RFI: Des jeunes se lancent à l’Est de l’Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 13/02/2017

Deux ans après les accords de paix de Minsk, les combats n’ont pas complètement cessé dans l’est de l’Ukraine. Le bilan du conflit qui a débuté, en 2014, s’établit désormais à 10 000 morts. Mais, depuis 2015, la ligne de front ne bouge plus, un peu en retrait de la zone de combat, certaines régions peuvent donc commencer à regarder vers l’avenir. C’est le cas de Kramatorsk, la capitale régionale côté ukrainien. La ville se situe à 80 km des hostilités, mais sans travail, les jeunes ont peu d’espoir. Si ce n’est dans un lieu, « Vilna Khata », la maison libre, qui se veut un lieu d’échange et qui sait peut être un jour de formation. C’est le reportage de Sébastien Gobert.

 

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L’existence, l’existentialisme, le développement de soi et le sens d’accomplissement. Ce soir, c’est la soirée du club de philosophie à Vilna Khata. Dans une autre salle, un autre groupe regarde un documentaire sur grand écran. Dans les couloirs, des jeunes gens échangent sur des canapés. Vilna Khata, dans le centre de Kramatorsk, bouillonne d’idées.

Anastasia Stryjelous a 19 ans, elle est responsable Vilna Khata.

Anastasia Stryjelous: C’est un endroit pour tous ceux qui ont un sens de l’initiative. Beaucoup de personnes ici à Kramatorsk ont été très heureux que cette plateforme soit créée, pour qu’ils viennent ici et que leurs idées, leurs projets, prennent corps. Nous organisons des séminaires, des soirées de la poésie, des concerts, etc.

Vilna Khata, cela veut dire “la Maison libre”, en ukrainien. Un espace créé en 2014 grâce à un partenariat avec  des associations à Lviv, la grande ville de l’ouest de l’Ukraine, à 1000 kilomètres de là. Vilna Khata bénéficie aussi de soutiens financiers internationaux, tels que l’organisme de coopération américain USAID.

Des soutiens suffisants pour développer un espace unique à Kramatorsk, une ville qui est généralement perçue comme industrielle, et très soviétique. Le local artistique de Vilna Khata est perdu dans un ensemble de barres d’immeubles d’allure décrépis.

Oleksandr: Je ne connais aucun autre endroit à Kramatorsk où on peut se détendre entre amis. Pourquoi se donner rendez-vous dans un autre endroit, si tous mes amis sont déjà ici? 

Le jeune Oleksandr est un assidu de Vilna Khata, qu’il voit comme une bouffée d’air frais dans la ville. En termes d’espace de réflexion et de création, mais aussi  pour échapper à  la politique, et à la guerre. Les habitants de Kramatorsk restent traumatisés par les quelques mois passés sous le contrôle des séparatistes pro-russes, en 2014. Il existait alors un courant d’idée en faveur d’un rattachement à la Russie.

Mais dans l’espace Vilna Khata, on  tient à rester en dehors des querelles politiques , comme l’explique La responsable, Anastasia Stryjelous,

Anastasia Stryjelous: Il suffit de venir ici pour se rendre compte qu’on ne parle pas de politique ici. On peut regarder des films sur la guerre, ou une exposition. Mais nous n’avons aucun message politique. Nous avons ouvert quand la situation était encore tendue ici, en 2015. Il y avait beaucoup de gens avec des positions politiques différentes. Nous avons tous très bien travaillé ensemble. 

Pour elle, il s’agit d’encourager les gens à inventer un nouveau Kramatorsk, et un nouveau futur pour la région. Le tissu industriel s’est délité depuis des années. Les perspectives pour la jeunesse, hormis des emplois d’usine mal payés ou des petits boulot. Le départ vers d’autres villes du pays, voire pour l’étranger, s’impose souvent comme la seule alternative. Ici, à Vilna Khata, des cours de langues et des expositions offrent un nouveau regard sur le monde extérieur. Des expériences d’ailleurs qui pourraient être transposées à Kramatorsk.

David Vardenian est un jeune étudiant de 18 ans.

David Vardenian: Cet endroit offre beaucoup de possibilités. On peut développer notre personnalité, rencontrer des étrangers, apprendre plus  de choses sur des questions artistiques. Avant, je ne savais pas comment m’exprimer, dans quelle direction aller. Et quand j’ai découvert cet endroit, je m’y suis senti bien. L’ambiance est chaleureuse, on peut échanger des idées et développer nos connaissances à travers des activités intéressantes. Ici, je suis devenu plus mûr qu’auparavant.

Vieille d’à peine deux ans, Vilna Khata se confronte déjà à une remise en question. Certains des premiers bénévoles ont quitté Kramatorsk pour aller chercher de nouvelles opportunités ailleurs. Les soutiens financiers se tarissent et le centre a du trouver un nouveau local moins bien situé dans le centre-ville. Et surtout, le public n’est plus autant au rendez-vous qu’avant, comme l’explique Oleksandr.

Oleksandr: Passé l’effet de nouveauté, beaucoup de gens ne savent pas quoi attendre de plus de Vilna Khata. D’autres séminaires, des formations peut-être? C’est à nous de renouveler notre offre. 

Loin d’être une fatalité, cela peut être une opportunité.

Oleksandr: En même temps, attirer des foules n’est pas le plus important pour nous. Ce n’est pas avec cela que nous évaluons notre travail. Nous avons un slogan: “Apprends, Travaille, Détends-toi, aide les autres”. C’est l’esprit de cet endroit; on peut y faire ce qu’on veut. 

D’une manière ou d’une autre, ces jeunes gens trouveront le moyen de développer un espace de liberté qui leur convienne. Mais une fois le pied à l’extérieur de Vilna Khata, la réalité morose de Kramatorsk les rattrape. Ils n’ont pas encore trouvé de moyen de changer cela.

Ecouter le reportage ici

Libération: Donbass, l’ombre des disparus

Version longue d’un reportage publié dans Libération, le 26/10/2016

Families of Missing Persons
Maryna Anatoliivna Mikhnovska, whose son Yevgen Mykolayovych Myronov went missing from his apartment after being taken by soldiers, poses for a portrait in his apartment on Monday, July 11, 2016 in Kramatorsk, Ukraine.

Ukraine. Plus de deux ans après le début du conflit et malgré les accords de Minsk, les habitants de l’est du pays restent sans nouvelles de centaines de personnes, malgré la mobilisation des ONG.

“Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier”. Lyoubov Stepanivna tasse du doigt quelques grains de sucre sur la table, sans y penser. A voir l’état de sa cuisine, et du reste de la maison, elle ne pense plus à grand chose de concret. Mais sans l’ombre d’une hésitation, elle sait depuis combien de jours deux de ses fils, Olexandr et Mykola ont disparu. “2 ans, 2 mois, et 8 jours”, égrène-t-elle, le jour de la rencontre.

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de la région éponyme, dans l’est de l’Ukraine. Jusqu’au printemps 2014, quand les tensions entre les troupes ukrainiennes et les forces séparatistes pro-russes, soutenus par la Russie voisine, dégénèrent en conflit ouvert. Louhansk a vite été séparée du village de Lyoubov Stepanivna, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux qu’Oleksandr et Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014. “Ils sont partis à 8h30. On entendait des bombardements au loin. A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien”, se lamente Lyoubov Stepanivna.

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins le devenir d’Oleksandr et Mykola. Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres. “Aux services secrets, aux ministères, au Président Petro Porochenko, à Louhansk…” Rien n’y fait.

Les échauffourées meurtrières n’ont jamais cessé sur la ligne de front qui déchire l’est de l’Ukraine, bien que celle-ci soit stabilisée depuis février 2015. Dans le cadre du laborieux processus de paix encadré par les accords de Minsk II, la question des personnes disparues se fait sensible. “Nous avons 472 cas officiellement enregistrés. A 96%, il s’agit d’hommes, pour moitié militaires, et pour moitié civils”, indique Fabien Bourdier, coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev. Un chiffre qui n’est qu’une estimation: “près d’un millier de corps restent non-identifiés”, précise Fabien Bourdier.

Les disparitions sont imputables à toutes les parties en présence: ukrainienne, russe et pro-russe, sans distinction. Aujourd’hui, la nature de ce conflit hybride, caractérisé par une forte proximité sociale, culturelle et linguistique des belligérants, faciliterait les recherches. “Ce n’est pas un conflit ethnique, comme dans d’autres régions du monde. Il n’y a donc pas de haine viscérale d’un camp à l’autre. On voit une réelle volonté politique pour résoudre ces cas de personnes disparues”, assure Fabien Bourdier.

Le CICR est en première ligne pour encadrer les efforts de recherche. C’est l’une des rares organisations internationales habilitée à travailler à la fois en territoire ukrainien et séparatiste. En plus de la collecte d’information et de la coordination des acteurs, l’une de ses missions concrètes est de former et accompagner les médecins légistes, afin de maximiser les chances d’identification lors d’exhumation et d’autopsie de corps.

Côté ukrainien, la volonté politique observée se heurte néanmoins aux lacunes du cadre législatif. “La législation actuelle sur les personnes disparues n’est pas adaptée à une situation de conflit et fait plutôt référence à des fugues, ou à des individus perdus dans la montagne…”, explique Fabien Bourdier. La Verkhovna Rada (Parlement) est aussi encouragée à passer une loi spécifique qui créerait une commission nationale sur la question. Les députés seraient aussi incités à se préoccuper des conséquences matérielles des disparitions.

“Mes deux fils m’aidaient à survivre, moi et mon mari”, sanglote Lyoubov Stepanivna, à Valuiske. “Cela fait deux ans que nous vivons quasiment sans rien… L’année prochaine, je dois me faire opérer du coeur. Il faudra envoyer le fils d’Oleksandr à l’université. On ne sait pas comment payer pour tout cela”. Vivant dans un petit hameau aux routes de terre, à 3 kilomètres à peine de la ligne de front, Lyoubov Stepanivna n’a plus qu’un fils sur trois pour seul soutien. “En plus, comme je n’ai pas perdu ma maison, je n’ai pas droit à de l’aide humanitaire…” La prise en charge des familles de disparus ne semble pas être à l’ordre du jour à Kiev. Le gouvernement peine déjà à apporter une assistance suffisante à des centaines de milliers de personnes déplacées.

La priorité du moment est bien de “retrouver tous les prisonniers et personnes disparues et les ramener chez eux”, comme l’affirme Iryna Herashenko, vice-Présidente de la Verkhovna Rada et négociatrice ukrainienne pour les affaires humanitaires aux négociations de Minsk. Une priorité très politique, compliquée par des listes de captifs incomplètes et des calculs en tout genre en amont d’échanges très médiatisés de prisonniers.

Un certain nombre d’individus figuraient ainsi au registre des personnes disparues jusqu’à l’été: une enquête d’Amnesty International et de Human Rights Watch a révélé qu’ils étaient tenus au secret, certains pendant plus de deux ans, dans une prison secrète des services de sécurité ukrainiens, à Kharkiv. Le scandale de cette révélation avait vraisemblablement conduit à la libération de nombreux détenus. Plusieurs seraient encore en cellule. Les ONG des droits de l’homme avaient dénoncé des pratiques similaires dans les républiques auto-proclamées de Donetsk et de Louhansk.

La tâche des négociateurs est aussi compliquée par l’évolution constante des listes. Iryna Herashenko déplorait ainsi, le 14 septembre, que plusieurs soldats ukrainiens ont récemment été capturés par les séparatistes pro-russes “par négligence, en s’habillant en civil pour aller rendre visite à leurs familles en territoires occupés”. En raison d’un manque d’information sur leur sort, trois d’entre eux ont été placés dans la catégorie des personnes disparues.

 

Sélection de photos de Brendan Hoffman, réalisées pour le Comité de la Croix Rouge Internationale. 

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“Tout ça, ce sont des jeux comptables pour eux”, coupe Maryna, affalée dans un fauteuil de l’appartement de son fils, Yevhen, à Kramatorsk, au nord de Donestk. “Ils n’ont pas besoin de gens comme nous, et ils ne feront rien pour nous aider”. Elle étale, elle aussi, les lettres envoyées à différentes institutions ukrainiennes, laissées sans réponses concrètes.

“Ils sont venus le chercher ici, le 11 juillet 2014, quelques jours après la reprise de la ville par l’armée. Ils l’ont battu, et emmené ensuite aux urgences”. Le temps que Maryna arrive sur place, Yevhen avait déjà disparu. “Ils me l’ont pris… Et depuis, plus de nouvelles”. Maryna est contactée par plusieurs personnes qui lui font miroiter des informations. “On a essayé de me tromper, et de m’extorquer de l’argent”, se souvient-elle. Elle n’a jamais payé. Alors il ne lui reste qu’à attendre.

“Il est vivant, j’en suis sûre. Ils ne voulaient pas le tuer, sinon pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences pour le soigner…? Vous savez, j’ai enterré mon premier fils en 2010, alors je ressens ces questions au plus profond. Yevhen est vivant, je le sais”. Dans l’appartement qu’elle visite de temps en temps sur le chemin du travail, rien n’a bougé depuis deux ans, ou presque. “Il doit tout retrouver comme il l’a laissé… quand il reviendra”.

Libération: La Prison secrète de l’Ukraine

Article publié sur le site de Libération, le 21/07/0216

Régulièrement, les gardiens de prison venaient répéter à Kostantin Beskorovaynyi : «Tu n’existes pas. Nous n’avons même pas de budget pour te nourrir. Tu n’existes pas.» Sans avocat, sans possibilité de communiquer avec le monde extérieur, entassé dans une petite cellule avec de nombreux autres détenus, sans possibilité de promenade, Kostantin Beskorovaynyi a passé 15 mois dans une prison secrète. Une histoire digne d’un film d’espions, mais bien réelle, à quelques centaines de kilomètres des frontières de l’Union européenne.

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«C’est un centre de détention arbitraire et clandestin, vraisemblablement situé dans les locaux des Services de sécurité d’Ukraine (SBU) à Kharkiv, dans le nord-est du pays», explique Denis Krivosheev, directeur adjoint d’Amnesty International pour l’Europe et l’Asie Centrale. Ce jeudi, il présentait à Kiev un rapport réalisé conjointement avec l’ONG Human Rights Watch (HRW) sur les arrestations et détentions arbitraires et les cas de tortures des deux côtés de la ligne de front du conflit dans le Donbass.

Tortures et disparitions

«Les autorités auto-proclamées de Donetsk et Louhansk ont recours aux mêmes abus», confirme Tanya Lokshyna d’HRW, citant des passages à tabac à répétition, des actes de torture divers, ou encore des disparitions prolongées et non-justifiées. «Il ne s’agit pas de jeter la pierre à un camp ou un autre, complète Krasimir Yankov d’Amnesty. Mais La différence notable, c’est que les territoires séparatistes sont par définition des zones grises. A la différence de l’Ukraine, qui est un Etat de droit. L’existence de cette prison secrète est une violation flagrante de nombreuses conventions internationales, mais avant tout de la loi ukrainienne».

D’après les entretiens et les recherches menés par les ONG internationales, jusqu’à 70 personnes ont été entassées dans cette prison secrète, au plus fort du conflit du Donbass. «La majorité d’entre elles ont déjà fait l’objet d’échanges de prisonniers. Mais à la fin février, il y avait au moins 16 personnes toujours incarcérées»,poursuit Krasimir Yankov. Des personnes coupées de leurs familles, arrêtées sur la base d’accusations douteuses, dans le cadre de la guerre hybride du Donbass.

Aveux extorqués

Kostantin Beskorovaynyi était un conseiller municipal communiste à Kostyantynivka, un temps bastion des forces pro-russes et russes, au nord de Donetsk. Arrêté lors d’une intervention musclée en novembre 2014, il fut d’abord torturé. Avant de signer des aveux le reconnaissant coupable d’avoir voulu empoisonner le réseau de distribution d’eau de sa ville, reprise par les forces ukrainiennes. Sa confession signée et enregistrée, il a disparu jusqu’à sa libération en février 2016. Celle-ci n’était pas plus justifiée que son arrestation.

«La justice n’est efficace que si elle est rendue d’abord chez soi», lance Rachel Denber d’HRW. «Le procureur général ukrainien nous a assuré qu’une enquête était en cours concernant ces allégations de prisons secrètes. Il est important de suivre le déroulement de ces enquêtes, afin de s’assurer qu’elles ne sont pas superficielles, et que ce genre de pratique cesse, des deux côtés de la ligne de front».

Questions Internationales: Les nouvelles lignes-frontières d’Ukraine

Article publié dans le numéro double 79-80 de Questions Internationales, La Documentation Française; Mai-Août 2016

« Vous savez combien coûtent les bananes à Donetsk ? Au moins deux fois plus chères qu’ici. Et le dentifrice ? C’est une trentaine de hryvnias ici, contre une centaine là-bas ! Enfin, 300 roubles, puisqu’on a le rouble là-bas… » Maya X. s’en est fait une raison. La mère de deux enfants, dans sa quarantaine, vit à Donetsk. Elle ne veut pas quitter sa ville natale, devenue capitale de la République populaire autoproclamée de Donetsk. « Il n’y a pas de pénurie, là-bas. Mais il y a moins de produits de bonne qualité, la plupart viennent de Russie. Et les prix… Donc une fois par mois, moi et mon mari avons pris l’habitude de venir en Ukraine pour faire des courses. Même si le passage de la frontière peut prendre plus d’une journée, cela vaut le coup. »

Maya X. est une frontalière. Du moins, elle se perçoit comme telle, et organise sa vie en conséquence. Après des mois d’un conflit hybride dans le Donbass, le statut des territoires non contrôlés par l’Ukraine est certes encore incertain, et sujet aux progrès éventuels de l’application des accords de Minsk . Ceux-ci prévoient la réintégration des Républiques populaires de Donetsk (RPD) et Louhansk (RPL) au sein d’une Ukraine unie et décentralisée. Pour l’heure, la séparation reste néanmoins bien réelle.

Lire le reste de l’article dans la revue, numéros 79-80 (disponible en kiosque)

 

RFI: Donbass; pas de politique de déminage coordonnée

Reportage diffusé sur RFI, le 11/02/2016

Un an après la signature des Accords de Minsk, les échauffourées sont encore fréquentes le long de la ligne de front du Donbass. Des millions de personnes tentent de continuer à vivre malgré les dangers, malgré une situation économique précaire, et la présence dans toute la région de mines anti-personnelles et anti-chars. Aucune politique de déminage coordonnée n’est mise en place. Pour l’instant, les organisations internationales misent sur la prévention. Dans le Donbass, dans le petit village de Rubtsi, Sébastien Gobert

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Avec un masque de loup sur la tête, l’acteur veut jouer avec les enfants. Il commence à ramasser des jouets, des cailloux, des bouts de bois. Mais quand il est attiré par une mine, les écoliers s’époumonent pour le retenir de s’en approcher

L’acteur fait semblant d’avoir perdu un bras. Sur le visage des enfants, c’est le choc.

 

C’est exactement l’effet recherché par les acteurs de la Fondation Suisse d’Action contre les Mines, coordonnés par Olena Kryvova.

Olena Kryvova: Nous nous efforçons de susciter l’intérêt des enfants avec des moyens ludiques. L’idée, c’est de simuler une situation réelle: si tu découvres une mine, qu’est-ce que tu fais? 

A l’école du petit village de Rubtsy, la venue de l’équipe est un évènement. La directrice adjointe Vira Oleksandrivna se félicite de cette initiative.

Vira Oleksandrivna: Pour notre école et les enfants, ce genre d’information est très utile. Il faut qu’ils comprennent que les mines sont dangereuses, qu’il ne faut pas y toucher, à ça ou à tout objet inconnu. 

Dans le Donbass meurtri par la guerre, un cas marque les esprits, celui d’enfants qui trouvent une mine dans la forêt et la ramènent chez eux pour la montrer à leur famille. La mine a explosé une fois dans leur maison, provoquant un carnage. De nombreuses autres histoires circulent, et ne touchent pas que la zone de la ligne de front. Le village de Rubtsy est lui bien au nord de la région. Vira Oleksandrivna.

Vira Oleksandrivna: Il y a eu quelques combats par ici au moment de la bataille de Slaviansk, il y avait quelques barrages routiers. Il y a évidemment des mines par ici. 

Mais où exactement? Il est impossible de le savoir, à moins de les trouver par hasard.

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Le groupe d’Olena Kryvova n’est pas en charge d’action de déminage, laissé aux mains des autorités publiques. Olena Kryvova dénonce néanmoins leur manque d’efficacité.

Olena Kryvova: Les services d’urgence se déplacent quand quelqu’un les prévient de la présence d’une mine. Si personne n’appelle, personne ne vient. Il n’y a pas de politique systématique de déminage. Les militaires ont les cartes des champs de mines, mais ils ne partagent pas l’information, car ils se considèrent toujours en état de guerre. 

En filigrane, la perspective de voir la ligne de front bouger de nouveau, qui rendrait inutile toute politique de déminage.

On est loin d’une solution définitive au conflit du Donbass. En attendant, ce sont des millions de personnes et d’enfants qui doivent regarder à deux fois où ils mettent les pieds.

Ecouter le reportage ici

La Tribune de Genève: La décentralisation, condition de la paix en Ukraine?

Article publié dans La Tribune de Genève, le 02/10/2015

Ce vendredi à Paris, Angela Merkel, François Hollande, Petro Porochenko et Vladimir Poutine doivent discuter de la nécessaire réforme de structures étatiques héritées de l’URSS.

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«Quand on pense à la décentralisation dans d’autres pays, cela évoque des sujets complexes et techniques. Pour l’Ukraine, c’est un enjeu international…» Dans un café de Kiev, l’experte en droit constitutionnel Yarina Jurba ne cache pas sa lassitude. La décentralisation de l’Etat, sur laquelle elle s’est spécialisée, est aujourd’hui présentée comme une condition des Accords de Minsk. Elle sera au cœur d’une nouvelle session de négociations de haut niveau, réunissant ce vendredi à Paris Angela Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et Petro Porochenko.

Si on discute à Paris, cela fait déjà plusieurs semaines que les négociations ont laissé la place à une cacophonie sans nom. Yarina Jurba se veut néanmoins combative. «Il faut expliquer ce que c’est: une réforme fondamentale, concoctée à partir de 2008, qui va permettre d’en finir avec les structures hypercentralisées héritées de l’Union soviétique. Les collectivités territoriales vont s’unir en communautés de communes et disposer de leur propre budget. Les gouverneurs de région, petits autocrates locaux dépendant directement du président, vont disparaître. Le «statut spécial du Donbass»… C’est un mythe, une manipulation politique!»

Capitulation

En ligne de mire, une clause du projet de décentralisation présenté par le président Porochenko, adopté en première lecture le 31 août. Celle-ci prévoit «l’adoption d’une loi spéciale sur le régime d’administration locale de certains districts des régions de Donetsk et Louhansk».

Mais pour Oleh Tyahnybok, chef du parti nationaliste Svoboda, cette clause consiste «à octroyer un statut spécial aux territoires occupés, à offrir une amnistie aux terroristes russes, à ponctionner le budget national pour reconstruire leurs républiques fantoches. C’est une capitulation face au Kremlin!»

Vote dans la douleur 

Le 31 août, le vote s’était d’ailleurs fait dans la douleur. Une manifestation aux abords du parlement, organisée par Svoboda et d’autres partis populistes et nationalistes, avait dégénéré en une bataille rangée: 4 policiers en étaient morts et plus de 140 blessés.

«Un statut spécial pour les territoires séparatistes, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas accepter», assène Oleh Bereziouk, chef du groupe parlementaire du parti Samopomitch. «Le plus important, c’est que ce n’est pas une décentralisation qui nous est proposée! Les gouverneurs vont juste être remplacés par des préfets, qui auront toute latitude pour suspendre les travaux de collectivités locales à leur guise. Nous allons assister à l’établissement de minitsars, aux ordres d’un président omnipotent! C’est une usurpation de pouvoir.»

La guerre évitable?

«Le système est déjà tellement centralisé qu’il est tout simplement impossible que le président obtienne plus de pouvoirs…» contredit le défenseur des droits civiques Serhiy Popov. «Et dans le contexte actuel, il est normal de prendre quelques précautions contre les manifestations de séparatisme…»

«Si la présidence avait eu de réels moyens de contrôle sur les municipalités du Donbass au printemps 2014, peut-être que la guerre n’aurait pas eu lieu», estime Oleh Zontov, l’administrateur de la Municipalité de Slaviansk, dans le Donbass. La maire de cette ville stratégique? est aujourd’hui sous les verrous pour avoir soutenu les séparatistes prorusses. Reprise en juillet 2014, la ville semble désormais apaisée, bien ancrée en territoire ukrainien.

L’exemple polonais

«Nous attendons de nouvelles élections et la décentralisation avec impatience», poursuit Oleh Zontov. «Avec cette réforme, nous pourrons appliquer le principe de subsidiarité, c’est-à-dire agir à notre niveau et prendre des décisions sans consulter les autorités supérieures.»

Autant dire qu’il serait grand temps de mettre en œuvre cette décentralisation. «Les chiffres sont clairs», assène Rostyslav Pavlenko, chef adjoint de l’administration présidentielle. «En 1990, le PIB de la République socialiste soviétique d’Ukraine était au même niveau que celui de la Pologne. Aujourd’hui, la Pologne est trois fois plus riche. Il y a beaucoup de raisons à cela. La réforme de la décentralisation n’est pas la moindre.»

Lui balaie de la main les craintes sur un éventuel «statut spécial du Donbass». «La loi spéciale, si elle voit jamais le jour, ne sera appliquée qu’après un cessez-le-feu complet, le retrait des troupes russes, un contrôle total de nos frontières, des élections locales libres et transparentes…» Un scénario qui relève encore de la fiction, d’autant que les séparatistes prévoient leurs propres élections locales, le 18 octobre à Donetsk et le 1er novembre à Louhansk. «Cela signifiera la mort de Minsk II», tranche Rostyslav Pavlenko.

The Head engineer of Kramatorsk

Personal account of a meeting in Kramatorsk, de facto new capital of the oblast of Donetsk.

Dinner was almost over. Just a few more sips of beer and we could head back to the hotel and finally get some sleep. The day had been exhausting. Instead, two waiters show up at to the table. Several plates full of закуски – cheese, cucumbers, marinated and fried vegetables. And three shots of vodka. “Compliment from the old dude over there”, one of the waiters whispers with a grin.

The “old dude” had been sitting there for a while, listening to our French and staring at us. He had decided to take action. Yet he was shy and hesitated to join. Yet. Three shots of vodka: this meant that there was one for him. He had to join. Eventually he comes over. In fact, he is not shy. Not at all. He is just fully drunk. Plus, we’re obviously foreigners. “Which language to communicate in? Aha, I learned German at school! No English, no French. My wife learned French. I learned German”. “Na gut, wir können ein bisschen auf deutsch sprechen” “No, I told you I did not learn French at school”… Ok, so Russian would do.

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The first toast goes to the meeting. “After the first toast together, we are no strangers no more”. His name is Oleg. After drinking, I have the feeling I already know him. закуски, закуски. The delightful after-taste of my previous meal is already gone, washed down by sour snacks. Too bad. But one’s gotta do what one’s gotta do. “We can tell each other everything now”. So he starts. He is impulsive. He is Cossack. « I was born in the Rostov region. In my passport is written that I was born in the Russian Socialist Soviet Republic. Back then it did not make any difference. But I have been living here in Kramatorsk for many many years”. Oleg would not say that he is “Ukrainian”. He is “living here for many years” and that’s more than enough.

“Now I am 66 years-old, it’s already been 10 years that I live on my pension. But I had a very nice career. I started to work in a huge factory here when I was young. There more than 40,000 people working there! Now, it’s less than 15,000… And salaries… Sorry, you don’t speak Russian, I forget, you are foreigners. Ah yes, you understand! Alright, so we can continue talking”.

Not before another toast, that is. “The second one goes to you, my guests!” It does take a bit more than that before drinking it up because Oleg is obviously a master in the art of toasting. There is beauty in his speech, his loud breathing and vague looks. The most beautiful part of such a fatigue-tipsiness combination is that no one has to actually pay attention to what we toast on.

“You know, I finished my career as head engineer, it was a very prestigious position! But now it’s been ten years that I live on my pension. I live right upstairs, this is my street, my Проспект Миру. I got my apartment after many years working. I was head engineer in a big factory, you know”, Oleg recalls in-between two mouthfuls. And then one day, I see from the window these guys, this… crowd, marching on my street with all of those nationalist flags. Ukrainian flags, Red and Black flags… Banderists, here! I was shocked, I did not understand what had happened!

“Let’s go and smoke. You smoke? And you do understand Russian, right? You’re a good boy”. As he pets my shoulder, waiters don’t even hide their laughing any longer.

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“And then the other guys arrived. Oh, these guys! I live on one of the main streets, so I saw them every day, I know what they did… At first, it was fine, they were talking about referendum, fighting against fascists, they were promising that everything would go fine. You know who they were? Vandals, thugs, bandits! We are used to bandits around here, but it was something new, I didn’t think I would see that one day ». One puff. Two puffs. Oleg stands still in the darkness of the hardly lit Проспект Миру. Three puffs. “And my wife, you know. She is a good woman, she is a very strong woman from Donbass. She is making my life impossible but she is my wife, what can I do! She was hysterical during these months… If I would not be 66 years-old, I swear to God, I would have gone and corrected these bandits myself!”

“One day I was driving with her, my wife. I was driving my car, a Ford Passat. I had a good car because I was a head engineer and I had managed to save enough to buy it”. One puff. Two puffs. “We will need a third toast. But let me tell you first: I was driving and we got to a blockpost. They decided to get my car, because it was a good car, a Ford Passat. I always keep a gun in the box in front of the passenger seat. Because I am a man; I have to protect myself and my family! I wanted to take it and defend myself. They had all kind of automatic guns and rifles. My wife was seating in the car. It was obvious that if I took the gun out, we would both be dead by now. They took my car”.

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“Now, at least, it’s quiet…” Oleg simply states, heading back from the bathroom. « Guys, it’s life ». I wish yours will be easier. Although most of my life was actually not so bad. But to finish on such a note… » The third toast goes to peace. Not a Ukrainian peace, not a Russian peace, not a hybrid peace, not a doublespeak Orwellian peace. Just peace.

There won’t be any fourth toast. Oleg, please, don’t insist. It would ruin the moment. Plus the waiters just turned off the  lights in the restaurant. Time to go. After shaking hands and hugging, we leave Oleg on his street. We hardly start to walk away that he is already talking to new people. He already replaced us. I light up a new cigaret on the way. From the depth of my drunken mind, I am not worried. Oleg has worked hard. His world collapsed. His mental world had to be redefined and reframed on several occasion. He has been disappointed and betrayed. Yet It looks like Oleg knows how to live through all that. Regardless of the changing company.