RTBF: Les otages ukrainiens du Kremlin

Intervention dans la séquence « Questions du Monde », dans la matinale de la RTBF, le 17/03/2017

L’Ukraine et la Russie sont toujours en état de guerre, depuis 2014. Une guerre hybride, non-déclarée, qui prend plusieurs formes: l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass bien sûr, mais aussi la propagande, les blocus économiques, et la détention de prisonniers… Dans ce contexte, la Russie est dénoncée par la communauté internationale pour la détention de prisonniers politiques ukrainiens. Le Parlement européen vient d’appeler à leur libération, le 16 mars. 

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Sait-on combien de prisonniers politiques ukrainiens sont détenus en Russie? 

Oui, les comptes sont tenus avec rigueur par des associations ukrainiennes. Il s’agit de 44 citoyens, qui ont été condamnés à des peines cumulées de 161 ans de prison. Beaucoup d’entre eux ont été jugés dans des conditions assez douteuses. Amnesty International a même assimilé certains procès à des jugements de l’ère stalinienne. Les conditions de détention sont la plupart du temps très précaires, les pressions psychologiques très fortes. Les avocats des détenus dénoncent aussi régulièrement des cas de torture.

Il y a différentes catégories de détenus. La prisonnière la plus connue, c’était la pilote Nadia Savchenko, arrêtée dans le cadre de la guerre du Donbass, et libérée en mai 2016. Aujourd’hui, la figure de proue des prisonniers ukrainiens, c’est Oleh Sentsov, un cinéaste de Crimée, arrêté en 2014 pour préparation d’actes de terrorisme, une accusation qui n’a jamais été étayée sérieusement par la partie russe. D’autres détenus sont des militants de la révolution ukrainienne, des Musulmans Tatars de Crimée, des Ukrainiens dénoncés comme espions, voire comme des anciens combattants ennemis des Russes pendant les guerres de Tchétchénie. Ce sont des Ukrainiens que la Russie n’entend pas extrader vers l’Ukraine.

Qu’es-ce qui est fait pour les libérer? 

A la fois les Ukrainiens et leurs partenaires internationaux sont très actifs pour résoudre ces situations, au cas par cas. Vous avez mentionné la récente résolution du Parlement européen, on peut aussi parler de campagnes publiques de sensibilisation, des pétitions, des manifestations. Mais comme l’ont montré les précédentes échanges de prisonniers et libérations, comme celle de Nadia Savchenko, ce sont les négociations politiques qui sont le plus efficace. Il y a les négociations dans le cadre du processus de paix de Minsk, bien sûr. Les listes de centaines de combattants faits prisonniers dans le contexte de la guerre font l’objet de négociations à part.

Mais pour les prisonniers politiques, ce sont les contacts directs entre les équipes dirigeantes ukrainiennes et russes, qui permettent de trouver des solutions. Cela veut aussi dire qu’il est très difficile d’avoir des détails sur l’état des pourparlers. Tout se joue dans le plus grand secret.

Les négociations ne résolvent pas tout: on pourrait penser qu’avec le temps la liste de prisonniers politiques se réduit, mais en fait elle s’allonge. En septembre 2016, un journaliste ukrainien basé à Paris, Roman Sushchenko a été arrêté pendant un voyage à Moscou. Les Russes l’accusent d’espionnage, il est en cours de procès. Preuve que les tensions ne s’apaisent pas.

Mais les Ukrainiens ont aussi des prisonniers russes, de leur côté? 

Tout porte à croire que oui. Les services de sécurité ukrainiens procèdent régulièrement à des arrestations d’agents provocateurs pro-russes, comme ils les dénoncent. Certains sont des citoyens russes. Mais on n’a peu de détails sur leur sort. Les services de sécurité ukrainiens ont eu recours à des prisons secrètes, comme l’avaient révélé des enquêtes d’ONG des droits de l’hommes. Ce qui implique le secret. De leur côté, les Russes ne réclament pas leur prisonniers avec la même publicité que les Ukrainiens, tout simplement car, rappelez-vous, la Russie ne reconnaît pas son intervention en Ukraine.

La médiatrice du Parlement ukrainien pour les droits de l’homme a récemment évoqué une liste de 400 détenus russes en Ukraine. Une liste qui contient probablement une majorité de détenus de droit commun et de prisonniers de guerre. Mais la grande différence, c’est que l’Ukraine ne détient pas de prisonniers politiques, arrêtés sur de fausses accusations avec force publicité. C’est là une spécialité russe, si je peux dire, qui est une arme politique, médiatique et psychologique de cette guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui n’est pas prêt de se terminer.

LLB: Kiev récupère sa « Jeanne d’Arc »

Article publié dans La Libre Belgique, le 26/05/2016

Elle a l’habitude d’être une icône. Nadia Savtchenko, née en 1981, n’est pas qu’une pilote ukrainienne prisonnière pendant la guerre hybride du Donbass qui oppose les séparatistes pro-russes (soutenus en sous-main par Moscou) et l’armée ukrainienne. Les Ukrainiens s’étaient depuis longtemps habitués à sa fougue et à sa détermination, en l’observant se frayer un chemin dans les rangs d’une armée nationale toute post-soviétique. De 2004 à 2008, elle était ainsi la seule femme dans le contingent militaire ukrainien dépêché en Irak, pour y assister la mission américaine. Elle avait obtenu ce privilège après s’être surpassée aux phases d’entraînement militaire dès l’âge de 16 ans. Néanmoins, ce n’était pour elle qu’une étape dans la réalisation de son rêve : voler.

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Il lui fallut bien du temps et du courage pour obtenir du ministère de la Défense qu’elle étudie à l’Académie de l’Armée de l’Air de Kharkiv, jusque-là réservée aux hommes. Elle en sort diplômée en 2009, pilote, mais aussi modèle d’une ouverture des forces armées aux femmes.

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RFI: Nadia Savtchenko et une « parodie de justice »

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 23/03/2016

La pilote ukrainienne a été condamnée par la justice russe à 22 ans de prison. On l’accuse d’avoir illégalement traversé la frontière entre l’Ukraine et la Russie, après avoir dirigé des tirs d’artillerie qui ont conduit à la mort de deux journalistes russes. Des allégations réfutées par ses avocats et tournées en ridicule en Ukraine, où Nadia Savtchenko est devenue une véritable héroïne. 

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Depuis des mois, elle est devenue pour les Ukrainiens le symbole de l’agression russe en Ukraine, la preuve vivante de l’implication du Kremlin dans le conflit qui fait rage dans l’est du pays. C’est donc la plus haute autorité ukrainienne, le Président Petro Porochenko, qui a pris personnellement, dans une nouvelle allocution télévisée, la défense de la pilote Nadia Savtchenko.

Petro Porochenko: L’Ukraine ne reconnaîtra jamais cette parodie de justice ou le verdict. Ce soi-disant tribunal a prouvé par son absurdité et sa cruauté que la justice russe en est revenue à l’époque des purges de Staline. 

L’exécutif ukrainien et ses partenaires occidentaux dénoncent de multiples vices de procédure, et des accusations faussées. Les avocats de Nadia Savtchenko ont ainsi prouvé que la pilote avait été capturée dans l’est de l’Ukraine avant la mort des deux journalistes russes dont on lui reproche le meurtre. Aussi Petro Porochenko assure qu’il n’en a pas encore fini.

Petro Porochenko: Je suis prêt à échanger deux soldats russes capturés dans l’est de l’Ukraine, engagés dans l’agression contre notre pays.

Certains commentateurs entrevoient la possibilité d’une grâce présidentielle venant de Vladimir Poutine. Mais rien n’est moins sûr. Nadia Savtchenko n’est qu’une parmi les citoyens ukrainiens emprisonnés en Russie, pour lesquels le Président russe s’est montré indifférent. Pour les Ukrainiens, Nadia Savtchenko est une prisonnière de guerre. Sa condamnation pourrait engendrer des représailles de Kiev, et exalter les tensions entre la Russie et l’Ukraine.