RFI: Ukraine, le pays du miel

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 17/05/2017

C’est un produit désormais considéré comme une matière première. Le miel fait l’objet d’une demande colossale alors que la productivité des ruches est en chute libre. En Europe, l’Ukraine est un des premiers producteurs avec 75 000 tonnes par an, pour 400 000 apiculteurs. Et pourtant, le miel et le travail des abeilles sont mal connus dans ce grand pays agricole. Dmytro Kushnir, jeune Ukrainien francophone, tente de changer l’approche au miel, à travers sa petite entreprise familiale, “Les Frères de Miel”.  

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Il y en a pour tous les goûts, chez les Frères de Miel. Miel de fleur, miel au pavot ou au piment… la startup familiale aime expérimenter.

Dmytro Kushnir: On essaye d’innover, on essayer d’apporter quelque chose d’intéressant dans ce produit qui est partout; mais dont personne ne sait véritablement ce que c’est. 

Dmytro Kushnir a travaillé dix ans à l’ambassade de France à Kiev, avant de se lancer dans l’exportation de produits alimentaires. Il se spécialise peu à peu dans le miel, et décide de s’associer à deux de ses cousins il y a un an. Au-delà de l’aspect entrepreneurial, les frères de miel se donnent une mission: changer la réputation de leur produit.

Dmytro Kushnir: Parce qu’aujourd’hui les Ukrainiens perçoivent le miel comme un médicament. La consommation du miel, c’est en hiver, quand on est malade. Alors que nous, on dit que le miel c’est un produit gastronomique, c’est de l’épicerie fine. C’est un produit qui se marie avec des plats, avec des boissons. En plus, on dit que le miel, c’est un produit du terroir. Il n’y a pas deux miels qui sont identiques. Le miel d’une région sera tout à fait différent du miel d’une autre région. 

L’exploitation est tenue par un des cousins, dans la région de Mykolaiv, au sud de l’Ukraine. Sur le modèle français, Dmytro Kushnir prévoit de s’ouvrir au tourisme agricole dans les années à venir. La production est modeste, mais très appréciée des consommateurs. Et pour cause: Dmytro Kushnir est aussi connu comme musicien de “Haydamaki”, un groupe de rock?? très populaire. Il met sa musique dans son miel.

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Dmytro Kushnir: Le miel de Haydamaki, qui est un miel au piment. 

Sébastien: Parce que ça reflète l’état d’esprit de votre groupe? 

Dmytro Kushnir: Un tout petit peu. On mélange le rock avec de la musique traditionnelle ukrainienne. Et c’est pareil ici. On a rajouté des épices, ce côté piquant, comme on rajoute du rock dans la musique ukrainienne. Le concept reste le même. Ce miel là est tonifiant. Le goût du miel reste inchangé. Par contre le goût pimenté vient en toute fin de bouche, et rafraîchit. Et ça c’est parfait pour les p’tits déjs, avec une tranche de pain grillé, une tranche fromage de chèvre. Avec ton café au lait ou ton thé, c’est juste parfait. 

Les Frères de miel marquent aussi la renaissance d’une forme d’artisanat familial qui avait longtemps disparu en Ukraine. Une renaissance, tout en goûts et saveurs.

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RFI: Onuka, et le renouveau de la scène musicale ukrainienne

Reportage diffusé dans l’émission « Vous M’en Direz des Nouvelles », sur RFI (à partir de 41’15), le 15/05/2017

C’est un chanteur portugais qui vient de remporter l’édition 2017 de l’Eurovision, au terme d’une compétition de 42 pays. L’Eurovision était organisée en Ukraine, un pays où la scène musicale est en plein développement. Pendant les 25 ans de l’indépendance de l’Ukraine, le paysage musical était partagé entre les chansons folkloriques, et la pop-disco post-soviétique, très “rentre-dedans”. Voici qu’émerge une nouvelle offre musicale, bien plus diverse, et qui est même appréciée à l’étranger. Certains parlent de renouveau de la musique ukrainienne. Sébastien Gobert nous emmène à la rencontre de phénomène à travers un des groupes les plus populaires du moment, Onuka. 

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Onuka, ça veut dire “la petite fille”, en ukrainien. Nata Zhyzhchenko a grandi dans l’admiration de son grand-père, un artisan spécialisé dans les instruments folkloriques à Kiev. Après avoir joué plus de dix ans dans un ensemble avec son frère, Nata Zhyzhchenko a créé le groupe Onuka avec son mari en 2013.

Nata: Dans notre groupe, nous utilisons beaucoup d’instruments de la culture folklorique ukrainienne. La trembita, la sopilka, l’ocarina, la bandura, les cymbales…

Et pourtant, Onuka se classe plus dans la catégorie de la musique électronique.

Nata: Nous n’avons jamais voulu retravailler des chants ukrainiens avec une touche moderne. Nous produisons de la musique électronique originale, et nous utilisons ces instruments comme partie intégrante de nos créations.

Nata Zhyzhchenko trouve une grande part de son inspiration chez l’artiste islandaise Bjork. Elle chante en ukrainien ou en anglais, en fonction des émotions qu’elle veut transmettre. A la fois par son style original, mais aussi par les thèmes qu’il choisit, son groupe Onuka innove.

Nous écoutons en ce moment le morceau “Misto” – ma ville en ukrainien. Nata Zhyzhchenko y décrit l’intimité de sa relation avec la ville de Kiev. C’est une de ces chansons qui permet aux Ukrainiens de réfléchir à leur propre patrimoine, et peut-être aussi de se l’approprier.

Nata: Il y a un effet de proximité, avec de la musique la nouvelle nationale, en langue ukrainienne. Nous n’avons pas besoin de chanter des airs patriotiques, ni même de parler de la guerre. Nos mélodies peuvent être sur l’amour ou autre. Mais l’essentiel, c’est que ce soit un travail de qualité, qui parle aux gens. Alors ils se mettent à aimer un produit culturel qu’ils comprennent, qui veut dire quelque chose pour eux. 

Onuka s’inscrit ainsi dans un phénomène de renouveau de la scène musicale ukrainienne, qui avait été amorcé par des groupes comme Dakhabrakha ou Dakh Daughters. Le second album d’Onuka est sorti en 2016. Il s’appelle, très symboliquement, “Vidlik” – compte à rebours. Il aurait été fortement influencé par les trente ans de la catastrophe de Tchernobyl.

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Plus généralement, pour Nata Zhyzhchenko, les bouleversements politiques des dernières années ont directement influencé ce renouveau artistique.

Nata: On voit cela dans l’histoire. Les moments de détresse sociale peuvent devenir un catalyseur de la création culturelle. Pour ce qui est de la musique électronique, c’est très parlant, en termes de diversité des créations. Il y a bien plus de concerts qui sont organisées maintenant qu’avant la guerre. Et comme vous le savez, la musique aide à oublier ses tracas, à vaincre ses peurs.

Tout en surfant sur ce renouveau et en préparant un nouvel album, Onuka se projette à l’international, à travers concerts et festivals.

Nata: D’une part, un artiste ne peut se développer pleinement s’il reste toujours dans le même environnement. Ensuite, je veux changer la réputation de l’Ukraine. Ce n’est pas qu’une source de problèmes. Il y a des créations très positives ici.

Daniel Pochtarov est sur la même longueur d’onde. Avec un partenaire français, le jeune homme travaille au développement de MUAX, une plateforme de promotion de la musique ukrainienne à l’étranger. Des groupes comme Blooms Corda, Secret Avenue ou Zapaska ont toute leur place sur des scènes européennes. Le but de MUAX: développer une stratégie cohérente, qui manque encore cruellement au pays.

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Daniel Pochtarov: A l’heure actuelle, il n’y a pas de mécanisme pour encourager la diplomatie culturelle de l’Ukraine. Il nous est impossible d’obtenir un soutien de l’Etat pour cela. Pour l’instant, nous sommes donc des volontaires. Nous essayons tant que possible de promouvoir la musique ukrainienne à l’étranger.

Confrontée à des chamboulements historiques sans précédent, la société ukrainienne est en pleine ébullition. Si certains lui cherchent une voix, et un message précis, ce sont en fait des dizaines de voix qui s’élèvent, pour transformer la scène musicale du pays, et peut-être, au-delà.

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Ecouter le reportage ici

 

Libération: Kiev, prends-en de l’Ukraine

Reportage découverte, publié dans Libération, le 14/10/2016

Avec de superbes photos de Rafael Yagobzadeh.

Balade dans la capitale en mutation, qui brasse diversité et contradictions loin des révolutions qu’elle a connues. La jeunesse s’y invente un futur entre guerre et paix, clubs et plages.

 

Et si Kiev, c’était plus que Maidan ? La place de l’Indépendance, balayée par les caméras du monde entier pendant la révolution de 2014, se voulait le centre de la capitale ukrainienne. Elle n’est en fait qu’un espace de passage et, parfois, de rassemblement. Au-delà, c’est une ville millénaire, de plus de 3 millions d’habitants, qui s’agite et se transforme au jour le jour. La métropole brasse les énergies vives du pays, sa diversité et ses contradictions. Les idées fusent, les projets sont incessants. Beaucoup en deviennent d’ailleurs interminables, laissant dans le paysage des ponts inachevés et des immeubles décharnés. La jeunesse, elle, s’approprie ses espaces et s’y invente un futur ; entre guerre et paix, entre clubs et plages.

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Le Closer jusqu’au bout de la nuit

Avec les premières lueurs de l’aube, la pénombre se dissipe progressivement dans la cour du Closer. Toute la nuit, les danseurs ont évolué en transe au son des improvisations techno du DJ, dans une obscurité transpercée par les seuls faisceaux lasers. Plusieurs dizaines se déhanchent encore. Ils se sourient, en découvrant leurs visages à la lumière du petit jour. «Ici, c’est la liberté, lance Ihor, en tirant avidement sur une dernière cigarette. Le Closer, c’est un espace hors de tout, où l’on peut tous se retrouver, danser, et oublier la ville.» «Nous voulions un endroit à nous, pour notre famille alternative. Nous avons aménagé rapidement cette ancienne usine et lancé le Closer en 2013», se rappelle Timour Bacha, jeune manager du club. Depuis, d’autres plateformes d’electro et techno se sont certes développées, mais le pionnier est consacré comme une institution unique. Il fait déjà grand jour quand les fêtards s’esquivent par petits groupes. La plupart rentrent à pied. «Ici, il faut profiter au maximum des beaux jours,plaisante Ihor en marchant lourdement. Parce que l’hiver, c’est les températures glaciales et les trottoirs-patinoires…»

Les plages du Dnipro en toute saison

Pas étonnant donc qu’en été et au début de l’automne, les plages de Kiev soient bondées. Pas des substituts de plage comme à Paris. Des vraies plages de sable fin sur les berges des îles qui rythment le majestueux Dnipro. C’est ce fleuve qui a donné naissance à la ville, au IXe siècle. D’abord comme port de commerce, puis comme capitale de la Rous’ de Kiev, une principauté slave orientale qui fut un temps l’un des plus grands empires d’Europe. Il reste aujourd’hui peu de traces de cette époque. La ville actuelle est bien plus un produit du XXe siècle, entre les élégants bâtiments tsaristes, les projets soviétiques grandioses et l’urbanisme sauvage de la période d’indépendance de l’Ukraine.

Un des havres de paix, coupée de la circulation chaotique qui paralyse la ville chaque jour, est l’île Trukhaniv. Pour y accéder, un pont piétonnier enjambe le Dnipro – les amateurs de sueurs froides peuvent s’y essayer au saut à l’élastique avant d’aller se dorer la pilule sur la plage ou de rejoindre les dizaines de baigneurs dans l’eau du fleuve. La méfiance devrait pourtant être de mise : ni l’Ukraine ni la Biélorussie, où le Dnipro prend sa source, ne sont réputées pour leur respect de l’environnement, et la zone interdite de Tchernobyl n’est jamais qu’à 80 kilomètres en amont… «Aucun problème, s’amuse Ivan, le ventre rond fièrement exhibé au soleil alors qu’il se trempe les pieds. Je me baigne ici depuis quarante ans, je n’ai jamais eu aucune maladie. D’ailleurs, vous devriez revenir en hiver pour une baignade vraiment fortifiante !» Ivan est de toute évidence un «morse», un de ces autochtones qui plongent dans l’eau glacée chaque hiver. Pour les Slaves de l’Est, la «saison» commence le 19 janvier, à la fête orthodoxe du «baptême des eaux». «On s’immerge une fois au nom du Père, une seconde au nom du Fils, et une troisième au nom du Saint-Esprit, et hop ! Retour sur la plage pour un petit cognac.»

Autoroute et pigeons post-révolutionnaires

A la sortie du pont piétonnier, on trouve de la bière bon marché, du poisson séché et les fameux semechki, ces graines de tournesol que les Ukrainiens peuvent picorer sans fin. Il y a aussi cette myriade de petits bars à l’atmosphère détendue et décomplexée qui pullulent depuis peu dans toute la ville, empruntant beaucoup à la mode berlinoise. Toutefois, les raisons de traîner ses guêtres dans le centre sont devenues limitées et l’avenue principale, Khreschatyk, est surtout une autoroute urbaine, bruyante, bordée de magasins de luxe. Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance, a certes été le haut lieu des révolutions de 2004 et 2014, mais les émotions qu’elles avaient engendrées ne sont qu’un souvenir, et les espoirs de réformes et de lutte anticorruption, des sources de frustration. Aujourd’hui, les chalands étalent leur camelote sur des échoppes de fortune et des hommes au visage brûlé par le soleil essaient de convaincre les passants de prendre une photo avec leur pigeon ou leurs peluches géantes.

Peintures murales et bar je-m’en-foutiste

En contrebas de la colline de la «ville haute», le quartier du Podil offre des visages plus attrayants de la nouvelle Kiev, comme quelques-unes de ces peintures murales géantes qui tapissent de nombreux murs de la capitale. Ici, un cosaque géant qui combat un serpent dans le cosmos ; là, un homme perdu dans un labyrinthe tant et si bien qu’il en devient un labyrinthe lui-même. Une tendance récente qui inclut de nombreux artistes internationaux et qui recouvre les mornes façades post-soviétiques de nouvelles couleurs, au diapason d’une population en pleine mutation. Les initiatives de quartier se multiplient et opposent des résistances farouches aux promoteurs immobiliers qui ont toujours leurs oreilles à la municipalité.

Corruption et conflits d’intérêts sont des sujets qui reviennent souvent, entre deux gorgées de bière et une bouffée de cigarette, au Barbakan. Ce bar est l’un des derniers endroits à Kiev où il est encore possible de fumer à l’intérieur, dans une atmosphère de je-m’en-foutisme absolu. Seul le barman veille attentivement à ses bouteilles. Pas de règles ? Et pourtant, le Barbakan est dédié aux nationalistes ukrainiens et à la lutte contre ses ennemis. Mais ici, pas d’ambiance de cellule de complot. Combattants du front de l’Est, hipsters, artistes, étrangers, écrivains libéraux et nationalistes conservateurs, tous s’immergent dans une ivresse sans fond. Avant de repartir dans les rues d’une ville qui se cherche sans cesse.

RFI: A Kiev, “Une Démocratie de l’Aire de Jeu”

Reportage diffusé dans l’émission « Vous m’en direz des Nouvelles », sur RFI, le 30/06/2016. (Début du reportage à 42’30)

Qui sont les Ukrainiens? Ce peuple d’Europe de l’est, des anciens Soviétiques, qui ont fasciné le monde avec leur Révolution en 2013-14, et la guerre qui s’est ensuivie. Les Ukrainiens intriguent; les Ukrainiens inquiètent, mais qui sont-ils? Habitant à Kiev, un photographe français a choisi de montrer leur vrai visage, tel qu’il le voit au quotidien. Et pour les présenter, il a choisi les aires de jeu de Kiev. Des endroits chargés d’une dimension émotionnelle et ludique, sur lesquels les individus affichent leurs personnalités. Son travail sur les aires de jeu, les Maïdantchik en ukrainien, fait beaucoup de bruit en Ukraine. Sébastien Gobert nous le présente. 

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Ils sont là, au milieu de toboggans, de balançoires et de tourniquets. Des jeunes sportifs et des femmes âgées, des vétérans de la Seconde Guerre Mondiale et des militants de la Révolution du Maïdan, des mères de famille et  des adolescents. Ils sont tous différents. Mais dans l’objectif de Francis Mazuet, ce sont avant des Ukrainiens, tous sur un pied d’égalité, debout sur des aires de jeu.

Francis Mazuet: Mon projet s’appelle “Maïdantchik, une démocratie de l’aire de jeu”

Francis Mazuet est enseignant à Kiev depuis 2007. Il a été très vite fasciné par les “maïdantchik”, les aires de jeu, en ukrainien, pour beaucoup datant encore de l’époque soviétique.

Francis Mazuet: ça, c’est quelque chose qui est lié au pays. C’est-à-dire que j’ai vraiment trouvé une esthétique particulière, un charme particulier à ces terrains de jeu. Il y a une fantaisie, une diversité extraordinaire dans ces terrains de jeu. Donc je demande à des personnes de se tenir au centre de cette aire de jeu, et droites, si possible, tout en laissant une certaine latitude. Et la personne doit s’intégrer à ce lieu tout en marquant une distance avec ce lieu. C’est tout l’enjeu, à chaque fois, pour moi. 

En 2013, comme toute la ville de Kiev, Francis Mazuet est happé par la Révolution du Maïdan. Et là, ça lui saute aux yeux: de Maïdan aux Maïdantchik, il n’y a qu’un pas.

Francis Mazuet: C’est-à-dire que ce nom de Maïdan, peu à peu il s’installe comme un terme exotique mais qui devient peu à peu familier à des oreilles complètement étrangères à la langue ukrainienne. Et avec ce petit “Tchik” là, qui est un diminutif, “Maïdantchik”, ça prend une résonance, dans ma tête, extraordinaire.

Une fois que le tumulte de la Révolution s’apaise, Francis Mazuet reprend vite possession des Maïdantchik, en intégrant dans son projet l’idée d’une Révolution en faveur de la démocratie.

Francis Mazuet: Pour moi il est devenu de plus en plus clair et nécessaire que ce projet représente l’Ukraine et les vrais visages des Ukrainiens. Au-delà de la propagande et des idées fausses et faciles que l’on peut plaquer sur ce pays. Pour moi, c’est représenter vraiment des gens. 

Et pour ce faire, rien de plus démocratique qu’une aire de jeu, après tout. D’autant que les maïdantchik revêtent une dimension toute particulière pour de nombreux Ukrainiens.

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Francis Mazuet, à Kiev. 

Francis Mazuet: Il y a une dimension émotionnelle parfois très forte avec l’aire de jeu, c’est-à-dire que certains de mes modèles tiennent à m’emmener sur le lieu où ils ont joué enfants. L’aire de jeu, ça dédramatise aussi un p’tit peu “démocratie”, ce que ça peut avoir de sérieux. Pour moi, l’élément ludique est important.

Dès sa présentation, le travail de Francis Mazuet est très apprécié en Ukraine. A force de vouloir montrer les Ukrainiens, il en amènerait certains à se regarder eux-mêmes. Du moins c’est ce que pense Pavel Schur, un jeune artiste kiévien.

Pavel Schur: Une des choses qui me fascine avec le travail de Francis, c’est son honnêteté. Il fait exactement ce qu’il aime faire, et il montre ce qu’il voit. Et c’est très important car nous, Ukrainiens, nous ne savons pas apprécier la beauté de villes. Nous avons un complexe d’infériorité par rapport à cela, par rapport aux villes européennes. Et Francis nous montre cette beauté insoupçonnée, que l’on trouve juste en bas de chez nous. Il nous la montre comme si elle était naturelle, et non comme si on devait en avoir honte.

L’artiste n’en est qu’à ses débuts, et travaille à d’autres projets centrés sur des lieux de vie iconiques des Ukrainiens. Mais déjà, les photos de Francis Mazuet et leurs histoires individuelles racontent une grande histoire, celle de l’Ukraine, et du peuple des Maidantchik.

Ecouter le reportage ici (A partir de 42’30)

RFI: Requiem d’opéra, du Donbass à Paris

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 02/07/2016

Qu’en est-il de la guerre dans l’est de l’Ukraine? Depuis la signature des accords de Minsk en février 2015, le conflit a disparu des radars médiatiques. Mais des affrontements se poursuivent sur des points chauds du front entre les forces armées ukrainiennes et les forces pro-russes et russes. Et les morts y sont fréquentes. Ainsi le 29 juin y est mort un volontaire ukrainien, qui avait été baryton d’opéra à Paris pendant une vingtaine d’années… 

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Source: Facebook de Vasyl Slipak

Sébastien, la mort de ce baryton a provoqué une vague d’émotion assez forte…? 

Oui, de Paris à Kiev et au Donbass, Vasyl Slipak, 41 ans au moment de sa mort, avait fait beaucoup parler de lui. Il était originaire de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, et avait été repéré par l’opéra Bastille de Paris au milieu des années 1990. Il y entame une carrière de baryton qui va l’emmener sur les grandes scènes françaises pendant des années. Jusqu’en 2014, quand il prend fait et cause pour la Révolution ukrainienne. Il se démarque alors dans plusieurs évènements de soutien à l’Ukraine et de dénonciation de l’agression russe, de par sa voix, mais aussi de son caractère en acier trempé. Jusqu’au moment où il abandonne sa carrière et son confort français pour se porter volontaire sur le front de l’est.

Et là aussi, il se fait remarquer, dans des interviews dans les médias ukrainiens, il chante “Toréador, Prend garde” de Carmen et autres chants d’opéra tout en se rendant sur le front, harnaché pour le combat et le visage masqué. Vasyl Slipak était un personnage de sensation, jusqu’au 29 juin au matin, où il est fauché par une balle de tireur d’élite tirée des lignes séparatistes pro-russes.

Sa mort rappelle donc que la guerre n’est pas finie…? 

Tout à fait. C’est là le point qui fait l’unanimité. Au sein des communautés franco-ukrainiennes qui le connaissaient, on voit ressurgir des discussions sur l’utilité d’avoir quelqu’un comme Vasyl Slipak sur le front plutôt que dans des activités de coordination d’aide depuis la France. On s’interroge aussi sur l’ultra-nationalisme supposé d’un personnage qui a combattu dans les rangs des formations controversées de Praviy Sektor – Secteur Droit – et Azov. Ses défenseurs avancent que Vasyl Slipak était néanmoins modéré sur de nombreux points, notamment la lutte contre l’homophobie. Ces questions sont évidemment très complexes. Notons ici que des personnages haut en couleur et des personnalités controversées, il y en a beaucoup dans ce conflit, d’un côté ou de l’autre de la ligne de front.

Mais ce qui est évident, c’est que la mort de Vasyl Slipak rappelle qu’il n’y a jamais eu de paix dans le Donbass. Les échauffourées sont quotidiennes, et des gens meurent chaque semaine, des deux côtés de la ligne de front. Selon l’ONU, le bilan humain ne cesse de s’alourdir, à plus de 9500 morts depuis 2014.

Mais pourtant, les accords de paix de Minsk de février 2015 sont censés avoir ouvert une phase de réconciliation politique, non?  

Mais vous savez, ils sont morts-nés, ces Accords de Minsk! Pour une première raison, bien simple, c’est que le cessez-le-feu n’a jamais été totalement respecté, pas même que la démilitarisation de la zone de combat. Même la chancelière allemande Angela Merkel l’a constaté récemment. Et la faute en incombe à toutes les parties en présence, il faut le rappeler, aux dépends d’une population civile toujours plus fragilisée.

Et en plus, pour terminer, on parle ces jours-ci d’une escalade des violences, pour des raisons diverses et variés. J’étais il y a deux jours avec une volontaire qui venait de ravitailler des postes de soldats ukrainiens sur le front, et elle décrivait une situation catastrophique, et sa peur de combats intensifs pendant l’été. Dans ce contexte, la mort de Vasyl Slipak n’en est qu’une parmi d’autres, mais elle pourrait aussi servir d’avertissement en vue d’une recrudescence des violences…

LLB: Quand la mort d’un baryton rappelle une guerre oubliée

Article publié dans la Libre Belgique, le 01/07/2016

“Je ne suis pas un héros”, répétait Vasyl Slipak à qui voulait l’entendre, pendant les longs mois de son engagement comme combattant volontaire dans l’est de l’Ukraine. Sa mort, le 29 juin, d’un tir de sniper provenant des lignes séparatistes, provoque néanmoins une vive émotion, en France et en Ukraine. Originaire de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, Vasyl Slipak s’était produit pendant une vingtaine d’année aux opéras Bastille de Paris et de Toulon, en tant que célèbre baryton.

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Facebook de Vasyl Slipak. 

“Ce n’est pas tout le monde qui a le courage de sacrifier une vie parisienne confortable, la scène française, et de nombreux amis, afin de se rendre sur le front”, lit ainsi un communiqué de l’Union des Ukrainiens de France.

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RFI:Sortir, au Festival 86 de Slavoutitch

Papier diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », le 09/05/2016

 Il y a 30 ans, l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl engendrait la pire catastrophe nucléaire de l’histoire. Un désastre qui, passé l’effroi et la panique, soulève de nombreuses questions et réflexions. En Ukraine, dans la ville de Slavoutitch, c’est ce que propose le Festival 86, nommé en mémoire de l’année 1986. 

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Suivez avec les Babouchkas de Tchernobyl pour découvrir la vie dans la zone interdite. Plongez dans l’univers de l’industrie nucléaire soviétique et des espoirs qu’elle soulevez. Explorez la manière dont sont vécues les différentes utopies du nucléaire à travers le monde. A travers films, expositions, débats et concerts, le Festival 86 invite tout un chacun à réfléchir, et à inventer un monde nouveau. Les “pionniers des cendres radioactives”, tels que se présentent les organisateurs, ont choisi la ville emblématique de Slavoutitch, la plus jeune ville d’Ukraine. Une agglomération construite entre 1986 et 1988, construite comme une ville idéale pour reloger les ingénieurs et techniciens de la ville de Pripiat, près de la centrale, fortement contaminée. Une exposition du photographe Niels Ackermann sur la jeunesse de Slavoutitch permet ainsi de comprendre ce que veut dire grandir près de Tchernobyl, dans une ville où l’utopie communiste et les espoirs de l’atome se sont évanouis. Ici, il s’agit de penser la catastrophe de 1986 pas seulement comme un drame, mais aussi comme une leçon à retenir, et une chance de développer des alternatives. Le Festival offre même une programmation pour les enfants, afin d’engager toutes les générations. A deux heures de route de la capitale ukrainienne, Kiev, le Festival 86 profite de la sérénité de la végétation luxuriante du nord du pays et des beaux jours de mai. Le Festival est un rendez-vous incontournable pour penser la société de l’après-Tchernobyl…

Ecouter le papier ici