Coke d’espoir à Avdiivka

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 06/06/2017

La cokerie d’Avdiivka, sous contrôle de la holding de Rinat Akhmetov, est très convoitée par les belligérants. Sur la ligne de front, elle est frappée par les blocages pour son approvisionnement en coke. Les biens de l’oligarque ont été saisis et son centre humanitaire expulsé des zones rebelles.

 

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Crédit: Filip Warwick

“Nos huit fours fonctionnent. Nous sommes revenus à pleine capacité, comme en temps de paix”. Musa Magomedov ne se laisse pas emporter facilement. Accoudé à sa table de conférence, le directeur de la cokerie d’Avdiivka, dans l’est de l’Ukraine parle production et chiffre. Il ne veut malgré tout pas cacher son enthousiasme. “Il y a eu des moments où nous nous pensions condamnés. Aujourd’hui, je sais que nous avons un futur, et Avdiivka aussi”.

A moins de trente kilomètres au nord de Donetsk, l’usine de coke frappe par son gigantisme. Et pour cause: c’est l’une des plus importantes d’Europe. Elle produit 25% du coke ukrainien. Spectatrice immobile de la guerre qui fait rage depuis le printemps 2014, elle s’est retrouvée, avec la ville, sur la ligne de front, du côté contrôlé par les forces ukrainiennes. Le complexe industriel a souffert de nombreux bombardements au cours des trois dernières années, menaçant ses infrastructures vitales. 2 employés ont été tués sur le site.

L’écho des duels d’artillerie est quotidien au-dessus de la ville. Les tirs se concentrent sur la zone militaire au sud, mais se perdent de temps en temps. Quatre civils ont trouvé la mort, le 13 mai, alors que l’Ukraine célébrait la finale de l’Eurovision à Kiev. La cokerie n’a malgré tout jamais cessé de fonctionner. Et aujourd’hui, Musa Magomedov relance les plans d’investissement et de modernisation de l’usine.

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Crédit: Filip Warwick

Pas de temps à perdre

“Vous voyez, les fours sont disposés en batterie, et sont allumés en permanence”, décrit Maksym Butovskiy, contremaître du bloc 1. Un wagon d’acier glisse sur un petit chemin de fer pour collecter des blocs de coke en fusion tombant des fours, à une température de 1000°. Son chargement est ensuite refroidi et entreposé dans les imposantes structures qui encadrent la cour d’usine. “Je considère ces fours comme mes enfants. Autant dire que je suis fier de voir toute ma famille réveillée et active!”, s’émeut Maksym Butovksiy. Seul un neuvième four est en cours de restauration, prévue de longue date. L’usine est active, très active même. “On produit à pleine capacité, et il ne faut pas traîner. Les industries métallurgiques réclamaient notre coke depuis des années, donc il n’y a pas de temps à perdre”, commente Musa Magomedov.

Pourtant, en février, le directeur hurlait à la mort. Le blocus nationaliste des approvisionnements de charbon en provenance des territoires séparatistes faisait peser une menace bien plus existentielle que les bombardements. Sous la bannière “Stop au commerce du sang”, des groupes paramilitaires soutenus par des partis politiques d’opposition avaient établi des barrages sur des voies de chemin de fer. Ils avaient juré d’interdire aux sociétés implantées dans les républiques de Donetsk et Louhansk de faire des affaires avec des entreprises en territoire ukrainien, et de financer les autorités séparatistes par leurs impôts.

Un suzerain en exil

Le blocus était clairement dirigé contre l’empire industriel de l’oligarque Rinat Akhmetov. Allié du Président déchu Viktor Ianoukovitch, il a longtemps été considéré comme le “Seigneur du Donbass”, et avait organisé un circuit de production très intégré, moderne et compétitif, au sein de sa holding “System Capital Management” (SCM). La cokerie d’Avdiivka, en l’occurrence, dépend de la société “Metinvest”, un des fleurons de SCM. Elle recevait charbon et électricité de la société DTEK, elle aussi partie prenante de SCM. La coke produite partait pour la plupart vers des métallurgies de Metinvest. Le circuit avait résisté à la guerre, jusqu’aux blocages du début d’année. Face à la pression d’un mouvement nationaliste armé, vindicatif, et soutenu par l’opinion, le Président Petro Porochenko a institutionnalisé, le 15 mars, un “gel temporaire des échanges commerciaux par rail et par la route”.

“Nous avons du nous adapter”, explique Musa Magomedov, “en recherchant des approvisionnements depuis les Etats-Unis, l’Australie, et d’autres mines d’Ukraine. Ca coûte plus cher, mais nous pouvons au moins continuer à travailler”. L’intégration verticale est tout de même préservée à 50%, dans la mesure où les fournisseurs américains comme United Coal Company sont détenus par Metinvest.

Musa Magomedov dément ainsi les rumeurs de contrebande depuis les zones séparatistes. La cokerie ne reçoit plus ni charbon ni électricité depuis Donetsk, maintenant que les lignes à haute tension ont été redirigées depuis le nord de la région. A travers cette usine, il semble qu’Ahmetov, autrefois le “Seigneur du Donbass”, a perdu tout contrôle sur son fief. En mars, les séparatistes avaient nationalisé une trentaine de ses entreprises sur leurs territoires. Même les activités humanitaires de Rinat Akhmetov sont désormais interdites à Donetsk et Louhansk.

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Crédit: Filip Warwick

 

Séparation définitive? 

Pour le Donbass, région minière et industrielle autrefois très dynamique et incorporée aux circuits économiques ukrainiens, la reconfiguration est difficile. Au moins 20000 personnes franchissent la ligne de front chaque jour, preuve de liens forts et persistants. La rupture progressive des liens économiques pourrait remettre en cause ces interconnexions. Le constat est d’autant plus amer que le blocus ne semble en aucun cas contraindre les autorités séparatistes et russes, à relancer des négociations de paix. Les instigateurs des barrages assuraient pourtant que la pression financière d’un blocus obligerait Moscou à se montrer plus conciliante.

Le chef de Donetsk Alexander Zakharchenko semble très bien s’accommoder de la situation. Il a renforcé son emprise sur l’économie régionale, et semble regarder de moins en moins vers l’Ukraine. Petro Porochenko a subi un revers politique cuisant. Il a aussi perdu les impôts conséquents que les sociétés versaient à Kiev avant d’être nationalisées à Donetsk et Louhansk, accuse les nationalistes d’avoir “manipulé l’opinion” afin de séparer définitivement le Donbass de l’Ukraine.

Crédit: Filip Warwick

Si les faisans restent… 

Chez Musa Magomedov, pas de politique, hormis la politique de la ville. L’homme est une célébrité à Avdiivka, et sur les réseaux sociaux, acclamé pour sa détermination face à l’adversité. De fait, l’existence même d’Avdiivka dépend de la cokerie. La ville en reçoit tout son chauffage, la quasi-totalité du budget municipal, et l’essentiel de son activité économique, à travers les 4000 emplois occupés.

Sur 35000 habitants avant la guerre, environ 20000 vivent encore en ville. “Nous ne manquons pas de bras, mais plutôt de compétences. Les travailleurs les plus qualifiés sont partis”, regrette Musa Magomedov. “Mais avec le retour à nos pleines capacités, on va leur montrer qu’il y a des perspectives ici. On va les faire revenir”.

A la fin d’un tour de l’usine, Ioulia M., responsable de presse, entraîne le visiteur vers un petit espace vert. Des canards s’ébattent dans un bassin. Des cygnes, et même des faisans paradent autour. Le soleil inonde le parc, dans un des premiers après-midis d’été. “Si ces animaux vivent paisiblement ici, alors c’est bon signe pour nous. D’abord en terme de qualité de l’environnement. Malgré toutes les critiques qui nous sont adressées, l’usine est aussi propre qu’une cokerie comme celle-là peut l’être. Et puis, dans ce contexte… si eux se sentent bien ici, alors il n’y a pas de raison que nous fuyons”.

France Culture: Un cessez-le-feu dans le Donbass sous de mauvaises auspices

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. Les chances d’apaiser la situation sont faibles. 

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Les cessez-le-feu dans le Donbass, on ne les compte plus. Depuis le printemps 2014, la diplomatie et les négociations politiques se sont révélées impuissantes à faire taire les canons. Cette nouvelle trêve ne suscite guère plus d’espoirs que les précédentes. Les duels d’artillerie se sont intensifiés ces derniers jours. La ville industrielle d’Avdiivka avait été très touchée début février. Après une accalmie, plusieurs bombes se sont abattues sur le centre-ville. Une civile a été tuée. Les belligérants poursuivent des stratégies de petits pas et d’avancées progressives. Dans une récente conférence de presse, Alexander Zakharchenko, chef de la République auto-proclamée de Donetsk, a rejeté toute perspective de démilitarisation de la ligne de front dans un futur proche. Au contraire, il a réaffirmé son objectif de conquête de nouvelles régions ukrainiennes. Le nouveau cessez-le-feu ne correspond donc pas à des réalités sur le terrain, mais bien plus à un coup de force diplomatique. Malgré cela, cette tentative d’apaisement est contredite par la décision de Vladimir Poutine de reconnaître les passeports des républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk. L’initiative confère un statut international à ces entités, ce qui va à l’encontre des plans de réintégration des territoires dans une Ukraine unie. Pour le Président ukrainien Petro Porochenko, c’est là une des preuves irréfutables de l’occupation russe du Donbass, et du double jeu du Kremlin. Cet énième cessez-le-feu est placé sous de bien mauvaises auspices.

RFI: Contrebande dans l’est de l’Ukraine

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », le 13/01/2017

Scandale de contrebande dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Les violences n’y ont jamais cessé, depuis le début de la guerre au printemps 2014. Mais cela n’a pas empêché le développement de trafics de contrebande en tout genre. Un journaliste ukrainien a enquêté sur le sujet pendant plus de deux ans. Il a fait l’objet de menaces de mort, et a préféré fuir le pays. 

 

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Qu’a révélé ce journaliste? 

Jusqu’à présent, il a raconté avec beaucoup de détails ses enquêtes, et les menaces de mort dont il a fait l’objet. Oleksiy Bobrovnikov est un journaliste de la chaîne 1+1, une des principales chaînes de télévision du pays. Il est considéré par ses pairs comme un professionnel, fiable. Et le 10 janvier, il a publié un très long texte sur Facebook expliquant pourquoi il avait préféré quitter le pays.

Oleksiy Bobrovnikov a couvert la guerre du Donbass depuis ses débuts. En septembre 2015, il s’est intéressé au cas d’une unité ukrainienne de lutte anti-contrebande, qui a perdu plusieurs de ses membres dans une fusillade. A partir de là, Oleksiy Bobrovnikov a accumulé des éléments d’enquête qui impliquent toutes les parties en présence dans le conflit, et qui remontent haut dans les hiérarchies. Il a reçu de nombreuses menaces, de plus en plus directes, depuis deux ans, et il a préféré se mettre à l’abri à l’étranger.

Pour l’instant, l’enquête n’est pas publiée. Oleksiy Bobrovnikov promet que ses collègues restés en Ukraine s’en occuperont sous peu. Mais d’ores et déjà, ses déclarations provoquent une onde de choc dans les médias et sur les réseaux sociaux ukrainiens.

La contrebande est-elle si importante le long de la ligne de front? 

Sans l’ombre d’un doute. Vous savez, la ligne de front, c’est 400 kilomètres, difficile à surveiller. Des dizaines de reportages et enquêtes ont déjà démasqué des trafics en tout genre. il y a de tout qui transite dans cette zone grise: de l’essence, de l’alcool, des cigarettes, des bijoux, du charbon…

Evidemment, ce sont des trafics qui existent, et qui prospèrent, grâce à la complicité de groupes de part et d’autres de la ligne de front, que ce soient des groupes criminels ou des militaires, que ce soit en territoire ukrainien, séparatiste, ou russe. Et tout cela nécessite évidemment des appuis hauts placés. Mais l’implication de hauts responsables, à Kiev, Donetsk ou Moscou, est difficile à prouver. C’est cela, en partie, qu’Oleskiy Bobrovnikov annonce pouvoir démontrer.

Même dans une situation de guerre, on ne peut donc rien faire contre la corruption? 

C’est un énorme problème, en effet. Entre l’Ukraine et la Russie, des pays qui sont bien connus pour des corruptions endémiques, cette zone d’instabilité du Donbass, sans droit ni justice, encourage les dérives en tout genre. Hormis les contrebande, des officiers ukrainiens ont été accusé de détourner de l’argent et de l’équipement destiné aux soldats. Les scandales de détournement ou malversations des aides aux civils et personnes déplacées sont aussi nombreux.

Cela va à tel point que certaines voix s’élèvent pour que la reconstruction du Donbass soit confiée à des institutions internationales, plutôt qu’au gouvernement de Kiev ou aux autorités locales, Ceux-ci sont jugés trop corrompus. On en est encore loin. Mais c’est pour vous dire l’état d’esprit actuel. Et cela pourrait encore se détériorer, si les révélations d’Oleksiy Bobrovnikov sont aussi explosives qu’il l’affirme.

Ecouter la séquence ici

TDG: L’OSCE observe de fortes tensions dans le Donbass

Entretien avec Alexander Hug, Premier adjoint au chef de la mission d’observation de l’OSCE, réalisé le 16/11/2016 à Kiev. Publié dans La Tribune de Genève, le 22/11/2016

Malgré sa haute stature, Alexander Hug donne l’impression de marcher sur des œufs. L’ancien militaire suisse est le premier adjoint au chef de la mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine. Il coordonne depuis 2014 quelque 700 observateurs, chargés de surveiller l’application et les violations du cessez-le-feu visant à mettre un terme à la guerre du Donbass. Un mandat délicat.

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La ligne de front est le théâtre depuis plusieurs semaines de violents échanges d’artillerie. Comment expliquer ce regain de tensions?

En effet, on n’avait pas observé un tel pic de tensions de toute l’année. Les violations se comptent par milliers. C’est une spirale infernale. Des escarmouches d’infanterie entraînent des réponses de calibres plus lourds, qui eux-mêmes entraînent des ripostes d’artillerie lourde à l’arrière. On a parfois des combats sur deux, trois niveaux, qu’il est très dur d’arrêter. Il faut se féliciter que la ligne de contact n’a pas bougé depuis longtemps. Mais le risque existe. Si les combats continuent, l’un des deux camps peut réagir de façon excessive.

Y a-t-il une raison à ce regain de violences?

Il n’y a pas une explication unique. Sinon, il serait aisé de l’identifier et de résoudre le problème. Ce que l’on observe, c’est ce qu’il y a une quantité élevée d’armes, le long de la ligne de contact. Des armes légères et des mortiers, mais aussi des chars d’assaut et des lance-missiles. Nombre de ces armes auraient dû être retirées au moins au-delà des 15 kilomètres de la ligne de front, comme stipulé dans les Accords de Minsk. Ces armes sont présentes des deux côtés. Dans la semaine du 7 au 13 novembre, nous avons recensé pas moins de 3500 violations du cessez-le-feu, dont certaines avec des lance-missiles de type Grad, qui sont particulièrement imprécis.

Qu’est-ce qui empêche les belligérants de se tirer dessus?

Sur de nombreux points de la ligne de contact, les parties sont très proches les unes des autres. Dans un triangle entre l’aéroport de Donetsk, Yasinovata et Aviidvka, par exemple, ils sont à 50 ou 20 mètres les uns des autres. Cela va généralement de pair avec des combats continus. Dans les zones où les parties sont plus distantes, il y a moins de possibilités de combat. Une autre raison à mentionner pour expliquer le regain de tensions: les négociations de paix à Minsk sont bloquées en ce moment. Cela entretient un climat d’incertitude.

Dans ces conditions, les récentes annonces sur un désengagement des parties vont rester lettre morte?

Non. Cette notion de désengagement doit être comprise comme impliquant le respect du cessez-le-feu et la démilitarisation de la zone. Si l’on souhaite que les parties se retirent d’un ou deux kilomètres par rapport à la ligne, il faut qu’il n’y ait pas de combats, afin que chacun évacue en confiance et ne le vive pas comme une retraite. Cela a déjà été fait à Zolote ou Bohdanivka-Petrivske. C’est possible.

Percevez-vous vraiment une quelconque volonté politique allant dans ce sens?

Dans le cadre des Accords de Minsk, toutes les parties ont accepté un désengagement. Moi et mon équipe devons partir du principe que tous souhaitent honorer leurs engagements. Une des manières d’y arriver est d’autoriser l’accès de la SMM à toutes les zones nécessaires. C’est ainsi que nous pouvons fournir des assurances aux deux parties, et instaurer un climat de confiance.

Vous avez récemment déclaré que la majorité des obstacles rencontrés provenaient du côté séparatiste. Est-ce toujours le cas?

En général, oui. Nous rencontrons beaucoup de difficultés à surveiller la frontière avec la Russie, par exemple. Mais nous ne pouvons pas spéculer sur les raisons de ces obstacles. Ce qui est sûr, c’est que nous ne pouvons pas voir ce qui nous est caché. Donc il y a quelque chose que l’on ne veut pas que nous voyions. Mais on ne peut rien dire de plus. Ce travail d’observation est difficile, car les zones de combat changent. L’artillerie est montée sur camions. On peut prendre un mortier sous son bras et quitter la zone…

Selon vous, que doit-il être fait pour que cette guerre ne se transforme pas en conflit gelé?

Je n’ai pas rencontré de civil dans les zones non contrôlées par le gouvernement qui ne souhaitait pas une fin du conflit immédiate. Tous se sentent ukrainiens. C’est encourageant. Les civils sont ceux qui souffrent le plus dans ce conflit. Des milliers d’entre eux franchissent néanmoins la ligne de contact chaque jour. Cela prouve que ce n’est pas «nous contre eux», que la séparation est artificielle. La priorité, c’est que les combats cessent. Des cessez-le-feu antérieurs ont démontré que c’est possible.

RFI: Jour de « Primaires » à Donetsk et Louhansk

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 02/10/2016

Le référendum en Hongrie ne sera pas le seul scrutin controversé aujourd’hui. Les républiques populaires autoproclamées de Donetsk et Louhansk, ces territoires séparatistes dans l’est de l’Ukraine, tiennent aujourd’hui des “primaires”.

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Photo: Doni News

Sébastien, qu’est-ce que ça veut dire, des primaires en territoires séparatistes? 

En premier lieu, ça veut dire beaucoup de bruit. Les autorités de Donetsk et Louhansk ont annoncé ces primaires en juillet dernier. Et depuis, elles multiplient les déclarations sur le processus de préparation. Ces primaires sont censées sélectionner des candidats à de futurs élections locales: mairies, cantons, districts. A Donetsk, il y a 1095 candidats qui sont officiellement en lice. A Louhansk, on en compte 234.

Il y a eu campagne, conférences, tables rondes, processus de pré-sélection dans des centaines de localités… Les républiques ont accrédité plus d’une centaine de journalistes, et plus d’un millier d’observateurs, dont quelques dizaines d’observateurs internationaux, qui sont tous plus ou moins proches de mouvements identitaires et d’extrême-droite.

Donc voilà, ce dimanche, Donetsk et Louhansk s’inscriront dans la mouvance internationale des primaires, qui sont, on le sait bien, directement inspirés du système politique américain. C’est quand même assez ironique, puisque ces entités se revendiquent farouchement anti-américaines. Même le mot pour désigner l’élection « Праймериз – Primaries » n’est pas un mot russe: il est directement importé de l’anglais. Déjà que des substituts de McDonalds avaient rouvert à Donetsk et Louhansk… Mais là, avec ces primaires, il semble que l’on en est plus à une contradiction près pour ces républiques anti-américaines.

Quel impact cela va avoir dans ces républiques?  

Pour les exécutifs auto-proclamés, c’est là un signe de démocratie, et une étape de plus dans la construction de leurs Etats-nations. En fait, ça ne va pas changer grand chose, puisque les favoris semblent tous proches du pouvoir en place et de groupes politiques russes.

Je ne suis plus accrédité auprès des républiques depuis début 2015, mais je me rappelle d’élections législatives en 2014: les votes étaient verrouillés à l’avance, toute opposition sérieuse empêchée de participer. Les électeurs étaient aussi “motivés” d’une manière ou d’une autre pour se rendre aux urnes. La participation aujourd’hui pose d’ailleurs question, mais il est assez probable que l’on n’obtienne jamais les chiffres réels de l’abstention.

Pour la plupart des analystes, il s’agirait avant tout d’un coup de pub, de “créer le buzz”. C’est aussi une manière de cacher, ou de régler des dissensions internes, notamment à Louhansk. Là-bas, l’exécutif se remet à peine d’une tentative de coup d’Etat il y a quelques semaines. Le premier ministre avait été arrêté dans la foulée, et il avait été retrouvé mort dans sa cellule de prison… Donc, il y a des logiques internes à ces primaires. Mais c’est surtout un vrai pied de nez à Kiev.

Oui, on comprend que les autorités ukrainiennes désapprouvent la tenue de ces primaires… 

Catégoriquement, même. Pour Kiev, ces primaires menacent l’organisation future d’élections locales, selon la législation électorale ukrainienne. De telles élections sont prévues par le processus de paix de Minsk, mais le Président Petro Porochenko en retarde la tenue depuis des mois car les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Difficile d’imaginer que des candidats représentant les partis ukrainiens puissent concourir dans une région gouvernée par des milices de séparatistes…

D’autant que la situation sur le front reste tendue, les échauffourées continuent, et ce, malgré des récents efforts diplomatiques de la part des Allemands et des Français.

Dans ces conditions, ce que les primaires à Donetsk et Louhansk révèlent, c’est que les négociations sont au point mort, et que les territoires séparatistes d’une part, et ukrainiens d’autre part, suivent, encore et toujours, des trajectoires différentes, voire opposées.

LLB: Et pendant ce temps, le Donbass toujours sous les bombes…

Article publié dans la Libre Belgique, le 12/08/2016

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“Un soldat ukrainien est mort le 10 août, quatre autres ont été blessés”. Lu d’un ton toujours plus laconique, le rapport quotidien du colonel Oleksandr Motuzyanyk, porte-parole des forces armées ukrainiennes à Kiev, fait état de la situation dans l’est de l’Ukraine. Loin des accusations et indignations des Russes et des Ukrainiens autour d’une prétendue tentative d’attaque terroriste en Crimée annexée par la Russie, la guerre reprend de l’ampleur dans le Donbass.

Une trentaine de soldats ukrainiens sont morts au cours du mois de juillet. Un chiffre record depuis la signature des Accords de Minsk, en février 2015. Ce bilan n’inclut néanmoins ni les pertes des bataillons de volontaires, ni celles des forces russes et pro-russes, ni les victimes civiles. Selon l’ONU, plus de 9500 personnes ont péri dans ce conflit hybride. Une estimation sous-évaluée, pour la plupart des observateurs.

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RFI: Nouvelle fuite de Donetsk

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », le 07.08.2016

Nouveau scandale affectant la liberté de la presse en Ukraine. Une liste de plus de 1300 e-mails et leurs nombreuses pièces jointes, fruits d’échanges entre le service de presse de la république populaire autoproclamée de Donetsk, et des dizaines de journalistes, a été publiée sur Internet. Une source d’information précieuse pour comprendre les rouages de l’administration séparatiste. 

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Sébastien, vous êtes vous-même mentionnés dans ces échanges de mails… de quoi s’agit-il? 

Ce n’est pas seulement que je suis mentionné, mais ce sont les mails que j’avais envoyé au service de presse de Donetsk qui se retrouvent désormais étalés sur la place publique. L’un d’entre eux, c’était pour demander une accréditation de journaliste en septembre 2015. Il y a un commentaire en anglais, traduit en russe, qui explique pourquoi il faut me refuser cette accréditation. Pour faire simple, c’est parce que le service de presse n’était pas certain que je réalise des reportages de promotion de leur République, mais plutôt que j’analyse ce que j’allais trouver sur place avec un regard critique. Moi, et de nombreux autres journalistes, sommes sur liste noire depuis de longs mois. Nous ne pouvons plus retourner en territoire séparatiste. Nous ne pouvons plus y faire notre travail.

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Capture d’écran de mail. DNR-Leaks

Pour beaucoup de mes collègues, ukrainiens, russes ou autres, les justifications de refus sont encore plus simples. “Russophobe”, “Ukrainophile”, “pro-OTAN”… Un journaliste est décrié pour parler de la présence de “chars russes” dans l’est de l’Ukraine, alors que Donetsk nie toute intervention de la Russie. Un autre décrit les séparatistes comme des… séparatistes, ce qui est visiblement un terme qui énerve, à Donetsk. Et pourtant la guerre, qui a déjà couté la vie à plus de 10000 personnes vise, entre autres, à créer un Donbass indépendant de l’Ukraine.

Pourquoi une telle fuite? 

C’est un mystère. A la base, c’est un post d’un compte Twitter, censé appartenir à la chef du service de presse de Donetsk, qui publie un lien vers la fuite de mails, le 3 août. “Je ne veux plus mentir”, écrit-elle sur son message. Mais rien ne permet de certifier que ce soit elle qui est vraiment à l’origine de ce scandale. Alors chacun y va de sa petite théorie sur les vraies raisons de la fuite. Il est difficile d’y voir clair.

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Mais ce que l’on voit d’ores et déjà, c’est que ces documents, aussi parcellaires soient-ils, fournissent des indications inédites sur les méthodes de fonctionnement du service de presse à Donetsk, et de l’administration séparatiste en général. Les journalistes étrangers sont surveillés par une cellule internationale dirigée par un Finlandais, Janus Putkonen. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, ce sont des Français qui le secondent en majorité. Des Français aux histoires… rocambolesques, c’est le moins que l’on puisse dire.

Leur but, c’est de gagner la guerre de l’information. Ce qui passe par contrôler les journalistes, mais aussi chercher des soutiens à l’étranger, attirer des délégations politiques en territoires séparatistes. On découvre notamment un courriel de Pascal Ellul, président des jeunes de la droite populaire, Les Républicains, qui assure la république auto-proclamée de tout son soutien, et fait part de son désir de se rendre à Donetsk en visite officielle… Donc toute une machine de promotion, voire de propagande, qui accompagne l’établissement des structures de cet embryon Etat auto-proclamé dans l’est de l’Ukraine.

Pourquoi cela est-il considéré comme une nouvelle atteinte à la liberté de la presse? 

Alors, déjà il y a le refus des accréditations de la part de la DNR, qui est un déni de la liberté de la presse assez flagrant. Cela rentre malgré tout dans la logique du conflit, il faut le préciser. Dans les premiers mois de la guerre du Donbass, les journalistes pouvaient aller et venir pour travailler dans un camp ou un autre. Ce n’est plus le cas, et, à ce titre, le conflit ressemble de plus en plus aux autres guerres. Il faut choisir une base de travail, sur un côté précis de la ligne de front, et s’y tenir.

Mais aussi avec cette fuite, les données personnelles de centaines de journalistes, adresses e-mails, scans de passeports, se retrouvent encore étalées sur la place publique. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. 

Et puis il y a le contexte à Kiev. Cette fuite a été divulguée le jour suivant la démission de la vice-ministre de l’information, pour protester contre les attaques contre les journalistes, qui restent impunies. A la fin juillet, un célèbre journaliste d’investigation a été assassiné en plein centre de Kiev. L’Ukraine n’est pas l’environnement le plus facile pour les journalistes. Malgré cela, il n’y a aucune réaction de la part des dirigeants du pays, ni même aucune assurance que l’Etat pourrait garantir la sécurité des journalistes de guerre et la liberté de la presse. Pas de réaction, rien.

Une des théories sur l’origine de cette fuite implique que les services secrets ukrainiens ont orchestré le scandale. C’est impossible à vérifier. Mais l’absence des réactions des dirigeants ukrainiens n’augure rien de bon. A Kiev, on est encore loin de Donetsk; et le Président Petro Porochenko rappelle de temps en temps que l’Ukraine est un pays libre où les journalistes peuvent travailler sans pressions. Mais ce que la communauté de journalistes demande, ce sont plus des engagements et des actes que des discours.