Libération: Ukraine, la police qui fait tache

Article publié dans Libération, le 12/05/2016

Un patron de la lutte antidrogue ultranationaliste, des agents anciens combattants du Donbass, un ministre de l’Intérieur entouré d’hommes de main… Le pays est encore loin de forces de l’ordre présentant toutes les garanties d’un Etat de droit.

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Illya Kiva. Photo: Niels Ackermann/Lundi13

«Je suis prêt à transgresser la loi afin de rendre la justice, si cela peut sauver des vies. En combattant dans le Donbass, j’ai compris que pour que quelqu’un survive, un autre doit mourir.» Illya Kiva se rejette sur sa chaise, ses grands yeux froids fixés sur son interlocuteur. Pour le chef du département de lutte antidrogue de la police nationale d’Ukraine, ces propos ne sont pas une provocation. La fin justifie bien les moyens : «Nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne montrons aucune pitié face aux dealers. Car ils visent à corrompre nos enfants, à pervertir notre jeunesse.»

Avec sa gestuelle de combat et ses déclarations à l’emporte-pièce, Illya Kiva n’en finit pas de défrayer la chronique. Ancien athlète originaire de Poltava, dans le centre de l’Ukraine, il y dirige la section locale du groupe ultranationaliste «Praviy Sektor» («Secteur droit»). A la faveur de la guerre hybride du Donbass, il a pris la tête du bataillon de volontaires appelé «Poltava». Il s’est fait remarquer dans l’est de l’Ukraine et à la frontière avec la Crimée occupée. Son engagement le rapproche du sulfureux ministre de l’Intérieur ukrainien, Arsen Avakov. En octobre 2015, celui-ci le propulse à la tête du département de lutte antidrogue, officiellement pour nettoyer un corps de police notoirement corrompu, qui n’avait été jusque-là qu’un organe de contrôle du trafic de stupéfiants.

A part mener des descentes musclées dans certains clubs et restaurants de Kiev, le patron de la lutte antidrogue ukrainien se démarque avant tout par ses prises de positions agressives, et extravagantes. «Illya Kiva n’est tenu responsable ni de ses propos, ni ses actions, estime Vyacheslav Likhachev, directeur du groupe d’observation des droits des minorités, à Kiev. Mais quand un officier de police haut gradé ignore la loi, c’est dangereux.» D’autant que Kiva contraste avec la réforme de la police, un des grands chantiers pro-européen de l’après-Maidan. Très médiatisée, elle a institué des unités de jeunes policiers, bien entraînés, bien rémunérés, et garants de l’Etat de droit.

Complaisance

Dans l’Ukraine postrévolutionnaire, paralysée par une guerre hybride contre la Russie, une grave crise économique et une corruption toujours endémique, les mouvements d’extrême droite et ultranationalistes, tels que les partis Svoboda («Liberté») et Praviy Sektor, jouissent d’une influence politique très limitée. Malgré tout, certains de leurs groupes bénéficient d’une complaisance, plus ou moins volontaire, de la part des autorités. Pour beaucoup, il s’agit d’une reconnaissance pour le rôle qu’ont joué les bataillons de volontaires dans la défense du pays contre la Russie. Pour d’autres, il s’agit de choix très pragmatiques. «C’est avant tout Arsen Avakov qui est responsable de cette situation étrange, assène Masi Naiiem, avocat et frère du député réformateur très populaire, Moustafa Naiiem. A cause d’Avakov, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. La nouvelle police de la route, la seule unité qui a vraiment changé de l’ancien système, a des compétences très limitées. Et à côté de cela, vous avez Illya Kiva. Lui a beaucoup de pouvoir, mais il est dangereux !»

«Arsen Avakov n’a aucune idéologie, décrypte un de ses familiers, ancien haut responsable du ministère de l’Intérieur, sous couvert d’anonymat. C’est avant tout un homme d’affaires, un aventurier. Il a été recruté juste après la révolution, d’abord et avant tout pour l’emprise qu’il a sur plusieurs cercles criminels. Le nouveau pouvoir avait besoin d’une main de fer pour tenir le pays. Pour défendre son business, Avakov s’est toujours entouré d’hommes de main, prêts à tout. Il les place aux postes à responsabilité. Et certaines de ces petites frappes, qu’il a connues pendant la guerre, sont issues des mouvances ultranationalistes.»

Suivant ses propres règles, Illya Kiva a ainsi lancé une campagne de mobilisation populaire contre les drogues, en s’appuyant sur les combattants des bataillons «Azov» et «Sainte Marie», «des hommes droits, qui ont su trouver un nouveau sens à leur vie». Les deux unités, des régiments paramilitaires désormais incorporés dans les forces régulières, sont très actives dans l’est de l’Ukraine, et connues pour leurs éléments radicaux, ouvertement néonazis. Fin octobre 2014, la nomination de Vadim Troyan comme chef de la police de la région de Kiev avait aussi fait sensation. Issu du bataillon Azov, il est un membre actif de la formation Assemblée national-socialiste d’Ukraine. De nombreux policiers sont recrutés parmi les rangs des anciens soldats qui ont combattu dans le Donbass. Il n’existe néanmoins aucune étude permettant d’évaluer l’intégration d’éléments ultranationalistes.

«Nihilisme»

Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, a survécu, le 14 avril, à la crise politique qui a emporté le Premier ministre Arseniy Iatseniouk. En revanche, sa vice-ministre, la réformatrice géorgienne Ekaterina Zgouladze-Glucksmann, a annoncé sa démission mercredi, en mettant en garde contre les «océans de corruption, nihilisme et bureaucratie»auxquels elle s’est confrontée. De quoi redouter un blocage prolongé de la réforme du ministère de l’Intérieur. Masi Naiiem, après avoir organisé plusieurs manifestations de soutien à la nouvelle police, a ainsi entamé deux procédures en justice contre le ministère et la police nationale pour protester «contre le silence» des supérieurs d’Illya Kiva. Celui-ci, qui explique ne pas avoir de comptes à rendre aux «bâtards toxicomanes», n’est pour l’instant pas inquiété.

La chef de la police nationale, Khatia Dekanoidze, ancienne ministre de l’Education de Géorgie, s’est ainsi contentée d’indiquer qu’elle ne «voyait pas Illya Kiva rester officier de la police nationale sur le long terme». Réponse, éclairée, de l’intéressé : «Il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police.»Illya Kiva refuse de se plier au processus de «recertification» obligatoire pour tout agent d’une ancienne milice souhaitant continuer à servir dans la nouvelle police. Une attitude qui trahirait un phénomène plus structurel, selon Khatia Dekanoidze : la «revanche de l’ancien système». A la faveur de la crise politique et des manigances d’Arsen Avakov, la vieille garde opérerait un retour en force pour bloquer les réformes pro-européennes. Et dans ce que certains dénoncent comme une «contre-révolution», une tête brûlée comme Kiva serait un atout de poids.

RFI: Illya Kiva, le visage extrême de la police ukrainienne

Reportage diffusé sur RFI, le 05/04/2016

Avec une photo témoin de Niels Ackermann.

La propagande russe agite régulièrement la montée de l’extrême droite en Ukraine, comme un épouvantail. Mais, deux ans après la révolution de Maidan, les ultra-nationalistes n’ont pas de réel pouvoir politique. Malgré cela, dans certaines institutions comme la police, ils sont une force avec laquelle il faut compter. C’est le cas d’Ilya Kiva, chef de l’unité anti-drogue qui n’hésite pas à faire la promotion de ses idées radicales.

 

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Niels Ackermann / Lundi 13

 

Quand il parle, Illya Kiva regarde fixement son interlocuteur de ses grands yeux clairs, et il le pointe du doigt. Le chef du département de police de lutte anti-drogue a un ton dénonciateur et un style que certains qualifient d’agressif. En tout cas, il est direct.

Illya Kiva: Notre mission aujourd’hui, c’est la lutte contre les dealers de drogue. Pas contre les usagers de drogue. Eux, ils faut qu’ils aillent à l’hôpital. Nous, malheureusement, nous ne sommes que le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne pouvons faire preuve d’aucune pitié face aux dealers de drogue. Car ils visent à corrompre nos enfants, à corrompre notre jeunesse. 

Illya Kiva est un ancien du groupe ultra-nationaliste Praviy Sektor et chef de bataillon de volontaire pro-ukrainien dans la guerre du Donbass. Il a été nommé en octobre 2015 à la tête de la lutte anti-drogue, après s’être rapproché du très controversé ministre de l’intérieur Arsen Avakov.

Illya Kiva: Il y a ceux qui protègent leur argent. Moi, je protège mon peuple, et ma terre. Contre les drogues, et donc aussi contre la culture européenne, qui ne fournit pas un modèle adéquat aux jeunes. 

En quelques mois d’activité, Illya Kiva s’est distingué par une reprise en main énergique de son département, mais principalement par des déclarations sulfureuses. Sur une chaîne de télévision publique, il a ainsi déclaré être prêt à se livrer à des jugements extra-judiciaires, à la mode de tribunaux populaires ou de courts martiales improvisées.

Illya Kiva: Ce que j’ai dit, c’est que je suis prêt à transgresser la loi, s’il cela peut servir à sauver une vie humaine. Je suis prêt à faire cela, car je suis un homme. Vous savez que j’ai combattu dans le Donbass. Pour que quelqu’un survive, je sais très bien que quelqu’un doit mourir. 

 

Des déclarations qui en font frémir plus d’un dans la société civile, qui voyait dans la Révolution la possibilité de renforcer l’Etat de droit et de développer une force de police moderne et respectueuse des libertés fondamentales. Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, un homme d’affaires lié à des milieux plus ou moins douteux, est accusé d’entraver les nécessaires réformes structurelles.

Masi Nayyem est le frère d’un député très connu, Mustafa Nayyem. Il est avocat, et très inquiet de l’évolution des forces de l’ordre ukrainiennes.

Masi Nayyem: Nous sommes farouchement opposés au Ministre Avakov. A cause de lui, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. Prenez la nouvelle police de la route, inaugurée en été 2015. Les officiers sont jeunes, et intègres, mais ils manquent de compétences. Et à côté, vous avez Illya Kiva, qui a beaucoup de pouvoir, mais qui est dangereux. Vous avez entendu sa position sur les jugements extra-judiciaires? Mais c’est quoi ça, c’est du nazisme, ou quoi? 

Le problème principal que souligne Masi Nayyem, c’est que la hiérarchie d’Illya Kiva ne le sanctionne pas pour ses sorties et ses méthodes brutales. Au contraire, le ministre Arsen Avakov recrute de nombreux éléments issus des bataillons militaires, plus ou moins liés à des mouvances ultra-nationalistes. Des nominations publiquement avalisées par le Président Petro Porochenko.

 

Illya Kiva insiste ainsi sur son partenariat avec le bataillon Azov dans la lutte contre les drogues. Très actif dans la guerre du Donbass, le bataillon est bien connu pour certains de ses combattants ouvertement néo-nazis.

lllya Kiva: Le bataillon Azov, c’est une partie prenante du mouvement civique contre les drogues que j’ai lancé. Il nous faut des gens qui ont fait la guerre. Je vous le répète: nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur du cancer. Les combattants d’Azov, ce sont des hommes droits, qui ont trouvé un nouveau sens à leur vie. 

Depuis janvier 2016, Illya Kiva est la cible de nombreuses critiques. La chef de la police nationale, la réformatrice Khatia Dekanoidze, aindiqué dans un entretien qu’elle ne souhaitait pas qu’Illya Kiva reste officier de police. Mais pour Illya Kiva, fort du soutien du ministre Avakov, cela ne semble pas très inquiétant.

Illya Kiva: Dekanoidze, elle s’est exprimée à titre personnel, il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police. 

Le cas d’Illya Kiva fait sensation dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il révèle un phénomène plus profond: la participation, peu contrôlée, de forces ultra-nationalistes et extrémistes dans la  police . Alors même que cette dernière est censée assurer l’ordre et la justice dans un pays qui se rêve européen

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