There & Bike Again

Réveil

19 juillet. Réveil dans une chambre d’hôtel à Budapest. Il fait déjà chaud. Le reportage a été fructueux, la soirée d’hier a été juteuse, la nuit a été bonne, le petit-déjeuner s’annonce délicieux. Mais rien n’est prêt. Le soir même, il faut avoir un vélo, l’avoir équipé décemment et dormir en dehors de la métropole. La course commence. Il faut partir. J’ai une fenêtre de deux semaines pour atteindre la côte dalmate et en revenir. En vélo. 1400 kilomètres au bas mot. De l’air frais, du soleil, des muscles, des légumes, de l’eau salée et des čevapi. Mes vacances, à proprement parler. Plus d’Internet, plus de papiers, plus de questions, plus de réponses. Juste un message automatique Gmail, qui explique tout en quelques mots : « je serai injoignable jusqu’à début août ». Simple.

La course. Le soir, elle se termine dans une banlieue industrielle de Buda, pas trop loin d’un Décathlon où il fallait ramener le vélo acheté en ville, pour l’équiper à moindre prix. Une fois assouvi un consumérisme effréné pour huile et chambres à air, le soleil est déjà bas. Un coin de forêt aperçu entre deux usines s’improvise camping. Il est temps de regarder ma carte. Pour confirmer que, oui, je suis bien parti dans la mauvaise direction. Qu’est-ce que je fais sur la route de l’Autriche ? J’engouffre mon pique-nique avec rage. Avant la dernière bouchée, à peine la tente déployée, un vent assourdissant se lève, un violent orage éclate. Je me faufile dans mon sac de couchage. Un doigt dans chaque oreille, le vent n’est plus qu’un bruit de fond. On dirait de l’air conditionné dans une chambre d’hôtel. Je m’écroule de fatigue. Jusqu’ici, ça ressemble à l’autre fois. C’est la première nuit, elle doit être sordide. Par définition.

Doucement, vers les Balkans

Le lendemain matin, le soleil est revenu. Préparatifs, empaquetage, petit-déjeuner, pas de café, brossage de dents. Plus question de course, maintenant c’est l’endurance. Je retrouve mon chemin à travers les collines de la rive droite et descend sur la plaine danubienne. Avec un vent du nord qui me pousse dans le dos, la nationale de la rive gauche est lisse, droite et sans trop de circulation. Comme une piste de décollage, faite pour prendre de la vitesse. En deux jours, c’est la Croatie et Osijek, capitale de la Slavonie. Parfois avant-poste d’un empire au sud, quelques fois limes d’un empire au nord, la région est à la marge, à la fois carrefour et frontière On me raconte que, du 18ème à la fin du 19ème siècle, le territoire constituait la frontière militaire, la zone tampon de l’empire des Habsbourg, sous administration directe de Vienne. Difficile à imaginer aujourd’hui. Avec une aisance déconcertante, le vélo se faufile à travers la plaine. Oubliés, les Ottomans, les Autrichiens, les Hongrois. D’ici quelques mois, la Slavonie réorientera sa marge, comme une girouette, en devenant une nouvelle frontière de l’UE. D’ici quelques années, elle pourrait redevenir un limes, ultime protection de la forteresse Schengen. Mais aujourd’hui, on traverse la région comme on passe une porte d’entrée, vers les Balkans au sud.

Les Balkans, ils arrivent, doucement. Les différences, elles ne se font pas trop sentir au début. D’Osijek se dégage cette atmosphère paisible d’une petite ville de plaine d’Europe centrale. Ce n’est plus le Danube qui y coule, mais la Drava le rejoint à seulement quelques kilomètres de là. Magasins étincelants et supermarchés gigantesques, pistes cyclables et fontaines musicales, viennent rappeler que la Croatie est prête à « devenir européenne » dans quelques mois. Mais déjà, on sent la transition vers quelques chose d’autre. Le « Magyaristan », cette Hongrie qui se voit plus grande qu’elle ne l’est, c’est fini. Cette langue croate, toute à ses particularités, paraît plus familière. Le regard des gens a changé. Il ne porte plus vers Budapest ni Vienne mais vers Zagreb, vers la côte dalmate, vers Sarajevo. On ne regarde pas vers Belgrade, parce que, hein, faut quand même pas exagérer. Mais après tout, « nous sommes les mêmes gens », me raconte Olja à Osijek. « Nous avons la même langue, mangeons pareil, pensons pareil, vivons pareil. On se comprend, et je ne pense pas que quelqu’un de l’extérieur puisse jamais nous comprendre aussi bien que ça. »

Pas moi en tout cas. Plus je me rends dans les Balkans, plus j’en connais de villes et de régions, plus j’en rencontre de gens, moins je les comprends. Je peux les traverser, les explorer, les admirer, les envier, les plaindre, les rejeter. M’en lasser aussi. Mais il est difficile d’y être insensible, impossible de les ignorer. L’intrigue est là. Je ne m’y arrête jamais, je n’y ai jamais vécu, je n’en apprendrai probablement jamais la langue, quelque soit le nom qu’on veuille lui donner d’ailleurs. Les tracés de mes voyages à travers la région, ce sont comme des lignes imaginaires à travers le brouillard. Comme si je m’efforçais de la lacérer, d’en découper la surface pour pouvoir regarder au-dessous, à l’intérieur, et comprendre. Ca ne marche pas. Les logiques, l’organisation, la mentalité, l’impulsivité, la violence passionnelle; tout est pour moi un mystère. Détendue, avec un petit sourire en coin, Olja use de son charme pour m’expliquer, encore: « Nous nous aimons, et nous aimons nous entre-tuer. C’est comme ça que ça marche. Tous les hommes de ma famille ont été dans une guerre différente. Apparemment mon frère pourrait être la première génération sans guerre, mais je n’y crois pas trop. » Facile de remettre ce discours dans le contexte d’une conversation en tête-à-tête, d’un bon repas, d’une bonne bouteille, et de se dire qu’après tout, elle zozotte un peu, la belle. Et de se rappeler qu’à l’ouest, là-bas, pas si loin que ça, on vit dans une époque quasi-post-historique, où la guerre entre voisins serait devenue non seulement infaisable mais surtout impensable. Si c’est ce que j’ai appris à l’école, ça doit être vrai. Mais alors, pourquoi, et comment, en me disant ça, le ton de voix de cette fille me rappelle ces conversations à Belgrade, Niz, Pristinë, Novi Sad, Sarajevo, Kosovska Mitrovica ou Skopje ? Tous partageaient le même ressenti, la même certitude. Pour un universitaire macédonien, il s’agissait même de « génétique ». Quelque chose de spécial, voire d’unique, propre à la région. Ici, mon constructivisme latent chancelle. Je ne comprends pas ce qu’on appelle les Balkans.

La frontière que l’on ne vit pas

Allez, pas besoin de comprendre. Le mystère est appréciable. Et le vélo rend toutes ces questions bien vaines, comparées aux exigences de la route. Qu’est-ce que je mange ? Où est-ce que je dors ? Qu’est-ce que c’est que cette côte de malade ? Combien de kilomètres aujourd’hui ? Tout est ramené à une simple logique : rouler, avancer. Ou plutôt descendre, encore. En finir avec la grande Pannonie et traverser la rivière Una. Tiens, on dirait que c’est aussi une frontière. Difficile à croire. Pour moi et pour les autres, apparemment. Ces piétons et cyclistes qui ne s’arrêtent presque pas aux postes-frontières; ces douaniers qui ne voient pas l’intérêt de regarder mon passeport et qui me balaient d’un grand geste de la main, en me disant de bouger; tous ont aussi l’air de l’imaginer différemment, cette rivière. Pour Croates et Bosniens, la séparation en deux Etats distincts ne doit pas être une évidence. Alors à la frontière, elle n’est pas une réalité si concrète que ça. Pour des villes comme Brod, Gradiška, Dubica ou Kostajnica, elle pourrait être dure à vivre. Alors on ne la vit pas. Les noms, les drapeaux, la monnaie, les plaques d’immatriculation ; on voit les différences. Mais un coup d’œil du haut du vélo suffit pour comprendre que les habitants de Bosanski Brod vont faire leurs courses à Slavonski Brod, ou encore que les jeunes de Hrvatiska Kostajnica vont faire la fête le soir à Bosanska Kostajnica. La rivière, on la vit comme partie prenante de la ville. Là-haut, entre Chop l’ukrainienne et Záhony la hongroise, la Tisza se voit désormais comme no man’s land. On ne s’en approche pas. On en parle, mais on ne la voit pas. Alors s’y baigner ou y pêcher, on y pense pas. La frontière, elle y est physique, d’abord parce qu’on y croit. La Una, elle, est juste là, elle coule. Et elle est belle.

Et pourtant, c’est là que je franchis ma première ligne de délimitation. Quelques kilomètres après la rivière, le paysage change. La plaine se gonfle et se couvre de bosses. Jusqu’à remplir la ligne d’horizon de montagnes, des vraies. Sur le vélo, le rythme change. Finies les lignes droites interminables, ce plat monotone. La route se fait joueuse, elle se courbe et s’étire, disparaît et réapparaît. Elle m’aide à dompter des côtes, à vaincre des sommets. Elle me pousse dans des gorges, elle me précipite dans des vallées. Dans cette géographie, la sensualité est mouvante. Le paysage s’embellit à chaque détour de rocher. Le passage par la ville est une parenthèse, presque une anomalie. On me raconte qu’à Banja Luka sont censées se trouver les plus belles filles de l’ex-Yougoslavie. Mais on sait bien que les filles sont belles, d’un bout à l’autre de ce monde, ici ou là dans cette vie. Pourquoi plus ici qu’ailleurs ? Alors, il n’y a pas d’intérêt à s’arrêter. Sauf pour partager une čevap et une bière avec deux autres de ces cyclistes fous, trouvés sur le bord de la route, avec lesquels il est si facile de se comprendre. Même en polonais.

Des Bosnies à part

A la sortie de cette capitale fantoche, la Bosnie s’offre à moi. Dans tout ce que j’y avais aimé la première fois. Les routes y sont lisses, nettes. A faire pâlir d’envie n’importe quel Belge lucide. Dans la Croatie européenne, on est fier d’indiquer au visiteur ce qu’il faut voir. En Bosnie, il suffit de se laisser aller. Pas besoin de chercher loin, j’ai l’impression que tout est là, à portée de main. C’est simple, c’est beau, c’est ouvert, c’est spontané. Les gens dégagent un enthousiasme que je ne trouve pas ailleurs, qui dépasse la simple politesse. Une sorte de confiance aveugle dans la vie et dans les rencontres qu’elle peut apporter. Ils ont perdu beaucoup il y a 20 ans. Pour nombre d’entre eux, il ne se passe pas grand chose depuis. Mais ils se tiennent droit. Un café sur la table, une cigarette à la main, des amis en terrasse, ils sourient au soleil. Loin de toute vraisemblance, abandonnée au cœur d’une Europe en pleine mutation, j’ai de nouveau l’impression d’une Bosnie qui vit en dehors du temps. En creusant un peu, je suis persuadé que cette impression changerait, confrontée aux graves problèmes qui handicapent, voire paralysent, le pays. Mais je traverse un univers à part. A l’écart de ce qu’on appelle ailleurs libéralisation, européanisation ou modernisation, la Bosnie me renvoie l’image d’une autre réalité, d’un autre possible.

Cette Bosnie, je la retrouve dans cette maison, à la sortie de Ključ, juste à la frontière entre la Republika Srpska et la Federacija. Tout l’après-midi, les nuages jouent au-dessus de ma tête. Comme des enfants, ils s’excitent, ils s’échauffent. Alors à la fin de la journée, ils éclatent. Abrité sous le premier balcon venu, j’assiste impuissant à la bisbille. Et mes chaussettes se mouillent. Au bout de quarante minutes, la pluie n’en démord pas, quand une voiture s’engage dans l’allée du jardin. Je mobilise mon serbo-croate-polonais-russe-allemand pour me préparer à m’expliquer. Une femme bondit hors de la voiture et se jette sur la porte pour éviter la pluie. Sans même avoir à écouter ce que j’ai à dire, elle lance: « ah bé, quand il pleut faut pas rester sous la pluie! » Avec un accent du sud-ouest. « Vous parlez français ? » « Vous êtes Français ? Entrez donc ! Je vais vous faire un café. » Elle et son mari vivent depuis 20 ans dans le Gers, après que la guerre les ait chassé de leur ville natale. C’est la première fois en deux ans qu’ils reviennent à Ključ. A l’aise, réchauffé, je m’ébahis de cette rencontre et sirote mon café. Lui ne veut pas entendre parler de mon voyage, de mes études, de mon travail. Ce qu’il veut, c’est me raconter sa Bosnie. Sa jeunesse dans le communisme. Son travail. Ses copines. Sa famille. Et sa guerre. C’est arrivé, un jour, et il a fallu prendre les armes pour défendre les siens. Contre les voisins d’ici. Contre les milices de là-bas. Contre les voleurs de nulle part. Sa femme, elle est partie très vite, avec les enfants. Lui est resté. Il a commandé une unité locale. Il a vu certains de ses amis mourir. Il a su garder sa maison debout, malgré les attaques, malgré les traces de balles que l’on voit encore dans les persiennes, les meubles, les murs. Alors il me parle de cette Bosnie qu’il a perdu, qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Les champs de mines, partout, et pas encore tous sécurisés. Les orthodoxes et catholiques, acceptés soi-disant sans problème dans sa ville mais en retrait depuis la fin de la guerre. Son frère, qui n’a plus de travail depuis 20 ans. Les jeunes, tous partis, qui reviennent de temps en temps mais ne se réinstalleront jamais ici. Le weekend dernier, il y a eu 17 mariages à Ključ, tous des couples qui y font la fête mais n’y habitent pas. Les maisons détruites, abandonnées. Et les autres maisons, immenses, en construction et reconstruction, financées par les émigrés et bâties petit à petit. Les voitures de luxe, immatriculées en Suisse, en Allemagne, Suède, Autriche. Les loups et les ours, qui pullulent maintenant dans les hauteurs parce que la chasse est interdite depuis 1995. Les anciens trafiquants, qui ne se sont pas battus mais qui règnent désormais sur la ville et y ouvrent des cafés de luxe. Sa Bosnie, c’est aussi cette chambre à l’étage, ce grand lit double. Dans cette pièce, pas d’impact de balle, pas de souvenir de mort. « T’en fais pas, dans cette chambre, rien de mal. C’est là où on a préparé les bébés ! » C’est là où je dors cette nuit. Ca fait 20 ans que personne n’y vit, eux préfèrent dormir au rez-de-chaussée. Lui-même, vieilli, ridé, la santé fragile, n’est plus que l’ombre de ses souvenirs.

« Nous sommes les mêmes gens ». Et pourtant.

J’empaquette tout ça. Une tranche de vie. Une nouvelle avec début et fin. Une histoire de voyage. Je reprends mon vélo. Et je retrouve ma Bosnie, celle que je peux comprendre. Ces montagnes, toujours plus majestueuses. Ces cols, toujours plus haut. D’une vallée à l’autre, les cigales se font de plus en plus bruyantes. La végétation se fait de plus en plus petite, de plus en plus espacée. Les premiers pins apparaissent. L’Adriatique se rapproche. A un moment, sans prévenir, la route se jette dans le vide, m’entraîne dans une descente glorieuse. La vitesse me rend ivre. Ivre de ce sentiment de liberté, de liberté chérie. Au bas de la montagne, un poste-frontière. C’est la Croatie. J’entre en Dalmatie.

Jusqu’au dernier moment, il est difficile de croire que c’est ici que les Européens ont établi leur nouveau terrain de jeu. Des champs de mine. Des vallées mortes. Sur des distances de 20-30 kilomètres, des villages déserts, des maisons sans fenêtres. Pas âme qui vive, hormis quelques vaches rachitiques. On sent que la même guerre a apporté les mêmes malheurs que là-haut. Mais ici, la mémoire de la guerre porte un autre nom. Les héros ont un autre visage. Les ennemis portent un autre uniforme. Seules les victimes se ressemblent, même si on essaye de les rendre différentes, uniques. Au dernier soir avant d’atteindre la côte, je repense à ces Balkans comme à une mise en abîme de l’identité collective. En se montrant si sûre de cette idée que « nous sommes les mêmes gens« , Olja s’était empressée d’ajouter qu’il y a « des petites différences ; notamment en termes de rapport à la vie, à l’argent, à l’hospitalité. Les Croates, on est plus organisés, on pense plus à l’argent. En Bosnie, ils sont plus spontané, la main sur le cœur« . Dans cette Bosnie justement, on me dit que Bosniaques et Serbes sont très différents les uns des autres, histoire oblige. A Ključ, en Federacija, on m’indique que les gens du coin sont « tous sympas, il ne t’arriverait rien ici« . Mais quand il s’agit de camper à Dvar, à une centaine de kilomètres, là « ça serait mieux dans un hôtel. Là-bas, on ne sait pas comment ils pourraient réagir« . Mais bien sûr, dans les Balkans, « nous sommes les mêmes gens« .

La fin

Et puis c’est la côte. La fin. La fin de la route. La fin de cette partie du voyage. La fin des montagnes, remplacées par des petites collines capricieuses. Dans une certaine mesure, la fin d’un monde. Les vieilles rues de Šibenik respirent d’un héritage vénitien encore bien vivant. Et c’est la fin d’un isolement. A la différence de l’intérieur des terres, la côte est pleinement intégrée dans un jeu qui la dépasse. Autoroute, panneaux en anglais, allemand, italien, groupes de touristes, files d’attente, bus multicolores, hôtels. Pendant deux jours, en retrouvant mes parents à Šibenik, je me retrouve dans un circuit bien familier, fait de confort, d’endroits à visiter et de bons restaurants. Je me laisse bercer. Deux jours en dehors du temps. Un bain de famille. Pas de bain de mer : je n’aperçois l’Adriatique que de loin. Mais il n’y a pas que la mer pour se baigner. Rassasié, reposé, je reprends le vélo, et file vers le nord sans me retourner. Cette fois, j’ai hâte de regagner Budapest, les bords du Danube, où la vie, là aussi, se fait douce, .

Pendant une semaine, le paysage se remodèle dans l’autre sens, et le climat s’adoucit, encore une fois. Collines, montagnes, rivières Una et Sava. Le film qui se déroule devant mes yeux m’apporte tout ce que je cherche. Jusqu’à ce que je retourne à l’Alföld, la Grande Plaine de Hongrie. Cette Hongrie, je m’étais surpris à l’aimer quelques semaines auparavant. Les collines du Tokaj, le désert industriel de Miskolc. Je m’étais surpris à m’y trouver bien, à en apprécier le train de vie. A y aimer les gens que j’avais rencontré. Sur le chemin du retour, quelque chose ma changé. Des routes défoncées, des campagnes déprimées, des gens tassés, courbés, édentés. Là-bas, au sud de la Sava, on semble accueillir le soleil comme un ami. Ici, j’ai l’impression qu’on le vit comme une oppression, une irritation. Merde, que s’est-il passé ici ? Et cette plaine, qu’en géographie on nomme très justement dépression. Ce plat, qui n’offre rien pour accrocher le regard. Me revient en tête cette observation d’Andrzej Stasiuk dans « Moja Europa »: « Je n’aime pas la plaine. Scruter l’horizon y est l’occupation majeure. Pas un instant le regard ne s’y repose, il glisse alentour et, lorsque la perspective est suffisamment dégagée, il ne trouve aucun point fixe, aucun repère. (…) En ce qui concerne ma patrie, la Pologne, c’est plutôt correct parce que les Carpates rappellent un mur, un coin sûr, où l’on peut se réfugier sans pour autant perdre de vue ce qui se passe à l’avant. Les Hongrois ont indéniablement une situation plus difficile à cet égard. Le vieux dicton des habitants des plaines trouve confirmation chez eux : tu peux te tourner comme tu veux, tu as toujours le cul au vent ». Et sur la route de Budapest, une fois retrouvée la nationale de la rive gauche du Danube, le dicton prend vie. Un souffle venu du nord ralentit mon avancée. De menaçants nuages noirs montent du sud pour finalement me rattraper et m’asperger d’une pluie tenue. Dans le même temps, de fortes bourrasques viennent de l’ouest manquent plus d’une fois de faire basculer mon vélo. Pas d’échappatoire, en dehors de cette station-service, où le gérant est persuadé que je vais forcément voler quelque chose.

Mais au moins, la plaine appelle à la performance. Rien à regarder, rien pour s’arrêter : c’est 150 kilomètres le premier jour en Hongrie, et 160 le deuxième. Pour arriver un soir, à apercevoir la Szabadság Szobor sur la colline Gellért. Le soleil s’apprête à se coucher. Avant d’entrer en ville, je m’arrête au premier endroit qui m’est familier. Le parc du théâtre national. Devant ce centre de fitness où, derrière une vitre transparente, de jeunes et jolies yupies, couvertes de sueur, courent sur des tapis roulants et lèvent leurs jambes sur des appareils de musculation. En faisant semblant de ne pas savoir qu’elles sont regardées et désirées par ceux de l’autre côté. Ce soir, je m’en fous. Les yeux rivés sur les lumières du soleil couchant, je m’allume une cigarette. Je suis arrivé. Ce que je voulais faire est fait. Je le trouve bien fait. Le prochain voyage commence, maintenant.

——————

Facebook Status on 03/08/2012

And so it was for a quickie : Budapest-Osijek-Banja Luka-Kljuc-Knin-Sibenik-Bihac-Hrvatska Kostajnica-Barcs-Budapest

One bike : a Kross TransContinental ;

1450 kilometers riding (grosso modo) ;

16 days travelling, that is 13 days of full riding and 3 of doing-something-else ;

3 countries : Hungary, Croatia, Bosnia & Herzegovina ;

12 passport controls at border points ;

0 flat tire ;

A few nervous breakdowns ;

Many enthusiastic epiphanies ;

2/3 of bloc of sun cream ;

1/3 of a bloc of baby powder ;

2 half-hour Internet connections ;

5 cigarets ;

20 grams of pipe tobacco Davidoff ;

Undefined amount of Twix and Haribo ;

A few dry raisins.

 

Tonight i drink. To the beauty of those lost Bosnian mountains. And to life.

And then I sleep (in a real bed)

Gol! est en ligne! Sur le Monde.fr & Arte Web

L’Euro 2012 est enfin là, le web-documentaire Gol! est enfin en ligne, mais un seul d’entre eux est déjà mythique! Stéphane Siohan et Matthieu Sartre vous emmènent à la découverte d’une Ukraine aux multiples facettes. Il y a du travail derrière, ça se voit, ça se sent, et ça s’apprécie!

Entrez dans l’univers du webdocu ici

 

—————–

Gol! #Ukraine2012, ce sera un webdoc, mais également un jeu vidéo !

Dès le premier clic, l’internaute aura la liberté de choisir entre deux modes de consultation du documentaire : soit une immersion classique dans le documentaire, soit un mode « quest », inspiré des jeux vidéo, où son cheminement dans Gol! sera une succession d’épreuves, avec quelques surprises à la clé…

En ce qui concerne le contenu documentaire, les deux auteurs, Stéphane Siohan et Matthieu Sartre, ont choisi de dessiner deux visages de l’Ukraine, à travers deux personnages, Oleg et Katya, deux jeunes Ukrainiens, qui incarnent deux visions de l’Ukraine au moment où cette dernière s’apprête à inaugurer son Euro.

Rue 89. Eurovision: Gaitana, candidate trop noire pour les fachos ukrainiens

Article co-co-signé avec Damien Dubuc et Julien Descalles; paru sur le site de Rue 89, le 26/05/2012

Le 18 février, la pop star Gaitana triomphe aux « primaires » ukrainiennes de l’Eurovision. Star en son pays, la jeune chanteuse est élue, davantage par le jury d’experts que par les SMS des téléspectateurs, pour représenter Kiev au grand show continental ce samedi soir, en Azerbaïdjan.

 Un choix loin de lui attirer des louanges, mais plutôt une attaque d’une violence inouïe. Pas contre sa musique, mais sur ses origines.

Pour Yuri Syrotiuk, porte-parole du parti d’extrême droite Svoboda (Liberté, en ukrainien, et oui), Gaita-Lurdes Essami a le malheur d’être née de l’union d’un père congolais et une mère ukrainienne. Inacceptable pour le parti ultranationaliste, affilié à l’extrême droite européenne :

« L’Ukraine sera représentée par une personne qui n’est pas de notre race […] Elle n’est pas une représentante organique de notre culture. Les téléspectateurs vont finir par croire que notre pays se trouve sur un autre continent, quelque part en Afrique. »

Gaitana veut être la « Rihanna de l’Est »

Trois mois plus tard, à l’aube du rendez-vous de Bakou, Gaitana, elle, ne s’est pas départie de son sourire. Fidèle à son image de « Rihanna de l’Est » travaillée jusqu’au bout des ongles, qu’elle a d’ailleurs teints en rose bonbon.

Ses cheveux lisses sont sagement retenus par un bandeau. Dégustant sa salade, elle reçoit en son repaire branché de Kiev, le bien-nommé Déjà-vu.

Harley Davidson sur la béquille à l’entrée, clips vieillots des Stones et de Pink Floyd diffusés en boucle et faux disques d’or à tous les murs, l’endroit est la version locale du Planet Hollywood mâtiné de Hard Rock Café. Un lieu pour rappeler que Gaitana est chanteuse. Et rien que chanteuse :

« Jamais de ma vie je n’avais fait l’expérience de la xénophobie. Bien sûr quelques fois des gens me surnomment “chocolat”. Mais je prends ce genre de mots comme un compliment. »

Une pop star abasourdie mas pas combattive

D’un angélisme confondant. Figure de proue à l’automne de la campagne « Carton rouge au… racisme », cette trentenaire refuse obstinément de devenir la porte-parole de la lutte contre la xénophobie. « Abasourdie par l’attaque » de Svoboda, elle semble même en être restée bouche bée. Une réaction laconique, pas d’action en justice : la pop star s’est montrée plus soucieuse de finaliser sa chorégraphie pour Bakou que de contre-attaquer.

Sa seule réponse ? Interpréter, coûte que coûte, « Be my guest », sa chanson fétiche :

« Pour montrer au monde entier que l’Ukraine est ouverte, que chacun peut y venir et y rester sans aucune crainte, quelle que soit sa race, quelle que soit sa langue. »

En gage de bonne citoyenneté ukrainienne, Gaitana préfère étaler son CV. Née en Ukraine, la pionnière du r’n’b au bord du Dniepr, qui a passé ses cinq premières années au Congo avant de se fixer pour de bon à Kiev, avec sa maman, porte en étendard son passé de pongiste internationale :

« J’ai représenté l’Ukraine dans plusieurs compétitions de tennis de table. Personne ne m’a jamais dit que je ne devais pas être là. Les gens se sont toujours réjouis de mes victoires. Et je dédie toutes mes réussites, musicale ou sportive, à ma patrie bien-aimée, l’Ukraine ! »

Diplômée en économie, la jeune femme sait cultiver son image. Et n’entend pas l’écorner par une quelconque polémique. Album de musique pour les orphelins, campagne de pub contre le racisme, « ambassadrice de bonne volonté » dans la prévention du sida… Aucune bonne cause ne semble lui échapper.

En face, Svoboda multiplie les provocations

Face à cette petite fille modèle, Svoboda s’est montré fidèle à sa réputation et à sa méthode : ruer dans les brancards, faire le buzz, laisser libre-cours au franc-parler populiste. Ainsi l’an dernier, Iryna Farion, député de l’« oblast » (région) de Lviv, s’était fait remarquer en faisant la leçon à des enfants, en pleine classe, dont le tort était de porter un nom aux consonances russes et non ukrainiennes !

 Une méthode qui a fait ses preuves : trois oblasts conquis aux dernières élections régionales, et une entrée probable au Parlement lors des législatives de l’automne.

Pas question donc pour le parti d’excuser les outrances de Syrotyuk, son porte-parole. Au contraire, depuis son QG de Lviv, dans l’Ouest ukrainophone, le chef du parti, Oleh Tyahnybok n’en démord pas :

« J’aurai préféré que la représentante de l’Ukraine à l’Eurovision offre un spectacle plus en phase avec la culture ukrainienne, ce qui n’est pas le style de Gaitana. »

Les autres pas pressés de défendre Gaitana

Dans le monde politique, les réactions ont été timides. Le Parti des régions, celui du Président Ianoukovitch, s’est fendu d’un communiqué, et seule a vraiment été entendue la critique du champion du monde de boxe Vitali Klitschko, nouvellement entré en politique :

« Je suis sûr que Gaitana est plus ukrainienne que tous ceux qui portent des “vyshyvankas” [chemises brodées traditionnelles, ndlr]. »

« J’ai honte que cet homme [Syrotyuk] soit un citoyen de mon pays », a renchéri Olena Bondarenko, députée du Parti des régions. De quoi déclencher l’ire de Walid Arfouch – le frère d’Omar, candidat de la téléréalité « Je suis une célébrité, sortez-moi de là ! » – vice-président de Pershiy, la première chaîne nationale, organisatrice de la sélection nationale à l’Eurovision :

« Le vrai scandale est qu’il n’y en a pas vraiment eu après les déclarations de Svoboda. Une partie de l’Ukraine est raciste par ignorance ou peur de l’autre. Tant que Gaitana chante dans son coin, tout le monde s’en fiche. Mais, si elle doit représenter le pays, ça ne passe plus. »

Débarqué du Liban en 1989 dans les bagages de son frère venu poursuivre ses études, Walid Arfouch a lui aussi été frappé d’ostracisme. Notamment en 2009, quand cet ex-conseiller pour les médias étrangers de Ianoukovitch a été promu à la télé d’Etat. Installé confortablement au vingtième étage de la tour, après avoir proposé du café et du cognac, il raconte son arrivée :

« J’ai été accueilli par une cinquantaine de personnes qui portaient des pancartes “les singes sur les arbres” ou “montre-nous ton passeport”. »

Un racisme ordinaire, bête et méchant, qu’il raconte sans jamais se départir de son large sourire :

« Ici, les stéréotypes ont la peau dure. Pour un Ukrainien, un Coréen travaille forcément dans l’agriculture et un Azéri ne peut qu’être vendeur dans un bazar. A Yalta, au sud du pays, les touristes peuvent même encore se faire prendre en photo avec des Noirs qui déambulent sur la promenade, torses nus et vêtus d’un pagne de bananes. »

Une xénophobie héritière de l’anticommunisme

La sortie xénophobe de Svoboda ne l’a donc pas étonné. Fondé en 1995, le parti se veut le protecteur de la culture ukrainienne, contre toutes les ingérences et les menaces venues de l’extérieur. A commencer par celle de Moscou. Arfouch encore :

« En URSS, il était courant de faire venir des étudiants des pays émergents ou du Tiers-Monde. Pour les locaux, ça a souvent été le premier contact avec les étrangers, qui étaient considérés comme des objets de propagande. Il y avait donc peu d’échanges entre eux. »

Du pain béni donc pour un parti ultra-patriotique, cherchant à rejeter tout héritage soviétique – il mène notamment campagne pour la destruction de toutes les statues de l’époque. Quitte à lier xénophobie et anticommunisme.

Autre atout dans la manche de Svoboda : une législation et une justice par trop conciliante avec les discours de haine. « La discrimination ou l’incitation à la haine raciale n’est pas une circonstance aggravante ici, contrairement à la France », explique Walid Arfouch, fondateur en 2006 du SOS racisme local. « La loi a pourtant été ébauchée, mais jamais votée. »

Un constat relayé de manière implacable par un rapport du Conseil de l’Europe en février. Parmi les recommandations, celle faite « aux autorités de s’abstenir de recourir à un discours raciste et xénophobe ».

Auteur d’une pétition soutenant Gaitana et œuvrant à lancer une action en justice contre les débordements de Svoboda, la Strada s’inquiète elle-aussi d’un laissez-faire grandissant. Directrice du département juridique de l’association habituellement dévolue à la lutte contre l’exploitation des femmes et des enfants, Mariana Yevsyukova interpelle les pouvoirs publics :

« Au moins, dans cette affaire, le gouvernement s’est fendu d’une réaction. Mais qu’en est-il au quotidien, quand un anonyme se fait insulter ou tabasser ? Rien. De toute manière, défendre les droits de l’homme n’est clairement pas la priorité de ce gouvernement. »

Pro-Ianoukovitch, Walid Arfouch tente bien de tempérer la critique, tout en jetant le discrédit sur l’ex-Premier ministre Iulia Timoshenko :

« Entre 2006 et 2008, au plus fort de la Révolution orange, le sentiment nationaliste a grandi. Et les crimes racistes ont explosé : j’en ai recensé jusqu’à 25 par an. Des chasses à l’homme étaient organisées en plein Kiev. Mais depuis, une section spéciale de la police s’occupe de ces crimes et la baisse est significative. »

A l’entendre, il n’y aurait eu qu’un meurtre à caractère racial en 2010. Pourtant, il ne peut s’empêcher une dernière confidence :

« Je déconseille toujours fortement à mes amis de couleur de sortir dans le centre de Kiev un soir de match de football. »

MyEurop: L’Art dit « pornographique » censuré

A Kiev, des artistes tentent de renouveller la scène artistique ukrainienne. Ils se heurtent à la limitation de la liberté d’expression et à la montée du nationalisme. Dernier cas de censure: la fermeture de l’exposition « Le corps ukrainien ».

Dans un congélateur, un corps humain constitué de peau de poulet repose inerte pour symboliser les dangers de l’industrie alimentaire intensive. Au mur, une série de photos présente le quotidien d’une famille ukrainienne dont le père est transsexuel. En face, des dessins d’hommes en érection déclarent en grosses lettres que « mon porno, c’est mon droit », en réponse à un ancien projet gouvernemental d’interdire les films pornographiques en Ukraine.

Plus loin, deux écrans mettent en opposition deux expressions relatives de l’obscénité. A gauche, un vagin, à la façon de L’Origine du Monde de Gustave Courbet. A droite, une session parlementaire de la Verkhovna Rada, le Parlement. Avec une interrogation évidente: des deux images, laquelle est la plus choquante ?

L’exposition « Ukrainskoe Tilo »« Le corps ukrainien » – avait tout pour choquer, et c’était le but. Ouverte le 7 février à l’Académie de Kyiv-Mohyla, elle visait à interloquer le visiteur sur le rapport au corps, à la fois physique et social, dans l’Ukraine d’aujourd’hui. L’initiative n’a pas été du goût de tous: après une visite dans les premiers jours de l’exposition, le recteur de l’université, Sergiy Kvit, déclare que « c’est de la merde » et fait fermer la galerie.

Le recteur ne peut pas les voir en peinture

Invité d’une chaîne de télévision pour expliquer son geste, il dénonce une « propagande de la pornographie » et s’érige en protecteur des mœurs.

Les médias de masse prêtent une signification très négative au porno. C’est pourquoi, dès que j’ai vu des slogans tels que ‘Mon porno est mon droit’, j’ai trouvé que c’était plus qu’ambigu et que ça aurait mérité une discussion préalable. Des slogans de la sorte ne sont pas acceptables au sein de l’université !

Pour les organisateurs, la décision du recteur est illégitime et ne se fonde que sur un affect personnel: c’est de la censure pure et simple. Le Visual Culture Research Center (VCRC) et ses appuis étudiants et artistiques organisent une levée de bouclier immédiate, montent un piquet de grève devant l’université et recueillent des signatures de soutiens.

Le VCRC est un collectif d’art qui se démarque depuis quelques années par son militantisme artistique. Grâce à un réseau étudiant bien organisé, ils ont profité de l’esprit libertaire qui animait l’université depuis son ouverture en 1992 pour en faire l’épicentre des contestations de la jeunesse ukrainienne.

Mais le vent de la liberté d’expression a tourné, à la fois en Ukraine et au sein de l’université. L’affaire constitue le paroxysme de tensions entre les étudiants et l’administration, qui est accusée depuis plusieurs années d’imposer un agenda conservateur à l’académie. Pour Olga Bryukhovetska, co-organisatrice de Ukrainskoe Tilo, la fermeture de l’exposition marque une rupture irrémédiable.

C’est un événement très important dont on ne prendra la mesure que plus tard, je pense. L’idée de l’université comme une grande famille, la meilleure, la plus démocratique, l’assurance que tout à l’extérieur est pourri et corrompu mais qu’entre nous tout est parfait, c’est fini.

Pour Vasyl Cherepanym, président du collectif d’art responsable de l’exposition, le scandale n’est que le révélateur d’une régression des libertés et de la créativité artistique en Ukraine.

Pas touche aux héros de la Nation

Au delà des cas explicites de censure, il dénonce une tradition totalement passive de présenter et de percevoir l’art, qui conforte le spectateur dans son apathie. « Nous essayons de transformer la sphère publique ukrainienne pour créer un contexte de réflexion collective, dont nous avons vraiment besoin. Nous essayons de créer un capital social, des groupes, des communautés qui pourraient produire leur propre message. Nous n’essayons pas de répondre à d’anciennes questions, de trouver de nouvelles réponses à d’anciennes questions. Mais, nous nous efforçons de poser de nouvelles questions, parce c’est ce dont l’Ukraine a besoin ! »

Et le scandale ne s’arrête pas là. Le centre, fermé pour quelques jours, rouvre fin février suite à la mobilisation contre le recteur Sergiy Kvit. Mais à une condition: il est interdit au VCRC d’y organiser la moindre exposition. Un sursis bancal, qui s’achève le 12 mars, avec la décision de l’administration de fermer définitivement les locaux du centre.

Raison invoquée cette fois-ci: le bâtiment souffre de sérieux problèmes de solidité et nécessite une rénovation en profondeur. La bibliothèque universitaire située dans le même immeuble, continue, elle, à fonctionner normalement.

Au-delà des échos d’une censure injustifiée de la part du recteur, l’affaire a pris les accents d’un certain conservatisme nationaliste. Le recteur Sergiy Kvit ne cache plus ses affinités pour la plupart des idées d’extrême-droite, et fait fréquemment l’éloge de figures controversées de l’histoire nationale.

La fermeture du VCRC a ainsi été justifiée, outre l’affaire de l’exposition Ukrainskoe Tilo, par le projet d’héberger une conférence du chercheur allemand Grzegorz Rossolinski-Liebe sur la vie et la mémoire du leader de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), Stepan Bandera.

Pour Serguiy Kvit, le professeur aurait une « approche scandaleuse et de propagande, incompatible avec une rigueur académique ». Un jugement de circonstance, alors que le parti d’extrême-droite Svoboda, dénonce Grzegorz Rossolinski-Liebe comme un « fasciste libéral ».

Propagande

Dans la foulée, la plupart des établissements qui devaient accueillir le chercheur dans trois villes différentes d’Ukraine ont annulé sa prestation. Menacé par des coups de téléphone anonymes, il a été contraint de se placer sous la protection de son ambassade de se faire rapatrier discrètement vers l’Allemagne.

Censure artistique, conservatisme politique, intolérance extrémiste ; les couleurs du printemps qui reviennent déjà en Ukraine a pris une teinte inquiétante. Malgré l’impasse où se trouve le VCRC et le cruel manque de soutiens dans la société civile ukrainienne, Olga ne veut pas se laisser décourager.

Nous allons survivre, parce nous sommes des êtres vivants. Ils ne peuvent nous empêcher de penser, écrire ou dessiner. Nous sommes très déterminés à surmonter n’importe quel obstacle. Vous savez ce qu’on dit, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

Des héros nationalistes en plat de résistance

Article publié sur le site de MyEurop, le 12/11/2011

A Lviv, dans la Galicie ukrainienne, un restaurant met en scène l’histoire controversée de la Seconde Guerre mondiale. Pour y entrer, mot de passe obligatoire: « Gloire à l’Ukraine ». Bien plus qu’une simple attraction folklorique ou touristique, ce phénomène est révélateur d’un nationalisme en plein essor dans l’Ouest du pays.

Au début d’une agréable soirée d’automne, un léger son de flûte s’élève au-dessus des gracieuses façades qui cerclent le Rynok, la place centrale de Lviv, et enchante les nombreux badauds déambulant dans les petites rues pavées alentours. La capitale de la Galicie respire un art de vivre et une originalité uniques en Ukraine, et qu’on croirait à la portée de n’importe quel nouveau venu.

L’originalité à Lviv reste malgré tout une affaire d’initiés. Au bout d’un couloir partant d’un coin du Rynok, se dresse une porte en bois, anonyme. Nul ne pourrait se douter que derrière se trouve Krijvka (Cache), un des bars-restaurants les plus populaires de la ville, et le chantre emblématique d’un nationalisme ukrainien en plein essor.

Examen d’entrée

On frappe discrètement à la porte. Un homme chauve, d’allure massive, treillis militaire et fusil mitrailleur en bandoulière, ouvre et dévisage le visiteur d’un œil inquisiteur, avec un simple « Tak? » (« Oui? ») en signe de salut. Ici, pas de « Bonsoir », ou de « Nous souhaiterions une table pour quatre ». La réplique doit venir sans hésitation: « Slava Ukrainy ! » (« Gloire à l’Ukraine! »). Ce à quoi le garde répond d’un convenu « Heroim Slava !« , (« Gloire à ses Héros! »), éventuellement agrémenté d’une question supplémentaire. « Wy Moskaly ? » (« Vous êtes Moscovites? »), ou « Wy Patrioty ? » (« Est-ce que vous êtes patriotes? »).

Gare à la réponse, il ne s’agit pas de plaisanter si l’on veut rentrer. Si le « patriote » réussit ce petit examen d’entrée, il est invité dans le hall du restaurant et se voit récompensé avec un petit verre de Medovuha, vodka locale à base de miel.

On descend alors un escalier qui conduit au cœur de la « cache ». Les murs sont recouverts de poutres de bois, l’éclairage est tamisé, le fond de l’air sent le renfermé. Au milieu de l’escalier, impossible de manquer un portrait solennel de Stepan Bandera, leader nationaliste ukrainien pour le moins controversé de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale [voir l’encadré en bas de page]. Le doute n’est plus permis quant à l’ambiance particulière du restaurant. Dans un pays qui n’a pas encore décidé si Bandera était un glorieux patriote et résistant ou un dangereux fasciste et terroriste, le restaurant Krijvka a fait son choix.

Reconstitution historique ou farce ?

Après ces premières surprises, on se plonge plus profond dans les entrailles du restaurant. Une succession de galeries basses et faiblement éclairées reconstituent une cache de l’UPA, l’armée insurectionnelle ukrainienne formée en 1942 et branche militaire de l’organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). La cache est de celles depuis lesquelles les résistants ont mené leur lutte de longue haleine contre les occupants nazis et Soviétiques. Si l’UPA a officiellement été dissoute en 1949, ses dernières unités ont opéré jusqu’en 1956 et la région grouille de repères de la sorte.

Rien n’est laissé au hasard: des carabines et fusils mitrailleurs sont accrochés aux murs, des photos d’époque célèbrent la solidarité et la résistance des patriotes, et la vaisselle est faite d’assiettes et gobelets en métal. Le menu se décline en noms évocateurs, tels que « la première communion du héros », « du San jusqu’au Don », deux cours d’eau qui délimitent le territoire ukrainien à l’Ouest et à l’Est, « le sourire de Nachtigall », du nom de la division de la Wehrmacht créée en 1941 et composée de volontaires ukrainiens, et qui s’est distinguée lors de la prise de Lviv. Sans oublier le dessert local : « une Partisane Vierge ». Et quand on hèle une serveuse, un « Slava Ukrainy ! » est de rigueur.

Un véritable business

Quelques soirs par semaine, sur les coups des huit heures et demi, neuf heures, les lumières s’éteignent brusquement. Commence alors une chasse à l’homme, ou plutôt une chasse au Moskal, (Moscovite). Ils sont en général vite répérés pour avoir commandés des pelmini, ces raviolis fourrés, typiques de Russie et non de Galicie. On les démasque à la lampe de poche et les rabroue en public. Bien sûr, on parvient toujours à se réconcilier à la fin, à grand renfort de Meduhova.
Car le restaurant se veut malgré tout une manifestation d’un folklore local inoffensif. Les propriétaires gèrent plusieurs établissements dans le centre ville, tous articulés autour d’un thème particulier. La Loge, située juste au-dessus du Krijvka, se démarque fièrement comme le restaurant « le plus cher de Lviv », tout en recréant l’ambiance élitiste d’une loge maçonnique. Le Gazova Lampa, quelques rues plus loin, abrite une multitude de différentes sortes de lampe à gaz. Le restaurant Pid Zolotoyu Rozoju (Sous la Rose d’Or) reproduit l’atmosphère de la défunte Lviv juive, à l’aide de serveurs parlant yiddish et de plats kascher, dont on ne connaît pas le prix avant de l’avoir marchandé à la fin du repas. Dans ce contexte, Krijvka ne serait qu’une manifestation de plus d’une originalité lvivienne.

Au-delà du folklore

Mais il est difficile de croire que l’utilisation de la mémoire de Bandera et de l’UPA soit une simple attraction touristique. Depuis l’accès à l’indépendance en 1991, Lviv s’est démarquée comme le chantre d’un nationalisme revanchard, et de plus en plus intransigeant vis-à-vis des régions russophones et russophiles de l’Est ukrainien.

Bien que le maire Andriy Sadovyi soit d’étiquette indépendante, le conseil municipal est maintenant dominé par des élus du parti Svoboda. Ce parti nationaliste, héritier de l’ancien parti national-socialiste ukrainien, affilié, entre autres, aux extrême-droites françaises et autrichiennes, a connu un développement remarquable pendant les cinq dernières années. Il a aujourd’hui la main haute sur plusieurs grandes villes de l’Ouest, dont Ternopil et Ivano-Frankivsk, et sur trois oblasts (régions) occidentales, dont Lviv – et serait crédité d’environ 5% des voix aux prochaines élections législatives d’octobre 2012.

L’impact de Svoboda sur la politique locale se fait sentir, par son opposition à des mesures fiscales phares voulues par le maire ou l’interdiction d’une exposition de peintures qui ne respectait apparemment pas la mémoire du père de la littérature ukrainienne, Taras Chevchenko.

Influence politique montante

Le groupe Svoboda pousse évidemment à une utilisation politique de l’histoire. Un mémorial grandiose à l’honneur de Bandera est en cours de construction dans le centre-ville, pour un coût d’environ 900 000 euros. Dans le même temps, l’inauguration, le 29 octobre dernier, du stade de football « Lviv Arena », destiné à héberger des matchs de l’Euro 2012, a été marquée par de graves troubles de circulation.

Et pour cause, les routes y conduisant n’étaient pas toutes achevées, faute de moyens. Qu’à cela ne tienne, pour Ruslan Koshulynkiy, chef du groupe Svoboda au conseil municipal, c’est une « question de valeurs […] Bandera n’était pas commémoré avant et nous avons eu le sentiment qu’il était très important de rendre hommage à un tel personnage. C’était une de nos priorités ».

De la même manière, le Krijvka a eu comme priorité de présenter une certaine partie de l’histoire de l’UPA, vierge de tout écart de conduite, et d’en faire un produit commercial. Teodor, un client venu de Ternopil, déplore ainsi que l’on ne trouve pas de références historiques, d’anecdotes ou de panneaux expliquant les motivations des soldats de l’UPA. Comme il le constate, les propriétaires jouent avec l’Histoire. « Il n’y a aucun intérêt historique à venir ici. Moi et mes amis pouvons boire à Ternopil« . Même au sein de l’Ouest ukrainien, la mémoire de la nation ne fait pas l’unanimité.

 


Stepan Bandera (1909-1959), est un patriote ukrainien de la première heure, chef de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN), à l’idéologie ouvertement fascisante, qui s’engagea aux côtés des nazis contre les Soviétiques dans l’espoir d’en obtenir un Etat ukrainien indépendant. Une indépendance éphémère qu’il déclare en juin 1941 avant qu’elle ne soit vite refusée par les Nazis. Son bras armé, l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne (UPA), se rend coupable de nombreuses exactions contre Polonais, Juifs et Ukrainiens sympathisants communistes. Le vent tourne vite pour Bandera, qui se retrouve interné par les Nazis, exilé du territoire ukrainien après la guerre et assassiné par le KGB en Allemagne de l’Ouest en 1959. Son nom défraye régulièrement la chronique en Ukraine. Le président « orange » Victor Iouchtchenko lui a ainsi conféré le titre de « Héros d’Ukraine » par un décret en janvier 2010, juste avant de quitter le pouvoir. Décision largement contestée par la communauté russophone du pays, et annulé par la Haute Cour Administrative d’Ukraine en janvier 2011.

RFI: A la rencontre des nouveaux nationalismes!

Reportage diffusé sur RFI pour l’émission Accents d’Europe, le 09/11/2011

Dans les pays postcommunistes, l’histoire –notamment celle de la Seconde Guerre mondiale– représente un enjeu majeur. Les forces nationalistes s’efforcent de justifier, au nom de l’hostilité à l’Union soviétique, leur collaboration avec l’occupant nazi. Sébastien Gobert s’est rendu dans ce restaurant pour rencontrer ces nationalistes ukrainiens décomplexés.

Ecouter le reportage ici (deuxième séquence, début à environ 03’30)