Coke d’espoir à Avdiivka

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 06/06/2017

La cokerie d’Avdiivka, sous contrôle de la holding de Rinat Akhmetov, est très convoitée par les belligérants. Sur la ligne de front, elle est frappée par les blocages pour son approvisionnement en coke. Les biens de l’oligarque ont été saisis et son centre humanitaire expulsé des zones rebelles.

 

DSC04187
Crédit: Filip Warwick

“Nos huit fours fonctionnent. Nous sommes revenus à pleine capacité, comme en temps de paix”. Musa Magomedov ne se laisse pas emporter facilement. Accoudé à sa table de conférence, le directeur de la cokerie d’Avdiivka, dans l’est de l’Ukraine parle production et chiffre. Il ne veut malgré tout pas cacher son enthousiasme. “Il y a eu des moments où nous nous pensions condamnés. Aujourd’hui, je sais que nous avons un futur, et Avdiivka aussi”.

A moins de trente kilomètres au nord de Donetsk, l’usine de coke frappe par son gigantisme. Et pour cause: c’est l’une des plus importantes d’Europe. Elle produit 25% du coke ukrainien. Spectatrice immobile de la guerre qui fait rage depuis le printemps 2014, elle s’est retrouvée, avec la ville, sur la ligne de front, du côté contrôlé par les forces ukrainiennes. Le complexe industriel a souffert de nombreux bombardements au cours des trois dernières années, menaçant ses infrastructures vitales. 2 employés ont été tués sur le site.

L’écho des duels d’artillerie est quotidien au-dessus de la ville. Les tirs se concentrent sur la zone militaire au sud, mais se perdent de temps en temps. Quatre civils ont trouvé la mort, le 13 mai, alors que l’Ukraine célébrait la finale de l’Eurovision à Kiev. La cokerie n’a malgré tout jamais cessé de fonctionner. Et aujourd’hui, Musa Magomedov relance les plans d’investissement et de modernisation de l’usine.

DSC04097
Crédit: Filip Warwick

Pas de temps à perdre

“Vous voyez, les fours sont disposés en batterie, et sont allumés en permanence”, décrit Maksym Butovskiy, contremaître du bloc 1. Un wagon d’acier glisse sur un petit chemin de fer pour collecter des blocs de coke en fusion tombant des fours, à une température de 1000°. Son chargement est ensuite refroidi et entreposé dans les imposantes structures qui encadrent la cour d’usine. “Je considère ces fours comme mes enfants. Autant dire que je suis fier de voir toute ma famille réveillée et active!”, s’émeut Maksym Butovksiy. Seul un neuvième four est en cours de restauration, prévue de longue date. L’usine est active, très active même. “On produit à pleine capacité, et il ne faut pas traîner. Les industries métallurgiques réclamaient notre coke depuis des années, donc il n’y a pas de temps à perdre”, commente Musa Magomedov.

Pourtant, en février, le directeur hurlait à la mort. Le blocus nationaliste des approvisionnements de charbon en provenance des territoires séparatistes faisait peser une menace bien plus existentielle que les bombardements. Sous la bannière “Stop au commerce du sang”, des groupes paramilitaires soutenus par des partis politiques d’opposition avaient établi des barrages sur des voies de chemin de fer. Ils avaient juré d’interdire aux sociétés implantées dans les républiques de Donetsk et Louhansk de faire des affaires avec des entreprises en territoire ukrainien, et de financer les autorités séparatistes par leurs impôts.

Un suzerain en exil

Le blocus était clairement dirigé contre l’empire industriel de l’oligarque Rinat Akhmetov. Allié du Président déchu Viktor Ianoukovitch, il a longtemps été considéré comme le “Seigneur du Donbass”, et avait organisé un circuit de production très intégré, moderne et compétitif, au sein de sa holding “System Capital Management” (SCM). La cokerie d’Avdiivka, en l’occurrence, dépend de la société “Metinvest”, un des fleurons de SCM. Elle recevait charbon et électricité de la société DTEK, elle aussi partie prenante de SCM. La coke produite partait pour la plupart vers des métallurgies de Metinvest. Le circuit avait résisté à la guerre, jusqu’aux blocages du début d’année. Face à la pression d’un mouvement nationaliste armé, vindicatif, et soutenu par l’opinion, le Président Petro Porochenko a institutionnalisé, le 15 mars, un “gel temporaire des échanges commerciaux par rail et par la route”.

“Nous avons du nous adapter”, explique Musa Magomedov, “en recherchant des approvisionnements depuis les Etats-Unis, l’Australie, et d’autres mines d’Ukraine. Ca coûte plus cher, mais nous pouvons au moins continuer à travailler”. L’intégration verticale est tout de même préservée à 50%, dans la mesure où les fournisseurs américains comme United Coal Company sont détenus par Metinvest.

Musa Magomedov dément ainsi les rumeurs de contrebande depuis les zones séparatistes. La cokerie ne reçoit plus ni charbon ni électricité depuis Donetsk, maintenant que les lignes à haute tension ont été redirigées depuis le nord de la région. A travers cette usine, il semble qu’Ahmetov, autrefois le “Seigneur du Donbass”, a perdu tout contrôle sur son fief. En mars, les séparatistes avaient nationalisé une trentaine de ses entreprises sur leurs territoires. Même les activités humanitaires de Rinat Akhmetov sont désormais interdites à Donetsk et Louhansk.

DSC04269
Crédit: Filip Warwick

 

Séparation définitive? 

Pour le Donbass, région minière et industrielle autrefois très dynamique et incorporée aux circuits économiques ukrainiens, la reconfiguration est difficile. Au moins 20000 personnes franchissent la ligne de front chaque jour, preuve de liens forts et persistants. La rupture progressive des liens économiques pourrait remettre en cause ces interconnexions. Le constat est d’autant plus amer que le blocus ne semble en aucun cas contraindre les autorités séparatistes et russes, à relancer des négociations de paix. Les instigateurs des barrages assuraient pourtant que la pression financière d’un blocus obligerait Moscou à se montrer plus conciliante.

Le chef de Donetsk Alexander Zakharchenko semble très bien s’accommoder de la situation. Il a renforcé son emprise sur l’économie régionale, et semble regarder de moins en moins vers l’Ukraine. Petro Porochenko a subi un revers politique cuisant. Il a aussi perdu les impôts conséquents que les sociétés versaient à Kiev avant d’être nationalisées à Donetsk et Louhansk, accuse les nationalistes d’avoir “manipulé l’opinion” afin de séparer définitivement le Donbass de l’Ukraine.

Crédit: Filip Warwick

Si les faisans restent… 

Chez Musa Magomedov, pas de politique, hormis la politique de la ville. L’homme est une célébrité à Avdiivka, et sur les réseaux sociaux, acclamé pour sa détermination face à l’adversité. De fait, l’existence même d’Avdiivka dépend de la cokerie. La ville en reçoit tout son chauffage, la quasi-totalité du budget municipal, et l’essentiel de son activité économique, à travers les 4000 emplois occupés.

Sur 35000 habitants avant la guerre, environ 20000 vivent encore en ville. “Nous ne manquons pas de bras, mais plutôt de compétences. Les travailleurs les plus qualifiés sont partis”, regrette Musa Magomedov. “Mais avec le retour à nos pleines capacités, on va leur montrer qu’il y a des perspectives ici. On va les faire revenir”.

A la fin d’un tour de l’usine, Ioulia M., responsable de presse, entraîne le visiteur vers un petit espace vert. Des canards s’ébattent dans un bassin. Des cygnes, et même des faisans paradent autour. Le soleil inonde le parc, dans un des premiers après-midis d’été. “Si ces animaux vivent paisiblement ici, alors c’est bon signe pour nous. D’abord en terme de qualité de l’environnement. Malgré toutes les critiques qui nous sont adressées, l’usine est aussi propre qu’une cokerie comme celle-là peut l’être. Et puis, dans ce contexte… si eux se sentent bien ici, alors il n’y a pas de raison que nous fuyons”.

Nouvelle explosion de violences dans le Donbass

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 31/01/2017

16265224_1413665655310511_9020041083584927401_n
L’usine de coke d’Avdiivka, dans la nuit du 30 au 31 janvier. Source: FB de Musa Magomedov, director de l’usine. 

“Des milliers de personnes se retrouvent sans eau, sans électricité, et sans chauffage, par des températures frôlant les -20°”. Konstantyn Reutski est un volontaire de l’association pro-ukrainienne “Vostok-SOS”, dans la ville industrielle d’Avdiivka, au nord de Donetsk, capitale des séparatistes pro-russes. Il se retrouve au coeur d’une explosion de violences inédite dans la guerre d’attrition du Donbass.

La ville, sous contrôle ukrainien, subit de lourdes attaques depuis le 29 janvier au petit matin. Des bombardements intensifs, accompagnés d’incursions terrestres de troupes séparatistes, ont touché les conduites de gaz et les lignes électriques. L’usine de coke d’Avdiivka, l’une des plus grandes d’Europe, s’est retrouvée paralysée par manque d’approvisionnements électriques pendant plusieurs heures, laissant une ville de quelques 16.000 habitants sans chauffage. Les températures dans la région frôlent les -20°.

Un plan d’évacuation a été mis sur pied en urgence, mobilisant 80 bus et 2 trains. Le Président Petro Porochenko a écourté une visite d’Etat en Allemagne, afin de parer au “risque de désastre humanitaire”, selon son porte-parole. L’évacuation d’Avdiivka est néanmoins retardée jusqu’au dernier moment. Le gouverneur ukrainien de la région, Pavlo Jebrivskiy espère qu’une trêve peut permettre de réparer les infrastructures énergétiques de la ville.

La trêve, néanmoins, ne semble pas se profiler. Sur plusieurs points de la ligne de front, du port de Marioupol aux banlieues de Donetsk, les violences ont atteint un niveau non-égalée depuis les dernières flambées de violence de l’hiver 2015. Depuis le 29 janvier, au moins 8 soldats ukrainiens ont trouvé la mort, 26 ont été blessés. Les pertes côté pro-russe et russe ne sont pas connues. Les tirs d’artillerie, jusqu’ici cantonnés à la nuit, afin de ne pas attirer l’attention des observateurs, se multiplient en journée. Le chef d’observation de la mission de l’OSCE, Alexander Hug, dénote un “sentiment d’impunité” des belligérants dans l’utilisation d’armes lourdes.

Ces dernières semaines, les forces ukrainiennes ont usé d’une stratégie “de rampant”, selon la formule consacrée. Plusieurs unités ont pris le contrôle, sans coup férir, de localités situées dans la zone tampon, telle que définie par les Accords de Paix de Minsk de février 2015. Ce faisant, les forces de Kiev ont réduit la distance entre les positions ennemies, et augmenté les risques d’affrontement. A titre de justification, les soldats assurent vouloir mettre fin aux réseaux de contrebande qui caractérisent cette “zone grise”, et sécuriser leurs positions. A Kiev, on explique aussi la manoeuvre par la nécessité de reprendre l’initiative, dans le cas où l’administration de Donald Trump malmènerait l’Ukraine au profit de sa relation avec Vladimir Poutine.

L’explosion de violences des derniers jours est, elle, à l’initiative des forces pro-russes et russes. Les attaques terrestres au sud d’Avdiivka, le long de la route E50, indiquent une volonté d’encercler la ville, et de faire bouger la ligne de front au profit de la République populaire auto-proclamée de Donetsk. Ces attaques ont, pour l’heure, été repoussées par les troupes ukrainiennes. Mais le risque de futures attaques persiste. Un récent rapport d’une mission conjointe d’observateurs ukrainiens, danois et canadiens, a fait état d’une large concentration de troupes et de matériel militaire en Russie, le long de la frontière ukrainienne. Malgré des preuves indiscutables, Moscou nie depuis 2014 son implication dans le conflit.

Les objectifs de ces offensives restent incertains. Pour certains, il s’agirait de créer une tension diplomatique en amont d’une future rencontre “Format Normandie”, entre les dirigeants français, allemand, russe et ukrainien. Pour d’autres, il s’agirait d’une réaction à l’adoption récente, à Kiev, d’un “plan de réintégration du Donbass”. Cette loi offre des facilités aux Ukrainiens des territoires séparatistes, par exemple en termes de circulation, ou d’accès aux universités nationales. L’initiative est très critiquée en Ukraine même. Elle se heurte aux appels à un blocus systématique des républiques auto-proclamées. Un blocus ad-hoc a d’ailleurs été mis en place par des combattants volontaires, au nord de Louhansk. Vu des capitales séparatistes, cette loi peut aussi être considérée comme une menace pour la légitimité des autorités auto-proclamées. Relancer des offensives permettrait ainsi de s’assurer que ce “plan de réintégration” ne peut être appliqué.

Pour la députée Victoria Voytsitska du parti Samopomitch, le scénario serait bien plus catastrophique. Ce serait le début d’une nouvelle grande bataille, à l’image de celle de Debaltseve, qui s’était soldée par une défaite cuisante de l’Ukraine, en février 2015. “Les Russes veulent nous contraindre à accepter leur scénario de paix, avec statut spécial, élections des séparatistes au Parlement à Kiev…” Ces dispositions, prévues par les Accords de Minsk, sont perçues et présentées de manière très différentes par Kiev et Moscou. En raison de divergences de fond, les négociations de paix sont gelées depuis des mois. Un changement de situation sur le terrain pourrait rebattre les cartes des négociations.

“Je ne crois pas que ce soit un Debaltseve-2”, estime la journaliste Anastasia Magazova, à Avdiivka. “Les Ukrainiens ripostent fermement, donc les autres ne passeront pas”. Elle se concentre pour l’heure sur le sort des civils, encore une fois les principales victimes de cette dégradation de la situation. Les autorités régionales, ainsi que des ONG comme la Croix Rouge Internationale dépêchent des convois de nourriture et d’aide de première nécessité, telles que des couvertures ou des radiateurs d’appoint.

Le volontaire Konstantyn Reutski constate lui aussi cette situation humanitaire précaire. Celui-ci relève malgré tout, dans une anecdote sur son mur Facebook, la faculté d’adaption des habitants du Donbass, qui a désarmé plus d’un observateur dans cette guerre. En passant devant un arrêt de bus, devant la cokerie d’Avdiivka, il raconte avoir entendu une femme au téléphone. Celle-ci explique, sur un ton ordinaire, que “tout va bien. Normal. C’est juste que nous n’avons pas d’électricité et qu’ils nous tirent dessus”.

RFI: Négociations de la dernière chance pour l’eau du Donbass

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 23/11/2016

Négociations de la dernière chance ce mercredi à Minsk. Un groupe de travail sur la guerre dans l’est de l’Ukraine s’y réunit pour tenter de trouver un moyen d’assurer l’acheminement d’eau à 600.000 personnes. Ils ont jusqu’à la fin novembre pour éviter une crise humanitaire. 

img_6249

A première vue, c’est un simple problème technique. La compagnie d’eau qui alimente un bassin de 600.000 personnes est située côté ukrainien. La plupart des consommateurs vivent côté séparatiste. Ils n’ont pas accès à un système bancaire fiable et ils ne pas peuvent payer leurs factures. Mais dans le contexte de guerre, difficile de trouver une solution. Nicolas Fleury est le directeur adjoint de la Croix Rouge Internationale en Ukraine. Le CIRC a déboursé 700.000 dollars pour payer les factures d’octobre et de novembre.

Nicolas Fleury: Malheureusement ce n’est qu’une situation temporaire, qui ne fait qu’acheter un peu de temps pour que les négociations politiques aboutissent. 

Les négociations politiques, elles trainent, malgré l’urgence. Sanela Bajrambasic, porte-parole du CICR, appelle à une prise de conscience des parties.

Sanela Bajrambasic: En plus des difficultés actuelles, s’il n’y a plus d’eau, cela veut dire des problèmes pour les enfants, pas d’eau pour le chauffage, et toutes sortes de complications qui pourraient créer un désastre humanitaire. On a du mal à imaginer. 

Alors que des négociations cruciales se tiennent aujourd’hui, cette situation aberrante vient rappeler, une fois encore, à quel point la guerre a déchiré la région du Donbass, et ses habitants.

TDG: L’OSCE observe de fortes tensions dans le Donbass

Entretien avec Alexander Hug, Premier adjoint au chef de la mission d’observation de l’OSCE, réalisé le 16/11/2016 à Kiev. Publié dans La Tribune de Genève, le 22/11/2016

Malgré sa haute stature, Alexander Hug donne l’impression de marcher sur des œufs. L’ancien militaire suisse est le premier adjoint au chef de la mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine. Il coordonne depuis 2014 quelque 700 observateurs, chargés de surveiller l’application et les violations du cessez-le-feu visant à mettre un terme à la guerre du Donbass. Un mandat délicat.

screen-shot-2016-11-22-at-10-58-01

La ligne de front est le théâtre depuis plusieurs semaines de violents échanges d’artillerie. Comment expliquer ce regain de tensions?

En effet, on n’avait pas observé un tel pic de tensions de toute l’année. Les violations se comptent par milliers. C’est une spirale infernale. Des escarmouches d’infanterie entraînent des réponses de calibres plus lourds, qui eux-mêmes entraînent des ripostes d’artillerie lourde à l’arrière. On a parfois des combats sur deux, trois niveaux, qu’il est très dur d’arrêter. Il faut se féliciter que la ligne de contact n’a pas bougé depuis longtemps. Mais le risque existe. Si les combats continuent, l’un des deux camps peut réagir de façon excessive.

Y a-t-il une raison à ce regain de violences?

Il n’y a pas une explication unique. Sinon, il serait aisé de l’identifier et de résoudre le problème. Ce que l’on observe, c’est ce qu’il y a une quantité élevée d’armes, le long de la ligne de contact. Des armes légères et des mortiers, mais aussi des chars d’assaut et des lance-missiles. Nombre de ces armes auraient dû être retirées au moins au-delà des 15 kilomètres de la ligne de front, comme stipulé dans les Accords de Minsk. Ces armes sont présentes des deux côtés. Dans la semaine du 7 au 13 novembre, nous avons recensé pas moins de 3500 violations du cessez-le-feu, dont certaines avec des lance-missiles de type Grad, qui sont particulièrement imprécis.

Qu’est-ce qui empêche les belligérants de se tirer dessus?

Sur de nombreux points de la ligne de contact, les parties sont très proches les unes des autres. Dans un triangle entre l’aéroport de Donetsk, Yasinovata et Aviidvka, par exemple, ils sont à 50 ou 20 mètres les uns des autres. Cela va généralement de pair avec des combats continus. Dans les zones où les parties sont plus distantes, il y a moins de possibilités de combat. Une autre raison à mentionner pour expliquer le regain de tensions: les négociations de paix à Minsk sont bloquées en ce moment. Cela entretient un climat d’incertitude.

Dans ces conditions, les récentes annonces sur un désengagement des parties vont rester lettre morte?

Non. Cette notion de désengagement doit être comprise comme impliquant le respect du cessez-le-feu et la démilitarisation de la zone. Si l’on souhaite que les parties se retirent d’un ou deux kilomètres par rapport à la ligne, il faut qu’il n’y ait pas de combats, afin que chacun évacue en confiance et ne le vive pas comme une retraite. Cela a déjà été fait à Zolote ou Bohdanivka-Petrivske. C’est possible.

Percevez-vous vraiment une quelconque volonté politique allant dans ce sens?

Dans le cadre des Accords de Minsk, toutes les parties ont accepté un désengagement. Moi et mon équipe devons partir du principe que tous souhaitent honorer leurs engagements. Une des manières d’y arriver est d’autoriser l’accès de la SMM à toutes les zones nécessaires. C’est ainsi que nous pouvons fournir des assurances aux deux parties, et instaurer un climat de confiance.

Vous avez récemment déclaré que la majorité des obstacles rencontrés provenaient du côté séparatiste. Est-ce toujours le cas?

En général, oui. Nous rencontrons beaucoup de difficultés à surveiller la frontière avec la Russie, par exemple. Mais nous ne pouvons pas spéculer sur les raisons de ces obstacles. Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons pas voir ce qui nous est caché. Donc il y a quelque chose que l’on ne veut pas que nous voyions. Mais on ne peut rien dire de plus. Ce travail d’observation est difficile, car les zones de combat changent. L’artillerie est montée sur camions. On peut prendre un mortier sous son bras et quitter la zone…

Selon vous, que doit-il être fait pour que cette guerre ne se transforme pas en conflit gelé?

Je n’ai pas rencontré de civil dans les zones non contrôlées par le gouvernement qui ne souhaitait pas une fin du conflit immédiate. Tous se sentent ukrainiens. C’est encourageant. Les civils sont ceux qui souffrent le plus dans ce conflit. Des milliers d’entre eux franchissent néanmoins la ligne de contact chaque jour. Cela prouve que ce n’est pas «nous contre eux», que la séparation est artificielle. La priorité, c’est que les combats cessent. Des cessez-le-feu antérieurs ont démontré que c’est possible.

RTBF: En Ukraine, pas de paix en vue

Intervention dans la séquence « Question du Monde », sur la RTBF, le 18/11/2016

Dans quelques jours, le 21 novembre, l’Ukraine commémorera le début des protestations du Maïdan. Protestations devenues révolution, qui a ensuite débouché sur l’annexion de la Crimée par la Russie, et une guerre hybride dans le Donbass, dans l’est du pays. Le conflit a fait plus de 10.000 morts, Là-bas, la situation reste tendue, c’est le moins que l’on puisse dire… 

img_6253

Sébastien Gobert, vous êtes à Kiev… Le conflit dans l’est de l’Ukraine s’est-il arrêté?

Non, et il n’y a aucun signe que l’on en vienne à une paix durable dans un futur proche. La ligne de front s’est stabilisée depuis plus d’un an, il n’y a plus de mouvements de troupes, que ce soient les Ukrainiens ou les forces russes et pro-russes. Mais les duels d’artillerie sont quotidiens, et ils sont toujours meurtriers. J’ai rencontré il y a quelques jours Alexander Hug, le chef adjoint de la mission d’observation de l’OSCE. Elle a relevé, juste ces derniers jours, des milliers de violations du cessez-le-feu, dont beaucoup à l’artillerie lourde, provenant des deux côtés de la ligne de front. Et pourtant la zone le long de la ligne de front est censée être démilitarisée, en vertu des Accords de paix de Minsk.

Vous vous rappelez, ces Accords avaient été signés en février 2015 par l’Ukraine, la Russie, la France et l’Allemagne. Ils avaient mis fin à la phase la plus terrible du conflit. Mais plus d’un an et demie après, la situation n’a pas évolué.

Comment peut-on expliquer que le conflit ne soit toujours pas résolu? 

C’est ce qu’on appelle un conflit hybride, c’est-à-dire qui a des causes multiples, des manifestations multiples, et des acteurs extrêmement diverses. Côté ukrainien et séparatiste, on trouve les forces régulières et des bataillons de volontaires, plus ou moins encadrés. Il y a quelques volontaires étrangers, des Russes, mais aussi des Européens de l’ouest.  Côté séparatiste, il y a aussi des forces spéciales russes. Même si la Russie n’admet toujours pas son implication directe dans le conflit, les preuves se sont faites irréfutables depuis des mois. Avec une telle diversité d’acteurs, il est très difficile d’établir des chaînes de commandes qui soient respectées d’un bout à l’autre.

Il y a des initiatives diplomatiques de temps à autre pour relancer le processus de paix. Mais les négociations sont très lentes, voire bloquées. On parle d’échanges de prisonniers, du contrôle de la frontière entre les territoires séparatistes et la Russie, d’organisations d’élections locales, d’adoption à Kiev d’un statut spécial pour la région… Chaque partie en présence a ses priorités, ses intérêts, et les obstacles sont considérables.

Et pendant que les négociations stagnent, c’est la population civile qui en paie le prix…? 

Exactement. On parle d’un bassin de population d’au moins 5 millions de personnes, déchiré par la guerre. Vous mentionniez le chiffre de 10.000 morts. Mais la guerre a aussi fait plus de un million et demie de personnes déplacées et réfugiés. La situation économique de la région est désastreuse, ce qui a des impacts sur toute l’Ukraine d’ailleurs. Cela encourage les trafics en tout genre, les systèmes “débrouille”. Et cela rend évidemment l’aide humanitaire plus que vitale.

Chaque jour, des milliers de personnes font la queue pendant des heures à des points de passage entre territoires ukrainiens et séparatistes, pour aller voir leurs familles, faire des courses ou autres. Cela synthétise en quelque sorte les difficultés sur le terrain. Mais cela montre aussi, en même temps, que les habitants vont d’un côté et de l’autre. il n’y a pas de persécution de masse ou de haine ethnique irréconciliable dans ce conflit. La paix est possible. Mais elle dépend de tellement de facteurs en particulier politiques, qu’elle sera très dure à trouver, et encore plus dure à faire appliquer.

RFI: Pas de retour en vue pour les déplacés du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 03/11/2016

Depuis le printemps 2014, la guerre dans l’est de l’Ukraine a fait plus de 10.000 morts, selon l’ONU. Et les combats continuent le long de la ligne de front. Le conflit a aussi fait plus de 1,5 million de personnes déplacées, éparpillées entre la Russie et l’Ukraine. En Ukraine, ils seraient entre 800.000 et 1 million. Leurs situations restent pour la plupart très précaires. 

sebastien-gobert-accents-ok2_0

Bonjour!

Ivan: Bonjour, parlez-vous français? (rires)

L’accueil est chaleureux, chez Ivan et Tetiana. Le nom d’Ivan est Cherboul – sa famille serait historiquement originaire de la ville de Cherbourg, en Normandie. Ils se réjouissent donc de recevoir la visite d’un journaliste français. Mais le tour du propriétaire est vite fait: cela fait deux ans qu’ils habitent dans un une chambre de résidence universitaire de 10 mètres carrés.

Ivan et Tetiana avaient une vraie maison, là-bas, à Louhansk. Ils venaient d’y faire des réparations quand la guerre a commencé, au printemps 2014. Louhansk est devenu l’une des capitales des séparatistes pro-russes. Tetiana et Ivan ont fui, et se sont réfugiés à 100 kilomètres au nord, à Severodonetsk, en territoire ukrainien.

Lena Sennaya est elle-même originaire de Pervomaisk, aujourd’hui en territoire séparatiste. Elle coordonne de l’aide aux personnes déplacées, au sein du Fonds Alexander Romanovski.

Lena Sennaya: Il a fallu résoudre les problèmes les uns après les autres. Nous étions partis sans rien, en été – automne 2014. Il a fallu manger, s’habiller, s’occuper des enfants. Et aujourd’hui, le problème principal, c’est le logement. 

Lena Sennaya explique que beaucoup de personnes ont préféré retourner vivre chez eux, en territoires séparatistes, malgré les risques politiques et sécuritaires. Les conditions d’hébergement en territoires ukrainiens sont souvent très précaires. Obtenir un travail, c’est possible. Mais la reconversion n’est pas toujours évidente pour des anciens mineurs et ouvriers industriels. Vivre comme personne déplacée en territoire ukrainien est loin d’être en choix. Mais cela répond, entre autres, à des considérations très pratiques.

Lena Sennaya: Ceux qui habitent côté ukrainien ont compris que là-bas, il n’y a pas d’avenir. On ne sait rien de la situation politique. Les diplômes des écoles et universités ne sont reconnus nulle part… Mais donc, cela veut dire qu’il faut se réorganiser à partir de rien, sans même être sûr d’avoir un toit sur la tête. 

Ici, à Severdonetsk, même les petites chambres de la résidence universitaire ne sont pas garanties.

Anna Roudenko: Il ne reste que 24 personnes déplacées dans la résidence universitaire. Il y a une sorte de conflit avec l’université, qui veut faire de la place pour ses étudiants. Ils ont reçu une bourse de l’Union européenne pour développer l’université et rénover quelques bâtiments, donc ils veulent donner la priorité aux étudiants.

Anna Roudenko est elle de Louhansk, elle s’est faite porte-parole du groupe de personnes déplacées de cette résidence universitaire. Une de ses priorités est d’assurer un soutien psychologique pour son groupe.

Anna Roudenko: C’est très dur à vivre. Avant, on avait un chez-soi, notre confort. On est arrivés ici avec deux valises, pour se retrouver entassés dans des petites chambres étudiantes… Evidemment, il y a des organisations humanitaires qui sont là pour aider. Mais faire la queue pour récupérer un colis alimentaire, cela ne réjouit personne… 

A travers toute la région, les files d’attente aux distributions d’aide humanitaire sont une scène devenue presque banale.

Deborah Nguyen est chargée de communication du Programme Alimentaire Mondial (PAM), qui organise des distributions de colis alimentaires.

Deborah Nguyen: Ces personnes ont épuisé leur épargne. Elles n’ont pas beaucoup d’argent pour subvenir à leurs besoins. Certaines personnes reçoivent de l’aide de leurs familles. Certaines personnes reçoivent une pension de retraite de l’Etat. Mais c’est souvent insuffisant pour subvenir à leurs besoins.

Le gouvernement à Kiev a récemment fait passer une loi restreignant les conditions d’accès à des aides publiques. Cette loi a permis de limiter certains abus. Mais elle précarise encore plus des familles qui comptaient sur le soutien de l’Etat.

Reste donc l’aide humanitaire. Les rations distribuées par le PAM sont suffisantes pour une personne pour un mois. Mais même cette aide primaire n’est plus garantie. Le PAM n’a pas débloqué les financements promis pour l’Ukraine en 2016. L’objectif était d’aider 280.000 personnes. Le PAM en touchera à peine 100.000. Deborah Nguyen

Deborah Nguyen: Sans l’aide du PAM, ces personnes vont se retrouver dans des situations très difficiles, car ce sont des personnes qui sont déjà très vulnérables à la base.  

Le conflit hybride du Donbass dure depuis déjà plus de deux ans, et il ne semble pas près de se résoudre. Malgré cela, des centaines de milliers de personnes n’ont toujours pas trouvé un modus vivendi. Elles sont faiblement soutenues par l’Etat, et vivent dans des situations toujours précaires. L’inquiétude monte, à l’approche de l’hiver.

Ecouter le reportage ici (accès libre) 

Libération: Donbass, l’ombre des disparus

Version longue d’un reportage publié dans Libération, le 26/10/2016

Families of Missing Persons
Maryna Anatoliivna Mikhnovska, whose son Yevgen Mykolayovych Myronov went missing from his apartment after being taken by soldiers, poses for a portrait in his apartment on Monday, July 11, 2016 in Kramatorsk, Ukraine.

Ukraine. Plus de deux ans après le début du conflit et malgré les accords de Minsk, les habitants de l’est du pays restent sans nouvelles de centaines de personnes, malgré la mobilisation des ONG.

“Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier”. Lyoubov Stepanivna tasse du doigt quelques grains de sucre sur la table, sans y penser. A voir l’état de sa cuisine, et du reste de la maison, elle ne pense plus à grand chose de concret. Mais sans l’ombre d’une hésitation, elle sait depuis combien de jours deux de ses fils, Olexandr et Mykola ont disparu. “2 ans, 2 mois, et 8 jours”, égrène-t-elle, le jour de la rencontre.

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de la région éponyme, dans l’est de l’Ukraine. Jusqu’au printemps 2014, quand les tensions entre les troupes ukrainiennes et les forces séparatistes pro-russes, soutenus par la Russie voisine, dégénèrent en conflit ouvert. Louhansk a vite été séparée du village de Lyoubov Stepanivna, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux qu’Oleksandr et Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014. “Ils sont partis à 8h30. On entendait des bombardements au loin. A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien”, se lamente Lyoubov Stepanivna.

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins le devenir d’Oleksandr et Mykola. Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres. “Aux services secrets, aux ministères, au Président Petro Porochenko, à Louhansk…” Rien n’y fait.

Les échauffourées meurtrières n’ont jamais cessé sur la ligne de front qui déchire l’est de l’Ukraine, bien que celle-ci soit stabilisée depuis février 2015. Dans le cadre du laborieux processus de paix encadré par les accords de Minsk II, la question des personnes disparues se fait sensible. “Nous avons 472 cas officiellement enregistrés. A 96%, il s’agit d’hommes, pour moitié militaires, et pour moitié civils”, indique Fabien Bourdier, coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev. Un chiffre qui n’est qu’une estimation: “près d’un millier de corps restent non-identifiés”, précise Fabien Bourdier.

Les disparitions sont imputables à toutes les parties en présence: ukrainienne, russe et pro-russe, sans distinction. Aujourd’hui, la nature de ce conflit hybride, caractérisé par une forte proximité sociale, culturelle et linguistique des belligérants, faciliterait les recherches. “Ce n’est pas un conflit ethnique, comme dans d’autres régions du monde. Il n’y a donc pas de haine viscérale d’un camp à l’autre. On voit une réelle volonté politique pour résoudre ces cas de personnes disparues”, assure Fabien Bourdier.

Le CICR est en première ligne pour encadrer les efforts de recherche. C’est l’une des rares organisations internationales habilitée à travailler à la fois en territoire ukrainien et séparatiste. En plus de la collecte d’information et de la coordination des acteurs, l’une de ses missions concrètes est de former et accompagner les médecins légistes, afin de maximiser les chances d’identification lors d’exhumation et d’autopsie de corps.

Côté ukrainien, la volonté politique observée se heurte néanmoins aux lacunes du cadre législatif. “La législation actuelle sur les personnes disparues n’est pas adaptée à une situation de conflit et fait plutôt référence à des fugues, ou à des individus perdus dans la montagne…”, explique Fabien Bourdier. La Verkhovna Rada (Parlement) est aussi encouragée à passer une loi spécifique qui créerait une commission nationale sur la question. Les députés seraient aussi incités à se préoccuper des conséquences matérielles des disparitions.

“Mes deux fils m’aidaient à survivre, moi et mon mari”, sanglote Lyoubov Stepanivna, à Valuiske. “Cela fait deux ans que nous vivons quasiment sans rien… L’année prochaine, je dois me faire opérer du coeur. Il faudra envoyer le fils d’Oleksandr à l’université. On ne sait pas comment payer pour tout cela”. Vivant dans un petit hameau aux routes de terre, à 3 kilomètres à peine de la ligne de front, Lyoubov Stepanivna n’a plus qu’un fils sur trois pour seul soutien. “En plus, comme je n’ai pas perdu ma maison, je n’ai pas droit à de l’aide humanitaire…” La prise en charge des familles de disparus ne semble pas être à l’ordre du jour à Kiev. Le gouvernement peine déjà à apporter une assistance suffisante à des centaines de milliers de personnes déplacées.

La priorité du moment est bien de “retrouver tous les prisonniers et personnes disparues et les ramener chez eux”, comme l’affirme Iryna Herashenko, vice-Présidente de la Verkhovna Rada et négociatrice ukrainienne pour les affaires humanitaires aux négociations de Minsk. Une priorité très politique, compliquée par des listes de captifs incomplètes et des calculs en tout genre en amont d’échanges très médiatisés de prisonniers.

Un certain nombre d’individus figuraient ainsi au registre des personnes disparues jusqu’à l’été: une enquête d’Amnesty International et de Human Rights Watch a révélé qu’ils étaient tenus au secret, certains pendant plus de deux ans, dans une prison secrète des services de sécurité ukrainiens, à Kharkiv. Le scandale de cette révélation avait vraisemblablement conduit à la libération de nombreux détenus. Plusieurs seraient encore en cellule. Les ONG des droits de l’homme avaient dénoncé des pratiques similaires dans les républiques auto-proclamées de Donetsk et de Louhansk.

La tâche des négociateurs est aussi compliquée par l’évolution constante des listes. Iryna Herashenko déplorait ainsi, le 14 septembre, que plusieurs soldats ukrainiens ont récemment été capturés par les séparatistes pro-russes “par négligence, en s’habillant en civil pour aller rendre visite à leurs familles en territoires occupés”. En raison d’un manque d’information sur leur sort, trois d’entre eux ont été placés dans la catégorie des personnes disparues.

 

Sélection de photos de Brendan Hoffman, réalisées pour le Comité de la Croix Rouge Internationale. 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

“Tout ça, ce sont des jeux comptables pour eux”, coupe Maryna, affalée dans un fauteuil de l’appartement de son fils, Yevhen, à Kramatorsk, au nord de Donestk. “Ils n’ont pas besoin de gens comme nous, et ils ne feront rien pour nous aider”. Elle étale, elle aussi, les lettres envoyées à différentes institutions ukrainiennes, laissées sans réponses concrètes.

“Ils sont venus le chercher ici, le 11 juillet 2014, quelques jours après la reprise de la ville par l’armée. Ils l’ont battu, et emmené ensuite aux urgences”. Le temps que Maryna arrive sur place, Yevhen avait déjà disparu. “Ils me l’ont pris… Et depuis, plus de nouvelles”. Maryna est contactée par plusieurs personnes qui lui font miroiter des informations. “On a essayé de me tromper, et de m’extorquer de l’argent”, se souvient-elle. Elle n’a jamais payé. Alors il ne lui reste qu’à attendre.

“Il est vivant, j’en suis sûre. Ils ne voulaient pas le tuer, sinon pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences pour le soigner…? Vous savez, j’ai enterré mon premier fils en 2010, alors je ressens ces questions au plus profond. Yevhen est vivant, je le sais”. Dans l’appartement qu’elle visite de temps en temps sur le chemin du travail, rien n’a bougé depuis deux ans, ou presque. “Il doit tout retrouver comme il l’a laissé… quand il reviendra”.