RFI: Des pastèques pour revitaliser le Dnipro?

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 21/08/2017

Cet été, l’Ukraine s’est fasciné pour des pastèques. Ou plutôt, pour le transport de pastèques, par péniche, sur le fleuve Dnipro (Dniepr en russe/français). C’est la première fois en 14 ans que des péniches remontent le cours du fleuve. Ca pourrait ouvrir une nouvelle page de ce cours d’eau, l’un des plus importants d’Europe. 

Sébastien, cela veut dire que pendant 14 ans, il n’y avait rien sur le fleuve? 

Pratiquement rien. L’infrastructure du transport fluvial, les péniches, les ports, les barges de désensablement, sont tombés en décrépitude à la fin de l’époque soviétique, tout le transport a été redirigé vers la route. Quelques péniches ici ou là, mais toujours sur des distances courtes. Pourtant, le Dnipro fait plus de 2000 kilomètres de long, c’est un des cours d’eau les plus importants d’Europe. Et c’est lui qui a justifié la fondation de Kiev comme port de commerce, au 9ème siècle. Donc revoir une barge de transport remonter 300 kilomètres, c’était un évènement en soi.

20597231_1613156152062231_7149782397331722995_n

Pour autant, personne n’avait prévu l’emballement médiatique qui a accompagné le voyage inaugural, à la fin juillet. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, économistes, agriculteurs, politiques, se sont tous enthousiasmés, au point de suivre la progression de la péniche au jour le jour. Même le Premier ministre Volodymyr Hroissman en a fait un objet de fierté nationale. Les internautes ont suivi l’aventure, et non sans ironie: une caricature d’Al Pacino, dans le rôle de Scarface, le montre en pleine overdose non pas de cocaïne, mais de pastèques! Une manière aussi de souligner le trop plein de cet emballement médiatique.

Sébastien, pourquoi des pastèques? 

La pastèque, c’est une des spécialités de la région de Kherson, dans le sud de l’Ukraine. Chaque été, elles inondent les marchés de tout le pays. Comme beaucoup d’Européens, les Ukrainiens en sont friands. Mais les agriculteurs du sud de l’Ukraine ont beaucoup de soucis pour les distribuer: le transport routier coûte de plus en plus cher, et les routes sont notoirement mauvaises. Plus de 10% des pastèques sont détruites dans le transport. Et beaucoup d’agriculteurs n’essaient même pas: Près d’un tiers des pastèques d’Ukraine pourrissent dans des stocks.

L’idée d’un transport en péniche a été rendue possible par un projet de USAID, l’agence américaine pour le développement, qui a financé et coordonné des petits agriculteurs locaux. Ils auraient économisé 40% par rapport aux autres années grâce à ce mode de transport.

70c034c410509c03456bfc0d4d0b5973

Est-ce une entreprise qui peut se développer dans le temps? 

Ca a l’air tout à fait possible. La société de péniches prévoit une cinquantaine de voyages cette saison. On parle déjà d’étendre l’offre de transport à d’autres produits agricoles. Le gouvernement à Kiev semble en faire aussi une priorité, en annonçant qu’un transport fluvial plus intense permettrait des économies de 27 millions d’euros par an, en réparations de route. Les Ukrainiens tiquent naturellement à cette annonce, car beaucoup de routes sont de toutes les manières dans un état déplorable.

Mais, au-delà de l’emballement médiatique, la revitalisation du fleuve Dnipro n’est pas une évidence, tant elle nécessite des actions coordonnées de l’Etat, des collectivités locales, des autorités fluviales, et des entreprises privées. L’hiver arrivera bientôt, et bloquera toute tentative d’utiliser le fleuve. Si on en reparle sérieusement, ce sera alors l’an prochain, au dégel.

Missiles nord-coréens & moteurs ukrainiens: les experts revoient leurs copies

Complément d’un commentaire sur une enquête du New York Times, parue le 14/08/2017

La vague d’indignation aura été immédiate en Ukraine. The New York a établi, le 14 août, un lien direct entre les propulseurs de missiles intercontinentaux testés par le régime nord-coréen cet été, et la production de l’usine Youjmash, dans la ville industrielle de Dnipro (anciennement Dnipropetrovsk), dans le centre de l’Ukraine. L’allégation ne s’accompagnait pas de preuves irréfutables, et a été décriée comme une conclusion hâtive et une nouvelle manoeuvre de la guerre d’information contre l’Ukraine. L’usine Youjmash a démenti avec fermeté, appuyée par les autorités ukrainiennes. Les réseaux sociaux se sont enflammés. La levée de bouclier a poussé Michael Elleman, un expert cité par The New York Times à revenir sur ses propos, et à nuancer ses conclusions.

20770361_10155568780393959_1595582723675723915_n
Capture d’écran fu fil Twitter de Michael Elleman

« Je ne crois pas que le gouvernement ukrainien a autorisé, ou même savait, que les moteurs provenaient d’Ukraine », a-t-il exprimé dans un tweet, le 14 août. « Au contraire, l’Ukraine a arrêté des Coréens du Nord en 2012! ».  La référence à un scandale d’espionnage industriel, suivi d’un autre en 2015, vise ainsi à dédouaner le gouvernement ukrainien de tout soupçon de contrebande avec un régime sous embargo.

De fait, l’affaire est vécue avec gravité à Kiev. Alors que l’administration de Donald Trump étudie la possibilité d’entamer la livraison d’armes létales à l’Ukraine pour l’assister dans son effort de guerre, voilà que le pays serait rabaissé au rang d’Etat voyou, acteur des trafics illicites d’armes. Et ce alors que les relations entre Petro Porochenko et son homologue américain restent sensibles depuis l’élection américaine.

En dédouanant le gouvernement ukrainien de potentiels trafics qui se seraient passés à son insu, Michael Elleman a saisi l’occasion pour relativiser les allégations du New York Times sur l’origine ukrainienne des moteurs de missile. « Que je sois bien clair sur la source des moteurs de Missiles Balistiques InterContinentaux de la Corée du Nord: « Youjnoe (Youjmash) n’est qu’une des sources potentielles. Il y en a d’autres possibles en Russie ».

De fait, dans le contexte de décomposition du complexe militaro-industriel soviétique depuis 1991, et du climat de guerre entre Russie et Ukraine depuis 2014, la traçabilité de moteurs de missiles est difficile à établir. Les éléments utilisés par Pyongyang auraient tout aussi pu venir de stocks russes, en particulier de l’usine Energomash, anciennement affiliée à Youjmash. Commentateurs et critiques font aussi valoir des évidences géographiques, concernant l’éloignement de l’Ukraine, et le fait que la Russie partage une frontière commune avec la Corée du Nord.

Pour les réseaux sociaux ukrainiens, l’accent porté sur l’usine Youjmasz est une nouvelle manoeuvre dans la guerre d’information ukraino-russe qui fait rage depuis des années. D’aucun se sont empressés de souligner le passé russe de l’expert américain Michael Elleman – il y a travaillé de 1995 à 2001, à la tête du « Cooperative Threat Reduction Program » visant au démantèlement de missiles longue portée. Certains médias ukrainiens ont aussi fait leurs choux gras de son mariage avec une Russe, pour souligner son attachement à la Russie, et supposer de la subjectivité de son jugement. Des attaques personnelles, peu à même de prouver quoique ce soit, et encore moins de relever la qualité du débat.

La prudence s’impose face à l’absence de preuves, qui viendraient confirmer ou infirmer les allégations du New York Times. Quoiqu’il en soit, l’affaire a bel et bien révélé que le régime nord-coréen a reçu et utilisé des technologies de partenaires étrangers (étatiques ou non) dans le développement de son programme de missiles intercontinentaux. Un échec grave de la communauté internationale, qui dépasse de loin le cadre du conflit ukraino-russe.

 

RFI: Faux-monnayage & légalisation: l’Ukraine aux prises avec les Bitcoins

Intervention dans la séquence Tour des Réseaux, sur RFI, le 15/08/2017

La Banque Centrale d’Ukraine prend à bras le corps la question des “bitcoins”, la monnaie numérique la plus populaire au monde. Elle n’a pas encore un statut légal en Ukraine, mais cela pourrait vite changer. Et pour cause: la police a démantelé la semaine dernière un vaste atelier de faux-monnayage à Kiev… 

langfr-307px-Bitcoin_logo.svg

 

A quoi ça ressemble, un atelier de contrefaçon de bitcoins? 

Et bien ça ressemble à une longue rangée de 200 ordinateurs, alignés dans un sous-sol et ronronnant doucement. La police ukrainienne est intervenue la semaine dernière, et a interpellé quelques suspects. Ils ont été arrêtés pour utilisation abusive des locaux d’un institut de recherche, propriété d’Etat. Et aussi pour fabrication frauduleuse d’une “monnaie de substitution”.

C’est certainement moins glamour que les ateliers de faux-monnayage de billet de banque, avec presses et  tampons. Mais c’est tout aussi efficace. C’est ce que l’on appelle une “mine” dans le jargon: des utilisateurs, les “mineurs”, travaillent en équipe pour former des blocs de chaîne, et ainsi créer artificiellement des bitcoins. Ceux-ci sont ensuite transférés sur des comptes bitcoins de réelles sociétés, et permettent d’assurer des paiements en ligne. Comme vous le savez, les transactions par bitcoin et d’autres monnaies numériques sont de plus en plus répandus. La contrefaçon peut donc s’avérer très lucrative.

Oui, les bitcoins sont bien connus pour servir à des transactions illicites, sur le Dark Net ou autre…

Oui, le bitcoin a été créé en 2009, et a été très longtemps la monnaie des réseaux criminels en ligne, pour l’achat de substances illicites ou encore pour des jeux d’argent. Mais aujourd’hui, de plus en plus de commerçants acceptent les bitcoins comme moyen de paiement, et il devient très populaire auprès des clients et investisseurs. D’ailleurs sa valeur n’en finit pas de crever les plafonds. En 2009, un bitcoin représentait moins de 50 centimes. il se négocie aujourd’hui à 4300 dollars!

Un nombre croissant de pays du monde cherche à assigner un statut légal au bitcoin, et à réguler cette économie parallèle. C’est particulièrement important pour l’Ukraine, qui est classée comme l’un des premiers pays pirates au monde. Un Internet illégal s’est développé sur les réseaux nationaux, allant du téléchargement de films aux groupes de hackers professionnels. Cette situation fragilise les réseaux, et a fait de l’Ukraine une cible de récentes vagues d’attaques informatiques. Elle fait aussi du bitcoin un élément essentiel de l’économie numérique.

Et la banque centrale ukrainienne voudrait maintenant conférer un statut légal au bitcoin…? 

Oui, une série de consultations a été annoncée après le démantèlement de la mine, de l’atelier de faux-monnayage. L’Etat prévoit aussi d’installer des distributeurs automatiques de bitcoin et d’autres monnaies numériques. Au moins 150 à travers le pays.

La question est malgré tout sensible: chaque pays traite du bitcoin dans son cadre national, tout en se plaignant d’un manque de coordination internationale. Quelques soient les solutions que l’Ukraine peut apporter au statut du bitcoin, elles seront insuffisantes dans le monde sans frontières qu’est l’Internet.

Libération: Kiev ne veut plus voir du russe partout

Article publié dans Libération, le 19/07/2017

Langue, réseaux sociaux, banques… Toujours en conflit avec leur grand voisin au sujet du Donbass et de la Crimée, les autorités de Kiev adoptent toutes sortes de lois pour réduire son influence historique. Mais la population ne suit pas toujours.

«Il a fallu que nous intervenions. Vous vous imaginez ? A travers ces banques, c’était l’argent de la guerre de Poutine, qui s’infiltrait en Ukraine, sapait notre effort de guerre. Je suis fier que nous ayons mis un terme à cette infamie.» Dmytro, de son nom d’emprunt, est un militant du «Natsionalny Korpus» («Corps national»), le microparti du bataillon de volontaires ultranationalistes Azov. Au printemps, lui et ses camarades avaient bloqué l’entrée d’un bureau de la Sberbank, première banque russe, dans la ville de Lviv. Les locaux avaient fermé mi-mars, après que le gouvernement avait imposé des sanctions à cinq banques russes. Dmytro n’avait néanmoins aucune confiance dans l’exécutif du Président, Petro Porochenko. «Ils spéculent sur la guerre… Ils ont un intérêt dans ce conflit, commente-t-il. Il nous a donc fallu s’assurer qu’il n’y ait pas de manigances. Et tenir notre tente devant la banque, ça nous a permis d’expliquer aux gens pourquoi tout ce qui est russe doit être banni d’Ukraine.»

Estimé pour son rôle très actif dans la guerre contre les forces prorusses et russes dans l’est du pays, le bataillon Azov est bien connu pour ses positions ultranationalistes radicales, et ne représente qu’une minorité dans le paysage politique. Son militantisme s’inscrit néanmoins dans un phénomène bien plus général de rupture avec la Russie.

screen-shot-2017-07-19-at-03-31-27.png

Embargo commercial

Celle-ci est justifiée, aux yeux de nombreux Ukrainiens, par «l’agression russe», marquée principalement par l’annexion de la Crimée en 2014 et la participation à un conflit qui a déjà coûté la vie à plus de 10 000 personnes. Le processus de paix de Minsk, entamé en février 2015, est au point mort. Petro Porochenko a beau répéter son ambition de «récupérer» la péninsule et de mettre fin à la guerre, les perspectives de paix semblent toujours plus incertaines. Alexander Zakharchenko, le chef de la République autoproclamée de Donetsk, a rejeté une nouvelle fois, le 18 juillet, l’idée d’un retour au sein d’une Ukraine unie, en annonçant la création d’une «MaloRossia», ou «Petite Russie». Pour une majorité d’Ukrainiens, c’est le Kremlin qui est à la manœuvre, et qui attise les tensions.

En réaction, les actes signant la rupture entre deux pays jadis très liés se sont multipliés : arrêt des liaisons aériennes directes, embargo commercial, dispute énergétique, mesures de rétorsion financières, ou encore interdiction de médias russes et russophones. Les sanctions à l’encontre de Dojd, une des dernières chaînes de télé d’opposition russe, avaient soulevé un malaise en janvier.

De manière générale, les ruptures provoquent le mécontentement d’une large partie de la population. Comme l’interdiction par décret présidentiel, le 16 mai, des populaires réseaux sociaux VKontakte, le Facebook russe qui comptait 12 millions d’utilisateurs en Ukraine, et Odnoklassniki, l’équivalent de Copains d’avant, du moteur de recherche Yandex, ou encore du service de messagerie Mail.ru. En tout, ce sont 468 sociétés et 1 228 individus qui ont été ajoutés à une liste de sanctions préexistantes. Les critiques ont été immédiates, accusant Porochenko de punir davantage les utilisateurs ukrainiens que les sociétés russes et de porter atteinte à la liberté d’expression. Oleksandr Olshanskiy, du «Internet Invest Group», considère cette décision comme un aveu d’échec, voire une «capitulation» : «La guerre d’information est une lutte pour les cœurs et les esprits. On ne peut pas la gagner avec des interdictions.»

Pour l’exécutif, c’est l’exigence de sécurité nationale qui prime. Ces sociétés web sont dirigées par des proches de Vladimir Poutine, qui collaboreraient avec les services secrets russes (FSB). Un sondage du centre «Internet Liberté», publié en janvier, révélait que 43 % des Ukrainiens étaient d’accord pour des restrictions de navigation sur la Toile pour des raisons de sécurité nationale ; 35 % s’y opposaient.

Une perquisition dans les bureaux kiéviens de Yandex (le Google russe), le 29 mai, aurait d’ailleurs confirmé que «la société a illégalement collecté, collectionné et transféré (au FSB) des données personnelles de citoyens ukrainiens», selon un communiqué des services de sécurité d’Ukraine (SBU). Yandex est accusé de «trahison». Cette perquisition, au lieu de légitimer le gouvernement dans son interdiction, a au contraire éveillé de nouvelles suspicions. Le spécialiste des médias Serhiy Rachinskiy estime ainsi que l’opération du SBU ne vise qu’à «vendre à l’opinion» le décret présidentiel. Oleksiy Komar, représentant de l’ONG «Centre de cybercriminalité internationale», rappelle, lui, que chaque moteur de recherche collecte et conserve les données de ses utilisateurs. Cibler Yandex spécifiquement ne serait donc pas justifié.

Le gouvernement est par ailleurs soupçonné de sélectivité dans sa défense de la sécurité nationale. La chanteuse russe Ioulia Samoilova, candidate à l’Eurovision organisé à Kiev en mai, avait été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien pour avoir donné une série de concerts en Crimée annexée. Mais quand il s’est avéré que le participant bulgare s’était aussi rendu sur la péninsule sans autorisation préalable de Kiev, aucune sanction n’a été prise à son égard. L’acteur américain Steven Seagal est lui aussi persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache certes pas son admiration pour Vladimir Poutine. Mais la «menace» qu’il fait peser sur la sécurité nationale n’est pas évidente.

Même s’il n’y a pas de corrélation directe, le rejet de la Russie se conjugue à d’autres phénomènes, comme celui de la «décommunisation» votée en 2015, la persistance de l’héritage soviétique étant perçue par beaucoup comme un fardeau pesant sur la souveraineté nationale. Il en va de même pour la politique d’«ukrainisation» de la vie publique, qui bat son plein. Une loi, adoptée en mai, oblige les chaînes de télévision et de radio nationales à diffuser 75 % de leurs programmes en ukrainien. Le quota est de 50 % pour les chaînes régionales. Ces mesures visent à encourager le développement d’une offre culturelle en ukrainien. Elles impliquent une baisse de l’utilisation du russe dans l’espace public.

Patrouille linguistique

D’autres projets de loi sont à l’étude, qui prévoient une «ukrainisation» en profondeur de la vie publique : sous-titres obligatoires au théâtre, création d’une patrouille linguistique habilitée à dresser des amendes… Des propositions conformes «aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens», selon la députée Iryna Podolyak du parti Samopomitch, une des coauteures d’un projet de loi. Au nom de la défense d’une langue historiquement malmenée par le russe, l’élue refuse toute tentative d’instrumentalisation du débat.

Il n’empêche que, dans ce pays bilingue, de telles propositions font grincer les dents. Certains en profitent pour réactiver de vieux clichés : un clivage entre est russophone et ouest ukrainophone, les risques d’une dérive autoritaire de telles exigences. Ou bien avertissent sur un ressentiment présumé de la population russophone contre Kiev.

«C’est de la poudre aux yeux, tranche avec cynisme le poète Serhiy Zhadan. A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique.» Une initiative qui pourrait s’avérer contre-productive, dans la mesure où «on ne peut pas forcer les gens à aimer une langue», assène Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des initiatives démocratiques. Elle remarque que la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien en famille est en relative augmentation, de 37 % en 1992 à 42 % en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51 % en 1996 à 33 % en 2016.

Pour le philosophe Serhiy Datsyuk, la question linguistique reflète aussi le manque d’assurance de la société ukrainienne face aux revendications des organisations nationalistes. Celles-ci, tel le bataillon Azov, sont légitimées par leur rôle dans la révolution et la guerre. Elles préconisent à la fois rejet de la Russie et de la langue russe. Les idées de «revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones» font ainsi leur chemin dans le débat public. Et ce, malgré une large mobilisation des russophones d’Ukraine en faveur de la cause nationale, notamment dans les forces armées.

Pour l’artiste d’Odessa Oleksandr Roytbud, les tendances actuelles sont avant tout un gâchis du potentiel bilingue de l’Ukraine. «L’agression de Poutine nous a rendus plus forts, plus libres», lance-t-il. «Nous avons le potentiel de devenir des chantres de la culture russe libre.» A condition d’éviter un «aveuglement» qui pousserait à «interdire ce qu’il est impossible d’interdire».

Lire l’article ici

BBC: Video on Looking for Lenin

Video report published on the BBC World Service website, on 05/07/2017

Screen Shot 2017-07-13 at 11.13.43

http://www.bbc.co.uk/programmes/p057v7sy/player

What has become of the thousands of fallen Vladimir Lenin statues in Ukraine? Two years ago the country’s government banned images, symbols and statues connected to Ukraine’s communist past – and people there have responded with great creativity.

Some statues have been turned into public works of art, some have simply ended up in shop windows and one has even been remade into an effigy of Darth Vader.

‘Looking for Lenin’ is a book by photographer Niels Ackermann and writer Sebastien Gobert. Dan Damon asked what their project tells us about contemporary Ukraine.

(Photo: Statue of Lenin. Credit: Niels Ackermann / Lundi13 / Fuel publishing)

Le Jeudi: La Babel ukrainienne en question

Version longue d’un article publié dans Le Jeudi, le 24.05.2017

L’Ukraine est-elle une “Babel incomprise”? Comme le professeur américain Timothy Snyder, tout visiteur étranger à Kiev est frappé par la fluidité du bilinguisme que les habitants démontrent au quotidien. Les conversations peuvent s’y articuler en russe et ukrainien en même temps, tout en empruntant à des expressions anglaises ou encore polonaises. Une macédoine linguistique, qui ferait de Kiev une ville bien plus européenne que Bruxelles, selon Timothy Snyder. Pourtant capitale officielle d’une Union de 27 Etats-nations, la cohabitation d’au moins deux langues, en l’occurrence le flamand et le français, n’y est pas perçue comme aussi consensuelle qu’à Kiev. 

Pour autant, cette Babel de l’Est n’est pas exempte de tensions. Développée comme un mouvement de fond, l’affirmation progressive de l’ukrainien comme langue d’Etat, depuis 1989, se trouve exacerbée dans le contexte de guerre hybride que se livrent Kiev et Moscou depuis 2014. Un nombre croissant d’Ukrainiens associent le russe à la langue de l’agression, et aux velléités impériales de la Russie. La langue ukrainienne en devient un instrument de sécurité nationale. Les débats sont vifs, les échanges parfois tendus. Si Babel est incomprise, elle ne le serait pas uniquement par les observateurs étrangers, comme le suggère Timothy Snyder, mais bien aussi par les Ukrainiens eux-mêmes. 

490_0008_14780531_maidan-696x522

Coexistence pacifique

En Ukraine, “langue et appartenance ethnique ne coïncident pas”, relève Sophie Lambroschini dans son ouvrage “Les Ukrainiens”. “De nombreux Ukrainiens déclarent le russe comme langue de communication, et l’ukrainien comme langue maternelle, et ils ne perçoivent pas la langue comme un facteur d’identification culturelle”. L’usage d’une langue est plus conditionnée par des circonstances familiales, sociales, économiques ou éducatives, qu’ethniques ou même géographiques.

De fait, la vision simplifiée d’un ouest ukrainophone et d’un est russophone relève plus du construit politique que d’une réalité de terrain. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, l’Ukraine n’est pas traversée de frontières linguistiques claires. Au delà des deux langues principales, c’est une terre de coexistence de multiples langues, telles que le hongrois, le roumain, le bulgare ou encore le tatare. Sans oublier le “surjik”, mélange non-codifié de l’ukrainien et du russe, très usité dans les zones rurales.

L’Ukraine est ainsi bilingue, voire multilingue dans son ensemble. Mais “il y a des poches régionales unilingues”, constate Dominique Arel, président de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa, dans la revue américaine Foreign Affairs. “Or, ce sont celles-ci qui peuvent poser problème, dans la mesure où, dans ces régions, les habitants revendiquent le droit de communiquer exclusivement dans leur langue usuelle”.

Les manoeuvres politiciennes du régime autoritaire de Viktor Ianoukovitch autour de la loi sur les langues minoritaires, entre 2012 et 2014, avaient clairement illustré cette problématique. L’élévation du russe, et autres, au rang de langues officielles dans des unités administratives données, ne changeait rien au multilinguisme pré-existant dans les régions. La revendication politique qui en découlait avait pourtant provoqué de sérieuses tensions. A la demande de reconnaissance d’une spécificité linguistique locale, s’opposait la logique anxieuse de l’affermissement d’une langue ukrainienne malmenée par l’histoire. Le contentieux avait été exacerbé par les débuts de la guerre d’information ukraino-russe.

Lors de l’annexion de la Crimée, le “Printemps russe”, et le conflit armé du Donbass qui l’a suivi, les droits linguistiques avaient été brandis par les opposants au régime de Kiev comme l’une des principales raisons de leur insurrection. Laurent Fabius lui-même, alors ministre français des affaires étrangères, s’était montré inquiet que “l’on interdise aux Ukrainiens de l’est de parler russe”. La possibilité d’une telle prohibition n’avait pourtant jamais été évoquée par les autorités de Kiev. Les confusions, entretenues par la machine de propagande russe, prouvent bien la sensibilité du débat linguistique en Ukraine. Comme le remarque Sophie Lambroschini, “la guerre des langues est créée de toutes pièces”. Les polémiques, et les tensions qui en découlent, n’en sont pas moins réelles.

De l’esprit des lois

En 2017, la question s’est déplacée de la rue et des champs de bataille à la Verkhovna Rada (Parlement). Trois projets de lois, n°5670, n°5556 et n°5669, y ont été déposés en janvier. A divers degrés, tous ont pour objectif “l’ukrainisation” de la vie publique, au-delà des aspects institutionnels et administratifs imposés par le statut de la langue d’Etat. A travers des systèmes de doublage ou de traduction simultanée, le recours à la langue ukrainienne deviendrait quasi-exclusif dans les médias, dans les cinémas et théâtres, dans les conférences et évènements publics. Des propositions conformes “aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens”, selon la députée Iryna Podolyak du parti “Samopomitch – Auto-Aide” co-auteure du projet n°5670.

Bien que l’élue rejette toute tentative “d’instrumentalisation politique”, la controverse fait rage. “La plupart des parlementaires à l’origine de ces propositions viennent de l’ouest de l’Ukraine”, s’est enflammée Valeria Ivashkina, éditorialiste pour www.strana.ua, sur son profil Facebook. Elle a ainsi réactivé l’argument stéréotypé d’une division est-ouest du pays. Une critique confortée par les médias russes, comme Russia Today, REN TV, ou Khakasiya Inform, qui ont dénoncé la tentative de la Verkhovna Rada de “faire de l’ukrainien l’unique langue du pays”.

IMG_0199
Capture d’écran du Facebook de Valeria Ivashkina

Iryna Podolyak assure au contraire que son projet a des visées positives, et doit “permettre un développement harmonieux de la langue ukrainienne”. La députée ne nie pas la difficulté du contexte de guerre, mais juge les Ukrainiens “suffisamment intelligents” pour ne pas succomber à des manipulations politiciennes. En 26 d’indépendance, conclut-elle, il n’y a jamais eu de ‘bon’ moment pour consolider la place de la langue d’Etat. “Alors pourquoi pas maintenant?”

Le “Sovok” 

Il n’empêche. Même chez les partisans de l’affermissement de l’ukrainien comme langue d’Etat, les propositions de loi ne font pas l’unanimité. Elles sont “patriotiques, mais discutables”, estime Halyna Coynash. L’experte du groupe des Droits de l’Homme de Kharkiv pointe du doigt les idées proposées de “patrouille linguistique” ou de lourdes amendes, comme des mesures coercitives qui pourraient s’avérer contre-productives. Une peur partagée, en janvier, par la députée Viktoria Syoumar, du parti “Narodniy Front – Front Populaire”. “Je ne peux pas imaginer qu’un inspecteur de la langue colle une amende à une institutrice parce qu’elle s’adresse à l’un de ses élèves en russe. Pourtant, c’est ce que l’un des projets de loi envisage”, déplore-t-elle.

Pour le philosophe Oleskiy Panich, les textes déposés au Parlement dénotent un problème structurel. Tout en s’affichant comme des Européens modernes et résolument anti-soviétiques, les parlementaires “semblent convaincus que l’Etat doit être partout, et tout réguler”, analyse-t-il. La preuve, selon Oleksiy Panich, de la persistance du “Sovok”. Ce mot russe signifie littéralement “pelle à poussière”. Par l’assonance avec “sov-iétique”, le “Sovok” désigne tous les anachronismes et blocages politiques, sociaux ou encore psychologiques, hérités du passé soviétique.

“C’est de la poudre aux yeux”, tranche avec cynisme le poète Serhiy Jadan. “A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique…”

Laisser le temps au temps

“On ne peut pas forcer les gens à aimer une langue”, assène encore Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des Initiatives Démocratiques. Elle remarque que l’ukrainien s’est officialisé depuis l’indépendance du pays, notamment dans les écoles et les administrations. Dans le même temps, la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien dans l’environnement familial est en relative augmentation, de 37% en 1992 à 42% en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51% en 1996 à 33% en 2016.

Assurément, la guerre hybride entamée en 2014 a contribué à ces évolutions. “J’ai grandi comme une parfaite russophone, jusqu’au moment où j’ai vu les chars russes débouler sur mon pays”, racontait, en 2015, Natasha Lobach, jeune architecte de Zaporijia, grande ville industrielle du centre-est. “A ce moment là, j’ai décidé de ne plus utiliser le russe en public…” Un récent sondage sur la “Désunion soviétique”, publié par “The Financial Times”, montre la langue russe en recul constant, non seulement en Ukraine, mais à travers la plupart des républiques post-soviétiques. Et ce, à une époque où le Kremlin cherche à accentuer sa politique d’influence sur son “étranger proche”.

17883908_1510307412321309_3458717791431748088_n

Agent d’influence? 

Dans ce contexte, beaucoup voient dans le russe “un instrument de la guerre hybride contre l’Ukraine”, comme l’affirme Pavlo Jerbivskiy, chef de l’administration militaro-civile de la région de Donetsk”. “Encourager le développement de l’ukrainien est une garantie de notre sécurité nationale”. Siégeant à Kramatorsk, une ville brièvement contrôlée par les séparatistes pro-russes en 2014, lui perçoit notamment le risque de l’influence médiatique et culturelle comme une sorte de “soft power” tournant la tête de ses administrés vers Moscou, plutôt que vers Kiev.

Pavlo Jerbivskiy impose l’usage de l’ukrainien parmi ses employés, dont beaucoup sont originellement russophones. Il y voit un encouragement du sentiment de loyauté à l’Etat. Et de citer le professeur autrichien Michael Mozer: “tant que l’Ukraine se considère comme un pays où il n’y a pas besoin de connaître la langue nationale, alors ce n’est qu’une autre Russie”.

L’humanitaire Brian Mylakovsky tempère une telle déclaration, en supposant que le lien intime entre langue et appartenance nationale est à relativiser dans le contexte ukrainien. “De nombreux combattants et médias s’expriment en faveur de la cause ukrainienne en langue russe”, constate-t-il. A l’inverse, sous-entendre que la loyauté d’un individu passerait avant tout par la langue “est un argument qui épouse parfaitement la ligne du Kremlin de “Rouskiy Mir – Monde Russe”. Selon cette idée, Moscou devrait chapeauter un vaste espace géopolitique uni par le modèle économique, la religion, ou encore la langue russe. Un concept qui légitime le rôle du Kremlin de “protecteur” des russophones à travers le monde. Selon Brian Milakovsky, il “serait temps de comprendre que l’Ukraine contemporaine dépasse largement son coeur ukrainophone”.

Dans la même logique, le politologue Konstantyn Bondarenko s’inquiète de l’impact des projets de loi d’ukrainisation sur les populations russophones qui avaient soutenu la Révolution de 2014 et l’effort de guerre ukrainien. De fait, comment anticiper la réaction d’un soldat russophone mobilisé sur le front du Donbass qui, interviewé à la télévision, se verrait doublé en ukrainien?

25D5DC1F-6D22-4976-AEA4-FA9E66B55DB8_cx0_cy8_cw0_w1496_r1_s
La langue russe à la langue ukrainienne: « Petite fille, pousse-toi; tu me gènes! 

Quotas de compensation

Victimes de multiples controverses, de même que des rivalités politiciennes entre leurs auteurs, les trois projets de loi sont pour l’heure retenus dans les salles des comités parlementaires. A titre de compensation, une loi sur les quotas linguistiques à la télévision et à la radio (n°5313) a été adoptée en seconde lecture, le 23 mai. Les chaînes nationales auront l’obligation de diffuser 75% de leurs programmes en ukrainien. Ce sera 50% au moins pour les chaînes régionales.

“La faible utilisation de l’ukrainien à l’écran est affligeante”, a commenté le Président Petro Porochenko. Il a poussé pour cette loi en personne, encouragé par les “résultats impressionnants” produits par une loi similaire, qui visait spécifiquement les chaînes de radio. En filigrane, l’idée que les quotas linguistiques soutiendront le développement d’une offre radiophonique et télévisuelle originale. “Il est important de faire du mot ‘ukrainien’ un synonyme de ‘qualité’”, assène le chanteur populaire Oleh Skrypka, très virulent vis-à-vis de la prépondérance de la production culturelle russe.

Beaucoup dénoncent pourtant un manque de politique publique cohérente et financièrement viable, par exemple pour la production cinématographique. Le développement de films ukrainophones pourrait se retrouver handicapé vis-à-vis de riches producteurs russophones, avertit l’experte Halyna Coynash. Sans oublier la subtile différence entre un cinéma ukrainophone, et un cinéma ukrainien. Des productions ukrainiennes en langue russe pourraient tout aussi bien aider à la promotion culturelle du pays, en touchant un plus large public.

Le rapport à “l’autre”

Au-delà de la rivalité entre l’ukrainien et le russe, il est à noter que la loi n°5313 est critiquée par les Tatars de Crimée. Depuis l’annexion de la péninsule, ils s’inquiètent pour leur survie en tant que communauté nationale. Le Mejlis, leur conseil représentatif, est interdit en Crimée russe depuis 2016. L’usage de la langue tatare y est sérieusement restreint. C’est depuis Kiev que la chaîne de télévision ATR entretient un espace médiatique en langue tatare.

Alors que l’Ukraine affirme régulièrement sa détermination à protéger les Tatars de Crimée, considérés comme l’une des minorités nationales du pays, les quotas linguistiques d’ukrainien sont mal reçus. Refat Tchoubarov, député et président du Mejlis en exil, avait ainsi exhorté la Verkhovna Rada à modifier la loi avant le vote en seconde lecture, afin de “permettre aussi le développement de la langue tatare”. Il n’a visiblement pas été éntendu.

Ce cas particulier de la langue tatare illustre une anxiété inhérente aux critiques d’une ukrainisation de l’espace publique. C’est-à-dire un risque de fermeture vis-à-vis d’une certaine conception de “l’autre”. En dernier ressort, Iryna Podolyak se retranche derrière une comparaison normative: un certain nombre de langues sont reconnues comme langues officielles dans les pays européens. Elles sont protégées comme telles par la loi. Ces pratiques ne sont pas critiquées en Occident. Pourquoi le seraient-elles en Ukraine?

Il convient néanmoins de noter que les dispositions de ces Etats-nations ont toutes, à divers degrés, entraîné et consolidé des homogénéisations de sociétés auparavant marquées par une forte diversité linguistique. Iryna Podolyak assure du respect des droits de l’homme comme l’une de ses priorités fondamentales, y compris le droit de s’exprimer dans la langue de son choix. Mais il apparaît évident que les projets d’ukrainisation de l’espace public sonneront le glas, tôt ou tard, de la Babel ukrainienne.

18721047_1548905928477715_2073308750_o

Logiques de rupture

A plus courte échéance, c’est bien une logique de rupture ciblée qui est à l’oeuvre. Comme beaucoup d’autres, le poète Serhiy Jadan craint ainsi que les propositions d’ukrainisation de la vie publique ne soient pas tellement “en faveur de l’ukrainien qu’en opposition à la langue russe”. La journaliste Ekaterina Sergatskova, ancienne citoyenne russe, naturalisée ukrainienne en 2015, va même plus loin dans son constat: “beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”.

Un rejet qui se justifie par la guerre hybride initiée par la Russie en 2014, voire auparavant. Entre l’annexion de la Crimée et le conflit meurtrier du Donbass, les actes de déchirure se multiplient. Il n’y a ainsi plus de liaison aérienne directe entre l’Ukraine et la Russie. Un embargo commercial a été décrété début 2016. En mars 2017, l’activisme de militants nationalistes a poussé le gouvernement à interdire les banques russes en Ukraine. Dans le même temps, la participante russe Ioulia Samoilova au concours de l’Eurovision a été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien après avoir s’être produite en concert en Crimée annexée. Même l’acteur américain Steven Seagal, est persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine. Kiev le considère donc comme une “menace à la sécurité nationale”.

Contrôler l’incontrôlable

La sphère médiatique est affectée au premier plan par ces logiques de rupture. Toutes les chaînes russes de télévision, considérées comme des instruments de propagande du Kremlin, ont cessé d’être retransmises en Ukraine. Y compris, depuis février 2017, la chaîne d’opposition “Dojd”. Celle-ci avait utilisé une carte de la Russie incluant la Crimée. Une décision pourtant décriée comme “absurde et illogique” par Tatiana Cooper, directrice du bureau ukrainien de Human Rights Watch. “Dojd est la dernière chaîne indépendante et qui remet en cause la politique du Kremlin”, déplore-t-elle.

Plus généralement, des médias ukrainiens qualifiés de pro-russes, et majoritairement russophones, ont perdu leurs licences. Le cas de “Radio Vesti” a ainsi fait couler beaucoup d’encre, de même que les pressions sur le groupe “Inter”. Justifiées par la lutte contre la désinformation et l’influence russe, ces initiatives sont aussi décriées comme des sortes de règlements de compte entre oligarques.

Dans le cadre d’une nouvelle doctrine de sécurité de l’information signée par Petro Porochenko, le gouvernement a interdit, le 16 mai, les populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”. Le moteur de recherche “Yandex”, ou encore le service de messagerie “mail.ru » ont subi le même sort. Ces réseaux sont contrôlés par des proches de Vladimir Poutine et représenteraient un risque d’infiltration par les services secrets russes (FSB), et de manipulation de l’information.

Le décret a déclenché des vagues de protestation, et soulevé des inquiétudes sur l’état de la liberté d’expression en Ukraine. C’est un “aveuglement” des autorités ukrainiennes, pour l’artiste odéssite Oleksandr Roytbud. Celles-ci seraient déterminées à vouloir “interdire ce qu’il est impossible d’interdire”, à savoir les liens culturels et linguistiques entre Russes et Ukrainiens. “L’agression de Poutine nous a rendu plus forts, plus libres”, lance-t-il. “Nous avons le potentiel de devenir un chantre de la culture russe libre”. Plus que contrer l’influence russe, l’artiste souhaiterait voir l’Ukraine post-révolutionnaire devenir un agent d’influence en Russie-même.

images
L’alphabet ukrainien

Le risque de la haine

Au-delà des simples questions linguistiques et culturelles, le débat sur la langue d’Etat serait avant tout un symptôme de l’indécision de la société ukrainienne dans le choix de leur régime politique. Après des décennies de “dictature du gouvernement oligarchique”, le philosophe Serhiy Dyatsiouk estime que les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance aux dérives de leurs dirigeants. En revanche, la société ukrainienne n’aurait pas développé un contre-modèle viable. Elle se retrouve désarmée face aux sirènes du nationalisme.

De fait, dans le contexte de guerre, les mouvements nationalistes se trouvent crédibilisés, et populaires, constate Serhiy Dyatsiouk. Face à ce phénomène, les Ukrainiens ne sauraient pas encore réagir “aux orientations dictatoriales du nationalisme ukrainien”. Les appels à un ordre moral nouveau, à une pureté retrouvée de la nation, et à une lutte féroce contre ses ennemis, oligarchiques ou russes, trouvent un écho certain dans une société soumise à rude épreuve depuis des années.

Dans ce contexte, le débat sur la langue reviendrait, selon Serhiy Dyatsiouk, à valider ou à refuser la charge émotionnelle négative promue par les nationalistes. En l’occurrence, ceux-ci brandissent des idées de “revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones”, analyse le philosophe. Loin des projections positives et harmonieuses d’Iryna Podolyak, la controverse linguistique est ponctuée d’invectives et de manifestations haineuses. “Exclure et isoler les russophones veut dire les humilier, les intimider, et leur mettre sous pression”, estime Serhiy Dyatsiouk. “Ce serait en quelque sorte reproduire la politique impériale que la Russie a imposée à la langue ukrainienne pendant des siècles”.

Des risques qui sont illustrés par de récentes controverses. Mi-avril, le chanteur Oleh Skrypka attribuait ainsi aux personnes qui “n’arrivent pas à apprendre l’ukrainien un QI inférieur, qui peut être classé comme de la ‘débilité’” Et d’appeler à les “isoler du reste de la société”, et à “leur construire un ghetto”. Oleh Skrypka s’est par la suite excusé de cette remarque intempestive. Le 23 mai, le nationaliste Mykhaylo Kovalchuk a mené un groupe des militants contre un restaurant libanais dans le centre de Kiev. Il s’y était offusqué, entre autres choses, que les serveurs ne s’adressent pas à lui en ukrainien. Employés du secteur privé de la restauration, ils n’y sont pourtant pas obligés par la loi. Mykhaylo Kovalchuk, lui, ne s’est pas excusé. Ces deux cas, et les réactions outragées qu’ils ont provoqué, alarment sur les risques de dérapage du débat linguistique au niveau national.

Alors que la guerre du Donbass entre dans sa quatrième année, une lecture patriotique, voire nationaliste, de la Révolution du Maïdan se trouve légitimée.  Une lecture qui “ne correspond pas forcément à ce qui était ressenti par les manifestants au moment des événements”, rappelle Anna Colin Lebedev, maître de conférences à Paris Nanterre, sur son profil Facebook. “Le Maïdan ne se vivait pas comme une mobilisation de la nation ukrainienne contre la Russie, ou contre les Russes, ou contre la langue russe. C’est déjà une autre histoire du Maïdan que l’Ukraine raconte aujourd’hui, une histoire de guerre, de combattants et de patriotes”. Des glissements interprétatifs pernicieux, qui pourraient brouiller encore plus les grilles de lecture de la “Babel ukrainienne”.

8a4216a97ad746ff6042bb9a5a4b5e24

 

RFI: Controverse en Ukraine autour de l’interdiction de réseaux sociaux russes

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 17/05/2017

Les actes de rupture entre l’Ukraine et la Russie se multiplient depuis le début de la guerre hybride entre les deux pays en 2014. Le Président Petro Porochenko a signé un décret, hier 16 mai, interdisant plusieurs sites russes très populaires en Ukraine. La raison invoquée, c’est de mettre la pression sur la Russie, et lutter contre la guerre de l’information venue de Moscou. Mais en Ukraine même, la décision déclenche une vague de critiques… 

Depuis Kiev, Sébastien Gobert

0000075914-vkontakte-bojkot

Sébastien, on comprend que cette décision est controversée, car il s’agit de 4 sites qui figuraient parmi les 10 plus populaires sur l’Internet ukrainien… 

Oui, vous imaginez, ce sont plus de 12 millions d’utilisateurs de VKontakte, le Facebook russe, et 5 millions d’abonnés de Odnoklassniki, l’équivalent de Copains d’Avant, qui perdent accès à leurs comptes. Il y a aussi mail.ru un service de courriels qui compte des millions d’utilisateurs, et Yandex, un moteur de recherche. En tout, ce sont 468 sociétés, et 1228 individus qui sont interdits en Ukraine par le décret présidentiel. Les bureaux seront fermés, les comptes en banque gelés, les individus interdits d’entrée sur le territoire national. Cela s’ajoute aux sanctions déjà pré-existantes.

La décision était attendue s’inscrit dans le cadre d’une doctrine de la sécurité de l’information que le Président a signé en février. Pour autant, le décret ne détaille pas les moyens qui seront mis en oeuvre. Et pour être efficaces, il faudrait que l’Ukraine construise un nouveau mur de chine de l’Internet. Cela demande investissements et compétences, dans un pays qui est connu comme l’un des premiers pays pirates au monde. Les forums et réseaux sociaux regorgent déjà de conseils sur l’utilisation de sites miroirs et de VPN. Mais surtout, les internautes s’alarment de la perspective de vivre désormais sous un régime répressif.

Oui, ce décret semble autant dirigé contre les sites russes que contre leurs utilisateurs ukrainiens… 

Tout à fait. Le constat de l’exécutif, c’est que les réseaux sociaux venus de Russie sont des outils d’influence et de manipulation du Kremlin. Ils servent à créer des groupes de réflexion et de propagande, qui aident les militants pro-russes à coordonner leurs actions. C’est vrai, et cela a été prouvé en 2014, lors du début de la guerre. Mais cela ne concernait pas TOUS les 12 millions d’utilisateurs de Vkontakte, par exemple! Certains internautes mettent donc en garde le gouvernement contre des émeutes à venir, qui seront celles d’adolescents en colère, qui réclameront l’accès à leurs réseaux sociaux. C’est ironique bien sûr, mais le ressentiment est réel.

Beaucoup considèrent cette interdiction comme une sanction non pas contre les sites russes, mais contre les Ukrainiens eux-mêmes. Certains voient dans ce décret l’opportunité pour des entreprises ukrainiennes de développer de nouveaux réseaux sociaux, et de renforcer l’Internet national. Ces commentaires optimistes sont néanmoins noyés dans la masse des critiques, dans lesquelles transpirent aussi la peur d’une censure de l’Internet, Les autorités chercheraient à étouffer les contestations sans régler les problèmes de fond.

18446915_1531738936870912_6972959978063008295_n
Vitaliy Klitschko, maire de Kiev, dans une caricature qui circule sur les réseaux sociaux: « S’il n’y a pas Yandex (le système de navigation du moteur de recherche) , il n’y aura pas d’embouteillages ». Le commentaire ironise sur une velléité supposée de l’exécutif ukrainien d’étouffer les problèmes et critiques sans les régler.  

Beaucoup y voient aussi une tendance au “tout répressif” du gouvernement, notamment dans le domaine de l’information et de la liberté d’expression. On peut noter qu’un Ukrainien vient juste d’être condamné à 2,5 ans de prison pour cité une phrase du Capital, de Karl Marx sur son profil virtuel. C’est considéré comme de la promotion de l’idéologie totalitaire communiste, et comme une enfreinte aux lois de décommunisation de 2015. Le débat fait rage sur cette question aussi, car les termes de l’accusation ne sont pas bien définies.

Mais dans ce cas comme dans le cas de l’interdiction des sites russes, beaucoup dénoncent des mesures qui sont très similaires à ce que le Kremlin a développé en Russie ces dernières années. Le chercheur Mikhaylo Minakov regrette que “l’Ukraine devient une nouvelle Russie. A la différence près que nous n’avons pas ni pétrole, ni gaz”.

Beaucoup se posent aussi la question de la pertinence d’une telle interdiction au 21ème siècle…? 

Exactement. Pour beaucoup d’Ukrainiens, une interdiction totale l’interdiction est est avant tout un aveu d’échec pour le gouvernement, qui n’a pas réussi, depuis trois ans, à utiliser ces sites russes pour mener la guerre de l’information contre la Russie. Les réseaux sociaux des soldats russes déployés dans l’est de l’Ukraine sont plein, par exemple, de preuves de l’intervention de la Russie. Les enquêteurs ukrainiens pourraient perdre de précieuses sources d’informations, par exemple pour analyser les groupes pro-russes, ou pour continuer l’enquête sur le crash du Boeing MH17 en 2014.

Et pour finir sur l’idée d’une interdiction totale, cela pourrait montrer que le gouvernement ne comprend tout simplement pas l’Internet. Puisqu’il ne faut pas se leurrer: Que ce soit sur ces réseaux sociaux ou sur d’autres plateformes, les critiques du gouvernement, et les idées des militants pro-russes arriveront toujours à circuler.