Les surprises de la tradition: la journée coups de théâtre du 16 février à la Verkhovna Rada

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 17/02/2016

Tremblement de terre politique en Ukraine. Le Procureur Général Viktor Shokine a annoncé poser sa démission, à la demande du Président Petro Porochenko, après de longues semaines de critiques. le Président a aussi appelé le Premier ministre Arséni Iatseniouk à démissionner, mais celui-ci a échappé de peu à un vote de défiance. Une journée à rebondissements qui laissera des traces. 

Au petit matin, une jeune femme circule entre les sièges de la tribune de presse de la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien). Elle distribue avec grâce des livrets détaillant le bilan alternatif du parti “Bloc d’Opposition”, l’héritier du Parti des Régions de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Du moins, si le parti avait été au pouvoir. Vers 10h, Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la Révolution Orange de 2004, apparaît toute pimpante dans l’hémicycle. Les commentaires laissent fuser “qu’elle est prête à revenir au pouvoir”. Le ton de la journée est donnée. Ce 16 février, le Premier ministre Arséni Iatseniouk doit donner son premier discours-bilan de politique générale pour l’année écoulée. Un grand nombre de députés espèrent que cela sera son dernier. Les remplaçants se bousculent déjà.

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“Il doit partir”, assène Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui député du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle. “Arséni Iatseniouk bloque un certain nombre de réformes cruciales, et il entretient des affaires de corruption qui doivent être sanctionnées”. Le Premier ministre, autrefois adoubé par l’Américaine Victoria Nuland comme “Yats”, le meilleur candidat pour conduire les réformes structurelles de l’après-Ianoukovitch, est la cible de nombreuses critiques. Malgré les circonstances exceptionnelles de crise économique et financière et de guerre hybride contre la Russie, on lui reproche en particulier de ne pas s’être attaqué aux schémas de corruption pré-existants sous l’ancien régime. Certains vont même jusqu’à avancer qu’Arséni Iatseniouk en profite directement.

Serhiy Leshchenko a été l’un des fers de lance de l’opposition au Premier ministre. D’abord en enquêtant sur ses proches collaborateurs, tels que Mykola Martynenko, soupçonné d’avoir perçu 30 millions de francs suisses de bakchich dans le cadre d’un juteux contrat lié à l’industrie nucléaire. Le jeune homme, et d’autres députés réformateurs de différentes factions, ont ensuite passé de longs moments à récolter les 150 signatures requises afin d’initier une procédure de vote de confiance.

Ce mardi 16 février, les jeunes élus se débattent afin de préparer la venue d’Arséni Iatseniouk tandis que l’Assemblée, réunie en séance plénière, procède à quelques votes techniques. Certains sont nécessaires à la libéralisation du régime de visas Schengen, d’autres renforcent de manière controversée les pouvoirs du Bureau du Procureur Général. Les débats sont longs et houleux.

Des préliminaires qui ne font que languir les impatiences avant la véritable question du jour: la venue du gouvernement dans l’hémicycle à 16h. A l’extérieur, plusieurs centaines de manifestants, portant des bannières du parti nationaliste “Svoboda”, du parti de Ioulia Timochenko “Batkyvchyna” ou encore du parti populiste de Serhiy Kaplin “Les Gens simples”, s’époumonent pour réclamer la destitution du Premier ministre. Dans l’après-midi, l’apparition de quelques jeunes cagoulés, combiné au renforcement du dispositif policier, font craindre d’éventuels débordements. Tout le monde, à la Rada, a en tête la grenade meurtrière du 31 août. Les photos des 4 policiers tués par l’explosion sont d’ailleurs toujours exhibées sur la facade du bâtiment.

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A l’intérieur du Parlement, néanmoins, l’incertitude la plus totale règne. A la tribune Les principaux chefs de partis affichent leurs déterminations à choisir un nouveau gouvernement. Oleh Lyashko, du Parti Radical, l’explique en toute simplicité, avec une vidéo d’un collaborateur d’Arséni Iatseniouk conduisant une voiture de luxe: “C’est pour cela que ce gouvernement doit partir”. Mais dans les couloirs, ou dans la cantine du sous-sol, entre deux sandwiches au saumon; impossible de faire des prognostics. Le moto des législateurs, répété à l’unisson, est bien le même: “Je ne sais pas ce qu’il va se passer; je ne sais s’il y a suffisamment de voix pour la défiance; reposez-moi la question dans une heure”.

Jusqu’à cette annonce surprise, vers 15h30: dans une allocution télévisée, le Président Petro Porochenko se résout à appeler publiquement Arséni Iatseniouk et le Procureur Général Viktor Shokine à démissionner. “C’est une manière pour le Président de se laver de toute critique”, estime Serhiy Kiral, un député du parti “Auto-Aide”, membre de la coalition. Viktor Shokine, était lui aussi très controversé, accusé depuis des semaines d’utilisation sélective de la justice, et de la préservation de systèmes corrompus au sein de son Bureau. Viktor Shokine, dont le manque de crédibilité affectait directement la personne du Président, s’exécute aussitôt, à en croire les dépêches de presse. La destitution d’Arséni Iatséniouk, dans la foulée, semble alors possible. La collecte de signatures nécessaires à l’initiation d’un vote de défiance revêt un simple caractère technique. S’élèvent alors les voix des Cassandre.

“Voter contre ce gouvernement, c’est ouvrir la boîte de Pandore et mettre en péril tout ce que nous avons accompli depuis deux ans”, s’écrie, à la tribune, le député Serhiy Pashinkski, du “Front Populaire, le parti d’Arséni Iatseniouk. “Une telle décision ne doit pas être une simple sanction”, renchérit la députée Viktoria Syumar. “Vous devez avoir un remplacement, afin de ne pas nous faire tomber dans le chaos. Où est votre nouveau Premier ministre?” En filigrane, l’inquiétude, partagée par beaucoup, d’une nouvelle période de querelles politiciennes stériles, similaire à celle de 2005-06, qui avait sonné le glas des espoirs de la Révolution Orange.

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Un risque pris au sérieux par les donateurs occidentaux. Européens, Américains et FMI soutiennent l’Ukraine à hauteur de 40 milliards de dollars sur 4 ans. “Ils sont évidemment préoccupés par cette exigence de stabilité”, déplore un diplomate européen en poste à Kiev depuis de nombreuses années, sous couvert d’anonymat. “Il faut néanmoins comprendre que le pays est dans une phase de développement dynamique: il y a certains processus qu’il serait dommage de brider…”

Ce processus s’est néanmoins stoppé de lui-même, ce 16 février. Entré en scène peu après 16h, Arséni Iatseniouk affiche une confiance arrogante, comme à son habitude. Dans les 40 minutes de son discours de bilan d’activité, il décrit la manière dont son gouvernement a assaini les finances publiques, restauré la puissance de l’armée, permis à l’Ukraine de ne plus acheter un seul mètre cube de gaz naturel de la Russie, défendu l’appellation ukrainienne de la marque de champagne “Noviy Svit”, malgré l’annexion russe de la Crimée. Il ne trouve pas une minute pour s’adresser une critique, exprimer un regret, ou commenter sur l’initiative des députés de procéder à sa destitution. Hormis une remarque finale: “chers députés, vous devez faire votre choix. Ce gouvernement a fait son maximum”. Et de retourner s’asseoir.

Les heures qui suivent consistent en d’interminables discours et questions ouvertes au gouvernement. Iouriy Loutsenko, chef du Bloc de Petro Porochenko, présente la motion 4080, qui initie un vote de confiance à l’encontre du gouvernement. “Je vais vous dire pourquoi 70% des Ukrainiens réclament votre démission: ils voient que vous vous êtes arrêtés en chemin. Rien n’a changé dans le pays, et les gens sont de plus en plus pauvres”, s’exprime-t-il avec passion. Plusieurs autres personnalités politiques défilent à la tribune pour donner leurs opinions sur la situation. Vadym Rabynovitch, du Bloc d’Opposition, fait sensation en exhibant une paire de menottes pendant son intervention. “Il ne suffit pas de les renvoyer, il faut les mettre en prison et leur faire rendre ce qu’ils ont volé!”, s’emporte-t-il.

Ce n’est que vers 20h que les députés procèdent à un vote sur le bilan du gouvernement. A 247 voix, celui-ci est reconnu insatisfaisant. 15 minutes plus tard, le vote sur la destitution du cabinet ne recueille, lui, que 194 voix, soit bien en-deca des 226 requises pour faire tomber le gouvernement. Surprise pour beaucoup, consternation et dégout pour d’autres. Arséni Iatseniouk, lui, se lève, l’air triomphant. Il salue ses ministres, et rentre chez lui. L’hémicycle se vide en un instant. La tribune de presse rapidement après. Il est déjà tard. Et si la crise politique d’une vacance du pouvoir est évitée dans l’immédiat, il est aisé de deviner que l’histoire ne s’arrête pas là.

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Très vite, les nouvelles facettes de la saga politique apparaissent en ligne. Serhiy Leshchenko dénonce la “maison de patates” de Petro Porochenko et la manière dont les 22 députés de sa majorité présidentielle se sont abstenus de voter malgré les consignes de Iouriy Loutsenko. Quelques députés se plaignent sur leurs pages Facebook de ne pas avoir pu voter, car leurs pupitres étaient désactivés. D’autres, comme Nataliya Korolevska, du Bloc d’Opposition, se fend d’un post affligeant: “Cauchemar! Je me suis trompé de bouton…”. Moustafa Naiiem, un autre jeune député réformateur au sein du parti présidentiel, dénonce l’achat de députés à prix coûtant, comme étant le résultat de tractations entre oligarques. Rinat Akhmetov aurait, selon lui, un intérêt certain à ce qu’Arséni Iatseniouk reste en place. Sachant que le Premier ministre est déjà soupçonné d’une entente cordiale avec Ihor Kolomoiskiy, ces suppositions donnent une teinte oligarchique bien terne à un Premier ministre issu de la Révolution de la Dignité.

Quasiment  instantanément, Ioulia Timochenko annonce le retrait du ministre nommé par son parti, Ihor Jdanov (Jeunesse et Sports) du gouvernement. Le 17 février au matin, elle se retire officiellement de la coalition. Le parti Samopomitch, qui se présente depuis septembre, avec ambiguïté, comme un « parti d’opposition, au sein de la coalition », n’annonce rien de tel. Il se contente d’indiquer que ses députés n’assisteront pas aux séances à la Rada, le 17 février. Quelles que soient les évolutions futures, les remous politiques ne devraient pas s’apaiser de si tôt, mettant en danger le programme de réformes actuel.

Comble de la surprise, l’information se confirme, dès le 16 février au soir, que le Procureur Général Viktor Shokin n’a en fait pas démissionné. En tout cas pas officiellement. En congé maladie, il n’aurait pas la possibilité de rédiger et signer sa lettre de démission… “Nous avons cherché à savoir qui était en charge de traiter cette lettre. Nous n’avons pas réussi…”, indique un fonctionnaire haut placé de l’administration présidentielle, sous couvert d’anonymat. La démission du Procureur Général, honni dans l’opinion publique autant que dans les cercles politiques et diplomatiques, reste ainsi une question ouverte. Rien n’indique qu’elle sera résolue dans un futur proche.

A travers le cas de Viktor Shokin, et à travers les manipulations parlementaires que l’on prête à l’administration présidentielle, c’est donc la personne de Petro Porochenko qui se retrouve au coeur des coups de théâtre du 16 février. La question sur toutes les lèvres étant: le Chef de l’Etat a-t-il été dépassé par des oligarques concurrents, qui ont exercé une plus forte influence sur les députés au moment du vote? Ou bien, est-ce que le Président a quelque chose à gagner en maintenant un Premier ministre honni au pouvoir? Et si oui, qu’a-t-il donc à gagner?

RFI: Destitution avortée du Premier ministre ukrainien

Papier diffusé dans les journaux du matin sur RFI, le 17/02/2016

Remous politiques en Ukraine. Le Procureur Général Viktor Shokine a démissionné à la demande du Président Petro Porochenko, après de longues semaines de critiques. Le Président avait aussi appelé le Premier ministre Arséni Iatseniouk à démissionner. Mais celui-ci a échappé un vote de défiance au Parlement. 

Sébastien Gobert dans le Parlement

Arséni Iatseniouk s’est présenté avec beaucoup d’assurance aux députés pour  leur présenter son bilan d’activité en 2015

Arséni Iatseniouk: Nous sommes sûr et certain que ce gouvernement a été sur le bon chemin tout ce temps. Nous nous sommes tenus à notre politique, à nos valeurs, et à nos convictions! 

Arséni Iatseniouk était malgré tout sur le point de faire face à un vote de défiance, proposé par Iouriy Loutsenko, le chef de la majorité présidentielle.

Iouriy Loutsenko: Je vais vous dire pourquoi 70% des Ukrainiens réclament votre démission: ils voient que vous vous êtes arrêtés en chemin. Rien n’a changé dans le pays, et les gens sont de plus en plus pauvres. 

Ces critiques, alliées à des accusations d’abus de pouvoir et de corruption, pesaient sur Arséni Iatseniouk depuis des mois. Après de longs débats parlementaires, il a néanmoins échappé à un vote de défiance qui semblait acquis. Les raisons de l’échec du vote demeurent obscures. Certains font valoir des arrangements secrets avec des oligarques. D’autres des pressions et manipulations de la part de Petro Porochenko lui-même. Quoiqu’il en soit, les critiques se font déjà entendre, et promettre de nouvelles actions. Ce n’est sans doute pas la dernière tentative de destituer Arséni Iatseniouk. Son gouvernement est maintenu, afin de poursuivre des réformes structurelles. Mais cela n’est pas forcément un gage de stabilité.

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Photo du résultat du vote de confiance. Motion rejetée. 

RFI: Une marine ukrainienne en convalescence

Reportage diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », sur RFI, le 09/11/2015

L’armée ukrainienne serait-elle la meilleure d’Europe ? C’est, en tout cas, ce que martèle le président Petro Porochenko. Il est vrai que les forces déployées dans le Donbass ont reçu de l’équipement, et surtout sont mieux formées. Mais, qu’en est-il de la marine ? Encore sous le choc de la perte de sa base en Crimée, elle s’efforce de se refaire une santé à Odessa. 

A sailor stands guard on Ukrainian Slavutych military ship on Sevastopol bay,  on March 18, 2014. Ukraine's Western-backed prime minister said on Tuesday that his country's conflict with Russia was entering a "military stage" following claims by Kiev that one of its officers was shot and wounded in Crimea. AFP PHOTO / VIKTOR DRACHEV
A sailor stands guard on Ukrainian Slavutych military ship on Sevastopol bay, on March 18, 2014. Ukraine’s Western-backed prime minister said on Tuesday that his country’s conflict with Russia was entering a « military stage » following claims by Kiev that one of its officers was shot and wounded in Crimea. AFP PHOTO / VIKTOR DRACHEV

De loin, on voit les drapeaux qui flottent en haut de quelques mâts, en rade d’Odessa. Impossible d’approcher les navires qui se dessinent par-delà les palissades. Tout ce que l’on sait, c’est que c’est là qu’ont échoué des milliers de marins de la flotte ukrainienne de la mer Noire.

Mikhaylo Samus: Ces marins ont décidé en 2014 d’être loyaux à l’Ukraine. Ce sont des héros car ils ont décidé de tout abandonner en Crimée, d’aller à Odessa. 

Mikhaylo Samus est un expert militaire à Kiev. Il rappelle qu’en mars 2014, les quartiers généraux et vaisseaux de la flotte ukrainienne basée en Crimée ont été conquis sans coup férir par les petits hommes verts, les forces spéciales russes déployées sur la péninsule sans insignes de reconnaissance.

La marine comptait 22 navires de guerre en 2014: elle en a perdu 11, de même que son unique sous-marin, et 25 avions. Sur plus de 15000 hommes, seuls 6.500 sont restés sous pavillon ukrainien, et sont maintenant stationnés à Odessa.

Mikhaylo Samus: Cela fait un an que ces marins vivent ici dans des conditions très difficiles… C’est une tragédie pour eux, et évidemment, ils veulent reprendre la Crimée. 

Malgré une séparation complète depuis plus d’un an, le gouvernement ukrainien considère toujours la Crimée comme partie intégrante de son territoire.

Lors d’une conférence de presse en septembre, le Premier Ministre Arseniy Iatseniouk affichait un volontarisme à toute épreuve.

Arséni Iatseniouk: La flotte ukrainienne reviendra en Crimée. Ce que nous devons faire, c’est assurer la stabilité de la mer Noire, et accélérer notre rapprochement avec l’OTAN. Avec l’Alliance Atlantique, il ne s’agit pas encore de parler la même langue, mais d’opérer selon les mêmes standards. Il faut que apprenions de l’OTAN.

Pour cela, le gouvernement a récemment adopté une stratégie de réforme de la flotte d’ici à 2020.

Mais pour Nataliya Zeylanova, une représentante de la société civile qui a pris part à son élaboration la stratégie ne prend pas en compte la réalité.

Nataliya Zeylanova: Un bateau, ça n’est pas une flotte !  La flotte n’existe pas! 

Le bateau auquel elle fait référence, c’est la frégate Hetman Sahaydachniy, qui serait le seul navire en état de combattre. Pour elle qui apporte de l’aide matérielle aux marins, elle ne voit qu’un vestige de l’URSS, très mal entretenu.

Nataliya Zeylanova: Nous avons nourri les marins, repeint certains bateaux, nous en avons pris soin. Nous nous sommes cotisés pour leur offrir un réfrigérateur, car leurs aliments ne pouvaient pas se conserver dans de bonnes conditions. On leur a même acheté des ampoules pour qu’ils puissent mettre de la lumière dans leurs dortoirs!!!

Les marins et cadets sont nombreux à déambuler dans les rues d’Odessa. Mais ils ne souhaitent pas  répondre aux questions.. Malgré des demandes répétées, le quartier général de la marine ukrainienne refuse d’organiser une visite, ou même de faire un commentaire officiel. Une interdiction qui ne concerne pas que les journalistes: les marines suédoises et italienes ont récemment proposé des missions d’entraînement des marins ukrainiens: le haut commandement leur a refusé l’accès à la base d’Odessa.

Pour Nataliya Zeylanova, c’est le signe d’un blocage à la soviétique, qui empêche tout changement.

Nataliya Zeylanova: C’est de l’imitation de réformes. On fait semblant de coopérer avec l’OTAN. On cache la réalité de la misère de la flotte. Si cette attitude perdure, alors même l’OTAN ne pourra pas nous aider. Le vieux système ne veut pas se réformer, et ne veut pas être aidé. Ce n’est pas vraiment du sabotage conscient, mais un blocage mental. Si un amiral reçoit un conseil d’un homologue de l’OTAN, il ne va pas le croire, car l’OTAN, c’est toujours perçu comme un adversaire. Nos amiraux agissent comme au 20ème siècle, et ils sont contents comme ça.

Pour l’expert Mikhaylo Samus, il y a pourtant urgence.

Mikhaylo Samus: Nous avons un ennemi bien identifié, nous sommes en état de guerre. Mais nous n’avons toujours pas de concept pour notre flotte! Personne n’a aucune idée de combien de bateaux il nous faut, pourquoi, d’ici combien de temps… C’est le problème principal. Si par exemple demain, la France nous offrait des bateaux dont elle n’a plus besoin et proposait d’entraîner les marins; l’amiral en chef ne serait pas en mesure d’accepter! Parce qu’il n’aurait pas les moyens de les entretenir, mais surtout, il n’aurait aucune idée de ce qu’il pourrait en faire!

A titre de comparaison, cet expert rappelle que le quartier général ukrainien compte  400 volontaires, contre 35 pour le QG suédois. L’armée s’efforce de restaurer des vieux bâtiments, au lieu d’investir dans de nouvelles technologies.

Si l’armée de terre ukrainienne a retenu de nombreuses leçons de la guerre hybride qui déchire le Donbass, il semble bien que la flotte ukrainienne, un an et demi après l’annexion de la Crimée, ne serait pas en mesure de défendre les côtes de l’Ukraine, si besoin était.

Ecouter le reportage ici

RFI: Contrebande florissante à l’ouest de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 02/10/2015

A l’heure où l’abolition d’un régime de visas Schengen pour les citoyens ukrainiens se précise, le gouvernement a fait une priorité de la lutte contre la contrebande et les trafics en tout genre. La région de Transcarpatie, dans l’ouest de l’Ukraine, est particulièrement pointée du doigt. La contrebande y est généralisée, et elle donne parfois lieu à des combats violents.

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Le 11 juillet dernier , l’Ukraine se réveille avec l’annonce de nouvelles violences. Au-delà des montagnes des Carpates, dans la paisible ville de Moukachevo, une fusillade fait trois morts et une dizaine de blessés. L’affrontement crée un esclandre national car il implique le mouvement ultranationaliste Praviy Sektor.

Moustafa Naiiem est député, ancien journaliste d’investigation. Il est arrivé tout de suite après la fusillade pour initier des réformes. L’engagement de Praviy Sektor n’avait rien de politique. L’échauffourée était plutôt un symptôme d’un phénomène propre à la région de Transcarpatie.

Moustafa Naiiem: Ce qui est sûr, c’est que Praviy Sektor était impliqué dans la contrebande en Transcarpatie. Mais ils n’étaient pas seuls. Il est impossible de faire passer quoi que ce soit par delà la frontière sans la complicité de services secrets, des gardes-frontière, de la police, et donc avec la participation de Praviy Sektor. Je pense que ce conflit était interne: ils se battaient pour le contrôle de parties de la frontière. 

Pavlo Homonaj est un homme d’affaires et fin observateur de la région depuis des années. Lui affirme que c’est une guerre de gangs qui a éclaté le 11 juillet , entre Mikhaylo Lanjo et Viktor Baloha, deux oligarques locaux, et tous les deux députés au Parlement.

Pavlo Homonaj: Nous savons que Mikhaylo Lanjo contrôle 5 laboratoires pharmaceutiques. Il gère le trafic de drogues. Viktor Baloha est plus dans la contrebande de cigarettes. Les deux groupes sont différents. Celui de Lanjo, c’est une vraie mafia, violente. Il dispose de beaucoup d’hommes armés. Baloha est plus une personnalité publique, en quête de légitimité. 

Pour comprendre la contrebande en Transcarpatie, il ne faut néanmoins pas s’en tenir aux affaires de gangs. La région est isolée du reste du pays par les montagnes des Carpates. En revanche, elle est bien reliée à quatre pays voisins: la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne, tous membres de l’Union européenne.

Pour l’économiste Mikhaylo Katchour, la contrebande, c’est avant tout une activité économique locale. Le paquet de cigarettes coûte moins d’un euro en Ukraine, contre 3,40 euros en Slovaquie.

Mikhaylo Katchour: En Ukraine, les droits d’accises, les taxes, sont très faibles sur l’alcool, les cigarettes, et l’essence. Alors les gens les achètent ici et vont les revendre en Europe pour se faire un peu d’argent. Il faut comprendre que c’est un phénomène normal, et qu’exercer un contrôle total sur la frontière, ce n’est juste pas faisable.

Les petits trafics à l’échelle individuelle peuvent rapporter quelques centaines d’euros en un voyage. Si un groupe bien organisé affrète un camion de cigarettes jusqu’en Europe de l’ouest, alors la marge de profit peut monter jusqu’à 450.000 euros le camion.

Le système est bien connu. Mais après la fusillade du 11 juillet, il fallait une réaction de la part de Kiev. Le député Moustafa Naiiem a lui entrepris d’encadrer une réforme de la police locale.

Moustafa Naiiem: Pendant les 20 dernières années, le gouvernement à Kiev n’avait aucun intérêt pour cette région. C’est une région à l’ouest du pays, qui ne posait aucun problème. Après la fusillade de juillet, on voit qu’il est temps de s’occuper de cette région et d’y mettre en oeuvre des réformes.

De nombreux hauts fonctionnaires ont été remplacés, certains ont été arrêtés. L’énergique Hennadiy Moskal, qui s’était démarqué dans la région en guerre de Louhansk, à l’est de l’Ukraine, est devenu le nouveau gouverneur de région. Il est néanmoins très sceptique sur la possibilité de réels changements

Hennadiy Moskal: Si on attrape la grippe, cela ne sert à rien de soigner séparément la main droite, ou la main gauche ou les jambes… Il faut s’attaquer au virus qui contamine tout l’organisme. L’Ukraine a le virus de la corruption: il faut guérir tout le pays! 

Selon lui, la nouvelle police de Moustafa Naiiem ne servira à rien, car il n’y a eu aucune réforme du ministère de l’intérieur en amont. Et pour ce qui est de la contrebande, ce n’est pas forcément une attitude répressive qu’il faut adopter.

Hennadiy Moskal: La contrebande, c’est un phénomène qui peut s’effondrer comme un jeu de dominos, très simplement. Dans la région, il y a des milliers de gens qui sont au chômage, alors ils font de la contrebande. Et à l’autre bout de la chaîne, il y a la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre… Ce sont ces pays qui sont en demande de notre contrebande et qui créent le marché. La mafia, elle est chez vous, en Europe! 

Que ce soit l’Europe ou les mafias locales qui soient mise en cause, la Transcarpatie est bel et bien dépendante de la contrebande. Mais selon l’expert Pavlo Homonaj, ces trafics et l’argent facile qui en découlent sont en fait un piège pour l’économie.

Pavlo Homonaj: Il y a quelques usines ici. Mais leur problème principal, c’est qu’elles manquent d’ouvriers! Parce que les gens sont impliqués dans la contrebande. C’est un véritable parasite. Une économie basée sur ce parasite de la contrebande, ce n’est pas une vraie économie! Les gens ne veulent pas faire de réels investissements productifs. Ils veulent légaliser leurs revenus de la propagande, en ouvrant des cafés, ou en établissant des petits commerces sans ambitions.

Aux portes de l’Europe, la Transcarpatie est véritablement un avant-poste d’une contrebande qui touche tout le système, où tout le monde est complice. L’élan réformateur issu de la révolution de la Dignité en 2013 se heurte donc ici à un obstacle très humain: pour Kiev, il faut avant tout convaincre les populations locales qu’elles ont un intérêt au changement.

Ecouter le reportage ici

La Tribune de Genève: L’extrême Svoboda surfe sur la « trahison » de Kiev

Article publié dans La Tribune de Genève, le 14/09/2015

Ils l’appellent une “zrada” (trahison). Pour le parti d’extrême-droite Svoboda (Liberté) et de nombreux mouvements nationalistes, le projet de décentralisation adopté en 1ère lecture par la Verkhovna Rada (Parlement) le 31 août serait la “fin de l’indépendance de l’Ukraine” et une “capitulation face au Kremlin”. Le projet pourrait accorder, à terme, une autonomie des territoires sous contrôle des séparatistes pro-russes, au sein d’une Ukraine unie.

Le 31 août, Oleh Tyahnybok, chef de Svoboda, ancien dirigeant du Parti National-Socialiste d’Ukraine, était bien visible sur une scène dressée devant le Parlement, encourageant ses militants à prendre le bâtiment par la force. Bilan: trois policiers morts, plus de 140 blessés, et des condamnations généralisées mais peu suivies d’effets.

Arsen Avakov a rapidement dénoncé Svoboda comme “le parti du terrorisme”, coupable d’un “crime, plutôt que d’une position politique.” La police a procédé à une trentaine d’arrestations, et a récemment placé en détention un des dirigeants de Svoboda, Iouriy Sirotiouk, pour 60 jours. Mais Oleh Tyahnybok, a lui porté plainte pour “diffamation”, et parvient à faire retarder ses interrogatoires. Une nouvelle session doit se tenir le 14 septembre, à Kiev.

Parmi les milieux nationalistes, les critiques se déchaînent sur “une persécution politique organisée par le tandem Porochenko-Iatseniouk. Ceux-ci souhaiteraient se “débarrasser des forces vives de la défense nationale pour mieux vendre le pays aux Russes,” estime Andriy Ilienko, député de Svoboda.

Dmytro Iarosh, chef du mouvement ultra-nationaliste Praviy Sektor, appelle lui à “surmonter la fragmentation du mouvement nationaliste. l’unité est la seule façon de stopper la répression engagée par le gouvernement.” Les quelques arrestations de ces derniers jours tranchent effectivement avec l’impunité totale qui avait bénéficié à Praviy Sektor après une fusillade meurtrière en juillet, dans l’ouest de l’Ukraine.

Mais en lieu et place d’une persécution généralisée, “le gouvernement critique aujourd’hui Svoboda comme une force politique irresponsable, et non pas comme une idéologie dangereuse,” analyse Volodymyr Ishchenko, vice-directeur du Centre pour les Recherches sociales et du travail. “Il est peu probable que Svoboda, ou ses groupes paramilitaires, soient punis.”

Engagée dans la défense des droits de l’homme, Halyna Coynash va plus loin: “l’unité relative affichée sur le Maïdan entre différentes forces politiques, de même que l’engagement de militants d’extrême-droite comme volontaires contre la guerre non-déclarée de la Russie dans le Donbass; tout cela a fait que personne ne se risque à condamner ces organisations extrémistes.”

Tetiana Mazur, directrice de l’ONG Amnesty International en Ukraine, dénonce un “climat d’impunité qui règne en Ukraine, qui envoie le message que la violence est tolérée.” Une observation confirmée par le chercheur Anton Shekhovtsov: “La théorie de la “zrada” est largement partagée dans l’opinion publique, bien au-delà de l’extrême-droite. Ces violences ont montré que de nombreux individus, pas forcément ultra-nationalistes, sont prêts à prendre des mesures radicales contre le gouvernement.”

Alors que les Occidentaux se félicitent de “progrès” dans les négociations sur la décentralisation et l’organisation d’élections locales en territoires séparatistes d’ici la fin de l’année, Vladimir Poutine demande lui d’aller plus loin, et d’adopter un “statut spécial” pour ces territoires. De quoi attiser de nombreuses tensions en Ukraine-même, que le gouvernement ukrainien ne semble pas prêt à contenir.

La Libre Belgique: L’extrême-droite en toute impunité en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 15/092015

Trois morts, plus de cent quarante blessés et pas un seul coupable. Les manifestations qui ont dégénéré en affrontements meurtriers aux abords de la Verkhovna Rada (le Parlement) à Kiev, le 31 août, étaient pourtant organisées par des mouvements politiques bien connus, notamment le parti nationaliste Svoboda. La police a procédé à une trentaine d’arrestations et interrogé plusieurs chefs de file du mouvement. Mais au lieu d’avoir une enquête efficace, c’est une cacophonie sans nom qui règne en Ukraine.

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Pour le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, Svoboda est devenu « le parti du terrorisme » , coupable « d’un crime, plutôt que d’une position politique » .

Ce 31 août, le dirigeant de Svoboda, Oleh Tyahnybok, ancien chef du Parti national-socialiste d’Ukraine, avait appelé à protester contre un projet de décentralisation qui pourrait, à terme, accorder une certaine autonomie aux territoires sous contrôle séparatiste, au sein d’une Ukraine unie. Haranguant la foule, Oleh Tyahnybok stipendiait les forces de l’ordre comme « les anciens ennemis du Maïdan » , le mouvement de la place de l’Indépendance. Quand ses proches collaborateurs et militants s’en étaient pris aux policiers, il n’avait guère stoppé ses incitations à la violence. Qu’à cela ne tienne : Oleh Tyahnybok a porté plainte contre Arsen Avakov « pour diffamation » et accusé « le pouvoir et les services secrets d’avoir organisé une provocation pour discréditer son parti » .

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LLB: Heurts meurtriers aux abords du Parlement ukrainien

Article publié dans La Libre Belgique, le 31/08/2015

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Les cris de “Honte!” et “Dehors les bandits”, on y est habitué à Kiev depuis longtemps. Mais c’est bien depuis février 2014 et la fin de la Révolution de la Dignité que la capitale ukrainienne n’avait pas assisté à une telle flambée de violence meurtrière, un policier mort et près d’une centaine de blessés en quelques minutes. Réunis devant le bâtiment de la Verkhovna Rada (Parlement), des centaines de membres du parti nationaliste Svoboda et d’autres mouvements ultra-nationalistes se sont longtemps confrontés aux forces de l’ordre, à l’aide de différents projectiles, bombes lacrymogènes, et même d’une grenade. Dans la foule, des personnes âgées tapant les casques de policiers avec des hampes de drapeaux. Mais aussi des jeunes militants, aux attaques plus professionnelles. Selon le ministère de l’intérieur, au moins 30 autres grenades ont été retrouvées dans des voitures avoisinantes après les échauffourées. Autant dire que la situation aurait pu dégénérer.

Si les violences ont pris tous les observateurs par surprise, la manifestation était attendue. Les forces nationalistes protestaient contre une réforme constitutionnelle initiée par le Président Petro Poroshenko, qui inclut une décentralisation de l’Etat, et prévoit l’adoption future d’un statut spécial pour les régions de Donetsk et de Louhantsk sous contrôle séparatiste. Une réforme-clé sur l’agenda présidentiel, soutenu par ses partenaires occidentaux et partie de l’application des Accords de Minsk. Il n’empêche qu’elle reste très controversée, bien au-delà de la problématique du Donbass.

Au sein même de la coalition gouvernementale, on accuse le Président de proposer une réforme en trompe-l’œil. Le Président concède ainsi à la disparition du poste de gouverneur de région, jusqu’ici nommé directement par le Président. Mais il entend créer dans le même temps des postes de préfets, nommés par Kiev. Ceux-ci auraient autorité pour suspendre les collectivités territoriales, s’ils en venaient à juger leurs actions “illégales”. Au lieu de décentralisation, le pouvoir central retiendrait donc un contrôle exclusif sur les autorités locales.

La réforme est bien passée à la mi-journée, adoptée à 265 voix sur 398. Reste un long chemin avant une adoption définitive de la réforme. Mais déjà dans l’hémicycle, l’ambiance était bouillante. Le Parti Radical d’Oleh Lyachko avait bloqué la tribune pendant plusieurs heures, pour protester contre “des tours de forces du Président”. Le parti réformateur Samopomitch (Auto-Aide), a lui refusé de voter pour la proposition présidentielle, estimant qu’elle “allait directement à l’encontre des intérêts des Ukrainiens”. Cinq de ses représentants dissidents ont néanmoins voté pour la réforme. Deux heures après, ils ont été expulsés du parti.

Ces deux formations étant parties prenantes de la coalition gouvernementale, c’est bien la survie de cette dernière qui est remise en cause. Elus pour des réformes de fond, les députés ukrainiens semblent s’être perdus, encore une fois, dans des querelles politiciennes aux conséquences violentes.

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Berlin condamne des violences « inacceptables »

L’Allemagne qualifié lundi d' »inacceptables » les violences commises dans la journée à Kiev, où l’adoption d’un projet de loi octroyant une plus grande autonomie aux régions séparatistes prorusses a tourné à l’affrontement entre policiers et militants d’extrême droite.

« Nous condamnons avec la plus grande fermeté les émeutes sanglantes qui ont eu lieu aujourd’hui devant le Parlement à Kiev », a-t-on déclaré au ministère allemand des Affaires étrangères, alors que ces heurts ont fait au moins un mort et une centaine de blessés.

« La violence dans la rue est à tous égards inacceptable – mais la violence contre les décisions d’un Parlement élu l’est encore davantage », poursuit-on de même source.

Berlin s’est félicité « que les auteurs de violences n’aient pas atteint leur but et que le Parlement ukrainien ait franchi aujourd’hui, avec l’adoption de la réforme constitutionnelle en première lecture, un pas important vers la décentralisation et la mise en oeuvre » des accords de paix de Minsk.

C’est la première fois depuis le soulèvement pro-européen de Maïdan début 2014, qui avait conduit à la chute du président prorusse Viktor Ianoukovitch, que la capitale ukrainienne connaît de tels violences.

Les affrontements ont opposé les forces de l’ordre à, notamment, des membres du parti nationaliste et antirusse Svoboda.