Mediapart: L’Ukraine se divise sur le sort à réserver aux régions séparatistes

Article publié sur le site de Mediapart, le 07/03/2017

Un plan de « réintégration », qui doit faciliter les contacts avec les trois millions de personnes vivant dans l’est du pays, a été adopté par le pouvoir mais il est fortement critiqué. Des mouvements organisent des blocus demandant la rupture de tout échange ou relation avec les territoires séparatistes. Et les civils subissent un troisième hiver de conflit. Reportage sur la zone frontière.

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« On préférerait que tout redevienne comme avant, c’est sûr… Mais ils nous ont séparés, on ne peut plus retourner en arrière ». Sous une pluie froide, la file d’attente est immobile. Ses bagages à ses pieds, Svitlana frissonne. Depuis le petit matin, elle se tient dans le rang afin de passer les contrôles ukrainiens au poste de Stanitsa Louhanska. Entourée de militaires, elle préfère ne pas donner son vrai nom. Si tout se passe bien, elle dormira ce soir à Louhansk, une des capitales séparatistes du Donbass, cette région industrielle de l’est de l’Ukraine divisée par une guerre meurtrière depuis le printemps 2014. À l’époque, le trajet nécessitait une trentaine de minutes.

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Libération:, Dans le Donbass, « nous mourrons à petit feu »

Article publié dans Libération, le 14/02/2017

A Avdiika, ville industrielle près de Donetsk, les civils perdent peu à peu l’espoir de voir la guerre entre les forces ukrainiennes et les séparatistes prorusses prendre fin. Deux ans après les accords de Minsk, l’intensité des violences est remontée d’un cran en février.

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Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, les bruits s’entrechoquent. Les rires et les cris des enfants, les rappels à l’ordre des enseignantes. Et au loin, les échos de l’artillerie. «Les enfants ont une capacité d’adaptation extraordinaire, se réjouit la directrice, Nina Sheremko. C’est le troisième hiver de la guerre, et ils ne réagissent déjà plus au son des explosions. Ils jouent tranquillement, comme… comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour tenter de retrouver une vie normale.»

Retrouver une vie normale. C’était en substance la promesse des accords de paix de Minsk, le 11 février 2015. Dans la capitale biélorusse, les présidents russe Vladimir Poutine et ukrainien Petro Porochenko, poussés par Angela Merkel et Francois Hollande, avaient alors décidé d’une feuille de route censée mettre fin au conflit meurtrier du Donbass, cette région industrielle dans l’est de l’Ukraine. Deux ans plus tard, les affrontements entre forces ukrainiennes d’un côté, séparatistes et russes de l’autre, n’ont jamais cessé. La guerre a fait plus de 10 000 morts selon l’ONU.

«Nous avons tout ce qu’il nous faut», poursuit Nina Sheremko avec détermination. Depuis 2014, la moitié de ses élèves et de ses enseignants ont quitté la ville. Les coupures d’électricité et de chauffage sont fréquentes, et l’école a développé des systèmes d’urgence. «Il y a 150 enfants ici. Il faut bien faire tourner l’école pendant que les parents sont au travail.» Beaucoup d’entre eux sont employés à l’usine de coke (charbon) de la ville, une des plus grandes d’Europe. A toutes fins utiles, Nina Sheremko précise que l’école dispose de deux abris souterrains.

Armes lourdes

Début février, Avdiivka s’est retrouvée au cœur de violences inégalées depuis 2015. Une trentaine de personnes, civiles et militaires, y sont mortes côté ukrainien. Les pertes restent difficilement quantifiables côté séparatiste. Une escalade des tensions que les experts s’ingénient à expliquer soit par des causes locales, soit en faisant l’hypothèse que les combattants «testent» les orientations diplomatiques de Donald Trump envers la Russie de Vladimir Poutine. Sur le terrain, les bombardements à l’artillerie lourde n’ont rien changé au rapport de force. Ils n’ont fait qu’accroître le climat d’incertitude.

«S’ils voulaient vraiment chercher la paix, ils l’auraient déjà trouvée», tempête Marianna Ivanivna. Retraitée, elle tire une petite luge chargée de produits humanitaires, sur le trottoir verglacé. «Mon mari a été tué en 2014. Ma maison est encore à moitié détruite… Nous mourons à petit feu.» Sa marche est rythmée par les échos de l’artillerie lourde. Elle passe devant un bâtiment emblématique d’Avdiivka : une barre d’immeubles criblée d’éclats d’obus, arborant le portrait mural géant d’une habitante. Réalisée par le collectif «Art United Us» en octobre, l’œuvre est accompagnée d’un graffiti : «Mon dieu, protège Avdiivka.» Le bâtiment, faisant face à la ligne de front, est encore occasionnellement la cible de tirs. A l’intérieur, la plupart des appartements sont vides ou occupés par des soldats ukrainiens. Quelques familles s’acharnent malgré tout à y vivre. Sur leurs portes, des petits papiers indiquent : «Ici vivent des gens.»

Les accords de Minsk avaient soulevé des espoirs de résolution graduelle du conflit. Tout semble aujourd’hui bloqué. Les échanges de prisonniers, qui devaient s’effectuer «tous pour tous», se font au compte-gouttes. Les négociations politiques portant sur l’organisation d’élections locales ou le contrôle de la frontière ukraino-russe sont au point mort. La démilitarisation de «la ligne de contact», selon le jargon en vigueur, ne semble plus qu’un lointain souvenir. Ces derniers mois, les armes lourdes ont refait leur apparition. Alexander Hug, chef de la mission d’observation de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dénonce régulièrement le «risque de reprise des offensives à grande ampleur». Hormis les duels d’artillerie, les Ukrainiens ont développé une stratégie de «petits pas», en reprenant le contrôle de localités situées dans la zone tampon, réduisant de fait la distance entre positions ennemies. Les forces prorusses et russes, de leur côté, sont mobilisées après l’assassinat non revendiqué de «Givi» (Mikhail Tolstykh), l’un des chefs de guerre les plus iconiques de la république de Donetsk. Le président autoproclamé, Alexander Zakharchenko, a appelé à une vengeance et dénoncé «l’échec» des accords de Minsk.

«Le processus de Minsk, pourquoi pas ? demande Pavlo Malykhin, chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Mais encore faut-il qu’il soit appliqué, et respecté. Ce que je vois, c’est que les garants de ces accords, ce sont les Occidentaux qui cherchent à faire du business avec la Russie. Sur le terrain, les observateurs de l’OSCE refusent de prendre le moindre risque pour aller constater la guerre par eux-mêmes, et aller régler des problèmes concrets ! Ils restent à l’écart de la zone de combat, écoutent sans voir, repartent et écrivent leurs rapports. Ça ne va pas résoudre le conflit.»

«Sans aide humanitaire, nous ne pourrions pas survivre», se lamente Svitlana Klimenko. Avec des compagnons retraités, elle attend dans une cage d’escalier froide pour collecter un colis auprès de la Croix-Rouge ukrainienne, à Avdiivka. Aujourd’hui, ce sont des rations alimentaires et des produits hygiéniques qu’elle attend. «J’ai passé des années à m’occuper de vétérans de la guerre d’Afghanistan, ou de Tchernobyl. Et voilà qu’aujourd’hui, c’est moi qui ai besoin d’aide…»

«A cause de la situation sécuritaire qui reste très incertaine, il nous est impossible de lancer des projets de reconstruction là où les besoins sont les plus importants, c’est-à-dire sur la ligne de front, constate Marie-Servane Desjonqueres, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Ukraine. Dans la zone, des villages sont très isolés. Ils restent coupés de tout, les ambulances ne peuvent pas venir, il n’y a pas de bus. Ça reste des situations extrêmement difficiles.» Le CICR étant l’une des rares organisations humanitaires acceptées des deux côtés de la ligne de front, Marie-Servane Desjonqueres constate des problèmes identiques du côté des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Des drames que le gouvernement de Kiev aurait entrepris de résoudre. Un plan de réintégration du Donbass a récemment été adopté, qui offre des facilités aux habitants des territoires séparatistes pour étudier en Ukraine, y voyager, et y travailler. Le défi étant de gagner le soutien des populations de cette région. L’initiative a provoqué une levée de boucliers en Ukraine même.

Rations alimentaires

Des mouvements nationalistes ont organisé le blocage de trois voies ferrées reliant les territoires ukrainiens et séparatistes. Dans le petit village de Sherbynivka, au nord d’Avdiivka, des dizaines de wagons chargés de charbon sont stationnés en gare depuis samedi. Une quinzaine de combattants volontaires, installés sur un campement de fortune, dénoncent une «trahison» de l’exécutif à Kiev. Une bannière installée au milieu de drapeaux appelle à «stopper le commerce du sang». «Ce plan légalise le commerce avec l’occupant, explique « Vlad », le responsable du camp. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien et alimenter leur effort de guerre.»Parmi ses volontaires, l’idée est très répandue d’édifier «un mur» isolant les territoires séparatistes pour de bon.

Alors que l’Ukraine vit son troisième hiver de guerre, aucun consensus n’a émergé sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Les populations civiles ne sont pas prêtes de retrouver une vie normale. «Qu’ils se mettent d’accord une fois pour toutes, au lieu de nous tirer dessus sans but, s’insurge Olha Iourievna, une mère de famille à Avdiivka. Pour moi, c’est égal. L’Ukraine, la république de Donetsk… je m’en fiche. Ce que je veux, c’est la paix. Tout le monde ici ne veut que la paix.»

RFI: Le Donbass, 2 ans après les Accords de Minsk

Reportage diffusé sur RFI, le 11/02/2017

Dans la nuit du 10 au 11 février 2015, Russes et Ukrainiens, poussés par les Français et les Allemands, signaient les Accords de Paix de Minsk. Une feuille de route devait mettre fin au conflit qui ravageait l’est de l’Ukraine. Deux ans plus tard, les violences n’ont jamais cessé, et le bilan humain dépasse les 10.000 morts. Les perspectives d’un retour à la paix restent faibles. 

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Le long d’une barre d’immeubles criblée d’éclats d’obus, en bordure de la ville d’Avdiivka, Marianna Ivanivna tire péniblement une petite luge sur le trottoir verglacé. Pour elle, les deux ans des Accords de Minsk, c’est une blague sordide.

Marianna Ivanivna: Des Accords de paix? Quels Accords? Ils annoncent des accords à tout va, et voilà où on en est. 

Début février, Avdiivka s’est retrouvée au coeur d’une énième explosion de violences le long de la ligne de front du Donbass. Au moins 10 soldats et 10 civils avaient été tués en quelques jours. Ce 10 février, la ville est calme, malgré les échos des bombardements au loin. Même sans combats, la vie de Marianna Ivanivna reste très précaire.

Marianna Ivanivna: Ils ont bombardé ma maison, mon mari a été tué il y a deux ans. Les pensions sont des misères, on survit à peine.

Iouriy Zinoviev est un volontaire en charge de l’antenne locale de la Croix rouge ukrainienne. Dans le troisième hiver de la guerre, l’urgence humanitaire est plus que jamais d’actualité.

Iouriy Zinoviev: Parmi les cas les plus sensibles, ce sont les personnes qui ont leur domicile. plus généralement, les salaires et les retraites sont bas, les prix sont élevés. Et donc beaucoup de personnes dépendent de l’aide humanitaire. 

Les plans de reconstruction de la ville existent. Ils sont sans cesse perturbés par des violations du cessez-le-feu, pourtant ordonné par les Accords de Minsk. Pavlo Malykhin est le chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka.

Pavlo Malykhin: Je ne sais pas si les Accords de Minsk sont efficaces. Je vois qu’ici à Avdiivka, ça ne marche pas. Je ne comprends juste pas pourquoi ils continuent à tirer sur des civils inoffensifs. 

Les violences ne vont néanmoins pas s’atténuer de si tôt. Le chef de la république séparatiste de Donetsk, Alexander Zakharchenko, vient de dénoncer l’échec du processus de paix, et d’appeler à une vengeance après l’assassinat, non-revendiqué, d’un de ses chefs de guerre.

Toutes ces questions politiques, Olha Iourievna, une mère de famille, ne veut plus en entendre parler.

Olha Iourievna: Pour moi, c’est égal. L’Ukraine, la république de Donetsk… Je m’en fiche. Ce que je veux, c’est la paix. Tout le monde ici veut la paix. Qu’ils se mettent d’accord une bonne fois pour toute et qu’on reprenne une vie normale.

Le retour à une vie normale. C’était en substance la promesse des Accords de Minsk. Deux ans après, elle reste un rêve inaccessible.

Sébastien Gobert – Avdiivka – RFI

Ecouter le reportage ici

France Culture: Accalmie en vue à Avdiivka?

Papier radio diffusé dans le journal de 22h, sur France Culture, le 01/02/2017
 
Peut-être une accalmie après 4 jours d’une explosion de violences inédite dans l’est de l’Ukraine. Depuis le 29 janvier, la ville industrielle d’Avdiivka s’est trouvée sous le feu nourri des forces séparatistes pro-russes. Au moins 10 soldats ukrainiens ont été tués, plus d’une trentaine blessés. La crise intervient dans un contexte très tendu au niveau international, alors que les Ukrainiens ont peur d’être malmenés par l’administration de Donald Trump.
Sébastien Gobert à Kiev
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Avdiivka, 01/02/2017. Source: FB de Konstantyn Reutski
 
Les belligérants ne cessent d’en appeler à des cessez-le-feu. Tout en continuant à tirer. Le 1er février, une trêve avait été décrétée afin de permettre à des ingénieurs de réparer les lignes électriques et les conduites de gaz pour rétablir le chauffage aux quelques 16.000 habitants d’Avdiivka. A peine les ingénieurs s’étaient-ils aventurés à découvert qu’ils ont été pris pour cibles par des tireurs embusqués. Sur plusieurs zones de la ligne de front, les violences ont atteint un niveau inégalé depuis 2015. Les torts sont partagés. Mais à Avdiivka, le centre d’affrontements le plus féroces, ce sont bien les forces pro-russes et russes qui ont pris l’initiative de l’attaque. Les bombardements intensifs des derniers jours contre les positions ukrainiennes ont été doublées d’offensives terrestres, visant à faire bouger la ligne de front. Pourquoi et jusqu’où? cela reste un mystère. Pour certains, le Kremlin tenterait de tester la détermination des Etats-Unis à continuer à aider l’Ukraine, maintenant que Donald Trump est au pouvoir. Pour d’autres, il s’agirait d’une tentative des séparatistes de rebattre les cartes des négociations de paix, et de forcer Kiev à leur accorder de plus larges concessions. Quelque soit les raisons des violences, la tension est à son comble, et la situation humanitaire populations civiles très précaire, malgré de l’aide d’urgence. La station d’épuration d’eau de la région a été touchée dans les combats. Au-delà d’Avdiivka, ce sont des dizaines de milliers de personnes, des deux côtés de la ligne de front, qui se retrouvent sans eau ni chauffage. La nuit, les températures frôlent les -20°.

RTBF: En Ukraine, pas de paix en vue

Intervention dans la séquence « Question du Monde », sur la RTBF, le 18/11/2016

Dans quelques jours, le 21 novembre, l’Ukraine commémorera le début des protestations du Maïdan. Protestations devenues révolution, qui a ensuite débouché sur l’annexion de la Crimée par la Russie, et une guerre hybride dans le Donbass, dans l’est du pays. Le conflit a fait plus de 10.000 morts, Là-bas, la situation reste tendue, c’est le moins que l’on puisse dire… 

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Sébastien Gobert, vous êtes à Kiev… Le conflit dans l’est de l’Ukraine s’est-il arrêté?

Non, et il n’y a aucun signe que l’on en vienne à une paix durable dans un futur proche. La ligne de front s’est stabilisée depuis plus d’un an, il n’y a plus de mouvements de troupes, que ce soient les Ukrainiens ou les forces russes et pro-russes. Mais les duels d’artillerie sont quotidiens, et ils sont toujours meurtriers. J’ai rencontré il y a quelques jours Alexander Hug, le chef adjoint de la mission d’observation de l’OSCE. Elle a relevé, juste ces derniers jours, des milliers de violations du cessez-le-feu, dont beaucoup à l’artillerie lourde, provenant des deux côtés de la ligne de front. Et pourtant la zone le long de la ligne de front est censée être démilitarisée, en vertu des Accords de paix de Minsk.

Vous vous rappelez, ces Accords avaient été signés en février 2015 par l’Ukraine, la Russie, la France et l’Allemagne. Ils avaient mis fin à la phase la plus terrible du conflit. Mais plus d’un an et demie après, la situation n’a pas évolué.

Comment peut-on expliquer que le conflit ne soit toujours pas résolu? 

C’est ce qu’on appelle un conflit hybride, c’est-à-dire qui a des causes multiples, des manifestations multiples, et des acteurs extrêmement diverses. Côté ukrainien et séparatiste, on trouve les forces régulières et des bataillons de volontaires, plus ou moins encadrés. Il y a quelques volontaires étrangers, des Russes, mais aussi des Européens de l’ouest.  Côté séparatiste, il y a aussi des forces spéciales russes. Même si la Russie n’admet toujours pas son implication directe dans le conflit, les preuves se sont faites irréfutables depuis des mois. Avec une telle diversité d’acteurs, il est très difficile d’établir des chaînes de commandes qui soient respectées d’un bout à l’autre.

Il y a des initiatives diplomatiques de temps à autre pour relancer le processus de paix. Mais les négociations sont très lentes, voire bloquées. On parle d’échanges de prisonniers, du contrôle de la frontière entre les territoires séparatistes et la Russie, d’organisations d’élections locales, d’adoption à Kiev d’un statut spécial pour la région… Chaque partie en présence a ses priorités, ses intérêts, et les obstacles sont considérables.

Et pendant que les négociations stagnent, c’est la population civile qui en paie le prix…? 

Exactement. On parle d’un bassin de population d’au moins 5 millions de personnes, déchiré par la guerre. Vous mentionniez le chiffre de 10.000 morts. Mais la guerre a aussi fait plus de un million et demie de personnes déplacées et réfugiés. La situation économique de la région est désastreuse, ce qui a des impacts sur toute l’Ukraine d’ailleurs. Cela encourage les trafics en tout genre, les systèmes “débrouille”. Et cela rend évidemment l’aide humanitaire plus que vitale.

Chaque jour, des milliers de personnes font la queue pendant des heures à des points de passage entre territoires ukrainiens et séparatistes, pour aller voir leurs familles, faire des courses ou autres. Cela synthétise en quelque sorte les difficultés sur le terrain. Mais cela montre aussi, en même temps, que les habitants vont d’un côté et de l’autre. il n’y a pas de persécution de masse ou de haine ethnique irréconciliable dans ce conflit. La paix est possible. Mais elle dépend de tellement de facteurs en particulier politiques, qu’elle sera très dure à trouver, et encore plus dure à faire appliquer.

RFI: Pas de retour en vue pour les déplacés du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 03/11/2016

Depuis le printemps 2014, la guerre dans l’est de l’Ukraine a fait plus de 10.000 morts, selon l’ONU. Et les combats continuent le long de la ligne de front. Le conflit a aussi fait plus de 1,5 million de personnes déplacées, éparpillées entre la Russie et l’Ukraine. En Ukraine, ils seraient entre 800.000 et 1 million. Leurs situations restent pour la plupart très précaires. 

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Bonjour!

Ivan: Bonjour, parlez-vous français? (rires)

L’accueil est chaleureux, chez Ivan et Tetiana. Le nom d’Ivan est Cherboul – sa famille serait historiquement originaire de la ville de Cherbourg, en Normandie. Ils se réjouissent donc de recevoir la visite d’un journaliste français. Mais le tour du propriétaire est vite fait: cela fait deux ans qu’ils habitent dans un une chambre de résidence universitaire de 10 mètres carrés.

Ivan et Tetiana avaient une vraie maison, là-bas, à Louhansk. Ils venaient d’y faire des réparations quand la guerre a commencé, au printemps 2014. Louhansk est devenu l’une des capitales des séparatistes pro-russes. Tetiana et Ivan ont fui, et se sont réfugiés à 100 kilomètres au nord, à Severodonetsk, en territoire ukrainien.

Lena Sennaya est elle-même originaire de Pervomaisk, aujourd’hui en territoire séparatiste. Elle coordonne de l’aide aux personnes déplacées, au sein du Fonds Alexander Romanovski.

Lena Sennaya: Il a fallu résoudre les problèmes les uns après les autres. Nous étions partis sans rien, en été – automne 2014. Il a fallu manger, s’habiller, s’occuper des enfants. Et aujourd’hui, le problème principal, c’est le logement. 

Lena Sennaya explique que beaucoup de personnes ont préféré retourner vivre chez eux, en territoires séparatistes, malgré les risques politiques et sécuritaires. Les conditions d’hébergement en territoires ukrainiens sont souvent très précaires. Obtenir un travail, c’est possible. Mais la reconversion n’est pas toujours évidente pour des anciens mineurs et ouvriers industriels. Vivre comme personne déplacée en territoire ukrainien est loin d’être en choix. Mais cela répond, entre autres, à des considérations très pratiques.

Lena Sennaya: Ceux qui habitent côté ukrainien ont compris que là-bas, il n’y a pas d’avenir. On ne sait rien de la situation politique. Les diplômes des écoles et universités ne sont reconnus nulle part… Mais donc, cela veut dire qu’il faut se réorganiser à partir de rien, sans même être sûr d’avoir un toit sur la tête. 

Ici, à Severdonetsk, même les petites chambres de la résidence universitaire ne sont pas garanties.

Anna Roudenko: Il ne reste que 24 personnes déplacées dans la résidence universitaire. Il y a une sorte de conflit avec l’université, qui veut faire de la place pour ses étudiants. Ils ont reçu une bourse de l’Union européenne pour développer l’université et rénover quelques bâtiments, donc ils veulent donner la priorité aux étudiants.

Anna Roudenko est elle de Louhansk, elle s’est faite porte-parole du groupe de personnes déplacées de cette résidence universitaire. Une de ses priorités est d’assurer un soutien psychologique pour son groupe.

Anna Roudenko: C’est très dur à vivre. Avant, on avait un chez-soi, notre confort. On est arrivés ici avec deux valises, pour se retrouver entassés dans des petites chambres étudiantes… Evidemment, il y a des organisations humanitaires qui sont là pour aider. Mais faire la queue pour récupérer un colis alimentaire, cela ne réjouit personne… 

A travers toute la région, les files d’attente aux distributions d’aide humanitaire sont une scène devenue presque banale.

Deborah Nguyen est chargée de communication du Programme Alimentaire Mondial (PAM), qui organise des distributions de colis alimentaires.

Deborah Nguyen: Ces personnes ont épuisé leur épargne. Elles n’ont pas beaucoup d’argent pour subvenir à leurs besoins. Certaines personnes reçoivent de l’aide de leurs familles. Certaines personnes reçoivent une pension de retraite de l’Etat. Mais c’est souvent insuffisant pour subvenir à leurs besoins.

Le gouvernement à Kiev a récemment fait passer une loi restreignant les conditions d’accès à des aides publiques. Cette loi a permis de limiter certains abus. Mais elle précarise encore plus des familles qui comptaient sur le soutien de l’Etat.

Reste donc l’aide humanitaire. Les rations distribuées par le PAM sont suffisantes pour une personne pour un mois. Mais même cette aide primaire n’est plus garantie. Le PAM n’a pas débloqué les financements promis pour l’Ukraine en 2016. L’objectif était d’aider 280.000 personnes. Le PAM en touchera à peine 100.000. Deborah Nguyen

Deborah Nguyen: Sans l’aide du PAM, ces personnes vont se retrouver dans des situations très difficiles, car ce sont des personnes qui sont déjà très vulnérables à la base.  

Le conflit hybride du Donbass dure depuis déjà plus de deux ans, et il ne semble pas près de se résoudre. Malgré cela, des centaines de milliers de personnes n’ont toujours pas trouvé un modus vivendi. Elles sont faiblement soutenues par l’Etat, et vivent dans des situations toujours précaires. L’inquiétude monte, à l’approche de l’hiver.

Ecouter le reportage ici (accès libre) 

Libération: Donbass, l’ombre des disparus

Version longue d’un reportage publié dans Libération, le 26/10/2016

Families of Missing Persons
Maryna Anatoliivna Mikhnovska, whose son Yevgen Mykolayovych Myronov went missing from his apartment after being taken by soldiers, poses for a portrait in his apartment on Monday, July 11, 2016 in Kramatorsk, Ukraine.

Ukraine. Plus de deux ans après le début du conflit et malgré les accords de Minsk, les habitants de l’est du pays restent sans nouvelles de centaines de personnes, malgré la mobilisation des ONG.

“Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier”. Lyoubov Stepanivna tasse du doigt quelques grains de sucre sur la table, sans y penser. A voir l’état de sa cuisine, et du reste de la maison, elle ne pense plus à grand chose de concret. Mais sans l’ombre d’une hésitation, elle sait depuis combien de jours deux de ses fils, Olexandr et Mykola ont disparu. “2 ans, 2 mois, et 8 jours”, égrène-t-elle, le jour de la rencontre.

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de la région éponyme, dans l’est de l’Ukraine. Jusqu’au printemps 2014, quand les tensions entre les troupes ukrainiennes et les forces séparatistes pro-russes, soutenus par la Russie voisine, dégénèrent en conflit ouvert. Louhansk a vite été séparée du village de Lyoubov Stepanivna, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux qu’Oleksandr et Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014. “Ils sont partis à 8h30. On entendait des bombardements au loin. A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien”, se lamente Lyoubov Stepanivna.

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins le devenir d’Oleksandr et Mykola. Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres. “Aux services secrets, aux ministères, au Président Petro Porochenko, à Louhansk…” Rien n’y fait.

Les échauffourées meurtrières n’ont jamais cessé sur la ligne de front qui déchire l’est de l’Ukraine, bien que celle-ci soit stabilisée depuis février 2015. Dans le cadre du laborieux processus de paix encadré par les accords de Minsk II, la question des personnes disparues se fait sensible. “Nous avons 472 cas officiellement enregistrés. A 96%, il s’agit d’hommes, pour moitié militaires, et pour moitié civils”, indique Fabien Bourdier, coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev. Un chiffre qui n’est qu’une estimation: “près d’un millier de corps restent non-identifiés”, précise Fabien Bourdier.

Les disparitions sont imputables à toutes les parties en présence: ukrainienne, russe et pro-russe, sans distinction. Aujourd’hui, la nature de ce conflit hybride, caractérisé par une forte proximité sociale, culturelle et linguistique des belligérants, faciliterait les recherches. “Ce n’est pas un conflit ethnique, comme dans d’autres régions du monde. Il n’y a donc pas de haine viscérale d’un camp à l’autre. On voit une réelle volonté politique pour résoudre ces cas de personnes disparues”, assure Fabien Bourdier.

Le CICR est en première ligne pour encadrer les efforts de recherche. C’est l’une des rares organisations internationales habilitée à travailler à la fois en territoire ukrainien et séparatiste. En plus de la collecte d’information et de la coordination des acteurs, l’une de ses missions concrètes est de former et accompagner les médecins légistes, afin de maximiser les chances d’identification lors d’exhumation et d’autopsie de corps.

Côté ukrainien, la volonté politique observée se heurte néanmoins aux lacunes du cadre législatif. “La législation actuelle sur les personnes disparues n’est pas adaptée à une situation de conflit et fait plutôt référence à des fugues, ou à des individus perdus dans la montagne…”, explique Fabien Bourdier. La Verkhovna Rada (Parlement) est aussi encouragée à passer une loi spécifique qui créerait une commission nationale sur la question. Les députés seraient aussi incités à se préoccuper des conséquences matérielles des disparitions.

“Mes deux fils m’aidaient à survivre, moi et mon mari”, sanglote Lyoubov Stepanivna, à Valuiske. “Cela fait deux ans que nous vivons quasiment sans rien… L’année prochaine, je dois me faire opérer du coeur. Il faudra envoyer le fils d’Oleksandr à l’université. On ne sait pas comment payer pour tout cela”. Vivant dans un petit hameau aux routes de terre, à 3 kilomètres à peine de la ligne de front, Lyoubov Stepanivna n’a plus qu’un fils sur trois pour seul soutien. “En plus, comme je n’ai pas perdu ma maison, je n’ai pas droit à de l’aide humanitaire…” La prise en charge des familles de disparus ne semble pas être à l’ordre du jour à Kiev. Le gouvernement peine déjà à apporter une assistance suffisante à des centaines de milliers de personnes déplacées.

La priorité du moment est bien de “retrouver tous les prisonniers et personnes disparues et les ramener chez eux”, comme l’affirme Iryna Herashenko, vice-Présidente de la Verkhovna Rada et négociatrice ukrainienne pour les affaires humanitaires aux négociations de Minsk. Une priorité très politique, compliquée par des listes de captifs incomplètes et des calculs en tout genre en amont d’échanges très médiatisés de prisonniers.

Un certain nombre d’individus figuraient ainsi au registre des personnes disparues jusqu’à l’été: une enquête d’Amnesty International et de Human Rights Watch a révélé qu’ils étaient tenus au secret, certains pendant plus de deux ans, dans une prison secrète des services de sécurité ukrainiens, à Kharkiv. Le scandale de cette révélation avait vraisemblablement conduit à la libération de nombreux détenus. Plusieurs seraient encore en cellule. Les ONG des droits de l’homme avaient dénoncé des pratiques similaires dans les républiques auto-proclamées de Donetsk et de Louhansk.

La tâche des négociateurs est aussi compliquée par l’évolution constante des listes. Iryna Herashenko déplorait ainsi, le 14 septembre, que plusieurs soldats ukrainiens ont récemment été capturés par les séparatistes pro-russes “par négligence, en s’habillant en civil pour aller rendre visite à leurs familles en territoires occupés”. En raison d’un manque d’information sur leur sort, trois d’entre eux ont été placés dans la catégorie des personnes disparues.

 

Sélection de photos de Brendan Hoffman, réalisées pour le Comité de la Croix Rouge Internationale. 

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“Tout ça, ce sont des jeux comptables pour eux”, coupe Maryna, affalée dans un fauteuil de l’appartement de son fils, Yevhen, à Kramatorsk, au nord de Donestk. “Ils n’ont pas besoin de gens comme nous, et ils ne feront rien pour nous aider”. Elle étale, elle aussi, les lettres envoyées à différentes institutions ukrainiennes, laissées sans réponses concrètes.

“Ils sont venus le chercher ici, le 11 juillet 2014, quelques jours après la reprise de la ville par l’armée. Ils l’ont battu, et emmené ensuite aux urgences”. Le temps que Maryna arrive sur place, Yevhen avait déjà disparu. “Ils me l’ont pris… Et depuis, plus de nouvelles”. Maryna est contactée par plusieurs personnes qui lui font miroiter des informations. “On a essayé de me tromper, et de m’extorquer de l’argent”, se souvient-elle. Elle n’a jamais payé. Alors il ne lui reste qu’à attendre.

“Il est vivant, j’en suis sûre. Ils ne voulaient pas le tuer, sinon pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences pour le soigner…? Vous savez, j’ai enterré mon premier fils en 2010, alors je ressens ces questions au plus profond. Yevhen est vivant, je le sais”. Dans l’appartement qu’elle visite de temps en temps sur le chemin du travail, rien n’a bougé depuis deux ans, ou presque. “Il doit tout retrouver comme il l’a laissé… quand il reviendra”.