RTBF: En Ukraine, pas de paix en vue

Intervention dans la séquence « Question du Monde », sur la RTBF, le 18/11/2016

Dans quelques jours, le 21 novembre, l’Ukraine commémorera le début des protestations du Maïdan. Protestations devenues révolution, qui a ensuite débouché sur l’annexion de la Crimée par la Russie, et une guerre hybride dans le Donbass, dans l’est du pays. Le conflit a fait plus de 10.000 morts, Là-bas, la situation reste tendue, c’est le moins que l’on puisse dire… 

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Sébastien Gobert, vous êtes à Kiev… Le conflit dans l’est de l’Ukraine s’est-il arrêté?

Non, et il n’y a aucun signe que l’on en vienne à une paix durable dans un futur proche. La ligne de front s’est stabilisée depuis plus d’un an, il n’y a plus de mouvements de troupes, que ce soient les Ukrainiens ou les forces russes et pro-russes. Mais les duels d’artillerie sont quotidiens, et ils sont toujours meurtriers. J’ai rencontré il y a quelques jours Alexander Hug, le chef adjoint de la mission d’observation de l’OSCE. Elle a relevé, juste ces derniers jours, des milliers de violations du cessez-le-feu, dont beaucoup à l’artillerie lourde, provenant des deux côtés de la ligne de front. Et pourtant la zone le long de la ligne de front est censée être démilitarisée, en vertu des Accords de paix de Minsk.

Vous vous rappelez, ces Accords avaient été signés en février 2015 par l’Ukraine, la Russie, la France et l’Allemagne. Ils avaient mis fin à la phase la plus terrible du conflit. Mais plus d’un an et demie après, la situation n’a pas évolué.

Comment peut-on expliquer que le conflit ne soit toujours pas résolu? 

C’est ce qu’on appelle un conflit hybride, c’est-à-dire qui a des causes multiples, des manifestations multiples, et des acteurs extrêmement diverses. Côté ukrainien et séparatiste, on trouve les forces régulières et des bataillons de volontaires, plus ou moins encadrés. Il y a quelques volontaires étrangers, des Russes, mais aussi des Européens de l’ouest.  Côté séparatiste, il y a aussi des forces spéciales russes. Même si la Russie n’admet toujours pas son implication directe dans le conflit, les preuves se sont faites irréfutables depuis des mois. Avec une telle diversité d’acteurs, il est très difficile d’établir des chaînes de commandes qui soient respectées d’un bout à l’autre.

Il y a des initiatives diplomatiques de temps à autre pour relancer le processus de paix. Mais les négociations sont très lentes, voire bloquées. On parle d’échanges de prisonniers, du contrôle de la frontière entre les territoires séparatistes et la Russie, d’organisations d’élections locales, d’adoption à Kiev d’un statut spécial pour la région… Chaque partie en présence a ses priorités, ses intérêts, et les obstacles sont considérables.

Et pendant que les négociations stagnent, c’est la population civile qui en paie le prix…? 

Exactement. On parle d’un bassin de population d’au moins 5 millions de personnes, déchiré par la guerre. Vous mentionniez le chiffre de 10.000 morts. Mais la guerre a aussi fait plus de un million et demie de personnes déplacées et réfugiés. La situation économique de la région est désastreuse, ce qui a des impacts sur toute l’Ukraine d’ailleurs. Cela encourage les trafics en tout genre, les systèmes “débrouille”. Et cela rend évidemment l’aide humanitaire plus que vitale.

Chaque jour, des milliers de personnes font la queue pendant des heures à des points de passage entre territoires ukrainiens et séparatistes, pour aller voir leurs familles, faire des courses ou autres. Cela synthétise en quelque sorte les difficultés sur le terrain. Mais cela montre aussi, en même temps, que les habitants vont d’un côté et de l’autre. il n’y a pas de persécution de masse ou de haine ethnique irréconciliable dans ce conflit. La paix est possible. Mais elle dépend de tellement de facteurs en particulier politiques, qu’elle sera très dure à trouver, et encore plus dure à faire appliquer.

L’Ukraine mise sous pression par le couple franco-allemand

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 24/02/2016

“L’Ukraine vit un moment crucial”. Un de plus. C’est l’analyse qu’a martelé le nouveau ministre des Affaires Etrangères français Jean-Marc Ayrault. Aux côtés de son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, il a consacré son premier déplacement à l’étranger à arpenter les bureaux des leaders politiques de Kiev,. “Beaucoup a déjà été fait. Mais il y a aujourd’hui urgence d’un gouvernement stable qui continue les réformes à la fois pour l’Ukraine mais aussi pour le peuple ukrainien. C’est l’esprit de Maïdan qui doit l’emporter. Nous avons senti cette volonté, mais des difficultés aussi. Il n’y a pas de temps à perdre…”

Un appel insistant, qui trahit l’inquiétude du couple franco-allemand, et des Occidentaux en général. Ceux-ci ont misé un fort capital politique sur l’Ukraine post-révolutionnaire, notamment à travers un paquet de soutien financier de 40 milliards de dollars sur 4 ans. Une aide qui se trouve compromise par une crise politique majeure, centrée sur l’opposition au Premier ministre Arséni Iatseniouk. “Il a quelques ajustements à faire avec le Président Petro Porochenko après une période tendue”, ajoute un diplomate français bien informé. “Mais nous sommes confiants qu’ils trouveront vite un arrangement”, ajoute-t-il sur un un ton directif.

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Confiants, et insistants. Un flou politique sur la durée ne remet pas seulement en cause l’aide financière occidentale, mais aussi risquerait de paralyser la bonne application de l’Accord de Minsk. Relancer le processus de paix dans le Donbass, aujourd’hui moribond, était l’une des priorités des deux ministres, à Kiev. Face à la Russie, ils sont garants du respect de l’Accord par l’Ukraine. A ce titre, ils sont amèrement critiqués à Kiev pour exercer une pression plus marquée sur Petro Porochenko que sur Vladimir Poutine.

Lors du déplacement du 22-23 février, Allemands et Français ont ainsi exigé l’organisation prochaine, par Kiev, d’élections locales dans le Donbass séparatiste. Une élection prévue par Minsk, qui doit s’accompagner d’une loi d’amnistie pour les combattants séparatistes, et d’une réforme constitutionnelle prévoyant la réintégration du Donbass selon un statut spécial , au sein d’une Ukraine unie. Des conditions impopulaires en Ukraine, et inacceptables à Kiev. En particulier si la région reste “sous influence russe, avec vocation de déstabiliser toute l’Ukraine”, a expliqué le ministre ukrainien des affaires étrangères Pavlo Klimkine, lors d’une conférence de presse conjointe, le 23 février.

Lui a au contraire appelé ses partenaires à déployer une “mission de police européenne” dans la région, notamment pour superviser l’organisation d’éventuelles élections locales”. Une idée avancée plusieurs fois par le Président Petro Porochenko, qui semble s’être perdue dans les arcanes des capitales européennes. Sans commenter sur cette proposition en particulier, Frank-Walter Steinmeier a promis des “actions décisives” lors d’une prochaine session de négociations du “Groupe de Normandie”, prévue le 3 mars à Paris. Et d’insister, encore et toujours, sur la nécessité de stabilité gouvernementale comme garante d’avancées futures.

L’exigence de stabilité des Européens se heurte néanmoins à un mécontentement inédit en Ukraine quant au bilan du Premier ministre Arséni Iatseniouk, accusé d’être à la solde de puissants oligarques et de ralentir les réformes. Frank-Walter Steinmeier a beau exhorter les Ukrainiens à une “tolérance zéro” dans la lutte contre la corruption. “Mais c’est là un paradoxe, car Arséni Iatseniouk chapeaute lui-même un système corrompu”, déplore Moustafa Naiiem, ancien journaliste d’investigation et député réformateur au sein de la majorité présidentielle. “Jusqu’à présent, nous ne voyons aucun résultat de a lutte contre la corruption”, confirme Oleksandr Pavlichenko, représentant du Groupe de Kharkiv des Droits de l’Homme.

A la Verkhovna Rada (Parlement), les négociations vont néanmoins bon train sur un “renforcement” de la coalition parlementaire dite “pro-européenne”, notamment entre le Bloc de Petro Porochenko (BPP), le Front Populaire d’Arséni Iatseniouk et le “Parti Radical” du populiste Oleh Lyashko. Mais une large partie de la classe politique ne semble pas se résoudre du status quo. “Ils vont trouver un moyen de virer Iatseniouk dans un futur proche”, estime un proche collaborateur de Ioulia Timochenko, l’ancienne égérie de la Révolution Orange, qui ne cache pas ses ambitions politiques.

L’incertitude qui règne à Kiev encourage demandes et spéculations de toute sorte. Iouriy Loutsenko, chef du BPP, réclame pour son parti le poste de vice-premier ministre, “qui force le gouvernement à mieux coopérer avec le Parlement”. Moustafa Naiiem se dit prêt à suivre le gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili “dans un nouveau projet politique, si celui-ci se dessine vite”. L’ancien Président de Géorgie, en opposition frontale à Arséni Iatseniouk, a bruyamment dénoncé un “coup d’Etat politique” le 16 février. Engagé dans la formation d’une force politique à l’échelle nationale, Mikheil Saakachvili concentre les espoirs de nombreux réformateurs ukrainiens.

Le Président du Parlement, Volodymyr Hroïssman, a beau appeler à une “table ronde” entre partis politiques, gouvernement et Président, il n’a pas hésité à préférer “des élections anticipées, plus saines qu’un status quo qui s’apparenterait à un oeuf pourri”. Les bruits de couloir au sein de la Verkhovna Rada suggèrent que différents partis politiques envisagent d’ores et déjà de nouvelles législatives en automne. Même si, après les inquiétudes évidentes exprimées par les délégations occidentales, de nombreux députés cherchent désormais à se focaliser sur la destitution du seul Premier ministre.

Des élections anticipées seraient en effet risquées, non seulement pour la stabilité du pays et le cours des réformes, mais aussi pour les partis présentement représentés au Parlement. Les formations d’opposition, telles que “le Bloc d’Opposition”, “Oukrop” et autres, seraient automatiquement valorisées lors d’une campagne anti-gouvernementale. Selon un dernier sondage, même le parti nationaliste “Svoboda” et le parti “Position Citoyenne” d’Anantoliy Hritensko auraient une chance de franchir la barre des 5%, et de rentrer au Parlement.

L’aventurisme de nouvelles élections serait d’autant plus risqué que de nombreuses réformes sont d’ores et déjà enregistrées au Parlement, et en attente d’adoption. “La réforme du secteur de la santé a été déposée à la Rada en mars 2015”, regrette le Ministre de la santé, Alexander Kvitashvili. “Pour des raisons purement politiciennes, elle y est toujours…” De nombreux autres paquets de réformes, concernant le climat des affaires, le système judiciaire ou encore une nouvelle loi électorale, sont eux aussi dans les tiroirs des comités parlementaires.

Un blocage inexpliqué que les ministres allemand et français ont bien identifié comme une des causes des problèmes actuels. “Un gouvernement stable a besoin d’un Parlement coopératif pour faire passer les réformes indispensables au pays”, a ainsi asséné Frank-Walter Steinmeier. En filigrane, la peur viscérale des Occidentaux de voir l’Ukraine replonger dans les luttes intestines qui avaient déchiré les gagnants de la Révolution Orange, en 2005-06. Des querelles qui s’étaient achevées par l’arrivée au pouvoir, en 2010, de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch.

TDG: Les mines du Donbass, piège mortel

Reportage publié dans La Tribune de Genève, le 15/02/2016

La Fondation suisse de déminage apprend aux enfants le danger des mines. Reportage.

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Avec un masque terrifiant sur la tête, l’acteur qui interprète La Mort explique aux enfants qu’elle est venue déposer des mines et des débris d’artillerie autour de la classe. Les élèves n’ont pas le temps d’être effrayés qu’un autre acteur, avec un masque de loup sur la tête, les distrait et les encourage à jouer avec lui dans une forêt imaginaire. Les enfants sont hilares. Mais quand il s’approche d’une mine antipersonnelle en plastique, les élèves hurlent pour l’empêcher de s’en approcher. Il est trop tard. Un ballon placé derrière la mine explose. L’acteur prétend avoir perdu un bras. Il est évacué vers un hôpital imaginaire. Sur le visage des enfants, le choc.

«C’est exactement l’effet que l’on recherche, c’est comme cela qu’ils peuvent comprendre!»explique Olena Krivova, coordinatrice régionale pour la Fondation suisse de déminage, qui organise ce séminaire de prévention dans l’école de Rubtsy, dans le nord de l’oblast (région) de Donetsk. «Nous avons des dizaines de cas où des enfants, mais aussi des adultes, ne comprennent pas le danger des mines et débris d’artillerie qu’ils trouvent dans les jardins ou dans les forêts.»

Enfouir des mines, par peur

Dans le Donbass, meurtri par vingt et un mois d’une guerre hybride qui a fait plus de 9000 morts selon l’ONU, un cas marque les esprits. Celui d’enfants qui trouvent une mine dans les bois et la ramènent chez eux pour la montrer à leur famille. La mine a explosé une fois dans une maison, provoquant un carnage. De nombreuses autres histoires circulent et n’affectent pas que la zone de la ligne de front.

«Il n’y a jamais eu de combats à proprement parler à Rubtsy», explique Lilia Katchenka, la directrice d’école, dans son bureau aux murs délavés. «Mais les militaires ont beaucoup circulé dans la région et il y avait des postes de contrôle sur nos routes. Donc, il y a des mines dans les parages. Ce genre de séminaire est essentiel pour nous et nos enfants.»

La contamination des sols avec des mines et autres objets explosifs est un fléau corollaire de nombreux conflits. «Dans le Donbass, on découvre néanmoins quelques spécificités locales», explique un militaire de carrière, en poste à Kramatorsk, sous couvert d’anonymat. «Les soldats aux barrages routiers, des deux côtés, sont souvent inexpérimentés et morts de peur. Alors, ils s’entourent de mines enterrées autour de leurs positions. Et puis, ils sont relevés et partent sans communiquer la carte de leur réseau de mines à leurs remplaçants.» Le 10 février, quatre personnes sont mortes dans l’explosion d’un bus sur une mine à la sortie de Donetsk, lequel dépassait une voiture en bordure d’un chemin de terre.

Un an après les Accords de Minsk, qui ont marqué un apaisement relatif des combats et une stabilisation du front, «les militaires vivent encore en état de guerre. Donc, même s’ils savent où sont enterrées des mines, ils ne transfèrent pas l’information aux services d’urgence», confirme Olena Krivova. Pour l’heure, seul un département du Ministère ukrainien des situations d’urgence est habilité à procéder au déminage de zones signalées. «Si personne n’appelle, personne ne vient», déplore Olena Krivova. Côté séparatiste, aucune information ne filtre sur une quelconque politique de déminage.

Expliquer la mort

De même que Handicap International ou le Groupe danois pour le déminage et autres ONG, la Fondation suisse de déminage est réduite à un rôle de prévention dans les territoires sous contrôle ukrainien. «La multiplicité des spécialistes internationaux du déminage entraîne quelques cas de concurrence assez stérile, sur «qui doit faire quoi» pour satisfaire ses donateurs», déplore Olena Krivova.

La fondation axe donc ses efforts sur la prévention auprès des enfants. «Nous avons plusieurs formats de présentations», décrit Ihor Mykhailov, l’acteur incarnant La Mort pendant la présentation. «Nous essayons de rendre les sessions aussi interactives que possible. Malgré la guerre, de nombreux enfants vivent dans les films de Hollywood, où il est toujours possible de s’en tirer. Ils sont tellement jeunes. Mais il faut leur expliquer ce qu’est la mort.»

RFI: La zone grise du Donbass, prise au piège

Reportage diffusé sur RFI, le 13/02/2016

Les Accords de Minsk ont certes conduit à un apaisement des offensives le long de la ligne de front qui divise le Donbass. Mais les échauffourées sont quasi-quotidiennes et meurtrières. Les habitants le long de la ligne de front sont désemparés, et réduits à une précarité extrême. 

Sébastien Gobert s’est rendu dans le village de Jovanka  

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En-haut du remblais en fond, la ligne de front. 

Quand le convoi d’aide humanitaire arrive à Jovanka, c’est de la colère que les quelques 300 habitants expriment avant tout. La colère, et la frustration, d’être parmi les grands oubliés du cessez-le-feu. Maria, 83 ans ans, raconte son quotidien depuis un an.

Maria: Comment nous vivons? Dans nos caves. Ils bombardent tout, ils détruisent tout. Ca tire de tous les côtés. 

Depuis un an, les tensions dans la région se sont globalement apaisées. Mais sur quelques points particuliers, les duels d’artillerie sont réguliers. Jovanka est l’un de ces points. Les Bombardements n’ont ici aucune valeur stratégique: pour Liouba, une autre habitante, ils servent juste de défouloir aux belligérants.

Liouba: Depuis l’entrée en vigueur de la trêve, ils ont pris l’habitude de nous bombarder, tous les jours et toutes les nuits, du matin au soir. Une grosse série de tirs, et puis des heures de silence. C’est une guerre des nerfs, contre qui? contre nous, des civils, habitants du village! 

Les bombardements de ces deux dernières semaines sont tellement violents qu’ils ont entraîné la fermeture d’un des postes-frontière ukrainien, paralysant ainsi la circulation dans cette partie de la région. Une région qui n’arrive toujours pas à retrouver une vie normale, un an après les accords de Minsk.

 

RFI: Donbass; pas de politique de déminage coordonnée

Reportage diffusé sur RFI, le 11/02/2016

Un an après la signature des Accords de Minsk, les échauffourées sont encore fréquentes le long de la ligne de front du Donbass. Des millions de personnes tentent de continuer à vivre malgré les dangers, malgré une situation économique précaire, et la présence dans toute la région de mines anti-personnelles et anti-chars. Aucune politique de déminage coordonnée n’est mise en place. Pour l’instant, les organisations internationales misent sur la prévention. Dans le Donbass, dans le petit village de Rubtsi, Sébastien Gobert

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Avec un masque de loup sur la tête, l’acteur veut jouer avec les enfants. Il commence à ramasser des jouets, des cailloux, des bouts de bois. Mais quand il est attiré par une mine, les écoliers s’époumonent pour le retenir de s’en approcher

L’acteur fait semblant d’avoir perdu un bras. Sur le visage des enfants, c’est le choc.

 

C’est exactement l’effet recherché par les acteurs de la Fondation Suisse d’Action contre les Mines, coordonnés par Olena Kryvova.

Olena Kryvova: Nous nous efforçons de susciter l’intérêt des enfants avec des moyens ludiques. L’idée, c’est de simuler une situation réelle: si tu découvres une mine, qu’est-ce que tu fais? 

A l’école du petit village de Rubtsy, la venue de l’équipe est un évènement. La directrice adjointe Vira Oleksandrivna se félicite de cette initiative.

Vira Oleksandrivna: Pour notre école et les enfants, ce genre d’information est très utile. Il faut qu’ils comprennent que les mines sont dangereuses, qu’il ne faut pas y toucher, à ça ou à tout objet inconnu. 

Dans le Donbass meurtri par la guerre, un cas marque les esprits, celui d’enfants qui trouvent une mine dans la forêt et la ramènent chez eux pour la montrer à leur famille. La mine a explosé une fois dans leur maison, provoquant un carnage. De nombreuses autres histoires circulent, et ne touchent pas que la zone de la ligne de front. Le village de Rubtsy est lui bien au nord de la région. Vira Oleksandrivna.

Vira Oleksandrivna: Il y a eu quelques combats par ici au moment de la bataille de Slaviansk, il y avait quelques barrages routiers. Il y a évidemment des mines par ici. 

Mais où exactement? Il est impossible de le savoir, à moins de les trouver par hasard.

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Le groupe d’Olena Kryvova n’est pas en charge d’action de déminage, laissé aux mains des autorités publiques. Olena Kryvova dénonce néanmoins leur manque d’efficacité.

Olena Kryvova: Les services d’urgence se déplacent quand quelqu’un les prévient de la présence d’une mine. Si personne n’appelle, personne ne vient. Il n’y a pas de politique systématique de déminage. Les militaires ont les cartes des champs de mines, mais ils ne partagent pas l’information, car ils se considèrent toujours en état de guerre. 

En filigrane, la perspective de voir la ligne de front bouger de nouveau, qui rendrait inutile toute politique de déminage.

On est loin d’une solution définitive au conflit du Donbass. En attendant, ce sont des millions de personnes et d’enfants qui doivent regarder à deux fois où ils mettent les pieds.

Ecouter le reportage ici

RFI: Explosion meurtrière d’un bus dans le Donbass

Papier diffusé sur RFI, le 10/02/2016

Au moins quatre morts dans l’explosion d’un bus sur une mine à la sortie de Donetsk, aux alentours de la ligne de front du Donbass. Ce drame avec des victimes civiles intervient exactement un an après les accords de Minsk du 11 février 2015. 

A Kramatorsk, dans le Donbass, Sébastien Gobert

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Capture d’écran Ukrainska Pravda

Le chauffeur de l’autobus avait l’habitude des routes du Donbass. C’est sans doute pour cela qu’il a emprunté un chemin de campagne, qui évitait la file d’attente au poste-frontière, sur la route principale. Le véhicule venait de Donetsk. Il a explosé sur une mine à 700 mètres du premier poste de contrôle ukrainien. Après un an et demie de guerre hybride, qui a fait plus de 9000 morts selon l’ONU, la région est truffée de mines anti-personnel et anti-chars, en particulier aux abords des barrages routiers. Elles font régulièrement des victimes parmi la population civile. Il n’existe pour l’heure aucune initiative coordonnée des deux côtés de la ligne de front pour procéder à un déminage systématique. Un an après les accords de Minsk, les belligérants n’ont jamais totalement déposé les armes. Les échauffourées quotidiennes et souvent meurtrières font régulièrement craindre une nouvelle intensification du conflit. La vie a certes repris dans le Donbass depuis quelques mois, malgré une situation économique délétère et des conditions de vie parfois précaires. Environ 5 millions de personnes vivent aux abords de la ligne de front, dans une zone infectée de mines et de débris d’artillerie.

RFI: La Métallurgie, victime collatérale de la guerre du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 23/02/2015

Tous les regards sont désormais tournés vers le port stratégique de Marioupol. Dernière grande ville de l’Est de l’Ukraine, encore entre les mains de l’armée de Kiev. Le cessez-le-feu officiel, qui n’a pas été respecté la semaine dernière tient désormais à un fil ; et aux côtés des civils, c’est bien sur l’économie et l’industrie qui font les frais des combats. L’industrie métallurgique, qui emploie et fait vivre la région a bien du mal à tenir. Sur les bords de la mer d’Azov, Sébastien Gobert est allé visiter le complexe Illitch, très fragilisé.

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Ce matin de février, la pâleur terne des nuages qui planent au-dessus de la ville portuaire de Marioupol se confond avec les épaisses fumées du complexe métallurgique géant “Illitch”, baptisé ainsi en l’honneur du révolutionnaire bolchevique Lénine.

Passé  l’imposant portail d’entrée, il faut plusieurs kilomètres à travers un dédale de tuyauteries et de hauts-fourneaux, pour atteindre l’énorme bâtiment du convertisseur sidérurgique.

A l’intérieur, l’ingénieur Vitali Vorojo explique son travail avec fierté.

Vitali Vorojo: Regardez, on verse la fonte en fusion dans une cuve qui contient des ferrailles. On brûle les éléments indésirables, et on obtient un premier alliage de métal, que l’on appelle de l’acier liquide sauvage. 

80% de la production est destinée à l’exportation, vers 60 pays du monde.

Dans une région en grande difficulté économique, l’activité du complexe est vitale, comme l’assure le directeur du convertisseur, Oleksandr Laryonov.

0leksandr Laryonov: Le complexe, c’est la seule entreprise qui reste en ville pour donner du travail et subvenir aux besoins de centaines de milliers de personnes. Mais ce n’est pas facile. A 5 kilomètres d’ici, il y a la guerre.

Depuis le début de la guerre du Donbass, le complexe Illitch a été relativement épargné par les bombardements, contrairement à  l’autre complexe métallurgique géant, Azovstal, qui s’étend le long de la côte. Mais l’activité de l’entreprise est extrêmement précaire à cause du conflit, comme l’indique Oleksandr Laryonov.

Oleksandr Laryonov: Nous travaillons pour l’exportation. Mais d’un moment à l’autre, nous pouvons nous retrouver sans moyens de transport. A quelques kilomètres d’ici, ils ont déjà bombardé le pont qui reliait notre complexe et celui d’Azovstal au port. 

Les combats ne sont pas le seul problème. Les complexes Illitch et Azovstal font partie de la société Metinvest de l’oligarque Rinat Akhmetov. L’approvisionnement en coke, ce type de charbon indispensable aux hauts fourneaux, était auparavant bien assuré par des sociétés sœurs. Mais elles sont aujourd’hui en territoire séparatiste. Confronté à des pénuries énergétiques, le complexe fonctionne à 60% de ses capacités, comme le déplore le directeur de l’ingénierie, Constantin Pismarev.

Constantin Pismarev: Notre façon de travailler n’est pas normale. Nous ne pouvons plus recevoir suffisamment de coke depuis notre filiale d’Adievka, qui est littéralement sur la ligne de front. D’ordinaire, nous jouissons d’une intégration verticale je ne comprends pas (Metinvest assurait toute la chaîne de production, extraction de charbon – raffinage en coke – transport-  distribution – aciérie – exportation. Quel est le terme français consacré?) et d’approvisionnements réguliers. Mais les combats compliquent tout. On doit donc  commander de la coke à la Chine, l’Italie et la Pologne. C’est un cauchemar logistique. Nous naviguons à vue. Par exemple, nous avons de réserves de coke pour deux jours seulement, alors qu’il  nous en faudrait pour au moins 5 à 7 jours. 

La compagnie souffre aussi d’une réduction de ses approvisionnements en gaz naturel, en raison d’un contentieux sur une dette impayée.

La direction dénonce un vice de procédure administrative, aux conséquences dramatiques. Oleksandr Laryonov.

Oleksandr Laryonov: Le pire, c’est que nous avons de l’argent, la compagnie a des ressources suffisantes. Mais l’Etat nous doit plus de 4 milliards de hryvnias (plus de 130.000 euros) d’abattement fiscal et donc nous attendons que l’argent nous revienne. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus payer pour le gaz ou l’électricité. C’est très grave.

Certains y voient aussi une affaire politique, une sorte de représailles du nouveau gouvernement ukrainien contre l’oligarque Rinat Akhmetov. Très proche de l’ancien président autoritaire Victor Ianoukovitch, il est aussi accusé d’avoir encouragé les premiers mouvements séparatistes dans l’est de l’Ukraine.

Aujourd’hui, ses activités industrielles sont néanmoins essentielles pour la stabilité de la ville de Marioupol. Constantin Pismarev, le directeur de l’ingénierie.

Constantin Pismarev: L’an dernier, notre complexe a transféré un demi-milliard de hryvnias (environ 18 millions de francs CH) aux budgets de la ville et de l’Etat. J’espère que tous les gens normaux comprennent que bombarder l’usine, ou entraver ses activités, cela veut dire la mort de la ville.

Le nouveau cessez-le-feu a été accueilli comme une bonne nouvelle pour le complexe Illitch. Mais il pourrait bien ne pas suffire pour en garantir la survie. De manière directe ou indirecte, la guerre du Donbass a d’ores et déjà ruiné l’essentiel de l’économie de la région.

Ecouter le reportage ici