Libération: « Chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine »

Interview de Niels Ackermann, au nom du projet « Looking for Lenin », publié dans Libération, le 06/07/2017.

Le projet a fait l’objet de la Une de couverture du « Libé des photographes », édition dédiée aux Rencontres de la Photographie, à Arles. « Looking for Lenin » y est exposé jusqu’en septembre 2017. 

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Niels Ackermann a fait le tour du pays pour photographier les restes de statues déboulonnées au fil des révoltes. Selon lui, ces dernières sont autant un symbole de l’ex-URSS que de l’ingérence russe actuelle.

Le photographe Niels Ackermann a sillonné l’Ukraine durant trois ans avec le journaliste Sébastien Gobert (collaborateur de Libération), pour s’enquérir du sort des innombrables statues de Lénine, balayées par la révolte contre le régime de Ianoukovitch (2010-2014) puis par les lois de «désoviétisation» de mai 2015. Un voyage-inventaire présenté dans Looking for Lenin (éd. Noir sur Blanc) qui leur a permis de raconter autrement l’histoire récente de l’Ukraine, les rapports de force, les déceptions et les nostalgies (lire aussi pages 34-35).

Que représente Lénine dans le paysage mental des Ukrainiens ?

La réponse n’est pas tranchée. Ce qui nous a fascinés, c’est que chaque Ukrainien a quelque chose à dire sur Lénine. Chaque habitant de l’ex-URSS a une opinion. Les témoignages des gens que nous avons rencontrés, des politiciens, des gardiens, des grands-mères qui passaient par là, ont chacun leur vérité. Ils ne parlent pas forcément de Lénine, mais de l’époque, de l’action des communistes, du sens d’avoir une telle statue dans sa région. Chaque témoignage contredit le précédent. Et c’est un flou qui en ressort. A la fin, on ne sait pas ce qu’il faut penser de la décommunisation, ni de Lénine.

Quel est le sens de «faire tomber un Lénine» ?

Cela a commencé bien avant 2014. Avant même la fin de l’URSS, un Lénine avait été enlevé dans l’ouest de l’Ukraine. Puis il y a eu une première vague de déboulonnages après l’indépendance. Dans les quatre-cinq années qui ont suivi, la moitié des 5 500 statues ont été enlevées. Puis plus rien, jusqu’au leninopad [«chute des Lénine», ndlr],qui a commencé le 8 décembre 2013 à Kiev. Quand la statue a été déboulonnée dans le centre de la capitale au début de la révolution, les gens se sont acharnés dessus, l’ont assaillie à coups de pied avec une férocité incroyable, on aurait dit le mur de Berlin. Ce n’était pas contre l’homme, mais contre tout ce que cette statue incarnait : le passé soviétique, la politique contemporaine de Poutine… C’était très intéressant à suivre sur Twitter. Il y a un site qui recensait les localités où les Lénine tombaient, comment la vague prenait de la vitesse. Des régions rurales, des petites villes commençaient à se débarrasser de leurs statues, tandis que les forces de police changeaient de camp. A ce moment-là, les Lénine étaient une espèce de marqueur de l’allégeance ou non de la région à l’ex-président Ianoukovitch, une marque de rébellion. Enfin, il y a eu la troisième phase, la décommunisation officielle, qui a commencé en mai 2015. Des lois ont entériné ce qui était en train de se passer, en allant au-delà des statues, en s’attaquant à tous les symboles communistes, les noms de villes et de rues, les statues d’autres leaders.

Y a-t-il eu un effet inverse, de protection des Lénine, plus on allait vers l’Est ?

Sur une carte des Lénine d’Ukraine que l’on trouve sur Google, il n’y en a presque plus en zone sous contrôle de Kiev, mais le Donbass occupé ou la Crimée en sont recouverts. Quelqu’un avait cherché à faire sauter la statue au centre de Donetsk, mais là-bas, cela équivaut à un acte terroriste. Pour moi, l’un des témoignages les plus touchants de ce projet, qui justifiait notre approche, est celui d’un jeune à Kharkiv, qui raconte être «devenu un homme ce soir-là, en faisant tomber Lénine».Mais il explique que l’enjeu n’était pas Lénine ou le communisme. Dans les villes de l’Est, les séparatistes se réunissaient au pied de la statue. La faire tomber, c’était pour les habitants de Kharkiv une question de guerre ou de paix. Comme si on arrachait les racines du mal en détruisant le lieu de rencontre. Ces statues ont fini par jouer partout des rôles qui allaient au-delà de leur symbolique initiale. Finalement, plus que l’héritage communiste, Lénine représente l’ingérence russe… Après Maidan, quand elles sont détournées, peintes aux couleurs de l’Ukraine ou recouvertes de graffitis anti-Poutine, les statues de Lénine deviennent quasiment des statues de Poutine. Au moment de la révolution, les nationalistes sont heureux de se débarrasser d’un symbole qui n’a plus de sens. A partir de 2014, Lénine devient l’incarnation contemporaine de la politique étrangère russe.«Looking for Lenin», au cloître Saint-Trophime d’Arles. Jusqu’au 24 septembre.

RFI: Kiev soulagée après la rencontre de Versailles

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 30/05/2017

Soulagement en Ukraine, après la conférence de presse conjointe d’Emmanuel Macron et de Vladimir Poutine. La France est très importante dans le règlement du conflit à l’est de l’Ukraine, et beaucoup se réjouissent à Kiev d’avoir vu le nouveau président tenir tête au maître du Kremlin. Peu croient cependant que cela puisse régler le conflit dans le Donbass. 

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Au moins, il a compris à qui il avait affaire. Médias et réseaux sociaux ukrainiens avaient longuement accusé les Occidentaux d’indécisions et d’actes manqués dans leur politique vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine. Ils se félicitent aujourd’hui de la prestation d’Emmanuel Macron. Son commentaire sur les agences de press Russia Today et Sputnik étant des organes d’influence et non de journalisme a été particulièrement apprécié. Kiev dénonce depuis 2014 les effets désastreux de la propagande d’Etat russe, qui a joué un rôle important dans le déclenchement de la guerre.

Emmanuel Macron tient tête à Vladimir Poutine, et l’avertit même d’une poursuite des sanctions en cas d’escalade en Ukraine. Pour autant, les commentateurs remarquent qu’il n’apporte pas de proposition nouvelle pour relancer les efforts de paix. La question de l’annexion illégale de la péninsule de Crimée n’a pas été développée. Et, en se référant aux Accords de Minsk, le président français s’engage à prolonger un format de négociations qui n’a produit que peu de résultats tangibles depuis 2015. Nombre d’analystes estiment qu’à la fois Kiev et Moscou ont un intérêt politique à conserver ce cadre de Minsk; afin de préserver un status quo. Même le premier point de l’accord, l’application d’un cessez-le-feu, n’a jamais été totalement respecté. La veille de cette rencontre à Versailles, des bombardements avaient fait quatre blessés et détruit une école dans la zone de guerre. Les trois dernières années ont prouvé que des sommets entre chefs d’Etat n’ont qu’un impact limité sur la réalité du terrain, et sur les perspectives d‘un retour à normale dans la région.

Sébastien Gobert – Kramatorsk – RFI

Le Jeudi: La Babel ukrainienne en question

Version longue d’un article publié dans Le Jeudi, le 24.05.2017

L’Ukraine est-elle une “Babel incomprise”? Comme le professeur américain Timothy Snyder, tout visiteur étranger à Kiev est frappé par la fluidité du bilinguisme que les habitants démontrent au quotidien. Les conversations peuvent s’y articuler en russe et ukrainien en même temps, tout en empruntant à des expressions anglaises ou encore polonaises. Une macédoine linguistique, qui ferait de Kiev une ville bien plus européenne que Bruxelles, selon Timothy Snyder. Pourtant capitale officielle d’une Union de 27 Etats-nations, la cohabitation d’au moins deux langues, en l’occurrence le flamand et le français, n’y est pas perçue comme aussi consensuelle qu’à Kiev. 

Pour autant, cette Babel de l’Est n’est pas exempte de tensions. Développée comme un mouvement de fond, l’affirmation progressive de l’ukrainien comme langue d’Etat, depuis 1989, se trouve exacerbée dans le contexte de guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou depuis 2014. Un nombre croissant d’Ukrainiens associent le russe à la langue de l’agression, et aux velléités impériales de la Russie. La langue ukrainienne en devient un instrument de sécurité nationale. Les débats sont vifs, les échanges parfois tendus. Si Babel est incomprise, elle ne le serait pas uniquement par les observateurs étrangers, comme le suggère Timothy Snyder, mais bien aussi par les Ukrainiens eux-mêmes. 

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Coexistence pacifique

En Ukraine, “langue et appartenance ethnique ne coïncident pas”, relève Sophie Lambroschini dans son ouvrage “Les Ukrainiens”. “De nombreux Ukrainiens déclarent le russe comme langue de communication, et l’ukrainien comme langue maternelle, et ils ne perçoivent pas la langue comme un facteur d’identification culturelle”. L’usage d’une langue est plus conditionnée par des circonstances familiales, sociales, économiques ou éducatives, qu’ethniques ou même géographiques.

De fait, la vision simplifiée d’un ouest ukrainophone et d’un est russophone relève plus du construit politique que d’une réalité de terrain. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, l’Ukraine n’est pas traversée de frontières linguistiques claires. Au delà des deux langues principales, c’est une terre de coexistence de multiples langues, telles que le hongrois, le roumain, le bulgare ou encore le tatare. Sans oublier le “surjik”, mélange non-codifié de l’ukrainien et du russe, très usité dans les zones rurales.

L’Ukraine est ainsi bilingue, voire multilingue dans son ensemble. Mais “il y a des poches régionales unilingues”, constate Dominique Arel, président de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa, dans la revue américaine Foreign Affairs. “Or, ce sont celles-ci qui peuvent poser problème, dans la mesure où, dans ces régions, les habitants revendiquent le droit de communiquer exclusivement dans leur langue usuelle”.

Les manoeuvres politiciennes du régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch autour de la loi sur les langues minoritaires, entre 2012 et 2014, avaient clairement illustré cette problématique. L’élévation du russe, et autres, au rang de langues officielles dans des unités administratives données, ne changeait rien au multilinguisme pré-existant dans les régions. La revendication politique qui en découlait avait pourtant provoqué de sérieuses tensions. A la demande de reconnaissance d’une spécificité linguistique locale, s’opposait la logique anxieuse de l’affermissement d’une langue ukrainienne malmenée par l’histoire. Le contentieux avait été exacerbé par les débuts de la guerre d’information ukraino-russe.

Lors de l’annexion de la Crimée, le “Printemps russe”, et le conflit armé du Donbass qui l’a suivi, les droits linguistiques avaient été brandis par les opposants au régime de Kiev comme l’une des principales raisons de leur insurrection. Laurent Fabius lui-même, alors ministre français des affaires étrangères, s’était montré inquiet que “l’on interdise aux Ukrainiens de l’est de parler russe”. La possibilité d’une telle prohibition n’avait pourtant jamais été évoquée par les autorités de Kiev. Les confusions, entretenues par la machine de propagande russe, prouvent bien la sensibilité du débat linguistique en Ukraine. Comme le remarque Sophie Lambroschini, “la guerre des langues est créée de toutes pièces”. Les polémiques, et les tensions qui en découlent, n’en sont pas moins réelles.

De l’esprit des lois

En 2017, la question s’est déplacée de la rue et des champs de bataille à la Verkhovna Rada (Parlement). Trois projets de lois, n°5670, n°5556 et n°5669, y ont été déposés en janvier. A divers degrés, tous ont pour objectif “l’ukrainisation” de la vie publique, au-delà des aspects institutionnels et administratifs imposés par le statut de la langue d’Etat. A travers des systèmes de doublage ou de traduction simultanée, le recours à la langue ukrainienne deviendrait quasi-exclusif dans les médias, dans les cinémas et théâtres, dans les conférences et évènements publics. Des propositions conformes “aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens”, selon la députée Iryna Podolyak du parti “Samopomitch – Auto-Aide” co-auteure du projet n°5670.

Bien que l’élue rejette toute tentative “d’instrumentalisation politique”, la controverse fait rage. “La plupart des parlementaires à l’origine de ces propositions viennent de l’ouest de l’Ukraine”, s’est enflammée Valeria Ivashkina, éditorialiste pour www.strana.ua, sur son profil Facebook. Elle a ainsi réactivé l’argument stéréotypé d’une division est-ouest du pays. Une critique confortée par les médias russes, comme Russia Today, REN TV, ou Khakasiya Inform, qui ont dénoncé la tentative de la Verkhovna Rada de “faire de l’ukrainien l’unique langue du pays”.

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Capture d’écran du Facebook de Valeria Ivashkina

Iryna Podolyak assure au contraire que son projet a des visées positives, et doit “permettre un développement harmonieux de la langue ukrainienne”. La députée ne nie pas la difficulté du contexte de guerre, mais juge les Ukrainiens “suffisamment intelligents” pour ne pas succomber à des manipulations politiciennes. En 26 d’indépendance, conclut-elle, il n’y a jamais eu de ‘bon’ moment pour consolider la place de la langue d’Etat. “Alors pourquoi pas maintenant?”

Le “Sovok” 

Il n’empêche. Même chez les partisans de l’affermissement de l’ukrainien comme langue d’Etat, les propositions de loi ne font pas l’unanimité. Elles sont “patriotiques, mais discutables”, estime Halyna Coynash. L’experte du groupe des Droits de l’Homme de Kharkiv pointe du doigt les idées proposées de “patrouille linguistique” ou de lourdes amendes, comme des mesures coercitives qui pourraient s’avérer contre-productives. Une peur partagée, en janvier, par la députée Viktoria Syoumar, du parti “Narodniy Front – Front Populaire”. “Je ne peux pas imaginer qu’un inspecteur de la langue colle une amende à une institutrice parce qu’elle s’adresse à l’un de ses élèves en russe. Pourtant, c’est ce que l’un des projets de loi envisage”, déplore-t-elle.

Pour le philosophe Oleskiy Panich, les textes déposés au Parlement dénotent un problème structurel. Tout en s’affichant comme des Européens modernes et résolument anti-soviétiques, les parlementaires “semblent convaincus que l’Etat doit être partout, et tout réguler”, analyse-t-il. La preuve, selon Oleksiy Panich, de la persistance du “Sovok”. Ce mot russe signifie littéralement “pelle à poussière”. Par l’assonance avec “sov-iétique”, le “Sovok” désigne tous les anachronismes et blocages politiques, sociaux ou encore psychologiques, hérités du passé soviétique.

“C’est de la poudre aux yeux”, tranche avec cynisme le poète Serhiy Jadan. “A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique…”

Laisser le temps au temps

“On ne peut pas forcer les gens à aimer une langue”, assène encore Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des Initiatives Démocratiques. Elle remarque que l’ukrainien s’est officialisé depuis l’indépendance du pays, notamment dans les écoles et les administrations. Dans le même temps, la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien dans l’environnement familial est en relative augmentation, de 37% en 1992 à 42% en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51% en 1996 à 33% en 2016.

Assurément, la guerre hybride entamée en 2014 a contribué à ces évolutions. “J’ai grandi comme une parfaite russophone, jusqu’au moment où j’ai vu les chars russes débouler sur mon pays”, racontait, en 2015, Natasha Lobach, jeune architecte de Zaporijia, grande ville industrielle du centre-est. “A ce moment là, j’ai décidé de ne plus utiliser le russe en public…” Un récent sondage sur la “Désunion soviétique”, publié par “The Financial Times”, montre la langue russe en recul constant, non seulement en Ukraine, mais à travers la plupart des républiques post-soviétiques. Et ce, à une époque où le Kremlin cherche à accentuer sa politique d’influence sur son “étranger proche”.

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Agent d’influence? 

Dans ce contexte, beaucoup voient dans le russe “un instrument de la guerre hybride contre l’Ukraine”, comme l’affirme Pavlo Jerbivskiy, chef de l’administration militaro-civile de la région de Donetsk”. “Encourager le développement de l’ukrainien est une garantie de notre sécurité nationale”. Siégeant à Kramatorsk, une ville brièvement contrôlée par les séparatistes pro-russes en 2014, lui perçoit notamment le risque de l’influence médiatique et culturelle comme une sorte de “soft power” tournant la tête de ses administrés vers Moscou, plutôt que vers Kiev.

Pavlo Jerbivskiy impose l’usage de l’ukrainien parmi ses employés, dont beaucoup sont originellement russophones. Il y voit un encouragement du sentiment de loyauté à l’Etat. Et de citer le professeur autrichien Michael Mozer: “tant que l’Ukraine se considère comme un pays où il n’y a pas besoin de connaître la langue nationale, alors ce n’est qu’une autre Russie”.

L’humanitaire Brian Mylakovsky tempère une telle déclaration, en supposant que le lien intime entre langue et appartenance nationale est à relativiser dans le contexte ukrainien. “De nombreux combattants et médias s’expriment en faveur de la cause ukrainienne en langue russe”, constate-t-il. A l’inverse, sous-entendre que la loyauté d’un individu passerait avant tout par la langue “est un argument qui épouse parfaitement la ligne du Kremlin de “Rouskiy Mir – Monde Russe”. Selon cette idée, Moscou devrait chapeauter un vaste espace géopolitique uni par le modèle économique, la religion, ou encore la langue russe. Un concept qui légitime le rôle du Kremlin de “protecteur” des russophones à travers le monde. Selon Brian Milakovsky, il “serait temps de comprendre que l’Ukraine contemporaine dépasse largement son coeur ukrainophone”.

Dans la même logique, le politologue Konstantyn Bondarenko s’inquiète de l’impact des projets de loi d’ukrainisation sur les populations russophones qui avaient soutenu la Révolution de 2014 et l’effort de guerre ukrainien. De fait, comment anticiper la réaction d’un soldat russophone mobilisé sur le front du Donbass qui, interviewé à la télévision, se verrait doublé en ukrainien?

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La langue russe à la langue ukrainienne: « Petite fille, pousse-toi; tu me gènes! 

Quotas de compensation

Victimes de multiples controverses, de même que des rivalités politiciennes entre leurs auteurs, les trois projets de loi sont pour l’heure retenus dans les salles des comités parlementaires. A titre de compensation, une loi sur les quotas linguistiques à la télévision et à la radio (n°5313) a été adoptée en seconde lecture, le 23 mai. Les chaînes nationales auront l’obligation de diffuser 75% de leurs programmes en ukrainien. Ce sera 50% au moins pour les chaînes régionales.

“La faible utilisation de l’ukrainien à l’écran est affligeante”, a commenté le Président Petro Porochenko. Il a poussé pour cette loi en personne, encouragé par les “résultats impressionnants” produits par une loi similaire, qui visait spécifiquement les chaînes de radio. En filigrane, l’idée que les quotas linguistiques soutiendront le développement d’une offre radiophonique et télévisuelle originale. “Il est important de faire du mot ‘ukrainien’ un synonyme de ‘qualité’”, assène le chanteur populaire Oleh Skrypka, très virulent vis-à-vis de la prépondérance de la production culturelle russe.

Beaucoup dénoncent pourtant un manque de politique publique cohérente et financièrement viable, par exemple pour la production cinématographique. Le développement de films ukrainophones pourrait se retrouver handicapé vis-à-vis de riches producteurs russophones, avertit l’experte Halyna Coynash. Sans oublier la subtile différence entre un cinéma ukrainophone, et un cinéma ukrainien. Des productions ukrainiennes en langue russe pourraient tout aussi bien aider à la promotion culturelle du pays, en touchant un plus large public.

Le rapport à “l’autre”

Au-delà de la rivalité entre l’ukrainien et le russe, il est à noter que la loi n°5313 est critiquée par les Tatars de Crimée. Depuis l’annexion de la péninsule, ils s’inquiètent pour leur survie en tant que communauté nationale. Le Mejlis, leur conseil représentatif, est interdit en Crimée russe depuis 2016. L’usage de la langue tatare y est sérieusement restreint. C’est depuis Kiev que la chaîne de télévision ATR entretient un espace médiatique en langue tatare.

Alors que l’Ukraine affirme régulièrement sa détermination à protéger les Tatars de Crimée, considérés comme l’une des minorités nationales du pays, les quotas linguistiques d’ukrainien sont mal reçus. Refat Tchoubarov, député et président du Mejlis en exil, avait ainsi exhorté la Verkhovna Rada à modifier la loi avant le vote en seconde lecture, afin de “permettre aussi le développement de la langue tatare”. Il n’a visiblement pas été éntendu.

Ce cas particulier de la langue tatare illustre une anxiété inhérente aux critiques d’une ukrainisation de l’espace publique. C’est-à-dire un risque de fermeture vis-à-vis d’une certaine conception de “l’autre”. En dernier ressort, Iryna Podolyak se retranche derrière une comparaison normative: un certain nombre de langues sont reconnues comme langues officielles dans les pays européens. Elles sont protégées comme telles par la loi. Ces pratiques ne sont pas critiquées en Occident. Pourquoi le seraient-elles en Ukraine?

Il convient néanmoins de noter que les dispositions de ces Etats-nations ont toutes, à divers degrés, entraîné et consolidé des homogénéisations de sociétés auparavant marquées par une forte diversité linguistique. Iryna Podolyak assure du respect des droits de l’homme comme l’une de ses priorités fondamentales, y compris le droit de s’exprimer dans la langue de son choix. Mais il apparaît évident que les projets d’ukrainisation de l’espace public sonneront le glas, tôt ou tard, de la Babel ukrainienne.

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Logiques de rupture

A plus courte échéance, c’est bien une logique de rupture ciblée qui est à l’oeuvre. Comme beaucoup d’autres, le poète Serhiy Jadan craint ainsi que les propositions d’ukrainisation de la vie publique ne soient pas tellement “en faveur de l’ukrainien qu’en opposition à la langue russe”. La journaliste Ekaterina Sergatskova, ancienne citoyenne russe, naturalisée ukrainienne en 2015, va même plus loin dans son constat: “beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”.

Un rejet qui se justifie par la guerre hybride initiée par la Russie en 2014, voire auparavant. Entre l’annexion de la Crimée et le conflit meurtrier du Donbass, les actes de déchirure se multiplient. Il n’y a ainsi plus de liaison aérienne directe entre l’Ukraine et la Russie. Un embargo commercial a été décrété début 2016. En mars 2017, l’activisme de militants nationalistes a poussé le gouvernement à interdire les banques russes en Ukraine. Dans le même temps, la participante russe Ioulia Samoilova au concours de l’Eurovision a été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien après avoir s’être produite en concert en Crimée annexée. Même l’acteur américain Steven Seagal, est persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine. Kiev le considère donc comme une “menace à la sécurité nationale”.

Contrôler l’incontrôlable

La sphère médiatique est affectée au premier plan par ces logiques de rupture. Toutes les chaînes russes de télévision, considérées comme des instruments de propagande du Kremlin, ont cessé d’être retransmises en Ukraine. Y compris, depuis février 2017, la chaîne d’opposition “Dojd”. Celle-ci avait utilisé une carte de la Russie incluant la Crimée. Une décision pourtant décriée comme “absurde et illogique” par Tatiana Cooper, directrice du bureau ukrainien de Human Rights Watch. “Dojd est la dernière chaîne indépendante et qui remet en cause la politique du Kremlin”, déplore-t-elle.

Plus généralement, des médias ukrainiens qualifiés de pro-russes, et majoritairement russophones, ont perdu leurs licences. Le cas de “Radio Vesti” a ainsi fait couler beaucoup d’encre, de même que les pressions sur le groupe “Inter”. Justifiées par la lutte contre la désinformation et l’influence russe, ces initiatives sont aussi décriées comme des sortes de règlements de compte entre oligarques.

Dans le cadre d’une nouvelle doctrine de sécurité de l’information signée par Petro Porochenko, le gouvernement a interdit, le 16 mai, les populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”. Le moteur de recherche “Yandex”, ou encore le service de messagerie “mail.ru » ont subi le même sort. Ces réseaux sont contrôlés par des proches de Vladimir Poutine et représenteraient un risque d’infiltration par les services secrets russes (FSB), et de manipulation de l’information.

Le décret a déclenché des vagues de protestation, et soulevé des inquiétudes sur l’état de la liberté d’expression en Ukraine. C’est un “aveuglement” des autorités ukrainiennes, pour l’artiste odéssite Oleksandr Roytbud. Celles-ci seraient déterminées à vouloir “interdire ce qu’il est impossible d’interdire”, à savoir les liens culturels et linguistiques entre Russes et Ukrainiens. “L’agression de Poutine nous a rendu plus forts, plus libres”, lance-t-il. “Nous avons le potentiel de devenir un chantre de la culture russe libre”. Plus que contrer l’influence russe, l’artiste souhaiterait voir l’Ukraine post-révolutionnaire devenir un agent d’influence en Russie-même.

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L’alphabet ukrainien

Le risque de la haine

Au-delà des simples questions linguistiques et culturelles, le débat sur la langue d’Etat serait avant tout un symptôme de l’indécision de la société ukrainienne dans le choix de leur régime politique. Après des décennies de “dictature du gouvernement oligarchique”, le philosophe Serhiy Dyatsiouk estime que les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance aux dérives de leurs dirigeants. En revanche, la société ukrainienne n’aurait pas développé un contre-modèle viable. Elle se retrouve désarmée face aux sirènes du nationalisme.

De fait, dans le contexte de guerre, les mouvements nationalistes se trouvent crédibilisés, et populaires, constate Serhiy Dyatsiouk. Face à ce phénomène, les Ukrainiens ne sauraient pas encore réagir “aux orientations dictatoriales du nationalisme ukrainien”. Les appels à un ordre moral nouveau, à une pureté retrouvée de la nation, et à une lutte féroce contre ses ennemis, oligarchiques ou russes, trouvent un écho certain dans une société soumise à rude épreuve depuis des années.

Dans ce contexte, le débat sur la langue reviendrait, selon Serhiy Dyatsiouk, à valider ou à refuser la charge émotionnelle négative promue par les nationalistes. En l’occurrence, ceux-ci brandissent des idées de “revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones”, analyse le philosophe. Loin des projections positives et harmonieuses d’Iryna Podolyak, la controverse linguistique est ponctuée d’invectives et de manifestations haineuses. “Exclure et isoler les russophones veut dire les humilier, les intimider, et leur mettre sous pression”, estime Serhiy Dyatsiouk. “Ce serait en quelque sorte reproduire la politique impériale que la Russie a imposée à la langue ukrainienne pendant des siècles”.

Des risques qui sont illustrés par de récentes controverses. Mi-avril, le chanteur Oleh Skrypka attribuait ainsi aux personnes qui “n’arrivent pas à apprendre l’ukrainien un QI inférieur, qui peut être classé comme de la ‘débilité’” Et d’appeler à les “isoler du reste de la société”, et à “leur construire un ghetto”. Oleh Skrypka s’est par la suite excusé de cette remarque intempestive. Le 23 mai, le nationaliste Mykhaylo Kovalchuk a mené un groupe des militants contre un restaurant libanais dans le centre de Kiev. Il s’y était offusqué, entre autres choses, que les serveurs ne s’adressent pas à lui en ukrainien. Employés du secteur privé de la restauration, ils n’y sont pourtant pas obligés par la loi. Mykhaylo Kovalchuk, lui, ne s’est pas excusé. Ces deux cas, et les réactions outragées qu’ils ont provoqué, alarment sur les risques de dérapage du débat linguistique au niveau national.

Alors que la guerre du Donbass entre dans sa quatrième année, une lecture patriotique, voire nationaliste, de la Révolution du Maïdan se trouve légitimée.  Une lecture qui “ne correspond pas forcément à ce qui était ressenti par les manifestants au moment des événements”, rappelle Anna Colin Lebedev, maître de conférences à Paris Nanterre, sur son profil Facebook. “Le Maïdan ne se vivait pas comme une mobilisation de la nation ukrainienne contre la Russie, ou contre les Russes, ou contre la langue russe. C’est déjà une autre histoire du Maïdan que l’Ukraine raconte aujourd’hui, une histoire de guerre, de combattants et de patriotes”. Des glissements interprétatifs pernicieux, qui pourraient brouiller encore plus les grilles de lecture de la “Babel ukrainienne”.

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RFI: L’Ukraine adopte une loi de quotas linguistiques dans les médias

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 24/05/2017

L’Ukraine poursuit ses efforts d’ukrainisation de l’espace public. Le Parlement a adopté, le 23 mai, une loi obligeant chaînes de TV et radios à respecter des quotas linguistiques. 75% des programmes devront être en ukrainien. Le vote fait suite à l’interdiction, la semaine dernière de plusieurs réseaux sociaux et ressources internet russes. Les deux mesures ne sont pas associées, mais elles s’inscrivent dans un ressenti de l’opinion publique d’une politique dirigée contre la langue russe. 

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L’ukrainien est la langue d’Etat, et il doit dépasser progressivement le simple cadre administratif et institutionnel. C’est en substance l’objectif de cette loi sur les quotas linguistiques dans les médias. 75% des programmes sur les chaînes de télévision et radios nationales devront être en ukrainien; et 50% dans les médias régionaux. Le Président Petro Porochenko a personnellement soutenu cette loi, afin de favoriser un développement de la langue ukrainienne. Reste que le respect des quotas ne va pas de soi. Les débats télévisés ont lieu régulièrement en russe et en ukrainien en même temps: comment comptabiliser? Dans ce pays bilingue, la question linguistique est régulièrement utilisée, voire instrumentalisée par les partis politiques, en particulier dans le contexte de la guerre hybride que se livrent l’Ukraine et la Russie. Les communautés russophones s’indigne d’une ukrainisation qu’elles perçoivent souvent comme une politique de dé-russification. Si cette politique d’ukrainisation vise à unifier le pays autour de la langue d’Etat, le ressentiment d’une partie de la population pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur la cohésion de la société ukrainienne.

Sébastien Gobert – Lviv – RFI

RFI: Controverse en Ukraine autour de l’interdiction de réseaux sociaux russes

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 17/05/2017

Les actes de rupture entre l’Ukraine et la Russie se multiplient depuis le début de la guerre hybride entre les deux pays en 2014. Le Président Petro Porochenko a signé un décret, hier 16 mai, interdisant plusieurs sites russes très populaires en Ukraine. La raison invoquée, c’est de mettre la pression sur la Russie, et lutter contre la guerre de l’information venue de Moscou. Mais en Ukraine même, la décision déclenche une vague de critiques… 

Depuis Kiev, Sébastien Gobert

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Sébastien, on comprend que cette décision est controversée, car il s’agit de 4 sites qui figuraient parmi les 10 plus populaires sur l’Internet ukrainien… 

Oui, vous imaginez, ce sont plus de 12 millions d’utilisateurs de VKontakte, le Facebook russe, et 5 millions d’abonnés de Odnoklassniki, l’équivalent de Copains d’Avant, qui perdent accès à leurs comptes. Il y a aussi mail.ru un service de courriels qui compte des millions d’utilisateurs, et Yandex, un moteur de recherche. En tout, ce sont 468 sociétés, et 1228 individus qui sont interdits en Ukraine par le décret présidentiel. Les bureaux seront fermés, les comptes en banque gelés, les individus interdits d’entrée sur le territoire national. Cela s’ajoute aux sanctions déjà pré-existantes.

La décision était attendue s’inscrit dans le cadre d’une doctrine de la sécurité de l’information que le Président a signé en février. Pour autant, le décret ne détaille pas les moyens qui seront mis en oeuvre. Et pour être efficaces, il faudrait que l’Ukraine construise un nouveau mur de chine de l’Internet. Cela demande investissements et compétences, dans un pays qui est connu comme l’un des premiers pays pirates au monde. Les forums et réseaux sociaux regorgent déjà de conseils sur l’utilisation de sites miroirs et de VPN. Mais surtout, les internautes s’alarment de la perspective de vivre désormais sous un régime répressif.

Oui, ce décret semble autant dirigé contre les sites russes que contre leurs utilisateurs ukrainiens… 

Tout à fait. Le constat de l’exécutif, c’est que les réseaux sociaux venus de Russie sont des outils d’influence et de manipulation du Kremlin. Ils servent à créer des groupes de réflexion et de propagande, qui aident les militants pro-russes à coordonner leurs actions. C’est vrai, et cela a été prouvé en 2014, lors du début de la guerre. Mais cela ne concernait pas TOUS les 12 millions d’utilisateurs de Vkontakte, par exemple! Certains internautes mettent donc en garde le gouvernement contre des émeutes à venir, qui seront celles d’adolescents en colère, qui réclameront l’accès à leurs réseaux sociaux. C’est ironique bien sûr, mais le ressentiment est réel.

Beaucoup considèrent cette interdiction comme une sanction non pas contre les sites russes, mais contre les Ukrainiens eux-mêmes. Certains voient dans ce décret l’opportunité pour des entreprises ukrainiennes de développer de nouveaux réseaux sociaux, et de renforcer l’Internet national. Ces commentaires optimistes sont néanmoins noyés dans la masse des critiques, dans lesquelles transpirent aussi la peur d’une censure de l’Internet, Les autorités chercheraient à étouffer les contestations sans régler les problèmes de fond.

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Vitaliy Klitschko, maire de Kiev, dans une caricature qui circule sur les réseaux sociaux: « S’il n’y a pas Yandex (le système de navigation du moteur de recherche) , il n’y aura pas d’embouteillages ». Le commentaire ironise sur une velléité supposée de l’exécutif ukrainien d’étouffer les problèmes et critiques sans les régler.  

Beaucoup y voient aussi une tendance au “tout répressif” du gouvernement, notamment dans le domaine de l’information et de la liberté d’expression. On peut noter qu’un Ukrainien vient juste d’être condamné à 2,5 ans de prison pour cité une phrase du Capital, de Karl Marx sur son profil virtuel. C’est considéré comme de la promotion de l’idéologie totalitaire communiste, et comme une enfreinte aux lois de décommunisation de 2015. Le débat fait rage sur cette question aussi, car les termes de l’accusation ne sont pas bien définies.

Mais dans ce cas comme dans le cas de l’interdiction des sites russes, beaucoup dénoncent des mesures qui sont très similaires à ce que le Kremlin a développé en Russie ces dernières années. Le chercheur Mikhaylo Minakov regrette que “l’Ukraine devient une nouvelle Russie. A la différence près que nous n’avons pas ni pétrole, ni gaz”.

Beaucoup se posent aussi la question de la pertinence d’une telle interdiction au 21ème siècle…? 

Exactement. Pour beaucoup d’Ukrainiens, une interdiction totale l’interdiction est est avant tout un aveu d’échec pour le gouvernement, qui n’a pas réussi, depuis trois ans, à utiliser ces sites russes pour mener la guerre de l’information contre la Russie. Les réseaux sociaux des soldats russes déployés dans l’est de l’Ukraine sont plein, par exemple, de preuves de l’intervention de la Russie. Les enquêteurs ukrainiens pourraient perdre de précieuses sources d’informations, par exemple pour analyser les groupes pro-russes, ou pour continuer l’enquête sur le crash du Boeing MH17 en 2014.

Et pour finir sur l’idée d’une interdiction totale, cela pourrait montrer que le gouvernement ne comprend tout simplement pas l’Internet. Puisqu’il ne faut pas se leurrer: Que ce soit sur ces réseaux sociaux ou sur d’autres plateformes, les critiques du gouvernement, et les idées des militants pro-russes arriveront toujours à circuler.

RFI: Des vétérans ukrainiens aux Invictus Games

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 04/05/2017

Avec de superbes photos de Niels Ackermann / Lundi 13

Alors que la guerre dans l’est de l’Ukraine entre dans sa quatrième année, le bilan s’élève désormais à plus de 10.000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Près de deux millions de personnes ont été déplacées. Au moins 300.000 Ukrainiens ont été mobilisés dans l’armée, par vagues successives. Pour ceux qui sont démobilisés, le retour à la vie civile n’est pas toujours évident. Des volontaires tentent de créer un programme de rééducation par le sport, à travers la participation de l’Ukraine à une compétition internationale, les Jeux Invictus.

 

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L’homme enlève calmement sa veste, et se hisse de son fauteuil roulant à la seule force de ses bras. Il se met en position sur une planche d’entraînement; tandis que des entraîneurs ajustent les haltères. 100 kilos. Et au signal, le sportif tente de les soulever, sous les encouragements de la foule.

Et il y parvient. Rapidement, le sportif se retire de la planche, pour laisser la place à d’autres compétiteurs. Ce 22 avril, il fait très froid à Kiev. Ils sont pourtant 144 à prendre part à une série d’épreuves sportives de plusieurs catégories. 144 hommes, loin d’être tous des sportifs accomplis, mais tous des vétérans de la guerre du Donbass, à l’est de l’Ukraine.

Pavlo Mamontov: C’était un tir de mortier, 120 mm, près du port de Marioupol. 

Pavlo Mamontov a 24 ans, il se remet à peine d’une grave blessure à la jambe, pour laquelle il a du aller se faire soigner pendant plusieurs semaines en France, près de Montpellier. Cela n’empêche: il s’entraîne désormais pour la course à pied, au vélo, et au rameur dans le cadre des qualifications aux Jeux Invictus.

Inspirée des Jeux Paralympiques, cette compétition multisport se tient chaque année, depuis 2014. Elle va réunir plus de 550 vétérans de guerre, de 17 pays, en septembre à Toronto, au Canada.C’est la première fois que l’Ukraine y participe. Pavlo Mamontov.

Pavlo Mamontov: C’est une idée très intéressante, ces Jeux Invictus. Le concept est fait pour redonner une motivation, et de l’espoir aux vétérans. Ca m’a donné envie de participer. 

Engluée dans une guerre sans issue contre les forces russes et séparatistes pro-russes, l’Ukraine peine à assurer la réinsertion de ses vétérans. Oksana Horbach a observé les problèmes d’alcoolisme, de détresse sociale et familiale, voire des cas de suicides qui hantent les soldats à leur retour de la guerre.

Oksana Horbach: Le sport est une bonne motivation pour prendre sur soi, et aller à la rencontre d’autres personnes. En faisant du sport, on n’a pas besoin de beaucoup parler. Mais on est présent, actif, et ça fait du bien. 

De fait, la plupart des candidats à la sélection d’Invictus n’ont pas de séquelles physiques. mais beaucoup souffrent de troubles psychologiques après leur passage au front.

Oksana Horbach est une bénévole. Avec une poignée d’autres volontaires, elle a pris l’initiative de constituer une équipe nationale pour les Jeux Invictus. Elle ne se place pas en opposition face à l’Etat, mais ne reçoit qu’un soutien limité de sa part.

Oksana Horbach: Le soutien psychologique, la réinsertion sociale, la rééducation par le sport, etc. ne sont pas des priorités pour notre gouvernement.

Grâce aux Jeux Invictus, Oksana Horbach tente de valoriser l’idée d’une rééducation par le sport, et de produire des résultats durables.

Oksana Horbach: Nous avons vraiment besoin de programmes de rééducation par le sport qui soient financés et soutenus par l’Etat. Je vois énormément d’initiatives ici et là, organisées par des volontaires de la société civile. C’est toujours très limité, en termes de ressources. Cela se tient de manière très ponctuelle, avec une dizaine, ou une vingtaine de vétérans… Ce n’est pas un programme qui peut avoir un impact au niveau national. 

Des sessions de pré-qualification se sont déroulées dans plusieurs régions d’Ukraine. A Kiev, les volontaires ont organisé des sessions d’entraînement régulières au cours des derniers mois. Vient qui veut, qui peut, dans des endroits tout aussi improvisés que des jardins de la ville ou des salles de sport publiques.

Nataliya Lebedeva: Nous les accompagnons autant que nous pouvons, pour les familiariser avec les règles de la compétition.

Nataliya Lebedeva est entraîneuse sportive. Avec son mari, coach également, elle aussi donne de son temps, quelques soirs par semaine, pour accompagner les vétérans.

Nataliya Lebedeva: Pour la course de 100 mètres, par exemple, il y a des règles spécifiques, sur le positionnement, les mouvements, le départ, l’arrivée. Ceux qui vont aller au Canada vont être confrontés à des athlètes américains ou français qui seront mieux entraînés. Quand ils ont commencé à s’entraîner, nos gars ne connaissaient rien de ces règles. Donc on s’entraîne. 

D’un entraînement à un autre, les résultats se sont fait sentir. Et pas seulement les performances sportives, mais aussi la bonne humeur et l’esprit d’équipe.

Nataliya Lebedeva: Le plus important, ce n’est pas de gagner, mais c’est leur optimisme, leur joie de vivre. Ils s’entendent bien, se bâtissent un nouveau groupe d’amis, et luttent contre leurs traumatismes. Les héros ne sont pas que là-bas sur le front, mais aussi ici. En fait, ici, ce sont même de plus grands héros. 

Après la série de qualifications du 22 avril, ce sont 30 athlètes qui ont été sélectionnés pour partir à Toronto. Cette sélection, le jeune vétéran Pavlo Mamontov en fait partie. Une belle occasion de prolonger l’aventure. Même si pour lui, les médailles, ce n’est pas le plus important.

Pavlo Mamontov: C’est bien plus que du sport. La victoire, oui… ce serait bien. Mais ce que l’on vit, ce sont des émotions, du soutien moral, vraiment quelque chose d’autre. 

Confrontée à un conflit qu’elle n’avait pas anticipée, l’Ukraine cherche à en pallier les conséquences. Pour des dizaines de milliers de vétérans, meurtris dans leur chair et leur esprit, il s’agit de repenser la vie après la guerre.

Ecouter le reportage ici

RFI: Kiev, nouvelle Mecque de l’opposition russe?

Reportage diffusé sur RFI, le 28/04/2017

Alors que la politique du Kremlin se durcit vis-à-vis de l’opposition russe, nombreux sont les militants qui quittent le pays, et tentent de faire entendre leur contestation à Vladimir Poutine depuis l’étranger. Pour des milliers de Russes, une des destinations naturelles, c’est Kiev, la capitale ukrainienne. Malgré le climat de guerre entre les deux pays, de forts liens perdurent. Depuis l’Ukraine, l’opposition se restructure.

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La dernière manifestation de l’opposition russe dans les rues de Moscou, début avril, Iliya Ponomarev l’a suivi sur un écran de smartphone. En 2014, il s’était fait un nom en étant le seul député de la Douma russe à ne pas voter en faveur de l’annexion de la Crimée. Depuis 2015, il est en exil. Installé aujourd’hui à Kiev, il continue de soutenir l’opposition à Vladimir Poutine.

Iliya Ponomarev: Nos moyens sont limités, mais il y a beaucoup à faire à partir d’ici. Nous avons beaucoup de partenaires ici qui sont prêts à nous aider, à nous écouter, des médias qui diffusent nos messages. 

Attablée autour d’un thé, Iliya Ponomarev tient une réunion avec Olga Kurnosova, une ancienne collaboratrice de Boris Nemstov, l’opposant assassiné. En 2014, elle a fui la Russie dans un train de nuit. Elle est arrivée tout naturellement à Kiev fascinée par le Maïdan.

Olga Kurnosova: Nous ne sommes pas naïfs. Le gouvernement ukrainien actuel n’est pas parfait. Mais les Ukrainiens se sont débarrassés d’un Président corrompu et ont organisé des élections pacifiques. Là-dessus, la Révolution a été un succès. 

Pour ces opposants russes, les leçons à tirer des succès et des échecs de la Révolution ukrainienne sont évidentes pour la Russie.

Iliya Ponomarev: Désolé je dois partir.

Brusquement Iliya Ponomarev quitte la réunion. Il a été convoqué par le Procureur Général ukrainien dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de Denis Voronenkov. Le 23 mars, cet ancien député russe avait été assassiné en plein centre de Kiev

Selon les estimations, ils seraient plus de 2000 citoyens de la Fédération en exil en Ukrain. Pour autant, ils ne sont pas complètement à l’abri. D’abord à cause des risques d’infiltration par les agents du Kremlin. Et aussi à cause d’une certaine hostilité des Ukrainiens.

Ekaterina Sergatskova est une journaliste russe, naturalisée ukrainienne en 2015.

Ekaterina Sergatskova: Je pense que pour eux, ce n’est pas une bonne chose de venir ici. Ils ont beaucoup de problèmes. Avec les services de l’immigration, avec la police, ils ont des problèmes d’argent. Et beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe. 

 

Une partie de la communauté russe tente de changer les choses et de rétablir un dialogue avec les Ukrainiens. Avec Ekaterina Sergatskova, le jeune émigré russe Grigori Frolov, a ouvert, le 13 avril, la Maison de la Russie Libre à Kiev.

Grigori Frolov: En premier lieu, c’est une ambassade alternative de la société civile russe en Ukraine. Ce doit être aussi une plateforme de dialogue et d’analyse sur la Russie. 

Grigori Frolov veut montrer que la Russie peut être différente. Malgré les passions et les rancoeurs actuelles, il veut il y croire: Russes et Ukrainiens ont un avenir à bâtir ensemble.

Ecouter le reportage ici