RFI: Requiem d’opéra, du Donbass à Paris

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 02/07/2016

Qu’en est-il de la guerre dans l’est de l’Ukraine? Depuis la signature des accords de Minsk en février 2015, le conflit a disparu des radars médiatiques. Mais des affrontements se poursuivent sur des points chauds du front entre les forces armées ukrainiennes et les forces pro-russes et russes. Et les morts y sont fréquentes. Ainsi le 29 juin y est mort un volontaire ukrainien, qui avait été baryton d’opéra à Paris pendant une vingtaine d’années… 

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Source: Facebook de Vasyl Slipak

Sébastien, la mort de ce baryton a provoqué une vague d’émotion assez forte…? 

Oui, de Paris à Kiev et au Donbass, Vasyl Slipak, 41 ans au moment de sa mort, avait fait beaucoup parler de lui. Il était originaire de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, et avait été repéré par l’opéra Bastille de Paris au milieu des années 1990. Il y entame une carrière de baryton qui va l’emmener sur les grandes scènes françaises pendant des années. Jusqu’en 2014, quand il prend fait et cause pour la Révolution ukrainienne. Il se démarque alors dans plusieurs évènements de soutien à l’Ukraine et de dénonciation de l’agression russe, de par sa voix, mais aussi de son caractère en acier trempé. Jusqu’au moment où il abandonne sa carrière et son confort français pour se porter volontaire sur le front de l’est.

Et là aussi, il se fait remarquer, dans des interviews dans les médias ukrainiens, il chante “Toréador, Prend garde” de Carmen et autres chants d’opéra tout en se rendant sur le front, harnaché pour le combat et le visage masqué. Vasyl Slipak était un personnage de sensation, jusqu’au 29 juin au matin, où il est fauché par une balle de tireur d’élite tirée des lignes séparatistes pro-russes.

Sa mort rappelle donc que la guerre n’est pas finie…? 

Tout à fait. C’est là le point qui fait l’unanimité. Au sein des communautés franco-ukrainiennes qui le connaissaient, on voit ressurgir des discussions sur l’utilité d’avoir quelqu’un comme Vasyl Slipak sur le front plutôt que dans des activités de coordination d’aide depuis la France. On s’interroge aussi sur l’ultra-nationalisme supposé d’un personnage qui a combattu dans les rangs des formations controversées de Praviy Sektor – Secteur Droit – et Azov. Ses défenseurs avancent que Vasyl Slipak était néanmoins modéré sur de nombreux points, notamment la lutte contre l’homophobie. Ces questions sont évidemment très complexes. Notons ici que des personnages haut en couleur et des personnalités controversées, il y en a beaucoup dans ce conflit, d’un côté ou de l’autre de la ligne de front.

Mais ce qui est évident, c’est que la mort de Vasyl Slipak rappelle qu’il n’y a jamais eu de paix dans le Donbass. Les échauffourées sont quotidiennes, et des gens meurent chaque semaine, des deux côtés de la ligne de front. Selon l’ONU, le bilan humain ne cesse de s’alourdir, à plus de 9500 morts depuis 2014.

Mais pourtant, les accords de paix de Minsk de février 2015 sont censés avoir ouvert une phase de réconciliation politique, non?  

Mais vous savez, ils sont morts-nés, ces Accords de Minsk! Pour une première raison, bien simple, c’est que le cessez-le-feu n’a jamais été totalement respecté, pas même que la démilitarisation de la zone de combat. Même la chancelière allemande Angela Merkel l’a constaté récemment. Et la faute en incombe à toutes les parties en présence, il faut le rappeler, aux dépends d’une population civile toujours plus fragilisée.

Et en plus, pour terminer, on parle ces jours-ci d’une escalade des violences, pour des raisons diverses et variés. J’étais il y a deux jours avec une volontaire qui venait de ravitailler des postes de soldats ukrainiens sur le front, et elle décrivait une situation catastrophique, et sa peur de combats intensifs pendant l’été. Dans ce contexte, la mort de Vasyl Slipak n’en est qu’une parmi d’autres, mais elle pourrait aussi servir d’avertissement en vue d’une recrudescence des violences…

LLB: Quand la mort d’un baryton rappelle une guerre oubliée

Article publié dans la Libre Belgique, le 01/07/2016

“Je ne suis pas un héros”, répétait Vasyl Slipak à qui voulait l’entendre, pendant les longs mois de son engagement comme combattant volontaire dans l’est de l’Ukraine. Sa mort, le 29 juin, d’un tir de sniper provenant des lignes séparatistes, provoque néanmoins une vive émotion, en France et en Ukraine. Originaire de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, Vasyl Slipak s’était produit pendant une vingtaine d’année aux opéras Bastille de Paris et de Toulon, en tant que célèbre baryton.

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Facebook de Vasyl Slipak. 

“Ce n’est pas tout le monde qui a le courage de sacrifier une vie parisienne confortable, la scène française, et de nombreux amis, afin de se rendre sur le front”, lit ainsi un communiqué de l’Union des Ukrainiens de France.

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L’Ukraine, entre vieilles idoles et nouveaux héros

 

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 25/04/2016. Article co-rédigé avec Laurent Geslin, avec le concours de Niels Ackermann.

 

“Ils auraient du le laisser là-bas…” Oleksandr Oleksiyevitch remet les mains dans les poches de son uniforme dépareillé, et soupire longuement. Devant lui, dans la cour d’entrepôt poussiéreuse dont il assure la surveillance, Lénine a encore le doigt pointé vers le ciel. L’énorme monument de 40 tonnes gît à même le sol, loin de la place principale de Zaporijia, où il a trôné pendant des décennies, dominant les berges du fleuve Dnipro.

“Ca fait partie de notre histoire, c’est malsain de le retirer, et de faire semblant que rien ne s’est passé…” Le vigile, ancien policier à la retraite, crache par terre. En cette fin de journée, seuls les croassements de corbeaux et l’écho de quelques voitures au loin viennent perturber le silence de ce cimetière improvisé. “Maintenant, ils vont le vendre: c’est du bronze massif, il y a beaucoup d’argent à en tirer. Voilà, c’est comme ça. Notre histoire pour quelques dollars…”

Qu’est-ce qui vient après? 

Le Lénine de Zaporijia, c’était le dernier “grand” Lénine qui restait debout en Ukraine. Il a été déboulonné par la municipalité le 17 mars, en vertu des lois mémorielles dites “de décommunisation”, qui ordonnent, entre autres, la disparition de tout monument ou symbole promouvant “l’idéologie totalitaire soviétique”. Avec plus de 5000 statues dédiées au leader bolchévique en 1991, l’Ukraine était, au moment de son indépendance, la république comptant le plus grand nombre de Lénines en URSS. Il en resterait aujourd’hui un peu moins d’un millier.

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Le Lénine de Zaporijia après son déboulonnage. Photo: Laurent Geslin.

“Au moins, ici, ils ont fait cela de manière civilisée, avec une grue et une équipe technique”, poursuit Oleksandr Oleksiyevitch. Le “Léninopad”, la chute des Lénine, est souvent orchestrée de manière spontanée, par des groupes citoyens ou des casseurs nationalistes. “Mais cela a donné l’occasion à des gens de lui dire au revoir, de déposer des fleurs…”, regrette Natacha Lobach, une militante civique très active dans l’aménagement urbain de Zaporijia. “Après toutes les atrocités qu’il a commis? Cela n’a montré qu’une chose: le lavage de cerveau que nous avons subi pendant tout ce temps est encore très efficace”.

Pour cette jeune architecte, le problème est néanmoins ailleurs. “La décommunisation, c’est très bien. Mais qu’est-ce qui vient après? Par exemple, personne ne sait que faire de cette place maintenant. Un monument aux Cosaques? Aux cosmonautes? Aux Indiens?” De fait, deux ans après la Révolution de la Dignité, qui a accéléré le Leninopad, les villes d’Ukraine sont pleines de piédestaux portant encore l’inscription “Lénine”. Sans qu’aucun changement n’y soit apporté. “Le plus important, c’est d’abord de faire disparaître les traces de l’occupation soviétique”, assène Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’Institut National de la Mémoire, et grand maître à penser des lois de décommunisation. “Peu à peu, les citoyens se saisiront de la question et trouveront des solutions pour réaménager leurs espaces urbains”.

En avril 2015, ce sont 4 lois qui ont marqué un virage de l’historiographie nationale. En criminalisant la propagande des régimes totalitaires communistes et nazis, elles prévoient d’ouvrir les archives du KGB au public, et de glorifier la mémoire des combattants en faveur de l’indépendance nationale au 20ème siècle. Soit une tentative de “reproduire le choc mémoriel connu dans les anciennes républiques populaires d’Europe centrale”, comme l’explique Volodymyr Viatrovitch, alerte, redressé sur un canapé de son bureau. “Nous devons en tirer les mêmes gains en termes de démocratisation”.

La gue-guerre des noms

En parallèle du Leninopad, la décommunisation des noms bouleverse la représentation mentale de la géographie de l’Ukraine. Ici, une avenue Lénine est devenue l’avenue (John) Lennon. Là, c’est Andy Warhol a pris la place du leader bolchevique sur les plaques de nom de rue. Dans la partie de l’oblast (région) de Donetsk, les cartes officielles utilisent désormais le nom de Bakhmout pour indiquer une petite agglomération. De 1924 à septembre 2015, celle-ci était pourtant connue comme Artemivsk, dédiée à Fiodor Sergueïev (1891-1938), dit Camarade Artiom, un révolutionnaire soviétique.

Pour les habitants de la région, de même que pour les militaires ukrainiens déployés sur le front du Donbass, à une vingtaine de kilomètres au sud, le changement est encore difficile à ancrer dans les esprits. Dans une région en guerre, où de nombreuses personnes comptent encore en roubles soviétiques, où les panneaux de signalisation sont rénovés au compte-goutte, Artemivsk restera Artemivsk pour de nombreuses années à venir.

Une spécificité locale qui est aisément exploitée par les critiques de la décommunisation, et la machine de propagande russe. Celle-ci assimile le processus à une trahison ukrainienne de son passé, et à une vaste chasse aux sorcières russophobe, orchestrée par une supposée junte nationaliste arrivée au pouvoir en février 2014.

Un des sites de propagande du Kremlin, Sputnik, dénonce ainsi une “obsession” d’ukrainiser les noms de famille à consonance russophone. On en est malgré tout très loin, puisque la source principale de Sputnik n’est autre qu’une simple pétition citoyenne. Lancée le , qui a reçu 6 signatures sur les 25000, qui seraient nécessaires à un examen par le chef de l’Etat Petro Porochenko. La manipulation dénote toutefois l’enjeu de la décommunisation en Ukraine, à la fois en termes de géopolitique, mais aussi de politique intérieure.

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Statuette de Stepan Bandera, Musée de Roman Shoukhevitch à Lviv.

Car, loin des affres de la guerre d’information qui fait rage entre l’Ukraine et la Russie, force est de reconnaître que la décommunisation ne fait pas consensus. “Dnipropetrovsk reste Dnipropetrovsk”, martèle Boris Filatov. Elu de la troisième ville d’Ukraine en octobre 2015, l’homme refuse catégoriquement de la rebaptiser. “C’est le nom historique de la ville, qui a accompagné son développement, et c’est comme cela que nous sommes connus, en Ukraine et à l’étranger”.

Et si changement de nom il y avait, quel serait-il? Fondée en 1776, sous l’impulsion de Catherine II, pour accueillir le gouvernement de la Nouvelle Russie, Ekaterinoslav prit en 1924 le nom de Petrovsk, pour célébrer le révolutionnaire ukrainien Grigori Petrovski, Commissaire du peuple aux Affaires intérieures entre 1917 et 1919, puis celui de Dnipropetrovsk, durant la déstalinisation, en 1957.

Dnipropetrovsk a beau être aujourd’hui le fer de lance de la défense nationale ukrainienne, en tant que base arrière de nombreux bataillons déployés dans le Donbass, cet héritage soviétique est insupportable pour Volodymyr Viatrovitch. “La loi est la loi. La question de Dnipropetrovsk doit être réglée, d’une manière ou d’une autre”, tranche-t-il.

Là-bas, où la décommunisation est acquise

L’homme est bien connu pour son anti-communisme primaire. D’ailleurs, son bureau de Kiev, il l’a installé dans les anciens quartiers-généraux de la Tcheka, ancêtre du KGB. La chute de l’autoritaire et très russophile Viktor Ianoukovitch en 2014 lui a donné l’occasion d’exporter à Kiev une historiographie développée depuis de longues années dans sa ville natale: Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine, un des bastions historiques de l’idée nationale ukrainienne.

La décommunisation, là-bas, elle y est acquise. “Il y a déjà des jeunes générations qui ne connaissent rien de ce bagage, ce fardeau du post-soviétisme. C’est une sorte d’héritage criminel, qui leur est étranger”, explique, placide, Ruslan Zabyliy, directeur de l’ancienne prison de Lontsky, aujourd’hui musée des occupations. L’ignorance de l’histoire soviétique? “C’est une bonne chose, parce que les jeunes générations ne veulent pas construire leur avenir à partir de cet héritage”. Un argument censé, dans un pays engagé dans un processus de réformes modernisatrices, qui se rêve toujours un avenir européen.

Et quid de la partie de la population faisant preuve d’une certaine nostalgie pour l’époque soviétique? “Ce sont des gens qui ont donné les meilleures années de leurs vies pour construire l’URSS. Ils vivent dans le passé. A part quelques marginaux surexcités, la plupart ne sont plus actifs, ils sont retraités.”, commente Ruslan Zabyliy. Autrement dit, de la quantité négligeable.

En écho à la diatribe de Ruslan Zabyliy, on n’entend pratiquement que le silence. Depuis des années, les représentants politiques communistes en Ukraine n’avaient de communiste que le nom. Ils se caractérisaient avant tout par des pratiques populistes et corrompues, sans profondeur idéologique. Ils sont désormais invisibles depuis l’interdiction du Parti communiste en décembre 2015. Dans le contexte actuel de guerre hybride contre une Russie qui se revendique l’héritière de l’URSS, aucune voix politique ne s’élève pour défendre la moindre bribe d’héritage soviétique.

La lutte pour l’indépendance glorifiée

Ceux que l’on entend beaucoup, dans l’Ukraine post-révolutionnaire, ce sont les défenseurs de la mémoire de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), et de leurs chefs idéologues Stepan Bandera et Roman Shoukhevitch. Combattants pour l’indépendance nationale dans les années 1940 contre les Soviétiques, leur action fut néanmoins fort controversée. Notamment à cause de leur coopération d’un temps avec les Nazis, et de leur participation dans des exactions contre des Juifs et des Polonais. Discréditée par le régime soviétique, leur mémoire a été valorisée pour la première fois sous la présidence de Viktor Iouchtchenko (2005-10). Dans l’ouest de l’Ukraine, elle fait aujourd’hui partie du folklore.

“Vous voyez, ils étaient trois, quatre de nos héros à vivre cachés dans ces souterrains pendant des années, à organiser des coups contre les Rouges”, raconte un vieux guide, éclairé à la lampe torche, dans une “Kryivka” (cache) reconstituée, dans une forêt voisine de l’agglomération de Lviv. Maillon d’un réseau de centaines de terriers plus ou moins aménagés, repères de résistants nationalistes jusqu’au milieu des années 1950, cette Kryivka fut creusée tout près d’un autre marqueur historique. “Vous voyez ce fossé recouvert par la mousse?”, indique le vieux guide. “C’était la tranchée marquant la ligne de front pendant la guerre polono-ukrainienne de 1920-21”. Tout un symbole de la lutte pour l’indépendance, glorifiée par les lois mémorielles de 2015.

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Entrée d’une Kryivka rénovée, près de Lviv.

“Il faut se rappeler de ce qu’a fait mon père, qui est une action fondamentale pour l’Ukraine”, explique Iouriy Shoukhevitch, adossé à une cane en forme de hachette cosaque. A 83 ans, le fils de Roman Shoukhevitch est aujourd’hui député du Parti Radical d’Ukraine, salué bien bas par les passants dans la rue. Une reconnaissance qui le change de l’opprobre subie pendant sa jeunesse. Le régime soviétique l’avait gardé plus de 30 ans entre des prisons et des camps de concentration, pour “agitation anti-soviétique”, notamment à cause des actions de son père. C’est donc tout naturellement qu’en tant que député, il a activement aidé à la rédaction des lois mémorielles.

“C’est une histoire terrible, dont il faut nous délivrer”, explique-t-il. Imaginez un homme qui viendrait chez vous. Il casse tout, il vous bat, il épouse votre femme et vous prend vos enfants. Ensuite, il accroche son portrait au mur, et il s’installe. Et quand vous voulez le retirer, quelques années plus tard, ce sont vos enfants qui vous en empêchent, au prétexte que cela fait partie de l’histoire!” Ce processus de délivrance passe par la promotion de nouveaux héros nationaux.

Des héros, oui. Mais lesquels? 

Alors que les statues de Lénine tombent un peu partout en Ukraine, c’est Stepan Bandera qui se dresse fièrement à Lviv. “Je me souviens de Bandera quand j’étais petit”, raconte Iouriy Shoukhevitch. “C’était un homme droit, intègre”. Un souvenir mis en valeur par l’historiographie officielle, même si, dans d’autres régions d’Ukraine, en particulier l’est en guerre, le nom de Bandera en fait frémir plus d’un. Le personnage, grand idéologue de l’indépendance nationale, est aussi associé aux théories fascistes et antisémites des années 1940. Roman Shoukhevitch lui-même fut nommé commandant du bataillon Nachtigall en mai 1941. Cette unité supplétive de la Wehrmacht composée de soldats ukrainiens entra le 29 juin 1941 dans Lviv, abandonnée par les soldats soviétiques, avant de se livrer à au moins deux pogroms le 30 juin et le 25 juillet 1941.

Les historiens s’affrontent néanmoins avec persistance sur la véracité des faits qui sont reprochés à Stepan Bandera, Roman Shoukhevitch, l’UPA, et leur idéologie. D’autant que l’histoire du nationalisme ukrainien est loin d’être linéaire. Après avoir été éconduits et trahis par les Nazis, Roman Shoukhevitch et l’UPA ont effectivement combattu contre l’occupant allemand, jusqu’à leur fuite en 1944. Stepan Bandera lui-même fut emprisonné par les Nazis entre juillet 1941 et septembre 1944, coupable d’avoir déclaré un Etat ukrainien indépendant sur le territoire du Reichskommisariat.

“Ici, on compare souvent l’UPA avec l’IRA, en Irlande”, suggère Irena X., une jeune auto-entrepreneuse de Lviv. “L’UPA, ils avaient leurs objectifs, et ils ont utilisé tous les moyens disponibles. Dans le cas de l’IRA, ces moyens, c’était des attaques terroristes. Pour l’UPA, ce sont des alliances controversées et des exactions contre des groupes qui menaçaient l’indépendance. Rien de très blanc, sans être complètement noir…”

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Iouriy Shoukhevitch, à Lviv. Photo: Laurent Geslin.

Chez Iouriy Shoukhevitch, en tout cas, on ne trouvera pas une critique de l’action de son père et de ses alliés. A fortiori, la fin semble justifier les moyens. Et l’agression russe contre l’Ukraine, à partir de 2014, donnerait raison aux actions de l’UPA. “Un homme venu des régions de l’est m’a interpellé sur un plateau de télévision, il y a quelques temps”, détaille-t-il en jouant avec son briquet. A 83 ans, l’homme ne sort jamais dans la rue sans un paquet de “Stolitchniy”, de fortes cigarettes qu’il fume avec avidité. “Cet homme  a raconté qu’avant, il croyait que les Ukrainiens de l’ouest étaient des fascistes sanguinaires. Mais depuis, il a réalisé que nous avions raison dans notre combat contre les Russes!”

“La guerre du Donbass nous fournit beaucoup de nouveaux héros”, reprend Ruslan Zabyliy. “Vladimir Poutine a unifié l’Ukraine plus rapidement que des générations d’historiens et hommes politiques”. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’agression russe constitue nouvel épisode dramatique de l’histoire ukrainienne, qui pourrait atténuer le besoin d’aller fouiller dans l’Histoire avec un grand “H”. “Mais ce besoin de héros est réel”, justifie Ruslan Zabyliy. “Il s’explique par la persistance de complexes d’infériorité des Ukrainiens face à l’historiographie russe”.

Ainsi est ravivé l’héritage des Cosaques, ces guerriers libres auxquels se sont référés nombre des révolutionnaires du Maïdan ou encore les soldats actuellement déployés dans le Donbass. La Sitch, capitale légendaire des Cosaques, se trouve d’ailleurs sur l’île de Khortytsya, à Zaporijia. Et depuis mars 2016, elle n’est plus dominée par la statue de Lénine. Le symbole, encore une fois, est fort, de l’affranchissement des héros de l’Ukraine.

Tout dans le même sac? 

Le concept même de “héros”, décerné à des combattants aussi controversés que ceux de l’UPA, ne fait pas l’unanimité. Assise à une terrasse de Kiev, à quelques pas de l’Institut National de la Mémoire, Ioulia Shoukan, une chercheuse franco-biélorusse, insiste sur le besoin “d’assurer une exploitation impartiale des archives nationales”.

La jeune chercheuse a en tête les massacres d’entre 40000 et 100000 Polonais dans la région de Volhynie en 1943. “Si des documents historiques mettent directement en cause l’UPA dans ces massacres, il faut avoir la garantie qu’ils seront aussi rendus publics”. Un risque qui serait d’autant plus réel que Volodymyr Viatrovitch, dans une polémique avec le journal Krytyka, a déjà rabaissé l’analyse des exactions de Volhynie à “une question d’opinions”.

“De la même manière, les archives ne doivent pas être utilisées uniquement à des fins de discréditer l’époque soviétique”, ajoute Ioulia Shoukan. De sa propre expérience, elle sait que “tout n’est pas bon à jeter dans l’héritage soviétique”. L’URSS s’est étalé sur une période de 70 ans pour plus de la moitié de l’Ukraine contemporaine, et a imprégné sa marque sur plusieurs générations. “L’ère soviétique se divise en différentes périodes, alternant répression et apaisement, progrès économique et social et stagnation économique et pénuries. On ne peut pas tout mettre dans le même sac. Ne serait-ce que les frontières nationales, que le gouvernement entend défendre aujourd’hui, sont directement héritées de l’URSS…”

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Il en va de même pour Ievguenia Moliar, meneuse de projet à la Fondation artistique Izolyatsia. Autrefois basée à Donetsk, celle-ci est aujourd’hui en exil à Kiev, et s’est lancée, entre autres, dans un projet de sauvegarde des fresques et mosaïques soviétiques. Certaines, majestueuses, décorent des façades entières de blocs d’habitation. “On a l’impression que le pouvoir actuel veut juste faire table rase du passé, en ignorant qu’il y avait une logique biologique dans les développements passés. On ne peut retirer une mosaïque, qui n’a d’ailleurs rien d’un instrument de propagande, d’une façade de bâtiment, et prétendre que ce bâtiment n’a pas été construit selon des normes soviétiques!”

Un problème conceptuel, auquel ni l’anti-communisme des lois mémorielles, ni la promotion de nouveaux héros controversés, ne propose de solution. Pour Volodymyr Vorobey, jeune entrepreneur social de Lviv, c’est typique d’une classe politique ukrainienne irresponsable, qui “sort les amulettes vaudou quand elle n’a rien à proposer”. Les questions linguistiques, historiques, culturelles, seraient ainsi agitées à des fins politiciennes, afin de masquer le blocage du processus de réformes, de lutte anti-corruption, et de modernisation du pays.

A travers son think-tank et son réseau de petites entreprises, Volodymyr Vorobey essaie lui d’approcher la décommunisation comme un moyen de mettre un terme au paternalisme soviétique. “Un diction communiste bien connu dit que l’initiative est punissable. Sous-entendu, que tout doit venir de la hiérarchie, que les gens ne doivent rien faire par eux-mêmes”. Une mentalité que le jeune homme constate encore dans de nombreuses localités du pays, notamment à l’est, où il organise des séminaires et conférences. Les temps ont changé! L’Etat ne peut plus être pensé comme quelque chose d’inaccessible et de miraculeux, mais comme quelque chose issu de notre volonté commune”.

Dans une Ukraine paralysée par une guerre hybride, une grave crise économique et une corruption endémique, c’est bien un nouveau projet du vivre ensemble qui manque. Il en faudra plus que quelques statues de Lénine jetées à terre.

RFI: Illya Kiva, le visage extrême de la police ukrainienne

Reportage diffusé sur RFI, le 05/04/2016

Avec une photo témoin de Niels Ackermann.

La propagande russe agite régulièrement la montée de l’extrême droite en Ukraine, comme un épouvantail. Mais, deux ans après la révolution de Maidan, les ultra-nationalistes n’ont pas de réel pouvoir politique. Malgré cela, dans certaines institutions comme la police, ils sont une force avec laquelle il faut compter. C’est le cas d’Ilya Kiva, chef de l’unité anti-drogue qui n’hésite pas à faire la promotion de ses idées radicales.

 

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Niels Ackermann / Lundi 13

 

Quand il parle, Illya Kiva regarde fixement son interlocuteur de ses grands yeux clairs, et il le pointe du doigt. Le chef du département de police de lutte anti-drogue a un ton dénonciateur et un style que certains qualifient d’agressif. En tout cas, il est direct.

Illya Kiva: Notre mission aujourd’hui, c’est la lutte contre les dealers de drogue. Pas contre les usagers de drogue. Eux, ils faut qu’ils aillent à l’hôpital. Nous, malheureusement, nous ne sommes que le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne pouvons faire preuve d’aucune pitié face aux dealers de drogue. Car ils visent à corrompre nos enfants, à corrompre notre jeunesse. 

Illya Kiva est un ancien du groupe ultra-nationaliste Praviy Sektor et chef de bataillon de volontaire pro-ukrainien dans la guerre du Donbass. Il a été nommé en octobre 2015 à la tête de la lutte anti-drogue, après s’être rapproché du très controversé ministre de l’intérieur Arsen Avakov.

Illya Kiva: Il y a ceux qui protègent leur argent. Moi, je protège mon peuple, et ma terre. Contre les drogues, et donc aussi contre la culture européenne, qui ne fournit pas un modèle adéquat aux jeunes. 

En quelques mois d’activité, Illya Kiva s’est distingué par une reprise en main énergique de son département, mais principalement par des déclarations sulfureuses. Sur une chaîne de télévision publique, il a ainsi déclaré être prêt à se livrer à des jugements extra-judiciaires, à la mode de tribunaux populaires ou de courts martiales improvisées.

Illya Kiva: Ce que j’ai dit, c’est que je suis prêt à transgresser la loi, s’il cela peut servir à sauver une vie humaine. Je suis prêt à faire cela, car je suis un homme. Vous savez que j’ai combattu dans le Donbass. Pour que quelqu’un survive, je sais très bien que quelqu’un doit mourir. 

 

Des déclarations qui en font frémir plus d’un dans la société civile, qui voyait dans la Révolution la possibilité de renforcer l’Etat de droit et de développer une force de police moderne et respectueuse des libertés fondamentales. Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, un homme d’affaires lié à des milieux plus ou moins douteux, est accusé d’entraver les nécessaires réformes structurelles.

Masi Nayyem est le frère d’un député très connu, Mustafa Nayyem. Il est avocat, et très inquiet de l’évolution des forces de l’ordre ukrainiennes.

Masi Nayyem: Nous sommes farouchement opposés au Ministre Avakov. A cause de lui, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. Prenez la nouvelle police de la route, inaugurée en été 2015. Les officiers sont jeunes, et intègres, mais ils manquent de compétences. Et à côté, vous avez Illya Kiva, qui a beaucoup de pouvoir, mais qui est dangereux. Vous avez entendu sa position sur les jugements extra-judiciaires? Mais c’est quoi ça, c’est du nazisme, ou quoi? 

Le problème principal que souligne Masi Nayyem, c’est que la hiérarchie d’Illya Kiva ne le sanctionne pas pour ses sorties et ses méthodes brutales. Au contraire, le ministre Arsen Avakov recrute de nombreux éléments issus des bataillons militaires, plus ou moins liés à des mouvances ultra-nationalistes. Des nominations publiquement avalisées par le Président Petro Porochenko.

 

Illya Kiva insiste ainsi sur son partenariat avec le bataillon Azov dans la lutte contre les drogues. Très actif dans la guerre du Donbass, le bataillon est bien connu pour certains de ses combattants ouvertement néo-nazis.

lllya Kiva: Le bataillon Azov, c’est une partie prenante du mouvement civique contre les drogues que j’ai lancé. Il nous faut des gens qui ont fait la guerre. Je vous le répète: nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur du cancer. Les combattants d’Azov, ce sont des hommes droits, qui ont trouvé un nouveau sens à leur vie. 

Depuis janvier 2016, Illya Kiva est la cible de nombreuses critiques. La chef de la police nationale, la réformatrice Khatia Dekanoidze, aindiqué dans un entretien qu’elle ne souhaitait pas qu’Illya Kiva reste officier de police. Mais pour Illya Kiva, fort du soutien du ministre Avakov, cela ne semble pas très inquiétant.

Illya Kiva: Dekanoidze, elle s’est exprimée à titre personnel, il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police. 

Le cas d’Illya Kiva fait sensation dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il révèle un phénomène plus profond: la participation, peu contrôlée, de forces ultra-nationalistes et extrémistes dans la  police . Alors même que cette dernière est censée assurer l’ordre et la justice dans un pays qui se rêve européen

Ecouter le reportage ici

RFI: La chanson de Maïdan, des mariages aux enterrements

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 22/02/2016

“Plive Katcha”, en ukrainien, ça veut dire le “Canard qui Nage”, c’est le titre d’une chanson folklorique très populaire en Ukraine, et qui est devenue, il y a deux ans, l’hymne funéraire du Maïdan après les violents affrontements dans le centre de Kiev. Sébastien Gobert a retrouvé, à Lviv, la voix de la chanson. 

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Capture d’écran: DailyMail

Plive Katcha, on l’entend partout en Ukraine ces jours-ci. Le pays commémore avec recueillement la fin sanglante de la Révolution de la Dignité. Plive Katcha est une chanson de deuil. Mais quand Ihor Pavliuk l’a découvert et chanté, elle était très différente.

Ihor Pavliuk: Je connais cette chanson depuis la fin des années 80. C’était une belle chanson, alors on l’a reprise. Nous avions un “Rock Band”. Après nos premières chansons, nous avons inclu un peu de musique folklorique. 

Le groupe d’Ihor Pavliuk, “Yasa” et ensuite Pikardiyska Tertsiya, ce sont des jeunes hommes de Lviv, emportés par le vent de la liberté du début des années 1990, après l’indépendance de l’Ukraine. Ils font de la musique une activité quotidienne, chantent pour des anniversaires et des mariages. Ihor Pavliuk explique que la culture traditionnelle ukrainienne est pleine de mélos dramatiques et d’histoires tragiques, de la même manière que les teintes nostalgiques du Fado, au Portugal.

Ihor Pavliuk: Nous avons commencé à chanter “Plive Katcha » comme n’importe quelle autre chanson. Nous avions 20 morceaux dans notre répertoire, certains humoristiques, d’autres parlant d’amour… Nous chantions à plusieurs voix, 5, 6, nous avions un grand succès. 

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Capture d’écran Youtube

Les jeunes amis chantent pendant quelques années, avant de fonder des familles, trouver des emplois plus stables, et passer à autre chose. Reste de cette folle époque à peine quelques enregistrements de leurs musiques. La version enregistrée de Plive Katcha, portée par la voix d’Ihor Pavliuk, se diffuse peu à peu dans le pays, et devient très populaire, mais sans connotations particulières. Jusqu’à ce moment de janvier 2014.

Ihor Pavliuk: Un des premiers morts sur le Maïdan était un Biélorusse, Mikhail Jyznewsky, qui aimait beaucoup écouter cette chanson. Après son décès, ses amis ont cherché à lui rendre hommage. Ils ont joué Plive Katcha à son enterrement, et c’est à partir de là que la chanson a été associée au deuil. 

Pour Ihor Pavliuk, c’est une métamorphose de dramatique de ses beaux souvenirs de jeunesse. Alors la chanson, il ne veut plus en entendre parler.

Ihor Pavliuk: Nous nous réunissons encore avec les autres chanteurs, en tant qu’ amis, juste pour chanter autour d’un verre. Mais Plive Katcha, nous ne l’avons plus chanté une seule fois. Je n’aurai jamais cru que ma voix pour être utilisée comme cela. Je suis quelqu’un de très optimiste, très joyeux. Alors je n’aime pas que ma voix soit associée… à la mort. 

La deuxième vie de la chanson Plive Katcha est bien étrange. A travers le récit d’Ihor Pavliuk, c’est aussi celle d’une Ukraine autrefois pacifique et paisible, aujourd’hui plongée dans l’horreur de la guerre et des morts presque quotidiennes. La folle jeunesse d’Ihor Pavliuk semble bien lointaine.

Ecouter le reportage ici

Regarder ici un enregistrement de Plive Katcha par le groupe d’Ihor Pavliuk; Pikardiyska Tertsiya. 

RFI: Des Volontaires au Secours de l’Armée ukrainienne

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe sur RFI, le 11/11/2015

Depuis le 1er septembre 2015, les armes se sont tues dans l’Est de l’Ukraine. La trêve est certes fragile, mais elle est respectée. Il n’empêche que des dizaines de milliers de soldats stationnent encore dans le Donbass. Et pour ces militaires ukrainiens, les conditions de vie laissent à désirer, surtout à l’approche de l’hiver. Ce sont donc des bénévoles et des volontaires qui améliorent leur quotidien en effectuant des livraisons régulières d’équipement et de nourriture.

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C’est dans un recoin improbable de la banlieue de Kiev qu’Ivan stoppe son vieux fourgon Volkswagen et s’arrange pour faire de la place à l’arrière.

Ivan: Attendez que je m’organise bien… 

Entre cartons de patisseries et fruits, bouteilles de jus fait maison, sacs de couchages, un poêle et un poste de télévision, Ivan parvient à caler toute sa cargaison pour que rien ne tombe. Sans attendre, il reprend la route. Destination: la ligne de front du Donbass.

Ivan est accompagné d’Elena Elinova. Comme lui, elle est volontaire, en charge de livrer des produits de première nécessité aux soldats ukrainiens, selon les moyens du bord.

Elena Elinova: C’est les gens qui donnent. On achète quelque chose avec notre argent, on a pris de mes collègues… Sinon il y a des activistes français de l’association “France-Ukraine Solidarité qui nous aident, qui nous donnent de l’argent, qui nous envoient des affaires pour les soldats comme des sacs de couchage ou bien les tenues ou bien les gilets pare-balles. On leur a dit qu’on avait besoin d’argent pour acheter des chaussures chaudes. Et ils ont donné de l’argent pour qu’on puisse acheter tout ça. 

Les mains agrippés au volant, Ivan s’enfonce dans la nuit en direction de l’est. Il préfère rouler de nuit pour arriver dans la zone de guerre pendant la journée. Ivan est un ancien combattant volontaire du bataillon Aidar, à la réputation douteuse.

Il l’a quitté quand le bataillon a été retiré de la ligne de front. Depuis, il effectue des ravitaillements auprès des soldats le plus régulièrement possible.

Ivan: Deux fois, trois fois par semaine. Quand c’est possible, je fais le voyage. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez d’argent pour faire le plein d’essence. Mais il faut le faire. L’Etat ne peut pas tout. Si nous ne mettons pas la main à la pate, qui le fera? 

A deux heures du matin, nouvel arrêt, à mi-chemin entre Kiev et le Donbass.

Le propriétaire des lieux, Pavlo, à la barbe blanche, s’empresse d’enfourner de nouveaux cartons de nourriture dans la camionnette. Pendant ce temps, dans la maison, sa femme termine de préparer un réel festin.

Baba Lyuba comme elle se prénomme est devenue une étape incontournable des groupes de soldats et de volontaires qui font des aller-retours entre Kiev et la zone de guerre. En été 2014, elle a commencé à cuisiner pour quelques soldats de passage. Et la rumeur s’est répandue.

Baba Lyuba: Et c’est comme ça que ça a commencé. Pour l’instant, j’ai cuisiné 9000 vareniki, ces sortes de raviolis fourrés fait à la main. 9000! Je me suis fait une entorse du doigt à cause de cela. (à 0’13, laisser courir le son sur 0’02 secondes pour écouter les rires) Au début, toute ma retraite y était passée, juste pour nourrir les soldats. Maintenant, je reçois de l’aide des volontaires, ça me permet de continuer à cuisiner. 

Baba Lyuba et son mari Pavlo s’affichent comme des maillons essentiels de cette chaîne de volontaires, développée après la Révolution de la Dignité pour pallier les déficiences de l’Etat. Baba Lyuba assure ne compter ni les heures, ni la fatigue.

Baba Lyuba: Mais comment ne pas aider tous ces gars, ils se battent pour nous! Nous ne connaissons personne dans la zone de guerre, ni fils, ni cousin. Mais nous allons continuer à soutenir nos gars, tant que besoin est. 

Ici non plus, pas question de s’attarder.

Ivan a à peine englouti quelques patates qu’il est de nouveau derrière son volant. La route est longue est délabrée, et les postes de contrôle militaires sont nombreux dans la région.

Ce n’est qu’à la nuit tombée que le fourgon parvient à l’une de ses principales destinations: une garnison isolée dans la région de Louhansk.

Dans une maison abandonnée logent dix soldats. Dix autres se préparent à l’hiver dans une tente dressée à proximité. Les sanitaires sont, eux, aménagés entre deux buissons.

Ici, Ivan prend des allures de Père Noël en distribuant nourriture et bouteilles de lait, bottes étanches, et un poste de télévision, arme précieuse pour lutter contre l’ennui de l’hiver.

Si les volontaires ne venaient pas approvisionner cette position reculée, les soldats n’auraient pas la possibilité de se procurer des bottes.

Soldats: Il faudrait acheter cela avec notre propre argent. Mais nous n’avons pas la permission de nous rendre en ville pour faire des courses. L’armée fournit des uniformes et des armes. Mais tout ce qui est plus avancé, comme les manteaux chauds ou des chaussures, c’est réservé aux militaires de carrière. 

Les volontaires sont accueillis comme un divertissement bienvenu. La soirée se passe en plaisanteries et anecdotes en tout genre, à la grande satisfaction de la volontaire Elena Elinova.

Elena Elinova: Je pense sincèrement que le plus important pour les gens, pour les soldats, ce n’est pas la nourriture. C’est de savoir que quelqu’un fait encore attention à eux, que quelqu’un travaille à Kiev et dans d’autres villes d’Ukraine pour leur apporter tout cela. Qu’ils ne sont pas oubliés, qu’ils ne sont pas ici pour rien. 

Le lendemain matin aux aurores, la camionnette repart. Ivan a dormi à peine quelques heures, mais il tient à assurer quelques étapes de plus avant de rentrer à Kiev. La guerre du Donbass ressemblant de plus en plus à un conflit gelé, les soldats resteront probablement mobilisés pendant de longs mois. Alors Ivan et Elena savent déjà ce qu’ils ont à faire: retrouver de l’argent, recharger la camionnette, et repartir pour la ligne de front.

Ecouter le reportage ici

Libération: Retour de Flamme pour Svoboda

Article publié dans Libération, le 21/09/2015

Le parti, acteur majeur de la révolution, est en perte de vitesse avant les élections locales de dimanche. Il est accusé de violences.

Oleh Tyahnybok semble repartir en croisade à la veille des élections ukrainiennes locales de dimanche : «Le pouvoir tente d’évincer les nationalistes [du scrutin]. Ils ne veulent pas que siègent dans les conseils municipaux des citoyens qui puissent s’opposer à leur tyrannie et au pillage du peuple qu’ils entreprennent !» Svoboda («Liberté») est, aux yeux de cet homme, le parti des «vrais patriotes». C’est précisément pour cela qu’ils «subi[ssent] des pressions systématiques, qui visent à éliminer Svoboda de la vie politique».

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Dans le centre de Ternopil, Oleh Tyahnybok harangue ses partisans en territoire conquis. Dans l’ouest de l’Ukraine, son parti avait remporté à la fois la mairie et la majorité au conseil régional aux élections de 2010. Ici aussi, il lui faut repartir au combat. Mais son discours, qui paraissait alors si conquérant, sonne aujourd’hui comme une vieille rengaine qui n’aurait pas changé depuis l’époque de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Svoboda apparaît finalement comme un perdant de la révolution de 2014. Aux yeux du ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, Svoboda est devenu «le parti du terrorisme»depuis les affrontements sanglants entre des militants ultranationalistes et les forces de l’ordre, devant le Parlement le 31 août. Bilan : quatre morts parmi les policiers et plus de 130 blessés. On n’avait pas vu tel déchaînement de violence à Kiev depuis la fin de la révolution.

«Tous les fauteurs de troubles ne sont pas nécessairement des militants de Svoboda. Certains venaient du Parti radical d’Oleh Liachko, du parti Ukrop, de l’oligarque Ihor Kolomoïsky, ou se trouvaient là à titre privé, commente l’expert Pavlo Homonaj. Mais ce sont bien les dirigeants de Svoboda qui ont harangué la foule, et appelé à prendre le Parlement.»

Une trentaine de personnes avaient alors été placées en détention provisoire. Deux chefs de file de Svoboda, Ihor Chvayka et Iouriy Sirotiouk, sont en maison d’arrêt jusqu’au 4 novembre.

Oleh Tyahnybok n’en démord pas : «Le pouvoir est responsable de cette attaque terroriste. En votant pour un projet de décentralisation qui revient à une capitulation face au Kremlin [car il pourrait ouvrir la voie à une autonomie des territoires sous contrôle séparatiste, ndlr], le tandem formé du président Petro Porochenko et de son Premier ministre, Arseniy Iatseniouk, a provoqué les Ukrainiens.» Le chef de Svoboda a porté plainte contre Arsen Avakov pour «diffamation» et parvient à faire retarder ses interrogatoires. Il dénonce les poursuites contre ses militants comme des «persécutions politiques». Ihor Chvayka, candidat à la mairie de Kharkiv, et Iouriy Sirotiouk, tête de liste à Kiev, seraient ainsi «injustement empêchés» de participer aux élections locales.

«Incorruptible»

«Ce qui fait le plus mal, c’est que les gars du 31 août ressemblaient comme deux gouttes d’eau à ceux des barricades de février 2014. Si cela se trouve, ce sont les mêmes, se désole le jeune designer Taras Bojko, lui-même très actif pendant la contestation contre le régime prorusse de Viktor Ianoukovitch. Contre la dictature, ils étaient alors des héros, nos héros. Mais là, leurs actions sont injustifiables !»

Pendant l’hiver 2013-2014, Oleh Tyahnybok, dont les militants s’illustraient par leur courage face aux policiers sur les barricades, faisait jeu égal avec Vitali Klitschko et Arseniy Iatseniouk. Tous étaient alors unis contre l’oligarchie, la corruption, et la «colonisation impériale russe». Et Svoboda avait le vent en poupe depuis qu’il avait remporté 10 % des voix aux élections législatives de 2012. «J’avais voté pour eux, bien sûr, confesse Ruslan, à Kiev. Ils parlaient de la fierté d’être ukrainiens, prenaient le métro sans gardes du corps… C’était le parti du changement à l’époque.» Ayant pris ses distances avec le mouvement, Ruslan constate amèrement : «Svoboda est aujourd’hui […] à la dérive, frustré et cherchant désespérément à attirer l’attention.»

Reniés par Porochenko, Iatseniouk ou encore Vitali Klitschko, le maire de Kiev, les nationalistes n’ont retiré aucun gain politique du changement de régime malgré leur forte mobilisation sur le Maïdan et dans les bataillons de volontaires déployés dans l’est de l’Ukraine contre les rebelles prorusses. Oleh Tyahnybok n’a totalisé que 1,16 % des voix à l’élection présidentielle de mai 2014. La même année, en octobre, son parti a été éliminé du Parlement aux législatives. «Dans le contexte de l’agression russe en Crimée et dans le Donbass, Svoboda a perdu le monopole du discours patriotique et anticommuniste»,explique le chercheur Anton Shekhovtsov. Sans cette auréole de défenseur de la patrie, Svoboda n’est plus immunisé contre les accusations de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme qui, un temps oubliées, sont revenues au premier plan. Le parti «incorruptible» a de même été éclaboussé par quelques suspicions de conflits d’intérêts, impliquant par exemple Ihor Chvayka.

Éloignement du FN

Comble de la disgrâce, Svoboda est plus isolé que jamais au plan international. En 2012, Oleh Tyahnybok se félicitait de ses «excellentes relations avec le Front national français». Mais depuis l’annexion de la Crimée, les Le Pen, père et fille, ouvertement admiratifs de Vladimir Poutine, ne veulent plus entendre parler de l’accord de coopération signé en 2009. Svoboda, qui déclenchait hier encore l’admiration, crée aujourd’hui la peur.

Ses dirigeants les plus controversés, comme Ihor Myroshnychenko, persistent à organiser, chaque 1er janvier, une marche aux flambeaux dans le centre de Kiev, en l’honneur de l’anniversaire de Stepan Bandera. Un style «années 30» pour commémorer le tout aussi contesté chef radical de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). «Accusée de massacres ethniques pendant la Seconde Guerre mondiale, le rôle de celle-ci dans la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine est loin de faire consensus parmi les chercheurs», rappelle l’historien Andriy Portnov. Les rapports des exactions commises par les bataillons de volontaires sur le front de l’Est, de même que la publicité faite à la présence d’éléments néonazis dans certaines unités, comme le bataillon Azov, n’ont pu que nuire à l’image des mouvements radicaux nationalistes.

La fusillade de Moukachevo, le 11 juillet, a illustré le risque de «voir des contrebandiers utiliser la franchise de Praviy Sektor [mouvement d’ultradroite, ndlr] pour commettre leurs crimes», commente le député Moustafa Nayyem du Bloc de Petro Porochenko (lire Libération du 18 juillet ).

«Impunité»

Les violences du 31 août ont, elles, fait ressortir le danger que représente la libre circulation des armes et des combattants, à partir du Donbass. «N’importe quel vétéran qui se sent trahi par le gouvernement peut répéter cette action à n’importe quel moment», avance Volodymyr Ishchenko, vice-directeur du Centre pour les recherches sociales et du travail, un des rares think tanks ukrainiens à être ouvertement ancré à gauche.

«Ces violences sont le résultat de l’impunité qui règne en Ukraine, nuance Tetyana Mazur, directrice du bureau ukrainien d’Amnesty International. Ni les tueries de Maïdan, ni les crimes de guerre, ni les attaques contre la communauté LGBT n’ont été punis par les autorités. Le signal envoyé est que la violence est tolérée.»

«Svoboda en tant que parti va-t-il être sanctionné ?» s’interroge Volodymyr Ishchenko. «Le gouvernement traite Svoboda d’irresponsable, mais ne souligne pas que son idéologie est dangereuse. Comme l’exemple de Praviy Sektor l’a montré, on peut disposer de plusieurs milliers d’hommes armés, contester le monopole de l’Etat dans l’utilisation de la force, appeler à une insurrection générale, et n’en subir aucune conséquence…»

«Les mouvements radicaux sont des « idiots utiles » pour les autorités dans leurs négociations pour se partager le pouvoir», estime un membre d’une association de défense de la société civile à Kiev, sous couvert d’anonymat. A en croire les pronostics politiques, Svoboda devrait subir un nouveau revers électoral lors des élections locales de dimanche, y compris dans ses fiefs de l’ouest de l’Ukraine. Mais comme le 31 août l’a laissé entrevoir, les dommages collatéraux d’un tel déclin pourraient s’avérer sanglants.