Le Jeudi: La Babel ukrainienne en question

Version longue d’un article publié dans Le Jeudi, le 24.05.2017

L’Ukraine est-elle une “Babel incomprise”? Comme le professeur américain Timothy Snyder, tout visiteur étranger à Kiev est frappé par la fluidité du bilinguisme que les habitants démontrent au quotidien. Les conversations peuvent s’y articuler en russe et ukrainien en même temps, tout en empruntant à des expressions anglaises ou encore polonaises. Une macédoine linguistique, qui ferait de Kiev une ville bien plus européenne que Bruxelles, selon Timothy Snyder. Pourtant capitale officielle d’une Union de 27 Etats-nations, la cohabitation d’au moins deux langues, en l’occurrence le flamand et le français, n’y est pas perçue comme aussi consensuelle qu’à Kiev. 

Pour autant, cette Babel de l’Est n’est pas exempte de tensions. Développée comme un mouvement de fond, l’affirmation progressive de l’ukrainien comme langue d’Etat, depuis 1989, se trouve exacerbée dans le contexte de guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou depuis 2014. Un nombre croissant d’Ukrainiens associent le russe à la langue de l’agression, et aux velléités impériales de la Russie. La langue ukrainienne en devient un instrument de sécurité nationale. Les débats sont vifs, les échanges parfois tendus. Si Babel est incomprise, elle ne le serait pas uniquement par les observateurs étrangers, comme le suggère Timothy Snyder, mais bien aussi par les Ukrainiens eux-mêmes. 

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Coexistence pacifique

En Ukraine, “langue et appartenance ethnique ne coïncident pas”, relève Sophie Lambroschini dans son ouvrage “Les Ukrainiens”. “De nombreux Ukrainiens déclarent le russe comme langue de communication, et l’ukrainien comme langue maternelle, et ils ne perçoivent pas la langue comme un facteur d’identification culturelle”. L’usage d’une langue est plus conditionnée par des circonstances familiales, sociales, économiques ou éducatives, qu’ethniques ou même géographiques.

De fait, la vision simplifiée d’un ouest ukrainophone et d’un est russophone relève plus du construit politique que d’une réalité de terrain. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, l’Ukraine n’est pas traversée de frontières linguistiques claires. Au delà des deux langues principales, c’est une terre de coexistence de multiples langues, telles que le hongrois, le roumain, le bulgare ou encore le tatare. Sans oublier le “surjik”, mélange non-codifié de l’ukrainien et du russe, très usité dans les zones rurales.

L’Ukraine est ainsi bilingue, voire multilingue dans son ensemble. Mais “il y a des poches régionales unilingues”, constate Dominique Arel, président de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa, dans la revue américaine Foreign Affairs. “Or, ce sont celles-ci qui peuvent poser problème, dans la mesure où, dans ces régions, les habitants revendiquent le droit de communiquer exclusivement dans leur langue usuelle”.

Les manoeuvres politiciennes du régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch autour de la loi sur les langues minoritaires, entre 2012 et 2014, avaient clairement illustré cette problématique. L’élévation du russe, et autres, au rang de langues officielles dans des unités administratives données, ne changeait rien au multilinguisme pré-existant dans les régions. La revendication politique qui en découlait avait pourtant provoqué de sérieuses tensions. A la demande de reconnaissance d’une spécificité linguistique locale, s’opposait la logique anxieuse de l’affermissement d’une langue ukrainienne malmenée par l’histoire. Le contentieux avait été exacerbé par les débuts de la guerre d’information ukraino-russe.

Lors de l’annexion de la Crimée, le “Printemps russe”, et le conflit armé du Donbass qui l’a suivi, les droits linguistiques avaient été brandis par les opposants au régime de Kiev comme l’une des principales raisons de leur insurrection. Laurent Fabius lui-même, alors ministre français des affaires étrangères, s’était montré inquiet que “l’on interdise aux Ukrainiens de l’est de parler russe”. La possibilité d’une telle prohibition n’avait pourtant jamais été évoquée par les autorités de Kiev. Les confusions, entretenues par la machine de propagande russe, prouvent bien la sensibilité du débat linguistique en Ukraine. Comme le remarque Sophie Lambroschini, “la guerre des langues est créée de toutes pièces”. Les polémiques, et les tensions qui en découlent, n’en sont pas moins réelles.

De l’esprit des lois

En 2017, la question s’est déplacée de la rue et des champs de bataille à la Verkhovna Rada (Parlement). Trois projets de lois, n°5670, n°5556 et n°5669, y ont été déposés en janvier. A divers degrés, tous ont pour objectif “l’ukrainisation” de la vie publique, au-delà des aspects institutionnels et administratifs imposés par le statut de la langue d’Etat. A travers des systèmes de doublage ou de traduction simultanée, le recours à la langue ukrainienne deviendrait quasi-exclusif dans les médias, dans les cinémas et théâtres, dans les conférences et évènements publics. Des propositions conformes “aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens”, selon la députée Iryna Podolyak du parti “Samopomitch – Auto-Aide” co-auteure du projet n°5670.

Bien que l’élue rejette toute tentative “d’instrumentalisation politique”, la controverse fait rage. “La plupart des parlementaires à l’origine de ces propositions viennent de l’ouest de l’Ukraine”, s’est enflammée Valeria Ivashkina, éditorialiste pour www.strana.ua, sur son profil Facebook. Elle a ainsi réactivé l’argument stéréotypé d’une division est-ouest du pays. Une critique confortée par les médias russes, comme Russia Today, REN TV, ou Khakasiya Inform, qui ont dénoncé la tentative de la Verkhovna Rada de “faire de l’ukrainien l’unique langue du pays”.

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Capture d’écran du Facebook de Valeria Ivashkina

Iryna Podolyak assure au contraire que son projet a des visées positives, et doit “permettre un développement harmonieux de la langue ukrainienne”. La députée ne nie pas la difficulté du contexte de guerre, mais juge les Ukrainiens “suffisamment intelligents” pour ne pas succomber à des manipulations politiciennes. En 26 d’indépendance, conclut-elle, il n’y a jamais eu de ‘bon’ moment pour consolider la place de la langue d’Etat. “Alors pourquoi pas maintenant?”

Le “Sovok” 

Il n’empêche. Même chez les partisans de l’affermissement de l’ukrainien comme langue d’Etat, les propositions de loi ne font pas l’unanimité. Elles sont “patriotiques, mais discutables”, estime Halyna Coynash. L’experte du groupe des Droits de l’Homme de Kharkiv pointe du doigt les idées proposées de “patrouille linguistique” ou de lourdes amendes, comme des mesures coercitives qui pourraient s’avérer contre-productives. Une peur partagée, en janvier, par la députée Viktoria Syoumar, du parti “Narodniy Front – Front Populaire”. “Je ne peux pas imaginer qu’un inspecteur de la langue colle une amende à une institutrice parce qu’elle s’adresse à l’un de ses élèves en russe. Pourtant, c’est ce que l’un des projets de loi envisage”, déplore-t-elle.

Pour le philosophe Oleskiy Panich, les textes déposés au Parlement dénotent un problème structurel. Tout en s’affichant comme des Européens modernes et résolument anti-soviétiques, les parlementaires “semblent convaincus que l’Etat doit être partout, et tout réguler”, analyse-t-il. La preuve, selon Oleksiy Panich, de la persistance du “Sovok”. Ce mot russe signifie littéralement “pelle à poussière”. Par l’assonance avec “sov-iétique”, le “Sovok” désigne tous les anachronismes et blocages politiques, sociaux ou encore psychologiques, hérités du passé soviétique.

“C’est de la poudre aux yeux”, tranche avec cynisme le poète Serhiy Jadan. “A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique…”

Laisser le temps au temps

“On ne peut pas forcer les gens à aimer une langue”, assène encore Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des Initiatives Démocratiques. Elle remarque que l’ukrainien s’est officialisé depuis l’indépendance du pays, notamment dans les écoles et les administrations. Dans le même temps, la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien dans l’environnement familial est en relative augmentation, de 37% en 1992 à 42% en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51% en 1996 à 33% en 2016.

Assurément, la guerre hybride entamée en 2014 a contribué à ces évolutions. “J’ai grandi comme une parfaite russophone, jusqu’au moment où j’ai vu les chars russes débouler sur mon pays”, racontait, en 2015, Natasha Lobach, jeune architecte de Zaporijia, grande ville industrielle du centre-est. “A ce moment là, j’ai décidé de ne plus utiliser le russe en public…” Un récent sondage sur la “Désunion soviétique”, publié par “The Financial Times”, montre la langue russe en recul constant, non seulement en Ukraine, mais à travers la plupart des républiques post-soviétiques. Et ce, à une époque où le Kremlin cherche à accentuer sa politique d’influence sur son “étranger proche”.

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Agent d’influence? 

Dans ce contexte, beaucoup voient dans le russe “un instrument de la guerre hybride contre l’Ukraine”, comme l’affirme Pavlo Jerbivskiy, chef de l’administration militaro-civile de la région de Donetsk”. “Encourager le développement de l’ukrainien est une garantie de notre sécurité nationale”. Siégeant à Kramatorsk, une ville brièvement contrôlée par les séparatistes pro-russes en 2014, lui perçoit notamment le risque de l’influence médiatique et culturelle comme une sorte de “soft power” tournant la tête de ses administrés vers Moscou, plutôt que vers Kiev.

Pavlo Jerbivskiy impose l’usage de l’ukrainien parmi ses employés, dont beaucoup sont originellement russophones. Il y voit un encouragement du sentiment de loyauté à l’Etat. Et de citer le professeur autrichien Michael Mozer: “tant que l’Ukraine se considère comme un pays où il n’y a pas besoin de connaître la langue nationale, alors ce n’est qu’une autre Russie”.

L’humanitaire Brian Mylakovsky tempère une telle déclaration, en supposant que le lien intime entre langue et appartenance nationale est à relativiser dans le contexte ukrainien. “De nombreux combattants et médias s’expriment en faveur de la cause ukrainienne en langue russe”, constate-t-il. A l’inverse, sous-entendre que la loyauté d’un individu passerait avant tout par la langue “est un argument qui épouse parfaitement la ligne du Kremlin de “Rouskiy Mir – Monde Russe”. Selon cette idée, Moscou devrait chapeauter un vaste espace géopolitique uni par le modèle économique, la religion, ou encore la langue russe. Un concept qui légitime le rôle du Kremlin de “protecteur” des russophones à travers le monde. Selon Brian Milakovsky, il “serait temps de comprendre que l’Ukraine contemporaine dépasse largement son coeur ukrainophone”.

Dans la même logique, le politologue Konstantyn Bondarenko s’inquiète de l’impact des projets de loi d’ukrainisation sur les populations russophones qui avaient soutenu la Révolution de 2014 et l’effort de guerre ukrainien. De fait, comment anticiper la réaction d’un soldat russophone mobilisé sur le front du Donbass qui, interviewé à la télévision, se verrait doublé en ukrainien?

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La langue russe à la langue ukrainienne: « Petite fille, pousse-toi; tu me gènes! 

Quotas de compensation

Victimes de multiples controverses, de même que des rivalités politiciennes entre leurs auteurs, les trois projets de loi sont pour l’heure retenus dans les salles des comités parlementaires. A titre de compensation, une loi sur les quotas linguistiques à la télévision et à la radio (n°5313) a été adoptée en seconde lecture, le 23 mai. Les chaînes nationales auront l’obligation de diffuser 75% de leurs programmes en ukrainien. Ce sera 50% au moins pour les chaînes régionales.

“La faible utilisation de l’ukrainien à l’écran est affligeante”, a commenté le Président Petro Porochenko. Il a poussé pour cette loi en personne, encouragé par les “résultats impressionnants” produits par une loi similaire, qui visait spécifiquement les chaînes de radio. En filigrane, l’idée que les quotas linguistiques soutiendront le développement d’une offre radiophonique et télévisuelle originale. “Il est important de faire du mot ‘ukrainien’ un synonyme de ‘qualité’”, assène le chanteur populaire Oleh Skrypka, très virulent vis-à-vis de la prépondérance de la production culturelle russe.

Beaucoup dénoncent pourtant un manque de politique publique cohérente et financièrement viable, par exemple pour la production cinématographique. Le développement de films ukrainophones pourrait se retrouver handicapé vis-à-vis de riches producteurs russophones, avertit l’experte Halyna Coynash. Sans oublier la subtile différence entre un cinéma ukrainophone, et un cinéma ukrainien. Des productions ukrainiennes en langue russe pourraient tout aussi bien aider à la promotion culturelle du pays, en touchant un plus large public.

Le rapport à “l’autre”

Au-delà de la rivalité entre l’ukrainien et le russe, il est à noter que la loi n°5313 est critiquée par les Tatars de Crimée. Depuis l’annexion de la péninsule, ils s’inquiètent pour leur survie en tant que communauté nationale. Le Mejlis, leur conseil représentatif, est interdit en Crimée russe depuis 2016. L’usage de la langue tatare y est sérieusement restreint. C’est depuis Kiev que la chaîne de télévision ATR entretient un espace médiatique en langue tatare.

Alors que l’Ukraine affirme régulièrement sa détermination à protéger les Tatars de Crimée, considérés comme l’une des minorités nationales du pays, les quotas linguistiques d’ukrainien sont mal reçus. Refat Tchoubarov, député et président du Mejlis en exil, avait ainsi exhorté la Verkhovna Rada à modifier la loi avant le vote en seconde lecture, afin de “permettre aussi le développement de la langue tatare”. Il n’a visiblement pas été éntendu.

Ce cas particulier de la langue tatare illustre une anxiété inhérente aux critiques d’une ukrainisation de l’espace publique. C’est-à-dire un risque de fermeture vis-à-vis d’une certaine conception de “l’autre”. En dernier ressort, Iryna Podolyak se retranche derrière une comparaison normative: un certain nombre de langues sont reconnues comme langues officielles dans les pays européens. Elles sont protégées comme telles par la loi. Ces pratiques ne sont pas critiquées en Occident. Pourquoi le seraient-elles en Ukraine?

Il convient néanmoins de noter que les dispositions de ces Etats-nations ont toutes, à divers degrés, entraîné et consolidé des homogénéisations de sociétés auparavant marquées par une forte diversité linguistique. Iryna Podolyak assure du respect des droits de l’homme comme l’une de ses priorités fondamentales, y compris le droit de s’exprimer dans la langue de son choix. Mais il apparaît évident que les projets d’ukrainisation de l’espace public sonneront le glas, tôt ou tard, de la Babel ukrainienne.

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Logiques de rupture

A plus courte échéance, c’est bien une logique de rupture ciblée qui est à l’oeuvre. Comme beaucoup d’autres, le poète Serhiy Jadan craint ainsi que les propositions d’ukrainisation de la vie publique ne soient pas tellement “en faveur de l’ukrainien qu’en opposition à la langue russe”. La journaliste Ekaterina Sergatskova, ancienne citoyenne russe, naturalisée ukrainienne en 2015, va même plus loin dans son constat: “beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”.

Un rejet qui se justifie par la guerre hybride initiée par la Russie en 2014, voire auparavant. Entre l’annexion de la Crimée et le conflit meurtrier du Donbass, les actes de déchirure se multiplient. Il n’y a ainsi plus de liaison aérienne directe entre l’Ukraine et la Russie. Un embargo commercial a été décrété début 2016. En mars 2017, l’activisme de militants nationalistes a poussé le gouvernement à interdire les banques russes en Ukraine. Dans le même temps, la participante russe Ioulia Samoilova au concours de l’Eurovision a été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien après avoir s’être produite en concert en Crimée annexée. Même l’acteur américain Steven Seagal, est persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine. Kiev le considère donc comme une “menace à la sécurité nationale”.

Contrôler l’incontrôlable

La sphère médiatique est affectée au premier plan par ces logiques de rupture. Toutes les chaînes russes de télévision, considérées comme des instruments de propagande du Kremlin, ont cessé d’être retransmises en Ukraine. Y compris, depuis février 2017, la chaîne d’opposition “Dojd”. Celle-ci avait utilisé une carte de la Russie incluant la Crimée. Une décision pourtant décriée comme “absurde et illogique” par Tatiana Cooper, directrice du bureau ukrainien de Human Rights Watch. “Dojd est la dernière chaîne indépendante et qui remet en cause la politique du Kremlin”, déplore-t-elle.

Plus généralement, des médias ukrainiens qualifiés de pro-russes, et majoritairement russophones, ont perdu leurs licences. Le cas de “Radio Vesti” a ainsi fait couler beaucoup d’encre, de même que les pressions sur le groupe “Inter”. Justifiées par la lutte contre la désinformation et l’influence russe, ces initiatives sont aussi décriées comme des sortes de règlements de compte entre oligarques.

Dans le cadre d’une nouvelle doctrine de sécurité de l’information signée par Petro Porochenko, le gouvernement a interdit, le 16 mai, les populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”. Le moteur de recherche “Yandex”, ou encore le service de messagerie “mail.ru » ont subi le même sort. Ces réseaux sont contrôlés par des proches de Vladimir Poutine et représenteraient un risque d’infiltration par les services secrets russes (FSB), et de manipulation de l’information.

Le décret a déclenché des vagues de protestation, et soulevé des inquiétudes sur l’état de la liberté d’expression en Ukraine. C’est un “aveuglement” des autorités ukrainiennes, pour l’artiste odéssite Oleksandr Roytbud. Celles-ci seraient déterminées à vouloir “interdire ce qu’il est impossible d’interdire”, à savoir les liens culturels et linguistiques entre Russes et Ukrainiens. “L’agression de Poutine nous a rendu plus forts, plus libres”, lance-t-il. “Nous avons le potentiel de devenir un chantre de la culture russe libre”. Plus que contrer l’influence russe, l’artiste souhaiterait voir l’Ukraine post-révolutionnaire devenir un agent d’influence en Russie-même.

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L’alphabet ukrainien

Le risque de la haine

Au-delà des simples questions linguistiques et culturelles, le débat sur la langue d’Etat serait avant tout un symptôme de l’indécision de la société ukrainienne dans le choix de leur régime politique. Après des décennies de “dictature du gouvernement oligarchique”, le philosophe Serhiy Dyatsiouk estime que les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance aux dérives de leurs dirigeants. En revanche, la société ukrainienne n’aurait pas développé un contre-modèle viable. Elle se retrouve désarmée face aux sirènes du nationalisme.

De fait, dans le contexte de guerre, les mouvements nationalistes se trouvent crédibilisés, et populaires, constate Serhiy Dyatsiouk. Face à ce phénomène, les Ukrainiens ne sauraient pas encore réagir “aux orientations dictatoriales du nationalisme ukrainien”. Les appels à un ordre moral nouveau, à une pureté retrouvée de la nation, et à une lutte féroce contre ses ennemis, oligarchiques ou russes, trouvent un écho certain dans une société soumise à rude épreuve depuis des années.

Dans ce contexte, le débat sur la langue reviendrait, selon Serhiy Dyatsiouk, à valider ou à refuser la charge émotionnelle négative promue par les nationalistes. En l’occurrence, ceux-ci brandissent des idées de “revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones”, analyse le philosophe. Loin des projections positives et harmonieuses d’Iryna Podolyak, la controverse linguistique est ponctuée d’invectives et de manifestations haineuses. “Exclure et isoler les russophones veut dire les humilier, les intimider, et leur mettre sous pression”, estime Serhiy Dyatsiouk. “Ce serait en quelque sorte reproduire la politique impériale que la Russie a imposée à la langue ukrainienne pendant des siècles”.

Des risques qui sont illustrés par de récentes controverses. Mi-avril, le chanteur Oleh Skrypka attribuait ainsi aux personnes qui “n’arrivent pas à apprendre l’ukrainien un QI inférieur, qui peut être classé comme de la ‘débilité’” Et d’appeler à les “isoler du reste de la société”, et à “leur construire un ghetto”. Oleh Skrypka s’est par la suite excusé de cette remarque intempestive. Le 23 mai, le nationaliste Mykhaylo Kovalchuk a mené un groupe des militants contre un restaurant libanais dans le centre de Kiev. Il s’y était offusqué, entre autres choses, que les serveurs ne s’adressent pas à lui en ukrainien. Employés du secteur privé de la restauration, ils n’y sont pourtant pas obligés par la loi. Mykhaylo Kovalchuk, lui, ne s’est pas excusé. Ces deux cas, et les réactions outragées qu’ils ont provoqué, alarment sur les risques de dérapage du débat linguistique au niveau national.

Alors que la guerre du Donbass entre dans sa quatrième année, une lecture patriotique, voire nationaliste, de la Révolution du Maïdan se trouve légitimée.  Une lecture qui “ne correspond pas forcément à ce qui était ressenti par les manifestants au moment des événements”, rappelle Anna Colin Lebedev, maître de conférences à Paris Nanterre, sur son profil Facebook. “Le Maïdan ne se vivait pas comme une mobilisation de la nation ukrainienne contre la Russie, ou contre les Russes, ou contre la langue russe. C’est déjà une autre histoire du Maïdan que l’Ukraine raconte aujourd’hui, une histoire de guerre, de combattants et de patriotes”. Des glissements interprétatifs pernicieux, qui pourraient brouiller encore plus les grilles de lecture de la “Babel ukrainienne”.

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Politique Internationale: Interview avec Iouriy Loutsenko

Entretien avec Iouriy Loutsenko, conduit en mars 2016, publié dans l’édition d’été 2016 de Politique Internationale

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En 2005, quand le président ukrainien Viktor Iouchtchenko lui propose le portefeuille de l’Intérieur, Iouriy Loutsenko ne pose qu’une seule question : « Pourrai-je jurer et débiter des insanités dans mon bureau de ministre ? » Interloqué, le chef de l’État lui répond par la négative. Iouriy Loutsenko accepte alors le poste. À 40 ans, il devient le premier civil de l’Ukraine indépendante à occuper cette fonction. « Mon père m’a appris à relever des défis qui semblent impossibles », commente-t-il, le sourire aux lèvres. De fait, l’homme est connu pour son langage coloré.

Originaire de Rivne, dans l’ouest du pays, Iouriy Loutsenko, physicien de formation, est une figure incontournable de la vie publique ukrainienne depuis la fin des années 1990. À l’époque, en tant que chef de file de l’aile sociale-démocrate du Parti socialiste d’Ukraine, il joue un rôle majeur dans la campagne nationale « L’Ukraine sans Koutchma » qui visait à évincer le président autoritaire Léonid Koutchma, au pouvoir depuis 1994. C’est chose faite début 2005, après la mobilisation populaire sans précédent de la « Révolution orange ». À force de se casser la voix en arpentant la scène érigée sur la place Maïdan Nezalejnosti, aux côtés de Viktor Iouchtchenko et de l’emblématique Ioulia Timochenko, Iouriy Loutsenko appose sa marque sur la Révolution. Dès le départ, son engagement répond à des objectifs clairs : débarrasser définitivement l’Ukraine des tares héritées de la période soviétique et, à terme, favoriser l’entrée du pays dans l’Union européenne.

À son grand dam, cette oeuvre est à peine amorcée sous l’ère Iouchtchenko (2005-2010). La nouvelle équipe estampillée « orange » se révèle paralysée par des scandales à répétition (1) et par les cruelles rivalités qui se font jour au sein de l’équipe dirigeante, sur fond de graves difficultés économiques. Dans ce contexte, Iouriy Loutsenko, chargé en sa qualité de ministre de l’Intérieur de la tâche herculéenne qui consiste à restructurer une police pléthorique, inefficace et corrompue, ne peut guère se prévaloir de résultats probants. Il y perd sa crédibilité en tant que réformateur. En outre, l’homme est empêtré dans les jeux politiciens… et se rend coupable de quelques écarts de comportement qui assombrissent son image. Épisode particulièrement embarrassant : en mai 2009, il est interpellé à l’aéroport allemand de Francfort en état d’ébriété avancé. Son tempérament de bon vivant et son franc-parler, autrefois ses atouts, deviennent ses faiblesses. La popularité qu’il s’est forgée lors de la Révolution orange fond rapidement.

C’est donc dans l’indifférence de l’opinion publique que Iouriy Loutsenko se retrouve sur le banc des accusés, en décembre 2010, peu après l’élection du controversé Viktor Ianoukovitch à la présidence. L’ancien ministre de l’Intérieur est condamné à quatre ans de prison pour fraude fiscale et abus de pouvoir. Il faut attendre l’arrestation de Ioulia Timochenko, en août 2011, et son procès très politisé, pour comprendre que les deux « Orangistes » sont avant tout victimes d’une persécution politique orchestrée par le nouveau régime autoritaire. Iouriy Loutsenko devient alors, à la fois pour l’opposition politique et pour les observateurs occidentaux, l’un des symboles de l’étau de fer qui enserre l’Ukraine. Jusqu’à sa libération surprise, en avril 2013, par l’effet d’une grâce présidentielle inattendue, et inexpliquée à ce jour. À l’en croire, son passage en prison lui a beaucoup appris. Derrière les barreaux, il décide que, à sa sortie, il ne commettra plus les mêmes erreurs.

Quelques mois après sa libération, l’occasion se présente de mettre ses bonnes intentions en pratique. Iouriy Loutsenko se montre très actif lors des manifestations citoyennes de l’hiver 2013-2014 qui débouchent sur la « Révolution de la Dignité ». Comme en 2005, il « se rend disponible » pour la politique. S’il se targue d’être parfaitement indépendant, il se rallie néanmoins à Petro Porochenko, élu président en juin 2014, qui en fait son conseiller et le chef de son groupe parlementaire (le « Bloc de Petro Porochenko ») à la Rada (2). À ce poste, il affiche une fidélité sans faille envers le chef de l’État. C’est cette combinaison d’indépendance dans le ton et de loyauté dans l’action qui incite M. Porochenko à le nommer Procureur général, le 12 mai 2016 – et cela, même s’il ne dispose pas des qualifications juridiques normalement requises pour occuper une telle fonction. La controverse fait rage, dans un pays où le Bureau du Procureur a constamment été utilisé comme un bras armé de la présidence, afin d’intimider, de persécuter ou d’emprisonner les adversaires du pouvoir en place. Après les abus remarqués de son prédécesseur, Viktor Chokine, de nombreuses voix dans la société civile doutent de la capacité de Iouriy Loutsenko à s’affranchir des consignes de Petro Porochenko. Le nouveau Procureur général affirme néanmoins que, s’il a accepté cette nomination, ce n’est pas par ambition personnelle : son obsession est de faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider l’Ukraine à surmonter les nombreuses difficultés qu’elle rencontre actuellement et à ne pas répéter l’échec cuisant de la Révolution orange.


Sébastien Gobert – Monsieur Loutsenko, j’aimerais commencer cet entretien par une question personnelle. Que faites-vous encore ici, à Kiev, au premier plan de la politique ukrainienne ? Depuis votre entrée dans la vie publique, au tournant des années 2000, vous avez vécu nombre d’épreuves, d’humiliations et de frustrations. N’avez-vous jamais eu envie de tourner définitivement la page?

Iouriy Loutsenko – Je ne me suis jamais découragé. J’ai été molesté, mais jamais brisé. Ne pas abandonner, telle est ma devise. J’ai toujours en tête ces mots d’Erich Maria Remarque : « Le plus terrible, ce serait de ne rien espérer. »

S. G. – Précisément, qu’espérez-vous aujourd’hui ?

I. L. – J’ai deux rêves principaux. Le premier, c’est de devenir membre du Parlement européen. Pas pour assouvir une ambition personnelle ; mais, tout simplement, parce que si j’étais député européen, cela signifierait que l’Ukraine est membre de l’UE ! La première étape, sur ce long chemin, ce sera l’abolition du régime de visas Schengen pour les Ukrainiens, que l’on espère prochaine. Pour moi et pour des millions de mes compatriotes, cette décision est synonyme de retour dans la « maison Europe », après 350 ans de captivité.

Mon deuxième rêve est encore plus ambitieux. C’est d’en finir une bonne fois pour toutes avec le paternalisme soviétique, cette habitude que les gens ont prise de ne s’en remettre qu’à la hiérarchie, sans avoir à se prendre en main. Cela a brisé la colonne vertébrale du caractère national ukrainien. Aujourd’hui, malgré les épreuves, malgré les frustrations, malgré les luttes internes à la Rada et, en particulier, au sein du « Bloc de Petro Porochenko » (3), je continue de faire ce que je crois juste, ce en quoi je crois.

Parallèlement à mes objectifs personnels, je souhaite que l’Ukraine gagne les trois guerres qu’elle mène actuellement de front : celle contre la Russie ; celle contre les oligarques (4) ; et celle contre la corruption.

Vous m’avez demandé si je n’étais pas tenté d’abandonner la politique ; ma réponse, c’est que je ne peux pas rester chez moi et ignorer les fléaux qui affectent mon pays. En 2014, aux alentours de la date anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août, mon fils aîné m’a annoncé qu’il s’était porté volontaire pour rejoindre l’armée. Or il est de notoriété publique qu’il est invalide de deuxième catégorie, après un long traitement contre un cancer. Dès lors, une question s’impose : comment est-il possible que des responsables de nos forces armées aient pu accepter qu’il parte pour le front ? Eh bien, il me l’a expliqué : il a donné 100 dollars à un médecin pour obtenir un certificat indiquant qu’il était en bonne santé et apte au combat, et 100 dollars à l’officier militaire qui a signé l’acte d’enrôlement ! Pour l’anecdote, l’officier lui a rendu les 100 dollars une fois qu’il a découvert quel était son nom de famille… Et mon fils est allé se battre. En tant que simple artilleur, il a défendu l’aéroport de Donetsk pendant l’une des plus féroces batailles de la guerre (5). Dans ces circonstances, comment imaginer que je puisse me retirer de la vie publique ? Ma famille aurait été la première à ne pas le comprendre.

S. G. – Vous vous êtes fait connaître, à la fin des années 1990, en tant que militant de la société civile. La Révolution de la Dignité a été, avant tout, une réussite de cette société civile qui se méfiait profondément des cercles politiques. Aujourd’hui, pensez-vous vraiment que la politique soit le meilleur mode d’action en Ukraine ?

I. L. – Je crois que l’Ukraine a besoin de divers instruments selon les périodes. Il y a un temps pour le militantisme de la société civile ; et il y a un temps pour l’action politique.

Vous savez, j’ai un diplôme de physicien. Je me sens donc très à l’aise dans un rôle de semi-conducteur, c’est-à-dire de médiateur ! C’est le rôle que j’ai tenu aussi bien pendant la Révolution orange que durant la Révolution de la Dignité : j’ai été, chaque fois, un militant de la société civile en contact avec les responsables politiques. C’est ce que j’ai fait en rassemblant un certain nombre de personnes. Ensemble, nous avons développé l’idée de la « Troisième République » ukrainienne. Il s’agissait d’un modèle nouveau, opposé à l’héritage soviétique et compatible avec l’intégration européenne de l’Ukraine, différent à la fois de la Première République populaire ukrainienne (celle de 1918-1919) et de la Seconde République (à partir de l’indépendance en 1991). Nous sommes convenus qu’il était nécessaire non seulement de changer de président, mais aussi et surtout de refondre l’intégralité du système politique, de repenser le système judiciaire et d’entamer la « désoligarquisation » du pays – sans laquelle on ne pourrait pas procéder à une « décriminalisation » de la société.

Ma conviction, c’est qu’une révolution ne peut réussir que si de très nombreux citoyens, issus de groupes variés, s’unissent afin de renverser le régime en place. Elle ne peut pas être phagocytée par les conflits politiciens entre des gens aussi divers que « Secteur Droit » (6) et les socialistes, en passant par les personnes âgées, profondément marquées par l’époque soviétique, qui elles aussi ont pris part au Maïdan. Nous sommes parvenus à établir une telle union et c’est pourquoi nous avons pu chasser Viktor Ianoukovitch et ses séides.

Une fois cette victoire obtenue, le temps est venu de procéder à cette refonte du système que je viens d’évoquer. À ce stade, il convenait de passer à l’action politique en tant que telle : élire un nouveau président et un nouveau Parlement, et organiser des élections locales. Et c’est ce qui a été fait au cours des deux dernières années.

S. G. – Pendant la Révolution de la Dignité, vous avez toujours insisté sur votre indépendance. Mais, au printemps 2014, vous avez choisi de vous rallier à Petro Porochenko. Pourquoi ce choix?

I. L. – Parce que Petro Porochenko était le meilleur candidat pour la présidence, la seule personne qui était à même de réellement changer le pays. Il portait en lui les germes d’une nouvelle politique et d’un nouveau système de valeurs – un système de valeurs calqué sur la tradition non pas moscovite ou kiévienne, mais bruxelloise. Il entretenait de très bons contacts avec les dirigeants politiques européens. Il savait comment leur parler, comment coopérer avec eux. Or il s’agissait de l’une des conditions essentielles pour commencer l’intégration européenne de l’Ukraine. En travaillant à ses côtés, je peux continuer de jouer ce rôle d’intermédiaire, de semi-conducteur, dont je viens de vous parler.

L’Ukraine est aujourd’hui un pays en grande difficulté. Bien sûr, c’est un pays en guerre : un sixième du budget est dédié aux forces armées, sachant que notre budget national est traditionnellement très maigre. En outre, l’économie est aux abois : le salaire moyen des professeurs et des médecins est de 100 dollars par mois ; 22 % du parc industriel sont situés dans des territoires occupés ; et en 2015, nous avons subi une baisse de plus de 10 % de notre PIB à cause du blocus commercial russe. Pour le dire simplement, nous avons perdu la moitié de notre économie. Dans ce contexte délétère, la reprise de la croissance n’est possible qu’à travers l’établissement de nouvelles structures économiques orientées non plus vers la Russie mais vers l’UE et l’Asie orientale (7). D’où ma décision de me rallier à l’homme le plus à même de faire accomplir à l’Ukraine ce virage fondamental.

S. G. – Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux et, en particulier, européens ?

I. L. – À partir du printemps 2014, nous avons créé notre armée pratiquement ex nihilo (8). Ce fut un effort colossal, qui nous a coûté énormément de sang, de larmes et d’argent. Mais nous nous en sommes sortis par nos propres moyens. Je me suis récemment rendu à Bruxelles, où j’ai discuté avec un panel de dirigeants européens. Je leur ai dit que nous n’attendions de la part de l’Occident ni financement ni aide militaire, mais une reconnaissance de la légitimité de notre action dans un intérêt commun. Les Occidentaux doivent comprendre que notre armée ne mène pas la guerre uniquement pour l’Ukraine. Ce qui est à l’oeuvre actuellement (9), ce n’est pas seulement un conflit entre la Russie et l’Ukraine, mais bien entre la Russie et l’Europe.

S. G. – Pouvez-vous préciser votre idée ?

I. L. – Vladimir Poutine a lancé un défi existentiel à l’ordre mondial établi après la défaite du nazisme. Le président russe possède déjà tout ce dont un homme peut rêver : l’or du Kremlin, le charbon du Kouzbass, l’une des plus puissantes centrales hydroélectriques au monde (Saïano-Chouchensk), sa place garantie au mausolée, etc. Mais ce qu’il veut, c’est entrer dans les livres d’histoire aux côtés du tsar Alexandre Ier, qui a procédé à la division de l’Europe au Congrès de Vienne de 1815 après les guerres napoléoniennes, et du camarade Staline, qui a fait la même chose après la Seconde Guerre mondiale. Je suis persuadé que Vladimir Poutine veut être le troisième nom au panthéon de ces hommes qui ont mis en oeuvre cette vision du « monde russe ». Or cela restera impossible aussi longtemps que l’Ukraine lui tiendra tête.

J’ajoute que la guerre qui fait rage en ce moment ne se déroule pas qu’en Ukraine mais, aussi, dans de nombreux pays d’Europe, où diverses forces politiques travaillent pour Poutine (10). La corruption qui se diffuse à travers les canaux économiques et énergétiques russes va bien au-delà de l’Ukraine – jusqu’en Grande-Bretagne, par exemple (11). On assiste à une véritable contamination du continent. C’est la concrétisation d’une plaisanterie un peu triviale qui circulait quand Vladimir Poutine est devenu président en 2000. Arrivé au Kremlin, perdu dans les immenses salles du palais, Poutine est pris d’une envie subite. Il demande aux officiers de la garde présidentielle où il peut pisser. Réponse des gardes : « Toi, petit, tu peux pisser où tu veux. » Et il a pris cette recommandation à la lettre. Aujourd’hui, Poutine estime qu’il peut pisser partout où il veut en Europe !

S. G. – Avez-vous le sentiment que vos partenaires européens comprennent vos arguments et ont pleinement conscience du danger qui, selon vous, pèse sur l’unité de l’Europe ?

I. L. – Oui, mais ce sont aussi des hommes politiques confrontés à des défis globaux. Ils doivent gérer l’afflux de plus d’un million de réfugiés en provenance du Proche-Orient. Et dans un tel contexte, ils ont tendance à se demander s’il faut abolir le régime de visas Schengen avec l’Ukraine, qui compte plus d’un million et demi de personnes déplacées. Je leur fais remarquer que moins de 1 % des demandeurs d’asile en Union européenne sont ukrainiens et qu’il n’y a pas de raisons de s’inquiéter : l’abolition du régime de visas n’entraînera pas une émigration massive des Ukrainiens vers l’UE ! 70 % de mes concitoyens ne sont jamais sortis du pays et ne veulent pas en sortir. 30 % se sont rendus à l’étranger et en sont revenus. Seuls 20 % des Ukrainiens considèrent que l’abolition du régime de visas représenterait, pour eux, l’ouverture de nouvelles perspectives économiques. Mais pour 80 % d’entre eux, il s’agirait avant tout d’un « message », d’un acte de solidarité.

J’ai également évoqué avec nos partenaires européens le dossier brûlant des sanctions contre la Russie. Nous voyons bien que l’économie européenne est en mauvaise posture et que des voix, au sein de l’UE, plaident en faveur d’un rétablissement rapide des liens avec le marché russe. Dans le même temps, la propagande de Moscou martèle que les sanctions pénalisent les citoyens européens, et non les dirigeants russes. Au Parlement européen, on m’a répété cette idée, qui est assez saugrenue. Il est évident que les dirigeants russes en particulier, et leurs réseaux économiques en général, sont fortement pénalisés par les sanctions. Surtout, j’ai posé cette simple question à mes interlocuteurs : la Crimée est-elle revenue à l’Ukraine ? Non. Les 7 000 militaires russes déployés dans le Donbass en sont-ils partis ? Non. Dès lors, au nom de quoi faudrait-il lever les sanctions ? On m’a répondu que c’est ça, la « realpolitik ». C’est la crise, l’Europe a besoin d’argent et de débouchés pour ses produits, et Vladimir Poutine en offre.

Mais j’attends justement des Européens que dans cette « realpolitik », nous soyons considérés comme des partenaires et pas comme une monnaie d’échange ! Encore une fois, je ne demande ni argent ni armement. Mais la reconnaissance que nous faisons partie de leur famille. Pour reprendre les mots de Rudyard Kipling dans Le Livre de la jungle, nous sommes « du même sang ».

S. G. – La mise en oeuvre des accords de Minsk signés le 12 février 2015, qui visent à créer les conditions d’une paix durable dans le Donbass, est pour le moins difficile. Quel jugement portez-vous sur ce plan de paix ?

I. L. – Le président Porochenko est l’auteur de l’essentiel du plan de paix qui se trouve à la base des accords de Minsk. J’y adhère pleinement. Ce plan est le seul qui puisse restaurer la souveraineté de l’Ukraine sans de nouvelles effusions de sang. La pierre angulaire de ce projet, c’est le rétablissement du contrôle par l’Ukraine de la frontière avec la Russie. C’est absolument indispensable : convenez que s’il y a le feu dans votre maison et que votre voisin y déverse constamment de l’huile par-dessus la palissade, il vous sera impossible d’éteindre l’incendie ! Si nous décidons de régler ce problème frontalier par des moyens militaires, des dizaines de milliers de vies, tant militaires que civiles, seront perdues. Notre idée est simple : il faut déployer une mission militaire internationale le long de la frontière russo-ukrainienne, sous mandat de l’OSCE. Et déployer une mission de police dans les territoires qui se trouvent actuellement aux mains des séparatistes, peut-être également sous mandat de l’OSCE. Des missions similaires ont été créées et déployées auparavant, sur d’autres terrains. Par exemple, quand j’étais ministre de l’Intérieur, l’Ukraine était partie prenante d’une mission au Kosovo.

S. G. – C’est là une idée que le président Porochenko a exprimée à de nombreuses reprises depuis des mois. Visiblement, les Européens ne sont pas très intéressés par sa mise en oeuvre… Vous avez rencontré les ministres des Affaires étrangères français et allemand, Jean-Marc Ayrault et Frank-Walter Steinmeier, lors de leur déplacement à Kiev, les 22 et 23 février 2016. Mais pendant cette visite, rien n’a été dit sur une éventuelle mission de police européenne. Selon Paris et Berlin, c’est plutôt la tenue d’élections locales dans le Donbass qui peut relancer le processus de réconciliation politique dans cette région. Comment résoudre cette différence de vues ?

I. L. – En effet, MM. Ayrault et Steinmeier ont insisté pour que des élections locales soient organisées aussi vite que possible. Ils nous ont spécifiquement demandé, à nous autres députés de la Rada, de voter une loi spéciale visant à encadrer un futur scrutin. Mais je dois avouer que je ne comprends pas trop leur logique. Nous n’avons pas besoin d’une loi spéciale. Ce dont nous avons besoin, c’est de garantir que plus d’un million de personnes déplacées et réfugiées puissent se rendre aux urnes dans les villes où elles sont enregistrées – et cela, en toute sécurité. Car c’est bien leur participation, ou leur abstention, qui va déterminer l’issue du scrutin.

Ce qui nous amène à un autre problème concomitant. Si l’élection se tenait demain, je ne sais absolument pas quels candidats mon parti pourrait présenter dans des villes aujourd’hui occupées, comme Horlivka, près de Donetsk. Dans cette ville, un homme a récemment été arrêté parce qu’il arborait un drapeau ukrainien. Il a été égorgé et son corps a été jeté dans une rivière. Comprenez que personne ne souhaite se présenter dans ces conditions !

En réalité, les diplomates français et allemands prennent la question à l’envers. Rétablissons d’abord le contrôle de la frontière ; déployons une mission de police neutre pendant six mois ; et, ensuite seulement, procédons à une élection en accord avec la législation ukrainienne. L’autorité de l’Ukraine doit être pleinement rétablie dans les domaines de la justice, des affaires sociales et de l’économie. Il faudra sans doute aussi désarmer et amnistier les combattants ennemis qui n’ont pas commis de crimes graves et qui se repentent de leurs actions. Mais il est hors de question d’envisager une amnistie générale qui s’étendrait à tous les terroristes : une telle mesure reviendrait à encourager la répétition des violences. En revanche, je le répète, une amnistie de ceux qu’on peut appeler les « assistants des terroristes » est possible et même nécessaire.

S. G. – Ne pensez-vous pas que l’Ukraine est devenue l’otage du processus de Minsk (12) ?

I. L. – De mon point de vue, nous ne sommes pas otages du processus de paix, mais de l’interprétation politique qui en est faite. Certains dirigeants européens (13) cherchent à lever les sanctions à l’encontre de la Russie. Cette volonté s’explique plus par le souci de préparer les prochaines échéances électorales dans leur propre pays que par une véritable logique économique : ils estiment que les électeurs leur sauront gré d’avoir relancé les échanges avec la Russie. Pour ce faire, il leur faut rejeter la faute du blocage du processus de paix sur l’Ukraine, afin de dédouaner le Kremlin. C’est absurde ! La paix ne peut pas être établie par les seuls Ukrainiens. Il est évident que le processus doit être bilatéral. Vladimir Poutine doit respecter au moins un ou deux de ses engagements (garantir le respect du cessez-le-feu, faire pression sur les séparatistes pour qu’ils appliquent les accords, démilitariser…). Pour l’instant, il n’en a rien été. On ne peut pas sérieusement accuser l’Ukraine de ne pas avoir mis en oeuvre tel ou tel point précis de l’accord de Minsk alors que la Russie, elle, n’en a pas appliqué un seul ! Toute parodie d’élection dans une région contrôlée par 7 000 soldats russes et 40 000 combattants armés par la Russie ne serait ni plus ni moins qu’une opération visant à légaliser le terrorisme. Quiconque exige de nous que nous organisions des élections locales dans la configuration actuelle, à la pointe du fusil, est soit un hurluberlu qui vient tout juste d’atterrir de la planète Mars, soit un ami de Vladimir Poutine. Point.

S. G. – Admettons que la guerre se termine et que le Donbass revienne dans le giron de l’Ukraine. Que faudra-t-il faire de la région et de sa population ? Le Donbass est connu pour être majoritairement russophone, et très connecté à la Russie par le biais de l’héritage soviétique. De nombreuses voix appellent déjà à sa future « ukrainisation » à marche forcée. Serait-ce une solution appropriée ?

I. L. – Je pense qu’il faudra à ce moment-là que nous nous inspirions de la reconstruction du sud des États-Unis d’Amérique après la guerre de Sécession. Cette reconstruction s’est accompagnée d’une transformation radicale du système économique et social qui était fondé, avant guerre, sur l’esclavage. De manière assez similaire, on peut considérer que le Donbass est régi par l’esclavage depuis la promulgation de l’indépendance ukrainienne il y a vingt-cinq ans puisque la région se trouve sous la coupe de trois ou quatre clans mafieux. La majorité de la population s’est accoutumée à ce système. Aussi, reconstruire le Donbass sous souveraineté ukrainienne reviendrait à y exporter le XXIe siècle et à faire comprendre aux hommes et aux femmes qui y vivent qu’ils valent plus que 10 dollars par mois. Pour y parvenir, nous devrons bâtir les institutions de l’État et développer parmi les habitants un nouveau rapport au droit et à la justice. Quant à l’idée d’unir la population ukrainienne, Donbass compris, autour d’une langue et d’une culture uniques, elle est proprement absurde. Une quelconque monoculture ethno-linguistique ukrainienne n’aurait aucun sens… Encore une fois, j’ai un diplôme de physicien : je suis bien placé pour savoir que le courant électrique circule entre des polarités différentes !

Les ministres des Affaires étrangères français et allemand sont persuadés qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le Donbass devienne totalement russe ou totalement ukrainien. Mais le Donbass restera le Donbass, avec ses spécificités. Ses racines sont profondément liées à l’Ukraine. Il est vrai que, en surface, le Donbass a beaucoup changé depuis un siècle. Ses populations ont été déplacées, opprimées et décimées par la Grande Famine qu’a décidée Staline en 1932-1933. Elles ont été lobotomisées par l’industrialisation et l’idéologie soviétiques. Pourtant, le naturel revient toujours au galop ! Je me souviens d’un directeur de mine à Lougansk. Il ne pouvait pas finir une conversation sans ouvrir une bouteille de vodka. Il ne parlait que très peu l’ukrainien, il était avant tout russophone. Mais quand il s’est coupé en ouvrant la bouteille, il s’est mis à jurer en ukrainien ! Et après quelques verres, ce sont des chansons ukrainiennes qu’il a entonnées… Voilà qui illustre cette réalité : les racines ukrainiennes du Donbass sont puissantes et ne seront jamais extirpées.

Dans le Donbass libéré, nous valoriserons les différences au sein d’une Ukraine unie. Comment ? À travers l’école, une politique sociale raisonnée, une politique économique riche de nouvelles perspectives. L’idée ukrainienne s’imposera d’elle-même.

S. G. – Quid de la Crimée, que la Russie a annexée en mars 2014 ? Le processus de paix de Minsk ne la mentionne pas et cette question n’est que très rarement évoquée dans les négociations politiques. Comment la péninsule pourrait-elle revenir à l’Ukraine ?

I. L. – Mon opinion, qui n’engage que moi, c’est que les changements en Crimée ne seront possibles qu’après la mort de Vladimir Poutine. Il s’est engagé si personnellement, si intimement, dans l’annexion de la Crimée qu’il ne la laissera pas échapper aussi longtemps qu’il sera en vie ! Après sa disparition, plusieurs options apparaîtront, qui associeront de nouveau intimement la Crimée à l’Ukraine : l’indépendance de la péninsule ; son autonomie ; ou encore une sorte de statut spécial dans une nouvelle configuration géopolitique qui s’esquisse en ce moment même. En effet, des affinités politiques se développent actuellement entre la Turquie, l’Ukraine, la Pologne et les États baltes. On pourrait voir émerger, à terme, une alliance qui s’étendrait d’Ankara à Tallinn et dont le but serait de contenir la Russie. La péninsule de Crimée sera automatiquement partie prenante de cette alliance, ne serait-ce que d’un point de vue géographique. La Crimée sera ukrainienne. À un degré qui reste encore à définir, mais elle sera ukrainienne.

S. G. – Est-ce à dire que vous ne considérez l’annexion de la Crimée qu’en termes politiques et géopolitiques ? Ne négligez-vous pas l’opinion d’une large partie des populations locales qui avant même les événements de 2014 avaient exprimé de longue date des sympathies pour l’idée de « monde russe » ?

I. L. – Qui vous a dit cela ? L’avez-vous constaté vous-même ? La Crimée, c’est une mosaïque complexe de trois peuples : les Tatars, les Russes et les Ukrainiens. La Crimée n’a jamais accepté l’idée du « monde russe ». Je reconnais que c’est une région de l’Ukraine qui a été délaissée par Kiev. Les politiciens ne se rappelaient l’existence de la péninsule qu’en été, pour venir s’y prélasser en vacances ! Il n’empêche : la Crimée, c’est l’Ukraine. Après la mort de ce dictateur aventurier qu’est Poutine, le peuple aura l’occasion de décider de son propre destin, au contraire de ce qui s’est passé en mars 2014. Ce seront alors 90 % des gens qui voteront pour faire revenir la péninsule dans le giron de l’Ukraine. En vertu des liens dont je viens de parler, mais aussi par pragmatisme économique. Vous savez pertinemment qu’en 2014 c’est ce bandit de Sergueï Axionov, dont le surnom dans les milieux de la pègre est « le Gobelin », et ses sbires qui ont offert la Crimée sur un plateau à Vladimir Poutine (14) – et cela, afin de préserver et d’accroître leur mainmise sur la péninsule. Ce à quoi on a assisté à cette occasion n’était en aucun cas une manifestation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

La même chose s’est passée dans le Donbass un peu plus tard. Il faut bien voir que l’influence de Vladimir Poutine sur l’Ukraine est toujours passée par les milieux criminels. Et dans le Donbass, comme en Crimée, non seulement les groupes criminels étaient très bien implantés mais, par surcroît, leurs liens avec la Russie étaient très forts. C’est ainsi que des petits bandits se sont emparés du pouvoir dans les villes de la région et se sont prévalus de l’idée du « monde russe ». La réalité, c’est que ces proclamations relevaient de purs calculs criminels. À Dniepropetrovsk, à Kharkiv et à Odessa aussi, des groupes criminels sont très bien implantés. Mais leurs activités et leurs intérêts sont liés à l’Ukraine. Je ne veux pas faire de commentaires sur la manière dont cela s’est passé, mais en 2014 ces groupes ont fait le choix de ne pas offrir à Vladimir Poutine le tremplin qu’il attendait pour conquérir le reste du pays.

S. G. – Justement, parlons des bandits d’Ukraine. Plus ou moins liés aux partis politiques, plus ou moins liés aux oligarques, ils ont fait la pluie et le beau temps dans le pays depuis son indépendance – surtout dans ses régions. On pouvait s’attendre à ce que la Révolution de la Dignité mette un terme à l’emprise de ces groupes criminels. Mais plus de deux ans après la chute de Viktor Ianoukovitch, le processus de réformes semble grippé et les critiques émanant de la société civile affirment que rien n’a changé…

I. L. – Beaucoup de progrès ont déjà été faits, même s’il reste énormément à accomplir pour parachever nos réformes. Parlons de la police. Nous avons créé une police qui plaît fort à la population. Si bien qu’on l’appelle la « police selfie » : les gens aiment se prendre en photo avec les agents ! Le problème, c’est que cette réforme n’est pas allée assez loin. En tant que spécialiste de la question, je peux vous assurer que, l’an dernier, nous avons travaillé d’arrache-pied à une réforme complète du système policier et judiciaire, ainsi que de la lutte anti-corruption. Mais en raison de divers blocages, la réforme n’est pas encore effective : elle s’est pour l’instant limitée à une réforme de la police de la route, laquelle ne représente que 7 % des effectifs totaux de la police. On est encore loin d’une réforme de grande envergure.

En 2005, quand j’ai été nommé ministre, j’avais commencé par renvoyer 98 % des chefs d’unité. C’était indispensable pour rompre les liens de la corruption. Mais que ce soit il y a dix ans ou aujourd’hui, personne n’a réussi à renvoyer la plus grosse partie des adjoints et des officiers de second rang. Ceux-ci ont été protégés par le système et autorisés à entamer une « grève à l’italienne » – une pratique qui consiste à se mettre en arrêt-maladie et à ne pas se rendre au travail. Conséquence : le fonctionnement de toute la police est paralysé et les patrouilles dans la rue sont bien moins efficaces que nous le souhaiterions.

La criminalité a augmenté dans les rues de Kiev et certains chefs de gang que l’on avait oubliés depuis longtemps sont réapparus et opèrent sans contrôle apparent. Quand j’étais ministre, j’utilisais les services d’un de ces chefs comme source d’information. Mettons que 150 voitures étaient volées à Kiev chaque semaine : on en retrouvait 50. Aujourd’hui, ce sont 2 000 voitures qui disparaissent chaque semaine, et on n’en retrouve que 30 ! Malgré tout, j’ai confiance. Laissons aux réformes le temps de faire leur effet et la situation s’arrangera.

S. G. – Vous avez récemment été nommé Procureur général, bien que vous n’ayez pas de diplôme de droit. Juste avant votre nomination, le Parlement a d’ailleurs adopté une loi modifiant les critères requis pour le poste afin de pouvoir accepter votre candidature. Dans ce contexte, beaucoup vous accusent déjà d’être l’homme lige de Petro Porochenko qui vous aurait nommé afin de s’assurer que le Bureau du Procureur général ne sera jamais réformé. Quel est votre programme ?

I. L. – Mon programme, c’est justement celui de la réforme. Les critiques que vous venez de citer me laissent indifférent. Je compte me servir de l’expérience des révolutions et du savoir-faire que j’ai acquis pendant ces moments clés de notre histoire pour mettre fin au sentiment que l’anarchie et l’impunité prévalent en Ukraine. Plutôt que des critiques, c’est une alliance de toutes les forces vives du Maïdan qu’il nous faut. J’ai moi-même été victime d’un procès politique, en 2010 : je mettrai fin à cette pratique. Soyez certain que je me servirai amplement de mon expérience de prisonnier politique pour réformer le système judiciaire et le milieu carcéral. Concrètement, je compte faire évoluer le mode de recrutement du parquet et entamer des poursuites contre Viktor Ianoukovitch et ses proches, in absentia (15). Et vous pouvez me croire quand je vous dis que je n’hésiterai pas, si besoin est, à lancer des poursuites contre des personnes qui détiennent aujourd’hui des responsabilités au sein de l’État ! Je veux que la justice ukrainienne mérite enfin son nom.

S. G. – L’Ukraine traverse actuellement une nouvelle crise politique qui a provoqué, le 10 avril dernier, la démission du premier ministre Arséni Iatseniouk, et son remplacement, le 14 avril, par Volodymyr Hroïsman, alors président du Parlement. Mais quoi qu’il advienne au sommet du gouvernement, il vous faut, comme vous l’avez souligné, prendre des mesures draconiennes pour réduire l’influence des oligarques sur la politique ukrainienne. Pensez-vous que le président Porochenko, souvent considéré lui-même comme un oligarque de premier plan, soit sincère dans son entreprise de « désoligarquisation » du pays ?

I. L. – Petro Porochenko fait honneur à sa fonction de chef de l’État. Il n’agit pas en tant qu’oligarque, à supposer qu’il en soit un, ni même en tant que chef de parti. Il est président et sait user de son autorité quand il s’agit de prendre des décisions complexes et difficiles, y compris quand celles-ci entrent en conflit avec les intérêts d’autres oligarques, ou même avec ses propres intérêts. Nous l’avons vu à de nombreuses reprises (16). Quant à Arséni Iatseniouk, il devait partir car il n’avait pas réussi à convaincre l’opinion. Conduire des réformes radicales face à l’opposition de plus de 80 % de l’opinion et du Parlement, ce n’est pas possible (17). Je ne crois pas aux rumeurs selon lesquelles le président aurait passé des accords avec certains oligarques. Il est de notoriété publique que Petro Porochenko est milliardaire. Autrement dit, il n’a plus besoin de s’enrichir ! Et nous, le Bloc de Petro Porochenko, nous sommes le seul parti qui n’a pas besoin de financements extérieurs, puisque M. Porochenko subvient à tous nos besoins. Conséquence : nous sommes le parti le plus indépendant vis-à-vis des oligarques.

S. G. – Il semble néanmoins que du temps où vous étiez le chef de la fraction présidentielle au Parlement, vous ne pouviez pas garantir que chacun de vos députés était réellement indépendant vis-à-vis des oligarques (18)…

I. L. – Mon parti est composé de sensibilités diverses, ce qui provoque de nombreuses luttes internes. Et dans l’hémicycle, on fait des affaires. C’est le cas dans tous les groupes parlementaires – chez les populistes, chez les radicaux, chez les pro-européens, chez les partisans de l’ancien régime, etc. Il n’y a là rien de nouveau. Ces pratiques doivent cesser.

C’est le troisième combat dont je vous parlais : la guerre contre la corruption. Si nous voulons faire évoluer le pays dans le bon sens, nous ne pouvons pas nous contenter d’infliger des punitions ponctuelles à tel ou tel individu pris sur le fait. Punir les coupables, c’est important, mais nous mettons aussi en oeuvre un nettoyage du système afin de rendre la corruption impossible. Nous devons effectuer de profonds changements structurels. Épurer les monopoles d’État, simplifier le corps des douanes, refondre le système judiciaire, assurer l’indépendance du nouveau Bureau anti-corruption (19) vis-à-vis des partis politiques et moderniser le Bureau du procureur général : telles sont nos missions pour 2016.

S. G. – Ne pensez-vous pas que Ioulia Timochenko, l’ancienne dame de fer de la politique ukrainienne, aurait pu conduire cette « désoligarquisation » avec succès ? Vous avez toujours paru très proches. Pourquoi ne pas avoir poursuivi votre engagement politique à ses côtés, à sa sortie de prison (20) ?

I. L. – Je respecte infiniment Ioulia Timochenko pour son énergie et pour son action passée. Mais je ne pouvais pas l’imaginer présidente après la Révolution de la Dignité. J’estimais qu’elle ne pourrait pas faire mieux que Petro Porochenko, que ce soit sur la scène internationale ou dans la lutte interne contre l’oligarchie. Son heure était déjà passée.

S. G. – Elle semble néanmoins bénéficier d’un regain de popularité et se positionne comme potentielle première ministre (21)…

I. L. – En Ukraine, il ne faut jamais dire jamais. Ioulia est de plus en plus populaire, c’est vrai. Mais pour être franc, plus le temps passe, et plus nous nous éloignons, elle et moi, en termes de vision politique. À mes yeux, les hommes et les femmes politiques n’ont pas le droit de recourir au populisme. Surtout quand ils sont au courant de la gravité réelle de la situation du pays. Une personnalité politique qui se respecte et qui se projette comme homme ou femme d’État ne devrait pas se référer en permanence aux sondages d’opinion et aux cotes de popularité. Ioulia use régulièrement de sa rhétorique éloquente et agressive pour critiquer le gouvernement. Pourquoi pas ? C’est aussi son rôle, et sa valeur ajoutée. Mais à partir du moment où elle ne fait pas de proposition concrète pour faire avancer le pays, son action ne m’intéresse pas. Voilà pourquoi je suis membre du Bloc de Petro Porochenko et non de Batkivchina, son parti.

S. G. – Finissons comme nous avons commencé : par deux questions personnelles. La première porte sur votre séjour en prison. Qu’avez-vous fait de votre temps en cellule ? Cette détention vous a-t-elle enseigné une leçon particulière dont vous tenez compte dans votre action actuelle ?

I. L. – Bien sûr. Si je suis aussi intelligent aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu une longue conversation introspective avec moi-même pendant deux ans et demi ! Je plaisante, mais il est vrai qu’en prison j’ai lu avec avidité. Il faut lire pour analyser le passé et réfléchir à l’avenir. D’après mes calculs, j’ai lu pendant ma détention 377 livres, très différents les uns des autres. Il s’agissait pour l’essentiel d’ouvrages d’histoire, de philosophie, de mémoires, mais aussi de textes de fiction.

Je réfléchissais sur ces ouvrages à voix haute, en les disséquant et en analysant les erreurs qu’ils contenaient. Mes idées sur la Troisième République sont nées à ce moment-là. Chaque jour, j’essayais de comprendre quelles erreurs j’avais commises exactement : comment avais-je permis que Viktor Ianoukovitch revienne au pouvoir ? Avais-je fait tout ce que je pouvais pour l’en empêcher ? Je me suis critiqué avec dureté. C’est pour cette raison que, aujourd’hui, les critiques visant mon action ne me touchent guère : j’ai déjà passé deux ans et demi à analyser mes fautes et mes péchés ! À cet égard, je veux rappeler que mon procès avait été une farce – mais c’est de notoriété publique. Le chef d’accusation était ridicule et les procédures étaient truquées. Je savais évidemment que j’allais être condamné. Aujourd’hui, je peux confesser que, deux jours avant le verdict, Ioulia Timochenko m’a proposé de m’aider à quitter le pays. J’ai refusé. D’une part, parce qu’il était nécessaire que j’assume les fautes commises, même celles des autres. J’ai ainsi pris sur moi nombre d’erreurs du président Iouchtchenko… D’autre part, il était important de prouver à mes soutiens, à mes électeurs, que je n’avais pas peur et que je restais ferme sur mes positions.

J’ajoute que, malgré tous les désagréments de la vie en prison, il a été très intéressant pour moi de découvrir le système pénitentiaire de l’intérieur. J’ai désormais une bonne idée de la réalité de ce système, que ce soit en tant que ministre ou en tant que prisonnier ! Derrière les barreaux, j’ai notamment côtoyé les assassins du journaliste Guéorgui Gongadze (22), que j’avais moi-même mis en prison ! Sacrée expérience… Quant aux conditions de détention, elles étaient très rudes. Ma cellule individuelle avait été construite en 1861 et ne mesurait que 9 mètres carrés. Les détenus n’avaient le droit qu’à une seule promenade par jour. Et comme si ce n’était pas assez dur, la moitié de la vitre manquait à la fenêtre ! Au réveil, la première chose à faire était de se déneiger la tête…

La prison m’a-t-elle changé ? Oui. J’ai désormais plus de compassion pour les gens. J’essaie de mieux les comprendre, même quand nous ne partageons pas les mêmes points de vue. Cette expérience va beaucoup m’aider dans mon travail de procureur général. Ce que je regrette, c’est d’avoir infligé cette épreuve à ma famille : pour elle, ces deux années et demie ont été très difficiles. Mais, en soi, j’ai beaucoup appris de mon passage en prison. Si je le pouvais, je mettrais en prison chaque candidat au poste de ministre de l’Intérieur. Pour une sorte d’excursion !

S. G. – Y a-t-il une personnalité historique qui vous a servi de repère tout au long de votre cheminement intellectuel ?

I. L. – Pendant mes audiences au tribunal, je lisais les Lettres de la liberté, de l’intellectuel polonais Adam Michnik. Un journaliste m’a pris en photo. Cette photo, Michnik l’a vue, et il m’a envoyé une lettre de soutien. C’est ainsi que nous avons fait connaissance et entretenu une correspondance. Nous nous sommes rencontrés après ma libération. C’est un homme de légende qui a changé l’Europe. Loin de moi la prétention de nous comparer. Mais nous avons des points communs. Son père, comme le mien, était un fonctionnaire du Parti communiste. Lui, depuis la Pologne, a d’abord soutenu la contestation de mai 68 à Paris ; puis, quelques mois plus tard, il s’est rangé aux côtés des révoltés du Printemps de Prague. Il écrivit alors : « Nous, les gauchos de Paris, que pouvons-nous devenir après ce printemps ? Uniquement des libéraux. » Moi-même, avant de devenir ministre de l’Intérieur, j’étais persuadé que la social-démocratie européenne était la solution. À ce poste, je me suis rendu compte que, en Ukraine, tout ce qui touche à l’État ne peut produire qu’inefficacité, dysfonctionnements et corruption. En Ukraine, il faut appliquer des méthodes très libérales pour lutter contre la corruption et contre ce paternalisme soviétique dont je vous ai parlé.

Mais, plus généralement, je n’ai pas d’idoles. Je crois que chacun suit son propre chemin. C’est aussi pour cette raison que je peux me permettre de rire de tout : je ne suis pas endoctriné. Mon livre sur mon séjour en prison est composé à 20 % de blagues. Il faut rire de tout : de la police, de la prison, de la politique, de la brutalité et des menaces. C’est la seule manière de les rendre moins effrayantes.

Notes :
(1) Dès leurs premiers mois au pouvoir, les dirigeants ukrainiens issus de la Révolution orange s’affrontent sur de nombreux sujets. Les querelles de personnalités masquent à peine les enjeux colossaux que recèle la lutte pour le contrôle des secteurs les plus juteux de l’économie, notamment l’énergie. Ces luttes mèneront à l’explosion de la coalition orange et à des élections anticipées en 2006 puis en 2007.

(2) Le parti principal est le Bloc de Petro Porochenko, avec 142 députés. Viennent ensuite le Front populaire (de l’ex-premier ministre Arséni Iatseniouk), 81 députés ; le Bloc d’opposition (héritier du Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch), 44 ; le groupe Samopomitch du maire de Lviv Andriy Sadoviy, 26 ; Renaissance, lié à l’oligarque Ihor Kolomoïski, 23 ; le Parti radical du populiste Oleh Lyachko, 21 ; Batkivchina, de Ioulia Timochenko, 19 ; Volonté populaire, 19 également. On compte 41 non-inscrits.

(3) Il y a beaucoup de luttes internes entre les différents clans oligarchiques au sein du Parlement. Cela paralyse le travail des députés.

(4) Les oligarques sont vus comme des obstacles à la modernisation de l’Ukraine et comme les principaux bénéficiaires de la corruption d’État. Le pays est officiellement engagé dans un processus de « désoligarquisation ».

(5) De septembre 2014 à janvier 2015, les forces ukrainiennes et leurs ennemis pro-russes et russes se sont affrontés pour le contrôle de l’aéroport, au nord de la ville de Donetsk. Bien que la valeur stratégique de la position soit discutable, les combats ont fait l’objet d’une intense attention médiatique de part et d’autre. La totalité de l’aéroport, en ruine, est aujourd’hui aux mains de la République populaire autoproclamée de Donetsk.

(6) Groupe ultranationaliste qui a acquis une certaine notoriété pendant la Révolution en se constituant comme l’un des bras armés des révolutionnaires. Il s’est transformé depuis en parti politique radical, sans renoncer à ses activités paramilitaires.

(7) Héritage de l’URSS, l’économie ukrainienne a longtemps été dépendante des matières premières russes. La Russie a été, elle, une grande importatrice de produits manufacturés ukrainiens. La Russie est restée le premier partenaire commercial de l’Ukraine jusqu’à l’instauration progressive d’un blocus commercial entre les deux pays, au cours de l’hiver 2015-2016.

(8) L’armée nationale ukrainienne, ersatz de l’Armée rouge soviétique, avait subi un lent déclin au fil des deux décennies d’indépendance, en raison de coupes budgétaires et d’un manque global de vision stratégique. Des liens étroits avec les méthodes et le commandement de l’armée russe avaient laissé les généraux ukrainiens désemparés face à l’agression du printemps 2014.

(9) Le conflit est gelé, malgré des échauffourées régulières qui violent le cessez-le-feu. Un tiers des régions de Donetsk et de Lougansk sont aujourd’hui occupées par les forces pro-russes et russes. Les Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk revendiquent leur souveraineté, bien que le processus de paix des accords de Minsk 2 prévoie leur réintégration au sein d’une Ukraine unie.

(10) Les liens entre la Russie et divers partis populistes et nationalistes à travers l’Europe, dont le Front national en France, font régulièrement la une de la presse. Lire, par exemple : Antonis Klapsis, « An Unholy Alliance: The European Far Right and Putin’s Russia », Martens Centre, mai 2015. http://www.martenscentre.eu/publications/far-right-political-parties-in-europe-and-putins-russia

(11) M. Loutsenko fait ici référence aux actifs d’oligarques hébergés dans la City mais aussi aux îles Vierges britanniques, ainsi qu’à leurs demeures somptueuses à Londres. Lire, par exemple, Ben Judah, « London’s Laundry Business », New York Times, 7 mars 2014.

(12) Le point 4 des accords de « Minsk 2 » prévoit des élections dans le Donbass si les conditions suivantes sont réunies : cessez-le-feu, désarmement, adoption d’une loi électorale prévoyant un statut spécial pour la région, et négociations intenses entre toutes les parties.

(13) Un certain nombre de hauts responsables européens, spécialement en Italie, en Hongrie, en Bulgarie ou encore en Autriche, se disent favorables à un assouplissement voire à une levée totale des sanctions visant la Russie.

(14) Sergueï Axionov a commis un coup d’État et forcé les parlementaires de l’Assemblée autonome de Crimée à organiser un référendum, tout en cautionnant le déploiement des forces russes dans la péninsule.

(15) Officiellement, Viktor Ianoukovitch et la plupart de ses collaborateurs et complices sont en exil en Russie.

(16) Certains conflits ont opposé le président Porochenko aux oligarques Rinat Akhmetov et Ihor Kolomoïski depuis sa nomination, notamment sur des questions de subventions publiques et de contrôle d’entreprises d’État. Il est encore difficile de dire si ces luttes révèlent un processus de désoligarquisation profonde du pays, ou de simples affrontements entre oligarques.

(17) Arséni Iatseniouk était devenu très impopulaire dans les derniers mois de sa présence à la tête du gouvernement. Ses nombreux détracteurs lui reprochaient son incapacité à mettre en oeuvre les réformes; en outre, il était soupçonné d’être mêlé à des affaires de corruption. Lire : « Fragilisé depuis plusieurs semaines, le premier ministre de l’Ukraine démissionne », Le Monde, 10 avril 2016.

(18) À de multiples reprises, les députés du Bloc ont voté contre les directives de Loutsenko, en faveur d’intérêts bien particuliers. Le vote de défiance contre Arséni Iatseniouk du 16 février en est un exemple criant. Cf. Benoît Vitkine, « En Ukraine, le premier ministre sauve sa place », Le Monde, 17 février 2016.

(19) Il s’agit d’une nouvelle instance mise en place après la Révolution afin de lutter contre la corruption au plus haut niveau de l’État.

(20) À la suite de Iouriy Loutsenko, Ioulia Timochenko a fait l’objet de multiples procédures judiciaires dès l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, en 2010. Elle a été condamnée à sept ans de prison en août 2011 et emprisonnée à Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine. Elle a été libérée le jour même de la destitution de Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014.

(21) S’il n’y a pas d’élections anticipées, les prochaines législatives se tiendront en 2019.

(22) Guéorgui Gongadze était un journaliste ukrainien d’origine géorgienne, enlevé et assassiné en 2000, à l’âge de 31 ans. Si les exécutants ont été arrêtés et condamnés plusieurs années après les faits, de lourds soupçons pèsent sur l’ancien président Léonid Koutchma, qui a dirigé l’Ukraine de 1996 à 2004. Lire, à ce sujet : Mykola Melnitchenko (entretien accordé à Alain Guillemoles et Alla Lazareva), « Ukraine : les confessions d’un agent secret », Politique Internationale, no 135, été 2012.

Arséni Iatseniouk, parti pour mieux revenir?

Version longue d’un article publié dans Libération, le 10/04/2016

Arséni Iatseniouk se veut comme un “vrai leader national”, qui a à coeur les intérêts nationaux de l’Ukraine. Et l’en croire, c’est pour cela que le Premier ministre ukrainien démissionne. L’annonce a provoqué une onde de choc, venue perturber un des premiers dimanches de printemps à Kiev. Il faut dire que l’on ne l’attendait plus, son départ. Arséni Iatseniouk a plusieurs fois manqué d’être saqué au cours des derniers mois, accusé de chapeauter un système de corruption généralisée et de bloquer l’adoption de réformes structurelles. Face à sa résistance aux critiques, on aurait pu croire qu’il n’abandonnerait jamais son poste. En fait, à Kiev, il est difficile de comprendre quelle mouche a piqué Arséni Iatseniouk, ce 10 avril.

Lien vers la vidéo du discours de démission d’Arséni Iatseniouk – sous-titres en anglais

L’annonce de sa démission pourrait amorcer l’apaisement d’une crise politique “qui a été créée artificiellement”, selon Arséni Iatseniouk. En ligne de mire, les manigances du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle, “pour accroître son pouvoir sur le gouvernement”, comme l’explique Anders Aslund. Le politologue de “l’Atlantic Council” rappelle que des négociations de couloir ont commencé dès l’automne 2015, quand le parti “Front Populaire” du Premier Ministre s’est retrouvé au plus bas dans les sondages.

Après que les autres partis de la coalition gouvernementale ont emboîté le pas au Bloc de Petro Porochenko, les tractations se sont compliquées sur la question d’un potentiel remplaçant à Arséni Iatseniouk, et la crise s’est éternisée. Dans le contexte de guerre et de grave crise économique que traverse l’Ukraine, de nombreux acteurs ont insisté sur la nécessité d’une transition douce afin de préserver la stabilité gouvernementale. L’idée étant de ne pas répéter les dérives fratricides de 2005-2007, qui avaient enterré les espoirs de la Révolution Orange, et permis le retour au pouvoir de Viktor Ianoukovitch. Les Occidentaux et le FMI avaient tout particulièrement insisté sur la stabilité gouvernementale, eux qui se sont engagés à porter à bout de bras une Ukraine réformatrice, à hauteur de 40 milliards de dollars sur 4 ans.

Si la crise s’est éternisée, l’objectif premier est toujours resté le même: “Iatseniouk doit partir”. Pendant des semaines, l’ancien journaliste d’investigation et député Serhiy Leshchenko et de nombreux autres avaient accusé le chef du gouvernement d’avoir consolidé un système oligarchique aux antipodes des attentes de la Révolution de la Dignité de l’hiver 2014. Les hommes de main d’Arséni Iatseniouk, en premier lieu Andriy Ivantchouk, Mykola Martynenko et Serhiy Pashinskiy, s’étaient retrouvés sous le feu des critiques pour leurs agissements douteux et leurs liens avec les grands oligarques du pays, à commencer par le sulfureux Ihor Kolomoiskiy. Des combines qui n’auraient pu se tenir sans l’accord, ne serait-ce que tacite, d’Arséni Iatseniouk. Aussi le vote de défiance du 16 février, avorté pour cause d’ententes et pressions diverses sur de nombreux députés de la Verkhovna Rada, avait été dénoncé comme un “coup d’Etat oligarchique”.

“Malgré l’absurdité de la situation (de crise, ed.), malgré les accusations sans fondement, j’ai proposé un plan de sortie de crise”, a asséné Arséni Iatseniouk dans son discours de démission, tout en présentant le bilan des deux cabinets qu’il a dirigé. La restructuration de l’armée, la réduction de la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, l’assainissement des finances publiques sont certes à porter au crédit du Premier ministre, arrivé aux affaires à l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire de l’Ukraine contemporaine. Ainsi Carl Bildt, ancien ministre des Affaires Etrangères suédois, a beau jeu de saluer Arséni Iatseniouk pour sa “stabilisation économique et ses réformes cruciales”.

Néanmoins, la démission de plusieurs ministres réformateurs du gouvernement, notamment les personnalités étrangères recrutées pour implémenter des changements structurels, avait provoqué une perte de confiance quasi-totale dans le gouvernement Iatseniouk. Si celui-ci parvenait à maintenir le pays à flot, tant sur un plan financier que militaire, et à satisfaire les créanciers occidentaux, il ne parvenait vraisemblablement pas à mettre en oeuvre le vaste plan de réformes pro-européennes, attendues après la Révolution de la Dignité. Des insuffisances qu’Arséni Iatseniouk a rejeté avec persistance sur “les autres”. Le déni de responsabilité est, après tout, une marque de fabrique de la politique ukrainienne.

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Capture d’écran – Facebook de Serhiy Leshchenko

Aussi Serhiy Leshchenko se montre amer, dans son commentaire à l’annonce de la démission. “Le 16 février, nous avions l’occasion de virer Arséni Iatseniouk d’une manière directe, de lui faire honte, pour son très mauvais bilan. A cause d’une entente avec le Président, il a l’occasion de sortir la tête haute…” Et avec fierté. Arséni Iatseniouk ne perd d’ailleurs pas l’occasion de nommer lui-même son successeur, qui devrait être avalisé le 12 avril. Ce sera Volodymyr Hroissman, actuel Président du Parlement et favori du Président Petro Porochenko. Un tel choix sous-entend un accord préalable entre les trois hommes.

Il laisse surtout planer de sérieux doutes sur une refonte effective du gouvernement, et sur une reprise de l’effort de réformes. D’autant que Petro Porochenko, véritable architecte de cette crise politique, semble plus affaibli que jamais. Pointé du doigt pour un recours à une justice sélective à travers “son” ancien Procureur général, Viktor Shokine, il est aujourd’hui discrédité pour sa ‘nomination’ dans les “Panama Papers”, et soupçonné de tentative d’évasion fiscale.

Ainsi Arséni Iatseniouk laisse ainsi la place à une nouvelle équipe qui n’aurait guère plus de chances de réussir à apaiser les tensions et réformer le pays. Volodymyr Hroissman a surtout peu de marges de manoeuvre pour convaincre l’opinion publique et la société civile de sa volonté de changement. Les manigances pour écarter la candidature de Natalie Jaresko, actuelle ministre des finances et une des rares réformatrices encore en poste au gouvernement, ont d’ores et déjà terni l’aura de Volodymyr Hroissman. Sans redéfinition énergique de l’agenda politique, le remaniement ministériel pourrait n’être qu’un changement cosmétique, qui se retrouvera, rapidement, sous le feu des critiques.

Aussi Arséni Iatseniouk se projette déjà vers l’avenir. Il assure que son groupe parlementaire continuera d’être actif, et il annonce des objectifs “qui dépassent la simple fonction de Chef de Gouvernement”. En premier lieu, l’adoption d’une nouvelle loi électorale. Celle-ci est une étape indispensable à l’organisation d’élections anticipées, dans le cas où les tensions politiques ne sont pas surmontées dans les prochaines semaines. Le « Front Populaire » serait soutenu dans cette initiative par des forces diverses, comme “Batkyvshyna”, de Ioulia Timochenko, ou encore le “Bloc d’Opposition”, héritier du Parti des Régions, tous deux intéressés par une reconfiguration des forces à la Verkhovna Rada.

Comme de nombreuses personnalités politiques ukrainiennes, Arséni Iatseniouk, ancien banquier, est bien connu pour avoir vécu plusieurs vies, et pour survivre aux changements politiques les plus dramatiques. Aujourd’hui au plus bas dans les sondages, il parvient à partir de son propre chef, la tête haute. Et il semble déjà prêt à revenir aux affaires.

L’Ukraine mise sous pression par le couple franco-allemand

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 24/02/2016

“L’Ukraine vit un moment crucial”. Un de plus. C’est l’analyse qu’a martelé le nouveau ministre des Affaires Etrangères français Jean-Marc Ayrault. Aux côtés de son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, il a consacré son premier déplacement à l’étranger à arpenter les bureaux des leaders politiques de Kiev,. “Beaucoup a déjà été fait. Mais il y a aujourd’hui urgence d’un gouvernement stable qui continue les réformes à la fois pour l’Ukraine mais aussi pour le peuple ukrainien. C’est l’esprit de Maïdan qui doit l’emporter. Nous avons senti cette volonté, mais des difficultés aussi. Il n’y a pas de temps à perdre…”

Un appel insistant, qui trahit l’inquiétude du couple franco-allemand, et des Occidentaux en général. Ceux-ci ont misé un fort capital politique sur l’Ukraine post-révolutionnaire, notamment à travers un paquet de soutien financier de 40 milliards de dollars sur 4 ans. Une aide qui se trouve compromise par une crise politique majeure, centrée sur l’opposition au Premier ministre Arséni Iatseniouk. “Il a quelques ajustements à faire avec le Président Petro Porochenko après une période tendue”, ajoute un diplomate français bien informé. “Mais nous sommes confiants qu’ils trouveront vite un arrangement”, ajoute-t-il sur un un ton directif.

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Confiants, et insistants. Un flou politique sur la durée ne remet pas seulement en cause l’aide financière occidentale, mais aussi risquerait de paralyser la bonne application de l’Accord de Minsk. Relancer le processus de paix dans le Donbass, aujourd’hui moribond, était l’une des priorités des deux ministres, à Kiev. Face à la Russie, ils sont garants du respect de l’Accord par l’Ukraine. A ce titre, ils sont amèrement critiqués à Kiev pour exercer une pression plus marquée sur Petro Porochenko que sur Vladimir Poutine.

Lors du déplacement du 22-23 février, Allemands et Français ont ainsi exigé l’organisation prochaine, par Kiev, d’élections locales dans le Donbass séparatiste. Une élection prévue par Minsk, qui doit s’accompagner d’une loi d’amnistie pour les combattants séparatistes, et d’une réforme constitutionnelle prévoyant la réintégration du Donbass selon un statut spécial , au sein d’une Ukraine unie. Des conditions impopulaires en Ukraine, et inacceptables à Kiev. En particulier si la région reste “sous influence russe, avec vocation de déstabiliser toute l’Ukraine”, a expliqué le ministre ukrainien des affaires étrangères Pavlo Klimkine, lors d’une conférence de presse conjointe, le 23 février.

Lui a au contraire appelé ses partenaires à déployer une “mission de police européenne” dans la région, notamment pour superviser l’organisation d’éventuelles élections locales”. Une idée avancée plusieurs fois par le Président Petro Porochenko, qui semble s’être perdue dans les arcanes des capitales européennes. Sans commenter sur cette proposition en particulier, Frank-Walter Steinmeier a promis des “actions décisives” lors d’une prochaine session de négociations du “Groupe de Normandie”, prévue le 3 mars à Paris. Et d’insister, encore et toujours, sur la nécessité de stabilité gouvernementale comme garante d’avancées futures.

L’exigence de stabilité des Européens se heurte néanmoins à un mécontentement inédit en Ukraine quant au bilan du Premier ministre Arséni Iatseniouk, accusé d’être à la solde de puissants oligarques et de ralentir les réformes. Frank-Walter Steinmeier a beau exhorter les Ukrainiens à une “tolérance zéro” dans la lutte contre la corruption. “Mais c’est là un paradoxe, car Arséni Iatseniouk chapeaute lui-même un système corrompu”, déplore Moustafa Naiiem, ancien journaliste d’investigation et député réformateur au sein de la majorité présidentielle. “Jusqu’à présent, nous ne voyons aucun résultat de a lutte contre la corruption”, confirme Oleksandr Pavlichenko, représentant du Groupe de Kharkiv des Droits de l’Homme.

A la Verkhovna Rada (Parlement), les négociations vont néanmoins bon train sur un “renforcement” de la coalition parlementaire dite “pro-européenne”, notamment entre le Bloc de Petro Porochenko (BPP), le Front Populaire d’Arséni Iatseniouk et le “Parti Radical” du populiste Oleh Lyashko. Mais une large partie de la classe politique ne semble pas se résoudre du status quo. “Ils vont trouver un moyen de virer Iatseniouk dans un futur proche”, estime un proche collaborateur de Ioulia Timochenko, l’ancienne égérie de la Révolution Orange, qui ne cache pas ses ambitions politiques.

L’incertitude qui règne à Kiev encourage demandes et spéculations de toute sorte. Iouriy Loutsenko, chef du BPP, réclame pour son parti le poste de vice-premier ministre, “qui force le gouvernement à mieux coopérer avec le Parlement”. Moustafa Naiiem se dit prêt à suivre le gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili “dans un nouveau projet politique, si celui-ci se dessine vite”. L’ancien Président de Géorgie, en opposition frontale à Arséni Iatseniouk, a bruyamment dénoncé un “coup d’Etat politique” le 16 février. Engagé dans la formation d’une force politique à l’échelle nationale, Mikheil Saakachvili concentre les espoirs de nombreux réformateurs ukrainiens.

Le Président du Parlement, Volodymyr Hroïssman, a beau appeler à une “table ronde” entre partis politiques, gouvernement et Président, il n’a pas hésité à préférer “des élections anticipées, plus saines qu’un status quo qui s’apparenterait à un oeuf pourri”. Les bruits de couloir au sein de la Verkhovna Rada suggèrent que différents partis politiques envisagent d’ores et déjà de nouvelles législatives en automne. Même si, après les inquiétudes évidentes exprimées par les délégations occidentales, de nombreux députés cherchent désormais à se focaliser sur la destitution du seul Premier ministre.

Des élections anticipées seraient en effet risquées, non seulement pour la stabilité du pays et le cours des réformes, mais aussi pour les partis présentement représentés au Parlement. Les formations d’opposition, telles que “le Bloc d’Opposition”, “Oukrop” et autres, seraient automatiquement valorisées lors d’une campagne anti-gouvernementale. Selon un dernier sondage, même le parti nationaliste “Svoboda” et le parti “Position Citoyenne” d’Anantoliy Hritensko auraient une chance de franchir la barre des 5%, et de rentrer au Parlement.

L’aventurisme de nouvelles élections serait d’autant plus risqué que de nombreuses réformes sont d’ores et déjà enregistrées au Parlement, et en attente d’adoption. “La réforme du secteur de la santé a été déposée à la Rada en mars 2015”, regrette le Ministre de la santé, Alexander Kvitashvili. “Pour des raisons purement politiciennes, elle y est toujours…” De nombreux autres paquets de réformes, concernant le climat des affaires, le système judiciaire ou encore une nouvelle loi électorale, sont eux aussi dans les tiroirs des comités parlementaires.

Un blocage inexpliqué que les ministres allemand et français ont bien identifié comme une des causes des problèmes actuels. “Un gouvernement stable a besoin d’un Parlement coopératif pour faire passer les réformes indispensables au pays”, a ainsi asséné Frank-Walter Steinmeier. En filigrane, la peur viscérale des Occidentaux de voir l’Ukraine replonger dans les luttes intestines qui avaient déchiré les gagnants de la Révolution Orange, en 2005-06. Des querelles qui s’étaient achevées par l’arrivée au pouvoir, en 2010, de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch.

RFI: La chanson de Maïdan, des mariages aux enterrements

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 22/02/2016

“Plive Katcha”, en ukrainien, ça veut dire le “Canard qui Nage”, c’est le titre d’une chanson folklorique très populaire en Ukraine, et qui est devenue, il y a deux ans, l’hymne funéraire du Maïdan après les violents affrontements dans le centre de Kiev. Sébastien Gobert a retrouvé, à Lviv, la voix de la chanson. 

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Capture d’écran: DailyMail

Plive Katcha, on l’entend partout en Ukraine ces jours-ci. Le pays commémore avec recueillement la fin sanglante de la Révolution de la Dignité. Plive Katcha est une chanson de deuil. Mais quand Ihor Pavliuk l’a découvert et chanté, elle était très différente.

Ihor Pavliuk: Je connais cette chanson depuis la fin des années 80. C’était une belle chanson, alors on l’a reprise. Nous avions un “Rock Band”. Après nos premières chansons, nous avons inclu un peu de musique folklorique. 

Le groupe d’Ihor Pavliuk, “Yasa” et ensuite Pikardiyska Tertsiya, ce sont des jeunes hommes de Lviv, emportés par le vent de la liberté du début des années 1990, après l’indépendance de l’Ukraine. Ils font de la musique une activité quotidienne, chantent pour des anniversaires et des mariages. Ihor Pavliuk explique que la culture traditionnelle ukrainienne est pleine de mélos dramatiques et d’histoires tragiques, de la même manière que les teintes nostalgiques du Fado, au Portugal.

Ihor Pavliuk: Nous avons commencé à chanter “Plive Katcha » comme n’importe quelle autre chanson. Nous avions 20 morceaux dans notre répertoire, certains humoristiques, d’autres parlant d’amour… Nous chantions à plusieurs voix, 5, 6, nous avions un grand succès. 

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Capture d’écran Youtube

Les jeunes amis chantent pendant quelques années, avant de fonder des familles, trouver des emplois plus stables, et passer à autre chose. Reste de cette folle époque à peine quelques enregistrements de leurs musiques. La version enregistrée de Plive Katcha, portée par la voix d’Ihor Pavliuk, se diffuse peu à peu dans le pays, et devient très populaire, mais sans connotations particulières. Jusqu’à ce moment de janvier 2014.

Ihor Pavliuk: Un des premiers morts sur le Maïdan était un Biélorusse, Mikhail Jyznewsky, qui aimait beaucoup écouter cette chanson. Après son décès, ses amis ont cherché à lui rendre hommage. Ils ont joué Plive Katcha à son enterrement, et c’est à partir de là que la chanson a été associée au deuil. 

Pour Ihor Pavliuk, c’est une métamorphose de dramatique de ses beaux souvenirs de jeunesse. Alors la chanson, il ne veut plus en entendre parler.

Ihor Pavliuk: Nous nous réunissons encore avec les autres chanteurs, en tant qu’ amis, juste pour chanter autour d’un verre. Mais Plive Katcha, nous ne l’avons plus chanté une seule fois. Je n’aurai jamais cru que ma voix pour être utilisée comme cela. Je suis quelqu’un de très optimiste, très joyeux. Alors je n’aime pas que ma voix soit associée… à la mort. 

La deuxième vie de la chanson Plive Katcha est bien étrange. A travers le récit d’Ihor Pavliuk, c’est aussi celle d’une Ukraine autrefois pacifique et paisible, aujourd’hui plongée dans l’horreur de la guerre et des morts presque quotidiennes. La folle jeunesse d’Ihor Pavliuk semble bien lointaine.

Ecouter le reportage ici

Regarder ici un enregistrement de Plive Katcha par le groupe d’Ihor Pavliuk; Pikardiyska Tertsiya. 

Les surprises de la tradition: la journée coups de théâtre du 16 février à la Verkhovna Rada

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 17/02/2016

Tremblement de terre politique en Ukraine. Le Procureur Général Viktor Shokine a annoncé poser sa démission, à la demande du Président Petro Porochenko, après de longues semaines de critiques. le Président a aussi appelé le Premier ministre Arséni Iatseniouk à démissionner, mais celui-ci a échappé de peu à un vote de défiance. Une journée à rebondissements qui laissera des traces. 

Au petit matin, une jeune femme circule entre les sièges de la tribune de presse de la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien). Elle distribue avec grâce des livrets détaillant le bilan alternatif du parti “Bloc d’Opposition”, l’héritier du Parti des Régions de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Du moins, si le parti avait été au pouvoir. Vers 10h, Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la Révolution Orange de 2004, apparaît toute pimpante dans l’hémicycle. Les commentaires laissent fuser “qu’elle est prête à revenir au pouvoir”. Le ton de la journée est donnée. Ce 16 février, le Premier ministre Arséni Iatseniouk doit donner son premier discours-bilan de politique générale pour l’année écoulée. Un grand nombre de députés espèrent que cela sera son dernier. Les remplaçants se bousculent déjà.

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“Il doit partir”, assène Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui député du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle. “Arséni Iatseniouk bloque un certain nombre de réformes cruciales, et il entretient des affaires de corruption qui doivent être sanctionnées”. Le Premier ministre, autrefois adoubé par l’Américaine Victoria Nuland comme “Yats”, le meilleur candidat pour conduire les réformes structurelles de l’après-Ianoukovitch, est la cible de nombreuses critiques. Malgré les circonstances exceptionnelles de crise économique et financière et de guerre hybride contre la Russie, on lui reproche en particulier de ne pas s’être attaqué aux schémas de corruption pré-existants sous l’ancien régime. Certains vont même jusqu’à avancer qu’Arséni Iatseniouk en profite directement.

Serhiy Leshchenko a été l’un des fers de lance de l’opposition au Premier ministre. D’abord en enquêtant sur ses proches collaborateurs, tels que Mykola Martynenko, soupçonné d’avoir perçu 30 millions de francs suisses de bakchich dans le cadre d’un juteux contrat lié à l’industrie nucléaire. Le jeune homme, et d’autres députés réformateurs de différentes factions, ont ensuite passé de longs moments à récolter les 150 signatures requises afin d’initier une procédure de vote de confiance.

Ce mardi 16 février, les jeunes élus se débattent afin de préparer la venue d’Arséni Iatseniouk tandis que l’Assemblée, réunie en séance plénière, procède à quelques votes techniques. Certains sont nécessaires à la libéralisation du régime de visas Schengen, d’autres renforcent de manière controversée les pouvoirs du Bureau du Procureur Général. Les débats sont longs et houleux.

Des préliminaires qui ne font que languir les impatiences avant la véritable question du jour: la venue du gouvernement dans l’hémicycle à 16h. A l’extérieur, plusieurs centaines de manifestants, portant des bannières du parti nationaliste “Svoboda”, du parti de Ioulia Timochenko “Batkyvchyna” ou encore du parti populiste de Serhiy Kaplin “Les Gens simples”, s’époumonent pour réclamer la destitution du Premier ministre. Dans l’après-midi, l’apparition de quelques jeunes cagoulés, combiné au renforcement du dispositif policier, font craindre d’éventuels débordements. Tout le monde, à la Rada, a en tête la grenade meurtrière du 31 août. Les photos des 4 policiers tués par l’explosion sont d’ailleurs toujours exhibées sur la facade du bâtiment.

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A l’intérieur du Parlement, néanmoins, l’incertitude la plus totale règne. A la tribune Les principaux chefs de partis affichent leurs déterminations à choisir un nouveau gouvernement. Oleh Lyashko, du Parti Radical, l’explique en toute simplicité, avec une vidéo d’un collaborateur d’Arséni Iatseniouk conduisant une voiture de luxe: “C’est pour cela que ce gouvernement doit partir”. Mais dans les couloirs, ou dans la cantine du sous-sol, entre deux sandwiches au saumon; impossible de faire des prognostics. Le moto des législateurs, répété à l’unisson, est bien le même: “Je ne sais pas ce qu’il va se passer; je ne sais s’il y a suffisamment de voix pour la défiance; reposez-moi la question dans une heure”.

Jusqu’à cette annonce surprise, vers 15h30: dans une allocution télévisée, le Président Petro Porochenko se résout à appeler publiquement Arséni Iatseniouk et le Procureur Général Viktor Shokine à démissionner. “C’est une manière pour le Président de se laver de toute critique”, estime Serhiy Kiral, un député du parti “Auto-Aide”, membre de la coalition. Viktor Shokine, était lui aussi très controversé, accusé depuis des semaines d’utilisation sélective de la justice, et de la préservation de systèmes corrompus au sein de son Bureau. Viktor Shokine, dont le manque de crédibilité affectait directement la personne du Président, s’exécute aussitôt, à en croire les dépêches de presse. La destitution d’Arséni Iatséniouk, dans la foulée, semble alors possible. La collecte de signatures nécessaires à l’initiation d’un vote de défiance revêt un simple caractère technique. S’élèvent alors les voix des Cassandre.

“Voter contre ce gouvernement, c’est ouvrir la boîte de Pandore et mettre en péril tout ce que nous avons accompli depuis deux ans”, s’écrie, à la tribune, le député Serhiy Pashinkski, du “Front Populaire, le parti d’Arséni Iatseniouk. “Une telle décision ne doit pas être une simple sanction”, renchérit la députée Viktoria Syumar. “Vous devez avoir un remplacement, afin de ne pas nous faire tomber dans le chaos. Où est votre nouveau Premier ministre?” En filigrane, l’inquiétude, partagée par beaucoup, d’une nouvelle période de querelles politiciennes stériles, similaire à celle de 2005-06, qui avait sonné le glas des espoirs de la Révolution Orange.

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Un risque pris au sérieux par les donateurs occidentaux. Européens, Américains et FMI soutiennent l’Ukraine à hauteur de 40 milliards de dollars sur 4 ans. “Ils sont évidemment préoccupés par cette exigence de stabilité”, déplore un diplomate européen en poste à Kiev depuis de nombreuses années, sous couvert d’anonymat. “Il faut néanmoins comprendre que le pays est dans une phase de développement dynamique: il y a certains processus qu’il serait dommage de brider…”

Ce processus s’est néanmoins stoppé de lui-même, ce 16 février. Entré en scène peu après 16h, Arséni Iatseniouk affiche une confiance arrogante, comme à son habitude. Dans les 40 minutes de son discours de bilan d’activité, il décrit la manière dont son gouvernement a assaini les finances publiques, restauré la puissance de l’armée, permis à l’Ukraine de ne plus acheter un seul mètre cube de gaz naturel de la Russie, défendu l’appellation ukrainienne de la marque de champagne “Noviy Svit”, malgré l’annexion russe de la Crimée. Il ne trouve pas une minute pour s’adresser une critique, exprimer un regret, ou commenter sur l’initiative des députés de procéder à sa destitution. Hormis une remarque finale: “chers députés, vous devez faire votre choix. Ce gouvernement a fait son maximum”. Et de retourner s’asseoir.

Les heures qui suivent consistent en d’interminables discours et questions ouvertes au gouvernement. Iouriy Loutsenko, chef du Bloc de Petro Porochenko, présente la motion 4080, qui initie un vote de confiance à l’encontre du gouvernement. “Je vais vous dire pourquoi 70% des Ukrainiens réclament votre démission: ils voient que vous vous êtes arrêtés en chemin. Rien n’a changé dans le pays, et les gens sont de plus en plus pauvres”, s’exprime-t-il avec passion. Plusieurs autres personnalités politiques défilent à la tribune pour donner leurs opinions sur la situation. Vadym Rabynovitch, du Bloc d’Opposition, fait sensation en exhibant une paire de menottes pendant son intervention. “Il ne suffit pas de les renvoyer, il faut les mettre en prison et leur faire rendre ce qu’ils ont volé!”, s’emporte-t-il.

Ce n’est que vers 20h que les députés procèdent à un vote sur le bilan du gouvernement. A 247 voix, celui-ci est reconnu insatisfaisant. 15 minutes plus tard, le vote sur la destitution du cabinet ne recueille, lui, que 194 voix, soit bien en-deca des 226 requises pour faire tomber le gouvernement. Surprise pour beaucoup, consternation et dégout pour d’autres. Arséni Iatseniouk, lui, se lève, l’air triomphant. Il salue ses ministres, et rentre chez lui. L’hémicycle se vide en un instant. La tribune de presse rapidement après. Il est déjà tard. Et si la crise politique d’une vacance du pouvoir est évitée dans l’immédiat, il est aisé de deviner que l’histoire ne s’arrête pas là.

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Très vite, les nouvelles facettes de la saga politique apparaissent en ligne. Serhiy Leshchenko dénonce la “maison de patates” de Petro Porochenko et la manière dont les 22 députés de sa majorité présidentielle se sont abstenus de voter malgré les consignes de Iouriy Loutsenko. Quelques députés se plaignent sur leurs pages Facebook de ne pas avoir pu voter, car leurs pupitres étaient désactivés. D’autres, comme Nataliya Korolevska, du Bloc d’Opposition, se fend d’un post affligeant: “Cauchemar! Je me suis trompé de bouton…”. Moustafa Naiiem, un autre jeune député réformateur au sein du parti présidentiel, dénonce l’achat de députés à prix coûtant, comme étant le résultat de tractations entre oligarques. Rinat Akhmetov aurait, selon lui, un intérêt certain à ce qu’Arséni Iatseniouk reste en place. Sachant que le Premier ministre est déjà soupçonné d’une entente cordiale avec Ihor Kolomoiskiy, ces suppositions donnent une teinte oligarchique bien terne à un Premier ministre issu de la Révolution de la Dignité.

Quasiment  instantanément, Ioulia Timochenko annonce le retrait du ministre nommé par son parti, Ihor Jdanov (Jeunesse et Sports) du gouvernement. Le 17 février au matin, elle se retire officiellement de la coalition. Le parti Samopomitch, qui se présente depuis septembre, avec ambiguïté, comme un « parti d’opposition, au sein de la coalition », n’annonce rien de tel. Il se contente d’indiquer que ses députés n’assisteront pas aux séances à la Rada, le 17 février. Quelles que soient les évolutions futures, les remous politiques ne devraient pas s’apaiser de si tôt, mettant en danger le programme de réformes actuel.

Comble de la surprise, l’information se confirme, dès le 16 février au soir, que le Procureur Général Viktor Shokin n’a en fait pas démissionné. En tout cas pas officiellement. En congé maladie, il n’aurait pas la possibilité de rédiger et signer sa lettre de démission… “Nous avons cherché à savoir qui était en charge de traiter cette lettre. Nous n’avons pas réussi…”, indique un fonctionnaire haut placé de l’administration présidentielle, sous couvert d’anonymat. La démission du Procureur Général, honni dans l’opinion publique autant que dans les cercles politiques et diplomatiques, reste ainsi une question ouverte. Rien n’indique qu’elle sera résolue dans un futur proche.

A travers le cas de Viktor Shokin, et à travers les manipulations parlementaires que l’on prête à l’administration présidentielle, c’est donc la personne de Petro Porochenko qui se retrouve au coeur des coups de théâtre du 16 février. La question sur toutes les lèvres étant: le Chef de l’Etat a-t-il été dépassé par des oligarques concurrents, qui ont exercé une plus forte influence sur les députés au moment du vote? Ou bien, est-ce que le Président a quelque chose à gagner en maintenant un Premier ministre honni au pouvoir? Et si oui, qu’a-t-il donc à gagner?

RFI: Une marine ukrainienne en convalescence

Reportage diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », sur RFI, le 09/11/2015

L’armée ukrainienne serait-elle la meilleure d’Europe ? C’est, en tout cas, ce que martèle le président Petro Porochenko. Il est vrai que les forces déployées dans le Donbass ont reçu de l’équipement, et surtout sont mieux formées. Mais, qu’en est-il de la marine ? Encore sous le choc de la perte de sa base en Crimée, elle s’efforce de se refaire une santé à Odessa. 

A sailor stands guard on Ukrainian Slavutych military ship on Sevastopol bay,  on March 18, 2014. Ukraine's Western-backed prime minister said on Tuesday that his country's conflict with Russia was entering a "military stage" following claims by Kiev that one of its officers was shot and wounded in Crimea. AFP PHOTO / VIKTOR DRACHEV
A sailor stands guard on Ukrainian Slavutych military ship on Sevastopol bay, on March 18, 2014. Ukraine’s Western-backed prime minister said on Tuesday that his country’s conflict with Russia was entering a « military stage » following claims by Kiev that one of its officers was shot and wounded in Crimea. AFP PHOTO / VIKTOR DRACHEV

De loin, on voit les drapeaux qui flottent en haut de quelques mâts, en rade d’Odessa. Impossible d’approcher les navires qui se dessinent par-delà les palissades. Tout ce que l’on sait, c’est que c’est là qu’ont échoué des milliers de marins de la flotte ukrainienne de la mer Noire.

Mikhaylo Samus: Ces marins ont décidé en 2014 d’être loyaux à l’Ukraine. Ce sont des héros car ils ont décidé de tout abandonner en Crimée, d’aller à Odessa. 

Mikhaylo Samus est un expert militaire à Kiev. Il rappelle qu’en mars 2014, les quartiers généraux et vaisseaux de la flotte ukrainienne basée en Crimée ont été conquis sans coup férir par les petits hommes verts, les forces spéciales russes déployées sur la péninsule sans insignes de reconnaissance.

La marine comptait 22 navires de guerre en 2014: elle en a perdu 11, de même que son unique sous-marin, et 25 avions. Sur plus de 15000 hommes, seuls 6.500 sont restés sous pavillon ukrainien, et sont maintenant stationnés à Odessa.

Mikhaylo Samus: Cela fait un an que ces marins vivent ici dans des conditions très difficiles… C’est une tragédie pour eux, et évidemment, ils veulent reprendre la Crimée. 

Malgré une séparation complète depuis plus d’un an, le gouvernement ukrainien considère toujours la Crimée comme partie intégrante de son territoire.

Lors d’une conférence de presse en septembre, le Premier Ministre Arseniy Iatseniouk affichait un volontarisme à toute épreuve.

Arséni Iatseniouk: La flotte ukrainienne reviendra en Crimée. Ce que nous devons faire, c’est assurer la stabilité de la mer Noire, et accélérer notre rapprochement avec l’OTAN. Avec l’Alliance Atlantique, il ne s’agit pas encore de parler la même langue, mais d’opérer selon les mêmes standards. Il faut que apprenions de l’OTAN.

Pour cela, le gouvernement a récemment adopté une stratégie de réforme de la flotte d’ici à 2020.

Mais pour Nataliya Zeylanova, une représentante de la société civile qui a pris part à son élaboration la stratégie ne prend pas en compte la réalité.

Nataliya Zeylanova: Un bateau, ça n’est pas une flotte !  La flotte n’existe pas! 

Le bateau auquel elle fait référence, c’est la frégate Hetman Sahaydachniy, qui serait le seul navire en état de combattre. Pour elle qui apporte de l’aide matérielle aux marins, elle ne voit qu’un vestige de l’URSS, très mal entretenu.

Nataliya Zeylanova: Nous avons nourri les marins, repeint certains bateaux, nous en avons pris soin. Nous nous sommes cotisés pour leur offrir un réfrigérateur, car leurs aliments ne pouvaient pas se conserver dans de bonnes conditions. On leur a même acheté des ampoules pour qu’ils puissent mettre de la lumière dans leurs dortoirs!!!

Les marins et cadets sont nombreux à déambuler dans les rues d’Odessa. Mais ils ne souhaitent pas  répondre aux questions.. Malgré des demandes répétées, le quartier général de la marine ukrainienne refuse d’organiser une visite, ou même de faire un commentaire officiel. Une interdiction qui ne concerne pas que les journalistes: les marines suédoises et italienes ont récemment proposé des missions d’entraînement des marins ukrainiens: le haut commandement leur a refusé l’accès à la base d’Odessa.

Pour Nataliya Zeylanova, c’est le signe d’un blocage à la soviétique, qui empêche tout changement.

Nataliya Zeylanova: C’est de l’imitation de réformes. On fait semblant de coopérer avec l’OTAN. On cache la réalité de la misère de la flotte. Si cette attitude perdure, alors même l’OTAN ne pourra pas nous aider. Le vieux système ne veut pas se réformer, et ne veut pas être aidé. Ce n’est pas vraiment du sabotage conscient, mais un blocage mental. Si un amiral reçoit un conseil d’un homologue de l’OTAN, il ne va pas le croire, car l’OTAN, c’est toujours perçu comme un adversaire. Nos amiraux agissent comme au 20ème siècle, et ils sont contents comme ça.

Pour l’expert Mikhaylo Samus, il y a pourtant urgence.

Mikhaylo Samus: Nous avons un ennemi bien identifié, nous sommes en état de guerre. Mais nous n’avons toujours pas de concept pour notre flotte! Personne n’a aucune idée de combien de bateaux il nous faut, pourquoi, d’ici combien de temps… C’est le problème principal. Si par exemple demain, la France nous offrait des bateaux dont elle n’a plus besoin et proposait d’entraîner les marins; l’amiral en chef ne serait pas en mesure d’accepter! Parce qu’il n’aurait pas les moyens de les entretenir, mais surtout, il n’aurait aucune idée de ce qu’il pourrait en faire!

A titre de comparaison, cet expert rappelle que le quartier général ukrainien compte  400 volontaires, contre 35 pour le QG suédois. L’armée s’efforce de restaurer des vieux bâtiments, au lieu d’investir dans de nouvelles technologies.

Si l’armée de terre ukrainienne a retenu de nombreuses leçons de la guerre hybride qui déchire le Donbass, il semble bien que la flotte ukrainienne, un an et demi après l’annexion de la Crimée, ne serait pas en mesure de défendre les côtes de l’Ukraine, si besoin était.

Ecouter le reportage ici