RFI: Faux-monnayage & légalisation: l’Ukraine aux prises avec les Bitcoins

Intervention dans la séquence Tour des Réseaux, sur RFI, le 15/08/2017

La Banque Centrale d’Ukraine prend à bras le corps la question des “bitcoins”, la monnaie numérique la plus populaire au monde. Elle n’a pas encore un statut légal en Ukraine, mais cela pourrait vite changer. Et pour cause: la police a démantelé la semaine dernière un vaste atelier de faux-monnayage à Kiev… 

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A quoi ça ressemble, un atelier de contrefaçon de bitcoins? 

Et bien ça ressemble à une longue rangée de 200 ordinateurs, alignés dans un sous-sol et ronronnant doucement. La police ukrainienne est intervenue la semaine dernière, et a interpellé quelques suspects. Ils ont été arrêtés pour utilisation abusive des locaux d’un institut de recherche, propriété d’Etat. Et aussi pour fabrication frauduleuse d’une “monnaie de substitution”.

C’est certainement moins glamour que les ateliers de faux-monnayage de billet de banque, avec presses et  tampons. Mais c’est tout aussi efficace. C’est ce que l’on appelle une “mine” dans le jargon: des utilisateurs, les “mineurs”, travaillent en équipe pour former des blocs de chaîne, et ainsi créer artificiellement des bitcoins. Ceux-ci sont ensuite transférés sur des comptes bitcoins de réelles sociétés, et permettent d’assurer des paiements en ligne. Comme vous le savez, les transactions par bitcoin et d’autres monnaies numériques sont de plus en plus répandus. La contrefaçon peut donc s’avérer très lucrative.

Oui, les bitcoins sont bien connus pour servir à des transactions illicites, sur le Dark Net ou autre…

Oui, le bitcoin a été créé en 2009, et a été très longtemps la monnaie des réseaux criminels en ligne, pour l’achat de substances illicites ou encore pour des jeux d’argent. Mais aujourd’hui, de plus en plus de commerçants acceptent les bitcoins comme moyen de paiement, et il devient très populaire auprès des clients et investisseurs. D’ailleurs sa valeur n’en finit pas de crever les plafonds. En 2009, un bitcoin représentait moins de 50 centimes. il se négocie aujourd’hui à 4300 dollars!

Un nombre croissant de pays du monde cherche à assigner un statut légal au bitcoin, et à réguler cette économie parallèle. C’est particulièrement important pour l’Ukraine, qui est classée comme l’un des premiers pays pirates au monde. Un Internet illégal s’est développé sur les réseaux nationaux, allant du téléchargement de films aux groupes de hackers professionnels. Cette situation fragilise les réseaux, et a fait de l’Ukraine une cible de récentes vagues d’attaques informatiques. Elle fait aussi du bitcoin un élément essentiel de l’économie numérique.

Et la banque centrale ukrainienne voudrait maintenant conférer un statut légal au bitcoin…? 

Oui, une série de consultations a été annoncée après le démantèlement de la mine, de l’atelier de faux-monnayage. L’Etat prévoit aussi d’installer des distributeurs automatiques de bitcoin et d’autres monnaies numériques. Au moins 150 à travers le pays.

La question est malgré tout sensible: chaque pays traite du bitcoin dans son cadre national, tout en se plaignant d’un manque de coordination internationale. Quelques soient les solutions que l’Ukraine peut apporter au statut du bitcoin, elles seront insuffisantes dans le monde sans frontières qu’est l’Internet.

RFI: Les dentistes du front

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 09/05/2017

La guerre dans l’est de l’Ukraine entre dans sa quatrième année – ce sont des dizaines de milliers de soldats qui y sont déployés en permanence. L’état des forces armées ukrainiennes n’est plus aussi désastreux que ce qu’il était en 2014. Mais les soldats vivent toujours dans des conditions précaires, avec des conditions d’hygiène peu enviables. Et l’hygiène dentaire est loin d’être une priorité. Une association de dentistes volontaires, “Trizub Dental”, tient un cabinet tout près de la ligne de front. 

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Ihor Iashchenko: Bienvenue dans le meilleur cabinet de dentistes d’Ukraine! En tout cas le plus joyeux… Bon, tout cela ne s’est pas fait en un jour…

Ihor Iashchenko est  heureux de faire  le tour du propriétaire. L’homme est loquace, et il aime raconter l’histoire de Trizub Dental. Trizub, qui veut dire trident, l’emblème national ukrainien.

Ihor Iashchenko: Vous avez ici du matériel de toute sorte: des masques respiratoires, un compresseur, une pompe… donc vous voyez beaucoup de bazar, mais c’est du bazar utile! (rires)

Ihor vient de Zaporizhia, une grande ville industrielle de l’est de l’Ukraine. Il habite depuis deux ans dans ce petit village de Karlivka, un endroit calme, idéal pour y établir son cabinet de dentistes. Même s’il reste à quelques kilomètres à peine de la ligne de front.

Bon, en fait, aujourd’hui, il n’y a pas d’eau dans le village. Ils sont en train de la réparer après un bombardement…

De fait, la petite maison, au bout d’une route défoncée, ne paie pas de mine. Mais dans le cabinet, on trouve de l’équipement dernier cri, pour la plupart de fabricants européens. Dans chacun des deux fauteuils, un soldat de l’armée ukrainienne, la bouche ouverte.

Ihor Iashchenko: Regardez, c’est notre registre. Tous les patients y sont inscrits. Alors, depuis le début de l’année… Ce patient qui est sur le fauteuil là, c’est notre 1127ème!

IMG_1880.pngAu moins 50.000 soldats sont stationnés en permanence dans le Donbass. Selon Ihor Iashchenko, 95% d’entre eux ont besoin de soins dentaires, que l’armée ne peut pas couvrir. Des organisations médicales organisent des consultations ponctuelles, et des cabinets mobiles montés sur camions circulent dans la région. Mais le cabinet de Trizub Dental, c’est le seul permanent  en zone de guerre.

Dans le couloir, Ihor Gregorovitch, 46 ans, attend son tour, un air inquiet sur son visage.

Ihor Gregorovitch: Euh… Pour être parfaitement honnête, j’ai très peur du dentiste. Alors je n’y vais que quand ça fait vraiment mal. Là, j’ai vraiment mal, alors je suis venu. Je sais que les dents, c’est très important. Si elles ne sont pas bien traitées, on ne peut pas fonctionner correctement.

Ihor Gregorovitch a fait plusieurs dizaines de kilomètres aujourd’hui pour se rendre au cabinet, qui jouit d’une très bonne réputation.

Ihor Gregorovitch: Ce n’est pas ma première consultation  chez le dentiste. Mais là d’où je viens, des équipements comme ça, on n’en a jamais vu.

Les dentistes soignent aussi des civils. Et pour tous, les soins sont entièrement gratuits. La collecte de fonds est un défi permanent. Mais Ihor Iashchenko a toujours confiance.

Ihor Iashchenko: Pour trouver des ressources? On va sur Facebook! On écrit un message: “chers citoyens, nous sommes à court de ça, de ça, de ça…” et les gens donnent. Les autres dentistes d’Ukraine nous aident beaucoup car eux comprennent très bien ce que ça veut dire, de tenir un cabinet de dentistes. 

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Les dentistes sont tous bénévoles, ils  viennent quand ils le peuvent. Alexandra Suhova vient tout juste d’arriver d’Odessa, pour travailler une semaine complète.

Alexandra Suhova: Venir ici, pour aider les soldats, ça m’aide à trouver une motivation pour mon travail avec les civils, à Odessa. Ici, cela me rappelle ce que je fais, et pourquoi je suis utile. 

Alexandra est venue avec Anatoliy Stodola, un jeune professionnel qui est lui affublé  d’un chapeau en forme de  lion en peluche, pour détendre l’atmosphère

Anatoliy Stodola: Beaucoup d’entre eux préfèreraient être sous le feu à Donetsk que de s’asseoir dans le fauteuil du dentiste. Alors pour faire passer la peur, on travaille avec des chapeaux rigolos. Nous avons toute une collection de chapeaux en forme de peluches, que nous complétons avec le temps.

Trizub Dental, c’est plus qu’un simple cabinet de dentistes. C’est un lieu d’accueil, et le coeur d’une communauté qui dispose même de sa propre station de radio: Trizub FM. Ils s’en servent pour écouter la musique de leur choix, et faire passer des messages personnels.

Ihor Iashchenko: Et les volontaires se sont mis en tête de faire une radio! Jamais aucun d’entre eux n’avait touché à la radio avant, les débuts ont été très drôles. Mais on y est arrivé, comme des amateurs. 

Ni la radio, ni le cabinet de dentistes n’ont de licenses de l’Etat. Mais cela ne les empêche pas d’opérer en paix.

Ihor Iashchenko: Jusqu’à présent, le gouvernement ne s’occupe pas de nous, et c’est très bien comme ça. 

A l’inverse, Ihor Iashchenko voudrait bien que son expérience soit mise à profit par les autorités.

Ihor Iashchenko: Nous avons construit un modèle qui est opérationnel et efficace. Nous voulons maintenant le transmettre aux militaires. Leur système n’est pas adapté. Il était conçu comme de l’assistance d’urgence, en cas de blessure. Mais l’armée a changé. Les soldats sont mobilisés pendant des mois. Certains ont 50 ans, et un état de santé pas toujours glorieux. Personne ne les a entraîné, personne ne les soigne. Donc nous souhaitons mettre notre expérience au service de l’armée. 

En attendant que le système de Trizub Dental soit étendu à la médecine militaire, le cabinet dentaire apaise les soldats.

Après l’intervention du dentiste, nous retrouvons le militaire Ihor Gregorovitch, l’air rassuré sur son fauteuil.

Ihor Gregorovitch: Sous anesthésie, c’est difficile à dire, mais… Je me sens déjà mieux. Et c’est vraiment un plaisir de traiter avec ces docteurs. Déjà je peux vous dire que j’ai beaucoup moins peur du dentiste qu’il y a une heure! 

Des dents plus saines pour des soldats plus résistants. Le pari de Trizub Dental est tenu chaque jour. Avec la possibilité qu’au-delà de la zone de guerre, la logique de l’hygiène dentaire s’étende au reste de l’Ukraine

Ecouter le reportage ici

RFI: Attaques informatiques contre Emmanuel Macron depuis l’Ukraine: pas si simple que ça

Reportage diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 16/02/2017

Hier, 15 février, dans une Tribune dans Le Monde, Richard Ferrand, le secrétaire général d’En marche, le mouvement d’Emmanuel Macron a accusé la Russie de vouloir saboter la campagne du candidat à la présidentielle. Moscou serait à l’origine de milliers d’attaques informatiques contre le site d’En marche. La moitié viendrait d’Ukraine. La prudence est néanmoins de mise: le lien entre l’origine des attaques et leur commanditaire n’est pas simple à déterminer

Pourquoi l’Ukraine se retrouve-t-elle au coeur de ce scandale cybernétique français? Le pays a connu un développement fulgurant et atypique de son réseau Internet depuis une dizaine d’année. Grâce à une très bonne qualité de connexion, et à cause d’un manque de régulation, le pays est devenu une plateforme du piratage international. Mais des attaques informatiques lancées depuis des ordinateurs ukrainiens, cela ne veut pas dire des attaques informatiques décidées depuis l’Ukraine. Et cela ne présage en rien de l’identité des commanditaires de ces attaques. Serguei Smitienko est un expert ukrainien en défense cybernétique.

Serguei Smitienko: On peut trouver l’ordinateur à l’origine de l’attaque. Mais c’est dur de trouver le Centre de Commande et Contrôle, le C&C, de cet ordinateur. Typiquement, l’ordinateur est en Ukraine. Le C&C est au Kenya. Et ceux qui contrôlent le C&C sont en Thaïlande. 

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Autrement dit, il est très difficile de mettre un nom sur les attaques qui ont touché le site d’Emmanuel Macron. Difficile, mais pas impossible, comme l’explique Anton, un spécialiste en défense cybernétique au sein des services secrets ukrainiens. Il a préféré garder l’anonymat.

Anton: Il est possible de remonter la chaîne de l’attaque. Mais la partie victime doit solliciter les organes ukrainiens compétents afin de nous donner un le mandat juridique. Sans cela, nous ne pouvons rien faire. pastedGraphic.png

Selon l’équipe d’Emmanuel Macron, les attaques se sont multipliées depuis novembre. Les services secrets ukrainiens n’ont reçu aucune demande d’enquête du côté français. Les auteurs des attaques restent donc inconnus à ce jour.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

RFI: Ecoisme, la start-up ukrainienne qui monte

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 02/03/2016

L’Ukraine, le pays des crises, mais aussi celui des nouvelles technologies. De jeunes informaticiens ont créé leur start-up, dans la banlieue de Kiev. Ils y fabriquent leurs propres imprimantes 3D et robots découpeurs et autres, et surtout l’Ecoisme: un petit boîtier connecté bon marché, et très simple d’utilisation qui permet des économies d’énergie. De gros investisseurs comme Deutsche Telekom prévoient déjà une production industrielle du produit.

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Sur une table, perdu entre des assemblages de câbles et des tasses de café, un petit boîtier blanc décoré d’une maison qui affiche un sourire. Oleksandr Diatlov écarte légèrement le bazar environnant et allume une petite lampe de table.

Oleksandr Diatlov: Le système a repéré qu’une ampoule est allumée, vous voyez? 

Sur un écran d’ordinateur, la consommation d’électricité s’affiche en temps réel. Sur un smartphone, un message de notification indique qu’une lampe s’est allumée.

Maria Korolenko est la responsable communication de la start-up Ecoisme.

Maria Korolenko: Beaucoup de gens, en Ukraine et ailleurs, laissent la lumière allumée dans le couloir quand ils sortent. Ecoisme vous montrera combien d’énergie vous dépensez, et combien ça vous coûte.

En fait, un système révolutionnaire, et visionnaire, qui aide l’utilisateur à s’approprier sa maison.

Oleksandr Diatlov: Par exemple, vous recevrez une notification quand le programme de la machine à laver est terminé, ou si vos enfants jouent à la console au lieu de faire leurs devoirs… ça vous aide à comprendre ce qui se passe à la maison.

Ivan Pasychnik: Cela vient de notre enfance, quand nos parents ne voulaient pas que l’on joue aux jeux vidéos. Maintenant que nous sommes adultes, nous voulons prendre notre revanche…!

Celui qui vient de faire une blague, c’est Ivan Pasychnik. Avec sa coupe de cheveux originale et ses boutades sans fin, il cache bien son jeu. Selon le magazine américain Forbes, il est l’un des 30 meilleurs entrepreneurs au monde de moins de trente ans. Ecoisme, c’est d’abord lui.

Oleksandr Diatlov: L’idée est née pendant un salon de nouvelles technologies près de Kiev, en 2013. Ivan est l’inventeur en chef d’Ecoisme. Il a assisté à un séminaire d’Alex Slatski, un entrepreneur américain qui a parlé des comportements sociaux, et de la manière dont ils peuvent influencer la réduction de la consommation d’énergie. Et l’idée d’Ecoisme était née. 

Ivan Pasychnik, Oleksandr Diatlov et leur équipe s’enferment alors dans leur HackerSpace, un espace déjanté dans une vieille usine soviétique à Kiev. Au milieu d’imprimantes 3D fait maison, de drones, de découpeurs laser, ils multiplient les expériences pour développer et affiner Ecoisme.

Maria Korolenko: Ce prototype d’Ecoisme a été produit ici, publié sur une imprimante 3D. La plupart des Start-ups commande leurs pièces de Chine ou autre. Mais nous, on utilise tout ce que l’on a sous la main. 

Ecoisme, c’est bien plus qu’une aventure entre jeunes amis un peu “geek”. En parallèle des expérimentations techniques, ils suivent une réelle stratégie de développement, notamment à travers une campagne de crowdfunding sur la plateforme Indiegogo.

Ivan Pasychnik: Nous ne connaissons pas la plupart de nos soutiens. En Ukraine, Ecoisme n’est pas si populaire que cela, et peu de gens peuvent dépenser 100 dollars pour nous soutenir. Nous avons récolté environ 2000 dollars de personnes que nous connaissons. En tout, nous avons levé 67000 dollars, donc ça a vraiment dépassé le cercle des amis. 

Ecoisme attire même les plus grands. Le géant européen Deutsche Telekom a investi 100.000 euros dans la start-up, et au moins six contrats sont déjà signés avec des grands distributeurs européens pour assurer la commercialisation du boîtier magique. Au printemps 2015, la start-up Ecoisme était estimée à une valeur de 800.000 dollars.

Et ils ne veulent pas s’arrêter là. Oleksandr Diatlov.

Oleksandr Diatlov: Ecoisme ne sera pas qu’un système de gestion de l’énergie. Ca va devenir le cerveau de l’efficacité énergétique dans la maison. Nous allons intégrer le système à travers des smart-phones, Internet, le relier à des panneaux solaires et à des générateurs autonomes… Avec cela nous allons construire un système d’optimisation automatique de la consommation d’énergie. 

L’équipe est distinguée à de nombreux salons de nouvelles technologies, de Las Vegas à Helsinki. Ils seront à Paris pour le concours “EDF Pulse”, à la fin mars. Des occasions de présenter leur innovation, mais aussi de trouver de nouvelles idées révolutionnaires. Venus d’une Ukraine en pleine mutation, les jeunes déjantés d’Ecoisme n’ont pas fini de surprendre.

Ecouter le reportage ici