L’Ukraine mise sous pression par le couple franco-allemand

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 24/02/2016

“L’Ukraine vit un moment crucial”. Un de plus. C’est l’analyse qu’a martelé le nouveau ministre des Affaires Etrangères français Jean-Marc Ayrault. Aux côtés de son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, il a consacré son premier déplacement à l’étranger à arpenter les bureaux des leaders politiques de Kiev,. “Beaucoup a déjà été fait. Mais il y a aujourd’hui urgence d’un gouvernement stable qui continue les réformes à la fois pour l’Ukraine mais aussi pour le peuple ukrainien. C’est l’esprit de Maïdan qui doit l’emporter. Nous avons senti cette volonté, mais des difficultés aussi. Il n’y a pas de temps à perdre…”

Un appel insistant, qui trahit l’inquiétude du couple franco-allemand, et des Occidentaux en général. Ceux-ci ont misé un fort capital politique sur l’Ukraine post-révolutionnaire, notamment à travers un paquet de soutien financier de 40 milliards de dollars sur 4 ans. Une aide qui se trouve compromise par une crise politique majeure, centrée sur l’opposition au Premier ministre Arséni Iatseniouk. “Il a quelques ajustements à faire avec le Président Petro Porochenko après une période tendue”, ajoute un diplomate français bien informé. “Mais nous sommes confiants qu’ils trouveront vite un arrangement”, ajoute-t-il sur un un ton directif.

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Confiants, et insistants. Un flou politique sur la durée ne remet pas seulement en cause l’aide financière occidentale, mais aussi risquerait de paralyser la bonne application de l’Accord de Minsk. Relancer le processus de paix dans le Donbass, aujourd’hui moribond, était l’une des priorités des deux ministres, à Kiev. Face à la Russie, ils sont garants du respect de l’Accord par l’Ukraine. A ce titre, ils sont amèrement critiqués à Kiev pour exercer une pression plus marquée sur Petro Porochenko que sur Vladimir Poutine.

Lors du déplacement du 22-23 février, Allemands et Français ont ainsi exigé l’organisation prochaine, par Kiev, d’élections locales dans le Donbass séparatiste. Une élection prévue par Minsk, qui doit s’accompagner d’une loi d’amnistie pour les combattants séparatistes, et d’une réforme constitutionnelle prévoyant la réintégration du Donbass selon un statut spécial , au sein d’une Ukraine unie. Des conditions impopulaires en Ukraine, et inacceptables à Kiev. En particulier si la région reste “sous influence russe, avec vocation de déstabiliser toute l’Ukraine”, a expliqué le ministre ukrainien des affaires étrangères Pavlo Klimkine, lors d’une conférence de presse conjointe, le 23 février.

Lui a au contraire appelé ses partenaires à déployer une “mission de police européenne” dans la région, notamment pour superviser l’organisation d’éventuelles élections locales”. Une idée avancée plusieurs fois par le Président Petro Porochenko, qui semble s’être perdue dans les arcanes des capitales européennes. Sans commenter sur cette proposition en particulier, Frank-Walter Steinmeier a promis des “actions décisives” lors d’une prochaine session de négociations du “Groupe de Normandie”, prévue le 3 mars à Paris. Et d’insister, encore et toujours, sur la nécessité de stabilité gouvernementale comme garante d’avancées futures.

L’exigence de stabilité des Européens se heurte néanmoins à un mécontentement inédit en Ukraine quant au bilan du Premier ministre Arséni Iatseniouk, accusé d’être à la solde de puissants oligarques et de ralentir les réformes. Frank-Walter Steinmeier a beau exhorter les Ukrainiens à une “tolérance zéro” dans la lutte contre la corruption. “Mais c’est là un paradoxe, car Arséni Iatseniouk chapeaute lui-même un système corrompu”, déplore Moustafa Naiiem, ancien journaliste d’investigation et député réformateur au sein de la majorité présidentielle. “Jusqu’à présent, nous ne voyons aucun résultat de a lutte contre la corruption”, confirme Oleksandr Pavlichenko, représentant du Groupe de Kharkiv des Droits de l’Homme.

A la Verkhovna Rada (Parlement), les négociations vont néanmoins bon train sur un “renforcement” de la coalition parlementaire dite “pro-européenne”, notamment entre le Bloc de Petro Porochenko (BPP), le Front Populaire d’Arséni Iatseniouk et le “Parti Radical” du populiste Oleh Lyashko. Mais une large partie de la classe politique ne semble pas se résoudre du status quo. “Ils vont trouver un moyen de virer Iatseniouk dans un futur proche”, estime un proche collaborateur de Ioulia Timochenko, l’ancienne égérie de la Révolution Orange, qui ne cache pas ses ambitions politiques.

L’incertitude qui règne à Kiev encourage demandes et spéculations de toute sorte. Iouriy Loutsenko, chef du BPP, réclame pour son parti le poste de vice-premier ministre, “qui force le gouvernement à mieux coopérer avec le Parlement”. Moustafa Naiiem se dit prêt à suivre le gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili “dans un nouveau projet politique, si celui-ci se dessine vite”. L’ancien Président de Géorgie, en opposition frontale à Arséni Iatseniouk, a bruyamment dénoncé un “coup d’Etat politique” le 16 février. Engagé dans la formation d’une force politique à l’échelle nationale, Mikheil Saakachvili concentre les espoirs de nombreux réformateurs ukrainiens.

Le Président du Parlement, Volodymyr Hroïssman, a beau appeler à une “table ronde” entre partis politiques, gouvernement et Président, il n’a pas hésité à préférer “des élections anticipées, plus saines qu’un status quo qui s’apparenterait à un oeuf pourri”. Les bruits de couloir au sein de la Verkhovna Rada suggèrent que différents partis politiques envisagent d’ores et déjà de nouvelles législatives en automne. Même si, après les inquiétudes évidentes exprimées par les délégations occidentales, de nombreux députés cherchent désormais à se focaliser sur la destitution du seul Premier ministre.

Des élections anticipées seraient en effet risquées, non seulement pour la stabilité du pays et le cours des réformes, mais aussi pour les partis présentement représentés au Parlement. Les formations d’opposition, telles que “le Bloc d’Opposition”, “Oukrop” et autres, seraient automatiquement valorisées lors d’une campagne anti-gouvernementale. Selon un dernier sondage, même le parti nationaliste “Svoboda” et le parti “Position Citoyenne” d’Anantoliy Hritensko auraient une chance de franchir la barre des 5%, et de rentrer au Parlement.

L’aventurisme de nouvelles élections serait d’autant plus risqué que de nombreuses réformes sont d’ores et déjà enregistrées au Parlement, et en attente d’adoption. “La réforme du secteur de la santé a été déposée à la Rada en mars 2015”, regrette le Ministre de la santé, Alexander Kvitashvili. “Pour des raisons purement politiciennes, elle y est toujours…” De nombreux autres paquets de réformes, concernant le climat des affaires, le système judiciaire ou encore une nouvelle loi électorale, sont eux aussi dans les tiroirs des comités parlementaires.

Un blocage inexpliqué que les ministres allemand et français ont bien identifié comme une des causes des problèmes actuels. “Un gouvernement stable a besoin d’un Parlement coopératif pour faire passer les réformes indispensables au pays”, a ainsi asséné Frank-Walter Steinmeier. En filigrane, la peur viscérale des Occidentaux de voir l’Ukraine replonger dans les luttes intestines qui avaient déchiré les gagnants de la Révolution Orange, en 2005-06. Des querelles qui s’étaient achevées par l’arrivée au pouvoir, en 2010, de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch.

RFI: La zone grise du Donbass, prise au piège

Reportage diffusé sur RFI, le 13/02/2016

Les Accords de Minsk ont certes conduit à un apaisement des offensives le long de la ligne de front qui divise le Donbass. Mais les échauffourées sont quasi-quotidiennes et meurtrières. Les habitants le long de la ligne de front sont désemparés, et réduits à une précarité extrême. 

Sébastien Gobert s’est rendu dans le village de Jovanka  

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En-haut du remblais en fond, la ligne de front. 

Quand le convoi d’aide humanitaire arrive à Jovanka, c’est de la colère que les quelques 300 habitants expriment avant tout. La colère, et la frustration, d’être parmi les grands oubliés du cessez-le-feu. Maria, 83 ans ans, raconte son quotidien depuis un an.

Maria: Comment nous vivons? Dans nos caves. Ils bombardent tout, ils détruisent tout. Ca tire de tous les côtés. 

Depuis un an, les tensions dans la région se sont globalement apaisées. Mais sur quelques points particuliers, les duels d’artillerie sont réguliers. Jovanka est l’un de ces points. Les Bombardements n’ont ici aucune valeur stratégique: pour Liouba, une autre habitante, ils servent juste de défouloir aux belligérants.

Liouba: Depuis l’entrée en vigueur de la trêve, ils ont pris l’habitude de nous bombarder, tous les jours et toutes les nuits, du matin au soir. Une grosse série de tirs, et puis des heures de silence. C’est une guerre des nerfs, contre qui? contre nous, des civils, habitants du village! 

Les bombardements de ces deux dernières semaines sont tellement violents qu’ils ont entraîné la fermeture d’un des postes-frontière ukrainien, paralysant ainsi la circulation dans cette partie de la région. Une région qui n’arrive toujours pas à retrouver une vie normale, un an après les accords de Minsk.

 

RFI, Grand Reportage: Ukraine: La décentralisation est-elle un trompe-l’oeil?

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 02/10/2015.

Avec le concours efficace de Natalie Gryvniak.

Aujourd’hui, se tient à Paris une rencontre de haut niveau entre François Hollande, Angela Merkel, Vladimir Poutine et le président ukrainien Petro Porochenko. Ce sommet «format Normandie», comme on l’appelle, est une tentative de plus de faire appliquer les Accords de Minsk et d’assurer une paix durable dans l’est de l’Ukraine.
Une des conditions de ces Accords de Minsk, c’est l’adoption en Ukraine d’un projet de décentralisation de l’Etat, qui consacrerait une déconcentration des pouvoirs dans un pays très centralisé. Mais, selon le plan de paix, il faudra aussi que le projet prévoit un statut pour les territoires sous contrôle séparatiste. Autant dire que la question est controversée en Ukraine, et qu’il est sujet à de nombreuses de manipulations politiques.

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——— Grand Reportage ——–

L’administration et la bureaucratie d’une Union soviétique ultra-centralisée, ce sont les objets de nombreuses plaisanteries, qui font référence à l’histoire. Mais en Ukraine, c’est encore une réalité. 24 ans après l’indépendance du pays, le Président Petro Porochenko et le gouvernement d’Arséni Iatseniouk se sont lancés dans une réforme de grande ampleur qui vise à décentraliser l’Etat. Mais dans un pays qui fait toujours face à une guerre hybride dans la région du Donbass, la décentralisation ne va pas de soi. Le projet de réforme est très critiqué car il pourrait conduire, à terme, à accorder une certaine autonomie aux territoires sous contrôle des séparatistes pro-russes, au sein d’une Ukraine unie. C’est une des conditions des Accords de Minsk. 

Le projet de décentralisation a déjà été adopté en première lecture, le 31 août, par le Parlement. On se souvient que ce vote avait provoqué des violences meurtrières. Sébastien Gobert était sur place, le 31 août. Entre Kiev et le Donbass, il démêle les intrigues de cette réforme, dans ce Grand Reportage. 

Ce jour-là, ils étaient plusieurs centaines à manifester devant la Verkhovna Rada, le Parlement, aux cris de “Honte!” et de “Dehors les Bandits!” Face à un imposant cordon de police, les protestataires étaient réunis sous les bannières de partis nationalistes et populistes.

Oleh Tyahnybok, le chef du parti d’extrême-droite Svoboda, dénonce une réforme constitutionnelle qui légitimerait les séparatistes pro-russes, leur accorderait une amnistie générale et une large autonomie. C’est-à-dire une capitulation pure et simple de l’Ukraine face au Kremlin.

Oleh Tyahnybok: Ils disent que ceux qui sont opposés à ce projet de loi sont contre la décentralisation. Ce n’est pas vrai; nous sommes pour la décentralisation! Mais nous sommes contre ces changements qui cachent simplement la défaite de notre pays face à l’envahisseur russe! Mes amis, c’est une grande honte, et une trahison! Nos dirigeants politiques ne peuvent pas faire ça. Ils doivent protéger l’intérêt national, et non les intérêts des oligarques qui font leur beurre sur le dos des gens! 

A l’intérieur du Parlement, dans une ambiance tumultueuse, les députés adoptent le projet de loi en première lecture. Quand la nouvelle se répand, la manifestation devient vite violente.

Une grenade fait des ravages parmi les rangs des policiers. Bilan: trois morts, et plus de 140 blessés. Une telle explosion de violence dans le centre de la capitale ukrainienne provoque une vive émotion.

Mais le scandale politique ne s’arrête pas là pour autant. La coalition gouvernementale se fissure, et le futur de la réforme est, depuis, très incertain.

A quelques rues du Parlement, Rostyslav Pavlenko est le chef adjoint de l’administration présidentielle de Petro Porochenko, un des principaux experts sur ce projet de réforme constitutionnelle.

Rostyslav Pavlenko: Il y a juste un article dans les conclusions de ce projet de réforme qui stipule que le mode de gouvernement de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk sera défini par une loi à part. 

Dans le calme de son bureau, Rostyslav Pavlenko est visiblement lassé des querelles politiques qui vont à l’encontre de l’intérêt général.

Rostyslav Pavlenko: Certaines forces politiques ont cru bon d’accuser le Président de trahir les intérêts nationaux ou encore d’ouvrir la voie au séparatisme. Mais on parlera des compétences spéciales accordées aux territoires occupés, uniquement après l’organisation d’élections, prévues par les Accords de Minsk. Il faut avant tout que les gens du Donbass élisent des représentants avec lesquels on peut parler et non des marionnettes choisies par le Kremlin. 

En plus de cela, il faudra acter le retrait des troupes russes du Donbass, et s’assurer que l’Ukraine a sécurisé sa frontière avec la Russie. Autrement dit, il faudra attendre que les territoires aujourd’hui sous contrôle séparatiste soient entièrement repassés sous souveraineté ukrainienne pour qu’ils aient droit à un quelconque statut spécial. A l’heure actuelle, ce scénario relève encore de la fiction.

Au lieu du Donbass, Rostyslav Pavlenko préfère donc parler de la décentralisation qui bénéficiera à l’ensemble des régions ukrainiennes.

Rostyslav Pavlenko: Les chiffres sont clairs. En 1990, le PIB de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. Mais ce n’est que maintenant que nous engageons des réformes que nos voisins ont mené il y a 20 ans. Donc nous voulons créer des communautés de communes: des communes vont s’unir afin de former des ensembles plus importants et plus cohérents. Nos districts vont ressembler aux départements français, et assurer une mission de coordination. Et les régions auront des compétences accrues. 

A en croire Rostyslav Pavlenko, le projet de décentralisation est le fruit d’une réflexion collective, qui devrait bénéficier à tous. Mais nombreux sont ceux qui dénoncent une réforme concoctée par une petite poignée d’individus proches du Président, dans l’opacité la plus totale.

Serhiy Tarouta est député et oligarque. Il était gouverneur du Donbass lors des premiers troubles du printemps 2014. C’était alors l’un des plus fervents défenseurs d’une décentralisation de l’Etat. Mais sur le projet actuel, il se montre sceptique.

Serhiy Tarouta: Malheureusement, il n’y a aucun consensus public parce qu’il y a confusion sur 2 questions différentes. La question du Donbass, et celle de la décentralisation. Concernant la décentralisation les discussions se sont tenues à huis clos, et c’est dommage. En tant qu’ancien gouverneur, je dois dire que ce projet ne ressemble pas du tout à celui dont j’avais discuté l’année dernière avec l’équipe du Président. Dans les faits la décentralisation est partielle.

En parallèle de cette question du statut spécial du Dobass séparatiste, on accuse Petro Porochenko de proposer une décentralisation en trompe-l’oeil.

Oleh Bereziouk: Dans ce pays, il persiste une tradition d’être dépendant de ce qui vient d’en haut. Il faut refuser cet état de fait, il faut faire confiance aux gens pour mener leurs propres vies!

Oleh Bereziouk est le chef du groupe parlementaire du parti “Samopomitch”. Basé à l’ouest de l’Ukraine, cette force politique a fait de la décentralisation une de ses priorités. Ses députés se sont néanmoins opposés à la réforme constitutionnelle actuelle.

Oleh Bereziouk pointe du doigt l’institution d’un réseau de préfets directement liés au Président. A travers eux, Petro Porochenko conserverait des pouvoirs considérables.

Oleh Bereziouk: Les auteurs de la réforme parlent de décentralisation. Mais ce terme n’est pas exact. Selon ce projet le préfet a des super pouvoirs. Il est tout à la fois est un gestionnaire, coordinateur, et secrétaire des collectivités territoriales! Et il a même le droit de demander au Président de suspendre un autre élu… Si un tel projet arrivait à terme ce serait tout simplement de l’usurpation de pouvoir! 

Pour l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba, cette idée d’usurpation de pouvoir n’est ni plus ni moins qu’une autre manipulation politique.

Yarina Jurba: Notre système est déjà extrêmement centralisé. Quand on veut un service administratif aujourd’hui, on ne s’adresse pas à son conseil municipal, élu au niveau local, mais plutôt à l’administration d’Etat, imposée par la hiérarchie. Donc dire que le préfet va disposer de pouvoirs accrus, c’est impossible, puisque les représentants de l’Etat ont déjà tous les pouvoirs…

La cacophonie politique n’en finit plus. Chacun tente de tirer son épingle du jeu avant les élections locales du 25 octobre.

A quelques heures en train de Kiev, direction la région de Donetsk, divisée par une guerre hybride et meurtrière.

La ville de Sloviansk est aujourd’hui sous contrôle ukrainien. Jusqu’en juillet 2014, c’était un bastion des séparatistes. Avant l’apparition de groupes de mercenaires pro-russes et russes armés et les premières violences, les habitants avaient manifesté pour réclamer plus de pouvoir pour leur ville et leur région.

Autant dire que la décentralisation est très attendue ici.

Oleh Zontov: Cette décentralisation est évoquée depuis 20 ans. Rien n’a été fait jusqu’à présent, c’est donc positif. Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, C’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.  

Oleh Zontov est l’administrateur de la mairie de Slaviansk. C’est un technocrate qui n’a pas été élu, car l’ancienne maire est aujourd’hui en prison pour avoir soutenu les séparatistes. Oleh Zontov ne voit pas l’instauration de super-préfets comme une menace, bien au contraire.

Oleh Zontov: Beaucoup de gens disent que s’il y avait eu un contrôle présidentiel il y a un an et demi, et des ordres appropriés, tout ce que l’on vit maintenant ne se serait jamais passé. 

Sur la question de la décentralisation, le gouverneur de la région, Pavlo Jebrivskiy, tempère. Selon lui, c’est important pour le reste de l’Ukraine, mais pas tant pour le Donbass.

Pavlo Jebrivskiy: L’Etat ukrainien était aux abonnés absents dans le Donbass depuis l’indépendance du pays. C’est aussi cela qui a rendu la guerre possible. Cette région avait été régie d’abord par les communistes, puis par des bandits. Les mentalités sont assez particulières ici. Et donc notre première mission, c’est de développer l’Etat, et d’y associer les populations locales. Une fois que ce sera fait… on pourra parler de décentralisation, de fédéralisation, d’humanisation, et d’autres mots en “-tion”. Cela n’aura pas d’importance. Ce qui est important, c’est ce qu’il y a dans la tête des gens. 

La décentralisation dans la région ne se fera donc qu’au compte-goutte. Il était prévu de créer 9 communautés de communes. Seulement 3 verront le jour dans un premier temps. Et dans la plupart des collectivités territoriales, le système actuel d’administrations hybrides, à la fois civiles et militaires, devrait perdurer au moins jusqu’à la fin des opérations militaires.

Originaire de Donetsk, aujourd’hui en exil, le jeune défenseur des droits civiques Serhiy Popov est bien conscient des enjeux d’une décentralisation de l’Etat dans une région en guerre. Il insiste néanmoins pour envoyer un signal fort aux collectivités territoriales.

Serhiy Popov: Si dès le début on donne l’impression que la communauté de communes ne peut pas fonctionner correctement, alors les investisseurs ne viendront pas s’y installer, et cela compromettra les chances de développement et d’épanouissement des habitants. S’ils sentent qu’ils n’ont aucune perspective, alors qu’est-ce qu’il va se passer? Ils vont tout simplement partir ailleurs! Notre préoccupation première doit être de créer les conditions pour que chacun et chacune puisse travailler là où il vit. 

Pour Serhiy Popov, il ne faut pas que les différends politiques prennent le pas sur l’intérêt général. Les populations locales ont déjà trop souffert, et elles attendent de réels changements.

Serhiy Popov: Nous n’imaginons pas cette réforme dans un bureau, nous allons dans les villages, nous parlons aux gens. Ils sont intéressés par ce processus. Ils veulent prendre leur destin en main.

A une quarantaine de kilomètres de Sloviansk, le petit village d’Andriivka est en pleine ébullition. Quand la loi sur la décentralisation sera adoptée, Andriivka deviendra le centre d’une communauté de 13 communes.

Mykola Dikhtenko: Le but de cette union avec les autres communes, c’est de pouvoir gérer nous-mêmes les revenus de la terre. Notre conseil communal pourra ainsi décider de manière claire de notre budget. Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas de budget propre. Nous transférons tous nos revenus aux autorités régionales, qui nous reversent ce qu’elles veulent. A la région, on ne comprend pas ce qui se passe ici. Ces fonctionnaires habitent en ville, là-bas… 

Mykola Dikhtenko est le maire d’Andriivka. On compte moins de 900 habitants dans le village. Mais son téléphone sonne sans cesse.

De fait, lui n’a pas attendu que Kiev décrète une quelconque décentralisation. Il affirme avoir une politique de corruption 0. Les routes de son village sont bien entretenues, les éclairages de rue fonctionnent bien. Il est allé lui-même négocier des financements de partenaires allemands pour reconstruire le toit de l’école.

Mykola Dikhtenko organise une visite de son village pour démontrer comment, avec peu de moyens, on peut assurer un niveau de services publics décents. Dans la maison de la culture, lui et les employées municipales sont très fiers de leur travail:

Des artistes de toute la région viennent ici pour se produire en spectacle.

Mikola Dikhtenko: C’est parce que nous travaillons par nous-mêmes, pour nous-mêmes. C’est ça qu’on appelle la décentralisation!

A quelques kilomètres à peine de la ligne de front, le petit village d’Andriivka se construit un avenir meilleur. Tout semble prêt pour saisir les nouvelles opportunités qui devraient être offertes par la décentralisation.

Il ne reste plus qu’à attendre que cesse la cacophonie politique dans la lointaine capitale Kiev.

CHANSON de FIN: Океан Ельзи. Веселі, брате, часи настали…

Ecouter ici: Ukraine: La décentralisation est-elle un trompe-l’oeil?

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert. 

A la réalisation, Souheil Khedir.

————————— Q&R Grand Reportage —————————

Sébastien, vous mentionnez dans votre reportage les élections locales qui vont se tenir en Ukraine le 25 octobre prochain. Y-a-t-il une chance que ce projet de décentralisation soit adopté avant? 

Non, aucune chance. Il fallait 226 voix pour faire passer le projet de réforme constitutionnelle, qui inclue ce projet de décentralisation, en première lecture. Il y en a eu 265, mais cela s’est fait dans la douleur. Trois des cinq partis qui composaient la coalition gouvernementale avaient voté contre. Les groupes parlementaires du Président Petro Porochenko et du Premier ministre Arséni Iatseniouk avaient du se reposer sur le Bloc d’Opposition, un parti à la réputation sulfureuse, qui regroupe des représentants de l’ancien régime corrompus de Viktor Ianoukovitch.

Pour faire passer le vote en deuxième lecture, il faut désormais une super majorité de 300 voix. Mais après le vote et les violences meurtrières devant le Parlement, un parti, le Parti radical, a quitté la coalition, et l’atmosphère est très tendue entre ce qu’il reste des partis qui se disent réformateurs. Selon la loi, le Parlement a jusqu’à la fin de l’année pour adopter ce projet de manière définitive. Donc Petro Porochenko s’accorde un peu de répit. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que de fait, si la coalition soi-disant réformatrice n’a pas pu s’entendre sur un projet aussi important, c’est qu’elle est en état de mort clinique. Et non seulement la décentralisation sera difficile à faire passer. Mais c’est bien tout l’agenda réformateur qui est remis en cause.

Mais alors cela veut dire que le 25 octobre, les Ukrainiens vont élire des maires et des conseillers régionaux qui auront des compétences qui sont sur le point d’être modifiées? 

Oui, mais cela est prévu de longue date. Après l’adoption définitive du projet de décentralisation, il faut de toutes les manières compter deux ans pour la mettre en application. A l’issue de ces deux ans, de nouvelles élections locales doivent se tenir pour élire des représentants vraiment “décentralisés”, si je peux dire. Mais ce calendrier pose tout simplement la question de la crédibilité des élections du 25 octobre. Pourquoi choisir des maires et des conseillers régionaux qui ne seront que l’émanation d’un vieux système et qui pour beaucoup sont affiliés à de vieux partis et oligarques?

La campagne a commencé le 5 septembre, et elle est censée se dérouler dans le cadre d’une nouvelle loi électorale, adoptée avant l’été. Mais on voit d’ores et déjà que les partis techniques prolifèrent. Un parti technique en Ukraine, c’est juste une sorte d’association montée de toute pièce pour représenter les intérêts d’un oligarque ou d’un groupe particulier. A travers la constitution des listes électorales et des diverses alliances ici ou là, on peut voir que beaucoup de résultats électoraux sont prévus à l’avance. Ce n’est pas cela qui va redonner confiance aux Ukrainiens dans leur politique.

Et cela, c’est pour les élections en Ukraine. Mais on voit aussi que les séparatistes pro-russes veulent organiser leurs propres élections locales, ce qui va aussi à l’encontre de cette réforme constitutionnelle…? 

Oui, en fait cela va franchement à l’encontre du plan de paix prévu par les Accords de Minsk, qui ont motivé cette réforme constitutionnelle. En fait il aurait fallu que les autorités séparatistes organisent des élections locales en conformité avec la législation ukrainienne. Ces petites républiques auto-proclamées ne peuvent pas l’accepter, donc il va y avoir des élections le 18 octobre à Donetsk, et le 1er novembre à Louhansk. Il faut préciser que tout cela est très flou, et qu’il est fort possible que le calendrier change dans les prochaines semaines. Dans le cadre de ce reportage, je n’ai pas pu me rendre sur place, car ni moi, ni beaucoup de collègues occidentaux, n’en ont reçu l’autorisation: il semble qu’il y a beaucoup de conflits internes dans ces républiques, et encore plus de pressions externes sur leurs dirigeants. C’est aussi pour cela que la situation reste incertaine.

Mais tant que cela ne sera pas réglé, le processus de paix restera gelé, et on n’est pas prêt de parler de loi spécial ou de statut spécial pour ces territoires. Pour conclure, je veux juste mentionner quelque chose d’autre que j’ai constaté pendant ce reportage, c’est que dans le Donbass, la séparation semble déjà bien actée. La ligne de front est d’ores et déjà une frontière très contrôlée. Les collectivités territoriales s’organisent dans un territoire divisé. Et L’essentiel pour les populations locales, c’est que la ligne de front reste stable et que le cessez-le-feu tienne bon.

Ecouter le Q&R ici

La Tribune de Genève: La décentralisation, condition de la paix en Ukraine?

Article publié dans La Tribune de Genève, le 02/10/2015

Ce vendredi à Paris, Angela Merkel, François Hollande, Petro Porochenko et Vladimir Poutine doivent discuter de la nécessaire réforme de structures étatiques héritées de l’URSS.

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«Quand on pense à la décentralisation dans d’autres pays, cela évoque des sujets complexes et techniques. Pour l’Ukraine, c’est un enjeu international…» Dans un café de Kiev, l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba ne cache pas sa lassitude. La décentralisation de l’Etat, sur laquelle elle s’est spécialisée, est aujourd’hui présentée comme une condition des Accords de Minsk. Elle sera au cœur d’une nouvelle session de négociations de haut niveau, réunissant ce vendredi à Paris Angela Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et Petro Porochenko.

Si on discute à Paris, cela fait déjà plusieurs semaines que les négociations ont laissé la place à une cacophonie sans nom. Yarina Jurba se veut néanmoins combative. «Il faut expliquer ce que c’est: une réforme fondamentale, concoctée à partir de 2008, qui va permettre d’en finir avec les structures hypercentralisées héritées de l’Union soviétique. Les collectivités territoriales vont s’unir en communautés de communes et disposer de leur propre budget. Les gouverneurs de région, petits autocrates locaux dépendant directement du président, vont disparaître. Le «statut spécial du Donbass»… C’est un mythe, une manipulation politique!»

Capitulation

En ligne de mire, une clause du projet de décentralisation présenté par le président Porochenko, adopté en première lecture le 31 août. Celle-ci prévoit «l’adoption d’une loi spéciale sur le régime d’administration locale de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk».

Mais pour Oleh Tyahnybok, chef du parti nationaliste Svoboda, cette clause consiste «à octroyer un statut spécial aux territoires occupés, à offrir une amnistie aux terroristes russes, à ponctionner le budget national pour reconstruire leurs républiques fantoches. C’est une capitulation face au Kremlin!»

Vote dans la douleur 

Le 31 août, le vote s’était d’ailleurs fait dans la douleur. Une manifestation aux abords du parlement, organisée par Svoboda et d’autres partis populistes et nationalistes, avait dégénéré en une bataille rangée: 4 policiers en étaient morts et plus de 140 blessés.

«Un statut spécial pour les territoires séparatistes, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas accepter», assène Oleh Bereziouk, chef du groupe parlementaire du parti Samopomitch. «Le plus important, c’est que ce n’est pas une décentralisation qui nous est proposée! Les gouverneurs vont juste être remplacés par des préfets, qui auront toute latitude pour suspendre les travaux de collectivités locales à leur guise. Nous allons assister à l’établissement de minitsars, aux ordres d’un président omnipotent! C’est une usurpation de pouvoir.»

La guerre évitable?

«Le système est déjà tellement centralisé qu’il est tout simplement impossible que le président obtienne plus de pouvoirs…» contredit le défenseur des droits civiques Serhiy Popov. «Et dans le contexte actuel, il est normal de prendre quelques précautions contre les manifestations de séparatisme…»

«Si la présidence avait eu de réels moyens de contrôle sur les municipalités du Donbass au printemps 2014, peut-être que la guerre n’aurait pas eu lieu», estime Oleh Zontov, l’administrateur de la Municipalité de Slaviansk, dans le Donbass. La maire de cette ville stratégique? est aujourd’hui sous les verrous pour avoir soutenu les séparatistes prorusses. Reprise en juillet 2014, la ville semble désormais apaisée, bien ancrée en territoire ukrainien.

L’exemple polonais

«Nous attendons de nouvelles élections et la décentralisation avec impatience», poursuit Oleh Zontov. «Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, c’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.»

Autant dire qu’il serait grand temps de mettre en œuvre cette décentralisation. «Les chiffres sont clairs», assène Rostyslav Pavlenko, chef adjoint de l’administration présidentielle. «En 1990, le PIB de la République socialiste soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. La réforme de la décentralisation n’est pas la moindre.»

Lui balaie de la main les craintes sur un éventuel «statut spécial du Donbass». «La loi spéciale, si elle voit jamais le jour, ne sera appliquée qu’après un cessez-le-feu complet, le retrait des troupes russes, un contrôle total de nos frontières, des élections locales libres et transparentes…» Un scénario qui relève encore de la fiction, d’autant que les séparatistes prévoient leurs propres élections locales, le 18 octobre à Donetsk et le 1er novembre à Louhansk. «Cela signifiera la mort de Minsk II», tranche Rostyslav Pavlenko.

La Tribune de Genève: Des soldats américains atterrissent en Ukraine

Article publié dans La Tribune de Genève, le 18 avril 2015

Quelque 300  parachutistes de l’armée des Etats-Unis sont déployés dans l’ouest du pays pour fournir des entraînements militaires. 

Capture d'écran d'une photo de l'ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine, Goeffrey Pyatt.
Capture d’écran d’une photo de l’ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine, Goeffrey Pyatt.

«J’imagine déjà le genre de sujets que cette image va provoquer dans la propagande russe…» En diffusant la photo de soldats de la 173e brigade aéroportée de l’armée des Etats-Unis défilant devant l’aéroport international de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, le journaliste ukrainien Anatoliy Bondarenko savait semble-t-il à quoi s’attendre.

La photo avait été prise ce vendredi matin par l’ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine, Goeffrey Pyatt. Il accueillait à Lviv les quelque 300 soldats américains déployés dans le cadre de l’opération «Gardien sans peur», une série de «cours sur des méthodes de combat de guerre, ainsi que sur l’amélioration du professionnalisme des militaires», selon le major José Mendez. Les entraînements sont prévus pour se tenir sur la base de Yavoriv, dans l’extrême-ouest de l’Ukraine, pendant six mois.

La réaction russe ne s’est pas fait attendre. «La participation d’instructeurs et d’experts de pays tiers n’aide pas à résoudre le conflit», s’est inquiété Dmitry Peskov, le porte-parole du président Vladimir Poutine. «Au contraire, cela peut sérieusement déstabiliser la situation.» Une mise en garde qui ne tient pas compte des multiples accusations selon lesquelles des troupes régulières de l’armée russe seraient déployées de longue date dans le Donbass.

Cela dit, la réaction du Kremlin fait écho aux inquiétudes de certains pays européens, notamment l’Allemagne. Les formateurs américains ne sont néanmoins qu’une partie d’un engagement occidental de plus en plus marqué. Ainsi, 75 Britanniques encadrent des entraînements militaires depuis mars. Le Canada prévoit l’envoi de 200 instructeurs en été. Malgré les appels répétés des autorités ukrainiennes, aucun armement offensif n’a pour l’instant été livré à l’Ukraine. Mais les livraisons d’uniformes, d’équipements divers ou de véhicules de transport blindés Humvee à une armée ukrainienne démunie et désorganisée font régulièrement les gros titres des médias ukrainiens.

«Tout cela, c’est de la politique. Mais il notre armée a cruellement besoin d’un entraînement sérieux», explique Iourko D. Engagé volontaire dans le bataillon Donbass, il s’est trouvé confronté aux troupes russes, «qui se sont présentées comme telles» lors de la sanglante bataille d’Ilovaisk, en août 2014. Capturé, il a passé six mois dans les geôles séparatistes à Donetsk. «L’armée russe n’est pas la meilleure du monde, loin de là. Mais nous partons de rien. Apprendre à manier correctement les armes, ou recevoir du matériel défensif, cela aiderait à réduire nos pertes et celles des civils.»

RFI: Ukraine, un cessez-le-feu précaire mais politiquement acceptable

Intervention dans la séquence « Appel à Correspondant », le 01/04/2015

Place Lénine, Kramatorsk.
Place Lénine, Kramatorsk.

Le point sur la situation en Ukraine, où les bruits de bottes persévèrent, presque deux mois après les négociations de paix conduites par Angela Merkel et François Hollande à Minsk. La situation est certes plus calme, mais le conflit continue de faire des victimes. dernières en date: au moins un soldat ukrainien et un civil, le 30 mars, il y a deux jours. On serait loin d’un cessez-le-feu qui tient le coup…

Oui, c’est ambigu. Les officiels ukrainiens et séparatistes se veulent rassurants, et multiplient les déclarations selon lesquelles le cessez-le-feu est globalement respecté, dans le sens où les duels d’artillerie lourdes, extrêmement ravageurs, n’ont plus lieu. Comme cela est confirmé par les missions d’observation de l’OSCE, l’essentiel des armes lourdes a été retiré de la ligne de front. Mais les deux camps s’accusent toujours de provocations à l’artillerie légère et aux armes de poings.

De toutes les manières c’est simple: vous avez mentionné les dernières victimes de combats, qui datent d’il y a tout juste deux jours. Et on déplore une série d’incidents tragiques: le 25 mars, 4 personnes sont mortes quand un bus a roulé sur une mine près de la ville de Gorlovka. La mort continue de frapper même sans manoeuvres militaires, et en fait on sent beaucoup de calcul politique dans l’appréciation de la trêve. Même si elle n’est pas totalement respectée, elle convient à tout le monde, en tout cas pour l’instant.

De toutes les manières, c’est le processus politique qui semble bloqué…? 

Oui exactement, selon les accords de Minsk, le gouvernement de Kiev doit reprendre le paiement des subventions et aides d’Etat aux zones séparatistes: il s’y refuse tant que des élections locales ne s’y sont pas tenus selon la législation ukrainienne. Jusqu’à présent, les dirigeants de Donetsk et Louhansk y opposent un “niet” catégorique

En filigrane, il faut surtout comprendre que personne, des deux côtés de la ligne de front, ne croit que ce cessez-le-feu est le bon, notamment parce qu’aucune des parties en présence ne peut se satisfaire du status quo sur le long-terme. Les autorités ukrainiennes dénoncent les arrivées de blindées, d’artillerie, d’hommes depuis la Russie. Les séparatistes et les Russes accusent les forces ukrainiennes de renforcer leurs positions et d’être armés par l’OTAN. Sur ce point là, ils n’ont pas tout à fait tort, puisque plusieurs pays occidentaux offrent assistance et matériel à l’armée ukrainienne. Les médias ukrainiens ont par exemple relayer avec fierté la livraison de véhicules militaires américains il y a deux jours.

On le voit, les deux camps utilisent le cessez-le-feu pour consolider leurs forces, et il reste juste à savoir ce qu’ils veulent en faire.

mais de toutes les manières, les Ukrainiens ne vivent pas dans un climat de paix…? 

Oui, la guerre est présente au quotidien, que ce soit dans les médias, les écoles, les associations de volontaires, la conscription, la vie politique… Mais aussi, il ne se passe pas une semaine sans qu’une bombe explose dans une des villes d’Ukraine, principalement les villes de l’est. La plupart des attentats ne font pas de victimes, mais le climat de peur qui en ressort renforce les angoisses sur une possible avancée des forces pro-russes et russes. Sans oublier que le récent scandale lié à l’oligarque Kolomoiskiy, qui est plus ou moins entré en opposition au gouvernement de Kiev, laisse planer le risque de déstabilisation dans sa région de Dnipropetrovsk.

Ce n’est pas un secret: les Ukrianiens ne font aucune confiance à la Russie de Vladimir Poutine. Les populations du Donbass n’ont elles aucune confiance en Kiev. Et ainsi de suite; le tout étant instrumentalisé par les discours politiques et médiatiques, il faut comprendre qu’ici, on peut parler de cessez-le-feu presque respecté, mais il en faudra beaucoup plus pour parler de paix, et de paix durable.

Libération: « Tout dépend des ordres de Poutine »

Article publié dans Libération, le 12/02/2015

En ce jeudi matin, un membre de la délégation ukrainienne à Minsk a repris une célèbre citation de Winston Churchill pour décrire l’état d’esprit des négociateurs de son pays : «Ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le commencement de la fin. Mais peut-être est-ce la fin du commencement.» De nombreux points de l’accord de paix restent sujets à discussion et seule a été véritablement décidée l’instauration d’un nouveau cessez-le-feu, à partir de minuit dans la nuit de samedi à dimanche. Une trêve conclue «sans conditions préalables», s’est félicité le président …

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