Libération: Ukraine, la police qui fait tache

Article publié dans Libération, le 12/05/2016

Un patron de la lutte antidrogue ultranationaliste, des agents anciens combattants du Donbass, un ministre de l’Intérieur entouré d’hommes de main… Le pays est encore loin de forces de l’ordre présentant toutes les garanties d’un Etat de droit.

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Illya Kiva. Photo: Niels Ackermann/Lundi13

«Je suis prêt à transgresser la loi afin de rendre la justice, si cela peut sauver des vies. En combattant dans le Donbass, j’ai compris que pour que quelqu’un survive, un autre doit mourir.» Illya Kiva se rejette sur sa chaise, ses grands yeux froids fixés sur son interlocuteur. Pour le chef du département de lutte antidrogue de la police nationale d’Ukraine, ces propos ne sont pas une provocation. La fin justifie bien les moyens : «Nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne montrons aucune pitié face aux dealers. Car ils visent à corrompre nos enfants, à pervertir notre jeunesse.»

Avec sa gestuelle de combat et ses déclarations à l’emporte-pièce, Illya Kiva n’en finit pas de défrayer la chronique. Ancien athlète originaire de Poltava, dans le centre de l’Ukraine, il y dirige la section locale du groupe ultranationaliste «Praviy Sektor» («Secteur droit»). A la faveur de la guerre hybride du Donbass, il a pris la tête du bataillon de volontaires appelé «Poltava». Il s’est fait remarquer dans l’est de l’Ukraine et à la frontière avec la Crimée occupée. Son engagement le rapproche du sulfureux ministre de l’Intérieur ukrainien, Arsen Avakov. En octobre 2015, celui-ci le propulse à la tête du département de lutte antidrogue, officiellement pour nettoyer un corps de police notoirement corrompu, qui n’avait été jusque-là qu’un organe de contrôle du trafic de stupéfiants.

A part mener des descentes musclées dans certains clubs et restaurants de Kiev, le patron de la lutte antidrogue ukrainien se démarque avant tout par ses prises de positions agressives, et extravagantes. «Illya Kiva n’est tenu responsable ni de ses propos, ni ses actions, estime Vyacheslav Likhachev, directeur du groupe d’observation des droits des minorités, à Kiev. Mais quand un officier de police haut gradé ignore la loi, c’est dangereux.» D’autant que Kiva contraste avec la réforme de la police, un des grands chantiers pro-européen de l’après-Maidan. Très médiatisée, elle a institué des unités de jeunes policiers, bien entraînés, bien rémunérés, et garants de l’Etat de droit.

Complaisance

Dans l’Ukraine postrévolutionnaire, paralysée par une guerre hybride contre la Russie, une grave crise économique et une corruption toujours endémique, les mouvements d’extrême droite et ultranationalistes, tels que les partis Svoboda («Liberté») et Praviy Sektor, jouissent d’une influence politique très limitée. Malgré tout, certains de leurs groupes bénéficient d’une complaisance, plus ou moins volontaire, de la part des autorités. Pour beaucoup, il s’agit d’une reconnaissance pour le rôle qu’ont joué les bataillons de volontaires dans la défense du pays contre la Russie. Pour d’autres, il s’agit de choix très pragmatiques. «C’est avant tout Arsen Avakov qui est responsable de cette situation étrange, assène Masi Naiiem, avocat et frère du député réformateur très populaire, Moustafa Naiiem. A cause d’Avakov, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. La nouvelle police de la route, la seule unité qui a vraiment changé de l’ancien système, a des compétences très limitées. Et à côté de cela, vous avez Illya Kiva. Lui a beaucoup de pouvoir, mais il est dangereux !»

«Arsen Avakov n’a aucune idéologie, décrypte un de ses familiers, ancien haut responsable du ministère de l’Intérieur, sous couvert d’anonymat. C’est avant tout un homme d’affaires, un aventurier. Il a été recruté juste après la révolution, d’abord et avant tout pour l’emprise qu’il a sur plusieurs cercles criminels. Le nouveau pouvoir avait besoin d’une main de fer pour tenir le pays. Pour défendre son business, Avakov s’est toujours entouré d’hommes de main, prêts à tout. Il les place aux postes à responsabilité. Et certaines de ces petites frappes, qu’il a connues pendant la guerre, sont issues des mouvances ultranationalistes.»

Suivant ses propres règles, Illya Kiva a ainsi lancé une campagne de mobilisation populaire contre les drogues, en s’appuyant sur les combattants des bataillons «Azov» et «Sainte Marie», «des hommes droits, qui ont su trouver un nouveau sens à leur vie». Les deux unités, des régiments paramilitaires désormais incorporés dans les forces régulières, sont très actives dans l’est de l’Ukraine, et connues pour leurs éléments radicaux, ouvertement néonazis. Fin octobre 2014, la nomination de Vadim Troyan comme chef de la police de la région de Kiev avait aussi fait sensation. Issu du bataillon Azov, il est un membre actif de la formation Assemblée national-socialiste d’Ukraine. De nombreux policiers sont recrutés parmi les rangs des anciens soldats qui ont combattu dans le Donbass. Il n’existe néanmoins aucune étude permettant d’évaluer l’intégration d’éléments ultranationalistes.

«Nihilisme»

Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, a survécu, le 14 avril, à la crise politique qui a emporté le Premier ministre Arseniy Iatseniouk. En revanche, sa vice-ministre, la réformatrice géorgienne Ekaterina Zgouladze-Glucksmann, a annoncé sa démission mercredi, en mettant en garde contre les «océans de corruption, nihilisme et bureaucratie»auxquels elle s’est confrontée. De quoi redouter un blocage prolongé de la réforme du ministère de l’Intérieur. Masi Naiiem, après avoir organisé plusieurs manifestations de soutien à la nouvelle police, a ainsi entamé deux procédures en justice contre le ministère et la police nationale pour protester «contre le silence» des supérieurs d’Illya Kiva. Celui-ci, qui explique ne pas avoir de comptes à rendre aux «bâtards toxicomanes», n’est pour l’instant pas inquiété.

La chef de la police nationale, Khatia Dekanoidze, ancienne ministre de l’Education de Géorgie, s’est ainsi contentée d’indiquer qu’elle ne «voyait pas Illya Kiva rester officier de la police nationale sur le long terme». Réponse, éclairée, de l’intéressé : «Il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police.»Illya Kiva refuse de se plier au processus de «recertification» obligatoire pour tout agent d’une ancienne milice souhaitant continuer à servir dans la nouvelle police. Une attitude qui trahirait un phénomène plus structurel, selon Khatia Dekanoidze : la «revanche de l’ancien système». A la faveur de la crise politique et des manigances d’Arsen Avakov, la vieille garde opérerait un retour en force pour bloquer les réformes pro-européennes. Et dans ce que certains dénoncent comme une «contre-révolution», une tête brûlée comme Kiva serait un atout de poids.

RFI: Illya Kiva, le visage extrême de la police ukrainienne

Reportage diffusé sur RFI, le 05/04/2016

Avec une photo témoin de Niels Ackermann.

La propagande russe agite régulièrement la montée de l’extrême droite en Ukraine, comme un épouvantail. Mais, deux ans après la révolution de Maidan, les ultra-nationalistes n’ont pas de réel pouvoir politique. Malgré cela, dans certaines institutions comme la police, ils sont une force avec laquelle il faut compter. C’est le cas d’Ilya Kiva, chef de l’unité anti-drogue qui n’hésite pas à faire la promotion de ses idées radicales.

 

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Niels Ackermann / Lundi 13

 

Quand il parle, Illya Kiva regarde fixement son interlocuteur de ses grands yeux clairs, et il le pointe du doigt. Le chef du département de police de lutte anti-drogue a un ton dénonciateur et un style que certains qualifient d’agressif. En tout cas, il est direct.

Illya Kiva: Notre mission aujourd’hui, c’est la lutte contre les dealers de drogue. Pas contre les usagers de drogue. Eux, ils faut qu’ils aillent à l’hôpital. Nous, malheureusement, nous ne sommes que le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne pouvons faire preuve d’aucune pitié face aux dealers de drogue. Car ils visent à corrompre nos enfants, à corrompre notre jeunesse. 

Illya Kiva est un ancien du groupe ultra-nationaliste Praviy Sektor et chef de bataillon de volontaire pro-ukrainien dans la guerre du Donbass. Il a été nommé en octobre 2015 à la tête de la lutte anti-drogue, après s’être rapproché du très controversé ministre de l’intérieur Arsen Avakov.

Illya Kiva: Il y a ceux qui protègent leur argent. Moi, je protège mon peuple, et ma terre. Contre les drogues, et donc aussi contre la culture européenne, qui ne fournit pas un modèle adéquat aux jeunes. 

En quelques mois d’activité, Illya Kiva s’est distingué par une reprise en main énergique de son département, mais principalement par des déclarations sulfureuses. Sur une chaîne de télévision publique, il a ainsi déclaré être prêt à se livrer à des jugements extra-judiciaires, à la mode de tribunaux populaires ou de courts martiales improvisées.

Illya Kiva: Ce que j’ai dit, c’est que je suis prêt à transgresser la loi, s’il cela peut servir à sauver une vie humaine. Je suis prêt à faire cela, car je suis un homme. Vous savez que j’ai combattu dans le Donbass. Pour que quelqu’un survive, je sais très bien que quelqu’un doit mourir. 

 

Des déclarations qui en font frémir plus d’un dans la société civile, qui voyait dans la Révolution la possibilité de renforcer l’Etat de droit et de développer une force de police moderne et respectueuse des libertés fondamentales. Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, un homme d’affaires lié à des milieux plus ou moins douteux, est accusé d’entraver les nécessaires réformes structurelles.

Masi Nayyem est le frère d’un député très connu, Mustafa Nayyem. Il est avocat, et très inquiet de l’évolution des forces de l’ordre ukrainiennes.

Masi Nayyem: Nous sommes farouchement opposés au Ministre Avakov. A cause de lui, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. Prenez la nouvelle police de la route, inaugurée en été 2015. Les officiers sont jeunes, et intègres, mais ils manquent de compétences. Et à côté, vous avez Illya Kiva, qui a beaucoup de pouvoir, mais qui est dangereux. Vous avez entendu sa position sur les jugements extra-judiciaires? Mais c’est quoi ça, c’est du nazisme, ou quoi? 

Le problème principal que souligne Masi Nayyem, c’est que la hiérarchie d’Illya Kiva ne le sanctionne pas pour ses sorties et ses méthodes brutales. Au contraire, le ministre Arsen Avakov recrute de nombreux éléments issus des bataillons militaires, plus ou moins liés à des mouvances ultra-nationalistes. Des nominations publiquement avalisées par le Président Petro Porochenko.

 

Illya Kiva insiste ainsi sur son partenariat avec le bataillon Azov dans la lutte contre les drogues. Très actif dans la guerre du Donbass, le bataillon est bien connu pour certains de ses combattants ouvertement néo-nazis.

lllya Kiva: Le bataillon Azov, c’est une partie prenante du mouvement civique contre les drogues que j’ai lancé. Il nous faut des gens qui ont fait la guerre. Je vous le répète: nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur du cancer. Les combattants d’Azov, ce sont des hommes droits, qui ont trouvé un nouveau sens à leur vie. 

Depuis janvier 2016, Illya Kiva est la cible de nombreuses critiques. La chef de la police nationale, la réformatrice Khatia Dekanoidze, aindiqué dans un entretien qu’elle ne souhaitait pas qu’Illya Kiva reste officier de police. Mais pour Illya Kiva, fort du soutien du ministre Avakov, cela ne semble pas très inquiétant.

Illya Kiva: Dekanoidze, elle s’est exprimée à titre personnel, il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police. 

Le cas d’Illya Kiva fait sensation dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il révèle un phénomène plus profond: la participation, peu contrôlée, de forces ultra-nationalistes et extrémistes dans la  police . Alors même que cette dernière est censée assurer l’ordre et la justice dans un pays qui se rêve européen

Ecouter le reportage ici

COP21: Why no one cares that Ukraine is allowed to pollute more?

This is a personal comment on the « Statement by President of Ukraine Petro Poroshenko at the twenty first session of the Conference of the Parties (COP) to the UN Framework Convention on Climate Change »

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Have we all missed the point on Petro Poroshenko’s speech? How is it possible that all attention has been diverted to his “Paris/Donbass” bit, which is as tiring to discuss as are all of the critics that followed? Meanwhile, his main announcement was totally forgotten: “Ukraine set a target not to exceed 60% of 1990 Greenhouse gas emissions level in 2030”.

The written statement may be found here. 

The full-length video of the statement may be found here.  

What does it mean? Back in 1990, the Ukrainian Socialist Republic emitted about 920 million tons of Co2. Following the dismantling of the Soviet economic net and heavy industry, independent Ukraine emits about 400 million tons of Co2. When Petro Poroshenko announces Ukraine will not exceed 60% of the 1990 Co2 emission level, he actually allows his country to INCREASE his Green Gas House (GGH) emissions, up to 552 million tons!

Meanwhile, most of the speakers at the COP21 opening speech talked about some “last chance”, “unique opportunity”, « a time to take responsibility”… Yet these statements have been done before. And the fact the Petro Poroshenko, among other representatives, got away with his non-committment seems to indicate that this COP21 is yet another round of blabla.

And don’t forget the emphasis Petro Poroshenko places on “restoration of Donbass” seems really overstretched. No one needs Donbass to be restored to do something about polluting industries in Mariupol, Kremenchuk, Kryviy Rih… The energy sector produces 70% of GGH emissions. 14 coal power plants emit 23% of these GGH. Who needs peace in Donbass to fix them across the country?

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Arcelor Mittal giant metallurgical complex; Kriviy Rih

Ukraine is one of the least energy-efficient country in the world. Yet the only time that Petro Poroshenko mentions energy efficiency, it is to wish that “the new Ukrainian Donbas should be of a focus in energy efficiency”. There are about 40 million people living in Ukraine-controlled regions of Ukraine. I would be quite bewildered if they would really need peace in Donbass to isolate their windows, modernise their heating system, install gas metering, fix up their roofs… A clever national policy of tax incentive and micro bank loans and intense pedagogy might just do the trick.

War is a terrible thing, whichever name you want to give it. But what is happening in Ukraine is meant to last a long time. Let’s think about the next decades: will occupied Donbass remain the official reason-not-to-do-anything-else that is it now?

NB: the data used in this comment come from the National Ecological Center of Ukraine.

La Tribune de Genève: La décentralisation, condition de la paix en Ukraine?

Article publié dans La Tribune de Genève, le 02/10/2015

Ce vendredi à Paris, Angela Merkel, François Hollande, Petro Porochenko et Vladimir Poutine doivent discuter de la nécessaire réforme de structures étatiques héritées de l’URSS.

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«Quand on pense à la décentralisation dans d’autres pays, cela évoque des sujets complexes et techniques. Pour l’Ukraine, c’est un enjeu international…» Dans un café de Kiev, l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba ne cache pas sa lassitude. La décentralisation de l’Etat, sur laquelle elle s’est spécialisée, est aujourd’hui présentée comme une condition des Accords de Minsk. Elle sera au cœur d’une nouvelle session de négociations de haut niveau, réunissant ce vendredi à Paris Angela Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et Petro Porochenko.

Si on discute à Paris, cela fait déjà plusieurs semaines que les négociations ont laissé la place à une cacophonie sans nom. Yarina Jurba se veut néanmoins combative. «Il faut expliquer ce que c’est: une réforme fondamentale, concoctée à partir de 2008, qui va permettre d’en finir avec les structures hypercentralisées héritées de l’Union soviétique. Les collectivités territoriales vont s’unir en communautés de communes et disposer de leur propre budget. Les gouverneurs de région, petits autocrates locaux dépendant directement du président, vont disparaître. Le «statut spécial du Donbass»… C’est un mythe, une manipulation politique!»

Capitulation

En ligne de mire, une clause du projet de décentralisation présenté par le président Porochenko, adopté en première lecture le 31 août. Celle-ci prévoit «l’adoption d’une loi spéciale sur le régime d’administration locale de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk».

Mais pour Oleh Tyahnybok, chef du parti nationaliste Svoboda, cette clause consiste «à octroyer un statut spécial aux territoires occupés, à offrir une amnistie aux terroristes russes, à ponctionner le budget national pour reconstruire leurs républiques fantoches. C’est une capitulation face au Kremlin!»

Vote dans la douleur 

Le 31 août, le vote s’était d’ailleurs fait dans la douleur. Une manifestation aux abords du parlement, organisée par Svoboda et d’autres partis populistes et nationalistes, avait dégénéré en une bataille rangée: 4 policiers en étaient morts et plus de 140 blessés.

«Un statut spécial pour les territoires séparatistes, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas accepter», assène Oleh Bereziouk, chef du groupe parlementaire du parti Samopomitch. «Le plus important, c’est que ce n’est pas une décentralisation qui nous est proposée! Les gouverneurs vont juste être remplacés par des préfets, qui auront toute latitude pour suspendre les travaux de collectivités locales à leur guise. Nous allons assister à l’établissement de minitsars, aux ordres d’un président omnipotent! C’est une usurpation de pouvoir.»

La guerre évitable?

«Le système est déjà tellement centralisé qu’il est tout simplement impossible que le président obtienne plus de pouvoirs…» contredit le défenseur des droits civiques Serhiy Popov. «Et dans le contexte actuel, il est normal de prendre quelques précautions contre les manifestations de séparatisme…»

«Si la présidence avait eu de réels moyens de contrôle sur les municipalités du Donbass au printemps 2014, peut-être que la guerre n’aurait pas eu lieu», estime Oleh Zontov, l’administrateur de la Municipalité de Slaviansk, dans le Donbass. La maire de cette ville stratégique? est aujourd’hui sous les verrous pour avoir soutenu les séparatistes prorusses. Reprise en juillet 2014, la ville semble désormais apaisée, bien ancrée en territoire ukrainien.

L’exemple polonais

«Nous attendons de nouvelles élections et la décentralisation avec impatience», poursuit Oleh Zontov. «Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, c’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.»

Autant dire qu’il serait grand temps de mettre en œuvre cette décentralisation. «Les chiffres sont clairs», assène Rostyslav Pavlenko, chef adjoint de l’administration présidentielle. «En 1990, le PIB de la République socialiste soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. La réforme de la décentralisation n’est pas la moindre.»

Lui balaie de la main les craintes sur un éventuel «statut spécial du Donbass». «La loi spéciale, si elle voit jamais le jour, ne sera appliquée qu’après un cessez-le-feu complet, le retrait des troupes russes, un contrôle total de nos frontières, des élections locales libres et transparentes…» Un scénario qui relève encore de la fiction, d’autant que les séparatistes prévoient leurs propres élections locales, le 18 octobre à Donetsk et le 1er novembre à Louhansk. «Cela signifiera la mort de Minsk II», tranche Rostyslav Pavlenko.

RFI: Des réfugiés anti-Poutine à Kiev

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 01/05/2015

Conséquences du conflit ukraino-russe, plus d’un million de personnes déplacées et de réfugiés du Donbass sont aujourd’hui éparpillées entre l’Ukraine, la Russie et d’autres pays. Ce qu’on sait moins, c’est qu’un certain nombre de militants anti-Poutine russes fuient la Russie par peur de persécutions politiques. En toute logique, ils s’attendent à une certaine ouverture de la part d’une Ukraine qui considère la Russie comme un «Etat agresseur». Mais, c’est loin d’être le cas. 

An Auto- something.
An Auto- something.

Assis dans un café du centre-ville de Kiev, Alexeï Vetrov contemple son thé avec détresse.

Alekseï Vetrov: Là, j’arrive tout juste à Kiev. Regardez, j’ai tout dans mon sac à dos. Je ne sais pas où, mais je vais vivre ici désormais.

Alexeï Vetrov a 36 ans, il est arrivé en Ukraine il y a près d’un an, en mai 2014. Il venait alors de Moscou, où il était activement engagé contre le régime de Vladimir Poutine. Avant d ‘arriver à Kiev, Il a habité dans un petit village du centre de l’Ukraine, balloté entre offices de l’immigration et tribunaux.

Alekseï Vetrov: Dès le début,  je m’attendais à ce qu’on me refuse le statut de réfugié. Mais j’ai quand même tenté le coup, avec le concours d’une association qui s’appelle “Questions de réfugiés”. Et puis ça n’a pas manqué; j’ai reçu un avis de refus de l’office des migrations. Alors j’ai tenté deux appels en justice, je viens de perdre le deuxième. Ca n’a servi à rien, j’ai juste eu l’impression qu’ils ne m’écoutaient pas, que mon cas ne les intéressait pas. A chaque fois, la décision était prise à l’avance, probablement venue d’en haut. 

Le sort d’Alexeï Vetrov n’étonne guère Maksym Boutkevitch, responsable de l’ONG “Sans Frontière”

Maksym Boutkevitch: Les gens sont partis de Russie pour l’Ukraine, pas en masse, mais de plus en plus vite, afin de demander l’asile ici. Ils étaient persécutés politiquement ou craignaient de l’être plus tard. Ils pensaient arriver dans un pays neuf, révolutionnaire, démocratique. Mais ils se sont rendus compte qu’en ce qui concerne l’asile politique pour les citoyens de la Fédération de Russie, rien n’a vraiment changé. 

Selon lui, le traitement des réfugiés russes est éminemment politique.

Maksym Boutkevitch: On dirait vraiment que la règle tacite à l’office des migrations c’est de ne pas accorder le statut de réfugiés politiques aux citoyens russes. Pour des raisons qui nous échappent, je dois dire. L’ancien président Ianoukovitch ne voulait pas se fâcher avec le régime du Kremlin et donc n’acceptait pas les demandeurs d’asile. Mais les temps ont changé. Pourtant aujourd’hui on nous explique par exemple qu’il s’agit de protéger l’Ukraine contre l’arrivée d’espions russes. C’est complètement absurde, puisque les espions entrent en Ukraine de toutes les manières.

A l’office des migrations à Kiev, Nataliya Naumenko est directrice du département des réfugiés. Elle se félicite d’un taux d’acceptation plus élevé qu’auparavant de réfugiés venus de Syrie. En ce qui concerne les demandeurs d’asile russes, elle a recensé 130 cas en 2014. 4 ont reçu le statut de réfugié, ce qui serait un bon chiffre.

Nataliya Naumenko: Ce n’est pas un petit nombre. Ce sont des résultats objectifs de l’étude des dossiers de demande. Nous ne sommes pas fermés au dialogue. Si quelqu’un se plaint de notre décision auprès du Haut Représentant de l’ONU pour les réfugiés, alors on discute, et nous ré-examinons notre décision. Il s’avère que 99% de nos décisions sont avalisées par le Haut Représentant, donc on ne peut pas dire que nous n’accueillons pas beaucoup de personnes.

Le Haut représentant de l’ONU pour les réfugiés ne commente pas la situation des demandeurs d’asile russes. Mais pour les ONG qui les accueillent, leur procure de l’assistance légale et s’efforcent de leur trouver logement et nourriture, il est clair que les autorités peuvent faire mieux. Alexandra Nazarova est elle-même citoyenne russe. Elle représente aussi l’ONG “Sans Frontières”.

Alexandra Nazarova: Je veux vraiment que l’Ukraine devienne un pays d’accueil pour les demandeurs d’asile. Mais cela me paraît plus difficile aujourd’hui qu’il y a un an. Juste après la révolution, à la fin février de l’année dernière, début mars, il nous semblait possible de changer la situation. Aujourd’hui, on entend de plus en plus d’excuses du type: ce n’est pas le bon moment de parler des questions de droits de l’homme, à cause de l’occupation de la Crimée et du conflit à l’est; parlons-en plus tard. Mais c’est au contraire maintenant qu’il faut aborder ces questions. 

Pour la jeune femme, cette situation est l’un des exemples des promesses de changement qui n’ont pas été tenues après la Révolution. Pourtant, en raison d’un répression de l’opposition politique de plus en plus forte en Russie, il y a urgence selon le réfugié Alexeï Vetrov.

Alekseï Vetrov: Nous sommes tous déboutés. Mais il faut comprendre que nous sommes déjà nombreux, et qu’il y en aura encore plus. Aujourd’hui, il y a déjà une centaine de Russes qui cherchent à obtenir le statut de réfugié. Mais je sais qu’il y en a aussi plus d’une centaine d’autres qui sont ici, sans papiers. Ils préfèrent ne pas se faire connaître, car ils savent très bien que leur demande se ferait rejeter. 

Pour Alekseï Vetrov, c’est maintenant le système D. Sans papiers, presque sans argent, il doit trouver des moyens de survivre. Malgré la précarité, malgré sa déception vis-à-vis de l’Ukraine post-révolutionnaire, rien ne le décidera à repartir en Russie.

Ecouter le reportage ici

RFI: La Métallurgie, victime collatérale de la guerre du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 23/02/2015

Tous les regards sont désormais tournés vers le port stratégique de Marioupol. Dernière grande ville de l’Est de l’Ukraine, encore entre les mains de l’armée de Kiev. Le cessez-le-feu officiel, qui n’a pas été respecté la semaine dernière tient désormais à un fil ; et aux côtés des civils, c’est bien sur l’économie et l’industrie qui font les frais des combats. L’industrie métallurgique, qui emploie et fait vivre la région a bien du mal à tenir. Sur les bords de la mer d’Azov, Sébastien Gobert est allé visiter le complexe Illitch, très fragilisé.

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Ce matin de février, la pâleur terne des nuages qui planent au-dessus de la ville portuaire de Marioupol se confond avec les épaisses fumées du complexe métallurgique géant “Illitch”, baptisé ainsi en l’honneur du révolutionnaire bolchevique Lénine.

Passé  l’imposant portail d’entrée, il faut plusieurs kilomètres à travers un dédale de tuyauteries et de hauts-fourneaux, pour atteindre l’énorme bâtiment du convertisseur sidérurgique.

A l’intérieur, l’ingénieur Vitali Vorojo explique son travail avec fierté.

Vitali Vorojo: Regardez, on verse la fonte en fusion dans une cuve qui contient des ferrailles. On brûle les éléments indésirables, et on obtient un premier alliage de métal, que l’on appelle de l’acier liquide sauvage. 

80% de la production est destinée à l’exportation, vers 60 pays du monde.

Dans une région en grande difficulté économique, l’activité du complexe est vitale, comme l’assure le directeur du convertisseur, Oleksandr Laryonov.

0leksandr Laryonov: Le complexe, c’est la seule entreprise qui reste en ville pour donner du travail et subvenir aux besoins de centaines de milliers de personnes. Mais ce n’est pas facile. A 5 kilomètres d’ici, il y a la guerre.

Depuis le début de la guerre du Donbass, le complexe Illitch a été relativement épargné par les bombardements, contrairement à  l’autre complexe métallurgique géant, Azovstal, qui s’étend le long de la côte. Mais l’activité de l’entreprise est extrêmement précaire à cause du conflit, comme l’indique Oleksandr Laryonov.

Oleksandr Laryonov: Nous travaillons pour l’exportation. Mais d’un moment à l’autre, nous pouvons nous retrouver sans moyens de transport. A quelques kilomètres d’ici, ils ont déjà bombardé le pont qui reliait notre complexe et celui d’Azovstal au port. 

Les combats ne sont pas le seul problème. Les complexes Illitch et Azovstal font partie de la société Metinvest de l’oligarque Rinat Akhmetov. L’approvisionnement en coke, ce type de charbon indispensable aux hauts fourneaux, était auparavant bien assuré par des sociétés sœurs. Mais elles sont aujourd’hui en territoire séparatiste. Confronté à des pénuries énergétiques, le complexe fonctionne à 60% de ses capacités, comme le déplore le directeur de l’ingénierie, Constantin Pismarev.

Constantin Pismarev: Notre façon de travailler n’est pas normale. Nous ne pouvons plus recevoir suffisamment de coke depuis notre filiale d’Adievka, qui est littéralement sur la ligne de front. D’ordinaire, nous jouissons d’une intégration verticale je ne comprends pas (Metinvest assurait toute la chaîne de production, extraction de charbon – raffinage en coke – transport-  distribution – aciérie – exportation. Quel est le terme français consacré?) et d’approvisionnements réguliers. Mais les combats compliquent tout. On doit donc  commander de la coke à la Chine, l’Italie et la Pologne. C’est un cauchemar logistique. Nous naviguons à vue. Par exemple, nous avons de réserves de coke pour deux jours seulement, alors qu’il  nous en faudrait pour au moins 5 à 7 jours. 

La compagnie souffre aussi d’une réduction de ses approvisionnements en gaz naturel, en raison d’un contentieux sur une dette impayée.

La direction dénonce un vice de procédure administrative, aux conséquences dramatiques. Oleksandr Laryonov.

Oleksandr Laryonov: Le pire, c’est que nous avons de l’argent, la compagnie a des ressources suffisantes. Mais l’Etat nous doit plus de 4 milliards de hryvnias (plus de 130.000 euros) d’abattement fiscal et donc nous attendons que l’argent nous revienne. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus payer pour le gaz ou l’électricité. C’est très grave.

Certains y voient aussi une affaire politique, une sorte de représailles du nouveau gouvernement ukrainien contre l’oligarque Rinat Akhmetov. Très proche de l’ancien président autoritaire Victor Ianoukovitch, il est aussi accusé d’avoir encouragé les premiers mouvements séparatistes dans l’est de l’Ukraine.

Aujourd’hui, ses activités industrielles sont néanmoins essentielles pour la stabilité de la ville de Marioupol. Constantin Pismarev, le directeur de l’ingénierie.

Constantin Pismarev: L’an dernier, notre complexe a transféré un demi-milliard de hryvnias (environ 18 millions de francs CH) aux budgets de la ville et de l’Etat. J’espère que tous les gens normaux comprennent que bombarder l’usine, ou entraver ses activités, cela veut dire la mort de la ville.

Le nouveau cessez-le-feu a été accueilli comme une bonne nouvelle pour le complexe Illitch. Mais il pourrait bien ne pas suffire pour en garantir la survie. De manière directe ou indirecte, la guerre du Donbass a d’ores et déjà ruiné l’essentiel de l’économie de la région.

Ecouter le reportage ici 

Libération: «Nos soldats sont juste de la chair à canon»