Libération: Kiev, prends-en de l’Ukraine

Reportage découverte, publié dans Libération, le 14/10/2016

Avec de superbes photos de Rafael Yagobzadeh.

Balade dans la capitale en mutation, qui brasse diversité et contradictions loin des révolutions qu’elle a connues. La jeunesse s’y invente un futur entre guerre et paix, clubs et plages.

 

Et si Kiev, c’était plus que Maidan ? La place de l’Indépendance, balayée par les caméras du monde entier pendant la révolution de 2014, se voulait le centre de la capitale ukrainienne. Elle n’est en fait qu’un espace de passage et, parfois, de rassemblement. Au-delà, c’est une ville millénaire, de plus de 3 millions d’habitants, qui s’agite et se transforme au jour le jour. La métropole brasse les énergies vives du pays, sa diversité et ses contradictions. Les idées fusent, les projets sont incessants. Beaucoup en deviennent d’ailleurs interminables, laissant dans le paysage des ponts inachevés et des immeubles décharnés. La jeunesse, elle, s’approprie ses espaces et s’y invente un futur ; entre guerre et paix, entre clubs et plages.

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Le Closer jusqu’au bout de la nuit

Avec les premières lueurs de l’aube, la pénombre se dissipe progressivement dans la cour du Closer. Toute la nuit, les danseurs ont évolué en transe au son des improvisations techno du DJ, dans une obscurité transpercée par les seuls faisceaux lasers. Plusieurs dizaines se déhanchent encore. Ils se sourient, en découvrant leurs visages à la lumière du petit jour. «Ici, c’est la liberté, lance Ihor, en tirant avidement sur une dernière cigarette. Le Closer, c’est un espace hors de tout, où l’on peut tous se retrouver, danser, et oublier la ville.» «Nous voulions un endroit à nous, pour notre famille alternative. Nous avons aménagé rapidement cette ancienne usine et lancé le Closer en 2013», se rappelle Timour Bacha, jeune manager du club. Depuis, d’autres plateformes d’electro et techno se sont certes développées, mais le pionnier est consacré comme une institution unique. Il fait déjà grand jour quand les fêtards s’esquivent par petits groupes. La plupart rentrent à pied. «Ici, il faut profiter au maximum des beaux jours,plaisante Ihor en marchant lourdement. Parce que l’hiver, c’est les températures glaciales et les trottoirs-patinoires…»

Les plages du Dnipro en toute saison

Pas étonnant donc qu’en été et au début de l’automne, les plages de Kiev soient bondées. Pas des substituts de plage comme à Paris. Des vraies plages de sable fin sur les berges des îles qui rythment le majestueux Dnipro. C’est ce fleuve qui a donné naissance à la ville, au IXe siècle. D’abord comme port de commerce, puis comme capitale de la Rous’ de Kiev, une principauté slave orientale qui fut un temps l’un des plus grands empires d’Europe. Il reste aujourd’hui peu de traces de cette époque. La ville actuelle est bien plus un produit du XXe siècle, entre les élégants bâtiments tsaristes, les projets soviétiques grandioses et l’urbanisme sauvage de la période d’indépendance de l’Ukraine.

Un des havres de paix, coupée de la circulation chaotique qui paralyse la ville chaque jour, est l’île Trukhaniv. Pour y accéder, un pont piétonnier enjambe le Dnipro – les amateurs de sueurs froides peuvent s’y essayer au saut à l’élastique avant d’aller se dorer la pilule sur la plage ou de rejoindre les dizaines de baigneurs dans l’eau du fleuve. La méfiance devrait pourtant être de mise : ni l’Ukraine ni la Biélorussie, où le Dnipro prend sa source, ne sont réputées pour leur respect de l’environnement, et la zone interdite de Tchernobyl n’est jamais qu’à 80 kilomètres en amont… «Aucun problème, s’amuse Ivan, le ventre rond fièrement exhibé au soleil alors qu’il se trempe les pieds. Je me baigne ici depuis quarante ans, je n’ai jamais eu aucune maladie. D’ailleurs, vous devriez revenir en hiver pour une baignade vraiment fortifiante !» Ivan est de toute évidence un «morse», un de ces autochtones qui plongent dans l’eau glacée chaque hiver. Pour les Slaves de l’Est, la «saison» commence le 19 janvier, à la fête orthodoxe du «baptême des eaux». «On s’immerge une fois au nom du Père, une seconde au nom du Fils, et une troisième au nom du Saint-Esprit, et hop ! Retour sur la plage pour un petit cognac.»

Autoroute et pigeons post-révolutionnaires

A la sortie du pont piétonnier, on trouve de la bière bon marché, du poisson séché et les fameux semechki, ces graines de tournesol que les Ukrainiens peuvent picorer sans fin. Il y a aussi cette myriade de petits bars à l’atmosphère détendue et décomplexée qui pullulent depuis peu dans toute la ville, empruntant beaucoup à la mode berlinoise. Toutefois, les raisons de traîner ses guêtres dans le centre sont devenues limitées et l’avenue principale, Khreschatyk, est surtout une autoroute urbaine, bruyante, bordée de magasins de luxe. Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance, a certes été le haut lieu des révolutions de 2004 et 2014, mais les émotions qu’elles avaient engendrées ne sont qu’un souvenir, et les espoirs de réformes et de lutte anticorruption, des sources de frustration. Aujourd’hui, les chalands étalent leur camelote sur des échoppes de fortune et des hommes au visage brûlé par le soleil essaient de convaincre les passants de prendre une photo avec leur pigeon ou leurs peluches géantes.

Peintures murales et bar je-m’en-foutiste

En contrebas de la colline de la «ville haute», le quartier du Podil offre des visages plus attrayants de la nouvelle Kiev, comme quelques-unes de ces peintures murales géantes qui tapissent de nombreux murs de la capitale. Ici, un cosaque géant qui combat un serpent dans le cosmos ; là, un homme perdu dans un labyrinthe tant et si bien qu’il en devient un labyrinthe lui-même. Une tendance récente qui inclut de nombreux artistes internationaux et qui recouvre les mornes façades post-soviétiques de nouvelles couleurs, au diapason d’une population en pleine mutation. Les initiatives de quartier se multiplient et opposent des résistances farouches aux promoteurs immobiliers qui ont toujours leurs oreilles à la municipalité.

Corruption et conflits d’intérêts sont des sujets qui reviennent souvent, entre deux gorgées de bière et une bouffée de cigarette, au Barbakan. Ce bar est l’un des derniers endroits à Kiev où il est encore possible de fumer à l’intérieur, dans une atmosphère de je-m’en-foutisme absolu. Seul le barman veille attentivement à ses bouteilles. Pas de règles ? Et pourtant, le Barbakan est dédié aux nationalistes ukrainiens et à la lutte contre ses ennemis. Mais ici, pas d’ambiance de cellule de complot. Combattants du front de l’Est, hipsters, artistes, étrangers, écrivains libéraux et nationalistes conservateurs, tous s’immergent dans une ivresse sans fond. Avant de repartir dans les rues d’une ville qui se cherche sans cesse.

RFI: Kiev veut gommer son passé soviétique

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 10/10/2016

Comment enlever les signes du passé communiste, et de la sujétion à l’ex URSS alors que les relations avec le voisin russe n’ont jamais été aussi distantes. C’est à ce dilemme qu’est confronté l’Ukraine. Au cœur de ce débat, une statue, haute d’une centaine de mètre, la mère patrie qui trône au cœur de la capitale Kiev. Difficile à déboulonner, quasi impossible à décommuniser aussi, selon la terminologie employée sur place.

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On ne peut pas la manquer. Sur une colline dominant le fleuve Dnipro, la Mère Patrie veille sur la capitale ukrainienne, du haut de ses 62 mètres de métal argenté, qui reluisent au soleil. Elle est montée sur un énorme piédestal, et l’ensemble du complexe fait 102 mètres de haut.

La mère patrie, c’est une figure féminine aux traits très masculins; un emblème du monumentalisme soviétique. Les bras levés au ciel, elle porte un glaive dans une main, et dans l’autre, un bouclier. Et sur celui-ci, le blason de l’Union Soviétique, avec marteau et faucille.

La décommunisation bat son plein en Ukraine depuis 2014, mais les symboles restent. C’est plutôt gênant. De nombreuses voix se sont élevées pour que les symboles soviétiques ne dominent plus la capitale.

Volodymyr Vyatrovitch est le directeur de l’Institut national de la mémoire, le principal instigateur de la décommunisation.

Volodymyr Vyatrovich: Le monument est un exemple de l’architecture soviétique: il doit rester en place, on ne parle plus de le démonter. Mais selon la loi sur la décommunisation, les emblèmes soviétiques, le marteau et la faucille, qui se trouvent sur le bouclier, doivent être démontés. 

 

C’est plus facile à dire qu’à faire. Le glaive pèse 9 tonnes, et le bouclier 13 tonnes. Volodymyr Symperovitch est l’un des historiens du musée de la seconde guerre mondiale, qui se trouve  sous le monument.

Volodymyr Symperovitch: Certains voulaient démonter le bouclier. Mais cela déséquilibrerait tout l’édifice, donc ce n’est pas possible. Le recouvrir par autre chose, comme un texte ou une image multimédia, ça serait une autre option. Décommuniser la Mère Patrie, ce sera fait, mais ce n’est pas facile. 

Mais au-delà de l’aspect technique, se pose la question de la pertinence d’une décommunisation d’un tel monument.

Myroslava Hartmond: C’est l’une des statues les plus hautes du monde. Son monumentalisme est pensé pour honorer la victoire soviétique durant la seconde guerre mondiale, mais aussi pour renforcer la place de Kiev comme ville soviétique. 

Myroslava Hartmond est une chercheuse et critique d’art, à Kiev. Pour elle, il est impossible d’effacer l’héritage soviétique de cette statue.

Myroslava Hartmond: Décommuniser la statue, cela relève presque de l’absurde. La ville y perdrait un élément de son esthétique et de son héritage culturel. Je pense qu’il faut protéger le monument d’initiatives aventureuses. 

Il faut dire que, malgré sa physionomie toute soviétique, la statue fait le ravissement des touristes depuis des années. Et elle ne dérange guère les Kiéviens.

Pour une raison inconnue, elle regarde vers l’est. Elle n’observe donc pas l’horizon d’où les Nazis étaient venus en 1941. Mais c’est le front est qu’elle scrute, vers la Russie, aujourd’hui considéré comme un Etat agresseur. Un nouveau symbole qui parle aux Ukrainiens.

En fait, ce qui semble le plus pressant, c’est de décommuniser et moderniser le musée de la seconde guerre mondiale, en-dessous du monument.

Dans une atmosphère assez datée, le cheminement à travers les galeries est toujours calqué sur le narratif soviétique, de l’oppression nazie à la résistance du peuple, des souffrances imposées aux Soviétiques à la victorieuse prise du Reichstag à Berlin.

Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’institut de la mémoire.

Volodymyr Vyatrovitch: Ce musée s’appelait auparavant le musée de la Grande Guerre Patriotique, selon l’appellation soviétique. Il y avait des musées similaires dans beaucoup de villes, car les mythes de la Grande Guerre Patriotique constituaient l’un des principaux instruments de pouvoir des autorités soviétiques. La mission de ces musées, c’était d’affirmer que le bien, c’était l’URSS, et le mal, c’étaient les Nazis, sans faire de nuances. Et ce sont des fabulations qui ont survécu à la chute de l’URSS, en particulier en Russie aujourd’hui. L’Ukraine commence à se différencier de ce narratif.

Le changement de narratif, c’est le principal enjeu de la décommunisation en Ukraine, afin de d’adhérer, comme le souhaite le Président Petro Porochenko, à un “discours historique commun aux Européens”. L’objectif semble à la fois ambitieux. Mais en même temps, il est plus simple que décommuniser une ville qui, de la statue de la mère patrie au réseau de métro, des facades des bâtiments aux couloirs des administrations, aura bien du mal à cacher son héritage soviétique.

Ecouter le reportage ici

Ouest France: Kiev fait la chasse aux symboles communistes

Reportage publié dans Ouest France, le 14/07/2015

Avec de très belles photos de Niels Ackermann

Après le vote de lois mémorielles, la capitale ukrainienne veut « décommuniser » la ville, ce qui n’est pas sans poser des problèmes, comme, par exemple dans le métro.

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Photo: Niels Ackermann
Peut-on « désoviétiser » un réseau de métro qui a été pensé et construit par les Soviétiques ? Le dilemme du métro de Kiev est bien singulier. Dans le cadre de lois mémorielles signées par le président Porochenko, en mai, le conseil municipal de la capitale ukrainienne veut faire disparaître toute réminiscence du passé soviétique dans neuf stations de métro. Concrètement, remplacer marteaux, faucilles, étoiles et autres symboles par « des éléments qui reflètent la richesse patriotique, culturelle et spirituelle du peuple ukrainien ».« Ce n’est pas si simple. Sur une grille d’une bouche d’air, on nous demande de décrocher une étoile soviétique. Mais cela a été construit de telle sorte qu’il faudra tout casser, afin de préserver la sûreté du système », explique Nataliya Makogon, porte-parole de la société publique de transport…