Libération: Ukraine, la police qui fait tache

Article publié dans Libération, le 12/05/2016

Un patron de la lutte antidrogue ultranationaliste, des agents anciens combattants du Donbass, un ministre de l’Intérieur entouré d’hommes de main… Le pays est encore loin de forces de l’ordre présentant toutes les garanties d’un Etat de droit.

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Illya Kiva. Photo: Niels Ackermann/Lundi13

«Je suis prêt à transgresser la loi afin de rendre la justice, si cela peut sauver des vies. En combattant dans le Donbass, j’ai compris que pour que quelqu’un survive, un autre doit mourir.» Illya Kiva se rejette sur sa chaise, ses grands yeux froids fixés sur son interlocuteur. Pour le chef du département de lutte antidrogue de la police nationale d’Ukraine, ces propos ne sont pas une provocation. La fin justifie bien les moyens : «Nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne montrons aucune pitié face aux dealers. Car ils visent à corrompre nos enfants, à pervertir notre jeunesse.»

Avec sa gestuelle de combat et ses déclarations à l’emporte-pièce, Illya Kiva n’en finit pas de défrayer la chronique. Ancien athlète originaire de Poltava, dans le centre de l’Ukraine, il y dirige la section locale du groupe ultranationaliste «Praviy Sektor» («Secteur droit»). A la faveur de la guerre hybride du Donbass, il a pris la tête du bataillon de volontaires appelé «Poltava». Il s’est fait remarquer dans l’est de l’Ukraine et à la frontière avec la Crimée occupée. Son engagement le rapproche du sulfureux ministre de l’Intérieur ukrainien, Arsen Avakov. En octobre 2015, celui-ci le propulse à la tête du département de lutte antidrogue, officiellement pour nettoyer un corps de police notoirement corrompu, qui n’avait été jusque-là qu’un organe de contrôle du trafic de stupéfiants.

A part mener des descentes musclées dans certains clubs et restaurants de Kiev, le patron de la lutte antidrogue ukrainien se démarque avant tout par ses prises de positions agressives, et extravagantes. «Illya Kiva n’est tenu responsable ni de ses propos, ni ses actions, estime Vyacheslav Likhachev, directeur du groupe d’observation des droits des minorités, à Kiev. Mais quand un officier de police haut gradé ignore la loi, c’est dangereux.» D’autant que Kiva contraste avec la réforme de la police, un des grands chantiers pro-européen de l’après-Maidan. Très médiatisée, elle a institué des unités de jeunes policiers, bien entraînés, bien rémunérés, et garants de l’Etat de droit.

Complaisance

Dans l’Ukraine postrévolutionnaire, paralysée par une guerre hybride contre la Russie, une grave crise économique et une corruption toujours endémique, les mouvements d’extrême droite et ultranationalistes, tels que les partis Svoboda («Liberté») et Praviy Sektor, jouissent d’une influence politique très limitée. Malgré tout, certains de leurs groupes bénéficient d’une complaisance, plus ou moins volontaire, de la part des autorités. Pour beaucoup, il s’agit d’une reconnaissance pour le rôle qu’ont joué les bataillons de volontaires dans la défense du pays contre la Russie. Pour d’autres, il s’agit de choix très pragmatiques. «C’est avant tout Arsen Avakov qui est responsable de cette situation étrange, assène Masi Naiiem, avocat et frère du député réformateur très populaire, Moustafa Naiiem. A cause d’Avakov, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. La nouvelle police de la route, la seule unité qui a vraiment changé de l’ancien système, a des compétences très limitées. Et à côté de cela, vous avez Illya Kiva. Lui a beaucoup de pouvoir, mais il est dangereux !»

«Arsen Avakov n’a aucune idéologie, décrypte un de ses familiers, ancien haut responsable du ministère de l’Intérieur, sous couvert d’anonymat. C’est avant tout un homme d’affaires, un aventurier. Il a été recruté juste après la révolution, d’abord et avant tout pour l’emprise qu’il a sur plusieurs cercles criminels. Le nouveau pouvoir avait besoin d’une main de fer pour tenir le pays. Pour défendre son business, Avakov s’est toujours entouré d’hommes de main, prêts à tout. Il les place aux postes à responsabilité. Et certaines de ces petites frappes, qu’il a connues pendant la guerre, sont issues des mouvances ultranationalistes.»

Suivant ses propres règles, Illya Kiva a ainsi lancé une campagne de mobilisation populaire contre les drogues, en s’appuyant sur les combattants des bataillons «Azov» et «Sainte Marie», «des hommes droits, qui ont su trouver un nouveau sens à leur vie». Les deux unités, des régiments paramilitaires désormais incorporés dans les forces régulières, sont très actives dans l’est de l’Ukraine, et connues pour leurs éléments radicaux, ouvertement néonazis. Fin octobre 2014, la nomination de Vadim Troyan comme chef de la police de la région de Kiev avait aussi fait sensation. Issu du bataillon Azov, il est un membre actif de la formation Assemblée national-socialiste d’Ukraine. De nombreux policiers sont recrutés parmi les rangs des anciens soldats qui ont combattu dans le Donbass. Il n’existe néanmoins aucune étude permettant d’évaluer l’intégration d’éléments ultranationalistes.

«Nihilisme»

Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, a survécu, le 14 avril, à la crise politique qui a emporté le Premier ministre Arseniy Iatseniouk. En revanche, sa vice-ministre, la réformatrice géorgienne Ekaterina Zgouladze-Glucksmann, a annoncé sa démission mercredi, en mettant en garde contre les «océans de corruption, nihilisme et bureaucratie»auxquels elle s’est confrontée. De quoi redouter un blocage prolongé de la réforme du ministère de l’Intérieur. Masi Naiiem, après avoir organisé plusieurs manifestations de soutien à la nouvelle police, a ainsi entamé deux procédures en justice contre le ministère et la police nationale pour protester «contre le silence» des supérieurs d’Illya Kiva. Celui-ci, qui explique ne pas avoir de comptes à rendre aux «bâtards toxicomanes», n’est pour l’instant pas inquiété.

La chef de la police nationale, Khatia Dekanoidze, ancienne ministre de l’Education de Géorgie, s’est ainsi contentée d’indiquer qu’elle ne «voyait pas Illya Kiva rester officier de la police nationale sur le long terme». Réponse, éclairée, de l’intéressé : «Il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police.»Illya Kiva refuse de se plier au processus de «recertification» obligatoire pour tout agent d’une ancienne milice souhaitant continuer à servir dans la nouvelle police. Une attitude qui trahirait un phénomène plus structurel, selon Khatia Dekanoidze : la «revanche de l’ancien système». A la faveur de la crise politique et des manigances d’Arsen Avakov, la vieille garde opérerait un retour en force pour bloquer les réformes pro-européennes. Et dans ce que certains dénoncent comme une «contre-révolution», une tête brûlée comme Kiva serait un atout de poids.

La Libre Belgique: Une contrebande où « tout le monde est complice » en Ukraine

Ceci est la version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 19/09/2015

“Trois cartons de Marlboro rouge.” Le visage de la vendeuse, impassible, disparait de la petite lucarne de son kiosque, dans le centre d’Oujgorod. Quelques secondes à peine, et trois blocs emballés apparaissent. Au prix de 22 hryvnias par paquet de cigarettes, le calcul est vite fait: 3×220 = 660 hryvnias, soit un peu plus de 26 euros. Oreste X., jeune diplômé ukrainien, paie, fait disparaitre les cartons dans un sac en plastique, et poursuit son chemin. “Voilà, j’ai quelque chose comme 70 euros de bénéfice net dans ce sac!”

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“Il faut faire des achats de gros pour que cela vaille le coup,” indique-t-il avec l’assurance d’un homme d’affaires. Demain, il fera le trajet en voiture vers Kosice, en Slovaquie, pour “un weekend en famille”. “Le paquet de Marlboro là-bas, c’est 3,40 euros. Alors les cigarettes d’ici, ça part comme des petits pains…” Selon la loi, Oreste ne peut emporter avec lui que deux petits paquets au-delà de la frontière. “Ca n’a jamais posé de problème: on connaît le douanier!” s’exclame-t-il, amusé.

Contrebande ou business? 

“Vous appelez cela de la contrebande, mais pour la plupart des gens en Transcarpatie, c’est du business,” avance Mikhaylo Katchour, économiste et député au Parlement régional. “Après avoir été rattachée à l’URSS en 1946, la Transcarpatie est devenue une région de sous-traitance pour les centres industriels de l’Union. Quand celle-ci s’est disloquée en 1991, le tissu industriel n’y a pas résisté, et les usines de Transcarpatie se sont arrêtées. Aujourd’hui, il y a un peu d’activité autour du bois et de l’agriculture, mais pour le dire franchement, les seules richesses économiques qu’il y a en Transcarpatie, ce sont des bras, et la frontière.”

Les frontières, pour être plus exact. Région des confins ukrainiens, la Transcarpatie est limitrophe de la Roumanie, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Pologne. Les passages sont aisés, à travers les 13 postes-frontières officiels. A l’inverse, enclavée par la chaîne montagneuse des Carpates, la région est reliée au reste de l’Ukraine par deux seules routes praticables, et par des liaisons ferroviaires douloureusement lentes. “Personne ici ne parle de séparatisme. La Transcarpatie, c’est l’Ukraine. Mais il faut comprendre qu’à travers l’histoire, la géographie, nos minorités nationales, nous sommes très proches de l’Europe,” poursuit Mikhaylo Katchour. “Les business transfrontaliers, légaux ou non, sont donc très importants ici”. Le long de la route Rakhiv-Moukachevo, qui longe la frontière roumaine, des villas aux dimensions démesurées témoignent d’activités lucratives, bien au-delà de la moyenne des salaires locaux.

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Les migrations pendulaires sont intenses. Dans la petite ville frontalière de Tchop, la gare monumentale, construite comme une porte d’entrée de l’URSS à l’occasion des Jeux Olympiques de 1980, est toujours pleine d’une foule portant sacs et bagages. Dans le train qui franchit la rivière Tisza vers la ville hongroise de Záhony, les contrôles frontaliers sont sommaires. Nombreux sont ceux qui possèdent passeports ukrainiens et hongrois. Interdit par la loi, cette pratique est de fait largement tolérée. Et elle permet d’expédier les formalités.

“Il suffit d’appeler en avance, pour savoir si le douanier avec lequel on a un arrangement est en poste à ce moment-là, et n’importe quel barda peut passer comme une lettre à la poste!,” affirme le politologue et militant civique Pavlo Homonaj. Selon FRONTEX, l’agence de contrôle des frontières de l’Union européenne, seuls 3,4% de la contrebande transitant par Záhony en 2014 auraient été détectés, et sanctionnés.

Un système bien huilé

Fin observateur de la région, Pavlo Homonaj est visiblement amusé par cette “petite contrebande, une conséquence naturelle de la morphologie de la région”. “Le problème, c’est la contrebande mafieuse, à l’échelle industrielle. Celle qui a animé les guerres de gang dans les années 1990, celle qui a provoqué une fusillade en plein centre-ville de Moukachevo, le 11 juillet”. Ce jour-là, une rencontre entre des militants du mouvement ultra-nationaliste Praviy Sektor et un député national, Mikhaylo Lanjo, dégénère en échanges meurtriers, causant trois morts, sept blessés, et un esclandre national.

“Il y a plusieurs secteurs de contrebande par ici,” résume Pavlo Homonaj. Tout d’abord, le trafic de cigarettes, majoritairement contrôlé par Viktor Baloha. Lui et son clan sont incontournables dans la région. Au fil des années, ils ont cherché à se légitimer, notamment en entrant en politique. Mikhaylo Lanjo est lui à la tête d’une structure mafieuse bien plus traditionnelle: il contrôle au moins cinq usines pharmaceutiques dans la région, et gère la contrebande de médicaments et drogues. En parallèle, il existe des trafics d’alcool, de migrants, d’essence, d’armes et autres, mais c’est moins important.”

“Ces groupes bien organisés peuvent acheminer des quantités énormes de cigarettes vers l’Ouest, où les différences de prix sont bien plus fortes,” estime le député et ancien journaliste Moustafa Naiiem. Si un camion atteint l’Allemagne, c’est une cargaison qui peut rapporter au moins 450.000 euros.” Une activité lucrative, qui attire aventuriers et groupes armés.

Praviy Sektor comme franchise

Dans ce contexte, l’apparition de bataillons de volontaires armés, dans le cadre de la guerre hybride du Donbass, a permis à de nombreux contrebandiers de développer leurs activités sous la bannière d’un patriotisme revendicateur. “Praviy Sektor, en l’occurence, a été utilisé comme une franchise pour de nombreux criminels,” avance Moustafa Naiiem, qui a suivi l’affaire de près. Lui tient néanmoins à confirmer son “profond respect pour l’organisation et pour son chef, Dmytro Iarosh”. Après la fusillade du 11 juillet, ce dernier s’est pourtant attiré de nombreuses critiques, en appelant à protester contre le gouvernement, afin de défendre ses hommes.

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Parmi ses hommes, certains étaient pourtant des criminels avérés. L’attention médiatique s’était concentrée sur le commandant Roman Stoiko. Ancien policier, il avait fait sensation en 2013, après être tombé d’un deltaplane surchargé de cigarettes, à destination de la Slovaquie. Haut placé dans la hiérarchie de Praviy Sektor dès 2014, il a été l’un des acteurs de la fusillade du 11 juillet. Après avoir usé d’armes à feu dans les rues de Moukachevo, il avait pris le maquis. Dans une vidéo tournée dans les montagnes où il avait trouvé refuge, il se présentait comme “plus patriote que le gouvernement, victime d’une manipulation.”

Décrié par les autorités, en disgrâce dans l’opinion publique, Praviy Sektor a accusé le coup de cette mésaventure sanglante. Son antenne en Transcarpatie a été fermée d’autorité. Le chef local de Praviy Sektor, Oleksandr Satchko, entretient néanmoins une organisation de jeunesse et “espère une amélioration prochaine de l’environnement politique ». Les déclarations d’Oleksandr Satchko, de même que les menaces de Dmytro Iarosh, alimentent les craintes d’un retournement violent de Praviy Sektor et autres mouvements nationalistes contre le gouvernement de Kiev. Une crainte renforcée par les affrontements du 31 août aux abords de la Verkhovna Rada (Parlement), à Kiev.

Au-delà de la politique, la guerre des gangs

Les projecteurs médiatiques portés sur l’implication du mouvement ultra-nationaliste ne doivent néanmoins pas faire oublier qu’il souffre d’un désamour dramatique de l’opinion publique. Que ce soient les dernières élections ou les récentes manifestations anti-gouvernementales, tout indique que le soutien populaire de Praviy Sektor, et autres mouvements nationalistes, radicaux et extrémistes, est faible. Si ces groupes jouissent d’une image de défenseurs guerriers de la patrie, sur le Maïdan comme sur le front de l’est, leur poids en tant que force politique est tout à fait négligeable.

L’attention médiatique accordée à Praviy Sektor dans le cadre du drame du 11 juillet ne peut non plus faire oublier la raison première de la fusillade. A savoir: une guerre de gangs pour le contrôle de réseaux de contrebande.

Selon des sources concordantes, l’antenne de Praviy Sektor en Transcarpatie était ouvertement financée par Viktor Baloha, sous couvert d’un mécénat patriote. Les militants avaient reçu l’aval de ce dernier pour faire pression sur Mikhaylo Lanjo. Celui-ci aurait non seulement pris trop d’ampleur sur le marché local, mais aurait aussi floué les contrebandiers de Praviy Sektor dans plus d’une affaire. “Je ne pense pas que les violences étaient prévues à l’avance. Mais certainement, les éléments d’une escalade étaient bel et bien réunis,” commente l’expert Pavlo Homonaj.

Une complicité « totale » des autorités d’Etat

“La guerre des clans, c’est un phénomène inquiétant. Mais ce que la fusillade du 11 juillet a dévoilé, c’est une réalité que ce gouvernement soi-disant réformateur ne peut plus ignorer: la complicité totale des autorités d’Etat,” assène un expert en sécurité à Oujgorod. Arrivé de Kiev pendant l’été, il entend protéger son anonymat afin de garantir l’efficacité de son travail. Le 11 juillet, les forces de police étaient prévenues à l’avance de la rencontre entre Praviy Sektor et Mikhaylo Lanjo. Plusieurs unités se tenaient aux abords du club “Antarés”, où a éclaté la fusillade. “Elles sont intervenues très tard, car elles n’étaient pas préparées à une telle situation. Ces policiers n’étaient pas là en tant que policiers. Ils étaient là comme associés de contrebandiers, “en observation”. Ils attendaient les nouvelles lignes directrices qui allaient découler de cette rencontre…”

“Il serait naïf d’imaginer qu’une économie comme celle-ci peut prospérer de la sorte sans le soutien au moins tacite de la police, des gardes-frontières, des douanes, des services secrets, et autres,” explique un journaliste à Moukachevo, lui aussi sous couvert d’anonymat. “Dmytro Iarosh a beau jeu de se défendre de toute entreprise criminelle. Mais il est l’ami personnel de Valentyn Nalyvaichenko, l’ancien patron des services secrets (SBU). Ici en Transcarpatie, tout le monde sait que Volodymyr Heletey, chef du SBU régional jusqu’en juillet, est le protégé de Viktor Baloha. Quand on sait que ce dernier a généreusement financé Praviy Sektor, on voit que tout est lié…” Lui préfère ne pas dévoiler son nom: “Moukachevo, c’est la ville natale de Viktor Baloha. C’est la capitale officieuse de Transcarpatie, mais c’est petit, tout le monde se connait…”

Le maire de Moukachevo, Zoltan Lengyel, n’a lui pas peur de le dire à voix haute: “Tout le monde est complice. Il y a trois ans, on a découvert un tunnel souterrain qui partait d’Oujgorod jusqu’en Slovaquie! Des chariots y transportaient d’énormes quantités de cigarettes et autres. Mais pour ce que j’en sais, personne n’a encore été puni. Je ne sais pas qui protège qui, si c’est le SBU ou autre. Mais l’affaire a été soigneusement étouffée”.

Sous-entendu: l’affaire des violences de Moukachevo le sera aussi. D’ailleurs, ni Viktor Baloha, ni Mikhaylo Lanjo n’ont été inquiétés par la police. Et quant aux contrebandiers portant les insignes de Praviy Sektor, “cela fait longtemps qu’ils ont été évacués des montagnes, probablement sous escorte policière,” assure l’expert de sécurité à Oujgorod. “Selon toute probabilité, ils sont aujourd’hui cachés dans l’est de l’Ukraine. Ils ne seront jamais arrêtés.”

“Il faut se représenter l’ampleur du trafic,” résume Pavlo Homonaj. “Auparavant, la contrebande provenait de Transnistrie, cette république sécessionniste sur le flanc de la Moldavie. Vous vous imaginez le réseau de complicités qu’il fallait pour arriver jusqu’aux frontières européennes, et au-delà!” A cause de la guerre hybride du Donbass, le dispositif militaire s’est renforcé sur le pourtour de la Transnistrie pro-russe. Cette route aurait ainsi été interrompue. “Aujourd’hui, le trafic est alimenté par une usine de production de cigarettes près de Lviv. En parallèle de la production légale, ils produisent ‘quelques’ cigarettes supplémentaires, qu’ils n’estampillent pas… Elles sont acheminées par la route, et ensuite expédiées par deltaplane, cerf-volant ou autre…,” ironise l’expert.

De nouveaux dirigeants pour un nouveau système? 

Ce système bien huilé aurait été perturbé par la fusillade du 11 juillet. A en croire le Président Petro Porochenko, il a immédiatement initié “une lutte nationale contre la contrebande”. La majorité des hauts fonctionnaires locaux ont été renvoyés avec une rapidité peu commune à l’administration ukrainienne. Le gouverneur de région a cédé sa place au charismatique Hennadiy Moskal, dès le 15 juillet. Ancien gouverneur de Transcarpatie (2001-02), celui-ci était alors en poste dans l’oblast divisé de Louhansk. Il y était réputé pour une certaine stabilisation de la situation et ses mesures contre la contrebande entre territoires ukrainiens et séparatistes.

Avec la prise de fonction du gouverneur se sont multipliées les annonces de saisies de cigarettes et d’enquêtes. Moins de deux mois plus tard, dans les vastes locaux de l’administration régionale, Hennadiy Moskal paraît néanmoins prudent, voire résigné. “Ma mission se décline en trois priorités: restaurer la verticale du pouvoir, lutter contre la contrebande, et rassurer la population.”

A-t-il réussi à stopper les trafics, comme il s’en était vanté dans la région de Louhansk? “Ici, la question ne se pose pas comme cela: nous n’avons pas des terroristes pro-russes en face de nous! Il faut comprendre que cette contrebande est le résultat d’une demande très forte de cigarettes bon marché dans les pays de l’UE. Si vous voulez stopper ces trafics, il faut arrêter d’acheter ces produits. Et rien ne serait possible sans la participation des gardes-frontière hongrois, slovaques, polonais…” Les voisins européens sont d’ailleurs pointés du doigt pour entretenir une subtile sorte de contrebande vers l’Ukraine, allant de l’immatriculation de voitures bon marché aux trafics d’électroménager ou de quelques denrées alimentaires rares en Ukraine.

Après le scandale du 11 juillet, on a procédé à certaines arrestations et remplacements de personnel au cours de l’été, côté européen comme côté ukrainien. “Mais ce n’est pas cela qui peut changer la situation,” précise Moustafa Naiiem. De sa propre initiative, en tant que député, il a entrepris d’encadrer la formation d’une nouvelle police, mieux formée, mieux équipée, mieux payée. “Pendant 24 ans, Kiev ne s’est pas soucié de cette région. On en voit les résultats aujourd’hui, il est temps de changer cela.”

De fait, depuis l’indépendance du pays en 1991, la politique d’Etat du pouvoir central n’a que peu englobé des régions périphériques tels que la Transcarpatie, la Bukovine ou encore la Crimée, et s’est contenté de déléguer des compétences conséquentes à certains groupes d’élites locales. En échange de leur loyauté à l’exécutif en place à Kiev, ces groupes se voyaient octroyer toute latitude dans la gestion des affaires locales. En Transcarpatie, il était ainsi admis que Kiev avait “loué” la région au clan de Viktor Baloha, selon une expression d’un journaliste du média en ligne “Oukrainska Pravda”.

Contrebande: la combattre? ou la contrôler? 

Affirmer l’autorité d’un pouvoir central paraît néanmoins complexe. A la différence des nouvelles unités déjà déployées à Kiev, Lviv ou Odessa, la police de Moustafa Naiiem ne dispose d’aucun budget, n’aura que des prérogatives réduites, et un soutien limité. “Ils n’auront pas d’armes, pas d’autorité. Ils vont juste faire la circulation sur la route entre Oujgorod et Moukachevo,” lance, l’air blasé, Hennadiy Moskal. “Depuis la Révolution, il n’y a pas eu de réforme du Ministère de l’intérieur ou de la Justice. Ceux qui vous assurent qu’il y a eu des changements vous mentent. Et pour compenser, ils offrent au peuple cette nouvelle police, qui ne sert à rien, mais qui fait plaisir à tout le monde. Quand on a un cancer, on n’essaie pas de s’acheter un nouveau bras ou une nouvelle jambe. Il faut lutter directement contre la tumeur!”

“Moskal, c’est un homme de la vieille école. Mais il est probablement un des meilleurs de sa classe!,” lance Pavlo Homonaj. “Quand il était gouverneur et chef de la police ici, il y a quelques années, il avait réussi à stopper la production illicite de vodka. Il peut produire des résultats.” “Certes. Mais ce n’est pas lui qui viendra à bout de la contrebande,” contredit l’expert en sécurité, à Oujgorod. “Selon mes informations, il en est l’un des bénéficiaires directs, même si rien n’est prouvé.”

“Hennadiy Moskal n’a pas été nommé ici pour lutter contre la contrebande, mais pour en contrôler les flux et les rediriger des clans locaux vers Kiev,” poursuit-il. D’une certaine manière, c’était la même logique quand Mikheil Saakachvili a été nommé gouverneur d’Odessa. Ce dernier rue un peu dans les brancards aujourd’hui. Mais c’est bien de cela dont il s’agit: retirer le contrôle de la contrebande des mains des clans locaux, au profit du pouvoir central.” “Sans oublier qu’ici, Hennadiy Moskal a aussi pour mission de préparer le terrain des élections locales du 25 octobre, et empêcher que l’équipe de Viktor Baloha ne remporte trop de municipalités.”

En Transcarpatie, personne ne semble convaincu qu’il est possible d’éradiquer la contrebande. Ce qui pose une question essentielle: la région pourrait-elle survivre sans ces trafics illégaux? “Oui, bien sûr,” s’enflamme l’économiste Mikhaylo Katchour. “Toute activité illégale est un parasite de l’économie réelle. Il existe des industries très performantes en Transcarpatie. Mais rendez-vous compte: elles n’arrivent pas à recruter des employés! Les gens sont plus intéressés par des petits trafics ici ou là, qui rapportent bien plus qu’un salaire moyen.” Avant d’ajouter avec malice: “la répression, ça ne marche pas sur le long-terme. Alors que si l’on parvenait à libéraliser le régime de visa et à encadrer le commerce transfrontalier… Il faut donner à la Transcarpatie les moyens de se développer.”

La Tribune de Genève: Entretien avec Petro Porochenko: « Nous combattons pour tout le continent européen »

Entretien publié dans La Tribune de Genève, le 03/08/2015

Cet entretien a été conduit dans le bâtiment de l’administration présidentielle, à Kiev, le samedi 1er août. Il a été réalisé conjointement avec deux journalistes. STEFAN SCHOCHER (à droite sur la photo) pour le journal autrichien “Kurier”. JUSSI Niemeläinen (à gauche) pour “Helsingin Sanomat”, en Finlande. 

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Elu président d’Ukraine à une large majorité, en mai 2014, à la suite de la Révolution de la Dignité de l’hiver 2013-14, Petro Porochenko, 49 ans, est à la tête d’un pays exsangue. Faisant face à une grave récession économique, à une corruption endémique, et à une guerre hybride avec la Russie, le chef de l’Etat est aussi sous pression de la société civile, qui demande des changements radicaux et rapides.

La richesse nationale de l’Ukraine est moins élevée aujourd’hui qu’en 1990, à la fin de l’URSS. Quel avenir pouvez-vous proposer aux Ukrainiens?

Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui éprouve une vraie nostalgie de l’URSS. Les résultats des dernières élections présidentielles et parlementaires l’ont démontré très clairement. Mais vous avez raison: notre richesse nationale a diminué, et il y a une explication très simple: 25% de la production industrielle est en territoire occupé.

Et dans le même temps, en parallèle de l’agression de l’est de mon pays – en plus de l’annexion de la Crimée – les Russes nous ferment leurs marchés. Ils ont lancé une guerre commerciale de grande ampleur contre l’Ukraine. Nous recherchons activement des marchés de substitution. Mais c’est peut-être la pire des épreuves que nous inflige l’agresseur.

Hormis l’agression russe, comment expliquez-vous que les réformes se fassent attendre?

Dans un contexte de guerre et d’augmentation des dépenses de défense, il n’existe pas d’autres cas où un gouvernement ou un président ont mené des réformes avec succès. Mais nous, pendant la guerre, nous avons réduit les déficits budgétaires, nous mettons en œuvre la décentralisation, nous établissons l’Etat de droit, nous conduisons une réforme très difficile du système judiciaire, nous luttons contre la bureaucratie et l’oligarchie. Ces réformes sont très douloureuses.

Les hostilités qui se poursuivent dans le Donbass, à l’est, sont un véritable obstacle au développement économique et aux réformes. Pourquoi ne pas simplement céder la région à ceux qui la veulent?

C’est un territoire ukrainien! il y a 4 millions d’Ukrainiens qui y habitent. Ils subissent la pression des troupes russes qui occupent mon pays. Nous autres Ukrainiens, nous n’avons aucun problème pour trouver des compromis entre nous. C’est la propagande russe qui tente de présenter cela comme un conflit interne aux Ukrainiens. Non! c’est une véritable agression contre mon pays. C’est une violation brutale du droit international et il est impossible d’abandonner la moindre parcelle de mon territoire.

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Jusqu’où pensez-vous que Vladimir Poutine veut aller?

Poutine veut aller aussi loin qu’on l’y autorisera. Il veut toute l’Europe. Avec l’annexion de la Crimée et l’agression de l’est de l’Ukraine, Poutine a fracassé le système de sécurité internationale. Une agression contre la Finlande est-elle possible? Oui. Et la Finlande en est bien consciente. Une agression contre les Etats baltes est-elle possible? Bien sûr. Une agression dans l’espace de la mer Noire est-elle possible? Oui. Et c’est pourquoi, quand nous parlons des Ukrainiens qui se battent dans l’est de mon pays, nous ne parlons pas seulement d’une lutte pour l’intégrité et l’indépendance de l’Ukraine: nous combattons pour la démocratie, pour la liberté, pour la sécurité de tout le continent européen.

Qu’attendez-vous de vos partenaires occidentaux?

Premièrement, nous avons besoin de la solidarité européenne. Nous l’avons déjà. Deuxièmement nous avons besoin d’une unité transatlantique. Troisièmement: nous avons besoin de soutien financier pour les réformes. Le problème principal des Ukrainiens est qu’ils abhorrent l’idée de vivre dans cette espèce d’empire soviétique, ils se considèrent eux-mêmes comme une nation européenne. Et ils veulent à tout prix mener ces réformes à bien. Quatrièmement: il faut un mécanisme pour motiver l’agresseur à remplir ses obligations. Ce sont les sanctions! Ce n’est pas fait pour punir qui que ce soit. Mais c’est pour motiver l’agresseur à remplir ses obligations, à retirer ses troupes et ainsi de suite. Et cinquièmement: il faut une coordination effective et efficace pour l’application du plan de paix de Minsk.

Pouvez-vous compter sur la participation de la Russie et sur la mission d’observation de l’OSCE pour assurer l’application du plan de paix?

Sur les questions de désescalade, d’un cessez-le-feu immédiat, ou du retrait des troupes, ni la Russie ni les terroristes qu’elle soutient ne mettent rien en œuvre. A cause de tout cela, nous devons avoir une force de maintien de la paix. Parce que la mission de monitoring de l’OSCE est d’une importance vitale pour nous. Mais ce n’est pas suffisant. Aujourd’hui, 1er août, c’est le 40e anniversaire des accords d’Helsinki, la création de l’OSCE. C’était un mécanisme créé pour assurer une méthode européenne civilisée de maintien de la sécurité et de la stabilité du continent. Le même jour, à Moscou, le Ministère des affaires étrangères a publié un communiqué sur les 40?ans de l’OSCE en disant que l’annexion de la Crimée était légale. C’est comme cela qu’ils voient la situation. Nous, le monde entier, nous avons voté au Conseil de sécurité de l’ONU pour demander la création d’un tribunal sur le crash du MH17. Et la Russie, complètement isolée, a utilisé son droit de veto pour l’empêcher. Ce veto, c’est la reconnaissance de la responsabilité russe dans cette attaque terroriste.

Vous parlez beaucoup de l’agression russe. Mais à l’intérieur de l’Ukraine, les bataillons de volontaires sont devenus un véritable contre-pouvoir à l’autorité de l’Etat. Le groupe ultranationaliste Praviy Sektor, notamment, a été au cœur d’une véritable guerre de gangs dans l’ouest du pays au début de juillet. Comment empêcher que ces groupes ne deviennent un Etat dans l’Etat?

Au cours de cette année, nous avons construit une des meilleures et plus puissantes armées d’Europe, pas de doute là-dessus. La plupart des volontaires a été intégrée dans l’armée ou la garde nationale et ils ont renforcé notre sécurité et notre défense. Malheureusement, quelques criminels se servent du nom de ces groupes patriotes pour perpétrer leurs crimes. La réponse de l’Etat doit être la suivante: ils doivent être considérés comme des criminels.

Dmytro Iarosh, le chef de Praviy Sektor, a pris la défense de ces hommes que vous appelez criminels. Est-il lui aussi un criminel?

Non. Nous avons des positions radicalement opposées. On peut avoir un parti politique, qui peut être radical. Heureusement ou malheureusement, c’est un élément de la démocratie. Mais si ces partis politiques font semblant d’avoir des unités armées, avec des armes, c’est illégal. Et ces gens sont traités comme des groupes armés illégaux.

RFI: Polémique sur le salaire des députés ukrainiens

Séquence « Bonjour l’Europe », diffusée le 06/11/2014

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Cela fait à peine dix jours que les Ukrainiens ont renouvelé leur Parlement. La nouvelle législature n’a pas encore commencé à travailler qu’une controverse éclate déjà sur les salaires des députés. Ils valent aujourd’hui tout juste l’équivalent de 300 euros. Un des pères de la révolution de l’EuroMaidan, et héros de la lutte anti-corruption, l’ancien journaliste et nouveau député Mustafa Nayyem, insiste pour que ces salaires soient relevés, mais ça n’est pas du goût de tout le monde.

Pourquoi une telle demande ?

Et bien parce que des revenus aussi bas pour les législateurs seraient tout simplement une invitation à la corruption. Mustafa Nayyem et plusieurs de ses nouveaux confrères estiment qu’on ne peut pas vivre honnêtement à Kiev avec 300 euros par mois. En habitant moi-même à Kiev, je confirme que ce serait difficile. Et donc Mustafa Nayyem demande que les salaires des députés doivent être au moins triplés, afin de s’assurer qu’ils soient auto-suffisants, et donc indépendants pendant leur mandat. Vous savez que la politique ukrainienne est bien connue pour engendrer une corruption endémique. Pendant des années, les députés ukrainiens n’ont jamais caché leurs grosses voitures noires, leurs montres en or ou leurs villas. Cela a d’ailleurs été une des cibles de la révolution de l’EuroMaidan.

C’est d’ailleurs pour ça que l’annonce de Mustafa Nayyem a fait l’effet d’un choc. Que lui, le militant, un des pères de la révolution, figure très populaire et réputée très simple, demande une augmentation de salaire à peine élu, cela crée une forte polémique. Tout le monde comprend son raisonnement, mais on lui reproche d’en parler après l’élection, alors qu’il devait probablement savoir où il mettait les pieds avant. Et aussi, on lui fait comprendre que ce n’est pas le bon moment.

Pourquoi ce n’est pas le moment ?

En premier lieu, parce que le pays est dans un contexte de grave crise économique ! Sous perfusion du FMI, le gouvernement a déjà du augmenter les impôts et geler, voir réduire, les salaires de la fonction publique. L’Etat a à peine de quoi payer pour les salaires et l’équipement, ou même les chaussettes chaudes des dizaines de milliers de soldats qui sont mobilisés à l’est de l’Ukraine. Donc vouloir augmenter les salaires des députés en ce moment, ça ressemble à une plaisanterie de mauvais goût.

Et il faut dire aussi que depuis le mois de février, les députés sont sous étroite surveillance de la société civile, que ce soient des ONG citoyennes ou des militants radicaux. Et eux mettent en avant qu’il ne faut pas régler les dérives de corruption au Parlement avec plus d’argent, mais avec plus de contrôle, et une exigence de responsabilité. Pour l’instant, aucune décision n’a été prise. Mais en tout cas, tout le monde s’accorde sur le fait que ce Parlement doit être celui de la lutte anti-corruption.

Mais d’après ce que l’on voit, les oligarques ukrainiens restent très puissants et influents dans la politique ukrainienne ?

Oui en effet. On l’a bien vu à travers la composition des listes électorales : les principaux oligarques ukrainiens ont placé leurs candidats ici et là. Et bien sûr n’oublions pas que le Président Petro Porochenko est lui-même un oligarque. C’est un problème, dans le sens où le système oligarchique encourage la corruption, et décourage la modernisation de l’administration et de l’économie. Et pour ce qui est d’une répartition équitable de la richesse, ou d’une pratique plus ouverte et transparente de la politique, on en est encore loin. Un récent classement du magazine « Forbes Ukraine » des personnalités les plus riches d’Ukraine révèle que les cent plus riches détiennent l’équivalent de 22% du PIB. C’est sans doute ça le plus gros bémol de l’argumentation de Mustafa Nayyem. Peut importe qu’un salaire de député soit triplé ou quintuplé, un oligarque ukrainien pourra toujours proposer plus si besoin est. Pour les Ukrainiens, l’enjeu, c’est bien une refonte du système existant, et cela dépasse la question des salaires.

Ecouter la séquence ici