RFI: Les Saint Valentin

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 14/02/2017

On le sait, la Saint Valentin est une très belle machine commerciale. On sait moins qu’il existe une réelle concurrence à l’échelle européenne des reliques de St Valentin qui, apparemment, se multiplient comme les petits pains.
L’Ukraine et la petite ville de Sambir peuvent se targuer d’avoir aussi des ossements fort bien gardés du martyr Valentin. De quoi perpétuer une légende qui revient à la mode en Ukraine.

 

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L’Eglise de la Naissance de la Vierge Marie à Sambir. Source: WikiCommons

Dans l’ouest de l’Ukraine, on raconte que les habitants de Sambir embrassent comme personne d’autre dans la région. C’est parce qu’ils vivent à l’ombre de l’Eglise de la Naissance de la Vierge Marie, un bel édifice bleu datant du 17ème siècle. Là, dans un coffre vitré sont exposés quelques ossements, attribués à Saint Valentin.  Le tout confirmé par une lettre du Pape de Rome datant de 1759. Pourtant, des Valentin, il y en a eu beaucoup, dans l’histoire de la chrétienté. Le Vatican recense pas  moins de 7 martyrs nommés Valentin. Et des reliques de Saint Valentin, on en trouve aussi un peu partout. En Irlande, en Ecosse, en Autriche ou encore en France. Les histoires des ossements sont différentes, de même que les légendes de Saint Valentin. Ici, ce serait un prêtre tombant amoureux d’une de ses paroissiennes. Là, ce serait un prisonnier sauvé par la fille de son geôlier. Nul ne sait trop qui est le Valentin qui repose à Sambir, mais l’essentiel, c’est que son histoire fait la part belle à l’amour. La tradition de la Saint Valentin comme journée des amoureux remonte au 17ème siècle en Europe. En Ukraine, elle revient peu à peu à la mode après une longue période d’apathie sous le régime soviétique. Les couples, jeunes ou vieux, empruntent aux habitudes occidentales des cadeaux et soirées romantiques. A Sambir, l’église ne désemplit pas de la journée. Une file d’attente s’étire devant le coffre aux reliques. St valentin prodigue des conseils, et reçoit les confessions des amants éconduits, ou les récits de folles aventures de jeunesse. Quel que soit ces ossements placés sous verre, ils remplissent admirablement la fonction de St Valentin.

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RFI: Vent de rigueur morale en Moldavie

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 29/11/2016

Un vent de rigueur morale. C’est ce qui subsiste après les dernières élections présidentielles en Moldavie. Le nouvel élu, Igor Dodon, s’est positionné sur un programme économique populiste, une politique pro-russe, et des valeurs très traditionnelles. Le niveau d’homophobie de la campagne était au plus haut, ce qui ne devrait pas rassurer la communauté gay et lesbienne du pays.

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Gay Pride à Chisinau

La scène avait marqué les esprits. Sur un plateau de télévision, le favori de l’élection présidentielle, le socialiste Igor Dodon, se lance dans une diatribe contre sa rivale, la réformatrice libérale Maia Sandu. Il lui reproche de soutenir, directement ou indirectement, la communauté LGBT – Lesbiennes Gays Bisexuels et Transsexuels.

Maia Sandu, ne s’attendait pas à cette question. Elle a le regard affolé. Elle comprend vite qu’elle est piégée. Elle encaisse le coup avec difficulté, et bredouille une réponse peu convaincante. En tous les cas, pas suffisamment convaincante pour les électeurs moldaves, globalement très conservateurs. Ils la désavouent dans les urnes quelques jours plus tard.

Victoria Bucataru est analyste à l’Association de Politique Etrangère, à Chisinau. Elle explique que l’idée d’un retour aux valeurs traditionnelles a été une des clés de l’élection.

Victoria Bucataru: Dans cette campagne, plus qu’auparavant, l’Eglise a été utilisée pour discréditer l’un des candidats. Certains prêtres ont même organisé des conférences de presse pour prendre position publiquement contre Maia Sandu. 

Celui qui a fait le plus de bruit, c’est l’évêque Marchel de Balti. Il a directement mis en cause Maia Sandu pour sa divergence morale par rapport “à l’axe de la normalité”. En opposition à Igor Dodon, sanctifié comme un “chrétien et patriote”.

A partir de là, les rumeurs sont allées bon train. Maia Sandu a été largement associée à la communauté LGBT. Célibataire sans enfant, elle a aussi été accusée d’être lesbienne.

La constitution moldave garantit une séparation stricte de l’Eglise et de l’Etat. Mais l’implication de l’Eglise orthodoxe dans les affaires politiques n’est pas une nouveauté.

Artiom Zavadovsky: La campagne homophobe n’a pas commencé avec l’élection présidentielle…

Artiom Zavadovsky est un militant des droits des LGBT, à Chisinau. Un positionnement public qui l’expose à de nombreux risques.

Artiom Zavadovsky: Cela veut dire être en permanence la cible d’agressions verbales, ou être la victime d’attaques physiques. Et il est fort probable que dans ce cas la police ne mène  pas son enquête jusqu’au bout. Etre gay en Moldavie, cela veut dire être confronté à une forte homophobie dans la société, mais aussi dans les institutions d’Etat. 

Malgré une loi anti-discrimination, adoptée sous pression européenne, la situation de la communauté LGBT reste précaire. L’organisation de manifestations, en particulier la Gay Pride à Chisinau, est très controversées et soumise à de forts risques de violences contre les participants. Récemment, le parti socialiste d’Igor Dodon a déposé un projet de loi qui interdirait ce qui est qualifié de “propagande gay”, sur le modèle russe. Son élection à la présidence n’est donc pas une bonne nouvelle pour la communauté.

Artiom Zavadovsky: Les prérogatives du Président sont assez limitées, car nous sommes dans un régime parlementaire. Ce qui peut changer, c’est l’installation durable de cette réthorique de haine. Cela peut inciter certaines personnes à se lancer dans des attaques physiques, comme on l’a vu aux Etats-Unis après la victoire de Trump. 

Victoria Bucataru confirme que l’acceptation des différences, et de la diversité, est loin d’être garantie en Moldavie. La candidate Maia Sandu avait aussi perdu des électeurs à cause d’une fausse rumeur assurant qu’elle avait promis à Angela Merkel d’accueillir 30.000 réfugiés syriens après son élection… Une perspective très impopulaire auprès des électeurs.

Victoria Bucataru: En ce qui concerne les droits des minorités sexuelles, et les droits de l’homme en général en Moldavie, nous avons beaucoup à faire. Il est très difficile de changer les mentalités. En particulier dans une société qui est gangrenée par la corruption, et la pauvreté, ce n’est pas facile de parler de droits de l’homme.

En tous les cas, il semble difficile d’en parler d’une manière positive. La récente campagne a démontré, au contraire, que la question des droits de l’homme, et des minorités sexuelles en particulier, peut servir de marqueur politique négatif en Moldavie, et influencer l’issue d’une élection.

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Mediapart: Moldavie et Bulgarie: le double visage des vainqueurs « pro-russes »

Article publié sur le site de Mediapart, le 18/11/2016

Moldavie et Bulgarie : les deux présidents qui viennent d’être élus sont bruyamment pro-russes. Ce n’est pas pour autant que le rapprochement avec Moscou est effectif. Si la Russie est restée un bon argument de campagne pour celui qui est surnommé « le Trump moldave », l’Europe demeure, malgré difficultés et critiques, l’horizon de ces pays.

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Partie de l’exposition « Chisinau Magics »

« Le président ne peut pas être pro-russe ou pro-européen, le président doit être pro-moldave. » À peine élu chef de l’État, le 13 novembre, Igor Dodon a joué la carte de l’apaisement. Pendant des semaines, le candidat socialiste avait pourtant promis l’annulation d’un accord de libre-échange avec l’Union européenne. La Moldavie, petit pays de 3,5 millions d’habitants encastré entre l’Ukraine et la Roumanie, allait se préparer à une intégration dans une Union douanière chapeautée par la Russie, martelait-il. Dès le 15 novembre, le ton était radicalement différent : « Le partenariat stratégique avec l’Union européenne reste en place. »

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Moldavie: Expliquer le succès du « Donald Trump » moldave

Vainqueur de l’élection présidentielle moldave le 13 novembre, Igor Dodon a été comparé à Donald Trump pour son style extravagant et vindicatif. Derrière l’homme, il existe néanmoins des raisons très pratiques de sa victoire, tant locales que géopolitiques. Analyse. 

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“Je serai le président de tous les Moldaves. De ceux qui veulent s’associer à la Russie ou à l’Union Européenne. Même de ceux qui n’ont pas voté pour moi”. Le soir de son élection, le 13 novembre, le Socialiste Igor Dodon s’imposait comme l’unificateur de la nation. Un ton bienvenu, après une campagne extrêmement brutale pour ce pays de 3,5 millions d’habitants, le plus pauvre d’Europe. “Il fait comme Donald Trump”, s’exclamait une jeune fille dans un bar de Chisinau, à l’annonce des résultats. Une référence à l’apaisement prôné par le candidat américain, après ses déclarations ubuesques et contradictoires.

L’élection de Igor Dodon, grand admirateur de Vladimir Poutine, anciennement membre du parti communiste, discrédité pour sa corruption et ses abus de pouvoir, trouve en premier lieu sa source dans l’échec des partis libéraux, supposément pro-européens. Au pouvoir depuis 2009, ceux-ci sont taxés, pareillement, de corruption, et d’abus de pouvoir. “Nous n’avons pas été suffisamment rapides sur les réformes internes, telles que le système judiciaire, l’augmentation des retraites ou des salaires”, reconnaît Liliana Palihovici, vice-présidente du Parlement au sein du parti libéral-démocrate. En opposition, les promesses d’aides sociales de Victor Dodon ont indéniablement contribué à sa victoire.

Liliana Palihovici s’estime aussi trahie par l’ancien chef de son parti, Vlad Filat, aujourd’hui en prison pour sa complicité dans la disparition d’un milliard de dollars du système bancaire moldave, en 2014. Le scandale est, depuis, un serpent de mer de tous les débats politiques. Il serait en partie le fait de l’oligarque Vladimir Plahotniuc, véritable maître du pays, qui tente de cacher son implication personnelle. “Plahotniuc a subtilement soutenu Dodon dans la campagne, afin de se protéger et de pouvoir continuer à tirer les ficelles de la présidence”, estime le politologue Dionis Cenusa. Vladimir Plahotniuc contrôlerait jusqu’à 80% des médias moldaves, qui ont accordé des tranches conséquentes au candidat socialiste.

Le soutien de l’oligarque a aussi été très actif dans les zones rurales, oubliées de la capitale, largement consommatrices d’information russe, et naturellement sensibles à la nostalgie de la Moldavie soviétique développés par Igor Dodon. Il y a réalisé ses meilleurs scores, là où sa concurrente, la réformatrice libérale Maia Sandu, n’était pas audible. “Elle n’est pas une personnalité qui galvanise les foules”, lance Cornel Ciurea, expert indépendant. “Elle a tenu un discours de rigueur et de lutte anti-corruption, quand les gens attendaient des espoirs et des promesses d’amélioration de leurs conditions de vie”. Et d’ajouter que “son soutien à un processus d’intégration européenne grippé depuis des années n’a pas servi sa cause…”

L’inexpérience de Maia Sandu dans la politique nationale l’a de même peu préparée aux attaques personnelles dirigées contre elle. Une rumeur de choc prétendait ainsi que Maia Sandu avait conclu avec Angela Merkel d’accueillir 30.000 réfugiés syriens après son élection. Le clergé orthodoxe, soutien avéré de Igor Dodon, a largement sous-entendu, dans une conférence de presse, que Maia Sandu, célibataire sans enfants, pouvait être lesbienne. Une tare dans un pays patriarcal et conservateur, qui a contribué à discréditer la candidate.

“Quelque soient les raisons de cette élection, Igor Dodon est le président, c’est net et sans bavure”, explique George X, un entrepreneur à Chisinau. “Mais les prérogatives du Président sont faibles, en Moldavie, et le programme de Dodon était flou sur de nombreux points. Même parmi ceux qui ont voté pour lui, je n’en connais pas qui peuvent me dire dans les yeux: ça va aller mieux”.

A Dnipro, la Menorah du renouveau juif

Article publié sur le site de Religioscope, le 31/10/2016. Illustré par de superbes photos de Rafael Yagobzadeh.

C’est à Dnipro, en Ukraine, que l’on découvre l’imposant immeuble Menorah, qui serait le plus grand complexe multifonctions juif du monde. Sébastien Gobert nous emmène visiter ce bâtiment qui symbolise en même temps l’évolution de la situation du judaïsme dans ce pays.
Ukraine : Memorah Dnipro
La facade du « Center Memorah », dans le centre ville de Dnipro, en Ukraine, le 7 septembre 2016. Le centre Memorah a ouvert en 2002, il comprend une luxueuse salle de rŽception, une synagogue dotŽe dÕun intŽrieur en marbre noir, un grand musŽe de lÕHolocauste, des restaurants casher et des boutiques. 

Tout ici est pensé pour respecter la doctrine juive.” Ilya Savenko mène avec entrain le visiteur à travers les couloirs. “La nourriture servie dans les restaurants et cafés est kasher, nos portes et ascenseurs disposent d’un mode ‘Shabbat’. Ils fonctionnent en automatique, et s’arrêtent à chaque étage. Pas besoin d’appuyer sur un quelconque bouton.” Rien n’a été laissé au hasard dans la Menorah, le plus grand complexe ‘multifonctions’ juif du monde, qui domine, depuis 2012, la grande ville de Dnipro, dans le centre de l’Ukraine.

Ici, on trouve de tout”, poursuit Ilya Savenko. Le centre accueille des bureaux, des salles de conférence, deux hôtels, des restaurants et cafés, des bureaux de banque et d’agences de voyage, un musée de la mémoire juive et de l’Holocauste, présenté comme le 3ème plus grand au monde, etc. Une petite cité autonome, répartie dans 7 tours de tailles différentes, dans le centre-ville. Un ensemble qui évoque les 7 branches de la menorah, le chandelier traditionnel juif. Avec, en son centre, la synagogue de la Rose d’Or, héritière esseulée d’un large réseau de synagogues détruites dans les affres du 20ème siècle.

Le bâtiment a changé la psychologie des gens”, commente le Rabbin Shmuel Kaminezki, directeur de la Menorah et l’un des dirigeants de la communauté juive les plus influents en Ukraine. “Pendant longtemps, beaucoup de Juifs vivaient cachés, dans le placard, comme on dit. Ils payaient même pour changer leurs noms, de Rubinstein à Shevchenko, par exemple. Aujourd’hui, ils s’affirment en tant que Juifs, ils portent la kippa dans la rue. Je pense que la Menorah a aidé à ce changement.”

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Mediapart: Le renouveau des Juifs d’Ukraine

Reportage publié sur le site de Mediapart, le 16/10/2016. Illustré par des photos de Rafael Yagobzadeh.

La guerre a donné l’occasion à certains Juifs d’Ukraine de s’affirmer, tandis que la diaspora contribue à raviver la communauté. Mais dans le pays qui a connu la « Shoah par balles », la société ukrainienne a encore du mal à leur faire de la place.

 

Ukraine : Memorah Dnipro
La facade du « Center Memorah », dans le centre ville de Dnipro, en Ukraine, le 7 septembre 2016. Le centre Memorah a ouvert en 2002, il comprend une luxueuse salle de rŽception, une synagogue dotŽe dÕun intŽrieur en marbre noir, un grand musŽe de lÕHolocauste, des restaurants casher et des boutiques.

Du 18e étage de la Menorah, la vue est imprenable sur Dnipro (anciennement Dnipropetrovsk), l’une des principales villes de l’est de l’Ukraine. Une position d’où Shmuel Kaminezki veille au renouveau de la communauté juive ukrainienne. « Le bâtiment a changé la psychologie des gens. Pendant longtemps, beaucoup de Juifs vivaient cachés, dans le placard, comme on dit. Aujourd’hui, ils s’affirment en tant que Juifs, ils portent la kippa dans la rue. Je pense que la Menorah a aidé à ce changement. » Les yeux vifs du rabbin se portent de temps en temps sur son interlocuteur. Mais ce qu’il préfère, c’est fixer l’horizon, à travers la fenêtre de son bureau.

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RFI: En Ukraine, la Menorah du renouveau juif

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 29/09/2016

Ce 29 septembre, l’Ukraine commémore les 75 ans du massacre de Babi Yar, une des pires tragédies de ce que l’on appelle la “Shoah par balles”, l’extermination des Juifs par les Nazis, par des moyens sommaires. Aujourd’hui, la communauté juive d’Ukraine est en plein renouveau, c’est l’une des plus dynamiques de l’espace post-soviétique. Dans la ville de Dnipro, dans le centre-est du pays, un bâtiment symbolise ce réveil: la Menorah. C’est le centre culturel juif le plus grand du monde. 

Ukraine : Memorah Dnipro
La facade du « Center Memorah », dans le centre ville de Dnipro, en Ukraine, le 7 septembre 2016. Le centre Memorah a ouvert en 2002, il comprend une luxueuse salle de rŽception, une synagogue dotŽe d’un intŽrieur en marbre noir, un grand musŽe de l’Holocauste, des restaurants casher et des boutiques. Photo: Rafael Yaghobzadeh

Ce sont 7 tours qui se dressent dans le ciel. 7 tours, qui représentent les 7 branches de la Menorah, le chandelier traditionnel juif. Avec, en son centre, la synagogue de la Rose d’Or. Le symbole est fort, en plein milieu du centre-ville de la grande ville de Dnipro: la communauté juive est en plein développement.

A l’intérieur, c’est une vraie petite ville autonome. Iliya Savenko est en charge de l’accueil des visiteurs.

Iliya Savenko: Ici, il y a de tout. On peut visiter le musée, voir les galeries d’art, manger au restaurant, assister à une conférence. La Menorah est ouverte à tous, à toutes les nationalités, à toutes les religions. 

D’ailleurs aujourd’hui, les couloirs sont encombrés par des centaines de participants à conférence sur les nouvelles technologies de la médecine.

Le centre, ouvert en 2012 a bénéficié du financement d’importants oligarques juifs de Dnipro. A ce titre, la Menorah est une vitrine pour de puissants intérêts économiques. Mais le bâtiment est bien plus que cela, c’est un lieu d’affirmation de la communauté juive, où tout a été pensé dans le détail.

Iliya Savenko: Nous avons prévu un mode Shabbat pour les ascenseurs. Du vendredi soir au samedi, ils sont en mode automatique, et s’arrêtent à chaque étage. Ainsi il n’y a pas besoin d’appuyer sur les boutons. Pareil, la nourriture de tous nos restaurants est certifiée kasher.

 

Au 18ème étage, dans le calme de son bureau, le directeur de la Menorah, le rabbin Shmuel Kaminezki se pose comme le chef d’une communauté qui se redécouvre.

 

Rabbin: Le bâtiment a changé la psychologie des gens. Beaucoup de Juifs vivaient cachés, dans le placard, comme on dit. Ils souffraient d’un complexe de ne pas s’affirmer en tant que Juif. Dans des temps difficiles, les gens payaient pour changer leurs noms et cacher leur identité juive. Par exemple, de Rubinstein à Shevchenko. C’est en train de changer. Les gens s’assument, s’affirment Juifs. Ils portent la kippa dans la rue… Je pense que ce bâtiment aide à ce changement. Vous savez, la nuit, on voit les lumières de la Menorah depuis toutes les fenêtres de la ville…

Au sein du centre, on trouve le musée de la mémoire juive et de l’holocauste, le 3ème plus grand du monde. Différentes expositions présentent les traditions de la communauté juive dans le contexte local, comme partie prenante de l’histoire de l’Ukraine. Dans ses moments heureux, comme tragiques.

Rabbin: Les Juifs et les Ukrainiens ont une relation ambigüe. D’un côté, beaucoup de choses ont été développées ici: le hassidisme, le sionisme, la culture yiddish… D’un autre côté, il y a les pogroms, l’holocauste… Il faut dire qu’aujourd’hui, le nationalisme ukrainien qui nous faisait peur avant a changé. Les Juifs sont devenus des grands patriotes de l’Ukraine. J’en ai été le premier surpris… C’est donc le moment de discuter de toutes ces questions, et de nous bâtir un bel avenir. Parce que les Juifs n’iront nulle part. Ils veulent vivre ici! 

Et par “vivre ici”, le rabbin Shmuel Kaminezki entend vivre mieux.

Rabbin: Le principal problème de la communauté juive ici, c’est que la majorité des gens sont pauvres. Donc nous devons nous en occuper. Nous faisons ici ce que le gouvernement fait en France, en termes d’aide médicale par exemple. 

A partir de la Menorah, c’est un réseau de solidarité et d’assistance qui se tisse, dans la ville de Dnipro et en Ukraine.

 

La maison de retraite “Beit Barukh”, financée par la communauté, en est un bon exemple . Dans des conditions exceptionnelles pour l’Ukraine, elle abrite des survivants de l’Holocauste, et des réfugiés de la guerre du Donbass.

Yelena Iltchenko ne le cache pas: elle n’imaginait pas vivre aussi longtemps, aussi bien.

Yelena Alexandrivna: J’ai 85 ans, bientôt 86. Grâce aux personnes qui travaillent ici, je suis vivante,  comme beaucoup d’entre nous!

Comme la Menorah, cette maison de retraite est un lieu d’épanouissement et d’affirmation de la communauté juive.

Yelena Alexandrivna: Je suis enchantée car ici, on peut apprendre les traditions, l’histoire, la culture juives; les prières, les enseignements de la Torah. 

Yelena Iltchenko est une ancienne professeure d’anglais, toujours attirée par d’autres langues et pays. Et ici, à Beit Barukh, elle apprend à redécouvrir sa propre culture.

Yelena Alexandrivna: J’étais athéiste, comme tout le monde, sous le régime communiste. Après, j’ai commencé à me souvenir de mes parents, qui parlaient yiddish. Je me rappelle qu’ils m’avaient appris des chansons juives. Celle-ci est pleine d’humour, écoutez: 

CHANSON

 

Vous comprenez?

 

Avec humour et légèreté, les Juifs de Dnipro, et d’Ukraine en général, se redécouvrent une identité oubliée. Les lumières de la Menorah brillent avant tout pour dissiper les noirceurs de l’Histoire.

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TDG: Le patriarcat orthodoxe de Moscou donne de la voix dans les rues de Kiev

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 27/07/2016. Photos de Niels Ackermann / Lundi 13

“En ce lieu saint, nous nous rappelons le baptême de Kiev, pierre d’angle de notre histoire. La paix et l’unité doivent continuer de régner sur nos terres chrétiennes”. Au pied de la statue de St Volodymyr, surplombant le fleuve Dnipro, la voix du Métropolite Onuphre, représentant du patriarcat orthodoxe de Moscou en Ukraine, accompagne les chants et prières de milliers de pèlerins.

Pilgrimage of Ukrainian Orthodox Church of Moscow Patriarchate in Kiev
Kiev, Ukraine, 27 july 2016. Two pilgrimmages organized by the Ukrainian Orthodox Church under the Moscow Patriarchate [OUC MP] and departing from opposed sides of the country (Ternopil oblast and Donetsk oblast) gathered today near St. Volodimir Hill to commemorate the eve of the Festival of the Baptism of Kyivan Rus. To avoid clashes with nationalists activists, ukrainian authorities mobilized more than 6000 policemen and installed security controls at the beginning of the march. © Credit: Niels Ackermann / Lundi13
Brandissant leurs icônes bien haut, les robes longues, le front perlé de sueur sous leurs voiles, quelques femmes âgées ne peuvent retenir leurs sanglots. La journée de célébration à Kiev est la consécration d’une longue marche éprouvante, et controversée. La veille, en banlieue de Kiev, des pèlerins s’étaient fait accueillir avec des oeufs, des slogans nationalistes, et des insultes. “Si vous voulez vraiment prier pour la paix, allez directement à Moscou”, leur avait-on crié.

Pour le patriarcat de Moscou, historiquement très implanté en Ukraine, le symbole était fort. Deux colonnes de pèlerins étaient partis de deux des trois monastères consacrés comme lieux de pèlerinage que l’Eglise compte en Ukraine: Sviatogorsk à l’est, et Potchaïv à l’ouest. Sous un soleil torride, prêtres, femmes, enfants, personnes âgées avaient marché vers Kiev, où se trouve le troisième monastère d’importance du patriarcat; la Lavra de Pechersk.

Les images étaient impressionnantes de ces pèlerins de fortune, chantant à tue-tête, tout en marchant d’un pas décidé. Certains poussaient parfois les curieux sur le bord de la route à s’agenouiller devant leurs icônes. Pour les autorités religieuses, il s’agissait d’une marche pour la paix. Le patriarcat de Moscou reproche au gouvernement de Kiev d’entretenir la guerre hybride du Donbass, et réclame un effort de paix. Ce qui passerait par une amélioration des relations avec la Russie.

Autant dire que l’initiative a été vite perçue comme une provocation par les autorités et de nombreux observateurs, à commencer par les mouvances nationalistes. Le patriarcat est depuis longtemps dénoncé comme un instrument d’influence du Kremlin. Le 27 juillet marque d’ailleurs la date du dernier déplacement de Vladimir Poutine à Kiev. En 2013, il avait célébré le baptême de Kiev, présentée comme la “mère des villes russes” par l’historiographie traditionnelle, comme une preuve que Russes, Ukrainiens et Biélorusses étaient, “de fait, un seul peuple”. Et ce, quelques mois à peine avant le déclenchement de la Révolution du Maïdan.

Mettant en avant le risque représenté par cette “marche du FSB” (les services secrets russes), plusieurs groupes nationalistes avaient ainsi tenté d’établir des barrages aux entrées de Kiev. Si la police les en a empêché, les responsables avaient revendiqué “le droit d’intervenir en cas de déstabilisation”. A moins que la déstabilisation ne soit venue d’eux-mêmes. Deux grenades ont été trouvées aux abords d’un des camps de pèlerins par la police, qui a aussi appréhendé 4 militants du bataillon de volontaires Sitch. C’est un combattant de cette formation qui avait lancé une grenade meurtrière, le 31 août 2015, aux abords du Parlement à Kiev.

Pour la chef de la police nationale, Khatia Dekanoidze, il valait mieux prévenir que guérir. C’est donc encadrés par un dispositif de sécurité inédit, mobilisant plus de 6000 policiers, que se sont déroulés les célébrations religieuses. Pèlerins, membres du clergé et visiteurs ont du se plier à des contrôles renforcés, notamment à travers des détecteurs de métaux. Aucune échauffourée n’a été signalée, pas même pendant la procession finale jusqu’à la Lavra de Pechersk.

Les pèlerins étaient aux alentours de 10.000 selon la police, entre 60.000 et 80.000 selon les organisateurs, entre 20.000 et 30.000 selon des observateurs indépendants. Seuls 6 d’entre eux ont été appréhendé par les forces de l’ordre, alors qu’ils scandaient que “Le Donbass, c’est le Monde Russe!” aux abords de la procession. “Ils se relaxent dans l’un de nos postes de police”, a commenté le ministre de l’intérieur Arsen Avakov sur son mur Facebook dans la soirée du 27. Tout en se gargarisant que tout soit fini, et qu’il ne “laissera jamais s’installer le monde russe” à Kiev.

“Cette marche a été utilisée avec succès comme une manifestation de ‘soft power’”, nuance le politologue Serhiy Gadaï. Celui-ci y voit l’affirmation de forces politiques alternatives à l’establishement de Kiev. Les dirigeants du “Bloc d’Opposition”, héritier du défunt Parti des Régions du président déchu, le très russophile et corrompu Viktor Ianoukovitch, se sont ainsi improvisés mécènes des processions, et invités d’honneur des célébrations.

Un tel déploiement de fidèles et de soutiens ne dissimule néanmoins pas la “position précaire” du patriarcat de Moscou en Ukraine, comme l’explique le théologien Ihor Semivolos. “Dans le nouvel ordre social et politique, il reste peu d’espace  pour les Orthodoxes de Moscou. Leur rôle spirituel se résume à l’incarnation de l’idée de ‘monde russe’, qui est aujourd’hui combattue par une majorité de la population”.

Pilgrimage of Ukrainian Orthodox Church of Moscow Patriarchate in Kiev
Kiev, Ukraine, 27 july 2016. Two pilgrimmages organized by the Ukrainian Orthodox Church under the Moscow Patriarchate [OUC MP] and departing from opposed sides of the country (Ternopil oblast and Donetsk oblast) gathered today near St. Volodimir Hill to commemorate the eve of the Festival of the Baptism of Kyivan Rus. To avoid clashes with nationalists activists, ukrainian authorities mobilized more than 6000 policemen and installed security controls at the beginning of the march. © Credit: Niels Ackermann / Lundi13
De nombreux membres du clergé ont été accusés de complicité avec les forces russes et pro-russes, en Crimée et dans le Donbass. En réaction, de le patriarcat a été destitué de nombreuses paroisses à travers le pays, dans certains cas par la force. Il s’est aussi annihilé l’adhésion d’une partie de la population ukrainienne. “La preuve étant que les processions ont été bien moins accueillie dans les villes traversées que ce que le clergé de Moscou escomptait”, remarque le sociologue Oleh Pokalchuk.

En plus de ces méfiances populaires, les Eglises concurrentes, notamment le Patriarcat de Kiev et les Gréco-Catholiques, soulèvent régulièrement des contentieux historiques, comme la complicité des Orthodoxes de Moscou avec les Soviétiques anti-cléricaux, ou encore le transfert de certains trésors religieux en Russie.

A ce titre, les demandes se font de plus en plus pressantes auprès du gouvernement pour retirer les trois Lavra des mains du Patriarcat de Moscou, et les transférer à celui de Kiev. Certaines rumeurs font aussi état de la possible création d’une Eglise orthodoxe ukrainienne unie, qui déposséderait de fait Moscou de ses paroisses ukrainiennes. Pour le patriarcat, il s’agirait là d’une atteinte inacceptable à la liberté de culte en Ukraine. Ces perspectives d’affrontements restent hypothétiques. Nul doute cependant que la “marche de la paix” a servi de démonstration de force pour le patriarcat de Moscou, voire d’avertissement.

RFI: Procession religieuse à haut risque en Ukraine

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 26/07/2016

Une procession religieuse à haut risque en Ukraine. Cela fait deux semaines que deux colonnes de fidèles chrétiens orthodoxes du patriarcat de Moscou marchent de l’ouest et de l’est de l’Ukraine vers Kiev. Ils y arrivent aujourd’hui, pour célébrer demain, le 27 juillet, la date anniversaire de la christianisation de Kiev. Une fête religieuse qui a lieu chaque année, mais qui prend, aujourd’hui, une dimension très polémique, voire dangereuse. 

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Lavra de Potchaiv

Sébastien, pourquoi ces processions? 

Avant tout, c’est une question de symbole. En Ukraine, le patriarcat orthodoxe de Moscou a autorité sur trois monastères qui sont consacrés comme lieux de pèlerinage, ce que l’on appelle des Lavra en russe et ukrainien. Un à l’ouest du pays, Potchaiv. Un à l’est, Sviatogorsk. Les deux colonnes en sont parties pour marcher vers le centre du pays, vers Kiev, où se trouve le troisième monastère, la Lavra de Pechersk.

On parle ici d’hommes, femmes, enfants, personnes âgées, qui ont suivi des groupes de prêtres pendant plus de deux semaines. Ils sont logés et nourris dans des églises sur la route. Les images sont impressionantes, de ces centaines de personnes avançant dans la chaleur aride de juillet. Ils répètent à tue-tête des chants religieux, et poussent, pour certains, les curieux sur le bord de la route à s’agenouiller devant leurs icônes.

Seulement voilà, ces processions sont plus que des pèlerinages de croyants. Ce sont aussi des manifestations politiques. Le patriarcat de Moscou accuse les autorités de Kiev d’entretenir le conflit dans l’est du pays et entend faire de ces processions un appel à la paix. Il s’agit aussi de demander à renouer des relations amicales entre l’Ukraine et la Russie.

Et c’est ça qui crée des tensions…? 

Oui, et en premier lieu, le fait qu’il s’agisse du patriarcat de Moscou. L’église orthodoxe est intimement liée au pouvoir politique russe, et donc toute initiative de l’église en Ukraine est perçue par beaucoup comme une manoeuvre du Kremlin, et on redoute des provocations pendant la célébration du 27 juillet.

Les mouvances nationalistes ukrainiennes se sont emparées de l’affaire, et ont tenté d’établir des barrages aux entrées de Kiev. Les autorités les en ont empêché, mais les nationalistes ont bien prévenu: au moindre débordement, ils se sentiront autorisés à intervenir. A moins, bien sûr, que ce soient les nationalistes eux-mêmes qui déclenchent les hostilités, ce qui est tout à fait possible. Hier aux abords de Kiev, on a déjà assisté à quelques tensions, notamment des lancers d’oeufs sur les pèlerins.

Pour l’instant, rien de grave, mais on prévoit qu’aujourd’hui et demain, il pourrait y avoir entre 10000 et 20000 personnes qui prendraient part aux célébrations religieuses. Les autorités ont donc annoncé un dispositif de sécurité exceptionnel, avec plus de 4500 policiers mobilisés.

Mais deux ans après le début de la guerre du Donbass, le patriarcat de Moscou est toujours aussi important en Ukraine? 

Bien sûr. Pour des raisons historiques et culturelles, il a toujours été important. Mais il doit faire face aujourd’hui à la concurrence d’autres églises plus ukraino-ukrainiennes, si l’on peut dire, et aussi au rejet d’une partie de la population à cause de la guerre.

Ces processions trahissent d’ailleurs une querelle de clochers. La rumeur court que le gouvernement de Kiev pourrait transmettre l’autorité sur les trois lieux de pèlerinage dont je parlais du patriarcat de Moscou au patriarcat de Kiev, ce qui serait inacceptable pour la plupart des fidèles au patriarcat de Moscou. Pour l’instant, ce ne sont que des rumeurs, mais si cela se faisait, ce serait encore une rupture de plus entre les deux frères ennemis ukrainiens et russes. Les processions d’aujourd’hui font office de test crucial.

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RFI: Les LGBT, laissés pour compte des changements en Ukraine?

Intervention dans la séquence Bonjour l’Europe, sur RFI, le 25/03/2016

L’Ukraine se débat toujours dans ses efforts de réformes pour renforcer l’Etat de droit et instaurer un système de justice indépendant qui soit au service des citoyens. Parmi eux, la communauté des Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels, LGBT, qui sont discriminés depuis toujours dans le pays et dans la région en général. Malgré quelques avancées législatives, la réalité est toujours problématique. Sébastien Gobert est à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, où on a récemment assisté à une nouvelle explosion de violences. 

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Photo: Olena Shevhenko, organisatrice. 

Que s’est-il passé? 

Pour le dire simplement, c’est un Festival de l’Egalité, patronné par des organisateurs LGBT, qui devait se tenir le 19 mars dans le centre de Lviv. Il s’est transformé en esclandre, sous la pression de plus de 150 jeunes cagoulés. En plein centre-ville, ils ont assiégé l’hôtel où les participants s’étiaent rassemblé, et en ont molesté et blessé plusieurs, entre autres en leur lançant des pierres.

En soi, des violences contre la communauté LGBT, ce n’est pas une nouveauté. Les tentatives d’organiser des Gay Pride à Kiev se soldent chaque année par des échauffourées.

Ce qui est plus inquiétant ici, ce sont les discriminations et violations de l’Etat de droit dont ont été victimes les organisateurs à tous les niveaux. Le maire de la ville, Andriy Sadoviy, a d’abord refusé de soutenir l’évènement. La police a refusé d’y allouer des forces de protection. Les organisateurs avaient réservé de nombreuses chambres dans un hôtel du centre, mais la direction leur a refusé l’entrée à leur arrivée. Quand les jeunes hooligans sont arrivés à l’hôtel et ont donné les premiers signes d’agressivité, la police a mis une heure à se rendre sur place. Elle a procédé à une évacuation désordonnée des participants du festival depuis le centre-ville, après quoi la plupart des hooligans sont rentrés chez eux. Seuls quelques uns des plus excités ont été arrêtés, relâchés après quelques heures.

Et une semaine après, y-a-t-il des avancées pour punir les provocateurs? 

Non seulement il n’y a pas de poursuites en justice, mais en plus, la faute de ces violences est rejetée sur les organisateurs eux-mêmes par les politiques, de nombreux médias, et l’Eglise. On reproche aux initiateurs du festival une mauvaise organisation, et un mauvais timing. Le maire de Lviv s’est même dédouané en dénonçant une provocation organisée par la Russie. Il a été épaulé en cela par l’Eglise, qui condamne régulièrement les minorités sexuelles. Le patriarche orthodoxe Filaret a ainsi récemment déclaré que l’homosexualité est un crime comparable au meurtre.

Mais tout en rejetant la faute sur les organisateurs, la justice ne s’inquiète pas des manquements du maire à ses devoirs constitutionnels de garantir le droit d’assemblée et de manifester. Les insuffisances de la police ne font pas l’objet d’une procédure particulière non plus.

C’est donc cela qui fait scandale. Lviv, cette ville toute proche de la Pologne, se vante d’être la plus tolérante et la plus européenne des villes d’Ukraine. Lorsque la Révolution a éclaté contre le Président autoritaire Viktor Ianoukovitch, le maire était le plus fervent garant de la liberté de manifester. Mais l’ouest de l’Ukraine reste très religieux, conservateur et patriarcal. Alors dès qu’il s’agit des minorités sexuelles, il semble qu’il n’y ait plus de tolérance ou de garanties constitutionnelles qui tiennent.

Cela veut-il dire que les LGBT sont les laissés-pour-compte du mouvement de réformes actuels? 

Oui et non. Ils ont récemment obtenu quelques succès, notamment à travers l’adoption d’une loi anti-discrimination sur le lieu de travail. Mais encore faut-il que cette loi soit effectivement appliquée et qu’un changement s’opère dans les mentalités. Les LGBT sont toujours vus comme des éléments déviants, voire étrangers, à la société ukrainienne. Dernière en date: selon le maire d’Ivano-Frankivsk, une autre ville de l’ouest du pays, on ne peut pas être à la fois Gay et Patriote, ce qui met véritablement les LGBT au ban de la société, dans un pays en guerre.

Même si ces discriminations ne sont pas une nouveauté, ils mettent les efforts de l’Ukraine à mal pour obtenir le soutien des Pays-Bas dans un référendum crucial prévu le 6 avril, mais aussi pour obtenir une libéralisation du régime de visas Schengen pour que les Ukrainiens puissent voyager plus librement en Europe. Et déjà qu’il y avait beaucoup de spéculations politiciennes sur ces questions. Mais les vieux démons de l’Ukraine, l’homophobie latente, l’irresponsabilité politique ou encore la justice sélective, montrent bien qu’il n’y a rien de garanti.

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