LLB: Pavlo Kulyk, le banquier devenu soldat, peint pour échapper à la guerre en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 08/03/2017

Envoyé au front dans le Donbass, le jeune Ukrainien de l’Ouest s’est tourné vers la peinture pour éviter de sombrer.

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Il fallait trouver quelque chose à faire. Pour occuper les longues nuits à la caserne, pour faire abstraction du vacarme des bombardements… J’ai commencé à peindre, et je ne me suis pas arrêté depuis.” Il y a encore quelques mois, Pavlo Kulyk n’avait rien d’un artiste. Il était banquier à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. Enrôlé dans l’armée ukrainienne en 2015, il s’est retrouvé mobilisé sur la ligne de front du Donbass, dans l’est du pays, au sein du bataillon “Donbass Oukraina”.

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Grand Reportage RFI: Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. C’est une énième trêve, après une série d’échecs, mais elle pourrait marquer une étape dans la résolution du conflit. La guerre vit son troisième hiver. Depuis le printemps 2014, le conflit a fait plus de 10.000 morts selon l’ONU. Les affrontements persistent malgré les Accords de Paix de Minsk, signés en février 2015. Une explosion de violences a ainsi fait au moins une trentaine de morts début février côté ukrainien. Les pertes du côté des forces pro-russes et russes restent difficilement quantifiables en raison du flou qui persiste autour de la nature des forces en présence à Donetsk et à Louhansk. 

Pour l’Ukraine, l’effort de guerre est soutenu. Kiev l’estime à 5 millions d’euros par jour. Dans le contexte de ce qui est aujourd’hui une guerre d’attrition, les Ukrainiens cherchent un format pour traiter avec les territoires que le gouvernement ne contrôle pas, et les quelques 3 millions de personnes qui y résident. Conquête militaire? Isolation? Réintégration? Le débat fait rage dans le pays. 

Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon. Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

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Le long du passage à niveau, le camp ne paie pas de mine. Deux tentes, des braséros, quelques drapeaux nationalistes, le tout posé sur un sol sali par la neige fondue. Cela suffit pour Vlad, de son nom de guerre, et une poignée d’hommes en uniformes militaires, pour bloquer les voies ferrées qui traversent le village de Sherbynyvka, au nord de la république auto-proclamée de Donetsk.

Vlad: Nous voulons en finir avec cette économie parallèle. Regardez notre slogan, c’est “stop au commerce du sang”. 

A quelques dizaines de mètres de là, un convoi de wagons de marchandises est immobilisé. A son bord, des centaines de tonnes d’anthracite. Extraits en territoires séparatistes, ils devaient approvisionner des usines en territoire ukrainien. Depuis 2014, les livraisons n’avaient pas été interrompues, malgré la guerre. Pour Vlad, il faut mettre un terme à ces échanges.

Vlad: Notre barrage, c’est une réaction au plan de réintégration des territoires occupés, qu’ils ont adopté à Kiev. Ce plan légalise le commerce avec l’occupant. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien. Nous ne pouvons plus rester sans rien faire, à regarder tous ces wagons qui passent et repassent, sans être contrôlés. 

Trois voies ferrées sont bloquées dans la région depuis début février.

Ici, les militants nationalistes ne sont qu’une quinzaine, mais ils sont liés à des bataillons de combattants volontaires, et à des partis politiques siégeant au Parlement à Kiev.

A ce titre, ces hommes fatigués et mal rasés sont en opposition frontale avec le Président, Petro Porochenko.

Petro Porochenko: Ce blocage est non seulement inutile, mais en plus, il créé des problèmes. Ces militants bloquent nos efforts pour retrouver notre souveraineté territoriale. Ma position, et celle de mon gouvernement, elle est claire. Ce n’est qu’à travers des efforts diplomatiques que nous pourrons ramener ces territoires au sein de l’Ukraine. Je condamne toutes les postures politiciennes qui consistent à isoler ces territoires, et de facto les donner en cadeau à la Russie. Je le répète: cette terre n’est ni à prendre, ni à donner. 

Cette réthorique n’impressionne pas Vlad, chef du camp à Sherbynyvka. Il a lui-même été chassé de sa maison par les combats. Il s’estime légitime pour reconquérir sa région natale. Vlad accuse le président de protéger les intérêts de quelques profiteurs de guerre, et de mener un jeu trouble dans son rôle de défenseur de la patrie.

Vlad: Cela ne répond pas aux questions essentielles. A Kiev, ils détournent l’attention en s’étonnant que les voies ferrées soient bloquées, en se demandant qui nous instrumentalise, et ainsi de suite. Mais il faut répondre aux vraies questions: Nous sommes en guerre, oui ou non? Nos camarades croupissent dans des prisons ennemies ou pas? Une partie de notre territoire est occupé, alors pourquoi continuons-nous à faire du commerce? Je ne connais aucun exemple de conflit dans le monde où le business a continué comme si de rien n’était. 

Ce faisant, Vlad accuse l’exécutif d’entretenir un double language depuis 2014. Kiev a beau dénoncer une agression militaire russe, les relations diplomatiques n’ont jamais été rompues. Et si à Kiev on parle de guerre dans le Donbass, le nom officiel de l’intervention militaire est celui “d’Opération Anti-Terroriste”. Face à ce qu’il considère comme des compromissions, Vlad conclut, l’air déterminé:

Vlad: Il n’y aura pas de paix tant que certaines personnes continueront à gagner de l’argent dans cette guerre. 

Ce blocage est la manifestation la plus concrète des tensions qui déchirent la société ukrainienne autour du nouveau plan de réintégration du Donbass.

Celui-ci a été adopté le 11 janvier, et proposé par le ministère des territoires temporairement occupés. Iouriy Grimtchak est le conseiller spécial  du ministre, lui aussi exilé de sa ville de Donetsk.

Iouriy Grimtchak: Ce plan ne vise pas à réintégrer les territoires occupés du Donbass. Pas encore. Nous visons à réintégrer les gens qui vivent là-bas. L’idée principale, c’est de leur offrir quelque chose d’autre, et les intégrer dans notre espace médiatique, économique, entrepreneurial. Dans ce plan, nous avons développé toute une série de mesures, qui vont du transport de marchandises à la politique de l’information. 

Les Ukrainiens des territoires séparatistes auront des facilités pour étudier, voyager, développer une entreprise ou encore accéder à l’assistance médicale. Un plan similaire est en cours de développement pour les populations de la péninsule de Crimée, annexée par la Russie en 2014.

Face à cette politique d’ouverture, l’opposition craint que le plan n’engendre un dangereux précédent. Oksana Syroid est la vice-présidente de la Verkhovna Rada, le Parlement, au sein du parti Samopomitch, un parti originaire de l’ouest de l’Ukraine.

Oksana Syroid: Dans cette éventail de mesures, il y a des bonnes choses. Par exemple, la possibilité pour les jeunes d’étudier à distance selon le programme ukrainien. Mais  d’une part, nous savons que ce plan profite aux oligarques qui continuent leurs activités des deux côtés de la ligne de front. D’autre part, dans les territoires occupés, il y a deux catégories de personnes. L’administration d’occupation russe, et leurs supplétifs. Et les civils qui vivent là-bas. Et ces civils que nous voulons aider, ils ne décident de rien! Donc toute relation avec l’autre côté ne sera qu’avec les occupants, pas avec les civils directement. Cela veut dire que nous ferons des concessions, que nous renforcerons la puissance occupante. Nous nous retrouverons à payer pour l’occupation. 

Oksana Syroid va jusqu’à assimiler ce plan de réintégration à une haute trahison.

Oksana Syroid: Le concept de ce plan est mauvais. Il faut l’annuler. Il n’a été ni écrit en Ukraine, ni pour les Ukrainiens. Il n’est pas dans les intérêts du pays. 

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, il n’est plus l’heure de jouer sur les mots. Il y a plus important.

Iouriy Grimtchak: Il y a environ 700.000 personnes qui franchissent la ligne de front chaque mois. Par jour, jusqu’à 25.000 personnes. 

Il est important de faciliter la vie des populations civiles du Donbass, afin de s’en assurer le soutien.

Iouriy Grimtchak: Aux postes de contrôle le long de la ligne de front, nous prévoyons d’installer des centres administratifs. Afin que les gens n’aient pas à aller loin pour déclarer un mariage, ou une naissance, ou renouveler leur passeport. 

A 800 kilomètres de là, le poste de contrôle de Stanitsa Louhanska, au nord du bastion séparatiste de Louhansk, est l’un des principaux points de passage d’un camp à l’autre. Ici, la traversée est compliquée depuis que l’unique pont enjambant la rivière Donets a été détruit par un bombardement. Les civils se massent néanmoins par centaines pour passer, d’un côté comme de l’autre.

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Andriy checkpoint: Ca fait 4h30 que j’attends. Je suis venu toucher ma retraite, et je rentre à Louhansk.

Svitlana checkpoint: Je vais voir mon fils à Louhansk. Il étudie là-bas. C’est un athlète. Aller vivre en territoire ukrainien, c’est hors de question, car son pensionnat est à Louhansk. On faisait comme ça avant la guerre, on continue comme ça maintenant. On préférerait que tout redevienne comme avant, mais… ils nous ont séparé. On ne peut plus revenir en arrière. 

Pour ces deux personnes, et les centaines d’autres dans la file d’attente, on devine qu’une simplification des formalités administratives et des conditions de passage serait la bienvenue. Le premier obstacle à l’application du plan de réintégration, ce n’est pourtant pas la politique.

Les combats n’ont jamais cessé, le long des 400 kilomètres de la ligne de front. Ils rendent les passages parfois dangereux. Ils n’épargnent pas non plus des quartiers résidentiels de ville. Les Accords de paix de Minsk, signés en février 2015, n’y ont rien changé.

Marianna Ivanivna: Des Accords de paix? Quels Accords? Ils annoncent des accords à tout va, et voilà où on en est. Qu’ils se mettent d’accord, une bonne fois pour toute! 

La ville d’Avdiivka se remet à peine des bombardements meurtriers de début février. A l’initiative des séparatistes, les tirs avaient coûté la vie à au moins une trentaine de personnes, civils et militaires. Malgré l’écho de l’artillerie au loin, la ville est calme. Mais pour Marianna Ivanivna, cela ne change pas sa situation.

Marianna Ivanivna: Je vis d’aide humanitaire. Mon mari a été tué il y a deux ans. J’ai reçu un statut d’invalide après des bombardements. Comment survivre? Tout le monde veut la paix, tout le monde veut retrouver une vie normale. Qui a besoin de cette guerre, dites moi? Ici, nous mourrons à petit feu. Ils ont bombardé ma maison. Et ma pension est si modeste que je ne peux pas en vivre.

Dans son bureau à la mairie, le colonel Pavlo Malykhyn est le chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Il est occupé à panser les plaies de sa ville après les derniers bombardements. Lui aussi a constaté que le processus de paix de Minsk n’a pas amélioré la situation de sa ville.

Les garants des Accords de Minsk, comme il le rappelle, ce sont Angela Merkel et François Hollande, deux chefs d’Etat distants du conflit. La mission d’observation de l’OSCE, elle, n’est pas efficace pour assurer le respect du cessez-le-feu.

Pavlo Malykhyn: L’OSCE, ils ne voient rien. Quand ils sont sur place, ça ne tire pas. Dès qu’ils repartent, les tirs d’artillerie recommencent. Je pense que la mission d’observation est très importante. Mais il faut qu’il se donnent les moyens. Ils restent dans les zones sécurisées, mais ne vont jamais dans les endroits où des gens se font tuer. Qu’est-ce qui est le plus efficace? Constater de visu une fois, ou écouter les bombardements 100 fois? Le risque existe, évidemment. Mais dans les quartiers bombardés, il y a des petits enfants qui vont à l’école… Eux, ils prennent le risque.

Les violences ne sont pas prêtes de s’arrêter de si tôt. Et les responsabilités sont partagées. A proximité d’Avdiivka, un ancien centre de contrôle aérien sert de base au bataillon “Donbass Ukraine”.

Les Accords de paix de Minsk, ici, ne sont pas pris au sérieux.

Pavlo Kulyk: La paix ne se fera pas à travers les Accords de Minsk. Tout simplement parce que cela ne convient ni à l’Ukraine, ni à la Russie. Cet accord leur a été imposé.

Au lieu de processus de paix, le soldat Pavlo Kulyk et ses camarades parlent avec confiance de leur nouvelle stratégie militaire.

Pavlo Kulyk: Nos troupes avancent petit à petit. Nous prenons des villages, des positions. Nous avons repris le village de NovoLouganske il y a peu. Nous pouvons y arriver, par petits pas. Et d’après les estimations que l’on a depuis l’autre côté, il y a de moins en moins de combattants chez les séparatistes… 

Ces estimations sont très floues, et l’histoire a montré que les troupes régulières russes pouvaient intervenir directement pour aider les séparatistes. Ces derniers mènent aussi leur propre stratégie de petits pas et de duels d’artillerie incessants.

Cela dit, une intensification des violences ne devrait pas être synonyme d’un retour à un conflit généralisé.

Pavlo Kulyk: Nous pourrions aller plus loin. Mais cela voudrait dire des combats généralisés, et la ruine pour le Donbass. On peut estimer qu’au moins 500.000 civils y perdraient la vie. Je pense que personne ne prendra la décision de lancer une telle attaque…

Si l’option militaire n’est pas envisageable, et que le plan de réintégration est difficilement applicable, certains sont tentés par l’idée d’une séparation claire et nette. Dans son bureau à Avdiivka, Pavlo Malykhyn a un exemple historique tout trouvé.

Pavlo Malykhyn: A Berlin, il y a eu un mur pendant longtemps, les gens ne se sont pas parlé. Mais tout s’est bien terminé. Ici, il faut que la Russie se retire et que l’on reprenne le contrôle de la frontière. Ensuite, on négociera entre nous. Entre temps, on peut isoler le problème.

Le colonel s’inscrit ici dans la lignée des militants du blocage de voies ferrées, en préconisant une rupture avec les territoires séparatistes.

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, cela trahit une vision à très court-terme. Les infrastructures vitales de la région sont trop intriquées pour être dissociées. Par exemple, pour l’eau potable.

Iouriy Grimtchak: Le canal de distribution part du nord de la région. Slaviansk, Kramatorsk, ce sont des villes sous notre contrôle. Le canal part ensuite dans les territoires occupés et la grande ville de Donetsk. Et ensuite il ressort pour arriver au port de Marioupol, une ville aussi sous notre contrôle. En théorie, nous pourrions couper l’eau, et même l’électricité, à Donetsk. Mais cela voudrait dire la mort de notre ville de Marioupol. Tous ceux qui assurent pouvoir tout couper demain sont des menteurs. 

Lors d’un débat animé à Kiev, Iouriy Grimtchak fait face au journaliste Serhiy Harmash lui-même exilé de Donetsk.

Serhiy Harmash: Les entreprises qui produisent dans les territoires occupés et envoient leurs productions en territoire ukrainien paient des taxes aux séparatistes. Les Ukrainiens ont besoin de leur charbon, bien sûr. Mais il faut nous poser la question: sommes-nous prêts à contribuer au financement de leur guerre contre nous? Les blocages actuels de voies ferrées peuvent être une chance pour la réintégration. 

Iouriy Grimtchak se défend. Bloquer ces routes commerciales ne voudrait en aucune manière dire que les séparatistes se retrouveraient sans financement ni armement, étant donné qu’ils sont soutenus par la Russie. Au contraire, cela représenterait un manque à gagner pour Kiev.

Iouriy Grimtchak: Il y a beaucoup d’entreprises qui possèdent des usines dans les territoires occupés mais qui sont enregistrées en territoire ukrainien. Ces entreprises ont contribué à l’équivalent d’un milliard d’euros d’impôts au budget national l’an dernier! Dans le même temps, notre effort de guerre a représenté l’an dernier 2,2 milliards d’euros. Ces entreprises ont donc couvert la moitié de nos dépenses de défense! 

Serhiy Harmash n’y tient plus.

Serhiy Harmash: Si on suit cet argument des impôts, alors autant inviter ici Alexander Zakharchenko le chef de Donetsk, et l’autoriser à monter une entreprise pour qu’il puisse payer des impôts, faire semblant d’être un bon citoyen avant de rentrer à Donetsk et de lever les armes contre nous!

Dans ce débat, la sociologue Iryna Bekeshkina présente les résultats d’un sondage sur l’attitude des Ukrainiens face à la question des territoires occupés. Aucune des solutions, que ce soit la rupture ou la réintégration, ne récolte plus de 17% de soutien. Aucun consensus n’existe sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Iryna Bekeshkina.

Iryna Bekeshkina: Le débat est tellement politisé, entre des positions extrêmes, qu’il est difficile d’y voir clair. Je me rappelle le slogan des étudiants de mai 1968, en France: “Soyons Réalistes, demandons l’Impossible!” Je reformulerai dans notre contexte: “Demandons l’impossible, mais restons réalistes!” 

Le réalisme, Yevhen Vilinsky le voit à travers des projets concrets de reconstruction économique du Donbass. Lui est le vice-gouverneur de la région de Donetsk, en charge d’attirer des investisseurs.

Yevhen Vilinsky: Nous voulons construire ici une sorte de “Berlin Ouest”, qui montrerait aux habitants du bloc de l’est que nous pouvons bâtir une vie meilleure.  Avec la nuance que le mur de Berlin, c’était l’est, et pas l’ouest qui l’avait construit. Il faut que nous fassions preuve d’ouverture. Nous menons tout une série de projets pilotes, même des projets jamais expérimentés en Ukraine. Pour montrer que l’on peut y arriver ensemble. 

Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, on est très loin de ces controverses politiques et de ces grands projets. Au loin, on entend quelques déflagrations d’artillerie. Mais ici tout semble simple, comme le remarque Olga, la surveillante de la cour.

Olga: Les enfants, vous les voyez. Ils sont heureux, ils ne réagissent plus aux bruits des bombardements. Ils jouent, comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour continuer à vivre. 

La région industrielle, ancien fleuron de l’économie soviétique, dans laquelle ces enfants sont nés, était depuis des années en déclin. Avec la guerre, elle se retrouve meurtrie et défigurée. Après trois ans de conflit, rien ne permet de deviner à quoi le Donbass ressemblera quand ces enfants deviendront grands.

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L’est de l’Ukraine: entre la guerre, la réintégration et l’abandon

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

A la réalisation, Anouck Bernet

Chanson de fin: Rosy/Donbass, de Dakh Daughters

RFI, Décryptage: La paix est-elle envisageable en Ukraine?

Intervention dans l’émission « Décryptage », sur RFI, le 13/02/2017

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Monument improvisé en mémoire des citoyens d’Avdiivka victimes des combats. Février 2017

Deux ans après les Accords de Minsk, la paix est-elle envisageable en Ukraine? 

– Annie Daubenton, journaliste, spécialiste de l’Ukraine et auteur de « Ukraine. L’indépendance à tout prix », éditions Buchet-Chastel.

– Sébastien Gobert, journaliste correspondant à RFI en Ukraine.

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Nouvelle explosion de violences dans le Donbass

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 31/01/2017

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L’usine de coke d’Avdiivka, dans la nuit du 30 au 31 janvier. Source: FB de Musa Magomedov, director de l’usine. 

“Des milliers de personnes se retrouvent sans eau, sans électricité, et sans chauffage, par des températures frôlant les -20°”. Konstantyn Reutski est un volontaire de l’association pro-ukrainienne “Vostok-SOS”, dans la ville industrielle d’Avdiivka, au nord de Donetsk, capitale des séparatistes pro-russes. Il se retrouve au coeur d’une explosion de violences inédite dans la guerre d’attrition du Donbass.

La ville, sous contrôle ukrainien, subit de lourdes attaques depuis le 29 janvier au petit matin. Des bombardements intensifs, accompagnés d’incursions terrestres de troupes séparatistes, ont touché les conduites de gaz et les lignes électriques. L’usine de coke d’Avdiivka, l’une des plus grandes d’Europe, s’est retrouvée paralysée par manque d’approvisionnements électriques pendant plusieurs heures, laissant une ville de quelques 16.000 habitants sans chauffage. Les températures dans la région frôlent les -20°.

Un plan d’évacuation a été mis sur pied en urgence, mobilisant 80 bus et 2 trains. Le Président Petro Porochenko a écourté une visite d’Etat en Allemagne, afin de parer au “risque de désastre humanitaire”, selon son porte-parole. L’évacuation d’Avdiivka est néanmoins retardée jusqu’au dernier moment. Le gouverneur ukrainien de la région, Pavlo Jebrivskiy espère qu’une trêve peut permettre de réparer les infrastructures énergétiques de la ville.

La trêve, néanmoins, ne semble pas se profiler. Sur plusieurs points de la ligne de front, du port de Marioupol aux banlieues de Donetsk, les violences ont atteint un niveau non-égalée depuis les dernières flambées de violence de l’hiver 2015. Depuis le 29 janvier, au moins 8 soldats ukrainiens ont trouvé la mort, 26 ont été blessés. Les pertes côté pro-russe et russe ne sont pas connues. Les tirs d’artillerie, jusqu’ici cantonnés à la nuit, afin de ne pas attirer l’attention des observateurs, se multiplient en journée. Le chef d’observation de la mission de l’OSCE, Alexander Hug, dénote un “sentiment d’impunité” des belligérants dans l’utilisation d’armes lourdes.

Ces dernières semaines, les forces ukrainiennes ont usé d’une stratégie “de rampant”, selon la formule consacrée. Plusieurs unités ont pris le contrôle, sans coup férir, de localités situées dans la zone tampon, telle que définie par les Accords de Paix de Minsk de février 2015. Ce faisant, les forces de Kiev ont réduit la distance entre les positions ennemies, et augmenté les risques d’affrontement. A titre de justification, les soldats assurent vouloir mettre fin aux réseaux de contrebande qui caractérisent cette “zone grise”, et sécuriser leurs positions. A Kiev, on explique aussi la manoeuvre par la nécessité de reprendre l’initiative, dans le cas où l’administration de Donald Trump malmènerait l’Ukraine au profit de sa relation avec Vladimir Poutine.

L’explosion de violences des derniers jours est, elle, à l’initiative des forces pro-russes et russes. Les attaques terrestres au sud d’Avdiivka, le long de la route E50, indiquent une volonté d’encercler la ville, et de faire bouger la ligne de front au profit de la République populaire auto-proclamée de Donetsk. Ces attaques ont, pour l’heure, été repoussées par les troupes ukrainiennes. Mais le risque de futures attaques persiste. Un récent rapport d’une mission conjointe d’observateurs ukrainiens, danois et canadiens, a fait état d’une large concentration de troupes et de matériel militaire en Russie, le long de la frontière ukrainienne. Malgré des preuves indiscutables, Moscou nie depuis 2014 son implication dans le conflit.

Les objectifs de ces offensives restent incertains. Pour certains, il s’agirait de créer une tension diplomatique en amont d’une future rencontre “Format Normandie”, entre les dirigeants français, allemand, russe et ukrainien. Pour d’autres, il s’agirait d’une réaction à l’adoption récente, à Kiev, d’un “plan de réintégration du Donbass”. Cette loi offre des facilités aux Ukrainiens des territoires séparatistes, par exemple en termes de circulation, ou d’accès aux universités nationales. L’initiative est très critiquée en Ukraine même. Elle se heurte aux appels à un blocus systématique des républiques auto-proclamées. Un blocus ad-hoc a d’ailleurs été mis en place par des combattants volontaires, au nord de Louhansk. Vu des capitales séparatistes, cette loi peut aussi être considérée comme une menace pour la légitimité des autorités auto-proclamées. Relancer des offensives permettrait ainsi de s’assurer que ce “plan de réintégration” ne peut être appliqué.

Pour la députée Victoria Voytsitska du parti Samopomitch, le scénario serait bien plus catastrophique. Ce serait le début d’une nouvelle grande bataille, à l’image de celle de Debaltseve, qui s’était soldée par une défaite cuisante de l’Ukraine, en février 2015. “Les Russes veulent nous contraindre à accepter leur scénario de paix, avec statut spécial, élections des séparatistes au Parlement à Kiev…” Ces dispositions, prévues par les Accords de Minsk, sont perçues et présentées de manière très différentes par Kiev et Moscou. En raison de divergences de fond, les négociations de paix sont gelées depuis des mois. Un changement de situation sur le terrain pourrait rebattre les cartes des négociations.

“Je ne crois pas que ce soit un Debaltseve-2”, estime la journaliste Anastasia Magazova, à Avdiivka. “Les Ukrainiens ripostent fermement, donc les autres ne passeront pas”. Elle se concentre pour l’heure sur le sort des civils, encore une fois les principales victimes de cette dégradation de la situation. Les autorités régionales, ainsi que des ONG comme la Croix Rouge Internationale dépêchent des convois de nourriture et d’aide de première nécessité, telles que des couvertures ou des radiateurs d’appoint.

Le volontaire Konstantyn Reutski constate lui aussi cette situation humanitaire précaire. Celui-ci relève malgré tout, dans une anecdote sur son mur Facebook, la faculté d’adaption des habitants du Donbass, qui a désarmé plus d’un observateur dans cette guerre. En passant devant un arrêt de bus, devant la cokerie d’Avdiivka, il raconte avoir entendu une femme au téléphone. Celle-ci explique, sur un ton ordinaire, que “tout va bien. Normal. C’est juste que nous n’avons pas d’électricité et qu’ils nous tirent dessus”.

LLB: L’Ukraine, laissée pour compte d l’ère Trump?

Article publié dans La Libre Belgique, le 20/01/2017

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L’Ukraine serait-elle “la plus grande perdante” de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis? Cette formule tweetée par Michael McFaul, ancien ambassadeur américain en Russie a fait couler beaucoup d’encre, alors que Donald Trump se prépare à prêter serment, le 20 janvier à Washington. Les enjeux sont en effet de taille pour le pays, confrontée à une guerre hybride pilotée par la Russie depuis 2014. Un conflit marqué par des échauffourées régulières, et meurtrières.

De fait, Donald Trump n’a pas fait mystère de son admiration pour Vladimir Poutine. Ses déclarations sur une future renégociation à la baisse du “parapluie américain” pour les Européens, membres de l’OTAN ou non, ont fait grincer des dents à Kiev. L’hypothèse soulevée par le milliardaire d’une reconnaissance de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie, a, elle, fait hurler. Pour les plus pessimistes, comme le politologue Askold Krushelnycy, la “soumission de Trump à Poutine” est telle qu’il faut “se préparer à une guerre totale” contre la Russie.

Sans présager de tels scénarios apocalyptiques, l’exécutif à Kiev perd indéniablement de proches alliés avec le départ de l’administration de Barack Obama. Le vice-Président Joe Biden était devenu un interlocuteur privilégié de Petro Porochenko, et un visiteur régulier de l’Ukraine. A l’inverse, le Président ukrainien n’aurait, à ce jour, aucun contact avec Donald Trump, ni même avec ses collaborateurs proches. Et pour cause: dans une récente enquête, le média en ligne Politico révèle que les Ukrainiens ont favorisé plus ou moins directement la candidature d’Hillary Clinton, sans s’assurer de relais dans le camp Trump.

Le désintérêt marqué du nouveau maître de la Maison Blanche pour l’Ukraine reflèterait aussi, murmure-t-on à Kiev, le signe d’une lassitude occidentale pour l’Ukraine, dont les réformes post-révolutionnaires sont lentes, et empêtrées par une corruption d’Etat toujours endémique. “En tant qu’homme d’affaires, Trump est très prudent avec l’argent”, analyse la députée réformatrice Victoria Voytsitska. “Peut-être que notre gouvernement sera poussé à mieux utiliser l’aide internationale que sous Obama”, se rassure-t-elle.

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France Culture: Crise des missiles en Crimée?

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 02/11/2016

Regain de tensions le long de la démarcation entre l’Ukraine et la Crimée annexée par la Russie. L’armée ukrainienne mène, le 1 et 2 décembre, des essais de tirs de missiles. Moscou crie à la provocation. 

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Source: Unian

En Ukraine, certains l’appellent déjà la crise des missiles. L’armée russe a placé ses troupes En Crimée en état d’alerte, et a déployé des navires de guerre au large de la péninsule. Moscou a aussi menacé les Ukrainiens d’abattre tout missile qui serait volerait trop près de la ligne de démarcation. Pour les Ukrainiens, aucun problème, étant donné que les tests ne sont pas conduits à moins de 30 kilomètres de la frontière, et que Kiev revendique toujours sa souveraineté sur la péninsule annexée.

Le 1er décembre, ce sont 16 missiles qui ont été tirés sur des cibles factices. Dans le même temps, deux nouveaux navires de guerre ont été testés en mer, et devraient être intégrés à la flotte sous peu. Pour le haut commandement ukrainien, c’est un succès total, et un signe clair de la consolidation des forces armées ukrainiennes. Celles-ci étaient quasiment inexistantes au début du conflit ukraino-russe il y a presque trois ans. Selon un récent « index de militarisation du monde », l’Ukraine est passée de la 23ème à la 15ème place en ce qui concerne l’état de ses forces armées.

Des forces qui seraient développées dans une logique de défense, et non d’attaque, comme le répètent ses dirigeants. L’escalade verbale entre Kiev et Moscou, et le déploiement de force autour de la péninsule, démontrent néanmoins que la logique guerrière est bien réelle, d’un côté comme de l’autre. Et l’histoire récente a prouvé que, dans la région, les accidents ne sont pas à exclure.

TDG: L’OSCE observe de fortes tensions dans le Donbass

Entretien avec Alexander Hug, Premier adjoint au chef de la mission d’observation de l’OSCE, réalisé le 16/11/2016 à Kiev. Publié dans La Tribune de Genève, le 22/11/2016

Malgré sa haute stature, Alexander Hug donne l’impression de marcher sur des œufs. L’ancien militaire suisse est le premier adjoint au chef de la mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine. Il coordonne depuis 2014 quelque 700 observateurs, chargés de surveiller l’application et les violations du cessez-le-feu visant à mettre un terme à la guerre du Donbass. Un mandat délicat.

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La ligne de front est le théâtre depuis plusieurs semaines de violents échanges d’artillerie. Comment expliquer ce regain de tensions?

En effet, on n’avait pas observé un tel pic de tensions de toute l’année. Les violations se comptent par milliers. C’est une spirale infernale. Des escarmouches d’infanterie entraînent des réponses de calibres plus lourds, qui eux-mêmes entraînent des ripostes d’artillerie lourde à l’arrière. On a parfois des combats sur deux, trois niveaux, qu’il est très dur d’arrêter. Il faut se féliciter que la ligne de contact n’a pas bougé depuis longtemps. Mais le risque existe. Si les combats continuent, l’un des deux camps peut réagir de façon excessive.

Y a-t-il une raison à ce regain de violences?

Il n’y a pas une explication unique. Sinon, il serait aisé de l’identifier et de résoudre le problème. Ce que l’on observe, c’est ce qu’il y a une quantité élevée d’armes, le long de la ligne de contact. Des armes légères et des mortiers, mais aussi des chars d’assaut et des lance-missiles. Nombre de ces armes auraient dû être retirées au moins au-delà des 15 kilomètres de la ligne de front, comme stipulé dans les Accords de Minsk. Ces armes sont présentes des deux côtés. Dans la semaine du 7 au 13 novembre, nous avons recensé pas moins de 3500 violations du cessez-le-feu, dont certaines avec des lance-missiles de type Grad, qui sont particulièrement imprécis.

Qu’est-ce qui empêche les belligérants de se tirer dessus?

Sur de nombreux points de la ligne de contact, les parties sont très proches les unes des autres. Dans un triangle entre l’aéroport de Donetsk, Yasinovata et Aviidvka, par exemple, ils sont à 50 ou 20 mètres les uns des autres. Cela va généralement de pair avec des combats continus. Dans les zones où les parties sont plus distantes, il y a moins de possibilités de combat. Une autre raison à mentionner pour expliquer le regain de tensions: les négociations de paix à Minsk sont bloquées en ce moment. Cela entretient un climat d’incertitude.

Dans ces conditions, les récentes annonces sur un désengagement des parties vont rester lettre morte?

Non. Cette notion de désengagement doit être comprise comme impliquant le respect du cessez-le-feu et la démilitarisation de la zone. Si l’on souhaite que les parties se retirent d’un ou deux kilomètres par rapport à la ligne, il faut qu’il n’y ait pas de combats, afin que chacun évacue en confiance et ne le vive pas comme une retraite. Cela a déjà été fait à Zolote ou Bohdanivka-Petrivske. C’est possible.

Percevez-vous vraiment une quelconque volonté politique allant dans ce sens?

Dans le cadre des Accords de Minsk, toutes les parties ont accepté un désengagement. Moi et mon équipe devons partir du principe que tous souhaitent honorer leurs engagements. Une des manières d’y arriver est d’autoriser l’accès de la SMM à toutes les zones nécessaires. C’est ainsi que nous pouvons fournir des assurances aux deux parties, et instaurer un climat de confiance.

Vous avez récemment déclaré que la majorité des obstacles rencontrés provenaient du côté séparatiste. Est-ce toujours le cas?

En général, oui. Nous rencontrons beaucoup de difficultés à surveiller la frontière avec la Russie, par exemple. Mais nous ne pouvons pas spéculer sur les raisons de ces obstacles. Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons pas voir ce qui nous est caché. Donc il y a quelque chose que l’on ne veut pas que nous voyions. Mais on ne peut rien dire de plus. Ce travail d’observation est difficile, car les zones de combat changent. L’artillerie est montée sur camions. On peut prendre un mortier sous son bras et quitter la zone…

Selon vous, que doit-il être fait pour que cette guerre ne se transforme pas en conflit gelé?

Je n’ai pas rencontré de civil dans les zones non contrôlées par le gouvernement qui ne souhaitait pas une fin du conflit immédiate. Tous se sentent ukrainiens. C’est encourageant. Les civils sont ceux qui souffrent le plus dans ce conflit. Des milliers d’entre eux franchissent néanmoins la ligne de contact chaque jour. Cela prouve que ce n’est pas «nous contre eux», que la séparation est artificielle. La priorité, c’est que les combats cessent. Des cessez-le-feu antérieurs ont démontré que c’est possible.