RFI: Contrebande florissante à l’ouest de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 02/10/2015

A l’heure où l’abolition d’un régime de visas Schengen pour les citoyens ukrainiens se précise, le gouvernement a fait une priorité de la lutte contre la contrebande et les trafics en tout genre. La région de Transcarpatie, dans l’ouest de l’Ukraine, est particulièrement pointée du doigt. La contrebande y est généralisée, et elle donne parfois lieu à des combats violents.

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Le 11 juillet dernier , l’Ukraine se réveille avec l’annonce de nouvelles violences. Au-delà des montagnes des Carpates, dans la paisible ville de Moukachevo, une fusillade fait trois morts et une dizaine de blessés. L’affrontement crée un esclandre national car il implique le mouvement ultranationaliste Praviy Sektor.

Moustafa Naiiem est député, ancien journaliste d’investigation. Il est arrivé tout de suite après la fusillade pour initier des réformes. L’engagement de Praviy Sektor n’avait rien de politique. L’échauffourée était plutôt un symptôme d’un phénomène propre à la région de Transcarpatie.

Moustafa Naiiem: Ce qui est sûr, c’est que Praviy Sektor était impliqué dans la contrebande en Transcarpatie. Mais ils n’étaient pas seuls. Il est impossible de faire passer quoi que ce soit par delà la frontière sans la complicité de services secrets, des gardes-frontière, de la police, et donc avec la participation de Praviy Sektor. Je pense que ce conflit était interne: ils se battaient pour le contrôle de parties de la frontière. 

Pavlo Homonaj est un homme d’affaires et fin observateur de la région depuis des années. Lui affirme que c’est une guerre de gangs qui a éclaté le 11 juillet , entre Mikhaylo Lanjo et Viktor Baloha, deux oligarques locaux, et tous les deux députés au Parlement.

Pavlo Homonaj: Nous savons que Mikhaylo Lanjo contrôle 5 laboratoires pharmaceutiques. Il gère le trafic de drogues. Viktor Baloha est plus dans la contrebande de cigarettes. Les deux groupes sont différents. Celui de Lanjo, c’est une vraie mafia, violente. Il dispose de beaucoup d’hommes armés. Baloha est plus une personnalité publique, en quête de légitimité. 

Pour comprendre la contrebande en Transcarpatie, il ne faut néanmoins pas s’en tenir aux affaires de gangs. La région est isolée du reste du pays par les montagnes des Carpates. En revanche, elle est bien reliée à quatre pays voisins: la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne, tous membres de l’Union européenne.

Pour l’économiste Mikhaylo Katchour, la contrebande, c’est avant tout une activité économique locale. Le paquet de cigarettes coûte moins d’un euro en Ukraine, contre 3,40 euros en Slovaquie.

Mikhaylo Katchour: En Ukraine, les droits d’accises, les taxes, sont très faibles sur l’alcool, les cigarettes, et l’essence. Alors les gens les achètent ici et vont les revendre en Europe pour se faire un peu d’argent. Il faut comprendre que c’est un phénomène normal, et qu’exercer un contrôle total sur la frontière, ce n’est juste pas faisable.

Les petits trafics à l’échelle individuelle peuvent rapporter quelques centaines d’euros en un voyage. Si un groupe bien organisé affrète un camion de cigarettes jusqu’en Europe de l’ouest, alors la marge de profit peut monter jusqu’à 450.000 euros le camion.

Le système est bien connu. Mais après la fusillade du 11 juillet, il fallait une réaction de la part de Kiev. Le député Moustafa Naiiem a lui entrepris d’encadrer une réforme de la police locale.

Moustafa Naiiem: Pendant les 20 dernières années, le gouvernement à Kiev n’avait aucun intérêt pour cette région. C’est une région à l’ouest du pays, qui ne posait aucun problème. Après la fusillade de juillet, on voit qu’il est temps de s’occuper de cette région et d’y mettre en oeuvre des réformes.

De nombreux hauts fonctionnaires ont été remplacés, certains ont été arrêtés. L’énergique Hennadiy Moskal, qui s’était démarqué dans la région en guerre de Louhansk, à l’est de l’Ukraine, est devenu le nouveau gouverneur de région. Il est néanmoins très sceptique sur la possibilité de réels changements

Hennadiy Moskal: Si on attrape la grippe, cela ne sert à rien de soigner séparément la main droite, ou la main gauche ou les jambes… Il faut s’attaquer au virus qui contamine tout l’organisme. L’Ukraine a le virus de la corruption: il faut guérir tout le pays! 

Selon lui, la nouvelle police de Moustafa Naiiem ne servira à rien, car il n’y a eu aucune réforme du ministère de l’intérieur en amont. Et pour ce qui est de la contrebande, ce n’est pas forcément une attitude répressive qu’il faut adopter.

Hennadiy Moskal: La contrebande, c’est un phénomène qui peut s’effondrer comme un jeu de dominos, très simplement. Dans la région, il y a des milliers de gens qui sont au chômage, alors ils font de la contrebande. Et à l’autre bout de la chaîne, il y a la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre… Ce sont ces pays qui sont en demande de notre contrebande et qui créent le marché. La mafia, elle est chez vous, en Europe! 

Que ce soit l’Europe ou les mafias locales qui soient mise en cause, la Transcarpatie est bel et bien dépendante de la contrebande. Mais selon l’expert Pavlo Homonaj, ces trafics et l’argent facile qui en découlent sont en fait un piège pour l’économie.

Pavlo Homonaj: Il y a quelques usines ici. Mais leur problème principal, c’est qu’elles manquent d’ouvriers! Parce que les gens sont impliqués dans la contrebande. C’est un véritable parasite. Une économie basée sur ce parasite de la contrebande, ce n’est pas une vraie économie! Les gens ne veulent pas faire de réels investissements productifs. Ils veulent légaliser leurs revenus de la propagande, en ouvrant des cafés, ou en établissant des petits commerces sans ambitions.

Aux portes de l’Europe, la Transcarpatie est véritablement un avant-poste d’une contrebande qui touche tout le système, où tout le monde est complice. L’élan réformateur issu de la révolution de la Dignité en 2013 se heurte donc ici à un obstacle très humain: pour Kiev, il faut avant tout convaincre les populations locales qu’elles ont un intérêt au changement.

Ecouter le reportage ici

La Libre Belgique: Une contrebande où « tout le monde est complice » en Ukraine

Ceci est la version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 19/09/2015

“Trois cartons de Marlboro rouge.” Le visage de la vendeuse, impassible, disparait de la petite lucarne de son kiosque, dans le centre d’Oujgorod. Quelques secondes à peine, et trois blocs emballés apparaissent. Au prix de 22 hryvnias par paquet de cigarettes, le calcul est vite fait: 3×220 = 660 hryvnias, soit un peu plus de 26 euros. Oreste X., jeune diplômé ukrainien, paie, fait disparaitre les cartons dans un sac en plastique, et poursuit son chemin. “Voilà, j’ai quelque chose comme 70 euros de bénéfice net dans ce sac!”

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“Il faut faire des achats de gros pour que cela vaille le coup,” indique-t-il avec l’assurance d’un homme d’affaires. Demain, il fera le trajet en voiture vers Kosice, en Slovaquie, pour “un weekend en famille”. “Le paquet de Marlboro là-bas, c’est 3,40 euros. Alors les cigarettes d’ici, ça part comme des petits pains…” Selon la loi, Oreste ne peut emporter avec lui que deux petits paquets au-delà de la frontière. “Ca n’a jamais posé de problème: on connaît le douanier!” s’exclame-t-il, amusé.

Contrebande ou business? 

“Vous appelez cela de la contrebande, mais pour la plupart des gens en Transcarpatie, c’est du business,” avance Mikhaylo Katchour, économiste et député au Parlement régional. “Après avoir été rattachée à l’URSS en 1946, la Transcarpatie est devenue une région de sous-traitance pour les centres industriels de l’Union. Quand celle-ci s’est disloquée en 1991, le tissu industriel n’y a pas résisté, et les usines de Transcarpatie se sont arrêtées. Aujourd’hui, il y a un peu d’activité autour du bois et de l’agriculture, mais pour le dire franchement, les seules richesses économiques qu’il y a en Transcarpatie, ce sont des bras, et la frontière.”

Les frontières, pour être plus exact. Région des confins ukrainiens, la Transcarpatie est limitrophe de la Roumanie, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Pologne. Les passages sont aisés, à travers les 13 postes-frontières officiels. A l’inverse, enclavée par la chaîne montagneuse des Carpates, la région est reliée au reste de l’Ukraine par deux seules routes praticables, et par des liaisons ferroviaires douloureusement lentes. “Personne ici ne parle de séparatisme. La Transcarpatie, c’est l’Ukraine. Mais il faut comprendre qu’à travers l’histoire, la géographie, nos minorités nationales, nous sommes très proches de l’Europe,” poursuit Mikhaylo Katchour. “Les business transfrontaliers, légaux ou non, sont donc très importants ici”. Le long de la route Rakhiv-Moukachevo, qui longe la frontière roumaine, des villas aux dimensions démesurées témoignent d’activités lucratives, bien au-delà de la moyenne des salaires locaux.

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Les migrations pendulaires sont intenses. Dans la petite ville frontalière de Tchop, la gare monumentale, construite comme une porte d’entrée de l’URSS à l’occasion des Jeux Olympiques de 1980, est toujours pleine d’une foule portant sacs et bagages. Dans le train qui franchit la rivière Tisza vers la ville hongroise de Záhony, les contrôles frontaliers sont sommaires. Nombreux sont ceux qui possèdent passeports ukrainiens et hongrois. Interdit par la loi, cette pratique est de fait largement tolérée. Et elle permet d’expédier les formalités.

“Il suffit d’appeler en avance, pour savoir si le douanier avec lequel on a un arrangement est en poste à ce moment-là, et n’importe quel barda peut passer comme une lettre à la poste!,” affirme le politologue et militant civique Pavlo Homonaj. Selon FRONTEX, l’agence de contrôle des frontières de l’Union européenne, seuls 3,4% de la contrebande transitant par Záhony en 2014 auraient été détectés, et sanctionnés.

Un système bien huilé

Fin observateur de la région, Pavlo Homonaj est visiblement amusé par cette “petite contrebande, une conséquence naturelle de la morphologie de la région”. “Le problème, c’est la contrebande mafieuse, à l’échelle industrielle. Celle qui a animé les guerres de gang dans les années 1990, celle qui a provoqué une fusillade en plein centre-ville de Moukachevo, le 11 juillet”. Ce jour-là, une rencontre entre des militants du mouvement ultra-nationaliste Praviy Sektor et un député national, Mikhaylo Lanjo, dégénère en échanges meurtriers, causant trois morts, sept blessés, et un esclandre national.

“Il y a plusieurs secteurs de contrebande par ici,” résume Pavlo Homonaj. Tout d’abord, le trafic de cigarettes, majoritairement contrôlé par Viktor Baloha. Lui et son clan sont incontournables dans la région. Au fil des années, ils ont cherché à se légitimer, notamment en entrant en politique. Mikhaylo Lanjo est lui à la tête d’une structure mafieuse bien plus traditionnelle: il contrôle au moins cinq usines pharmaceutiques dans la région, et gère la contrebande de médicaments et drogues. En parallèle, il existe des trafics d’alcool, de migrants, d’essence, d’armes et autres, mais c’est moins important.”

“Ces groupes bien organisés peuvent acheminer des quantités énormes de cigarettes vers l’Ouest, où les différences de prix sont bien plus fortes,” estime le député et ancien journaliste Moustafa Naiiem. Si un camion atteint l’Allemagne, c’est une cargaison qui peut rapporter au moins 450.000 euros.” Une activité lucrative, qui attire aventuriers et groupes armés.

Praviy Sektor comme franchise

Dans ce contexte, l’apparition de bataillons de volontaires armés, dans le cadre de la guerre hybride du Donbass, a permis à de nombreux contrebandiers de développer leurs activités sous la bannière d’un patriotisme revendicateur. “Praviy Sektor, en l’occurence, a été utilisé comme une franchise pour de nombreux criminels,” avance Moustafa Naiiem, qui a suivi l’affaire de près. Lui tient néanmoins à confirmer son “profond respect pour l’organisation et pour son chef, Dmytro Iarosh”. Après la fusillade du 11 juillet, ce dernier s’est pourtant attiré de nombreuses critiques, en appelant à protester contre le gouvernement, afin de défendre ses hommes.

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Parmi ses hommes, certains étaient pourtant des criminels avérés. L’attention médiatique s’était concentrée sur le commandant Roman Stoiko. Ancien policier, il avait fait sensation en 2013, après être tombé d’un deltaplane surchargé de cigarettes, à destination de la Slovaquie. Haut placé dans la hiérarchie de Praviy Sektor dès 2014, il a été l’un des acteurs de la fusillade du 11 juillet. Après avoir usé d’armes à feu dans les rues de Moukachevo, il avait pris le maquis. Dans une vidéo tournée dans les montagnes où il avait trouvé refuge, il se présentait comme “plus patriote que le gouvernement, victime d’une manipulation.”

Décrié par les autorités, en disgrâce dans l’opinion publique, Praviy Sektor a accusé le coup de cette mésaventure sanglante. Son antenne en Transcarpatie a été fermée d’autorité. Le chef local de Praviy Sektor, Oleksandr Satchko, entretient néanmoins une organisation de jeunesse et “espère une amélioration prochaine de l’environnement politique ». Les déclarations d’Oleksandr Satchko, de même que les menaces de Dmytro Iarosh, alimentent les craintes d’un retournement violent de Praviy Sektor et autres mouvements nationalistes contre le gouvernement de Kiev. Une crainte renforcée par les affrontements du 31 août aux abords de la Verkhovna Rada (Parlement), à Kiev.

Au-delà de la politique, la guerre des gangs

Les projecteurs médiatiques portés sur l’implication du mouvement ultra-nationaliste ne doivent néanmoins pas faire oublier qu’il souffre d’un désamour dramatique de l’opinion publique. Que ce soient les dernières élections ou les récentes manifestations anti-gouvernementales, tout indique que le soutien populaire de Praviy Sektor, et autres mouvements nationalistes, radicaux et extrémistes, est faible. Si ces groupes jouissent d’une image de défenseurs guerriers de la patrie, sur le Maïdan comme sur le front de l’est, leur poids en tant que force politique est tout à fait négligeable.

L’attention médiatique accordée à Praviy Sektor dans le cadre du drame du 11 juillet ne peut non plus faire oublier la raison première de la fusillade. A savoir: une guerre de gangs pour le contrôle de réseaux de contrebande.

Selon des sources concordantes, l’antenne de Praviy Sektor en Transcarpatie était ouvertement financée par Viktor Baloha, sous couvert d’un mécénat patriote. Les militants avaient reçu l’aval de ce dernier pour faire pression sur Mikhaylo Lanjo. Celui-ci aurait non seulement pris trop d’ampleur sur le marché local, mais aurait aussi floué les contrebandiers de Praviy Sektor dans plus d’une affaire. “Je ne pense pas que les violences étaient prévues à l’avance. Mais certainement, les éléments d’une escalade étaient bel et bien réunis,” commente l’expert Pavlo Homonaj.

Une complicité « totale » des autorités d’Etat

“La guerre des clans, c’est un phénomène inquiétant. Mais ce que la fusillade du 11 juillet a dévoilé, c’est une réalité que ce gouvernement soi-disant réformateur ne peut plus ignorer: la complicité totale des autorités d’Etat,” assène un expert en sécurité à Oujgorod. Arrivé de Kiev pendant l’été, il entend protéger son anonymat afin de garantir l’efficacité de son travail. Le 11 juillet, les forces de police étaient prévenues à l’avance de la rencontre entre Praviy Sektor et Mikhaylo Lanjo. Plusieurs unités se tenaient aux abords du club “Antarés”, où a éclaté la fusillade. “Elles sont intervenues très tard, car elles n’étaient pas préparées à une telle situation. Ces policiers n’étaient pas là en tant que policiers. Ils étaient là comme associés de contrebandiers, “en observation”. Ils attendaient les nouvelles lignes directrices qui allaient découler de cette rencontre…”

“Il serait naïf d’imaginer qu’une économie comme celle-ci peut prospérer de la sorte sans le soutien au moins tacite de la police, des gardes-frontières, des douanes, des services secrets, et autres,” explique un journaliste à Moukachevo, lui aussi sous couvert d’anonymat. “Dmytro Iarosh a beau jeu de se défendre de toute entreprise criminelle. Mais il est l’ami personnel de Valentyn Nalyvaichenko, l’ancien patron des services secrets (SBU). Ici en Transcarpatie, tout le monde sait que Volodymyr Heletey, chef du SBU régional jusqu’en juillet, est le protégé de Viktor Baloha. Quand on sait que ce dernier a généreusement financé Praviy Sektor, on voit que tout est lié…” Lui préfère ne pas dévoiler son nom: “Moukachevo, c’est la ville natale de Viktor Baloha. C’est la capitale officieuse de Transcarpatie, mais c’est petit, tout le monde se connait…”

Le maire de Moukachevo, Zoltan Lengyel, n’a lui pas peur de le dire à voix haute: “Tout le monde est complice. Il y a trois ans, on a découvert un tunnel souterrain qui partait d’Oujgorod jusqu’en Slovaquie! Des chariots y transportaient d’énormes quantités de cigarettes et autres. Mais pour ce que j’en sais, personne n’a encore été puni. Je ne sais pas qui protège qui, si c’est le SBU ou autre. Mais l’affaire a été soigneusement étouffée”.

Sous-entendu: l’affaire des violences de Moukachevo le sera aussi. D’ailleurs, ni Viktor Baloha, ni Mikhaylo Lanjo n’ont été inquiétés par la police. Et quant aux contrebandiers portant les insignes de Praviy Sektor, “cela fait longtemps qu’ils ont été évacués des montagnes, probablement sous escorte policière,” assure l’expert de sécurité à Oujgorod. “Selon toute probabilité, ils sont aujourd’hui cachés dans l’est de l’Ukraine. Ils ne seront jamais arrêtés.”

“Il faut se représenter l’ampleur du trafic,” résume Pavlo Homonaj. “Auparavant, la contrebande provenait de Transnistrie, cette république sécessionniste sur le flanc de la Moldavie. Vous vous imaginez le réseau de complicités qu’il fallait pour arriver jusqu’aux frontières européennes, et au-delà!” A cause de la guerre hybride du Donbass, le dispositif militaire s’est renforcé sur le pourtour de la Transnistrie pro-russe. Cette route aurait ainsi été interrompue. “Aujourd’hui, le trafic est alimenté par une usine de production de cigarettes près de Lviv. En parallèle de la production légale, ils produisent ‘quelques’ cigarettes supplémentaires, qu’ils n’estampillent pas… Elles sont acheminées par la route, et ensuite expédiées par deltaplane, cerf-volant ou autre…,” ironise l’expert.

De nouveaux dirigeants pour un nouveau système? 

Ce système bien huilé aurait été perturbé par la fusillade du 11 juillet. A en croire le Président Petro Porochenko, il a immédiatement initié “une lutte nationale contre la contrebande”. La majorité des hauts fonctionnaires locaux ont été renvoyés avec une rapidité peu commune à l’administration ukrainienne. Le gouverneur de région a cédé sa place au charismatique Hennadiy Moskal, dès le 15 juillet. Ancien gouverneur de Transcarpatie (2001-02), celui-ci était alors en poste dans l’oblast divisé de Louhansk. Il y était réputé pour une certaine stabilisation de la situation et ses mesures contre la contrebande entre territoires ukrainiens et séparatistes.

Avec la prise de fonction du gouverneur se sont multipliées les annonces de saisies de cigarettes et d’enquêtes. Moins de deux mois plus tard, dans les vastes locaux de l’administration régionale, Hennadiy Moskal paraît néanmoins prudent, voire résigné. “Ma mission se décline en trois priorités: restaurer la verticale du pouvoir, lutter contre la contrebande, et rassurer la population.”

A-t-il réussi à stopper les trafics, comme il s’en était vanté dans la région de Louhansk? “Ici, la question ne se pose pas comme cela: nous n’avons pas des terroristes pro-russes en face de nous! Il faut comprendre que cette contrebande est le résultat d’une demande très forte de cigarettes bon marché dans les pays de l’UE. Si vous voulez stopper ces trafics, il faut arrêter d’acheter ces produits. Et rien ne serait possible sans la participation des gardes-frontière hongrois, slovaques, polonais…” Les voisins européens sont d’ailleurs pointés du doigt pour entretenir une subtile sorte de contrebande vers l’Ukraine, allant de l’immatriculation de voitures bon marché aux trafics d’électroménager ou de quelques denrées alimentaires rares en Ukraine.

Après le scandale du 11 juillet, on a procédé à certaines arrestations et remplacements de personnel au cours de l’été, côté européen comme côté ukrainien. “Mais ce n’est pas cela qui peut changer la situation,” précise Moustafa Naiiem. De sa propre initiative, en tant que député, il a entrepris d’encadrer la formation d’une nouvelle police, mieux formée, mieux équipée, mieux payée. “Pendant 24 ans, Kiev ne s’est pas soucié de cette région. On en voit les résultats aujourd’hui, il est temps de changer cela.”

De fait, depuis l’indépendance du pays en 1991, la politique d’Etat du pouvoir central n’a que peu englobé des régions périphériques tels que la Transcarpatie, la Bukovine ou encore la Crimée, et s’est contenté de déléguer des compétences conséquentes à certains groupes d’élites locales. En échange de leur loyauté à l’exécutif en place à Kiev, ces groupes se voyaient octroyer toute latitude dans la gestion des affaires locales. En Transcarpatie, il était ainsi admis que Kiev avait “loué” la région au clan de Viktor Baloha, selon une expression d’un journaliste du média en ligne “Oukrainska Pravda”.

Contrebande: la combattre? ou la contrôler? 

Affirmer l’autorité d’un pouvoir central paraît néanmoins complexe. A la différence des nouvelles unités déjà déployées à Kiev, Lviv ou Odessa, la police de Moustafa Naiiem ne dispose d’aucun budget, n’aura que des prérogatives réduites, et un soutien limité. “Ils n’auront pas d’armes, pas d’autorité. Ils vont juste faire la circulation sur la route entre Oujgorod et Moukachevo,” lance, l’air blasé, Hennadiy Moskal. “Depuis la Révolution, il n’y a pas eu de réforme du Ministère de l’intérieur ou de la Justice. Ceux qui vous assurent qu’il y a eu des changements vous mentent. Et pour compenser, ils offrent au peuple cette nouvelle police, qui ne sert à rien, mais qui fait plaisir à tout le monde. Quand on a un cancer, on n’essaie pas de s’acheter un nouveau bras ou une nouvelle jambe. Il faut lutter directement contre la tumeur!”

“Moskal, c’est un homme de la vieille école. Mais il est probablement un des meilleurs de sa classe!,” lance Pavlo Homonaj. “Quand il était gouverneur et chef de la police ici, il y a quelques années, il avait réussi à stopper la production illicite de vodka. Il peut produire des résultats.” “Certes. Mais ce n’est pas lui qui viendra à bout de la contrebande,” contredit l’expert en sécurité, à Oujgorod. “Selon mes informations, il en est l’un des bénéficiaires directs, même si rien n’est prouvé.”

“Hennadiy Moskal n’a pas été nommé ici pour lutter contre la contrebande, mais pour en contrôler les flux et les rediriger des clans locaux vers Kiev,” poursuit-il. D’une certaine manière, c’était la même logique quand Mikheil Saakachvili a été nommé gouverneur d’Odessa. Ce dernier rue un peu dans les brancards aujourd’hui. Mais c’est bien de cela dont il s’agit: retirer le contrôle de la contrebande des mains des clans locaux, au profit du pouvoir central.” “Sans oublier qu’ici, Hennadiy Moskal a aussi pour mission de préparer le terrain des élections locales du 25 octobre, et empêcher que l’équipe de Viktor Baloha ne remporte trop de municipalités.”

En Transcarpatie, personne ne semble convaincu qu’il est possible d’éradiquer la contrebande. Ce qui pose une question essentielle: la région pourrait-elle survivre sans ces trafics illégaux? “Oui, bien sûr,” s’enflamme l’économiste Mikhaylo Katchour. “Toute activité illégale est un parasite de l’économie réelle. Il existe des industries très performantes en Transcarpatie. Mais rendez-vous compte: elles n’arrivent pas à recruter des employés! Les gens sont plus intéressés par des petits trafics ici ou là, qui rapportent bien plus qu’un salaire moyen.” Avant d’ajouter avec malice: “la répression, ça ne marche pas sur le long-terme. Alors que si l’on parvenait à libéraliser le régime de visa et à encadrer le commerce transfrontalier… Il faut donner à la Transcarpatie les moyens de se développer.”

Ouest France: Un monument au Roms controversé à Moukachevo

Article publié dans Ouest France, le 10/09/2015

Censée honorer cette minorité, la statue d’un balayeur ne fait pas l’unanimité au sein de la population.

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Comment rendre honneur à la communauté rom ? À Moukache- vo, au cœur de la Transcarpatie, la réponse est toute trouvée. Le 3 sep- tembre, a été inaugurée la réplique d’un homme barbu, pauvrement vêtu, occupé à balayer. « Quoi de plus naturel, étant donné que c’est là l’occupation traditionnelle de cette minorité, de s’assurer de la propreté de nos rues ?, » commen- tait sans détour le portail d’informa- tions locales uzhgorod.in.

Pour beaucoup d’Ukrainiens néan- moins, cela ne semble pas si naturel que cela. Dans cette région aux fron- tières de la Roumanie, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Pologne, on estime la population rom à environ 20 000 personnes. « Tous ne pas- sent pas le balai, » lance le Centre d’information des droits de l’homme, dénonçant le caractère discrimina- toire de la statue.

Une flashmob a rassemblé des « Roms traditionnels » : des entre- preneurs, avocats, contrôleurs de train ou encore interprètes, portant costumes et tailleurs, et agitant… un balai. « Chaque communauté à ses préjugés. Ne nous imposez pas les vôtres. Je ne pourrai jamais montrer à mes enfants ce monument et cette image que vous avez de nous », ajoute en commentaire de sa pho- to Klara Lakatosh.

La controverse fait rage sur les réseaux sociaux. Ivan Ionash, conseiller municipal, soutient que ce monument ne vise qu’à rappeler que « cette profession tout à fait hono- rable est le symbole que les Roms souhaitent vivre en harmonie avec le reste de la société ».

« C’est une manière de dire que l’on doit s’estimer heureux que la statue ne représente pas un homme en train de voler un poulet…, lance Pavlo. C’est honteux. »

RFI: Le centre de l’Europe? En Ukraine, bien sûr!

Billet diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 11/09/2015

L’Europe a-t-elle un cœur ? Un cœur géographique….Et si oui, où se trouve-t-il ? Peu d’Européens le placeraient dans l’ouest de l’Ukraine. Et pourtant, dans les montagnes des Carpates, on trouve un petit monument dressé par des géographes autrichiens au 19ème siècle qui célèbre le centre géographique du continent. Destination touristique, plus que vérité géographique sans doute.

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Au premier abord, l’endroit ne paie pas de mine. A flanc de falaise, en bordure d’une route nationale très fréquentée, il faut s’approcher de la petite stèle pour découvrir que c’est un “Locus Perennis”, en latin, un “Emplacement permanent”. En 1887, des géographes de l’empire d’Autriche-Hongrie ont déterminé que c’était ici, au milieu de la chaîne des Carpates, que se situait le centre géographique de l’Europe. Le repère a été pérennisé un siècle plus tard, en 1986, par l’érection d’un monument soviétique aux allures futuristes. Et aujourd’hui, le tout est complété par des boutiques, un musée et un restaurant qui propose des spécialités locales. Bortsh, viande et patates: de la vraie cuisine de l’Europe centrale et orientale

Du Portugal à l’Oural, de Chypre à la Norvège, il est évidemment difficile de croire que le centre géographique de l’Europe, s’il existe, est véritablement situé ici. Cette prétention scientifique serait bien plus le reflet des réalités géopolitiques de la fin du 19ème siècle. Mais dans les écoles ukrainiennes, on enseigne encore aux élèves que le coeur de l’Europe se trouve dans leur pays. Les touristes viennent nombreux se faire photographier devant les monuments, avant d’aller se restaurer et visiter l’exposition. Celle-ci présente des collections tout à fait remarquables d’objets de différentes périodes du 20ème siècle, appareils photos autrichiens, machines à écrire tchèques ou encore skis soviétiques. La collection de monnaies nationales exhibe des billets de banque de l’empire d’Autriche-Hongrie, d’une éphémère république ukrainienne indépendante, de la Tchécoslovaquie, de l’Allemagne nazie, de l’URSS, et de l’Ukraine indépendante. C’est-à-dire les différents pays qui ont conquis et administré la région au cours du siècle passé. L’exposition est en fait le clou de la visite: on peut contester que cet endroit soit le coeur de l’Europe. Mais l’exposition montre bien que la région bel et bien partie prenante de l’histoire européenne.

Ecouter le billet ici

RFI: Praviy Sektor, instrument d’une banale guerre de gangs?

Article publié sur le site de RFI, le 17/07/2015

En Ukraine, le bras de fer entre l’Etat et le groupe ultranationaliste Praviy Sektor ne fait que commencer. Samedi 11 juillet, une fusillade meurtrière a éclaté dans l’ouest de la Transcarpathie, une région proche de la frontière avec la Hongrie. Depuis, toute l’Ukraine vit sous la menace d’affrontements généralisés entre bataillons de volontaires et forces régulières.

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A l’origine, une histoire de familles entre un député originaire de la Transcarpathie et réputé pour avoir le contrôle de la très fructueuse contrebande de cigarettes, et un autre qui veut se l’approprier et en retirer les bénéfices. Dans l’hiver 2013-2014, le deuxième est parvenu à mobiliser la section locale de Praviy Sektor (secteur droit) – le fameux groupe paramilitaire d’extrême droite né pendant la Révolution.

Or, samedi dernier, une fusillade meurtrière a éclaté dans l’ouest de cette région proche de la frontière avec la Hongrie. Des militants armés ont rendu visite au premier député. La rencontre a dégénéré en bataille rangée avec armes automatiques, véhicules blindés et grenades. Bilan : au moins trois morts, plusieurs blessés et, côté Praviy Sektor, une dizaine de « fuyards » qui ont pris le maquis et qui étaient encore, ce jeudi, recherchés par les forces spéciales ukrainiennes.

Depuis, toute l’Ukraine vit sous la menace d’affrontements généralisés entre bataillons de volontaires et forces régulières. Et la situation est très tendue. Les manifestations se sont multipliées dans plusieurs grandes villes d’Ukraine. Le 14 juillet, deux bombes ont explosé devant des commissariats à Lviv, la capitale de l’Ouest, blessant deux policiers. Et des annonces contradictoires ont fait état du retrait de quelques unités de Praviy Sektor du front de l’Est dans le Donbass.

Comment désarmer les groupes illégaux ? 

Pour autant, y a-t-il un réel risque d’escalade ? Si l’affaire a pris tant d’ampleur, c’est que Praviy Sektor est impliqué, c’est-à-dire un parti politique très controversé et doté d’une branche armée. La question de Praviy Sektor, et des bataillons de volontaires plus ou moins nationalistes, est épineuse depuis longtemps. Les militants mobilisés pendant la révolution et ensuite dans la guerre contre les forces russes et pro-russes accusent l’exécutif politique et militaire ukrainien d’incompétence et de corruption.

A Kiev, le gouvernement s’efforce depuis un an de les mettre au pas et de réduire le risque de voir émerger un véritable contre-pouvoir. Le défi est bien sûr conséquent. Le président Porochenko a beau jeu de promettre le désarmement des groupes illégaux, mais s’il passe effectivement à l’acte, les risques d’affrontement généralisés sont réels, et d’autant plus dangereux pour l’Ukraine que les rumeurs vont bon train d’une offensive russe pendant l’été. Pour l’heure, l’exécutif est impuissant. Et l’opinion publique est divisée entre ceux qui traitent les hommes de Praviy Sektor de bandits et ceux qui les considèrent comme des héros.

Enfin, le groupe Praviy Sektor passerait pour bénéficier des trafics en Transcarpathie, auquel cas il ne servirait que d’instrument dans une banale guerre de gangs. Et c’est sans doute cela qui est le plus grave. On voit que les autorités d’Etat sont encore très faibles, corrompues et peu préparées à faire face à ce genre de situation. Et non seulement Petro Porochenko ne semble pas décidé à dissoudre les bataillons de volontaires, mais il se contente de renvoyer quelques dignitaires en Transcarpathie. Aucune réforme structurelle n’est sur la table.

C’est ce qui désespère la plupart des observateurs, qui considèrent que cette affaire peut se répéter n’importe où, n’importe quand. En attendant, la population subit l’impact de la contrebande, de la corruption et du crime organisé.

Libération: La Transcarpatie cède à la guerre des clans

Certains, dans la capitale ukrainienne, l’appellent déjà «le deuxième front». Les frontières slovaque et hongroise ne sont qu’à une quarantaine de kilomètres de la petite ville de Moukachevo, d’où le Hongrois Ferenc Rákóczi II avait jadis mené sa révolte anti-Habsbourg. Cette petite ville de Transcarpatie a été, pendant plusieurs jours, à partir du 11 juillet, le théâtre d’affrontements armés entre des militants du groupe ultranationaliste Praviy Sektor et les gardes de sécurité d’un député, Mikhaylo Lanyo, puis la police.

Les combats ont dégénéré en bataille rangée, à grands renforts de véhicules blindés, grenades et fumigènes …

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