P@ges Europe: Le Prix du charbon illégal en Ukraine

Article publié dans P@ges Europe (La Documentation Française), le 07/01/2013, co-signé avec Laurent Geslin, avec la participation de Nataliya Gumenyuk

Ukraine.-Le-prix-du-charbon-illegal-par-Laurent-Geslin-et-Sebastien-Gobert

Dans le bassin houiller du Donbass, au sud-est de l’Ukraine, nombre de grandes mines d’État ont fermé au début des années 1990, faute de rentabilité. Le charbon n’en reste pas moins une ressource essentielle mais, aujourd’hui, il est en partie exploité dans des mines illégales, les kopanki. La population locale y trouve un moyen de subsistance mais celui-ci est loin d’être satisfaisant, notamment au regard des conditions de sécurité qui accompagnent l’activité des mineurs. Les autorités (locales comme régionales), pour leur part, tiennent un double discours qui révèle tout leur intérêt à faire perdurer une situation scandaleuse mais lucrative.

Lire le reste de l’article ici

RFI: Mines illégales d’Ukraine, reportage

Reportage co-réalisé avec Laurent Geslin, avec la participation de Nataliya Gumenyuk. Diffusé dans Accents d’Europe le 11/12/2012

On a déjà beaucoup entendu parler des kopankas, ces mines illégales de l’est de l’Ukraine. Dans le bassin minier du Donbass, ces mines étaient apparu dans les années 90 : des mineurs sans emplois après la fermeture de nombreuses mines de l’Etat soviétique  avaient commencé à exploiter le charbon de manière illégale pour leur propre consommation. 20 ans plus tard, c’est maintenant devenu une véritable économie parallèle, les mines illégales se multiplient au vu et au su de tous, et les plus hautes autorités du pays ont l’air très à l’aise avec le phénomène…

Laurent Geslin & Sébastien Gobert

Mine illégale 3

C’est au son de « Voyage, Voyage » que la voiture s’avance sur les chemins de terre défoncés des collines aux alentours de Donetsk, le cœur minier et industriel de l’Ukraine. Un voyage bien particulier : la voiture ne cesse de faire des écarts pour laisser passer de lourds camions, chargés de charbon. Le long de la route, des hommes s’affairent autour d’e structures en bois et de machines qui annoncent des entrées de mines. Tout ici est illégal, mais personne ne se cache. Les mines de charbon pullulent dans la région, et sont exploitées grace à un système très organisé. Les kopanki , comme on les  appelle ,sont maintenant devenues un business, qui concerne tout le monde dans la région, mais qui ne profite pas à tous.

Volodya est un ancien mineur du village de Zuyevka, à 40 kms de Donetsk. Il constate avec amertume que les habitants sont dépossédés de leurs propriétés par des groupes d’affaires organisés, dont l’identité reste la plupart du temps un mystère.

Volodya: C’est assez simple. Tout le monde ici ou presque a une propriété. Et assez souvent il y a du charbon dans le sous-sol. Mais on ne peut pas toujours faire quelque chose avec le terrain, parce les autorités disent que le sol n’est pas approprié pour la culture, et l’exploitation est illégale. Jusqu’au moment où des gens que l’on ne connaît pas commencent à exploiter le charbon, travaillent à 200 mètres de nos maisons, et on ne peut rien faire.

Avec la complicité des autorités ukrainiennes à tous les niveaux, les kopanki prospèrent. De la voiture, on nous pointe du doigt un puits gigantesque, qui dégagerait environ 100 000 euros de charbon par jour. Pas question de s’en approcher : la mine illégale dispose de son propre service de sécurité. Aujourd’hui, on estime que 10% du charbon ukrainien provient de ces kopanki. Un charbon qui serait acheminé vers des centres de distribution où il serait mêlé au charbon légal . . Le tout se faisant dans des conditions de travail déplorables : les accidents sont quotidiens.

Vitali Sizov est journaliste à Novosti Donbassa, un des seuls médias indépendants de la région. Il enquête régulièrement sur les kopanki.

Vitali: Ca a commencé par des petits trous, par-ci, par-là, à des échelles très individuelles. Et puis ensuite on a réalisé que c’était rentable, alors ça s’est développé en industrie, avec infrastructure et systèmes de distribution. Maintenant le plus gros problème, c’est le manque de transparence des mines publiques. On ne sait pas qui laisse le charbon illégal entrer ! Si on considère qu’une tonne de charbon coûte de 40 à 50 euros pour produire dans une mine illégale, le coût est de 80 à 100 euros dans une mine légale. Donc déjà les mines publiques économisent de l’argent en achetant le charbon illégal. Mais en plus elles reçoivent des subventions de la part de l’Etat pour produire leur charbon. Alors leur marge est assez appréciable.

 

Corruption et complicité vont bon train dans le Donbass, et gare à ceux qui oseraient élever la voix. Nikolai Ponomarenko, ancien maire de Zuyevka, avait tenté de fermer quelques kopanki. Il a été accusé de détournement de fonds et emprisonné. Il est mort en prison avant l’ouverture de son procès. Son fils Aleksander entend reprendre le flambeau et lutter contre l’exploitation illégale des ressources de la région. Mais le système est bien rodé.

Sasha: Les autorités ne sont pas sérieuses quant à la fermeture des mines, elles se servent juste de cette menace pour faire pression contre certains propriétaires de mines. Et puis elles jouent avec l’opinion publique. Un jour il y a eu une opération médiatique : la police a fait une descente dans une mine, a invité la télévision, les journaux, et les policiers ont condamné l’entrée de la mine en direct. Quelque chose comme deux jours plus tard, la mine fonctionnait de nouveau, comme si rien ne s’était passé.

Pavel Kotov est un membre du parti d’opposition de Ioulia Timochenko, l’ancienne première ministre aujourd’hui en prison. Pour lui, le phénomène est un symptôme révélateur du climat politique en Ukraine

Pavel:  S’il y avait une loi qui était adoptée et appliquée, plus personne n’oserait travailler dans ces mines, parce que c’est très facile de pister tous ceux qui sont impliqués. Et il suffit d’investir proprement dans les mines légales pour qu’elles deviennent rentables de nouveau. Mais pour l’instant, tout le monde est à l’aise avec la situation. Les bureaucrates, la police, les autorités, locales, les juges. C’est un système de corruption généralisé et gigantesque, sponsorisé par l’Etat ! On parle ici de milliards de gryvnias. Mais ça ne profite qu’à 1% de la population. 99% se fait exploiter et n’en touche rien.

 

Ces 1%, ce serait l’élite oligarchique au pouvoir en Ukraine, et en l’occurrence la famille proche du Président de la république, Victor Ianoukovitch. Ici, tout le monde en est convaincu, et des journalistes régionaux tentent régulièrement de tracer le charbon. Mais une enquête en profondeur, ou même une sanction pénale, sont très peu probables. Et en attendant le quotidien des habitants de Zuyevka reste toujours aussi sombre

Ecouter le reportage ici

Ouest France: Dans l’est de l’Ukraine, le charbon illégal prospère

Article co-signé avec Laurent Geslin, en partenariat avec Nataliya Gumenyuk, publié dans Ouest France, le 07/12/2012

La misère pousse les villageois du bassin du Donbass, en déshérence, à exploiter de dangereuses mines clandestines. Les autorités ferment les yeux et bénéficient du trafic. KIEV. De notre correspondant.

Six cents kilomètres au sud-est de Kiev. Le ciel nuageux écrase l’immensité de la plaine, les seuls sommets à l’horizon sont ceux des terrils des mines de charbon. Autrefois centre névralgique du complexe militaro-industriel soviétique, le bassin houiller du Donbass vit des jours difficiles depuis l’indépendance de l’Ukraine, en 1991. « Beaucoup de mines d’État ont été fermées ou privatisées. Ici, personne n’a de travail, explique Volodia, ancien mineur de la petite bourgade de Zuyevka. Alors, pour gagner un peu d’argent, les habitants creusent la terre, y compris les femmes et les enfants ». Camions qui transportent du charbon

 

300 morts par an

Autour de la ville industrielle de Donetsk, le charbon affleure à une dizaine de mètres sous le sol. « Dans notre village, on trouve plus de cinquante kopankas, des mines illégales, précise Volodia, et la police ne fait rien, car tout le monde profite du système ». Malgré des déclarations de façade, l’administration n’a aucune intention de sévir. « Le charbon extrait des kopankas est revendu à bas prix aux mines d’État, puis intégré à la production officielle, ce qui permet aux autorités de faire des bénéfices conséquents, explique Myjhaïlo Volynets, le chef d’un syndicat indépendant de mineurs, le gouvernement exploite la misère du peuple pour se remplir les poches ».

Des pelles, des pioches, quelques rondins de bois pour soutenir les galeries, l’équipement des mineurs est souvent rustique et les risques nombreux. Les services de secours estiment qu’environ 300 personnes meurent chaque année dans les mines ukrainiennes. « Les mines illégales ne sont pas assez profondes, les couches de terre et de roche ont tendance à s’affaisser et à ensevelir des galeries », raconte un sauveteur. Les accidents dans ces mines illégales ne font que rarement la Une des médias, les autorités préférant rester discrètes. « Mon père était maire de Zuyevka, il a voulu y interdire les kopankas, raconte Sacha Ponomarenko. Pour le faire taire, la police l’a accusé de corruption, il a été emprisonné et il est mort avant son procès ». Le président Viktor Ianoukovitch soutient que l’Ukraine doit augmenter sa production de charbon pour réduire la dépendance vis-à-vis du gaz russe. Une stratégie énergétique qui devrait favoriser l’essor des mines illégales dans le bassin du Donbass et enrichir un peu plus ceux qui protègent le trafic.