RFI: La zone grise du Donbass, prise au piège

Reportage diffusé sur RFI, le 13/02/2016

Les Accords de Minsk ont certes conduit à un apaisement des offensives le long de la ligne de front qui divise le Donbass. Mais les échauffourées sont quasi-quotidiennes et meurtrières. Les habitants le long de la ligne de front sont désemparés, et réduits à une précarité extrême. 

Sébastien Gobert s’est rendu dans le village de Jovanka  

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En-haut du remblais en fond, la ligne de front. 

Quand le convoi d’aide humanitaire arrive à Jovanka, c’est de la colère que les quelques 300 habitants expriment avant tout. La colère, et la frustration, d’être parmi les grands oubliés du cessez-le-feu. Maria, 83 ans ans, raconte son quotidien depuis un an.

Maria: Comment nous vivons? Dans nos caves. Ils bombardent tout, ils détruisent tout. Ca tire de tous les côtés. 

Depuis un an, les tensions dans la région se sont globalement apaisées. Mais sur quelques points particuliers, les duels d’artillerie sont réguliers. Jovanka est l’un de ces points. Les Bombardements n’ont ici aucune valeur stratégique: pour Liouba, une autre habitante, ils servent juste de défouloir aux belligérants.

Liouba: Depuis l’entrée en vigueur de la trêve, ils ont pris l’habitude de nous bombarder, tous les jours et toutes les nuits, du matin au soir. Une grosse série de tirs, et puis des heures de silence. C’est une guerre des nerfs, contre qui? contre nous, des civils, habitants du village! 

Les bombardements de ces deux dernières semaines sont tellement violents qu’ils ont entraîné la fermeture d’un des postes-frontière ukrainien, paralysant ainsi la circulation dans cette partie de la région. Une région qui n’arrive toujours pas à retrouver une vie normale, un an après les accords de Minsk.

 

RFI: Donbass; pas de politique de déminage coordonnée

Reportage diffusé sur RFI, le 11/02/2016

Un an après la signature des Accords de Minsk, les échauffourées sont encore fréquentes le long de la ligne de front du Donbass. Des millions de personnes tentent de continuer à vivre malgré les dangers, malgré une situation économique précaire, et la présence dans toute la région de mines anti-personnelles et anti-chars. Aucune politique de déminage coordonnée n’est mise en place. Pour l’instant, les organisations internationales misent sur la prévention. Dans le Donbass, dans le petit village de Rubtsi, Sébastien Gobert

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Avec un masque de loup sur la tête, l’acteur veut jouer avec les enfants. Il commence à ramasser des jouets, des cailloux, des bouts de bois. Mais quand il est attiré par une mine, les écoliers s’époumonent pour le retenir de s’en approcher

L’acteur fait semblant d’avoir perdu un bras. Sur le visage des enfants, c’est le choc.

 

C’est exactement l’effet recherché par les acteurs de la Fondation Suisse d’Action contre les Mines, coordonnés par Olena Kryvova.

Olena Kryvova: Nous nous efforçons de susciter l’intérêt des enfants avec des moyens ludiques. L’idée, c’est de simuler une situation réelle: si tu découvres une mine, qu’est-ce que tu fais? 

A l’école du petit village de Rubtsy, la venue de l’équipe est un évènement. La directrice adjointe Vira Oleksandrivna se félicite de cette initiative.

Vira Oleksandrivna: Pour notre école et les enfants, ce genre d’information est très utile. Il faut qu’ils comprennent que les mines sont dangereuses, qu’il ne faut pas y toucher, à ça ou à tout objet inconnu. 

Dans le Donbass meurtri par la guerre, un cas marque les esprits, celui d’enfants qui trouvent une mine dans la forêt et la ramènent chez eux pour la montrer à leur famille. La mine a explosé une fois dans leur maison, provoquant un carnage. De nombreuses autres histoires circulent, et ne touchent pas que la zone de la ligne de front. Le village de Rubtsy est lui bien au nord de la région. Vira Oleksandrivna.

Vira Oleksandrivna: Il y a eu quelques combats par ici au moment de la bataille de Slaviansk, il y avait quelques barrages routiers. Il y a évidemment des mines par ici. 

Mais où exactement? Il est impossible de le savoir, à moins de les trouver par hasard.

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Le groupe d’Olena Kryvova n’est pas en charge d’action de déminage, laissé aux mains des autorités publiques. Olena Kryvova dénonce néanmoins leur manque d’efficacité.

Olena Kryvova: Les services d’urgence se déplacent quand quelqu’un les prévient de la présence d’une mine. Si personne n’appelle, personne ne vient. Il n’y a pas de politique systématique de déminage. Les militaires ont les cartes des champs de mines, mais ils ne partagent pas l’information, car ils se considèrent toujours en état de guerre. 

En filigrane, la perspective de voir la ligne de front bouger de nouveau, qui rendrait inutile toute politique de déminage.

On est loin d’une solution définitive au conflit du Donbass. En attendant, ce sont des millions de personnes et d’enfants qui doivent regarder à deux fois où ils mettent les pieds.

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RFI: Explosion meurtrière d’un bus dans le Donbass

Papier diffusé sur RFI, le 10/02/2016

Au moins quatre morts dans l’explosion d’un bus sur une mine à la sortie de Donetsk, aux alentours de la ligne de front du Donbass. Ce drame avec des victimes civiles intervient exactement un an après les accords de Minsk du 11 février 2015. 

A Kramatorsk, dans le Donbass, Sébastien Gobert

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Capture d’écran Ukrainska Pravda

Le chauffeur de l’autobus avait l’habitude des routes du Donbass. C’est sans doute pour cela qu’il a emprunté un chemin de campagne, qui évitait la file d’attente au poste-frontière, sur la route principale. Le véhicule venait de Donetsk. Il a explosé sur une mine à 700 mètres du premier poste de contrôle ukrainien. Après un an et demie de guerre hybride, qui a fait plus de 9000 morts selon l’ONU, la région est truffée de mines anti-personnel et anti-chars, en particulier aux abords des barrages routiers. Elles font régulièrement des victimes parmi la population civile. Il n’existe pour l’heure aucune initiative coordonnée des deux côtés de la ligne de front pour procéder à un déminage systématique. Un an après les accords de Minsk, les belligérants n’ont jamais totalement déposé les armes. Les échauffourées quotidiennes et souvent meurtrières font régulièrement craindre une nouvelle intensification du conflit. La vie a certes repris dans le Donbass depuis quelques mois, malgré une situation économique délétère et des conditions de vie parfois précaires. Environ 5 millions de personnes vivent aux abords de la ligne de front, dans une zone infectée de mines et de débris d’artillerie.

RFI: La Métallurgie, victime collatérale de la guerre du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 23/02/2015

Tous les regards sont désormais tournés vers le port stratégique de Marioupol. Dernière grande ville de l’Est de l’Ukraine, encore entre les mains de l’armée de Kiev. Le cessez-le-feu officiel, qui n’a pas été respecté la semaine dernière tient désormais à un fil ; et aux côtés des civils, c’est bien sur l’économie et l’industrie qui font les frais des combats. L’industrie métallurgique, qui emploie et fait vivre la région a bien du mal à tenir. Sur les bords de la mer d’Azov, Sébastien Gobert est allé visiter le complexe Illitch, très fragilisé.

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Ce matin de février, la pâleur terne des nuages qui planent au-dessus de la ville portuaire de Marioupol se confond avec les épaisses fumées du complexe métallurgique géant “Illitch”, baptisé ainsi en l’honneur du révolutionnaire bolchevique Lénine.

Passé  l’imposant portail d’entrée, il faut plusieurs kilomètres à travers un dédale de tuyauteries et de hauts-fourneaux, pour atteindre l’énorme bâtiment du convertisseur sidérurgique.

A l’intérieur, l’ingénieur Vitali Vorojo explique son travail avec fierté.

Vitali Vorojo: Regardez, on verse la fonte en fusion dans une cuve qui contient des ferrailles. On brûle les éléments indésirables, et on obtient un premier alliage de métal, que l’on appelle de l’acier liquide sauvage. 

80% de la production est destinée à l’exportation, vers 60 pays du monde.

Dans une région en grande difficulté économique, l’activité du complexe est vitale, comme l’assure le directeur du convertisseur, Oleksandr Laryonov.

0leksandr Laryonov: Le complexe, c’est la seule entreprise qui reste en ville pour donner du travail et subvenir aux besoins de centaines de milliers de personnes. Mais ce n’est pas facile. A 5 kilomètres d’ici, il y a la guerre.

Depuis le début de la guerre du Donbass, le complexe Illitch a été relativement épargné par les bombardements, contrairement à  l’autre complexe métallurgique géant, Azovstal, qui s’étend le long de la côte. Mais l’activité de l’entreprise est extrêmement précaire à cause du conflit, comme l’indique Oleksandr Laryonov.

Oleksandr Laryonov: Nous travaillons pour l’exportation. Mais d’un moment à l’autre, nous pouvons nous retrouver sans moyens de transport. A quelques kilomètres d’ici, ils ont déjà bombardé le pont qui reliait notre complexe et celui d’Azovstal au port. 

Les combats ne sont pas le seul problème. Les complexes Illitch et Azovstal font partie de la société Metinvest de l’oligarque Rinat Akhmetov. L’approvisionnement en coke, ce type de charbon indispensable aux hauts fourneaux, était auparavant bien assuré par des sociétés sœurs. Mais elles sont aujourd’hui en territoire séparatiste. Confronté à des pénuries énergétiques, le complexe fonctionne à 60% de ses capacités, comme le déplore le directeur de l’ingénierie, Constantin Pismarev.

Constantin Pismarev: Notre façon de travailler n’est pas normale. Nous ne pouvons plus recevoir suffisamment de coke depuis notre filiale d’Adievka, qui est littéralement sur la ligne de front. D’ordinaire, nous jouissons d’une intégration verticale je ne comprends pas (Metinvest assurait toute la chaîne de production, extraction de charbon – raffinage en coke – transport-  distribution – aciérie – exportation. Quel est le terme français consacré?) et d’approvisionnements réguliers. Mais les combats compliquent tout. On doit donc  commander de la coke à la Chine, l’Italie et la Pologne. C’est un cauchemar logistique. Nous naviguons à vue. Par exemple, nous avons de réserves de coke pour deux jours seulement, alors qu’il  nous en faudrait pour au moins 5 à 7 jours. 

La compagnie souffre aussi d’une réduction de ses approvisionnements en gaz naturel, en raison d’un contentieux sur une dette impayée.

La direction dénonce un vice de procédure administrative, aux conséquences dramatiques. Oleksandr Laryonov.

Oleksandr Laryonov: Le pire, c’est que nous avons de l’argent, la compagnie a des ressources suffisantes. Mais l’Etat nous doit plus de 4 milliards de hryvnias (plus de 130.000 euros) d’abattement fiscal et donc nous attendons que l’argent nous revienne. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus payer pour le gaz ou l’électricité. C’est très grave.

Certains y voient aussi une affaire politique, une sorte de représailles du nouveau gouvernement ukrainien contre l’oligarque Rinat Akhmetov. Très proche de l’ancien président autoritaire Victor Ianoukovitch, il est aussi accusé d’avoir encouragé les premiers mouvements séparatistes dans l’est de l’Ukraine.

Aujourd’hui, ses activités industrielles sont néanmoins essentielles pour la stabilité de la ville de Marioupol. Constantin Pismarev, le directeur de l’ingénierie.

Constantin Pismarev: L’an dernier, notre complexe a transféré un demi-milliard de hryvnias (environ 18 millions de francs CH) aux budgets de la ville et de l’Etat. J’espère que tous les gens normaux comprennent que bombarder l’usine, ou entraver ses activités, cela veut dire la mort de la ville.

Le nouveau cessez-le-feu a été accueilli comme une bonne nouvelle pour le complexe Illitch. Mais il pourrait bien ne pas suffire pour en garantir la survie. De manière directe ou indirecte, la guerre du Donbass a d’ores et déjà ruiné l’essentiel de l’économie de la région.

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TDG: Un Etat cosaque dans une république séparatiste

Article publié dans la Tribune de Genève, le 15/10/2014

«Ils se sont déjà trop habitués à voler les gens. Si Lougansk continue à prendre sans partager en retour, je me dresserai contre Lougansk!» La voix rauque de Pavel Dremov résonne de tous les coins de la place principale de Stakhanov, ville sise à 60 km à l’ouest de Lougansk. Devant plus d’un millier d’habitants attentifs, la silhouette du chef de guerre s’agite, sous sa toque noire de Cosaque du Don.
Pavel Dremov. Stakhanov, le 12/10/2014.
Pavel Dremov. Stakhanov, le 12/10/2014.
«Nous faisons tout ce que nous pouvons pour rétablir les services communaux et payer les retraites et salaires publics. Mais nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. La Russie ne nous aide pas suffisamment et la République populaire de Lougansk (RPL) pas du tout!»
Une harangue qui ne laisse pas de marbre Alexeï Karyakin, président du Parlement de la RPL, qui tente maladroitement d’interrompre Pavel Dremov. Sans succès. La séance publique de questions et de doléances, une scène singulière, qui illustre la spécificité de la «République de Stakhanov», de facto un électron libre au sein de la RPL. Une autonomie assurée par la popularité de Pavel Dremov. Parmi tous les orateurs, c’est bien lui que la foule applaudit. C’est vers lui que vont les vœux, les prières et les bénédictions des nombreuses retraitées qui prennent part au rassemblement.
«Quand nos troupes reprendront-elles les territoires perdus (ndlr: du reste de la région de Lougansk)?» La question émerge de la foule entre deux discours. Pour Alexeï Karyakin, c’est une question de temps et de «négociations difficiles avec Kiev». Une réponse diplomatique vite oubliée quand Pavel Dremov assène qu’il n’aura «pas de répit tant que nous n’aurons pas récupéré ces territoires!» sa voix portée par les vivats de la foule.
«Mon rêve, c’est la République des Cosaques! A cause de la guerre, il faut attendre. Mais nous ne nous laisserons pas marcher sur les pieds», affirme Pavel Dremov une fois assis devant un bon repas servi à son quartier général. «Je leur dis souvent à Lougansk: «Pourquoi faites-vous pire que le gouvernement ukrainien? A quoi ça sert?» Eux sont bien assis là-bas et attendent que ça se passe. Nous, nous agissons. L’eau, l’électricité, le chauffage: tout ça fonctionne, alors qu’à Lougansk, ils sont plus démunis que jamais. Et ce n’est pas une question de relations publiques: ni moi ni aucun de mes hommes ne prendrons part aux élections législatives du 2 novembre.»
«Etre Cosaque, c’est avoir la responsabilité de récolter ce que l’on a semé, explique avec simplicité Vassili Stepanovitch, la soixantaine, entre deux cuillères de bortsch. J’ai prêté serment à l’âge de 5 ans, mon éducation a été marquée par un sens de l’honneur, des valeurs de solidarité et d’autogestion.» Une idée de communauté qui se fond dans le concept civilisationnel de «monde russe», différencié d’une appartenance pure et simple à la Russie. Les Cosaques ne cachent d’ailleurs pas leurs critiques vis-à-vis de «Vladimir Vladimirovitch» Poutine, jugé partiellement responsable d’un mémorandum de Minsk insatisfaisant.
«Nous ne sommes pas prorusses, nous sommes prosoviétiques», résume Pavel Dremov, en suscitant l’approbation de ses hommes. A quelques centaines de mètres de son quartier général, la statue du mineur légendaire Stakhanov, héros d’un record manipulé d’extraction de charbon en 1935, fait toujours la fierté de la ville qui porte son nom. «L’URSS était le meilleur gouvernement de l’histoire de l’humanité. Nous voulons recréer cela ici. Mais avec ce gouvernement de RPL, c’est difficile. Nous croyons au gouvernement de l’être, eux pratiquent le gouvernement de l’argent.»

RFI: Portrait d’Igor Bezler, « Le Démon »

Séquence diffusée dans l’émission « Accents d’Europe », le 15/10/2014

Alors que le cessez-le-feu continue d’être malmené dans l’est du pays, les structures séparatistes se consolident peu à peu, malgré des rivalités internes entre différents chefs de guerre. L’un d’entre eux, Igor Bezler, est déjà entré dans la légende pour ses méthodes expéditives. Il est surnommé « le démon ».

Igor Bezler, alias "Le Démon". Photo officielle, République Populaire de Donetsk.
Igor Bezler, alias « Le Démon ». Photo officielle, République Populaire de Donetsk.

Il n’hésitera pas à vous abattre. En substance, c’est le message qu’Igor Bezler fait passer à chacun de ses interlocuteurs. A 48 ans, le maître de Gorlovka, une des plus grandes villes du Donbass, accorde peu d’interviews aux journalistes. Il parle peu et agit beaucoup. Mais ses yeux bleus et son épaisse moustache ont déjà fait le tour du monde. Né en Crimée, Igor Bezler affirme être un ancien agent des services secrets russes, une information difficile à confirmer. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’est installé à Gorlovka il y a quelques années, en y travaillant notamment dans un service de pompes funèbres. On murmure que pendant des années, personne n’était enterré sans son consentement, ce qui lui a permis de développer un solide réseau dans la ville. L’intervention russe en Crimée lui a véritablement donné un second souffle : il affirme y avoir été très actif au printemps. Une fois le devoir accompli, il est rentré à Gorlovka, a pris la tête des forces séparatistes locales, et y est devenu Le Démon. Connu pour ses méthodes provocatrices et expéditives, il se vante lui-même d’exécutions sommaires de soldats ukrainiens et se plaît à conserver un certain nombre d’otages près de lui. A en croire les services secrets ukrainiens, il serait l’un des principaux responsables de l’attaque contre le Boeing MH17 de la Malaysia Airlines. Malgré de nombreuses hypothèses, le mystère qui entoure Le Démon est complet. Ce qui est sûr, c’est qu’il gère sa ville d’une poigne de fer et commande le respect de ses hommes, il provoque l’admiration de la population locale qui lui attribue des livraisons d’aide humanitaire, et inspire la crainte de ses ennemis et amis. Début juillet, il a ainsi été traité de terroriste par le gouvernement séparatiste de Donetsk, après une sorte de tentative de coup d’Etat. Personne ne sait exactement ce que Le Démon voudrait faire du pouvoir. Mais dans le contexte de guerre, il s’est imposé comme un chef redoutable, déterminé à gagner.

LLB: Donbass, le géant industriel mis à genoux

Article publié dans La Libre Belgique, le 13/10/2014

"Usine d'équipement technologique non-standardisé", à Donetsk, le 06/10/2014
« Usine d’équipement technologique non-standardisé », à Donetsk, le 06/10/2014

Le Donbass a longtemps été géré comme la propriété personnelle d’oligarques tels que Rinat Akhmetov, Serhiy Tarouta ou Oleksandr Iefremov, tous associés à l’ancien régime de Victor Ianoukovitch. Si la nationalisation de leurs entreprises n’est pas envisagée « comme un objectif en soi », selon Andreï Pourgin, vice-Premier ministre de la République populaire de Donetsk, il semble clair que « certains oligarques ne sont plus les bienvenus ici ». La séparation de l’Ukraine, de son marché et de ses capitaux s’annonce comme un nouveau drame. A la fois pour la région et pour l’Ukraine.

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RFI: Ukraine, un hiver sans chauffage?

Reportage diffusé dans Accents d’Europe, le 30/09/2014

Y aura-t-il du chauffage en hiver ? La question est sur toutes les lèvres en Ukraine. Et ce, alors que les tractations entre Kiev et Moscou n’ont toujours pas abouti. Les livraisons de gaz ont, en provenance de Russie, cessé depuis le 16 juin 2014. Et seul, un préaccord a été conclu, en fin de semaine dernière, pour reprendre les livraisons. Dans l’incertitude, les Ukrainiens ont donc pris de nombreuses dispositions pour faire face à des températures qui peuvent tomber au-dessous de – 20 degrés. C’est le règne de la débrouille, le Système D.

C’est avec beaucoup de fierté que Nikolai Gorokhov nous accueille dans son appartement d’un quartier périphérique de Kiev, pour nous montrer le résultat de son travail de l’été : il a refait l’isolation de son balcon, acheté un radiateur moderne et un chauffe-eau d’une capacité de 30 litres.

Nikolai gorokhov a suivi les tribulations de la nouvelle guerre du gaz qui a commencé avec le fournisseur russe. Alors il a investi de sa poche pour se protéger du froid à venir, et il n’a pas été le seul.

 Nikolai: Quand j’ai choisi un modèle de chauffe-eau, je n’ai pas pu le trouver à Kiev. J’ai du le commander en ligne et me le faire livrer depuis une autre ville. Cette année, nos autorités nous ont dit bien clairement d’être préparés, l’hiver sera rude. Alors… on se prépare. Le seul problème que je crains, c’est l’électricité. Si beaucoup de ces appareils sont branchés, il n’y aura pas suffisamment d’électricité. Peut-être que nous aurons des problèmes avec l’électricité cet hiver.

Nikolai Gorokhov a installé un chauffe-eau d'une capacité de 30 litres. 28/092014
Nikolai Gorokhov a installé un chauffe-eau d’une capacité de 30 litres. 28/092014
Nikolai Gorokhov a passé l'été à colmater son balcon. Les murs extérieurs de son appartement ont été isolés auparavant.
Nikolai Gorokhov a passé l’été à colmater son balcon. Les murs extérieurs de son appartement ont été isolés auparavant.

Le calcul est facile : l’Ukraine consomme environ 36 milliards de mètres cube de gaz par hiver. Elle peut compter sur quelques réserves propres, mais il manquerait au moins 8 milliards de mètres cube d’ici au printemps. Le gouvernement évoque toutes les pistes possibles : approvisionnements alternatifs ou encore consommation de biomasse ou de mazout. Mais le mot d’ordre, c’est l’économie.

A Kiev, cela veut dire pas d’eau chaude pour de nombreux quartiers pendant des semaines. Dans les régions occidentales de Lviv et d’Ivano-Frankivsk, on annonce des vacances scolaires de début décembre à fin janvier, pour ne pas avoir à chauffer les écoles. Dans un contexte de conflit généralisé avec la Russie, chaque initiative et chaque sacrifice pour réduire la consommation est valorisée comme un acte de patriotisme, une étape vers une indépendance énergétique de l’Ukraine.

Mais si on estime qu’un tiers des Kiéviens se sont dotés de chauffe-eaux privés, la majorité de la population n’a pas les moyens d’investir. Pour Ioulia Lagoutiva, sa famille, et des milliers d’autres, le système s’impose de lui-même :

Ioulia:  Je dois faire bouillir beaucoup d’eau. Ca consomme ! De l’énergie et du temps. Ca me rend folle.

Au-delà de l’urgence, ce genre de système D ne devrait régler aucun problème, mais au contraire en créer d’autres. Volodymyr Bondarenko est conseiller municipal à Kiev. Entre autres, il regrette  le manque de vision sur le long terme

Bondarenko: les privations d’eau chaude dans la ville de Kiev, cela se traduit par des économies de gaz ridicules. Et le branchement de tous ces appareils électriques dans les appartements, c’est un gros danger pour les réseaux électriques, qui ne supportent pas cette hausse de la demande. Un gros problème qui doit être résolu ,  concerne les bâtiments, notamment ici à Kiev, qui  sont 4 fois moins isolés qu’en Suède, au Pays-Bas ou ailleurs. Et puis il y a  la corruption. A cause du système centralisé, planifié, monopolisé de la compagnie Kievgas qui gère la distribution à travers la ville, on en arrive à des situations inextricables où les habitants paient deux factures pour le même approvisionnement de gaz !

A Kiev, l’eau chaude est en effet facturée systématiquement à l’année , quand bien même les consommateurs se voient obligés de faire bouillir la marmite pour ne pas se laver à l’eau froide … Une surcharge d’autant plus dure à supporter que le gouvernement a déjà augmenté de 50% les prix du gaz naturel pour les ménages, en ligne avec les exigences du Fonds Monétaire International, et qu’il prévoit d’autres augmentations.

Dans son petit village de Shyptky, à une vingtaine de kilomètres de Kiev, Oleksandr Gerasymenko a lui choisi l’autarcie complète, une manière de régler le problème une fois pour toutes.

Oleksandr Gerasymenko devant le système de chauffage qu'il a lui-même construit.  Shpytki, 28/09/2014
Oleksandr Gerasymenko devant le système de chauffage qu’il a lui-même construit.
Shpytki, 28/09/2014

Oleksandr: J’ai installé moi-même cette petite construction dans le garage : c’est une sorte de poêle, et j’ai construit des tuyaux qui diffusent la chaleur dans les pièces de la chambre. En règle générale, tout le bâtiment est chaud à 80%, j’ai aussi posé des briques isolantes sur les murs. Et récemment, nous avons acheté un groupe électrogène, pour parer aux coupures de courant. En cas de force majeure, nous pouvons être autonomes pendant au moins deux mois.

La commission européenne annonce qu’un compromis entre Ukraine et Russie serait en passe d’être trouvé sur le prix des approvisionnements en gaz. Mais que les vannes de gaz s’ouvrent de nouveau ou pas, beaucoup d’Ukrainiens ont déjà entamé leur révolution énergétique.

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RSE: Ukraine, l’hiver à l’eau froide.

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 13/09/2014

A l’approche de l’hiver, l’Ukraine connaîtrait-elle une sorte de «retour vers le futur»? Dans les différentes régions du pays, les annonces se multiplient de coupures d’eau chaude et d’électricité. Ces dernières pourraient devenir systématiques, matins et soirs, dans certaines grandes villes telles que Lviv. Des restrictions qui rappellent les dernières années de l’Union soviétique et les premières années de l’indépendance ukrainienne, quand les pénuries étaient généralisées. Cette année, les privations relèvent moins de la dislocation d’un système énergétique vieillissant et centralisé que d’une logique de survie. Il s’agit de passer l’hiver sans approvisionnements de gaz russe, taris depuis le 16 juin 2014. Officiellement, pour cause de dette impayée.

Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.
Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.

Un «régime d’économies de gaz», décidé par le gouvernement, est entré en vigueur le 1er août. Il fixe comme objectif des réductions de 30% de consommation de gaz pour les entreprises et les municipalités. Les utilisateurs bénéficiant de financements d’Etat, tels qu’hôpitaux et écoles, se doivent de réduire leur consommation de 10%. Dans les oblasts (régions) de Lviv et Ivano-Frankivsk, les pouvoirs publics ont d’ores et déjà annoncé la fermeture des écoles régionales pendant les mois de décembre et janvier, afin de ne pas avoir à chauffer les bâtiments.

Chaque année, la saison de chauffage dure du 15 octobre au 15 avril, à quelques semaines près, en fonction des températures. Pendant la saison 2013-14, l’Ukraine avait consommé 36 milliards de mètres cubes de gaz (pour une consommation annuelle d’environ 50,5 milliards de mètres cubes). Alors que la saison froide approche, ce sont 16-17 milliards de mètres cubes de gaz qui sont stockés dans des réservoirs souterrains du pays. S’y ajouteront environ 12 milliards de mètres cubes, qui sont généralement extraits des gisements nationaux pendant cette période. Le pays accuserait ainsi un déficit d’environ 7-8 milliards de mètres cubes de gaz. Les besoins ne pourront pas être comblés par la production de charbon. A cause de la guerre qui fait rage dans le bassin minier du Donbass, l’Ukraine a dû négocier des importations de charbon, par exemple d’Afrique du sud. «C’est la première fois en deux décennies» que l’Ukraine doit importer du charbon en grande quantité, a déploré le Premier ministre Arseniy Iatseniouk, le 13 septembre.

De nombreuses mesures de diversification des approvisionnements ont été concoctées en urgence, telles que des livraisons de gaz en provenance de Hongrie, de Slovaquie et d’Allemagne, à travers la Pologne. Du gaz initialement acheté à la Russie, qui voit d’un très mauvais œil le contournement de ses sanctions. Le 11 septembre, la Pologne s’est plainte d’une réduction d’environ 45% des approvisionnements russes. Aussi la viabilité de ces sources alternatives demeure incertaine.

En Ukraine, la consommation de bois ou de biomasse est aussi envisagée à des fins de chauffage. Selon la ministre du Développement régional, Natalyia Khotsianovska, 27 millions de tonnes de biomasse sont prêts à l’emploi, et pourraient réduire la demande de gaz naturel d’environ 18%.

Face à la déliquescence majeure de la plupart des infrastructures de cet Etat post-soviétique, de multiples projets sont avancés pour augmenter l’efficacité énergétique, en particulier des bâtiments. Par exemple, le Japon a proposé son soutien technologique pour renforcer l’isolation et la productivité énergétique des centrales au gaz. Des projets qui s’étaleraient sur plusieurs années avant de produire des résultats tangibles. Face à l’urgence de l’hiver qui approche, c’est avant tout la nécessité de réduire la consommation d’énergie qui s’est imposée dans le programme du gouvernement.

«Nous devons réduire la consommation d’au moins 6 milliards de mètres cubes», explique Adrniy Kobolev, président de la compagnie d’Etat Naftogaz Ukrainy. «Dans le seul domaine des services publics, le potentiel d’économies est d’au moins 4 milliards de mètres cubes par an».

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

L’hiver qui approche s’annonce ainsi comme une nouvelle révolution, alors que la générosité du système de chauffage central, hérité de l’ère soviétique, avait rendu banal le fait de passer l’hiver dans des logements surchauffés, en tee-shirt et les fenêtres ouvertes. Dans les supermarchés du pays se livrent désormais des courses effrénées pour se procurer des chauffe-eau ou des petits radiateurs électriques. Les autorités nationales, régionales et municipales mènent diverses campagnes de sensibilisation aux économies d’énergie. Isoler portes et fenêtres, acheter des vêtements en textiles naturels, utiliser les balcons comme réfrigérateurs ou repeindre les radiateurs individuels, traditionnellement blancs, en couleur foncée, marron ou rouge, deviennent ainsi des comportements exemplaires.

Exemplaires et patriotiques. «Chaque mètre cube de gaz brûlé de manière économique, chaque litre d’eau chaude non-utilisé sont un pas de plus vers l’indépendance énergétique de l’Ukraine», a ainsi expliqué le vice-Premier ministre Volodymyr Hroïsman. Une campagne baptisée «Indépendance énergétique» a été lancée sur Internet (http://energy-evolution.wix.com), relayée dans les médias. Des affiches et dépliants y expliquent, grâce à dessins et schémas, que toute réduction de la consommation d’énergie renforce l’indépendance du pays. A l’inverse, toute consommation, excessive ou non, vient engraisser la Russie, symbolisée par des chars d’assaut, une bombe à retardement ou encore une « matriochka », poupée russe montrant des dents menaçantes.

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

Un des enjeux de l’hiver sera aussi de prévenir les surcharges du réseau électrique, qui sera d’autant plus sollicité par l’utilisation accrue de chauffages et chauffe-eau électriques. Des mesures d’économie sont aussi proposées dans ce domaine: débrancher téléviseurs et ordinateurs au lieu de les laisser en veille, ne cuisiner que des plats simples et rapides à préparer ou encore éteindre la lumière dans les pièces que l’on quitte… Des mesures révolutionnaires dans un pays en ébullition depuis près d’un an. «Nous avons des problèmes colossaux, mais aussi des opportunités considérables», conclut le Premier ministre Arseniy Iatseniouk.

Libération: Donetsk, fabrique d’art

Article publié dans Libération, le 27/05/2014
FRICHES: Le centre culturel Izolyatsia accueille des artistes en résidence dans une région d’Ukraine déchirée entre partisans de l’Europe et de la Russie. Balade en 8 hectares et 52 bâtiments.

Le terril n’est plus un terril. La végétation a poussé depuis longtemps et les arbustes sont déjà bien fournis. Au sommet d’un chemin tortueux, un cerf en métal s’élance avec grâce vers l’air libre, qui annonce au visiteur le centre culturel Izolyatsia.

La vue sur Donetsk est imprenable. Par-delà les mines et les usines se dessine, à une quinzaine de kilomètres, le centre-ville de la capitale du bassin minier du Donbass. C’est là que se joue, depuis des semaines, le futur de la région et de l’Ukraine, à coups de manifestations, de référendums forcés, d’occupations de bâtiments officiels et de violences en tous genres. C’est là aussi que s’invente, les mains dans des problèmes politiques bien concrets, la culture à l’européenne qu’interroge toute la semaine European Lab (1), le cycle de conférences et d’ateliers lancé par le festival électronique lyonnais des Nuits sonores, qui invite les activistes ukrainiens du centre Izolyatsia.

Le lieu est un ancien complexe industriel qui fait mentir son nom – «isolation» en ukrainien -, à l’ombre de son cervidé mascotte et du rouge à lèvres géant qui trône sur une ancienne cheminée. «C’est un hommage aux femmes laborieuses de Donetsk qui ont reconstruit la ville après 1945», explique Olga Iefimova, commentant l’œuvre de l’artiste camerounais Pascale Marthine Tayou. «C’est comme ça que les enfants de la ville nous connaissent : l’usine au rouge à lèvres», plaisante la jeune femme, chargée de communication de la «plateforme d’initiatives culturelles» établie en 2010. «Pendant l’époque soviétique, l’usine employait des milliers de personnes pour produire des matériaux d’isolation industrielle. Maintenant, c’est fini. Nous avons 8 hectares, 52 bâtiments et une vie culturelle à repenser. Le nom « Izolyatsia » est resté : cet endroit est comme un espace protégé où peuvent se concentrer et se développer les nouvelles idées», continue-t-elle.

«J’ai bu un café et je suis restée»

L’idée de transformer une friche industrielle en centre artistique n’est pas nouvelle. Du nord de la France à Detroit, aux Etats-Unis, en passant par la Ruhr allemande, le phénomène est en plein développement. A Donetsk, le concept semble néanmoins décalé. Depuis la chute de l’URSS, l’industrie minière et métallurgique du Donbass a subi un déclin inéluctable. Ajouté à de sérieux problèmes politiques, sociaux et environnementaux, le résultat est un dramatique dépeuplement du bassin minier : si la région de Donetsk reste la plus peuplée d’Ukraine, on estime qu’au moins 1,5 million de personnes en sont parties depuis 1991. Elle-même native de Donetsk, Olga Iefimova avait trouvé un travail et une nouvelle vie à Kiev, la capitale, avant de revenir. «Un jour, je suis passée à Donetsk et mes amis m’ont encouragée à aller découvrir Izolyatsia. Je suis venue, j’ai bu un café et je suis restée !» raconte-t-elle dans un éclat de rire.

Izolyatsia s’efforce d’attirer des artistes d’Ukraine et du monde entier, «qui n’auraient jamais pensé venir travailler à Donetsk», poursuit Olga Iefimova. Chaque année, un appel à participation est lancé puis six à huit artistes, dont au moins un tiers d’Ukrainiens, sont invités à séjourner sur le site de l’ancienne usine, à se familiariser avec l’environnement et à laisser libre cours à leur imagination.

Le Français Daniel Buren a fait du lieu une cité de verres colorés, où chacun peut observer ce qui se passe d’une rue à l’autre à travers les teintes chaudes des murs translucides. Un temps en résidence, l’Argentin Leandro Elrich y a créé un «train invisible» : une composition sonore qui crée la sensation d’un train circulant le long des méandres de tuyaux parcourant l’usine. Izolyatsia héberge aussi le premier FabLab d’Ukraine, un concept inventé au Massachusetts Institute of Technology (MIT), aux Etats-Unis, qui vise à offrir un accès facilité à des outils techniques, mécaniques et informatiques de pointe.

«Economie créative»

«Pourquoi Donetsk ? Il faut comprendre que les jeunes d’ici aiment le changement, le progrès. Pendant longtemps, le Donbass a développé les technologies les plus avancées du pays ! Bien sûr, on est loin des traditions culturelles établies de Kiev, Lviv ou même Odessa, mais cet esprit de transformation persiste et c’est une source unique d’énergies vives», détaille le nouveau directeur du centre, l’Espagnol Paco de Blas. Il y a encore quelques mois, il était à la tête de l’Institut culturel Cervantes de São Paulo, au Brésil. «C’est autre chose, c’est le moins que l’on puisse dire. Je ne m’attendais pas exactement à cela… J’avais rencontré la fondatrice d’Izolyatsia, Lyouba Mihaylova, et elle m’avait donné envie de prendre part à cette aventure, différente de ce que l’on comprend par « projet culturel ».»

Pour Paco de Blas, deux lignes de travail se dessinent sur le terrain. D’une part, la culture et l’éducation, afin d’offrir au public les moyens de s’ouvrir sur le monde, avec un accent particulier mis sur «l’art contemporain, la musique, le cinéma ou la littérature». Izolyatsia pourrait ainsi accueillir la première scène de musiques électroniques de Donetsk en septembre.

L’autre objectif consiste à développer un concept «d’économie créative». Un défi de taille, dans une région extrêmement inégalitaire. Si la majorité de la population s’est cruellement appauvrie au cours des vingt dernières années, une poignée d’oligarques ont en parallèle bâti des fortunes colossales. Parmi eux, l’ancien président autoritaire de l’Ukraine, Victor Ianoukovitch, nombre de ses proches collaborateurs et Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine, qui a fait fortune dans la sidérurgie, l’énergie et la banque. «Le Donbass n’est pas l’endroit où les ressources ont été le mieux partagées, tente Paco de Blas. Les modèles de développement du capitalisme industriel sont à revoir, d’autant qu’ici on est en chute libre. Izolyatsia ne va pas changer le monde mais, à notre échelle, on veut offrir d’autres perspectives, notamment aux jeunes et à cette classe moyenne qui apparaît, petit à petit.» Et de citer la participation d’Izolyatsia à un projet publicitaire qui dresse un portrait de la créativité locale. «Nous voulons présenter l’art contemporain comme un vecteur économique», revendique Paco de Blas.

«The Bank», installation à miroir de Leandro Erlich (à g.) et une autre des portes collorées par Daniel Buren. Photos Dima Sergeev. Izolyatsia

Après quelques mois à Donetsk, le nouveau directeur dit constater une hausse de la fréquentation du centre culturel. Chaque week-end, des expos, conférences et séminaires sont organisés. «Bien sûr, les visiteurs sont en majorité des jeunes, admet Olga Iefimova. Au début, beaucoup d’entre eux étaient réticents à fréquenter une usine dans laquelle leurs parents ont travaillé. La dimension artistique leur échappait. Mais on voit que cela change.»

«La parole et les mots, ce qui frappe le mieux»

Izolyatsia se construit ainsi comme un espace de réflexion dans une région aux prises avec un défi identitaire aux multiples facettes. C’est ici que le dissident russe Mikhaïl Khodorkovksi s’est rendu, lors de sa visite à Donetsk, le 27 avril, pour expliquer sa vision de la crise ukrainienne. Le premier festival de littérature de Donetsk, axé sur le thème «Langue et violence», qui s’est déroulé du 23 au 25  avril, ne pouvait que trouver un écho tout particulier dans le contexte actuel. «Il est très intéressant de remarquer que, dans la ville, nous sommes les seuls à organiser un événement avec un nom ukrainien et, en plus, de littérature ukrainienne», commente Paco de Blas.

Dix-huit des écrivains et poètes les plus renommés du pays ont fait le déplacement pour prendre part, entre autres, à des débats et tables rondes sur l’actualité post-révolutionnaire et les menaces de partition du pays. «On a vu là une protestation parallèle à celle menée par les armes», explique Alexandra Kourovskaia, une jeune organisatrice d’événements culturels venue de Kiev. «Pour les écrivains et philosophes, la parole et les mots, c’est ce qui frappe le mieux. Pendant les discussions, par exemple sur cette question explosive et très manipulée du statut de la langue russe, on a pu voir que les gens s’exprimaient librement. Pour les jeunes de Donetsk, je pense que cela a été un pont vers d’autres aspects de la culture ukrainienne, qu’ils n’ont pas l’occasion de côtoyer souvent».

«Nous ne voulons pas faire de politique. Mais il est très intéressant de contribuer, d’une manière ou d’une autre, au débat actuel, conclut Paco de Blas. Pour moi, le dialogue est essentiel, car les Ukrainiens portent une frontière en eux-mêmes. Et cet esprit, il ne faut pas le réprimer : c’est ce qui peut amener la société à un vibrant dynamisme culturel.»