbon et de la métallurgie est en déclin, les acteurs du secteur agroalimentaire, aujourd’hui la principale source de valeur ajoutée en Ukraine, redoublent de dynamisme. Oleh Bakhmatyuk (36), Andriy Verevskyi (37) et Iouriy Kosyuk (38) entendent notamment faire jouer leur influence pour obtenir une prochaine libéralisation du marché de la terre arable.

Fruit des recompositions oligarchiques, de nouvelles têtes émergent. « On peut voir que le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov (39), Serhiy Pachinskiy (40), proche d’Arséni Iatseniouk, ou encore Ihor Kononenko (41), proche de Petro Porochenko, tirent leur épingle du jeu », déclare le chercheur Mikhaylo Minakov. Anciens et nouveaux cherchent à se positionner dans la perspective d’une future vague de privatisation de plus de 3 000 entreprises publiques dont le gouvernement souhaite se défaire. Ihor Kolomoïski a pour sa part appelé à la « re-nationalisation » et à la « re-privatisation » d’actifs dont la cession, dans les années 1990-2000, a pu être sous-estimée – notamment les compagnies énergétiques et industrielles, mais aussi le géant des télécommunications UkrTelecom, acheté en 2010, pour un coût minimal, par un petit fonds d’investissement autrichien aux propriétaires inconnus. De quoi promettre d’âpres affrontements. Dans cette perspective, les jeux d’influence sur la classe politique se font plus importants que jamais.

L’arène politique d’un cirque oligarchique

Contrairement aux législatures précédentes, les principaux oligarques ne cherchent plus à se faire élire directement. L’éveil de la société civile, de même que le risque d’une abolition de la précieuse immunité parlementaire, ont dévalué les avantages tirés d’un siège de député. Les investissements massifs des oligarques dans les partis politiques sont néanmoins visibles. « Les partis d’aujourd’hui n’offrent pas de concurrence des idées, mais bien une concurrence des porte-monnaie », constate Moustafa Nayem. Ancien journaliste d’investigation, le jeune député a été élu en octobre 2014 sur la liste du Bloc de Petro Porochenko (BPP). Avec 144 représentants sur 422, la formation est la plus importante à la Verkhovna Rada (42). Hormis l’influence évidente de Petro Porochenko et de ses fidèles collaborateurs Volodymyr Hroissman, président de l’Assemblée, et Ihor Kononenko, le groupe bénéficierait du soutien de Dmytro Firtash, à travers les élus du parti OUDAR (Coup de Poing) de Vitali Klitschko. Ihor Palytsia, ancien gouverneur d’Odessa, et d’autres y représenteraient les intérêts d’Ihor Kolomoïski.

Ce dernier exerce une influence palpable sur l’hémicycle, à travers deux formations. Nombre des 82 députés du Front populaire sont des hommes d’affaires et des membres de bataillons de volontaires liés à l’ancien gouverneur de Dniepropetrovsk. Arséni Iatseniouk tend à se dissocier d’Ihor Kolomoïski, tout du moins en paroles. Les 22 députés du groupe Vidrojennya (Renaissance) sont, eux, publiquement subordonnés à Ihor Kolomoïski. Anciennement nommé Développement économique, le groupe a récemment été dissous et reformé pour accueillir trois nouveaux membres proches du maire de Kharkiv, Hennadiy Kernes, signe d’alliances territoriales qui perdurent. Il est aussi à noter qu’un certain nombre des 43 députés indépendants seraient plus ou moins liés à Ihor Kolomoïski, à l’instar de Boris Filatov.

Quant aux autres partis membres de la coalition gouvernementale, Radykalna Partia (Parti radical) d’Oleh Lyashko, Samopomitch (Auto-Aide) du maire de Lviv Andriy Sadoviy et Batkyvshina (Patrie) de Ioulia Timochenko, ils semblent bénéficier de ressources propres, ainsi que de divers soutiens. Les noms de Dmytro Firtash et de Rinat Akhmetov sont souvent évoqués par de nombreux analystes.

Héritier malheureux du Parti des régions, l’Oppozytsyniy Blok (Bloc d’opposition) est un regroupement d’intérêts liés à l’ancien régime, représentant Rinat Akhmetov, Viktor Medvetchouk, Dmytro Firtash ou encore Boris Kolesnikoff.

Dans l’Ukraine post-révolutionnaire, l’investissement oligarchique en politique se répercute à plusieurs niveaux. « J’ai d’ores et déjà dénoncé le nouveau parti My, Kyaniy (Nous, Kiéviens) comme une création artificielle d’Oleksandr Tretyakov, associé de longue date d’Ihor Kolomoïski », explique Vasyl Hatsko, chef du parti civique Demokratytchniy Allians (Alliance démocratique). « La création de cette formation veut dire que l’oligarque est intéressé par les élections locales de l’automne prochain. » Peu après son éviction du poste de gouverneur de Dniepropetrovsk, Ihor Kolomoïski annonçait la naissance prochaine d’un nouveau parti national. De son exil autrichien, Dmytro Firtash a souligné à plusieurs reprises son intention de rentrer en Ukraine et de s’investir en politique. Critique à l’égard du gouvernement et désireux de renouer une « relation constructive » avec la Russie, il jouit d’une popularité limitée, ternie par ses liens avec le mafieux russe Semion Moguilevitch. Il reste peu probable qu’il prenne le risque de se présenter comme tête de liste.

Malgré un certain renouvellement de la classe politique lors des dernières élections, les influences concurrentes des groupes oligarchiques demeurent bien réelles. D’où la nécessité d’un arbitrage, de plus en plus orchestré par le président Petro Porochenko.

Petro Porochenko, garant de l’équilibre oligarchique

« Dans le système traditionnel de la république oligarchique, le plus haut dirigeant de l’État joue le rôle d’arbitre entre différents groupes », explique Mikhaylo Minakov. « C’est ce que Leonid Koutchma a très bien fait. C’est ce que Ioulia Timochenko a fait, pour pallier les déficiences de Viktor Iouchtchenko. C’est cet équilibre que Viktor Ianoukovitch a rompu et que Petro Porochenko s’efforce de rétablir aujourd’hui. »

Dans ce milieu byzantin qu’est la seconde république oligarchique ukrainienne, il incomberait à Petro Porochenko d’empêcher la prédominance d’un groupe sur les autres. Le « Roi du Chocolat » est propriétaire de la corporation Roshen, qu’il a créée en 1996 et qui était classée 18e confiserie au monde en 2014. Son empire économique est diversifié dans l’automobile, la banque et les assurances. S’il a promis, lors de sa campagne électorale, de procéder à la vente de ses actifs économiques, il entend conserver le contrôle de la populaire chaîne de télévision Kanal 5. À ce jour, rien n’indique que Petro Porochenko utilise sa stature présidentielle pour s’enrichir. Si sa déclaration de revenus 2014 fait état de quelque 15 millions d’euros supplémentaires par rapport à 2013, la valeur nette de sa fortune aurait diminué d’environ un tiers, à l’image de celle des autres oligarques.

Il n’empêche que les sociétés dont il reste le propriétaire indirect sont florissantes : la Banque internationale d’investissement, dont il est le co-propriétaire, a ainsi annoncé avoir doublé ses avoirs au cours de l’année 2014 à hauteur de 125 millions d’euros. Ses entreprises sont gérées depuis 2003 par le fonds de gestion indépendant Prime Asset Capital, afin de disculper Petro Porochenko de tout conflit d’intérêts. Mais, à la tête de son comité des directeurs, on trouve Oleksiy Porochenko, le père du président. De même, les activités de Konstantyn Hryhoryshyn, fidèle partenaire de Petro Porochenko installé à Moscou, sont observées de près. « C’est probablement lui qui a imposé Volodymyr Demshichyn comme ministre de l’Énergie, pour assurer un contrôle sur la réforme du secteur énergétique », commente l’éditorialiste Oles Oleksiyenko.

Dans le contexte de l’avènement de la « seconde république oligarchique », le président et le premier ministre se sont disputé le rôle d’arbitre. Il apparaît aujourd’hui que Petro Porochenko, malgré les faibles prérogatives que lui accorde la Constitution actuelle, s’impose. Il est parvenu à s’octroyer le pilotage des réformes clés de la police et de la décentralisation, ou encore la lutte contre la corruption. « De plus, le président nomme le chef de la Garde nationale, une prérogative que la Verkhovna Rada avait autrefois retirée à l’autoritaire Koutchma », note Mikhaylo Minakov. Or cette Garde nationale compte plus de 60 000 hommes bien entraînés, motorisés, équipés. Un argument de poids entre les mains de Porochenko pour jouer ce rôle d’arbitre. Arséni Iatseniouk, affaibli par des mesures d’austérité impopulaires et son incapacité à réduire la corruption, s’efface petit à petit.

« Il est malgré tout trop tôt pour dire si Petro Porochenko est sincèrement convaincu de la nécessité d’une désoligarquisation de l’économie et de l’éviction des oligarques de la sphère politique », commente l’analyste Andriy Zolotariov, du think tank Troisième Secteur, à Kiev. Le chef de l’État est, en tout cas, très critiqué pour ses choix de procureurs généraux : Viktor Chokine, en poste depuis février 2015, et son prédécesseur Vitaliy Iarema (juin 2014-février 2015) se sont distingués par leur incapacité à mener des enquêtes sur les dignitaires de l’ancien régime, ou même à empêcher nombre d’entre eux de disparaître dans la nature. De son côté, Arséni Iatseniouk a été directement accusé par un ancien inspecteur des finances, Mykola Gordienko, d’avoir détourné l’équivalent de 150 millions d’euros. Une commission parlementaire a disculpé le premier ministre, tout en accusant le procureur général de « saboter » son travail en lui refusant l’accès à des documents potentiellement compromettants. De même, les accusations d’une utilisation sélective du système judiciaire, autrefois l’apanage du régime de Viktor Ianoukovitch, refont surface. L’arrestation très médiatisée et le placement en résidence surveillée de Hennadiy Korban, proche collaborateur d’Ihor Kolomoïski, ont soulevé des « inquiétudes légitimes », comme l’indique la militante civique Halyna Coynash. Si Hennadiy Korban reconnaît lui-même « ne pas être irréprochable », l’ampleur des moyens déployés dans son procès ne rend que plus criante l’inactivité de la justice contre des personnalités tout aussi sulfureuses. Incompétence ou complicité ? Règlement de comptes ou renforcement de l’état de droit ? Désoligarquisation ou restructuration du système oligarchique ? Quoi qu’il en soit, ces suspicions d’une société civile en ébullition ternissent, les unes après les autres, la réputation de Petro Porochenko.

« Toute transformation politique efficace doit s’accompagner d’un nouveau pacte des élites », note l’expert Anton Krut, de l’ICPS. Un nouveau pacte qui ne semble pas avoir été conclu jusqu’à présent. De nombreux proches du président et du premier ministre sont impliqués dans des affaires de conflits d’intérêts, voire de corruption. Des scandales qui nuisent à la crédibilité du gouvernement auprès de ses partenaires et créanciers internationaux. En plus d’un appui politique, diplomatique et militaire face à l’agression russe, l’Ukraine compte sur un soutien économique du FMI, de l’UE et des États-Unis. Confronté à une situation économique difficile, privé des ressources que lui aurait apportées la loi sur la taxation des transferts de fonds, le gouvernement espère obtenir 35 milliards d’euros sur les quatre prochaines années, sous la forme de prêts, dons et restructurations de la dette extérieure, estimée à 64 milliards d’euros. Arséni Iatseniouk, intransigeant, « insiste » sur l’effacement d’au moins 17,5 milliards (43). Il est de même à noter que les partenaires occidentaux de l’Ukraine l’assistent ouvertement dans son entreprise de désoligarquisation. L’arrestation de Dmytro Firtash à Vienne, à la demande des États-Unis, visait à évacuer l’un des oligarques les plus pro-russes de la scène politique ukrainienne. La suppression des quotas américains d’importations d’acier ukrainien, au printemps 2014, se voulait une incitation pour Rinat Akhmetov à calmer les premières manifestations séparatistes à Donetsk ; sans succès. Quant aux fréquents contacts des ambassadeurs européens et américains avec Ihor Kolomoïski, ils sont destinés à tempérer ses initiatives tonitruantes.

Il incombe donc aux Ukrainiens d’affirmer leur détermination à mener la désoligarquisation de leur pays à bien. Pour l’heure, rien n’est moins sûr. Une incertitude qui provoque de nombreuses inquiétudes. Vitaliy Portnikov assure ainsi qu’un échec dans les réformes anti-oligarchiques mènerait l’Ukraine sur la voie non pas d’une fédéralisation tant redoutée, mais bien d’une « féodalisation ». La crainte d’un nouveau Maïdan est sur toutes les lèvres. Il y a fort à parier qu’une nouvelle révolution, si elle avait lieu, serait bien plus violente que la précédente…

P@ges Europe: Les ports d’Odessa; l’impossible modernisation?

Article publié sur le site de P@ges Europe, la Documentation Française, le 10/11/2015

Sur ce papier-panorama de la situation des ports d’Odessa, je me suis confronté de manière tout à fait inattendue à une censure politique assumée de la part de la Documentation Française. Celle-ci a refusé de mentionner les noms des principaux ukrainiens qui sont régulièrement cités comme ayant des intérêts vitaux dans les ports de la ville. Malgré les protestations et l’attention toute bienveillante de Céline Bayou, la rédaction en est donc arrivé à parler “d’un oligarque” qui “aurait fait nommer un gouverneur” d’Odessa en mai 2014. Une manière de ne nommer ni Ihor Kolomoïski, ni Ihor Palytsia, bien que leurs noms et leurs relations relèvent du domaine public. La Documentation Française a ici fait preuve d’une censure incompréhensible, et injustifiable. S’agit-il de protéger des réputations d’oligarques sulfureux? de lâcheté intellectuelle? d’incompétence généralisée? Hormis Céline Bayou, la hiérarchie maintient le silence radio. 

C’est le premier cas de censure ouverte à laquelle je suis confronté dans un média français. Et ce n’est pas n’importe quel média: La Documentation Française est une administration, qui dépend des services du Premier ministre… 

Aussi la version de ce papier que je poste sur Nouvelles de l’Est n’est pas celle qui apparaît sur le site de P@ges Europe; c’est la version non-censurée que je préfère partager. Cela me permet aussi de partager plus de photos de Geoffrey Froment. 

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« Avant d’arriver ici, je croyais que les ports étaient contrôlés par les Russes. Je pensais que mon plus gros problème pour relancer l’activité économique d’Odessa serait de contrer les manipulations et les chantages de la Russie. J’ai vite réalisé qu’ici, ce n’est pas le problème principal ! » Le regard vif, le geste fougueux, Mikheil Saakachvili est fidèle à sa réputation de réformateur endiablé. Dans son beau fauteuil de cuir, le nouveau gouverneur d’Odessa tient à peine en place(1). Déterminé, passionné et impulsif, l’ancien Président géorgien se revendique toujours comme la « bête noire de Vladimir Poutine » qui, selon lui, « a peur de nos réformes démocratiques qui mettent en danger son système autoritaire ». Mais, à Odessa, ses premiers ennemis sont bien locaux. « Ce sont la corruption, la mauvaise gestion et les abus de pouvoir des clans qui asphyxient les ports. » Alors M. Saakachvili se veut à la fois réformateur et justicier, visionnaire et décisionnaire : « Il faut mettre un grand coup de pied dans cette fourmilière. Sauver les ports, c’est sauver Odessa. Sauver Odessa, c’est sauver l’Ukraine. » Rien de moins.

Les plus importants ports d’Ukraine

Dans le centre-ville, le long de la promenade de la mer, un personnage veille sur le golfe d’Odessa. L’élégante statue de bronze du très français duc de Richelieu, un des premiers gouverneurs et architectes de la ville(2), rappelle que l’existence même d’Odessa est liée à la mer. En 1794, la tsarine de Russie Catherine II ordonne la fondation d’une ville portuaire et avant-poste de ses territoires fraîchement conquis de la « NovoRossiya – Nouvelle Russie »(3). Depuis, la valeur stratégique du port ne s’est jamais démentie. Du haut des fameux escaliers de Potemkine(4), c’est donc un paysage de bateaux, grues, quais et entrepôts que domine le duc de Richelieu.

Le Port maritime de commerce d’Odessa n’est en fait que l’un des ports d’Odessa (voir la carte). À quelques kilomètres, les complexes d’Illichivsk, inauguré en 1958, et de Ioujny, ouvert en 1973, sont les fruits des projets de développement de l’Union soviétique. Ensemble, les trois installations offraient alors à l’URSS un accès indispensable aux mers chaudes européennes. Ils ont souffert de la dislocation de l’empire, mais leur rôle reste crucial : en 2013, avec 83,05 millions de tonnes traitées, ils ont assuré quelque 56 % du trafic maritime des ports de l’Ukraine indépendante. Avec 43,44 millions de tonnes, soit 29,3 % du trafic national, le port de Ioujny est de loin le plus important du pays. Il est aussi le seul port en mer Noire capable d’accueillir des navires de plus de 200 000 tonnes.

Dix-huit ports maritimes sont officiellement enregistrés en Ukraine(5), dont cinq se trouvent en Crimée, annexée par la Russie en mars 2014. Les ports de Marioupol et de Berdiansk, en mer d’Azov, affichent des résultats stables mais, depuis 2014, ils opèrent sous la menace d’une propagation du conflit militaire du Donbass. Leurs activités sont en outre dépendantes d’éventuels blocages du détroit de Kertch, au Sud, par les autorités russes. En amont de la large embouchure du fleuve Dnipro, le port de Mykolaiv, spécialisé dans le transit de produits agricoles, représentait 13,7 % du trafic national en 2013.

Mais c’est bien sur les trois ports de l’oblast d’Odessa que repose l’essentiel du commerce maritime du pays, notamment l’exportation de denrées agricoles, de métal, d’acier, de minerai de fer, de bois et de produits manufacturés ; et l’importation de produits manufacturés et agro-alimentaires. « Odessa est le point de passage naturel des cargos de la mer Noire », commente Mikhaylo Sokolov, le directeur de l’administration du Port d’Odessa. « La position d’Odessa et les atouts de nos infrastructures constituent un maillon incontournable d’un corridor intermodal entre la Méditerranée et l’Europe centrale et orientale. D’ici, il est possible de couvrir toute l’Ukraine, la Biélorussie, la Russie, la Moldavie, la Pologne même. » 

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Des ambitions contrariées

Après avoir entièrement transformé la ville portuaire de Batoumi, en Géorgie, M. Saakachvili ne cache plus son goût pour les projets grandioses et affiche son accord avec les ambitions de M. Sokolov. Mais, sur le port d’Odessa, c’est un calme tranquille qui règne, à peine perturbé par le grincement de quelques grues. « Nous avons la capacité de gérer 55 millions de tonnes de marchandises par an », poursuit M. Sokolov. « Malheureusement, nous en sommes à 30 millions de tonnes à peine. C’est directement lié à la récession économique et aux autres problèmes du pays. »

« La situation économique n’arrange rien, mais les ports sont de toute manière en piteux état », tranche Oleksandr Zakharov. Homme d’affaires, expert des ports, il est le chef de file du mouvement civique « Non à la corruption dans les ports ! » « Si l’on prend le seul port d’Odessa, on constate que ses infrastructures sont obsolètes, son mode de fonctionnement inadapté. En ce qui concerne le secteur des conteneurs, on a touché le fond. Plusieurs compagnies internationales ont récemment annoncé l’arrêt de leurs liaisons entre Odessa et la Chine. La situation est telle que certains armateurs préfèrent passer par les ports polonais et acheminer les marchandises par la route vers l’Ukraine ! »

Après une petite marche à travers le parc Chevtchenko qui débouche sur un promontoire, O. Zakharov  pointe du doigt une plateforme blanche : « C’est un nouveau terminal de conteneurs, qui était censé dynamiser l’activité du port. Il n’a pas ou peu servi, car une partie de la digue de protection s’est affaissée peu après sa construction, et bloque l’amarrage des bateaux. » Le directeur du port a beau assurer que la situation sera réglée sous peu et que le terminal fonctionnera à pleine capacité, les réparations traînent, notamment en raison de l’absence de matériel de dragage adéquat et du manque d’engagement des investisseurs principaux. « On ne connaît pas le coût exact de ce terminal, mais c’est au minimum 500 millions de dollars. Pour rien », se désole O. Zakharov.

Port franc ou port rebelle ?

La mésaventure de ce terminal n’est pas la première péripétie du port d’Odessa. En 1819, la ville s’était vu octroyer un statut de port franc, qui avait accéléré son développement et fait d’Odessa la quatrième métropole de l’empire russe (après Saint-Pétersbourg, Moscou et Varsovie). Elle avait vite acquis une réputation de plaque tournante de la contrebande. « En 1859, le tsar Alexandre II a réalisé que sur les 21 millions de roubles de marchandises qui étaient arrivées à Odessa, seuls 2 millions avaient été officiellement comptabilisés », raconte avec légèreté une jeune guide du musée de la Contrebande, dans le centre d’Odessa. « Nul besoin d’expliquer pourquoi le tsar a immédiatement révoqué le statut de port franc. »

La tradition d’Odessa comme port de trafics et de contrebande n’a pour autant jamais été abolie. La position stratégique du golfe, de même que les innombrables réseaux de catacombes s’étalant sous la ville, ont contribué à l’entretenir. Une salle du musée de la Contrebande est d’ailleurs dédiée aux trafics à l’époque soviétique, une période durant laquelle l’appareil de sécurité d’État était pourtant omniprésent. Comme ailleurs dans l’espace post-soviétique, les tumultueuses années 1990 ont permis à certains groupes criminels, les « Vory v zakone » (Voleurs dans la loi), d’asseoir une autorité mafieuse sur la ville. Un épisode qui appartient désormais à l’histoire, mais qui a laissé des traces().

En témoigne la référence régulière, dans les conversations en ville, aux « Sept barons de la contrebande ». Si le chiffre peut varier, les noms de Rinat Akhmetov, Viktor Pintchouk, Dmytro Firtash ou Ihor Kolomoïski, les principaux oligarques ukrainiens, reviennent inlassablement comme acteurs d’un partage opaque de la propriété des ports. I. Kolomoïski, par exemple, y aurait des intérêts qui auraient justifié sa prise totale de contrôle de la ville au printemps 2014. Dans le but officiel de lutter contre les agitations séparatistes qui déchiraient celle-ci, il y avait fait nommer en mai 2015 un de ses proches, Ihor Palytsia, comme gouverneur. Et il y avait dépêché ses propres services de sécurité, armés et motorisés. Une domination remise en cause le 31 (29, 30 ?) mai 2015, lors de la nomination de M. Saakachvili.

Hennadiy Troukhanov s’imposerait aussi comme un arbitre incontournable. Originaire d’Odessa, il est engagé dans diverses activités économiques et compagnies de sécurité, en lien avec Oleksandr Angert, surnommé “L’Ange”, le plus important des parrains mafieux d’Odessa, aujourd’hui résidant en Allemagne. Hennadiy Troukhanov s’inscrit dans la politique locale au tournant des années 2000, lié au Parti des régions de Viktor Ianoukovitch. Il est élu maire d’Odessa le 25 mai 2014, après le drame de l’incendie meurtrier de la maison des syndicats, le 2 mai. Vraisemblable garant des intérêts d’Ihor Kolomoïski à Odessa, il est réélu le 25 octobre 2015 dès le premier tour.

H. Troukhanov, lui, est notamment réputé pour avoir pris des parts dans certaines zones des ports, ainsi que dans de nombreux projets lucratifs de la ville, tels que le complexe de divertissements d’Arkadia ou encore la compagnie EuroTerminal. Ce centre de traitement de marchandises, conçu pour rationaliser et faciliter les importations de biens, est devenu synonyme de corruption généralisée. « Les compagnies d’import-export ont désormais une haine institutionnalisée d’EuroTerminal », assure O. Zakharov. « Cette structure de propriété oligarchique des ports et services attenants n’encourage pas les investissements de modernisation des infrastructures. Et la corruption qui en découle décourage les clients ! Sur le port d’Illichivsk, c’est la compagnie Millenium qui opère de la même manière qu’EuroTerminal. C’est à cause de ce genre de compagnie que l’armateur danois Maersk [leader mondial du secteur] cesse son activité. »

Une corruption généralisée

« Personne, individu ou famille, ne possède le port d’Odessa, je peux vous l’assurer ! » se défend M. Sokolov. Pour lui, le problème n’est pas celui de la mainmise d’oligarques mais celui du «  manque de compréhension, à Kiev, des réalités du port. Nous sommes étouffés par des normes et régulations qui se contredisent. Par exemple, le temps de traitement d’un container, c’est environ 4 heures chez nous, de son arrivée au dédouanement. Dans tous les ports d’Europe, la norme, c’est 15 minutes ! Ce que je demande, c’est une oreille à Kiev, qui comprenne la nécessité de réforme de fond du système ». Une oreille d’autant plus indispensable que les revenus douaniers tirés des trois ports du golfe d’Odessa représentent quelque 25 % des droits de douane perçus en Ukraine.

« Les régulations, la paperasse, c’est sûr qu’il faut s’en débarrasser, ce système n’a aucun sens », confirme un haut fonctionnaire du service des douanes de la région d’Odessa, sous couvert d’anonymat. « Mais cela n’explique pas tout. Les gros cargos ont des accords avec les oligarques et ne rencontrent guère de problèmes. Pour tous les autres, il faut traiter avec les services de douanes des ports. Et là… ce n’est pas tant une question de paperasse que d’humeur des douaniers. Quand on dit 4 heures de dédouanement, cela ne veut pas dire que la procédure administrative dure 4 heures. C’est le temps moyen que le douanier doit attendre pour que l’armateur craque et lui verse un bakchich ! »

Ce haut fonctionnaire est un nouveau venu, installé aux douanes dans l’ombre de Ioulia Maroushevska, nommée chef des douanes d’Odessa le 19 octobre 2015 par le président Petro Porochenko. À 26 ans, la jeune réformatrice est une alliée de M. Saakachvili. Dès sa prise de fonctions, elle a admis « ne rien connaître du système des douanes … ce qui est une force, car ma mission n’est pas technique mais politique : entamer une réorganisation profonde de ce système complexe et corrompu ». Une entreprise qui devrait passer par le renvoi d’une part significative du personnel. « Je m’attends à de sérieuses résistances, ce sera rude », confie-t-elle, affichant un sourire angélique déjà très populaire en Ukraine.

Des résistances qui n’émaneraient pas uniquement des employés mais aussi du gouvernement. En guerre ouverte avec M. Saakachvili, le Premier ministre, Arséni Iatseniouk, a ainsi œuvré ces derniers mois à rediriger une partie des dédouanements de marchandises provenant d’Odessa vers d’autres centres de traitement en Ukraine. « C’est une pratique courante. Si le coût de dédouanement de cette chaise est de 2 euros à Odessa, le gouvernement a le pouvoir de décréter que cela ne coûte qu’un euro à Kharkiv ou à Dnipropetrovsk », explique, amusé, un réformateur géorgien proche du gouverneur, sous couvert d’anonymat(7) « Allez donc sur le marché du ‘7èmekilomètre’, près de l’aéroport. Vous y trouverez un tas de marchandises arrivées au port d’Odessa, dédouanées à Kiev, et revenues à Odessa pour y être vendues ! »

La manigance fait scandale, car elle a ramené la part des revenus douaniers issus des ports d’Odessa de 25 à 12 % des droits de douane totaux. Ce faisant, le gouvernement a tari la source de financement que M. Saakachvili entendait consacrer au projet de reconstruction de la route d’Odessa à Reni, à la frontière roumaine. Un projet qui visait, entre autres, à augmenter la capacité des ports d’Odessa à capter le transit maritime vers la Moldavie.

Une absence de vision

« La Moldavie utilisait auparavant les ports d’Odessa comme ports de transit pour s’approvisionner. Mais, d’une part, la corruption y est trop importante. Et, d’autre part, les routes ukrainiennes sont si mauvaises que la Moldavie a trouvé un intérêt naturel à développer son petit port de Giurgiuleşti, sur le Danube », explique O. Zakharov. Comme le remarque Ghinea Arminio Iorga, analyste à la Banque de commerce et développement de la mer Noire, « la mauvaise gestion des ports d’Odessa a rendu les ports roumains, bulgares et turcs bien plus compétitifs ».

Les plans inaboutis du gouvernement sur la privatisation de structures liées aux ports, comme une importante usine d’ammonium et de produits chimiques, rajouteraient à cette confusion. Même si le gouvernement souhaite attirer des investisseurs étrangers privés, « l’exécutif ne parvient pas à organiser des appels d’offres ouverts et transparents », lance le réformateur géorgien. « Il y a tellement d’intérêts oligarchiques en jeu qu’il y a toujours quelque chose qui se passe mal. »

Dans le contexte de guerre qui prévaut, la revitalisation du littoral ukrainien pourrait passer par la construction d’un terminal d’importation de gaz naturel liquéfié (GNL), entamée sous la présidence de V. Ianoukovitch. Selon A. Iatseniouk, il pourrait répondre à 10 % des besoins ukrainiens en gaz dans un premier temps, et 20 % à moyen terme. Le projet, relancé en mai 2014, est néanmoins au point mort faute d’investisseurs. Un premier accord avait bien été signé en décembre 2012 par le gouvernement de Mykola Azarov, d’une valeur d’1,1 milliard de dollars, avec Jordi Sarda Bonvehi, présenté comme représentant de la compagnie espagnole Fenosia. Mais celle-ci avait rapidement dénoncé le contrat, assurant que J. S. Bonvehi n’avait pas autorité pour signer ce document.

« Tout cela m’attriste », résume O. Zakharov. « Odessa, ce sont ses ports. Sans eux, il n’y a pas de ville. Personne n’arrive à développer une vision de long terme, constructive. Allez donc vous promener à la sortie du centre-ville : le port est bâti d’une manière tellement chaotique, tellement polluante, que cela nuit à toute l’agglomération ! Les plans de développement prévoient d’étendre la surface du port d’Odessa, ce qui reviendrait à couper la ville de la mer et à rendre le littoral invivable ! Je n’arrive pas à comprendre l’intérêt de conserver cette primauté typiquement soviétique de l’industrie. Si ce n’est que cela favorise la corruption et traduit une absence totale de volonté politique. »

Notes
(1) Ancien président réformateur de Géorgie (2008-2013), Mikheil Saakachvili (47 ans) a été nommé gouverneur de l’oblast (région) d’Odessa par le Président ukrainien Petro Porochenko le 29 mai 2015.
(2) Armand Emmanuel Sophie Septimanie de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu (1766-1822), aristocrate français, fut exilé au lendemain de la révolution de 1789. Au service de la tsarine de Russie Catherine II, il participa à plusieurs campagnes contre les Ottomans, avant d’être nommé gouverneur de Nouvelle-Russie et d’Odessa de 1803 à 1814. Rentré en France après 1815, il sera par deux fois président du Conseil des ministres du roi Louis XVIII.
(3) La Nouvelle Russie désigne un ensemble de territoires conquis par l’empire de Russie dans la seconde moitié du 18ème siècle, formant un arc allant d’Odessa à Kharkiv. Le concept historique est au cœur d’une instrumentalisation géopolitique, utilisée comme toile de fond lors de l’annexion de la Crimée et de la guerre du Donbass.
(4) Ces escaliers tirent leur nom du film de Serguei Eisenstein Le cuirassé Potemkine. Contrairement au scénario développé par le cinéaste, ils n’ont néanmoins pas été le théâtre d’une insurrection populaire en 1905.
(5) Les ports fluviaux ne sont pas compris dans ces statistiques. Source : Administration des ports de mer d’Ukraine.
(6) Il en va de même pour l’Ukraine tout entière. Selon le ministère ukrainien du Développement économique et du Commerce, l’économie parallèle représenterait près de 50 % du PIB.
(7) Cette prérogative a été annulée par la Verkhovna Rada (Parlement) à partir de novembre 2015.