France Culture: Une parade militaire comme démonstration de force

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 24/08/2017

L’Ukraine célèbre aujourd’hui le 26ème anniversaire de son indépendance. Le pays souffre d’une guerre meurtrière dans ses régions est depuis 2014, contre des forces pro-russes et russes. Les autorités ont donc remis au goût du jour la parade militaire pour la fête nationale. L’occasion d’une démonstration de force, et d’unité avec des partenaires étrangers.
A Kiev, Sébastien Gobert

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11 ministres des affaires étrangères, 10 bataillons de pays alliés, dont 9 de l’OTAN. La parade militaire, prévue ce matin dans le centre de Kiev, s’annonce comme un tableau idéal pour le Président Petro Porochenko. Lui cherche depuis 2014 à mobiliser les Occidentaux pour soutenir l’Ukraine contre l’agression russe. L’annexion de la Crimée, et la guerre hybride dans l’est, ont amputé le pays de près de 10% de son territoire, et fait plus de 10.000 morts. L’occasion est donc rêvée d’envoyer un message de force, à la fois au Kremlin, mais aussi à sa population. Petro Porochenko a aussi rendu public une lettre de Donald Trump, dans laquelle le Président américain se porte garant de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et assure de son soutien. La Maison blanche est aussi à l’étude de possibles livraisons d’armes létales à l’Ukraine. Il reste malgré tout peu probable que ces soutiens affectent le rapport de force dans la guerre qui se poursuit. Sur le terrain, les échauffourées et duels d’artillerie sont quotidiens. Un énième cessez-le-feu est annoncé pour le 1er septembre, jour de la rentrée scolaire. Rien n’indique qu’il puisse s’ancrer sur la durée. Et il faudra plus qu’une parade militaire à Kiev pour que des négociations de paix débouchent sur une solution durable.

RFI: Onuka, et le renouveau de la scène musicale ukrainienne

Reportage diffusé dans l’émission « Vous M’en Direz des Nouvelles », sur RFI (à partir de 41’15), le 15/05/2017

C’est un chanteur portugais qui vient de remporter l’édition 2017 de l’Eurovision, au terme d’une compétition de 42 pays. L’Eurovision était organisée en Ukraine, un pays où la scène musicale est en plein développement. Pendant les 25 ans de l’indépendance de l’Ukraine, le paysage musical était partagé entre les chansons folkloriques, et la pop-disco post-soviétique, très “rentre-dedans”. Voici qu’émerge une nouvelle offre musicale, bien plus diverse, et qui est même appréciée à l’étranger. Certains parlent de renouveau de la musique ukrainienne. Sébastien Gobert nous emmène à la rencontre de phénomène à travers un des groupes les plus populaires du moment, Onuka. 

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Onuka, ça veut dire “la petite fille”, en ukrainien. Nata Zhyzhchenko a grandi dans l’admiration de son grand-père, un artisan spécialisé dans les instruments folkloriques à Kiev. Après avoir joué plus de dix ans dans un ensemble avec son frère, Nata Zhyzhchenko a créé le groupe Onuka avec son mari en 2013.

Nata: Dans notre groupe, nous utilisons beaucoup d’instruments de la culture folklorique ukrainienne. La trembita, la sopilka, l’ocarina, la bandura, les cymbales…

Et pourtant, Onuka se classe plus dans la catégorie de la musique électronique.

Nata: Nous n’avons jamais voulu retravailler des chants ukrainiens avec une touche moderne. Nous produisons de la musique électronique originale, et nous utilisons ces instruments comme partie intégrante de nos créations.

Nata Zhyzhchenko trouve une grande part de son inspiration chez l’artiste islandaise Bjork. Elle chante en ukrainien ou en anglais, en fonction des émotions qu’elle veut transmettre. A la fois par son style original, mais aussi par les thèmes qu’il choisit, son groupe Onuka innove.

Nous écoutons en ce moment le morceau “Misto” – ma ville en ukrainien. Nata Zhyzhchenko y décrit l’intimité de sa relation avec la ville de Kiev. C’est une de ces chansons qui permet aux Ukrainiens de réfléchir à leur propre patrimoine, et peut-être aussi de se l’approprier.

Nata: Il y a un effet de proximité, avec de la musique la nouvelle nationale, en langue ukrainienne. Nous n’avons pas besoin de chanter des airs patriotiques, ni même de parler de la guerre. Nos mélodies peuvent être sur l’amour ou autre. Mais l’essentiel, c’est que ce soit un travail de qualité, qui parle aux gens. Alors ils se mettent à aimer un produit culturel qu’ils comprennent, qui veut dire quelque chose pour eux. 

Onuka s’inscrit ainsi dans un phénomène de renouveau de la scène musicale ukrainienne, qui avait été amorcé par des groupes comme Dakhabrakha ou Dakh Daughters. Le second album d’Onuka est sorti en 2016. Il s’appelle, très symboliquement, “Vidlik” – compte à rebours. Il aurait été fortement influencé par les trente ans de la catastrophe de Tchernobyl.

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Plus généralement, pour Nata Zhyzhchenko, les bouleversements politiques des dernières années ont directement influencé ce renouveau artistique.

Nata: On voit cela dans l’histoire. Les moments de détresse sociale peuvent devenir un catalyseur de la création culturelle. Pour ce qui est de la musique électronique, c’est très parlant, en termes de diversité des créations. Il y a bien plus de concerts qui sont organisées maintenant qu’avant la guerre. Et comme vous le savez, la musique aide à oublier ses tracas, à vaincre ses peurs.

Tout en surfant sur ce renouveau et en préparant un nouvel album, Onuka se projette à l’international, à travers concerts et festivals.

Nata: D’une part, un artiste ne peut se développer pleinement s’il reste toujours dans le même environnement. Ensuite, je veux changer la réputation de l’Ukraine. Ce n’est pas qu’une source de problèmes. Il y a des créations très positives ici.

Daniel Pochtarov est sur la même longueur d’onde. Avec un partenaire français, le jeune homme travaille au développement de MUAX, une plateforme de promotion de la musique ukrainienne à l’étranger. Des groupes comme Blooms Corda, Secret Avenue ou Zapaska ont toute leur place sur des scènes européennes. Le but de MUAX: développer une stratégie cohérente, qui manque encore cruellement au pays.

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Daniel Pochtarov: A l’heure actuelle, il n’y a pas de mécanisme pour encourager la diplomatie culturelle de l’Ukraine. Il nous est impossible d’obtenir un soutien de l’Etat pour cela. Pour l’instant, nous sommes donc des volontaires. Nous essayons tant que possible de promouvoir la musique ukrainienne à l’étranger.

Confrontée à des chamboulements historiques sans précédent, la société ukrainienne est en pleine ébullition. Si certains lui cherchent une voix, et un message précis, ce sont en fait des dizaines de voix qui s’élèvent, pour transformer la scène musicale du pays, et peut-être, au-delà.

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Ecouter le reportage ici

 

LLB: En Ukraine, la religion de l’Eurovision

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 09/05/2017

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“Notre religion: la liberté”. Sur Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance à Kiev, l’imposante bannière captive le regard. Pour les milliers de visiteurs qui affluent vers la capitale ukrainienne pour assister à l’Eurovision, du 9 au 13 mai, le message est clair. L’énorme peinture d’une chaîne qui se brise recouvre les murs encore noircis de la maison des syndicats, qui avait brûlé en février 2014, dans les dernières heures de la Révolution de la Dignité. Plus de trois ans après, le combat n’est pas terminé. L’Eurovision, regardé en moyenne par 18 millions de téléspectateurs à travers le monde, est devenu une arme de l’Ukraine post-Maïdan.

Sur l’avenue Khreshatyk, fermée à la circulation pour la semaine, les touristes s’arrêtent devant des portraits géants de vétérans de guerre, pour la plupart portant des prothèses. Un moyen plus qu’explicite de rappeler le conflit meurtrier qui persiste à l’est du pays. Au-delà de cette exposition, l’Ukraine a utilisé l’Eurovision à plusieurs reprises pour dénoncer la Russie comme agresseur. D’abord en 2016, à travers la victoire de la chanteuse Djamala. Tatare de Crimée, en exil depuis l’annexion de la péninsule par la Russie en 2014, elle avait chanté la déportation de son peuple en 1944 par Staline, que le régime de Vladimir Poutine tente de faire oublier.

Pour l’édition 2017, les autorités ukrainiennes ont remis la Crimée annexée aux unes des journaux, en interdisant à la chanteuse russe Ioulia Samoilova d’entrer sur le territoire ukrainien, et de participer à l’Eurovision. L’artiste s’était produite en Crimée quelques mois auparavant, sans avoir obtenu d’autorisation préalable de Kiev.

En réaffirmant sa souveraineté de jure sur les frontières de la péninsule, Kiev avait néanmoins remporté une victoire médiatique en demi-teinte. Ioulia Samoilova, en fauteuil roulant, avait été défendue par l’Union Européenne de Radio-télévision (UER), organisatrice de l’Eurovision. Celle-ci avait avertit l’Ukraine d’une possible sanction dans le cadre du concours. En fin de compte, la Russie s’est officiellement retirée de l’Eurovision 2017, et la sanction n’est pas tombée. Mais la controverse n’en est pas complètement calmée pour autant. En guise de pied de nez, Ioulia Samoilova se produira en concert en Crimée le 9 mai, le soir de la première demi-finale de l’Eurovision.

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Au-delà du conflit avec la Russie, la dimension géopolitique du concours reste fondamentale. Le centre de Kiev s’est transformé au cours des dernières semaines, des poubelles neuves aux pots de fleurs repeints. Il importe à l’équipe du maire Vitaliy Klitschko de montrer le visage d’une métropole moderne et européenne, qui se serait fondamentalement transformée au cours des dernières années. La dernière occasion qu’avait eu Kiev d’accueillir une manifestation internationale, c’était l’Euro 2012 de football, du temps de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. L’organisation avait certes été entachée de scandales politiques, et d’affaires de corruption. Mais les Ukrainiens avaient accordé une grande importance au symbole d’un tournoi de football européen dans leur pays, en partenariat avec la Pologne. 5 ans plus tard, la Place de l’Europe, au bout de l’avenue Khreshatyk, est encore décorée de ballons géants.

Au-delà des couleurs de la “fan zone” sur Khreshatyk et des sourires des volontaires mobilisés pour l’accueil des visiteurs, l’Eurovision 2017 n’aura néanmoins pas été exempte de scandales. Ceux-ci reflètent les contradictions de l’Ukraine post-révolutionnaire. En février, 21 membres de l’équipe d’organisation avaient démissionné, en dénonçant un manque de transparence dans la gestion de l’évènement. En avril, une enquête de “Radio Liberté” a révélé un potentiel conflit d’intérêt dans l’attribution d’un marché public lié à l’Eurovision. Comme lors de l’Euro 2012, nombre de Kiéviens se plaignent de dépenses excessives pour un concours d’une semaine, aux dépends d’investissements structurels dans les infrastructures urbaines.

Mais la controverse qui saute aux yeux, c’est à quelques mètres de Maïdan Nezalejnosti qu’on la trouve. L’Arche de l’Amitié entre les Peuples, sculpture monumentale datant de l’époque soviétique, a quasiment été recouverte de panneaux aux couleurs de l’arc-en-ciel. L’initiative municipale était censée concrétiser le slogan de cet Eurovision: “Célébrer la diversité”, à la grande joie de la communauté LGBT d’Ukraine. L’Eurovision met en avant des valeurs de tolérance et d’ouverture. De nombreux artistes LGBT se sont illustrés pendant le concours.

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A Kiev, la fête a tourné court avant même l’ouverture de l’Eurovision. Après des protestations de mouvements religieux homophobes, des militants nationalistes ont interrompu les travaux de décoration de l’Arche par la force, obligeant la municipalité à renoncer à son projet “d’Arche de la Diversité”. Selon les autorités, 16.000 policiers ont été déployés dans Kiev pour sécuriser l’évènement. Officiellement, le principal risque est celui d’une “provocation russe”. Le potentiel de déstabilisation des mouvements nationalistes n’est cependant pas à ignorer.

Pour l’heure, la fête bat déjà son plein dans le centre de Kiev. Cette année, l’Ukraine présente une chanson apolitique, “Time”, du groupe O.Torvald. Pas forcément dans la perspective une victoire, mais bien pour montrer l’image d’un pays déterminé, malgré les obstacles, à regarder de l’avant, et à s’inscrire dans le concert européen.

Libération: Kiev, nouvelle Mecque de l’opposition russe?

Version longue d’une article publié dans Libération, le 28/04/2017

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“C’est aux Russes qu’il incombe de dé-poutiniser la Russie, et à personne d’autre. Mais beaucoup d’opposants, comme moi, ont été poussés à l’exil. L’Ukraine est une bonne base pour poursuivre le combat”. En 2014, Iliya Ponomarev était le seul député de la Douma à ne pas voter pour l’annexion de la Crimée ukrainienne. Bientôt l’objet de pressions politiques, il a quitté son pays en 2015. Il est désormais installé à Kiev. “La proximité géographique et culturelle entre l’Ukraine et la Russie sont importantes. Le contexte de guerre renforce la dimension symbolique de Kiev. Il y a beaucoup à faire ici”.

Depuis 2014, ce sont au moins 2000 citoyens russes qui ont trouvé refuge en Ukraine. Kiev n’impose pas de visa d’entrée aux ressortissants de la Fédération. Le groupe est hétérogène, allant de combattants volontaires dans les rangs de l’armée ukrainienne à des profils d’individus divers, fuyant des poursuites judiciaires dans leur pays. Tous sont unis par leur opposition à Vladimir Poutine, et attirés par la vague de changements initiés par la Révolution de la Dignité.

“Il ne s’agit pas pour autant d’être naïf. Le Maïdan n’a pas tenu ses promesses de Révolution”, analyse Olga Kurnosova, ancienne collaboratrice de l’opposant assassiné Boris Nemtsov. “Nous sommes néanmoins fascinés par la capacité des Ukrainiens à s’être débarrassé d’un régime corrompu et autoritaire. Il y a beaucoup à apprendre ici”.

Par un samedi d’avril ensoleillé, Iliya Ponomarev et Olga Kurnosova se réunissent dans un quartier pavillonnaire de Kiev, chez Olivier Védrine. Pour ce Français installé dans la capitale ukrainienne, “l’Europe ne peut se construire sans une Russie libre”. Il héberge donc des réunions d’opposants russes. Pendant la discussion, Olga Kurnosova suit avec avidité une manifestation de l’opposition moscovite sur son téléphone. Elle n’a pas mis les pieds en Russie depuis octobre 2014, quand elle a fui vers la Biélorussie dans un train de nuit.

Ces rencontres du weekend s’apparentent plus à des clubs de réflexion qu’à un quelconque embryon de gouvernement en exil. Renverser le tyran Poutine grâce à une large alliance citoyenne, changer le système en profondeur, construire une nouvelle Russie… Les mots d’ordre ne manquent pas. Et depuis leur exil kiévien, ces opposants l’affirment: une des premières décisions du prochain régime sera de rendre la Crimée à l’Ukraine, et de mettre fin à la guerre du Donbass. Ils se démarquent en cela des principaux opposants actifs en Russie, qui n’ont pas pris d’engagements aussi clairs.

L’ambiance joviale de la réunion est plombée quand Iliya Ponomarev est convoqué chez le Procureur général, dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de Denis Voronenkov. Ancien député de la Douma en exil, l’homme a été abattu en plein centre de Kiev, le 23 mars. Si Iliya Ponomarev est depuis affublé de deux gardes du corps pour garantir sa sécurité, il reste difficile de considérer ce meurtre comme un message de menace pour les opposants russes. Denis Voronenkov tenait plus du déserteur en reconversion que d’un dissident de longue date. Le parcours d’Iliya Ponomarev comporte lui aussi ses zones d’ombres, et ne fait pas l’unanimité parmi les Russes de Kiev.

L’ancien député n’a d’ailleurs pas été invité à l’ouverture de la “Maison de la Russie Libre”, le 13 avril. Conçue comme une “ambassade alternative de la société civile russe en Ukraine”, la Maison se veut un centre d’assistance aux réfugiés russes, de même qu’un espace de synergie des forces d’opposition. “Les Russes ici comprennent les défis de la transition démocratique en Ukraine”, explique Grigori Frolov, jeune co-fondateur de la Maison. “Ils comprennent encore très bien ce qu’ils se passe en Russie. Nombre d’entre nous ont des contacts en Occident. Cela nous ouvre énormément de possibilités”.

Pour autant, difficile d’articuler un message cohérent, et efficace, depuis Kiev. D’abord par manque de moyens, mais aussi par manque de cohérence et de coordination au sein de la communauté russe. Au-delà de la simple opposition au Kremlin, les avis divergent, tant sur les méthodes que sur les objectifs. “C’est aussi à cela que la Maison de la Russie Libre doit s’atteler”, commente Grigori Frolov. A travers une association pré-existante, “EmigRussia”, son équipe apporte assistance et conseil aux émigrés nouveaux venus, notamment au niveau administratif.

“De nombreux Russes se voient refuser leur demande d’asile, pour des raisons qui ne sont pas toujours évidentes, poursuit la journaliste Ekaterina Sergatskova, naturalisée ukrainienne en 2015. “Ils rencontrent beaucoup de problèmes avec les services de l’immigration, la police, l’administration en général…” Maskym Butkevytch, de l’association “No Borders”, confirme que plusieurs citoyens russes se voient refuser leurs demandes d’asile et sont rapatriés, “malgré les risques évidents auxquels ils font face en Russie”.

Autre défi à relever: établir des contacts entre Russes et Ukrainiens. “Ils s’ignorent depuis 2014 et ne s’analysent qu’à travers des stéréotypes grossiers”, explique Vladislav Davizdon, rédacteur en chef de “The Odessa Review”. Hormis un soutien de facade à l’opposition russe, le gouvernement de Kiev ne leur fournit ni aide financière, ni logistique. En janvier 2017, l’interdiction de la chaîne d’opposition russe “Dojd” en Ukraine a été reçu comme une douche froide par les exilés russes.

“Dans l’administration, les médias, la société en général, beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”, surenchérit Ekaterina Sergatskova. L’inauguration de la “Maison de la Russie libre”, d’ailleurs, a du être organisée dans le secret, par peur d’une intervention de groupes nationalistes ukrainiens, qui s’étaient fait menaçants sur les réseaux sociaux. “Et pourtant le bataillon Azov a beaucoup de citoyens russes parmi ses combattants…”, ironise la journaliste.

Dans un contexte de guerre larvée dans le Donbass, les passions ont été récemment exacerbées par l’activisme de militants nationalistes contre des banques russes opérant en Ukraine, qui a entraîné leur interdiction par les autorités. C’est le dernière épisode en date d’une tendance de rupture radicale avec la Russie, caractérisé depuis 2015 par un embargo commercial ou encore la suspension des liaisons aériennes directes, ou, récemment, l’interdiction d’entrée sur le territoire de la chanteuse russe à l’Eurovision. Le gouvernement est de même à l’étude des très populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, les équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”.

La justification première de ces initiatives serait de lutter contre toute influence russe, qu’elle soit économique ou médiatique. “Mais ce sont avant tout des actes de rupture, qui sont lourds de conséquences dans la population”, regrette Grigori Frolov. “Une de nos premières missions ici, plus encore que de chercher à changer la situation à Moscou, c’est de rétablir un dialogue avec les Ukrainiens. Malgré les circonstances actuelles, je veux croire que nous avons un futur à bâtir ensemble”.

Libération: Kiev, prends-en de l’Ukraine

Reportage découverte, publié dans Libération, le 14/10/2016

Avec de superbes photos de Rafael Yagobzadeh.

Balade dans la capitale en mutation, qui brasse diversité et contradictions loin des révolutions qu’elle a connues. La jeunesse s’y invente un futur entre guerre et paix, clubs et plages.

 

Et si Kiev, c’était plus que Maidan ? La place de l’Indépendance, balayée par les caméras du monde entier pendant la révolution de 2014, se voulait le centre de la capitale ukrainienne. Elle n’est en fait qu’un espace de passage et, parfois, de rassemblement. Au-delà, c’est une ville millénaire, de plus de 3 millions d’habitants, qui s’agite et se transforme au jour le jour. La métropole brasse les énergies vives du pays, sa diversité et ses contradictions. Les idées fusent, les projets sont incessants. Beaucoup en deviennent d’ailleurs interminables, laissant dans le paysage des ponts inachevés et des immeubles décharnés. La jeunesse, elle, s’approprie ses espaces et s’y invente un futur ; entre guerre et paix, entre clubs et plages.

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Le Closer jusqu’au bout de la nuit

Avec les premières lueurs de l’aube, la pénombre se dissipe progressivement dans la cour du Closer. Toute la nuit, les danseurs ont évolué en transe au son des improvisations techno du DJ, dans une obscurité transpercée par les seuls faisceaux lasers. Plusieurs dizaines se déhanchent encore. Ils se sourient, en découvrant leurs visages à la lumière du petit jour. «Ici, c’est la liberté, lance Ihor, en tirant avidement sur une dernière cigarette. Le Closer, c’est un espace hors de tout, où l’on peut tous se retrouver, danser, et oublier la ville.» «Nous voulions un endroit à nous, pour notre famille alternative. Nous avons aménagé rapidement cette ancienne usine et lancé le Closer en 2013», se rappelle Timour Bacha, jeune manager du club. Depuis, d’autres plateformes d’electro et techno se sont certes développées, mais le pionnier est consacré comme une institution unique. Il fait déjà grand jour quand les fêtards s’esquivent par petits groupes. La plupart rentrent à pied. «Ici, il faut profiter au maximum des beaux jours,plaisante Ihor en marchant lourdement. Parce que l’hiver, c’est les températures glaciales et les trottoirs-patinoires…»

Les plages du Dnipro en toute saison

Pas étonnant donc qu’en été et au début de l’automne, les plages de Kiev soient bondées. Pas des substituts de plage comme à Paris. Des vraies plages de sable fin sur les berges des îles qui rythment le majestueux Dnipro. C’est ce fleuve qui a donné naissance à la ville, au IXe siècle. D’abord comme port de commerce, puis comme capitale de la Rous’ de Kiev, une principauté slave orientale qui fut un temps l’un des plus grands empires d’Europe. Il reste aujourd’hui peu de traces de cette époque. La ville actuelle est bien plus un produit du XXe siècle, entre les élégants bâtiments tsaristes, les projets soviétiques grandioses et l’urbanisme sauvage de la période d’indépendance de l’Ukraine.

Un des havres de paix, coupée de la circulation chaotique qui paralyse la ville chaque jour, est l’île Trukhaniv. Pour y accéder, un pont piétonnier enjambe le Dnipro – les amateurs de sueurs froides peuvent s’y essayer au saut à l’élastique avant d’aller se dorer la pilule sur la plage ou de rejoindre les dizaines de baigneurs dans l’eau du fleuve. La méfiance devrait pourtant être de mise : ni l’Ukraine ni la Biélorussie, où le Dnipro prend sa source, ne sont réputées pour leur respect de l’environnement, et la zone interdite de Tchernobyl n’est jamais qu’à 80 kilomètres en amont… «Aucun problème, s’amuse Ivan, le ventre rond fièrement exhibé au soleil alors qu’il se trempe les pieds. Je me baigne ici depuis quarante ans, je n’ai jamais eu aucune maladie. D’ailleurs, vous devriez revenir en hiver pour une baignade vraiment fortifiante !» Ivan est de toute évidence un «morse», un de ces autochtones qui plongent dans l’eau glacée chaque hiver. Pour les Slaves de l’Est, la «saison» commence le 19 janvier, à la fête orthodoxe du «baptême des eaux». «On s’immerge une fois au nom du Père, une seconde au nom du Fils, et une troisième au nom du Saint-Esprit, et hop ! Retour sur la plage pour un petit cognac.»

Autoroute et pigeons post-révolutionnaires

A la sortie du pont piétonnier, on trouve de la bière bon marché, du poisson séché et les fameux semechki, ces graines de tournesol que les Ukrainiens peuvent picorer sans fin. Il y a aussi cette myriade de petits bars à l’atmosphère détendue et décomplexée qui pullulent depuis peu dans toute la ville, empruntant beaucoup à la mode berlinoise. Toutefois, les raisons de traîner ses guêtres dans le centre sont devenues limitées et l’avenue principale, Khreschatyk, est surtout une autoroute urbaine, bruyante, bordée de magasins de luxe. Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance, a certes été le haut lieu des révolutions de 2004 et 2014, mais les émotions qu’elles avaient engendrées ne sont qu’un souvenir, et les espoirs de réformes et de lutte anticorruption, des sources de frustration. Aujourd’hui, les chalands étalent leur camelote sur des échoppes de fortune et des hommes au visage brûlé par le soleil essaient de convaincre les passants de prendre une photo avec leur pigeon ou leurs peluches géantes.

Peintures murales et bar je-m’en-foutiste

En contrebas de la colline de la «ville haute», le quartier du Podil offre des visages plus attrayants de la nouvelle Kiev, comme quelques-unes de ces peintures murales géantes qui tapissent de nombreux murs de la capitale. Ici, un cosaque géant qui combat un serpent dans le cosmos ; là, un homme perdu dans un labyrinthe tant et si bien qu’il en devient un labyrinthe lui-même. Une tendance récente qui inclut de nombreux artistes internationaux et qui recouvre les mornes façades post-soviétiques de nouvelles couleurs, au diapason d’une population en pleine mutation. Les initiatives de quartier se multiplient et opposent des résistances farouches aux promoteurs immobiliers qui ont toujours leurs oreilles à la municipalité.

Corruption et conflits d’intérêts sont des sujets qui reviennent souvent, entre deux gorgées de bière et une bouffée de cigarette, au Barbakan. Ce bar est l’un des derniers endroits à Kiev où il est encore possible de fumer à l’intérieur, dans une atmosphère de je-m’en-foutisme absolu. Seul le barman veille attentivement à ses bouteilles. Pas de règles ? Et pourtant, le Barbakan est dédié aux nationalistes ukrainiens et à la lutte contre ses ennemis. Mais ici, pas d’ambiance de cellule de complot. Combattants du front de l’Est, hipsters, artistes, étrangers, écrivains libéraux et nationalistes conservateurs, tous s’immergent dans une ivresse sans fond. Avant de repartir dans les rues d’une ville qui se cherche sans cesse.

RFI: A Kiev, commémorations inédites de Babi Yar

Reportage diffusé sur RFI, le 29/09/2016

Commémorations d’une ampleur inédite à Kiev des 75 ans du massacre de Babi Yar. Le 29 et 30 septembre 1941, environ 34000 juifs étaient exterminés par les Nazis, avec le soutien de milices locales. Les corps des victimes ont été jetés et enterrées dans le ravin de Babi Yar. C’est devenu l’un des enjeux d’une histoire nationale conflictuelle. Les commémorations de cette année pourraient marquer un tournant. 

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Concert dédié à la mémoire de Babi Yar à l’opéra de Kiev, le 29.09.0216

Une importante délégation israélienne, l’exécutif ukrainien au rendez-vous, plusieurs jours de conférences et tables rondes, des concerts et des films… Les commémorations de cette année tranchent avec la sobre cérémonie de quelques heures qui se tient habituellement à Babi Yar.

Peter Zalmayev: Le gouvernement ukrainien, et les Ukrainiens en général, ont pris conscience qu’il est important de tirer des leçons de l’Histoire. 

Peter Zalmayev est le représentant de l’association “Rencontres Ukraino-Juives”, un des principaux organisateurs des commémorations. La mémoire de Babi Yar, et en général de l’Holocauste, a été occultée par l’historiographie soviétique, et peu développée sous l’Ukraine indépendante.

Peter Zalmayev: Les autorités ukrainiennes sont très actives pour corriger le crime d’oubli qu’avaient perpétré les Soviétiques. Ils avaient refusé de reconnaître les victimes de Babi Yar comme des gens qui avaient été tué à cause de leur identité, parce qu’ils étaient Juifs. 

Les Ukrainiens peinent encore malgré tout à admettre la part de responsabilité locale dans l’organisation du massacre, malgré les insistances du Président israélien Reuven Rivlin lors d’un discours au Parlement ukrainien, le 28 septembre. Les contentieux historiques n’empêchent pas la coexistence pacifique des communautés. Mais les historiens et religieux réclamaient depuis des années une politique nationale de mémoire, cohérente et équilibrée. Cette politique serait enfin en train d’être développée, 75 ans après Babi Yar.

France Inter: Les aires de jeux, reflets de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission « Ailleurs », sur France Inter, le 07.07.2016

Ce projet représente aussi l’Ukraine et les vrais visages des Ukrainiens. Au-delà de la propagande et des idées fausses et faciles que l’on peut plaquer sur ce pays.

Nous sommes à Kiev, et vous venez d’entendre Francis Mazuet, un photographe français qui tente de répondre dans son œuvre à la question : qui sont les Ukrainiens ? Ce peuple d’Europe de l’est, des anciens Soviétiques, qui ont fasciné le monde avec leur Révolution en 2013-14, et la guerre qui s’est ensuivie. Les Ukrainiens intriguent; les Ukrainiens inquiètent, mais qui sont-ils? Ce photographe a choisi de montrer leur vrai visage, tel qu’il le voit au quotidien. Et pour les présenter, il a choisi les aires de jeu de Kiev. Des endroits chargés d’une dimension émotionnelle et ludique, sur lesquels les individus affichent leurs personnalités. Son travail sur les aires de jeu fait beaucoup de bruit en Ukraine; Sébastien Gobert nous le présente.

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Ce sont des jeunes mères de famille, des hommes grisonnants, des vétérans de la seconde guerre mondiale, des militants de la Révolution du Maïdan, des artistes ou des femmes âgées. Ils sont tous différents.

Mais dans l’objectif de Francis Mazuet, ce sont avant des Ukrainiens, tous sur un pied d’égalité, debout au milieu de toboggans, balançoires et tourniquets.

Mon projet s’appelle “Maïdantchik, une démocratie de l’aire de jeu”

Francis Mazuet est enseignant à Kiev depuis 2007. Il est très vite fasciné par les “maïdantchik”, les aires de jeu, en ukrainien, pour beaucoup datant encore de l’époque soviétique.

ça, c’est quelque chose qui est lié au pays. C’est-à-dire que j’ai vraiment trouvé une esthétique particulière, un charme particulier à ces terrains de jeu. Il y a une fantaisie, une diversité extraordinaire dans ces terrains de jeu.

En 2013, comme toute la ville de Kiev, Francis Mazuet est happé par la Révolution du Maïdan. Et ça lui saute aux yeux: de Maïdan aux Maïdantchik, il n’y a qu’un pas.

C’est-à-dire que ce nom de Maïdan, qui prend un résonance internationale, devient… peu à peu il s’installe comme un terme exotique mais qui devient peu à peu familier à des oreilles complètement étrangères à la langue ukrainienne. Et avec ce petit “Tchik” là, qui est un diminutif, “Maïdantchik”, ça prend une résonance, dans ma tête, extraordinaire.

Alors une fois que le tumulte de la rue s’apaise, Francis Mazuet reprend possession des Maïdantchik, en intégrant dans son projet l’idée d’une Révolution en faveur de la démocratie.

Après tout, pour l’artiste, il n’y a rien de plus démocratique qu’une aire de jeu.

Le mot d’ordre de chaque séance de photographie, c’est la liberté. Et c’est souvent le photographe qui se laisse guider par ses modèles.

L’artiste n’en est qu’à ses débuts. Mais déjà, les photos de Francis Mazuet et leurs histoires individuelles racontent une grande histoire, celle de l’Ukraine, et du peuple des Maidantchik.

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RFI: Une Révolution des Couleurs sur les murs de Kiev

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 27/05/2016

Une révolution des couleurs à Kiev, en Ukraine, celle des couleurs : depuis 2 ans, les murs de la capitale au lourd passé soviétique se couvrent de peintures et fresques gigantesques. 

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Ici, un cosaque géant qui combat un serpent dans le cosmos, là un homme perdu dans un labyrinthe tant et si bien qu’il en devient un labyrinthe lui-même. Là encore, un zoo d’animaux fantastiques aux couleurs éclatantes… Les facades de Kiev ne sont plus aussi ternes et mornes que leur triste héritage post-soviétique pourrait le laisser penser. Depuis quelques années, des jeunes artistes ukrainiens et étrangers s’emparent de ces espaces muraux gigantesques, pour beaucoup délabrés et inutilisés. Le mouvement s’est accéléré dans les deux dernières années, après la Révolution de la Dignité de 2014. L’homme dans le labyrinthe, de l’artiste russe Rustam Qbic, est d’ores et déjà l’une des fresques murales les plus populaires au monde, selon le site streetartnews.net

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Elle représente le questionnement qui habite tout un chacun à différents moments de notre vie. En mars dernier, un collectif d’artistes ukrainiens a créé le groupe “ArtiUnitedUS”, qui ambitionne de peindre 200 murs à travers le monde, dans une série visant à promouvoir la paix dans le monde. Avec, pour son épicentre, les murs de Kiev. Dans une capitale qui se cherche encore une identité, les artistes ukrainiens optent souvent pour la reproduction de portraits de personnages historiques, comme des écrivains, des artistes ou des personnalités politiques. Une promenade dans à travers les rues, les cours intérieures, les chantiers et les parcs devient ainsi une leçon de culture et d’histoire. Même si les peintures murales montrent avant tout une des facettes de la créativité à l’ukrainienne d’aujourd’hui. Une peinture est ainsi au coeur d’une controverse qui monte: le portrait de Serhiy Nagoyan, le premier révolutionnaire mort abattu sur les barricades, en janvier 2014, domine une cour intérieure transformée en petit jardin par un collectif d’habitants. L’ensemble est menacé par des promoteurs immobiliers, qui veulent se saisir de l’espace afin d’y construire un parking pour voitures. Non seulement les riverains ne souhaitent plus se faire spolier de leur jardin, comme cela serait la coutume dans l’Ukraine oligarchique et corrompue. Mais aussi, ils font valoir que la peinture est désormais partie prenante du patrimoine artistique local. Les murs peints sont certes apparus récemment. Mais ils sont là pour rester, et égayer le regard des passants.

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L’Ukraine, entre vieilles idoles et nouveaux héros

 

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 25/04/2016. Article co-rédigé avec Laurent Geslin, avec le concours de Niels Ackermann.

 

“Ils auraient du le laisser là-bas…” Oleksandr Oleksiyevitch remet les mains dans les poches de son uniforme dépareillé, et soupire longuement. Devant lui, dans la cour d’entrepôt poussiéreuse dont il assure la surveillance, Lénine a encore le doigt pointé vers le ciel. L’énorme monument de 40 tonnes gît à même le sol, loin de la place principale de Zaporijia, où il a trôné pendant des décennies, dominant les berges du fleuve Dnipro.

“Ca fait partie de notre histoire, c’est malsain de le retirer, et de faire semblant que rien ne s’est passé…” Le vigile, ancien policier à la retraite, crache par terre. En cette fin de journée, seuls les croassements de corbeaux et l’écho de quelques voitures au loin viennent perturber le silence de ce cimetière improvisé. “Maintenant, ils vont le vendre: c’est du bronze massif, il y a beaucoup d’argent à en tirer. Voilà, c’est comme ça. Notre histoire pour quelques dollars…”

Qu’est-ce qui vient après? 

Le Lénine de Zaporijia, c’était le dernier “grand” Lénine qui restait debout en Ukraine. Il a été déboulonné par la municipalité le 17 mars, en vertu des lois mémorielles dites “de décommunisation”, qui ordonnent, entre autres, la disparition de tout monument ou symbole promouvant “l’idéologie totalitaire soviétique”. Avec plus de 5000 statues dédiées au leader bolchévique en 1991, l’Ukraine était, au moment de son indépendance, la république comptant le plus grand nombre de Lénines en URSS. Il en resterait aujourd’hui un peu moins d’un millier.

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Le Lénine de Zaporijia après son déboulonnage. Photo: Laurent Geslin.

“Au moins, ici, ils ont fait cela de manière civilisée, avec une grue et une équipe technique”, poursuit Oleksandr Oleksiyevitch. Le “Léninopad”, la chute des Lénine, est souvent orchestrée de manière spontanée, par des groupes citoyens ou des casseurs nationalistes. “Mais cela a donné l’occasion à des gens de lui dire au revoir, de déposer des fleurs…”, regrette Natacha Lobach, une militante civique très active dans l’aménagement urbain de Zaporijia. “Après toutes les atrocités qu’il a commis? Cela n’a montré qu’une chose: le lavage de cerveau que nous avons subi pendant tout ce temps est encore très efficace”.

Pour cette jeune architecte, le problème est néanmoins ailleurs. “La décommunisation, c’est très bien. Mais qu’est-ce qui vient après? Par exemple, personne ne sait que faire de cette place maintenant. Un monument aux Cosaques? Aux cosmonautes? Aux Indiens?” De fait, deux ans après la Révolution de la Dignité, qui a accéléré le Leninopad, les villes d’Ukraine sont pleines de piédestaux portant encore l’inscription “Lénine”. Sans qu’aucun changement n’y soit apporté. “Le plus important, c’est d’abord de faire disparaître les traces de l’occupation soviétique”, assène Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’Institut National de la Mémoire, et grand maître à penser des lois de décommunisation. “Peu à peu, les citoyens se saisiront de la question et trouveront des solutions pour réaménager leurs espaces urbains”.

En avril 2015, ce sont 4 lois qui ont marqué un virage de l’historiographie nationale. En criminalisant la propagande des régimes totalitaires communistes et nazis, elles prévoient d’ouvrir les archives du KGB au public, et de glorifier la mémoire des combattants en faveur de l’indépendance nationale au 20ème siècle. Soit une tentative de “reproduire le choc mémoriel connu dans les anciennes républiques populaires d’Europe centrale”, comme l’explique Volodymyr Viatrovitch, alerte, redressé sur un canapé de son bureau. “Nous devons en tirer les mêmes gains en termes de démocratisation”.

La gue-guerre des noms

En parallèle du Leninopad, la décommunisation des noms bouleverse la représentation mentale de la géographie de l’Ukraine. Ici, une avenue Lénine est devenue l’avenue (John) Lennon. Là, c’est Andy Warhol a pris la place du leader bolchevique sur les plaques de nom de rue. Dans la partie de l’oblast (région) de Donetsk, les cartes officielles utilisent désormais le nom de Bakhmout pour indiquer une petite agglomération. De 1924 à septembre 2015, celle-ci était pourtant connue comme Artemivsk, dédiée à Fiodor Sergueïev (1891-1938), dit Camarade Artiom, un révolutionnaire soviétique.

Pour les habitants de la région, de même que pour les militaires ukrainiens déployés sur le front du Donbass, à une vingtaine de kilomètres au sud, le changement est encore difficile à ancrer dans les esprits. Dans une région en guerre, où de nombreuses personnes comptent encore en roubles soviétiques, où les panneaux de signalisation sont rénovés au compte-goutte, Artemivsk restera Artemivsk pour de nombreuses années à venir.

Une spécificité locale qui est aisément exploitée par les critiques de la décommunisation, et la machine de propagande russe. Celle-ci assimile le processus à une trahison ukrainienne de son passé, et à une vaste chasse aux sorcières russophobe, orchestrée par une supposée junte nationaliste arrivée au pouvoir en février 2014.

Un des sites de propagande du Kremlin, Sputnik, dénonce ainsi une “obsession” d’ukrainiser les noms de famille à consonance russophone. On en est malgré tout très loin, puisque la source principale de Sputnik n’est autre qu’une simple pétition citoyenne. Lancée le , qui a reçu 6 signatures sur les 25000, qui seraient nécessaires à un examen par le chef de l’Etat Petro Porochenko. La manipulation dénote toutefois l’enjeu de la décommunisation en Ukraine, à la fois en termes de géopolitique, mais aussi de politique intérieure.

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Statuette de Stepan Bandera, Musée de Roman Shoukhevitch à Lviv.

Car, loin des affres de la guerre d’information qui fait rage entre l’Ukraine et la Russie, force est de reconnaître que la décommunisation ne fait pas consensus. “Dnipropetrovsk reste Dnipropetrovsk”, martèle Boris Filatov. Elu de la troisième ville d’Ukraine en octobre 2015, l’homme refuse catégoriquement de la rebaptiser. “C’est le nom historique de la ville, qui a accompagné son développement, et c’est comme cela que nous sommes connus, en Ukraine et à l’étranger”.

Et si changement de nom il y avait, quel serait-il? Fondée en 1776, sous l’impulsion de Catherine II, pour accueillir le gouvernement de la Nouvelle Russie, Ekaterinoslav prit en 1924 le nom de Petrovsk, pour célébrer le révolutionnaire ukrainien Grigori Petrovski, Commissaire du peuple aux Affaires intérieures entre 1917 et 1919, puis celui de Dnipropetrovsk, durant la déstalinisation, en 1957.

Dnipropetrovsk a beau être aujourd’hui le fer de lance de la défense nationale ukrainienne, en tant que base arrière de nombreux bataillons déployés dans le Donbass, cet héritage soviétique est insupportable pour Volodymyr Viatrovitch. “La loi est la loi. La question de Dnipropetrovsk doit être réglée, d’une manière ou d’une autre”, tranche-t-il.

Là-bas, où la décommunisation est acquise

L’homme est bien connu pour son anti-communisme primaire. D’ailleurs, son bureau de Kiev, il l’a installé dans les anciens quartiers-généraux de la Tcheka, ancêtre du KGB. La chute de l’autoritaire et très russophile Viktor Ianoukovitch en 2014 lui a donné l’occasion d’exporter à Kiev une historiographie développée depuis de longues années dans sa ville natale: Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine, un des bastions historiques de l’idée nationale ukrainienne.

La décommunisation, là-bas, elle y est acquise. “Il y a déjà des jeunes générations qui ne connaissent rien de ce bagage, ce fardeau du post-soviétisme. C’est une sorte d’héritage criminel, qui leur est étranger”, explique, placide, Ruslan Zabyliy, directeur de l’ancienne prison de Lontsky, aujourd’hui musée des occupations. L’ignorance de l’histoire soviétique? “C’est une bonne chose, parce que les jeunes générations ne veulent pas construire leur avenir à partir de cet héritage”. Un argument censé, dans un pays engagé dans un processus de réformes modernisatrices, qui se rêve toujours un avenir européen.

Et quid de la partie de la population faisant preuve d’une certaine nostalgie pour l’époque soviétique? “Ce sont des gens qui ont donné les meilleures années de leurs vies pour construire l’URSS. Ils vivent dans le passé. A part quelques marginaux surexcités, la plupart ne sont plus actifs, ils sont retraités.”, commente Ruslan Zabyliy. Autrement dit, de la quantité négligeable.

En écho à la diatribe de Ruslan Zabyliy, on n’entend pratiquement que le silence. Depuis des années, les représentants politiques communistes en Ukraine n’avaient de communiste que le nom. Ils se caractérisaient avant tout par des pratiques populistes et corrompues, sans profondeur idéologique. Ils sont désormais invisibles depuis l’interdiction du Parti communiste en décembre 2015. Dans le contexte actuel de guerre hybride contre une Russie qui se revendique l’héritière de l’URSS, aucune voix politique ne s’élève pour défendre la moindre bribe d’héritage soviétique.

La lutte pour l’indépendance glorifiée

Ceux que l’on entend beaucoup, dans l’Ukraine post-révolutionnaire, ce sont les défenseurs de la mémoire de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), et de leurs chefs idéologues Stepan Bandera et Roman Shoukhevitch. Combattants pour l’indépendance nationale dans les années 1940 contre les Soviétiques, leur action fut néanmoins fort controversée. Notamment à cause de leur coopération d’un temps avec les Nazis, et de leur participation dans des exactions contre des Juifs et des Polonais. Discréditée par le régime soviétique, leur mémoire a été valorisée pour la première fois sous la présidence de Viktor Iouchtchenko (2005-10). Dans l’ouest de l’Ukraine, elle fait aujourd’hui partie du folklore.

“Vous voyez, ils étaient trois, quatre de nos héros à vivre cachés dans ces souterrains pendant des années, à organiser des coups contre les Rouges”, raconte un vieux guide, éclairé à la lampe torche, dans une “Kryivka” (cache) reconstituée, dans une forêt voisine de l’agglomération de Lviv. Maillon d’un réseau de centaines de terriers plus ou moins aménagés, repères de résistants nationalistes jusqu’au milieu des années 1950, cette Kryivka fut creusée tout près d’un autre marqueur historique. “Vous voyez ce fossé recouvert par la mousse?”, indique le vieux guide. “C’était la tranchée marquant la ligne de front pendant la guerre polono-ukrainienne de 1920-21”. Tout un symbole de la lutte pour l’indépendance, glorifiée par les lois mémorielles de 2015.

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Entrée d’une Kryivka rénovée, près de Lviv.

“Il faut se rappeler de ce qu’a fait mon père, qui est une action fondamentale pour l’Ukraine”, explique Iouriy Shoukhevitch, adossé à une cane en forme de hachette cosaque. A 83 ans, le fils de Roman Shoukhevitch est aujourd’hui député du Parti Radical d’Ukraine, salué bien bas par les passants dans la rue. Une reconnaissance qui le change de l’opprobre subie pendant sa jeunesse. Le régime soviétique l’avait gardé plus de 30 ans entre des prisons et des camps de concentration, pour “agitation anti-soviétique”, notamment à cause des actions de son père. C’est donc tout naturellement qu’en tant que député, il a activement aidé à la rédaction des lois mémorielles.

“C’est une histoire terrible, dont il faut nous délivrer”, explique-t-il. Imaginez un homme qui viendrait chez vous. Il casse tout, il vous bat, il épouse votre femme et vous prend vos enfants. Ensuite, il accroche son portrait au mur, et il s’installe. Et quand vous voulez le retirer, quelques années plus tard, ce sont vos enfants qui vous en empêchent, au prétexte que cela fait partie de l’histoire!” Ce processus de délivrance passe par la promotion de nouveaux héros nationaux.

Des héros, oui. Mais lesquels? 

Alors que les statues de Lénine tombent un peu partout en Ukraine, c’est Stepan Bandera qui se dresse fièrement à Lviv. “Je me souviens de Bandera quand j’étais petit”, raconte Iouriy Shoukhevitch. “C’était un homme droit, intègre”. Un souvenir mis en valeur par l’historiographie officielle, même si, dans d’autres régions d’Ukraine, en particulier l’est en guerre, le nom de Bandera en fait frémir plus d’un. Le personnage, grand idéologue de l’indépendance nationale, est aussi associé aux théories fascistes et antisémites des années 1940. Roman Shoukhevitch lui-même fut nommé commandant du bataillon Nachtigall en mai 1941. Cette unité supplétive de la Wehrmacht composée de soldats ukrainiens entra le 29 juin 1941 dans Lviv, abandonnée par les soldats soviétiques, avant de se livrer à au moins deux pogroms le 30 juin et le 25 juillet 1941.

Les historiens s’affrontent néanmoins avec persistance sur la véracité des faits qui sont reprochés à Stepan Bandera, Roman Shoukhevitch, l’UPA, et leur idéologie. D’autant que l’histoire du nationalisme ukrainien est loin d’être linéaire. Après avoir été éconduits et trahis par les Nazis, Roman Shoukhevitch et l’UPA ont effectivement combattu contre l’occupant allemand, jusqu’à leur fuite en 1944. Stepan Bandera lui-même fut emprisonné par les Nazis entre juillet 1941 et septembre 1944, coupable d’avoir déclaré un Etat ukrainien indépendant sur le territoire du Reichskommisariat.

“Ici, on compare souvent l’UPA avec l’IRA, en Irlande”, suggère Irena X., une jeune auto-entrepreneuse de Lviv. “L’UPA, ils avaient leurs objectifs, et ils ont utilisé tous les moyens disponibles. Dans le cas de l’IRA, ces moyens, c’était des attaques terroristes. Pour l’UPA, ce sont des alliances controversées et des exactions contre des groupes qui menaçaient l’indépendance. Rien de très blanc, sans être complètement noir…”

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Iouriy Shoukhevitch, à Lviv. Photo: Laurent Geslin.

Chez Iouriy Shoukhevitch, en tout cas, on ne trouvera pas une critique de l’action de son père et de ses alliés. A fortiori, la fin semble justifier les moyens. Et l’agression russe contre l’Ukraine, à partir de 2014, donnerait raison aux actions de l’UPA. “Un homme venu des régions de l’est m’a interpellé sur un plateau de télévision, il y a quelques temps”, détaille-t-il en jouant avec son briquet. A 83 ans, l’homme ne sort jamais dans la rue sans un paquet de “Stolitchniy”, de fortes cigarettes qu’il fume avec avidité. “Cet homme  a raconté qu’avant, il croyait que les Ukrainiens de l’ouest étaient des fascistes sanguinaires. Mais depuis, il a réalisé que nous avions raison dans notre combat contre les Russes!”

“La guerre du Donbass nous fournit beaucoup de nouveaux héros”, reprend Ruslan Zabyliy. “Vladimir Poutine a unifié l’Ukraine plus rapidement que des générations d’historiens et hommes politiques”. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’agression russe constitue nouvel épisode dramatique de l’histoire ukrainienne, qui pourrait atténuer le besoin d’aller fouiller dans l’Histoire avec un grand “H”. “Mais ce besoin de héros est réel”, justifie Ruslan Zabyliy. “Il s’explique par la persistance de complexes d’infériorité des Ukrainiens face à l’historiographie russe”.

Ainsi est ravivé l’héritage des Cosaques, ces guerriers libres auxquels se sont référés nombre des révolutionnaires du Maïdan ou encore les soldats actuellement déployés dans le Donbass. La Sitch, capitale légendaire des Cosaques, se trouve d’ailleurs sur l’île de Khortytsya, à Zaporijia. Et depuis mars 2016, elle n’est plus dominée par la statue de Lénine. Le symbole, encore une fois, est fort, de l’affranchissement des héros de l’Ukraine.

Tout dans le même sac? 

Le concept même de “héros”, décerné à des combattants aussi controversés que ceux de l’UPA, ne fait pas l’unanimité. Assise à une terrasse de Kiev, à quelques pas de l’Institut National de la Mémoire, Ioulia Shoukan, une chercheuse franco-biélorusse, insiste sur le besoin “d’assurer une exploitation impartiale des archives nationales”.

La jeune chercheuse a en tête les massacres d’entre 40000 et 100000 Polonais dans la région de Volhynie en 1943. “Si des documents historiques mettent directement en cause l’UPA dans ces massacres, il faut avoir la garantie qu’ils seront aussi rendus publics”. Un risque qui serait d’autant plus réel que Volodymyr Viatrovitch, dans une polémique avec le journal Krytyka, a déjà rabaissé l’analyse des exactions de Volhynie à “une question d’opinions”.

“De la même manière, les archives ne doivent pas être utilisées uniquement à des fins de discréditer l’époque soviétique”, ajoute Ioulia Shoukan. De sa propre expérience, elle sait que “tout n’est pas bon à jeter dans l’héritage soviétique”. L’URSS s’est étalé sur une période de 70 ans pour plus de la moitié de l’Ukraine contemporaine, et a imprégné sa marque sur plusieurs générations. “L’ère soviétique se divise en différentes périodes, alternant répression et apaisement, progrès économique et social et stagnation économique et pénuries. On ne peut pas tout mettre dans le même sac. Ne serait-ce que les frontières nationales, que le gouvernement entend défendre aujourd’hui, sont directement héritées de l’URSS…”

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Il en va de même pour Ievguenia Moliar, meneuse de projet à la Fondation artistique Izolyatsia. Autrefois basée à Donetsk, celle-ci est aujourd’hui en exil à Kiev, et s’est lancée, entre autres, dans un projet de sauvegarde des fresques et mosaïques soviétiques. Certaines, majestueuses, décorent des façades entières de blocs d’habitation. “On a l’impression que le pouvoir actuel veut juste faire table rase du passé, en ignorant qu’il y avait une logique biologique dans les développements passés. On ne peut retirer une mosaïque, qui n’a d’ailleurs rien d’un instrument de propagande, d’une façade de bâtiment, et prétendre que ce bâtiment n’a pas été construit selon des normes soviétiques!”

Un problème conceptuel, auquel ni l’anti-communisme des lois mémorielles, ni la promotion de nouveaux héros controversés, ne propose de solution. Pour Volodymyr Vorobey, jeune entrepreneur social de Lviv, c’est typique d’une classe politique ukrainienne irresponsable, qui “sort les amulettes vaudou quand elle n’a rien à proposer”. Les questions linguistiques, historiques, culturelles, seraient ainsi agitées à des fins politiciennes, afin de masquer le blocage du processus de réformes, de lutte anti-corruption, et de modernisation du pays.

A travers son think-tank et son réseau de petites entreprises, Volodymyr Vorobey essaie lui d’approcher la décommunisation comme un moyen de mettre un terme au paternalisme soviétique. “Un diction communiste bien connu dit que l’initiative est punissable. Sous-entendu, que tout doit venir de la hiérarchie, que les gens ne doivent rien faire par eux-mêmes”. Une mentalité que le jeune homme constate encore dans de nombreuses localités du pays, notamment à l’est, où il organise des séminaires et conférences. Les temps ont changé! L’Etat ne peut plus être pensé comme quelque chose d’inaccessible et de miraculeux, mais comme quelque chose issu de notre volonté commune”.

Dans une Ukraine paralysée par une guerre hybride, une grave crise économique et une corruption endémique, c’est bien un nouveau projet du vivre ensemble qui manque. Il en faudra plus que quelques statues de Lénine jetées à terre.

A Kiev, ils font des Pizzas, pas la guerre!

Article publié dans l’Edition de Soir de Ouest France, le 25/03/2016

Il y a encore quelques mois, Leonid Ostaltsev était sur le front de l’est de l’Ukraine, engagé volontaire dans une unité spéciale des forces d’intervention. Aujourd’hui, son restaurant Veterano Pizza est l’un des plus populaires du centre de Kiev. Sa devise : « Faire des pizzas, pas la guerre. »
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Leonid Ostaltsev dans son restaurant. Photo: Niels Ackermann/Lundi 13

« Quitte à ouvrir une pizzeria et à avoir des employés, pourquoi ne pas embaucher des vétérans de guerre ? » Avec sa barbe garnie de hipster, son bras droit recouvert d’un large tatouage et son tee-shirt noir à tête de mort, Leonid Ostaltsev cache bien son jeu. Il y a encore quelques mois, il était sur le front de l’est de l’Ukraine, engagé volontaire dans une unité spéciale des forces d’intervention. Aujourd’hui, son restaurant Veterano Pizza est l’un des plus populaires du centre de Kiev.

Aux murs de la salle principale, à côté d’une affiche exhortant à « faire des pizzas, pas la guerre » et de photos de vétérans, une reproduction de la Cène. Des vétérans de guerre y figurent comm…

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