RFI: Derrière l’affaire Saakachvili, la nouvelle vie des bataillons ukrainiens

Analyse publiée sur le site internet de RFI, le 15/09/2017

Le dimanche 10 septembre 2017, l’ancien président géorgien  Mikheïl Saakachvili est rentré en Ukraine par la Pologne. Un temps détenteur de la nationalité ukrainienne avant d’être déchu par le président ukrainien Porochenko fin juillet, désormais apatride donc, Saakachvili a gardé nombre de soutiens en Ukraine. Et derrière ce retour en force –  l’ancien gouverneur d’Odessa veut se réinsérer dans la vie politique ukrainienne – se dessinent des affrontements politiques, voire idéologiques, entre différentes factions d’hommes armés, anciens combattants reconvertis en mercenaires.

 

« Tire ! Vas-y, tire sur moi! A Ilovaïsk, ils ont tiré, et ils ne m’ont pas tué ! » La main sur son torse nu, l’homme hurle à la mort contre les garde-frontières. Dans la bousculade, il perd son drapeau rouge et noir, les couleurs des nationalistes ukrainiens. Ce 10 septembre en fin d’après-midi, lui et des centaines d’autres viennent de rompre un barrage militaire, au poste de Shehyny-Medyka, à la frontière avec la Pologne. Dans un vaste mouvement de foule, au son de slogans patriotiques, les militants emportent leur héros du jour, Mikheïl Saakachvili, côté ukrainien. Sous le regard médusé et impuissant des forces de l’ordre.

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→ (Re)lire: Ukraine: retour en force de l’opposant apatride Mikheïl Saakachvili

Ilovaïsk, c’est le nom d’une des principales batailles de la guerre du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. En août 2014, elle s’était soldée par une sanglante défaite pour les forces ukrainiennes. A l’instar de ce nationaliste vociférant, beaucoup de ces personnes dépêchées au secours de  Mikheïl Saakachvili ont servi sur le front de l’est. La principale formation représentée ce jour est celle du bataillon Donbass de Semen Sementchenko. Le retour de  Mikheïl Saakachvili, revenu en Ukraine pour contester la déchéance de sa citoyenneté ukrainienne par le président Petro Porochenko, est un des nouveaux épisodes de la seconde vie des bataillons de volontaires de l’est.

Les bras armés d’intérêts privés

Au plus fort des affrontements, entre le printemps 2014 et février 2015, le bataillon Donbass et d’autres formations parallèles aux forces régulières s’étaient illustrés par leur endurance et leur résistance à l’avancée ennemie. Depuis, le conflit a baissé en intensité et les autorités de Kiev ont bridé les bataillons en les attachant aux ministères de la Défense et de l’Intérieur. Les combattants du bataillon Donbass, frustrés et désoeuvrés, ont cherché d’autres terrains d’action.

Ce 10 septembre, c’est le bataillon qui a assuré la sécurité de Mikheïl Saakachvili pendant son séjour à Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine. Les hommes ont monté la garde devant son hôtel, et devant le restaurant où il rencontrait le maire de la ville, Andriy Sadoviy. De soldats sur le front de la seule guerre du continent européen à agents de sécurité, l’ironie est cruelle. Pour les hommes de Donbass, elle s’inscrit néanmoins dans la continuité de l’opposition à Petro Porochenko. Le bataillon avait été un des acteurs principaux du blocus des territoires séparatistes en hiver 2017, qui avait résulté en un conflit ouvert avec l’exécutif.

A travers le bataillon Donbass, c’est Andriy Sadoviy lui-même qui pousse ses pions contre le président. Semen Sementchenko est l’un des principaux députés de son parti Samopomitch – « Auto-Aide ». Le blocus, tout comme le retour en force de  Mikheïl Saakachvili, montre que les combattants d’autrefois ne sont plus que le bras armé des querelles politiciennes qui déchirent le pays.

Ces derniers mois, le Donbass et d’autres groupes se sont aussi fait remarquer comme défenseurs d’intérêts privés. L’oligarque Ihor Kolomoiskiy a régulièrement recours à d’anciens soldats qu’il avait chaperonnés en 2014 pour défendre ses actifs contre des saisies d’Etat. D’autres formations se voient aussi engagées de manière ad hoc, dans le cadre de « raids corporatifs », à savoir la saisie d’une entreprise par la force. Dans un contexte de guerre de position à l’est, sans perspective d’offensives majeures, les soldats d’hier deviennent ainsi des mercenaires, des armées privées au service du plus offrant.

Des scissions politiques inter-factions

Un autre élément révélé par l’affaire Saakachvili, ce 10 septembre, est la scission profonde entre les bataillons de volontaires. Les différences se faisaient déjà sentir à l’époque où une union était nécessaire contre un ennemi commun. Elles s’étalent aujourd’hui au grand jour. Contre les partisans de l’ancien président géorgien étaient déployés, le 10 septembre, des représentants d’autres factions. Iliya Kiva, un ancien du bataillon Azov, réputé proche de mouvances néo-nazies, avait juré d’abattre  Mikheïl Saakachvili. Il n’en a rien fait mais promet de mener une lutte acharnée contre lui, ses sympathisants, et le bataillon Donbass.

Dans ce cas précis, la posture militante est aussi partie d’un projet politique. Ancien patron du département de lutte anti-drogue, Iliya Kiva est un proche du ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, un ennemi personnel de Mikheïl Saakachvili. « Mirotvorets », une ressource nationaliste en ligne liée au ministre, a aussi emboîté le pas en plaçant le Géorgien sur sa liste de traîtres à la nation ukrainienne. Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la révolution orange de 2004, et soutien de Saakachvili le 10 septembre, a aussi rejoint la liste. Ce faisant, c’est bien un affrontement politique, voire idéologique, qui se dessine entre les formations d’hommes armés.

Déjà avant la Révolution de 2014, l’Ukraine était un des pays d’Europe avec le plus important nombre d’armes par habitant. Des milliers de personnes se sont depuis aguerries au combat. Liés à des intérêts politiciens, ces bataillons restent timorés dans leur recours à la violence. Le risque d’échauffourées entre factions rivales est néanmoins pris au sérieux par de nombreux d’observateurs. Dans l’immédiat, ils représentent un défi conséquent à l’autorité de l’Etat.

RFI: Saakachvili en Ukraine, un feuilleton de série B?

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 13/09/2017

Suites du retour fracassant de Mikheil Saakachvili en Ukraine, dimanche 10 septembre. Les autorités ont arrêté 5 personnes impliquées dans le passage en force de la frontière. Elles n’ont encore rien entrepris contre l’ancien Président géorgien, qui tente de fédérer l’opposition au Président Petro Porochenko. Les risques d’une escalade des tensions restent réels. 

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On dirait un feuilleton de série B: avec de nombreux rebondissements mineurs, et sans perspective de fin. La tension monte sur Mikheil Saakachvili et de ses partisans. Il s’est vu remettre une notification de suspicion pour son entrée illégale en Ukraine, et pourrait être traduit en justice, peut-être extradé vers sa Géorgie natale. Les autorités n’ont pour l’instant rien décidé. Mikheil Saakachvili profite de l’indécision gouvernementale pour multiplier ses déclarations. Il affirme lui ne pas avoir commis d’infraction. Il conteste la décision du Président Petro Porochenko de l’avoir déchu de sa citoyenneté, et déclare se battre pour la défense de ses droits. Il accuse Petro Porochenko d’autoritarisme, et entend lancer une tournée régionale avant de fédérer l’opposition contre le régime à Kiev. Le pari est risqué, d’autant plus que l’affaire est mal perçue par l’opinion publique ukrainienne. Les arguments juridiques des uns et des autres ne sont vus que comme de simples prétextes à une guerre ouverte entre Mikheil Saakachvili et Petro Porochenko. Un conflit de politiciens, qui n’apportera sans doute pas de remèdes aux problèmes sérieux dont souffre le pays.

Libération: Mikhaïl Saakachvili force son entrée en Ukraine

Version allongée d’un article publié sur Libération.fr, le 11/09/2017

L’ancien Président géorgien désormais impliqué dans la vie politique ukrainienne est entré dans le pays dimanche illégalement, au terme d’une journée rocambolesque.

«Regardez! Nos gars arrivent!» Depuis l’autre extrémité du poste-frontière polono-ukrainien de Medyka-Shehyni, plusieurs centaines de «gars» viennent de rompre le barrage de militaires et policiers, et envahissent le check-point à grande vitesse. Avec hurlements et slogans patriotiques, ils se ruent sur le cordon de garde-frontières qui retenait Mikheil Saakachvili. Les bousculades sont brèves : dans une même vague, la marée humaine entreprend de remonter vers le côté ukrainien, en emportant son héros, «Misha». L’ancien président géorgien passe la frontière sans faire contrôler son passeport, sous les regards impuissants des forces de l’ordre. Il a réussi son pari fou.

Le retour de Mikheil Saakachvili est digne d’une scène de cinéma. Elle vient clôturer un dimanche dominé par l’absurde, qui aurait pu tourner au fiasco pour le Géorgien. Impliqué dans la vie politique ukrainienne depuis la révolution «de la dignité» en 2014, celui-ci est entré en opposition frontale avec le président Petro Porochenko après avoir démissionné de son poste de gouverneur d’Odessa. Le chef de l’Etat l’avait déchu de sa citoyenneté ukrainienne, sachant qu’il avait déjà perdu sa nationalité géorgienne. Il avait ainsi créé un apatride, ce qui est interdit par les conventions européennes auxquelles l’Ukraine est signataire. Une initiative dénoncée comme un acte de punition politique. «On dirait que Porochenko me craint plus que Poutine», s’esclaffait faussement Mikheil Saakavchili.

Il avait alors prévu une nouvelle opération de communication taillée sur mesure : plusieurs politiciens amis, des dizaines de journalistes, des centaines de sympathisants, devaient accompagner son grand retour en Ukraine le 10 septembre, à partir de la Pologne. Sauf que son cortège de bus n’a jamais approché le poste-frontière désiré de Korczowa-Krakovets, en raison d’une forte présence militaire et du déploiement de «titouchki», des gros bras nationalistes ayant juré de s’en prendre physiquement à Saakashvili. L’exilé se reporte alors sur la gare ferroviaire de Przemysl, et embarque dans un train à destination de Kiev. Sauf que le signal du départ n’est jamais entendu.

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«Ici, dans ce train à quai, c’est la lutte contre l’autoritarisme de Petro Porochenko. S’il peut se permettre de traiter Saakachvili comme cela, il peut s’en prendre à tout le monde», commentait, maquillage soigné et tailleur de luxe, Ioulia Timochenko. L’ancienne égérie de la révolution orange, venue en soutien de Saakachvili, voit dans ses mésaventures un parallèle avec les procès politisés et l’emprisonnement que lui avait imposé Viktor Ianoukovitch, en 2011.

Ioulia Timochenko, figure populiste controversée de la politique ukrainienne, est à la tête de la principale force d’opposition à la Rada (Parlement). Elle soutient aujourd’hui sans complexes celui qui se voudrait un concurrent potentiel. De fait, le parti «Mouvement de nouvelles forces» de Mikheil Saakachvili recueille à peine 2% d’intentions de vote, et sa carrière politique. «Aujourd’hui, ce n’est pas à propos de Saakachvili, confirme le député Moustafa Nayyem, l’un des initiateurs de l’Euromaïdan. Il s’agit de sauver l’héritage du Maïdan, et d’empêcher que l’exécutif ne plonge dans l’arbitraire. Si on ne fait rien aujourd’hui, alors ils se sentiront capables de s’en prendre aux citoyens, aux opposants, à tous ceux qui expriment leur opinion.»

Après trois heures d’attente, la tension monte. L’immobilisation du train est compris comme une indication claire que les autorités ukrainiennes ne souhaitent pas revoir Mikheil Saakachvili sur leur territoire. Les passagers sont aussi ulcérés. Si «Misha» avait été accueilli par des applaudissements à son arrivée à la gare, c’est dans le brouhaha des altercations et prises à partie qu’il décide de repartir en bus, vers le poste-frontière de Medyka-Shehyni. Là, côté ukrainien, c’est une autre farce qui l’attend. Un barrage militaire évocateur de la zone de guerre à l’est du pays, commandé par un officier prétextant une «opération de déminage» impromptue. Entre négociations stériles et échanges d’insultes, le blocage paraît irrémédiable. Ce sont finalement les partisans de Mikheil Saakachvili qui vont écrire l’histoire. Une fois «Misha» en Ukraine, et la stupeur passée, le poste rouvre. L’opération de déminage est oubliée, preuve qu’elle était inventée de toutes pièces.

S’ouvre désormais une période d’incertitude. Le 10 septembre au soir, Mikheil Saakachvili s’est rendu à Lviv, dont le maire Andriy Sadoviy est un opposant politique à Petro Porochenko. Le Géorgien est officiellement apatride, et entré illégalement sur le territoire ukrainien. Le pouvoir, humilié par l’affaire, se cantonne dans ses déclarations à déplorer la violation du droit des frontières. Le Premier ministre, Volodymyr Hroïssman, déplore ainsi une « attaque contre l’intégrité de l’Etat », déjà malmené dans le respect de ses frontières internationales par l’annexion de la Crimée, et la guerre du Donbass.

Petro Porochenko affirme lui se tenir à un traitement juridique, et non politique, de l’affaire. Son Procureur Général, Iouriy Loutsenko, promet d’ailleurs des poursuites judiciaires contre «les organisateurs» de l’assaut du poste-frontière. La police ukrainienne a déjà tenté d’appréhender Saakachvili, mais a renoncé au vu du nombre de ses partisans. S’il est emprisonné, les Ukrainiens pourraient être tentés de répondre positivement à une demande d’extradition de la part de la Géorgie, et de le renvoyer à Tbilissi. « J’espère que ce monsieur (Saakachvili, ed.) sera aussi enthousiaste à rentrer en Géorgie qu’il a été à revenir en Ukraine », a menacé, à mots couverts, celui qui avait été son camarade d’université au début des années 1990. Se poseraient alors des complications d’ordre légal: un Etat ne peut arrêter et extrader qu’une personne titulaire d’un permis de séjour permanent sur son territoire. Il faudrait donc reconnaître que la citoyenneté de Mikheil Saakachvili est toujours valide, du moins son droit à entrer, et séjourner dans le pays. L’Ukraine n’en serait néanmoins pas à son premier défi légal. Beaucoup sont résolus par des amendements ad hoc des textes de lois.

Pour l’heure, regonflé par son accueil triomphal, «Misha» entend entamer un tour des régions d’Ukraine, et remonter à Kiev dans un style napoléonien. Un retour en gloire pour l’exilé, menacé de représailles par les autorités mais aussi de milices nationalistes. Avec, à chaque kilomètre parcouru, le risque d’une escalade des tensions.

RFI: Novembre morose à Kiev

Intervention dans la séquence Bonjour l’Europe, sur RFI, le 17/11/2016

Alors que l’Ukraine s’apprête à commémorer le troisième anniversaire du début de la Révolution du Maïdan, l’ambiance est plus que morose dans le pays… Les réformes se font attendre, et les critiques contre le gouvernement se font de plus en plus acerbes… 

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Khatia Dekanoidze. Source: Wikipedia Commons

On comprend que les derniers jours ont été assez tendus, à Kiev? 

Oui, le début de semaine a été étrange, pour tout dire. Ce lundi, plusieurs manifestations ont été organisées dans le quartier gouvernemental. Un groupe protestait contre l’austérité économique. Un autre groupe était composé d’anciens épargnants qui réclamaient le remboursement de leurs épargnes perdues dans la faillite de plusieurs banques.

Beaucoup de ces participants étaient payés, et ne savaient pas exactement pourquoi ils protestaient. C’est l’OSCE, entre autres, qui l’a démontré.

Et le tout s’est déroulé dans un climat de tension. Les manifestants étaient entourés de jeunes hommes, pour beaucoup cagoulés, à l’allure menaçante. Et le dispositif policier était impressionnant. L’avenue principale de Kiev était même fermée à la circulation, par crainte d’une attaque terroriste. Les autorités craignaient ce qu’ils appellent des provocations russes. C’était donc… bizarre.

Est-ce que cela peut vraiment être une provocation russe? 

C’est impossible à affirmer, vraiment. Le fait est que les médias russes ont récemment véhiculé, sans trop de raisons, des annonces de “troisième Maïdan”, c’est-à-dire une nouvelle révolution à Kiev, qui serait elle, très radicale et violente. Mais les manifestations ont été pacifiques, et organisées par des partis ukrainiens, qui ont des préoccupations très nationales, et des critiques légitimes.

Les sacrifices demandés à la population sont énormes, par exemple sur le prix du gaz pour les ménages. Le Président a cherché à calmer le jeu lundi en annonçant des mesures d’aide. Mais beaucoup d’Ukrainiens se sentent laissés pour compte.

Et de l’autre côté, les réformes n’avancent pas, et la corruption reste endémique. Transparency International vient de publier un rapport citant l’Ukraine comme l’un des pays les plus corrompus d’Europe, juste après que les fortunes colossales des dirigeants du pays ont été rendues publiques, début novembre.

Oui, d’ailleurs, on voit que plusieurs réformateurs ont quitté leurs postes…? 

Exactement. C’était aussi ce lundi. La jeune chef des douanes d’Odessa Ioulia Marouchevska et la chef de la police nationale Khatia Dekanoidze ont démissionné. Cela doit être compris dans le contexte d’une rivalité politique entre Petro Porochenko et l’ancien gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili. Elles ont dénoncé les entraves que l’ancien système opposait à leurs efforts de changement.

Cela envoie un message très négatif, sachant que la réforme de la police, c’était l’un des rares accomplissements dont pouvait se vanter le pouvoir. Et puis, dernière cerise sur le gâteau, celui qui remplace Khatia Dekanoidze, c’est un ancien combattant ultra-nationaliste lié à des groupes néo-nazis, homme de main du très controversé ministre de l’intérieur Arsen Avakov.

Bon. Il faut analyser chacun de ces évènements séparément, à froid, bien évidemment. Et il faut se rappeler que tout ne va pas mal en Ukraine. Mais voilà. Vous me demandez quelle est l’ambiance en Ukraine ce novembre. Et bien, ce début de semaine, sous une neige précoce qui plus est, ce début de semaine a été très confus, et pose beaucoup de questions.

Ecouter l’intervention ici

Mikheil Saakachvili, éternel trouble-fête de la politique ukrainienne

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 08/11/2016

“La région d’Odessa n’est pas seulement aux mains d’individus corrompus, mais aussi des ennemis de l’Ukraine (…) Je ne peux plus le supporter. Je démissionne”. Attendue de longue date, l’annonce du gouverneur d’Odessa Mikheil Saakachvili a néanmoins déclenché une onde de choc médiatique en Ukraine, le 7 novembre. Elle met fin à “l’expérience Odessa” qui avait intrigué l’Ukraine. Elle jette aussi l’opprobre sur l’élite politique à Kiev, et sur le Président Petro Porochenko lui-même.

“Le Président soutient personnellement deux clans à Odessa”, accuse Mikheil Saakachvili. A l’en croire, il s’agit de deux clans fondamentalement corrompus, criminels, et aux tendances pro-russes. Petro Porochenko aurait saboté son action à Odessa, et entretiendrait un système de corruption généralisé en Ukraine. Des accusations difficiles à prouver, mais qui trouvent un écho certain dans une population lassée de la lenteur des réformes et de la lutte contre la corruption.

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Mikheil Saakashvili à Shabo, octobre 2016. Crédit: Niels Ackermann / Lundi 13

Un temps un trouble-fête insatiable de l’élite post-Maïdan, l’ancien président de Géorgie avait été nommé à Odessa en mai 2015 par le Président Petro Porochenko. Une manière subtile de l’éloigner de Kiev, tout en conservant son aura de réformateur énergiques au crédit de l’exécutif. Mikheil “Misha” Saakachvili incarnait alors les espoirs de changements structurels et de lutte efficace contre la corruption. Dans ce laboratoire qu’est la région stratégique d’Odessa, son action devait reproduire les mesures radicales, à l’image des transformations qu’il avait accompli en Géorgie.

Immédiatement lancé dans une de ces cabales médiatiques dont il a le secret, Misha a ouvert de grands chantiers à Odessa: réforme de l’administration et de la police régionales, restructuration du système judiciaire, épuration des douanes, modernisation d’infrastructures, etc. A sa démission en novembre 2016, force est de constater que le bilan est mitigé. Peu de grands projets ont été concrétisés, ou en tout cas achevés.

Pour le gouverneur, le coupable est tout trouvé: Kiev lui a jeté un bâton après un autre dans les roues. La rivalité qui l’oppose à l’ancien Premier ministre Arséni Iatseniouk et à son intriguant ministre de l’intérieur, Arsen Avakov, n’est plus à démontrer. Celle qui l’a éloignée, petit à petit, de Petro Porochenko, était pendant longtemps bien plus feutrée.

Regarder: Dispute au verre d’eau entre Mikheil Saakachvili et Arsen Avakov

Les dissensions étaient devenues évidentes lors de la campagne municipale d’octobre 2015, quand le parti présidentiel avait soutenu indirectement la réélection d’Hennadiy Troukhanov, personnalité intimement liée au crime organisé local. “Saakachvili était censé jouer le rôle de relais du parti de Porochenko. C’était l’accord tacite derrière sa nomination”, explique le député et ancien journaliste d’investigation Serhiy Leshchenko. “Saakachvili a refusé, en particulier de coopérer avec Ihor Kononenko et Oleksandr Hranovski, les deux bras droits du Président. A partir de là, Porochenko lui a retiré son soutien”.

S’est ensuivi un délitement progressif de l’équipe de Mikheil Saakachvili, marqué par le départ de certains de ses membres (Sasha Borovik), le manque d’intérêt d’autres (Maria Gaïdar), et les insinuations du gouverneur sur son retour possible en Géorgie, à la faveur d’une victoire de son parti aux élections législatives d’octobre. Un succès électoral lui aurait assuré un retour triomphal à Tbilissi, après qu’un Parlement loyal eut annulé les multiples procédures judiciaires dont il est la cible.

A Odessa, l’équipe du gouverneur s’est livrée pendant les derniers mois à des tentatives de coopération avec le maire Troukhanov. Ces dernières interactions ont mis en lumière une loi incontournable: tout, à Odessa, se décide et se réalise à travers les clans locaux. La municipalité aurait visiblement noué une relation malsaine de dépendance: autoriser certains projets pour permettre au gouverneur de rester actif, et bloquer la plupart pour le maintenir sous contrôle. Dans le même temps, l’exécutif à Kiev lui reniait de plus en plus de marge de manoeuvre. Misha ne réussit même pas à s’assurer l’organisation de l’Eurovision 2017, malgré une sérieuse candidature.

En savoir plus: « The Education of Mikheil Saakashvili » sur Foreign Policy

Une situation dont Misha ne pouvait s’accoutumer éternellement. Sa démission était une simple question de temps, probablement retenue avant les résultats des élections en Géorgie. Pour Serhiy Leshchenko, c’est là une “continuation logique” de l’éviction des réformateurs des hautes sphères de l’Etat. Ceux-ci, très présents en 2014 et 2015, ont été les premières victimes d’une longue crise politique qui a paralysé la gouvernance nationale au début 2016. “L’expérience Odessa” est belle est bien avortée. L’annonce du 7 novembre a d’ailleurs été précédée de peu par celle du chef de la police régionale, Giorgi Lortkipanidze, ancien ministre de l’intérieur géorgien. Seules restent en place quelques figures secondaires, telles que la chef des douanes Ioulia Marouchevska.

Face aux accusations portées contre le chef de l’Etat, l’administration présidentielle s’est contentée de publier un communiqué laconique, indiquant que Petro Porochenko signera la démission de Mikheil Saakachvili si celle-ci lui est transmise par le gouvernement. Sans regrets ni remerciements.

En Ukraine et ailleurs, les adversaires de Mikheil Saakachvili exultent. Adrian Karatnicky, lobbyiste américain, opposant farouche de l’ancien Président géorgien, met sa démission sur le compte de “son incapacité à produire des résultats à Odessa”. A travers le site “mishagate.org » et de nombreux articles et interventions publiques, il met l’accent sur les échecs de Mikheil Saakachvili, et les abus de pouvoir dont il est accusé en Géorgie. “L’homme le plus répugnant du monde s’en prend désormais à son patron, Petro Porochenko, pour justifier ses erreurs (…) Il a été rejeté en Géorgie, c’est maintenant au tour des Ukrainiens de réaliser à quel point ce réformateur de pacotille est dangereux”.

Adrian Karatnicky n’est pas le seul à être aussi vindicatif. La plupart des représentants des partis de gouvernement ont depuis longtemps pris leurs distances avec Mikheil Saakachvili, l’accusant de populisme, d’incohérence, de délires de grandeur, voire d’abus de pouvoir et de corruption. L’étoile Misha a perdu de sa splendeur, depuis ses discours enflammés sur la scène du Maïdan. Mais il conserve une certaine popularité en Ukraine, auprès d’une population désabusée. Il a été prompt à dénoncer les fastes d’une élite corrompue, qui affiche dans ses déclarations en ligne des fortunes colossales, en opposition “aux retraités qui quémandent leurs derniers kopecks les mains tremblantes pour éviter de mourir de faim”. Des accents mélodramatiques qui s’adressent à un public précarisé par ces dernières années de crise économique.

“C’est la bonne décision dans le contexte actuel”, commente Davit Sakvarelidze, lui aussi Géorgien, ancien vice-Procureur général d’Ukraine. “Il reste tout à faire, et je peux vous assurer qu’il ne va pas quitter l’Ukraine”. En déplacement à Shabo, dans le sud de la région d’Odessa, en octobre, Misha répétait à qui voulait l’entendre son ambition de « tout changer à Kiev, de faire table rase ». Et d’annoncer, dans son discours de démission, le début d’une « nouvelle phase de lutte politique”. Une vidéo de promotion de son bilan de gouverneur, postée sur Youtube quelques heures après sa démission, laisse penser que l’homme s’imagine en effet un avenir en Ukraine.

Ses soutiens se font néanmoins rares. Une tentative de lancer son propre parti politique “Khvilia – Vague”, au cours de l’été, n’avait débouché sur rien de concret. Une partie conséquente de jeunes réformateurs, dont Serhiy Leshchenko, avait préféré s’allier au parti chrétien-démocrate “DemAllianc”. Une nouvelle tentative pourrait avoir lieu en février 2017, selon la député Nataliya Novak, du Bloc de Petro Porochenko.

D’une manière ou d’une autre, Mikheil Saakachvili semble déterminé à bousculer, toujours un peu plus, le jeu politique ukrainien, et à entretenir le battage médiatique autour de sa personne. Dans cette perspective, le choix du 7 novembre pour l’annonce de sa candidature pose question. A un jour d’un scrutin présidentiel historique aux Etats-Unis, qui peut s’intéresser, au-delà de l’Ukraine, à la démission du gouverneur d’Odessa? Misha a-t-il perdu le sens de la communication, jusqu’ici maîtrisée avec brio? Ou bien a-t-il été précipité dans sa décision par quelque sorte de pression? Dans ce cas, est-il réellement, après sa démission, l’homme libre qu’il prétend être?

Politique Internationale: En finir avec la République oligarchique ukrainienne

Article publié dans le numéro 150 de la revue Politique Internationale, en janvier 2016.

Le 28 mars 2015, lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision ukrainienne ICTV, Petro Porochenko, élu un peu moins d’un an plus tôt, après le dénouement tragique de la « révolution de la dignité », semblait partir en croisade. « La caste des privilégiés sera éliminée ! », promettait le président ukrainien. Une caste composée, selon lui, d’oligarques « qui ne cherchent qu’à engendrer le chaos dans le pays, alors que nous nous efforçons d’y ramener l’ordre ». Et le chef de l’État de promettre une « ère de justice » et de vanter les réalisations de l’exécutif : « Je peux vous assurer que ceux qui sont impliqués dans des affaires de corruption ne se sentent plus en sécurité, grâce aux réformes entreprises par le gouvernement. »

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De fait, Petro Porochenko multiplie les gestes forts et les déclarations de fermeté à l’encontre des plus importantes fortunes du pays. Après avoir ouvertement provoqué l’exécutif ukrainien en conduisant une série de « raids corporatifs » (1) sur des entreprises d’État, à la mi-mars 2015, le sulfureux Ihor Kolomoïski, pourtant auréolé d’un statut de « héros national » pour son soutien actif aux forces armées ukrainiennes dans le Donbass, a dû renoncer au poste de gouverneur de l’oblast (région) de Dniepropetrovsk qu’il occupait depuis mars 2014 (2). L’homme le plus riche du pays, Rinat Akhmetov (3), a été publiquement réprimandé après que des grèves de mineurs vraisemblablement organisées par sa société DTEK eurent créé des troubles à Kiev au printemps. À la Verkhovna Rada (le Parlement monocaméral), la coalition gouvernementale est officiellement engagée dans un vaste effort de « désoligarquisation ». Les députés multiplient les initiatives législatives présentées comme des mesures anti-monopolistiques, anti-corruption ou encore en faveur d’une meilleure transparence des marchés publics.

L’enjeu, pour les réformateurs ukrainiens, n’est pas seulement de prendre pour cible une caste représentée par quelques individus. Leur but est de démanteler un système oligarchique solidement implanté dans le pays depuis la dislocation de l’Union soviétique. Né dans les années 1990, le système s’est affermi pendant les deux mandats présidentiels de Leonid Koutchma (1994-2004), celui-ci s’imposant comme son arbitre incontournable. La « république oligarchique » ukrainienne a survécu à la Révolution orange de 2004 (4) avant d’être remise en cause du fait de la concentration à outrance des ressources nationales entre les mains de la « Famille » du président Viktor Ianoukovitch (2010-2014) (5). Vilipendé par les révolutionnaires de l’« EuroMaïdan » à partir de novembre 2013, le système de la république oligarchique survit au changement de régime. Il est aujourd’hui dénoncé comme un obstacle à la modernisation et à l’intégration européenne de l’Ukraine. Ces condamnations émanent tant de la société civile et des milieux politiques ukrainiens que de leurs partenaires occidentaux. À en croire les déclarations officielles, les jours de l’oligarchie ukrainienne seraient comptés.

Mais au-delà des déclarations d’intention, la désoligarquisation se révèle une entreprise colossale. Et cela, d’autant plus que de nombreux doutes planent sur la bonne volonté de la nouvelle élite politique, jusqu’au sommet de l’État. Même si rien ne prouve pour l’instant l’implication du président ou du premier ministre Arséni Iatseniouk dans des cas d’enrichissement personnel, leurs entourages proches respectifs se trouvent mêlés à des affaires de conflits d’intérêts et de corruption (6), ce qui ne manque pas de jeter le discrédit sur l’intégrité du nouvel exécutif.

Après la révolution de la dignité, l’expert Anton Krut, de l’International Center for Policy Studies (ICPS) à Kiev, dénonce l’avènement de la « seconde république oligarchique » ukrainienne. Les dynamiques actuelles ne seraient que les symptômes d’un rééquilibrage d’intérêts concurrents ; loin de disparaître, le système oligarchique ne ferait, en réalité, que se recomposer. Sa survie est facilitée par le climat d’urgence qui règne en Ukraine, confrontée à une grave récession économique (7) et aux conséquences d’une agression russe multi-vectorielle : annexion de la Crimée, guerre du Donbass, centaines de milliers de déplacés, féroce guerre de l’information, pressions commerciales, financières et énergétiques… De l’avis général, la persistance du système oligarchique constitue une menace considérable pour les ambitions de réformes de l’Ukraine post-révolutionnaire.

Le système de la « république oligarchique » ukrainienne

Dans le contexte post-soviétique, le concept d’oligarchie revêt un sens particulier. En Ukraine comme en Russie et dans les autres républiques nées de l’éclatement de l’URSS, de petits groupes d’hommes d’affaires, souvent issus de la « nomenklatura » (8), sont parvenus à faire fortune en un temps record, notamment grâce aux privatisations douteuses de nombreux actifs d’État soviétiques. Dans la confusion généralisée des années 1990, leur émergence a été intimement liée à l’établissement des institutions publiques. Les oligarques post-soviétiques, en l’occurrence ukrainiens, ne sont pas que des riches individus proches du pouvoir. Ils représentent une manifestation quasi naturelle du développement des systèmes économiques, politiques, administratifs et judiciaires de l’Ukraine indépendante. Une liaison intime qui s’inscrit dans leurs parcours personnels, parfois dignes de romans d’aventures.

Ainsi, avant de devenir l’homme le plus riche d’Ukraine, le sponsor du Parti des régions de Viktor Ianoukovitch et le maître incontesté des industries minières et métallurgiques d’Ukraine, Rinat Akhmetov était avant tout le survivant des guerres entre gangs mafieux qui ont terrorisé son Donbass natal pendant de longues années. Ioulia Timochenko, passée à la postérité comme l’« égérie de la Révolution orange », a longtemps trôné comme une richissime « Princesse du gaz ». En 1988, sa carrière avait pourtant débuté avec l’ouverture d’une coopérative de vidéo-clubs. Son allié de longue date, Pavlo Lazarenko (9), oligarque du gaz devenu premier ministre (1996-1997), a fini écroué pendant neuf ans aux États-Unis pour le blanchiment de 114 millions de dollars. Les Nations unies estiment qu’il aurait détourné plus de 200 millions de dollars. L’ancien ingénieur Ihor Kolomoïski et son associé Hennadiy Boholyubov (10) sont considérés depuis des années comme les plus grands « raideurs » d’Ukraine – une pratique grâce à laquelle leur empire économique a prospéré. L’entreprise InterPipe de Viktor Pintchouk (11) s’est considérablement développée sous les présidences de son beau-père, Leonid Koutchma. Selon une enquête de l’agence Reuters, Dmytro Firtash (12), ancien pompier et soldat, a réalisé une plus-value d’au moins 3 milliards de dollars en l’espace de quatre ans, de 2010 à 2014, grâce à l’importation de plus de 20 milliards de mètres cubes de gaz à prix réduit. Une opération effectuée grâce à ses bonnes relations avec des proches du Kremlin, dont les prêts à taux préférentiels lui ont aussi permis de faire main basse sur le secteur de la chimie et de l’engrais en Ukraine.

Les contes et légendes sur ces oligarques sont nombreux, de même que les mystères qui les entourent. Ce qui est sûr, c’est que ces hommes ont façonné les évolutions de l’Ukraine depuis son indépendance en 1991. En effet, leur destin ne se résume pas à une série d’aventures individuelles : ils ont développé d’importants groupes oligarchiques qui ont eu une influence majeure sur le pays. Le chercheur Mikhaylo Minakov, de l’université de Kyiv-Mohyla, a établi une « anatomie » de ces groupes qui correspondent tous au schéma suivant :

– un « coeur », composé de un ou deux magnats ;

– une « couverture » faite de partis politiques et d’associés d’affaires ;

– une entreprise plus ou moins importante ;

– un groupe d’officiels, à la tête d’institutions et d’entreprises d’État, agissant dans les intérêts du coeur ;

– des agents dans divers groupements politiques ;

– des organisations médiatiques et caritatives.

À cette typologie, il convient d’ajouter une dimension de territorialité. Les développements des groupes oligarchiques ukrainiens ont longtemps été liés à des régions et villes spécifiques. Ainsi en est-il allé du clan de Donetsk (Rinat Akhmetov, Serhiy Tarouta (13) ou encore Serhiy Tihipko (14)) ; du clan de Dniepropetrovsk (Ioulia Timochenko, Viktor Pintchouk, Leonid Koutchma) ; ou encore du clan de Kiev (Viktor Medvetchouk (15)). Alliances et rivalités ont fluctué au fil du temps.

Ces groupes oligarchiques n’ont jamais été véritablement subordonnés à une autorité centrale, comme c’est le cas depuis le début des années 2000 dans la Russie de Vladimir Poutine. Dans la république oligarchique ukrainienne, les relations de concurrence ont entretenu une certaine diversité dans les médias et dans la vie politique – ce qui constitue une différence fondamentale avec le « grand frère » russe.

Néanmoins, la prédominance du système oligarchique a ralenti, voire empêché la modernisation politique et économique du pays. Par exemple, l’importation et la distribution du gaz naturel russe par différents groupes oligarchiques ont constitué une source majeure de corruption et de conflits. La gestion opaque du monopole d’État Naftogaz a provoqué des pertes abyssales pour le budget national. L’animosité légendaire entre les oligarques du gaz Ioulia Timochenko et Dmytro Firtash explique, en partie, de nombreux blocages politiques. Malgré deux « guerres du gaz » (hivers 2006 et 2009) (16), les liens étroits entretenus avec les fournisseurs russes ont découragé toute initiative visant à diversifier les approvisionnements énergétiques de l’Ukraine, ou encore tout effort d’investissement dans le domaine de l’efficacité énergétique.

À un tout autre niveau, seuls environ 6 000 des quelque 20 000 kiosques et petits magasins encombrant les trottoirs de la capitale, Kiev, sont officiellement enregistrés auprès des autorités municipales. Le phénomène cause des problèmes majeurs de circulation, d’aménagement urbain et de rentrées fiscales. Il est dû à la complicité des autorités policières et administratives, et ne pourrait exister sans la protection d’un groupe oligarchique appartenant à la nébuleuse du clan de Kiev. Car le système de la « république oligarchique » ukrainienne n’affecte pas seulement le domaine macroéconomique. Avant 2014, le secteur des PME s’en était trouvé bridé. Nombre d’entrepreneurs déploraient un manque cruel de perspectives et réclamaient une protection effective de l’État de droit. En l’absence de relations ou de ressources suffisantes, les diplômés de fraîche date se trouvaient vite confrontés à un « plafond de verre » qui bloquait leurs perspectives de carrière. D’où un départ massif des jeunes talents pour l’étranger (17). Longtemps, l’horizon européen a permis de contenir le mécontentement d’une large partie de la population. Un jour, espéraient de nombreux Ukrainiens, leur pays allait entrer dans l’UE ; mais avant même ce jour tant attendu, le cheminement vers l’Europe allait signifier de nombreux progrès. La mise en oeuvre de l’acquis communautaire allait favoriser l’État de droit, contribuer à la modernisation de l’économie, réduire la corruption… C’est l’une des grandes explications de l’éclatement des protestations de l’« EuroMaïdan » : le 21 novembre 2013, Viktor Ianoukovitch venait de détourner l’Ukraine de l’Europe, à la fois en gage de bonne entente avec la Russie mais aussi pour préserver sa mainmise sur son pays. Une volte-face intolérable pour bon nombre de ses compatriotes.

La Révolution oligarchique

Si la « révolution de la dignité » a indéniablement été un mouvement civique et citoyen, la contribution des oligarques ne peut être occultée. Au cours des années précédentes, la constitution d’une verticale du pouvoir exclusive autour du petit groupe de la « Famille » avait mis en danger l’existence de la république oligarchique ukrainienne. Les avantages conséquents accordés à Oleksandr Ianoukovitch (18), l’un des fils du président, ou encore au jeune millionnaire prodige Serhiy Kourchenko (19), avaient empiété sur les sphères d’influence traditionnelles d’autres groupes oligarchiques. Fin 2012, un représentant haut placé de la société DTEK, la branche énergétique du groupe « System Capital Management » de Rinat Akhmetov, se plaignait ainsi, sous couvert de l’anonymat, de « la concurrence déloyale faite aux mines de la société par des kopanky (mines illégales) du Donbass ». Estimé à environ 10 % de la production nationale, le trafic était, selon de nombreuses sources, supervisé par Oleksandr Ianoukovitch.

Selon le bureau du procureur général ukrainien, 14 personnes formaient le « coeur de la Famille » : elles auraient siphonné à elles seules l’équivalent de 15 milliards de dollars. De quoi tourner en ridicule les excès de Pavlo Lazarenko, estimés à 200 millions de dollars, et, surtout, de quoi remettre en question l’équilibre oligarchique préexistant. D’où le soutien déterminé de la plupart des oligarques à la révolution de l’EuroMaïdan : leurs médias ont couvert les événements d’une façon très favorable aux révolutionnaires, tandis qu’eux-mêmes conduisaient en sous-main des négociations avec toutes les parties au conflit…

Après la fuite de Viktor Ianoukovitch, le 21 février, et sa destitution par la Verkhovna Rada, le lendemain, l’Ukraine post-révolutionnaire s’est retrouvée dans une situation contradictoire. Les révolutionnaires du Maïdan et les jeunes réformateurs réclamaient une désoligarquisation rapide. De leur côté, les principales fortunes du pays, dont beaucoup avaient oeuvré à la chute de la « Famille », entendaient non seulement assurer leur survie, mais aussi retirer des bénéfices du changement de régime. Face à une société civile encore faible, dans la confusion de la guerre et d’une grave crise économique, les oligarques sont expérimentés, influents, inventifs, et prompts à agir. Ils détiennent des atouts conséquents pour assurer leur survie.

Les premiers symptômes de la persistance du système oligarchique apparaissent dès les premiers jours du changement de régime, à travers l’annulation de la loi sur la taxation des transferts de fonds. À cet égard, un bref rappel s’impose. Début 2013, le gouvernement de Mykola Azarov s’était trouvé aux abois, appauvri par les détournements de capitaux qu’avaient réalisés ses propres ministres et confronté à une mauvaise conjoncture économique et au refus du Fonds monétaire international de lui consentir de nouveaux prêts. Au printemps de cette année-là, le gouvernement avait donc préparé un projet de loi visant à contrôler les mécanismes de transferts internationaux de fonds, traditionnellement utilisés par les groupes oligarchiques pour faire disparaître leurs revenus dans des sociétés offshore (20). Après des débats houleux au Parlement, et malgré l’opposition de nombreux députés représentant les intérêts des oligarques, la loi a finalement été adoptée en juillet 2013. Sa pleine entrée en vigueur était prévue pour mai 2014. Une perspective qui a constitué un facteur supplémentaire de la révolte des oligarques contre la « Famille »…

Dès la fin de la révolution de la dignité, les députés, dont une bonne partie doivent le financement de leurs campagnes et leur assise politique à divers oligarques, rédigent et adoptent une série d’amendements qui annulent les effets de la loi avant même l’entrée en vigueur de ses conditions les plus contraignantes (21). Dans le même temps, les lambeaux des actifs de la « Famille » sont rapidement partagés. Les luttes de recomposition se font féroces, d’autant que tous les groupes oligarchiques ont subi des pertes nettes depuis la révolution.

Un déclin relatif des groupes oligarchiques

Conséquence de la révolution de la dignité et de la guerre du Donbass, le clan de Donetsk, qui était jusqu’à la chute de Ianoukovitch une pièce maîtresse sur l’échiquier oligarchique, n’est plus. Ses représentants sont soit en exil, soit ruinés. Serhiy Tarouta, Boris Kolesnikoff (22), Constantin Jevago (23) ou encore Serhiy Tihipko ont perdu une grande part de leurs actifs dans la guerre. L’homme fort de Louhansk, Oleksandr Iefremov (24), par ailleurs soupçonné d’avoir encouragé les premières agitations séparatistes dans sa région, est pour sa part en maison d’arrêt, en attente de procès (25).

Si Rinat Akhmetov demeure l’homme le plus riche d’Ukraine, avec une fortune estimée à 6,9 milliards de dollars (26), il a été considérablement affaibli par la perte de son fief de Donetsk (27). Ses sociétés DTEK et Metinvest (mines et métallurgie) seraient au bord du dépôt de bilan du fait du bouleversement total de leurs structures de production, de traitement et de distribution. Soupçonné d’avoir initié les premières manifestations séparatistes à Donetsk dans le but de faire pression sur le nouveau gouvernement à Kiev, l’homme est clairement en disgrâce. L’exécutif ukrainien lui a refusé de nombreuses concessions (dans les secteurs énergétiques et de distribution d’électricité, notamment) au cours de l’année passée. Selon le chercheur Mikhaylo Minakov, « Rinat Akhmetov, privé de ses actifs miniers et métallurgiques, sans contrôle direct sur les institutions d’État, n’est plus un oligarque. Il mène la vie d’un homme d’affaires post-soviétique ordinaire, vulnérable face à la police, à l’inspection fiscale et aux autres branches de l’État susceptibles de lui extorquer de l’argent ». Un tel constat est discutable, dans la mesure où le milliardaire exerce encore une influence politique et médiatique suffisante pour provoquer des manifestations de mineurs à Kiev et entretient des activités économiques et caritatives de part et d’autre de la ligne de front du Donbass (28). Le fait que l’exécutif ukrainien n’ait toujours pas abordé l’épineuse question des privatisations douteuses de la période 2010-2014 semble aussi indiquer que Rinat Akhmetov conserve certains atouts dans sa manche.

Il en va de même pour Dmytro Firtash, dont la fortune est aujourd’hui estimée à 270 millions de dollars. Son statut est incertain : arrêté en Autriche le 13 mars 2014 pour suspicion de corruption, il a échappé à une extradition vers les États-Unis à la fin avril 2015. Il lui est néanmoins toujours interdit de quitter le territoire autrichien. Même s’il a perdu un certain nombre d’actifs dans le Donbass, dont l’usine chimique géante Styrene à Horlivka (du fait de la guerre), ainsi que l’usine Tajik Nitrogen au Tadjikistan (pour non-respect des contrats d’investissements), il continue de contrôler un empire économique conséquent qui inclut, en particulier, la populaire chaîne de télévision Inter. Et il dispose visiblement de moyens de pression redoutables. Alors que le gouvernement de Kiev semblait menacer certains de ses contrats gaziers, il a réagi en déclarant publiquement avoir parrainé, au printemps 2014 à Vienne, un accord passé entre Petro Porochenko et l’ancien boxeur Vitali Klitschko. Ostensiblement favorisés par la couverture médiatique de la chaîne Inter au printemps 2014, le premier est devenu président de la République, le second maire de Kiev. Toujours influent, Dmytro Firtash se trouve néanmoins harcelé par Ihor Kolomoïski qui, malgré ses propres soucis, est parvenu, entre autres, à le déposséder de deux centres de production et d’enrichissement de titane.

Ihor Kolomoïski, nouveau joker du jeu oligarchique

Dans cette reconfiguration des forces oligarchiques, le clan de Dniepropetrovsk a, lui aussi, disparu en tant que tel. Les actifs économiques de Ioulia Timochenko ou encore de Viktor Pintchouk ont fondu sous l’effet combiné de la dévaluation, de la guerre et de la concurrence des autres oligarques. Viktor Pintchouk est aux prises avec Ihor Kolomoïski dans un litige judiciaire rocambolesque disputé devant les tribunaux de Grande-Bretagne. Ce dernier s’est imposé comme la figure dominante du clan de Dniepropetrovsk. Victime de l’annexion de la Crimée, où il a perdu des actifs considérables, son groupe Privat a lui aussi subi une baisse de sa valeur nette, aujourd’hui estimée à 1,4 milliard de dollars. Gouverneur de Dniepropetrovsk pendant un peu plus d’un an, fondateur et financier de plusieurs bataillons de volontaires ukrainiens, il est néanmoins le gagnant le plus visible des reconfigurations oligarchiques depuis la révolution. Avec 19 millions de clients et 26 % des dépôts bancaires d’Ukraine, sa Privat Bank est la première du pays. Ses actifs dans les secteurs pétrolier (Ukrnafta), chimique (DniproAzot), aérien (Ukraine International Airlines) ou encore médiatique (la populaire chaîne de télévision 1+1), de même que ses alliés à la Verkhovna Rada, lui assurent une assise confortable. Des sociétés liées plus ou moins directement à Privat ont ainsi été en mesure de remporter quelques marchés publics, par exemple dans la construction des fortifications édifiées le long de la frontière ukraino-russe.

Selon l’éditorialiste Vitaliy Portnikov, sa position l’a « poussé à prendre des risques, car il croit que ses concurrents ne franchiront pas certaines lignes rouges ». L’affaire des sociétés pétrolières publiques-privées Ukrnafta et Ukrtransnafta aurait donc été une surprise. Actionnaire minoritaire de ces deux sociétés, Ihor Kolomoïski y avait placé ses alliés à des postes stratégiques. Sa prise de contrôle de facto lui avait permis d’évincer la compagnie russe Loukoil en redirigeant le transit d’un oléoduc vers une petite raffinerie appartenant à l’oligarque, où s’opérait le traitement de pétrole brut en provenance d’Azerbaïdjan, afin d’irriguer le marché ukrainien. En mars 2015, après des débats houleux, la Verkhovna Rada adopte une loi abaissant la minorité de blocage des sociétés d’économie mixte et (notamment à l’initiative du Bloc de Petro Porochenko) entreprend de remplacer les dirigeants d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta. La réaction d’Ihor Kolomoïski ne se fait pas attendre : il dépêche des groupes d’hommes armés et cagoulés aux quartiers généraux des sociétés, et les occupe ! Après quelques jours d’incertitude, d’altercations avec des journalistes et d’inaction des forces de l’ordre, Petro Porochenko entre personnellement dans l’arène et obtient la démission du gouverneur de Dniepropetrovsk. Le dirigeant d’Ukrtransnafta a été changé en mai 2015. À la fin juillet, le comité directeur d’Ukrnafta a élu un nouveau dirigeant, le Britannique Mark Rollins. En revanche, Ihor Kolomoïski n’a toujours pas réglé les 5 milliards de hryvnias (environ 220 millions d’euros) d’impôts impayés que l’État lui réclame…

Extraverti et audacieux, le sulfureux Ihor Kolomoïski se distingue aussi par l’extension de son emprise territoriale. Secondé de ses loyaux associés Boris Filatov et Hennadiy Korban, il a su diriger l’oblast de Dniepropetrovsk d’une main de fer et y empêcher la moindre agitation anti-gouvernementale. À partir de sa ville, il a étendu son influence sur les régions voisines de Zaporijia et Kharkiv. Dans cette dernière, ce sont des autocars du groupe Privat qui sont venus en aide aux manifestants pro-ukrainiens, au printemps 2014. Une opération menée de concert avec le maire de Kharkiv, l’oligarque Hennadiy Kernes (29). À Odessa, où Ihor Kolomoïski détient des actifs vitaux pour l’activité du port, c’est l’un de ses proches alliés, Ihor Palytsia (30), qui a été nommé gouverneur de l’oblast juste après la tragédie du 2 mai 2014 (31).

Une telle emprise territoriale est à la fois inédite et sujette à reconfiguration. Ihor Kolomoïski n’étant plus gouverneur, les associés qu’il avait placés dans les trois autres oblasts ont été remplacés par Petro Porochenko. Mais le milliardaire reste le principal sponsor de plusieurs bataillons militarisés pro-ukrainiens plus ou moins autonomes vis-à-vis de Kiev (32). Fin mai 2015, au moment de la nomination de l’ancien président de la Géorgie, Mikheïl Saakachvili, comme nouveau gouverneur d’Odessa, qui portait un coup aux prétentions d’Ihor Kolomoïski sur la ville et la région, plusieurs médias ukrainiens se sont inquiétés de la disparition des groupes de sécurité entretenus par Kolomoïski : des centaines d’hommes armés, jusque-là ostensiblement déployés pour sécuriser Odessa, ont ainsi été « perdus de vue », commente Oleksandr Borovik, proche collaborateur de Mikheïl Saakachvili. « Kolomoïski, le patriote, avait donné à Odessa quelque chose comme 36 véhicules blindés. Le patriote les a juste rapatriés à Dniepropetrovsk. »

« Il n’est pas certain que l’exécutif puisse assurer seul la stabilité d’Odessa », note le politologue Balázs Jarabik. La ville, régulièrement secouée par des explosions de bombes, vit sous la menace d’agitations pro-russes et de l’émergence de mouvements séparatistes violents. « Ihor Kolomoïski est toujours apte à monnayer le soutien de ses groupes armés en cas de besoin. »

La question du motif de l’éviction des alliés d’Ihor Kolomoïski demeure. Petro Porochenko a-t-il pris cette décision pour affirmer l’autorité de l’État ? Ou pour contrer l’influence envahissante de l’oligarque ? Y a-t-il une réelle lutte de la puissance publique contre le système oligarchique ? Ou assiste-t-on à une série de mesures ciblées, aux dépens de certains intérêts oligarchiques et au profit d’autres ?

Une cacophonie de recompositions

« Il est très difficile de faire la part des choses, car chacun pousse sa propre chansonnette et le résultat est une cacophonie sans nom », explique un haut représentant de la délégation de l’Union européenne à Kiev, sous couvert d’anonymat. « Par exemple, des représentants de DTEK d’Akhmetov se sont plaints auprès de nous d’être la cible de pressions économiques injustifiées. Leur problème : le gouvernement leur demandait de payer des impôts ! Jusque-là, DTEK avait été plus ou moins exemptée, grâce à la protection politique dont bénéficiait Akhmetov. Dans ce cas-là, on peut légitimement en conclure qu’il ne s’agit pas de vendetta personnelle, mais bien de l’affirmation de l’autorité de l’État… »

Le fonctionnaire européen perçoit les prémices d’une désoligarquisation, à commencer par l’assainissement du système fiscal, l’amélioration des conditions d’investissement et une transparence accrue des marchés publics. Les secteurs agricole, énergétique, industriel ou encore la sécurité sociale sont l’objet de réformes en profondeur. Mais il incite à la vigilance : « Les Européens ont été déçus par le passé… » En mai 2015, il était interloqué par un projet de loi que proposaient plusieurs groupes au sein de la coalition gouvernementale, « visant à imposer une interdiction stricte d’exportation de bois depuis l’Ukraine. Ce qui est contraire aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, à l’Accord d’association avec l’UE, ainsi qu’à d’autres réglementations ukrainiennes. » Le député Serhiy Kiral, du parti réformateur Samopomitch (Auto-Aide), défend le projet : « Ce marché est une source de corruption sans fond : tout le bois est exporté, il ne rapporte rien à l’Ukraine… il fallait faire quelque chose. » Mais à la délégation de l’UE, on interprète le projet de loi comme l’oeuvre d’un « lobby d’hommes d’affaires d’Ukraine de l’Ouest, que le président devrait en toute logique condamner. Il tarde à le faire, cependant… » (33).

Le scandale Ukrnafta illustre le plus clairement les défis et contradictions de l’effort de désoligarquisation officiel :

– Le projet de loi sur le statut des sociétés d’économie mixte a été salué par de nombreux experts comme une manière pour l’État de réaffirmer son autorité et de se dissocier des intérêts oligarchiques. Selon Petro Porochenko, il « met la législation ukrainienne en conformité avec les normes internationales ». Néanmoins, certains critiquent la conception brouillonne de la loi, dont l’objectif premier serait de collecter des impayés d’impôts, bien plus que de rénover le système de gestion en profondeur.

– L’adoption du texte s’est faite dans la douleur, au bout de cinq votes : elle a trahi l’attitude agressive du groupe Voliya Narodu (Volonté populaire) de l’oligarque Ihor Ieremeiev (34), qui cherchait ouvertement à nuire aux intérêts d’Ihor Kolomoïski. Les longs débats et multiples votes ont aussi révélé une forte opposition de nombreux députés du Narodniy Front (Front populaire) du premier ministre Arséni Iatseniouk – des représentants vraisemblablement loyaux à l’oligarque de Dniepropetrovsk…

– Les « raids corporatifs » dans les locaux d’Ukrnafta et d’Ukrtransnafta ont concrétisé le risque de voir des groupes armés se retourner contre le gouvernement de Kiev. Selon le ministre de l’Énergie, Volodymyr Demchyshyn, Ihor Kolomoïski l’aurait ouvertement menacé d’« amener 2 000 volontaires à Kiev… parce qu’on veut me prendre mes entreprises ! ». Lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision France 24, l’oligarque a aussi laissé planer la menace d’agitations séparatistes à Dniepropetrovsk.

– Dans les premiers jours de ce scandale très médiatisé, Petro Porochenko a accusé un silence coupable. Pourtant supérieur direct du gouverneur de Dniepropetrovsk, le chef de l’État n’a pas directement asséné son autorité, ce qui laisse soupçonner des arrangements pré-existants avec Ihor Kolomoïski.

– La prise de contrôle des deux sociétés pétrolières par Ihor Kolomoïski avait nui aux activités du russe Loukoil. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, « Petro Porochenko a donc dû, dans cette affaire, prendre en compte les intérêts russes », décrypte l’éditorialiste Vitaliy Portnikov. « Il est en négociation constante avec les dirigeants russes. Il sait que, quand une affaire ukrainienne touche aux intérêts de Vladimir Poutine et de ses soutiens oligarchiques, la position du président russe se fait intransigeante, et qu’il y a des répercussions. »

– Enfin, aucun des acteurs impliqués dans les « raids corporatifs » sur Ukrnafta et Ukrtransnafta n’a été inquiété par la justice. Une inaction qui trahit une incapacité, voire une complicité, des autorités judiciaires (35).

Loin de s’apaiser, les rivalités oligarchiques semblent au contraire plus vives que jamais, qu’elles se déploient autour de l’acquisition d’actifs économiques ou de la nomination d’associés d’affaires à la tête d’entreprises d’État. Si le lobby des magnats du charbon et de la métallurgie est en déclin, les acteurs du secteur agroalimentaire, aujourd’hui la principale source de valeur ajoutée en Ukraine, redoublent de dynamisme. Oleh Bakhmatyuk (36), Andriy Verevskyi (37) et Iouriy Kosyuk (38) entendent notamment faire jouer leur influence pour obtenir une prochaine libéralisation du marché de la terre arable.

Fruit des recompositions oligarchiques, de nouvelles têtes émergent. « On peut voir que le ministre de l’Intérieur Arsen Avakov (39), Serhiy Pachinskiy (40), proche d’Arséni Iatseniouk, ou encore Ihor Kononenko (41), proche de Petro Porochenko, tirent leur épingle du jeu », déclare le chercheur Mikhaylo Minakov. Anciens et nouveaux cherchent à se positionner dans la perspective d’une future vague de privatisation de plus de 3 000 entreprises publiques dont le gouvernement souhaite se défaire. Ihor Kolomoïski a pour sa part appelé à la « re-nationalisation » et à la « re-privatisation » d’actifs dont la cession, dans les années 1990-2000, a pu être sous-estimée – notamment les compagnies énergétiques et industrielles, mais aussi le géant des télécommunications UkrTelecom, acheté en 2010, pour un coût minimal, par un petit fonds d’investissement autrichien aux propriétaires inconnus. De quoi promettre d’âpres affrontements. Dans cette perspective, les jeux d’influence sur la classe politique se font plus importants que jamais.

L’arène politique d’un cirque oligarchique

Contrairement aux législatures précédentes, les principaux oligarques ne cherchent plus à se faire élire directement. L’éveil de la société civile, de même que le risque d’une abolition de la précieuse immunité parlementaire, ont dévalué les avantages tirés d’un siège de député. Les investissements massifs des oligarques dans les partis politiques sont néanmoins visibles. « Les partis d’aujourd’hui n’offrent pas de concurrence des idées, mais bien une concurrence des porte-monnaie », constate Moustafa Nayem. Ancien journaliste d’investigation, le jeune député a été élu en octobre 2014 sur la liste du Bloc de Petro Porochenko (BPP). Avec 144 représentants sur 422, la formation est la plus importante à la Verkhovna Rada (42). Hormis l’influence évidente de Petro Porochenko et de ses fidèles collaborateurs Volodymyr Hroissman, président de l’Assemblée, et Ihor Kononenko, le groupe bénéficierait du soutien de Dmytro Firtash, à travers les élus du parti OUDAR (Coup de Poing) de Vitali Klitschko. Ihor Palytsia, ancien gouverneur d’Odessa, et d’autres y représenteraient les intérêts d’Ihor Kolomoïski.

Ce dernier exerce une influence palpable sur l’hémicycle, à travers deux formations. Nombre des 82 députés du Front populaire sont des hommes d’affaires et des membres de bataillons de volontaires liés à l’ancien gouverneur de Dniepropetrovsk. Arséni Iatseniouk tend à se dissocier d’Ihor Kolomoïski, tout du moins en paroles. Les 22 députés du groupe Vidrojennya (Renaissance) sont, eux, publiquement subordonnés à Ihor Kolomoïski. Anciennement nommé Développement économique, le groupe a récemment été dissous et reformé pour accueillir trois nouveaux membres proches du maire de Kharkiv, Hennadiy Kernes, signe d’alliances territoriales qui perdurent. Il est aussi à noter qu’un certain nombre des 43 députés indépendants seraient plus ou moins liés à Ihor Kolomoïski, à l’instar de Boris Filatov.

Quant aux autres partis membres de la coalition gouvernementale, Radykalna Partia (Parti radical) d’Oleh Lyashko, Samopomitch (Auto-Aide) du maire de Lviv Andriy Sadoviy et Batkyvshina (Patrie) de Ioulia Timochenko, ils semblent bénéficier de ressources propres, ainsi que de divers soutiens. Les noms de Dmytro Firtash et de Rinat Akhmetov sont souvent évoqués par de nombreux analystes.

Héritier malheureux du Parti des régions, l’Oppozytsyniy Blok (Bloc d’opposition) est un regroupement d’intérêts liés à l’ancien régime, représentant Rinat Akhmetov, Viktor Medvetchouk, Dmytro Firtash ou encore Boris Kolesnikoff.

Dans l’Ukraine post-révolutionnaire, l’investissement oligarchique en politique se répercute à plusieurs niveaux. « J’ai d’ores et déjà dénoncé le nouveau parti My, Kyaniy (Nous, Kiéviens) comme une création artificielle d’Oleksandr Tretyakov, associé de longue date d’Ihor Kolomoïski », explique Vasyl Hatsko, chef du parti civique Demokratytchniy Allians (Alliance démocratique). « La création de cette formation veut dire que l’oligarque est intéressé par les élections locales de l’automne prochain. » Peu après son éviction du poste de gouverneur de Dniepropetrovsk, Ihor Kolomoïski annonçait la naissance prochaine d’un nouveau parti national. De son exil autrichien, Dmytro Firtash a souligné à plusieurs reprises son intention de rentrer en Ukraine et de s’investir en politique. Critique à l’égard du gouvernement et désireux de renouer une « relation constructive » avec la Russie, il jouit d’une popularité limitée, ternie par ses liens avec le mafieux russe Semion Moguilevitch. Il reste peu probable qu’il prenne le risque de se présenter comme tête de liste.

Malgré un certain renouvellement de la classe politique lors des dernières élections, les influences concurrentes des groupes oligarchiques demeurent bien réelles. D’où la nécessité d’un arbitrage, de plus en plus orchestré par le président Petro Porochenko.

Petro Porochenko, garant de l’équilibre oligarchique

« Dans le système traditionnel de la république oligarchique, le plus haut dirigeant de l’État joue le rôle d’arbitre entre différents groupes », explique Mikhaylo Minakov. « C’est ce que Leonid Koutchma a très bien fait. C’est ce que Ioulia Timochenko a fait, pour pallier les déficiences de Viktor Iouchtchenko. C’est cet équilibre que Viktor Ianoukovitch a rompu et que Petro Porochenko s’efforce de rétablir aujourd’hui. »

Dans ce milieu byzantin qu’est la seconde république oligarchique ukrainienne, il incomberait à Petro Porochenko d’empêcher la prédominance d’un groupe sur les autres. Le « Roi du Chocolat » est propriétaire de la corporation Roshen, qu’il a créée en 1996 et qui était classée 18e confiserie au monde en 2014. Son empire économique est diversifié dans l’automobile, la banque et les assurances. S’il a promis, lors de sa campagne électorale, de procéder à la vente de ses actifs économiques, il entend conserver le contrôle de la populaire chaîne de télévision Kanal 5. À ce jour, rien n’indique que Petro Porochenko utilise sa stature présidentielle pour s’enrichir. Si sa déclaration de revenus 2014 fait état de quelque 15 millions d’euros supplémentaires par rapport à 2013, la valeur nette de sa fortune aurait diminué d’environ un tiers, à l’image de celle des autres oligarques.

Il n’empêche que les sociétés dont il reste le propriétaire indirect sont florissantes : la Banque internationale d’investissement, dont il est le co-propriétaire, a ainsi annoncé avoir doublé ses avoirs au cours de l’année 2014 à hauteur de 125 millions d’euros. Ses entreprises sont gérées depuis 2003 par le fonds de gestion indépendant Prime Asset Capital, afin de disculper Petro Porochenko de tout conflit d’intérêts. Mais, à la tête de son comité des directeurs, on trouve Oleksiy Porochenko, le père du président. De même, les activités de Konstantyn Hryhoryshyn, fidèle partenaire de Petro Porochenko installé à Moscou, sont observées de près. « C’est probablement lui qui a imposé Volodymyr Demshichyn comme ministre de l’Énergie, pour assurer un contrôle sur la réforme du secteur énergétique », commente l’éditorialiste Oles Oleksiyenko.

Dans le contexte de l’avènement de la « seconde république oligarchique », le président et le premier ministre se sont disputé le rôle d’arbitre. Il apparaît aujourd’hui que Petro Porochenko, malgré les faibles prérogatives que lui accorde la Constitution actuelle, s’impose. Il est parvenu à s’octroyer le pilotage des réformes clés de la police et de la décentralisation, ou encore la lutte contre la corruption. « De plus, le président nomme le chef de la Garde nationale, une prérogative que la Verkhovna Rada avait autrefois retirée à l’autoritaire Koutchma », note Mikhaylo Minakov. Or cette Garde nationale compte plus de 60 000 hommes bien entraînés, motorisés, équipés. Un argument de poids entre les mains de Porochenko pour jouer ce rôle d’arbitre. Arséni Iatseniouk, affaibli par des mesures d’austérité impopulaires et son incapacité à réduire la corruption, s’efface petit à petit.

« Il est malgré tout trop tôt pour dire si Petro Porochenko est sincèrement convaincu de la nécessité d’une désoligarquisation de l’économie et de l’éviction des oligarques de la sphère politique », commente l’analyste Andriy Zolotariov, du think tank Troisième Secteur, à Kiev. Le chef de l’État est, en tout cas, très critiqué pour ses choix de procureurs généraux : Viktor Chokine, en poste depuis février 2015, et son prédécesseur Vitaliy Iarema (juin 2014-février 2015) se sont distingués par leur incapacité à mener des enquêtes sur les dignitaires de l’ancien régime, ou même à empêcher nombre d’entre eux de disparaître dans la nature. De son côté, Arséni Iatseniouk a été directement accusé par un ancien inspecteur des finances, Mykola Gordienko, d’avoir détourné l’équivalent de 150 millions d’euros. Une commission parlementaire a disculpé le premier ministre, tout en accusant le procureur général de « saboter » son travail en lui refusant l’accès à des documents potentiellement compromettants. De même, les accusations d’une utilisation sélective du système judiciaire, autrefois l’apanage du régime de Viktor Ianoukovitch, refont surface. L’arrestation très médiatisée et le placement en résidence surveillée de Hennadiy Korban, proche collaborateur d’Ihor Kolomoïski, ont soulevé des « inquiétudes légitimes », comme l’indique la militante civique Halyna Coynash. Si Hennadiy Korban reconnaît lui-même « ne pas être irréprochable », l’ampleur des moyens déployés dans son procès ne rend que plus criante l’inactivité de la justice contre des personnalités tout aussi sulfureuses. Incompétence ou complicité ? Règlement de comptes ou renforcement de l’état de droit ? Désoligarquisation ou restructuration du système oligarchique ? Quoi qu’il en soit, ces suspicions d’une société civile en ébullition ternissent, les unes après les autres, la réputation de Petro Porochenko.

« Toute transformation politique efficace doit s’accompagner d’un nouveau pacte des élites », note l’expert Anton Krut, de l’ICPS. Un nouveau pacte qui ne semble pas avoir été conclu jusqu’à présent. De nombreux proches du président et du premier ministre sont impliqués dans des affaires de conflits d’intérêts, voire de corruption. Des scandales qui nuisent à la crédibilité du gouvernement auprès de ses partenaires et créanciers internationaux. En plus d’un appui politique, diplomatique et militaire face à l’agression russe, l’Ukraine compte sur un soutien économique du FMI, de l’UE et des États-Unis. Confronté à une situation économique difficile, privé des ressources que lui aurait apportées la loi sur la taxation des transferts de fonds, le gouvernement espère obtenir 35 milliards d’euros sur les quatre prochaines années, sous la forme de prêts, dons et restructurations de la dette extérieure, estimée à 64 milliards d’euros. Arséni Iatseniouk, intransigeant, « insiste » sur l’effacement d’au moins 17,5 milliards (43). Il est de même à noter que les partenaires occidentaux de l’Ukraine l’assistent ouvertement dans son entreprise de désoligarquisation. L’arrestation de Dmytro Firtash à Vienne, à la demande des États-Unis, visait à évacuer l’un des oligarques les plus pro-russes de la scène politique ukrainienne. La suppression des quotas américains d’importations d’acier ukrainien, au printemps 2014, se voulait une incitation pour Rinat Akhmetov à calmer les premières manifestations séparatistes à Donetsk ; sans succès. Quant aux fréquents contacts des ambassadeurs européens et américains avec Ihor Kolomoïski, ils sont destinés à tempérer ses initiatives tonitruantes.

Il incombe donc aux Ukrainiens d’affirmer leur détermination à mener la désoligarquisation de leur pays à bien. Pour l’heure, rien n’est moins sûr. Une incertitude qui provoque de nombreuses inquiétudes. Vitaliy Portnikov assure ainsi qu’un échec dans les réformes anti-oligarchiques mènerait l’Ukraine sur la voie non pas d’une fédéralisation tant redoutée, mais bien d’une « féodalisation ». La crainte d’un nouveau Maïdan est sur toutes les lèvres. Il y a fort à parier qu’une nouvelle révolution, si elle avait lieu, serait bien plus violente que la précédente…

France Culture: Une manifestation pour soutenir la police? A Kiev, bien sûr.

Reportage diffusé dans les journaux de la matinale sur France Culture, le 22/02/2016

En Ukraine, La nouvelle police nationale est le résultat d’une des réformes phares de l’année passée. Mais elle est déjà critiquée, et ses marges de manoeuvres sont très limitées. Hier dimanche 21 février, à Kiev, un millier de personnes se sont réunies dans le centre-ville pour soutenir la nouvelle police. Une action pour le moins inédite. A Kiev, Sébastien Gobert

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Pas de scène, pas de drapeaux, pas de sponsors, pas de demandes particulières. Ce dimanche, plus d’un millier de personnes ont bravé le froid de février juste pour marquer leur soutien à leurs nouveaux policiers. Masi Nayyem est l’un des initiateurs du rassemblement, organisé à travers les réseaux sociaux.

Masi Nayyem: Je remercie tous ceux qui sont venus, c’est tellement cool. Vous voyez, des jeunes qui viennent comme ça pour soutenir la police! C’est presque irréel… Mais c’est la première fois que nous avons une police qui ne nous extorque pas de bakchichs, ou risque de nous violenter. Alors c’est important d’encourager la police. 

Les nouveaux policiers ont pris leurs fonction en été 2015. Ils sont jeunes, bien entraînés, bien payés, en opposition à une police post-soviétique inefficace et corrompue. Mais leurs prérogatives sont limitées, et dépendantes d’un système judiciaire qui n’a pas ou peu été réformé. Masi Nayyem.

Masi Nayyem: Il y a des problèmes avec l’inefficacité des procureurs et des juges, qui ne concrétisent pas les procès verbaux des policiers. Certains jugements de tribunaux sont vraisemblablement pris pour de mauvaises raisons… 

La nouvelle police est aussi au coeur d’un scandale très médiatisé. Le 7 février, une patrouille a donné la chasse à une voiture conduite par un jeune homme sous l’emprise de la drogue et de l’alcool. Au cours de la poursuite à folle allure, un policier a tiré sur la voiture et tué un jeune homme de 19 ans. L’enquête sur la tragédie a visiblement été bâclée par le tribunal local. la confusion qui s’ensuit nuit à la réputation de la nouvelle police dans son ensemble. Celle-ci est le résultat le plus concret de réformes gouvernementales qui sont par ailleurs jugées lentes et inefficaces. A travers elle, c’est donc le changement en profondeur du système que les manifestants soutenaient, deux ans après la fin de la Révolution de la Dignité.