TDG: L’Ukraine tente de se faire entendre à la Cour de La Haye

Article publié dans La Tribune de Genève, le 06/03/2017

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“La Russie empêche les citoyens ukrainiens de se sentir en sécurité, où que ce soit, dans leur propre pays” … “Le gouvernement russe soutient directement des groupes terroristes qui tuent des citoyens ukrainiens”. La plaidoirie est claire. Ce 6 mars, les avocats de la délégation ukrainienne à la Cour de Justice Internationale de l’ONU (CJI) sont venus à La Haye pour y chercher justice.

La première journée d’une longue série de plaidoyers pourrait marquer une première victoire de l’Ukraine pour prouver l’implication de la Russie dans la guerre hybride qui se joue depuis 2014, à travers l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass. “Cette affaire nous montrera si le droit international peut s’élever contre des grandes puissances qui ne respectent pas le droit et les droits de l’homme”, espère Oleksiy Makeiev, directeur des affaires politiques au ministère ukrainien des affaires étrangères.

L’Ukraine accuse la Russie de violer deux conventions internationales. La première “pour la répression du financement du terrorisme”. Kiev estime que Moscou est, directement ou indirectement, responsable violences dans l’est du pays ainsi que du crash du Boeing MH17, qui avait causé la mort de 298 personnes en juillet 2014. Deuxième convention: “pour l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale”. L’Ukraine accuse la Russie de persécuter, entre autres, des Tatars de Crimée et des Ukrainiens.

En Ukraine, le début des plaidoiries est une bouffée d’air frais pour le Président Petro Porochenko. Confronté à des “blocus citoyens” des routes commerciales avec les territoires séparatistes, ison autorité dans les négociations de paix est malmenée par manoeuvres politiciennes. Dans un contexte de violences, persistantes et meurtrières, il semble bienvenu pour l’exécutif d’avoir une chance de défendre sa cause devant la communauté internationale. Les plaidoiries du 6 mars ont été très suivies en Ukraine.

En revanche, les chances de succès de l’Ukraine d’obtenir justice sont faibles dans le cadre de sa première plainte. L’usage du terme “terrorisme” ouvre la possibilité à la partie russe de jouer sur les termes, entre “terrorisme” et “séparatisme”. La délégation russe a fait savoir qu’elle userait de “tous les moyens légaux possibles”, notamment en mettant en cause la juridiction de la CJI. En 2011, une plainte similaire de la Géorgie contre la Russie dans le cadre de la guerre de 2008 n’a pas abouti pour cette raison.

Un premier avis pourrait être rendu courant avril. Mais la procédure en justice est prévue pour durer plusieurs mois, voire plus d’un an. Quand bien même l’Ukraine se verrait reconnue dans son droit, la CIJ “ne se prononcera pas sur l’usage de la force dans un pays souverain, ou l’annexion illégale de la Crimée, en raison des limites de ses compétences”, explique le docteur Iryna Martchouk, de l’université de Copenhague. “La Cour ne fournira pas les réponses que les Ukrainiens attendent vraiment”.

France Culture: Un cessez-le-feu dans le Donbass sous de mauvaises auspices

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. Les chances d’apaiser la situation sont faibles. 

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Les cessez-le-feu dans le Donbass, on ne les compte plus. Depuis le printemps 2014, la diplomatie et les négociations politiques se sont révélées impuissantes à faire taire les canons. Cette nouvelle trêve ne suscite guère plus d’espoirs que les précédentes. Les duels d’artillerie se sont intensifiés ces derniers jours. La ville industrielle d’Avdiivka avait été très touchée début février. Après une accalmie, plusieurs bombes se sont abattues sur le centre-ville. Une civile a été tuée. Les belligérants poursuivent des stratégies de petits pas et d’avancées progressives. Dans une récente conférence de presse, Alexander Zakharchenko, chef de la République auto-proclamée de Donetsk, a rejeté toute perspective de démilitarisation de la ligne de front dans un futur proche. Au contraire, il a réaffirmé son objectif de conquête de nouvelles régions ukrainiennes. Le nouveau cessez-le-feu ne correspond donc pas à des réalités sur le terrain, mais bien plus à un coup de force diplomatique. Malgré cela, cette tentative d’apaisement est contredite par la décision de Vladimir Poutine de reconnaître les passeports des républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk. L’initiative confère un statut international à ces entités, ce qui va à l’encontre des plans de réintégration des territoires dans une Ukraine unie. Pour le Président ukrainien Petro Porochenko, c’est là une des preuves irréfutables de l’occupation russe du Donbass, et du double jeu du Kremlin. Cet énième cessez-le-feu est placé sous de bien mauvaises auspices.

RFI, Décryptage: La paix est-elle envisageable en Ukraine?

Intervention dans l’émission « Décryptage », sur RFI, le 13/02/2017

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Monument improvisé en mémoire des citoyens d’Avdiivka victimes des combats. Février 2017

Deux ans après les Accords de Minsk, la paix est-elle envisageable en Ukraine? 

– Annie Daubenton, journaliste, spécialiste de l’Ukraine et auteur de « Ukraine. L’indépendance à tout prix », éditions Buchet-Chastel.

– Sébastien Gobert, journaliste correspondant à RFI en Ukraine.

Ecouter l’émission ici

Libération:, Dans le Donbass, « nous mourrons à petit feu »

Article publié dans Libération, le 14/02/2017

A Avdiika, ville industrielle près de Donetsk, les civils perdent peu à peu l’espoir de voir la guerre entre les forces ukrainiennes et les séparatistes prorusses prendre fin. Deux ans après les accords de Minsk, l’intensité des violences est remontée d’un cran en février.

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Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, les bruits s’entrechoquent. Les rires et les cris des enfants, les rappels à l’ordre des enseignantes. Et au loin, les échos de l’artillerie. «Les enfants ont une capacité d’adaptation extraordinaire, se réjouit la directrice, Nina Sheremko. C’est le troisième hiver de la guerre, et ils ne réagissent déjà plus au son des explosions. Ils jouent tranquillement, comme… comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour tenter de retrouver une vie normale.»

Retrouver une vie normale. C’était en substance la promesse des accords de paix de Minsk, le 11 février 2015. Dans la capitale biélorusse, les présidents russe Vladimir Poutine et ukrainien Petro Porochenko, poussés par Angela Merkel et Francois Hollande, avaient alors décidé d’une feuille de route censée mettre fin au conflit meurtrier du Donbass, cette région industrielle dans l’est de l’Ukraine. Deux ans plus tard, les affrontements entre forces ukrainiennes d’un côté, séparatistes et russes de l’autre, n’ont jamais cessé. La guerre a fait plus de 10 000 morts selon l’ONU.

«Nous avons tout ce qu’il nous faut», poursuit Nina Sheremko avec détermination. Depuis 2014, la moitié de ses élèves et de ses enseignants ont quitté la ville. Les coupures d’électricité et de chauffage sont fréquentes, et l’école a développé des systèmes d’urgence. «Il y a 150 enfants ici. Il faut bien faire tourner l’école pendant que les parents sont au travail.» Beaucoup d’entre eux sont employés à l’usine de coke (charbon) de la ville, une des plus grandes d’Europe. A toutes fins utiles, Nina Sheremko précise que l’école dispose de deux abris souterrains.

Armes lourdes

Début février, Avdiivka s’est retrouvée au cœur de violences inégalées depuis 2015. Une trentaine de personnes, civiles et militaires, y sont mortes côté ukrainien. Les pertes restent difficilement quantifiables côté séparatiste. Une escalade des tensions que les experts s’ingénient à expliquer soit par des causes locales, soit en faisant l’hypothèse que les combattants «testent» les orientations diplomatiques de Donald Trump envers la Russie de Vladimir Poutine. Sur le terrain, les bombardements à l’artillerie lourde n’ont rien changé au rapport de force. Ils n’ont fait qu’accroître le climat d’incertitude.

«S’ils voulaient vraiment chercher la paix, ils l’auraient déjà trouvée», tempête Marianna Ivanivna. Retraitée, elle tire une petite luge chargée de produits humanitaires, sur le trottoir verglacé. «Mon mari a été tué en 2014. Ma maison est encore à moitié détruite… Nous mourons à petit feu.» Sa marche est rythmée par les échos de l’artillerie lourde. Elle passe devant un bâtiment emblématique d’Avdiivka : une barre d’immeubles criblée d’éclats d’obus, arborant le portrait mural géant d’une habitante. Réalisée par le collectif «Art United Us» en octobre, l’œuvre est accompagnée d’un graffiti : «Mon dieu, protège Avdiivka.» Le bâtiment, faisant face à la ligne de front, est encore occasionnellement la cible de tirs. A l’intérieur, la plupart des appartements sont vides ou occupés par des soldats ukrainiens. Quelques familles s’acharnent malgré tout à y vivre. Sur leurs portes, des petits papiers indiquent : «Ici vivent des gens.»

Les accords de Minsk avaient soulevé des espoirs de résolution graduelle du conflit. Tout semble aujourd’hui bloqué. Les échanges de prisonniers, qui devaient s’effectuer «tous pour tous», se font au compte-gouttes. Les négociations politiques portant sur l’organisation d’élections locales ou le contrôle de la frontière ukraino-russe sont au point mort. La démilitarisation de «la ligne de contact», selon le jargon en vigueur, ne semble plus qu’un lointain souvenir. Ces derniers mois, les armes lourdes ont refait leur apparition. Alexander Hug, chef de la mission d’observation de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dénonce régulièrement le «risque de reprise des offensives à grande ampleur». Hormis les duels d’artillerie, les Ukrainiens ont développé une stratégie de «petits pas», en reprenant le contrôle de localités situées dans la zone tampon, réduisant de fait la distance entre positions ennemies. Les forces prorusses et russes, de leur côté, sont mobilisées après l’assassinat non revendiqué de «Givi» (Mikhail Tolstykh), l’un des chefs de guerre les plus iconiques de la république de Donetsk. Le président autoproclamé, Alexander Zakharchenko, a appelé à une vengeance et dénoncé «l’échec» des accords de Minsk.

«Le processus de Minsk, pourquoi pas ? demande Pavlo Malykhin, chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Mais encore faut-il qu’il soit appliqué, et respecté. Ce que je vois, c’est que les garants de ces accords, ce sont les Occidentaux qui cherchent à faire du business avec la Russie. Sur le terrain, les observateurs de l’OSCE refusent de prendre le moindre risque pour aller constater la guerre par eux-mêmes, et aller régler des problèmes concrets ! Ils restent à l’écart de la zone de combat, écoutent sans voir, repartent et écrivent leurs rapports. Ça ne va pas résoudre le conflit.»

«Sans aide humanitaire, nous ne pourrions pas survivre», se lamente Svitlana Klimenko. Avec des compagnons retraités, elle attend dans une cage d’escalier froide pour collecter un colis auprès de la Croix-Rouge ukrainienne, à Avdiivka. Aujourd’hui, ce sont des rations alimentaires et des produits hygiéniques qu’elle attend. «J’ai passé des années à m’occuper de vétérans de la guerre d’Afghanistan, ou de Tchernobyl. Et voilà qu’aujourd’hui, c’est moi qui ai besoin d’aide…»

«A cause de la situation sécuritaire qui reste très incertaine, il nous est impossible de lancer des projets de reconstruction là où les besoins sont les plus importants, c’est-à-dire sur la ligne de front, constate Marie-Servane Desjonqueres, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Ukraine. Dans la zone, des villages sont très isolés. Ils restent coupés de tout, les ambulances ne peuvent pas venir, il n’y a pas de bus. Ça reste des situations extrêmement difficiles.» Le CICR étant l’une des rares organisations humanitaires acceptées des deux côtés de la ligne de front, Marie-Servane Desjonqueres constate des problèmes identiques du côté des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Des drames que le gouvernement de Kiev aurait entrepris de résoudre. Un plan de réintégration du Donbass a récemment été adopté, qui offre des facilités aux habitants des territoires séparatistes pour étudier en Ukraine, y voyager, et y travailler. Le défi étant de gagner le soutien des populations de cette région. L’initiative a provoqué une levée de boucliers en Ukraine même.

Rations alimentaires

Des mouvements nationalistes ont organisé le blocage de trois voies ferrées reliant les territoires ukrainiens et séparatistes. Dans le petit village de Sherbynivka, au nord d’Avdiivka, des dizaines de wagons chargés de charbon sont stationnés en gare depuis samedi. Une quinzaine de combattants volontaires, installés sur un campement de fortune, dénoncent une «trahison» de l’exécutif à Kiev. Une bannière installée au milieu de drapeaux appelle à «stopper le commerce du sang». «Ce plan légalise le commerce avec l’occupant, explique « Vlad », le responsable du camp. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien et alimenter leur effort de guerre.»Parmi ses volontaires, l’idée est très répandue d’édifier «un mur» isolant les territoires séparatistes pour de bon.

Alors que l’Ukraine vit son troisième hiver de guerre, aucun consensus n’a émergé sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Les populations civiles ne sont pas prêtes de retrouver une vie normale. «Qu’ils se mettent d’accord une fois pour toutes, au lieu de nous tirer dessus sans but, s’insurge Olha Iourievna, une mère de famille à Avdiivka. Pour moi, c’est égal. L’Ukraine, la république de Donetsk… je m’en fiche. Ce que je veux, c’est la paix. Tout le monde ici ne veut que la paix.»

Nouvelle explosion de violences dans le Donbass

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 31/01/2017

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L’usine de coke d’Avdiivka, dans la nuit du 30 au 31 janvier. Source: FB de Musa Magomedov, director de l’usine. 

“Des milliers de personnes se retrouvent sans eau, sans électricité, et sans chauffage, par des températures frôlant les -20°”. Konstantyn Reutski est un volontaire de l’association pro-ukrainienne “Vostok-SOS”, dans la ville industrielle d’Avdiivka, au nord de Donetsk, capitale des séparatistes pro-russes. Il se retrouve au coeur d’une explosion de violences inédite dans la guerre d’attrition du Donbass.

La ville, sous contrôle ukrainien, subit de lourdes attaques depuis le 29 janvier au petit matin. Des bombardements intensifs, accompagnés d’incursions terrestres de troupes séparatistes, ont touché les conduites de gaz et les lignes électriques. L’usine de coke d’Avdiivka, l’une des plus grandes d’Europe, s’est retrouvée paralysée par manque d’approvisionnements électriques pendant plusieurs heures, laissant une ville de quelques 16.000 habitants sans chauffage. Les températures dans la région frôlent les -20°.

Un plan d’évacuation a été mis sur pied en urgence, mobilisant 80 bus et 2 trains. Le Président Petro Porochenko a écourté une visite d’Etat en Allemagne, afin de parer au “risque de désastre humanitaire”, selon son porte-parole. L’évacuation d’Avdiivka est néanmoins retardée jusqu’au dernier moment. Le gouverneur ukrainien de la région, Pavlo Jebrivskiy espère qu’une trêve peut permettre de réparer les infrastructures énergétiques de la ville.

La trêve, néanmoins, ne semble pas se profiler. Sur plusieurs points de la ligne de front, du port de Marioupol aux banlieues de Donetsk, les violences ont atteint un niveau non-égalée depuis les dernières flambées de violence de l’hiver 2015. Depuis le 29 janvier, au moins 8 soldats ukrainiens ont trouvé la mort, 26 ont été blessés. Les pertes côté pro-russe et russe ne sont pas connues. Les tirs d’artillerie, jusqu’ici cantonnés à la nuit, afin de ne pas attirer l’attention des observateurs, se multiplient en journée. Le chef d’observation de la mission de l’OSCE, Alexander Hug, dénote un “sentiment d’impunité” des belligérants dans l’utilisation d’armes lourdes.

Ces dernières semaines, les forces ukrainiennes ont usé d’une stratégie “de rampant”, selon la formule consacrée. Plusieurs unités ont pris le contrôle, sans coup férir, de localités situées dans la zone tampon, telle que définie par les Accords de Paix de Minsk de février 2015. Ce faisant, les forces de Kiev ont réduit la distance entre les positions ennemies, et augmenté les risques d’affrontement. A titre de justification, les soldats assurent vouloir mettre fin aux réseaux de contrebande qui caractérisent cette “zone grise”, et sécuriser leurs positions. A Kiev, on explique aussi la manoeuvre par la nécessité de reprendre l’initiative, dans le cas où l’administration de Donald Trump malmènerait l’Ukraine au profit de sa relation avec Vladimir Poutine.

L’explosion de violences des derniers jours est, elle, à l’initiative des forces pro-russes et russes. Les attaques terrestres au sud d’Avdiivka, le long de la route E50, indiquent une volonté d’encercler la ville, et de faire bouger la ligne de front au profit de la République populaire auto-proclamée de Donetsk. Ces attaques ont, pour l’heure, été repoussées par les troupes ukrainiennes. Mais le risque de futures attaques persiste. Un récent rapport d’une mission conjointe d’observateurs ukrainiens, danois et canadiens, a fait état d’une large concentration de troupes et de matériel militaire en Russie, le long de la frontière ukrainienne. Malgré des preuves indiscutables, Moscou nie depuis 2014 son implication dans le conflit.

Les objectifs de ces offensives restent incertains. Pour certains, il s’agirait de créer une tension diplomatique en amont d’une future rencontre “Format Normandie”, entre les dirigeants français, allemand, russe et ukrainien. Pour d’autres, il s’agirait d’une réaction à l’adoption récente, à Kiev, d’un “plan de réintégration du Donbass”. Cette loi offre des facilités aux Ukrainiens des territoires séparatistes, par exemple en termes de circulation, ou d’accès aux universités nationales. L’initiative est très critiquée en Ukraine même. Elle se heurte aux appels à un blocus systématique des républiques auto-proclamées. Un blocus ad-hoc a d’ailleurs été mis en place par des combattants volontaires, au nord de Louhansk. Vu des capitales séparatistes, cette loi peut aussi être considérée comme une menace pour la légitimité des autorités auto-proclamées. Relancer des offensives permettrait ainsi de s’assurer que ce “plan de réintégration” ne peut être appliqué.

Pour la députée Victoria Voytsitska du parti Samopomitch, le scénario serait bien plus catastrophique. Ce serait le début d’une nouvelle grande bataille, à l’image de celle de Debaltseve, qui s’était soldée par une défaite cuisante de l’Ukraine, en février 2015. “Les Russes veulent nous contraindre à accepter leur scénario de paix, avec statut spécial, élections des séparatistes au Parlement à Kiev…” Ces dispositions, prévues par les Accords de Minsk, sont perçues et présentées de manière très différentes par Kiev et Moscou. En raison de divergences de fond, les négociations de paix sont gelées depuis des mois. Un changement de situation sur le terrain pourrait rebattre les cartes des négociations.

“Je ne crois pas que ce soit un Debaltseve-2”, estime la journaliste Anastasia Magazova, à Avdiivka. “Les Ukrainiens ripostent fermement, donc les autres ne passeront pas”. Elle se concentre pour l’heure sur le sort des civils, encore une fois les principales victimes de cette dégradation de la situation. Les autorités régionales, ainsi que des ONG comme la Croix Rouge Internationale dépêchent des convois de nourriture et d’aide de première nécessité, telles que des couvertures ou des radiateurs d’appoint.

Le volontaire Konstantyn Reutski constate lui aussi cette situation humanitaire précaire. Celui-ci relève malgré tout, dans une anecdote sur son mur Facebook, la faculté d’adaption des habitants du Donbass, qui a désarmé plus d’un observateur dans cette guerre. En passant devant un arrêt de bus, devant la cokerie d’Avdiivka, il raconte avoir entendu une femme au téléphone. Celle-ci explique, sur un ton ordinaire, que “tout va bien. Normal. C’est juste que nous n’avons pas d’électricité et qu’ils nous tirent dessus”.

RFI: Négociations de la dernière chance pour l’eau du Donbass

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 23/11/2016

Négociations de la dernière chance ce mercredi à Minsk. Un groupe de travail sur la guerre dans l’est de l’Ukraine s’y réunit pour tenter de trouver un moyen d’assurer l’acheminement d’eau à 600.000 personnes. Ils ont jusqu’à la fin novembre pour éviter une crise humanitaire. 

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A première vue, c’est un simple problème technique. La compagnie d’eau qui alimente un bassin de 600.000 personnes est située côté ukrainien. La plupart des consommateurs vivent côté séparatiste. Ils n’ont pas accès à un système bancaire fiable et ils ne pas peuvent payer leurs factures. Mais dans le contexte de guerre, difficile de trouver une solution. Nicolas Fleury est le directeur adjoint de la Croix Rouge Internationale en Ukraine. Le CIRC a déboursé 700.000 dollars pour payer les factures d’octobre et de novembre.

Nicolas Fleury: Malheureusement ce n’est qu’une situation temporaire, qui ne fait qu’acheter un peu de temps pour que les négociations politiques aboutissent. 

Les négociations politiques, elles trainent, malgré l’urgence. Sanela Bajrambasic, porte-parole du CICR, appelle à une prise de conscience des parties.

Sanela Bajrambasic: En plus des difficultés actuelles, s’il n’y a plus d’eau, cela veut dire des problèmes pour les enfants, pas d’eau pour le chauffage, et toutes sortes de complications qui pourraient créer un désastre humanitaire. On a du mal à imaginer. 

Alors que des négociations cruciales se tiennent aujourd’hui, cette situation aberrante vient rappeler, une fois encore, à quel point la guerre a déchiré la région du Donbass, et ses habitants.

TDG: L’OSCE observe de fortes tensions dans le Donbass

Entretien avec Alexander Hug, Premier adjoint au chef de la mission d’observation de l’OSCE, réalisé le 16/11/2016 à Kiev. Publié dans La Tribune de Genève, le 22/11/2016

Malgré sa haute stature, Alexander Hug donne l’impression de marcher sur des œufs. L’ancien militaire suisse est le premier adjoint au chef de la mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine. Il coordonne depuis 2014 quelque 700 observateurs, chargés de surveiller l’application et les violations du cessez-le-feu visant à mettre un terme à la guerre du Donbass. Un mandat délicat.

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La ligne de front est le théâtre depuis plusieurs semaines de violents échanges d’artillerie. Comment expliquer ce regain de tensions?

En effet, on n’avait pas observé un tel pic de tensions de toute l’année. Les violations se comptent par milliers. C’est une spirale infernale. Des escarmouches d’infanterie entraînent des réponses de calibres plus lourds, qui eux-mêmes entraînent des ripostes d’artillerie lourde à l’arrière. On a parfois des combats sur deux, trois niveaux, qu’il est très dur d’arrêter. Il faut se féliciter que la ligne de contact n’a pas bougé depuis longtemps. Mais le risque existe. Si les combats continuent, l’un des deux camps peut réagir de façon excessive.

Y a-t-il une raison à ce regain de violences?

Il n’y a pas une explication unique. Sinon, il serait aisé de l’identifier et de résoudre le problème. Ce que l’on observe, c’est ce qu’il y a une quantité élevée d’armes, le long de la ligne de contact. Des armes légères et des mortiers, mais aussi des chars d’assaut et des lance-missiles. Nombre de ces armes auraient dû être retirées au moins au-delà des 15 kilomètres de la ligne de front, comme stipulé dans les Accords de Minsk. Ces armes sont présentes des deux côtés. Dans la semaine du 7 au 13 novembre, nous avons recensé pas moins de 3500 violations du cessez-le-feu, dont certaines avec des lance-missiles de type Grad, qui sont particulièrement imprécis.

Qu’est-ce qui empêche les belligérants de se tirer dessus?

Sur de nombreux points de la ligne de contact, les parties sont très proches les unes des autres. Dans un triangle entre l’aéroport de Donetsk, Yasinovata et Aviidvka, par exemple, ils sont à 50 ou 20 mètres les uns des autres. Cela va généralement de pair avec des combats continus. Dans les zones où les parties sont plus distantes, il y a moins de possibilités de combat. Une autre raison à mentionner pour expliquer le regain de tensions: les négociations de paix à Minsk sont bloquées en ce moment. Cela entretient un climat d’incertitude.

Dans ces conditions, les récentes annonces sur un désengagement des parties vont rester lettre morte?

Non. Cette notion de désengagement doit être comprise comme impliquant le respect du cessez-le-feu et la démilitarisation de la zone. Si l’on souhaite que les parties se retirent d’un ou deux kilomètres par rapport à la ligne, il faut qu’il n’y ait pas de combats, afin que chacun évacue en confiance et ne le vive pas comme une retraite. Cela a déjà été fait à Zolote ou Bohdanivka-Petrivske. C’est possible.

Percevez-vous vraiment une quelconque volonté politique allant dans ce sens?

Dans le cadre des Accords de Minsk, toutes les parties ont accepté un désengagement. Moi et mon équipe devons partir du principe que tous souhaitent honorer leurs engagements. Une des manières d’y arriver est d’autoriser l’accès de la SMM à toutes les zones nécessaires. C’est ainsi que nous pouvons fournir des assurances aux deux parties, et instaurer un climat de confiance.

Vous avez récemment déclaré que la majorité des obstacles rencontrés provenaient du côté séparatiste. Est-ce toujours le cas?

En général, oui. Nous rencontrons beaucoup de difficultés à surveiller la frontière avec la Russie, par exemple. Mais nous ne pouvons pas spéculer sur les raisons de ces obstacles. Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons pas voir ce qui nous est caché. Donc il y a quelque chose que l’on ne veut pas que nous voyions. Mais on ne peut rien dire de plus. Ce travail d’observation est difficile, car les zones de combat changent. L’artillerie est montée sur camions. On peut prendre un mortier sous son bras et quitter la zone…

Selon vous, que doit-il être fait pour que cette guerre ne se transforme pas en conflit gelé?

Je n’ai pas rencontré de civil dans les zones non contrôlées par le gouvernement qui ne souhaitait pas une fin du conflit immédiate. Tous se sentent ukrainiens. C’est encourageant. Les civils sont ceux qui souffrent le plus dans ce conflit. Des milliers d’entre eux franchissent néanmoins la ligne de contact chaque jour. Cela prouve que ce n’est pas «nous contre eux», que la séparation est artificielle. La priorité, c’est que les combats cessent. Des cessez-le-feu antérieurs ont démontré que c’est possible.