RFI: Onuka, et le renouveau de la scène musicale ukrainienne

Reportage diffusé dans l’émission « Vous M’en Direz des Nouvelles », sur RFI (à partir de 41’15), le 15/05/2017

C’est un chanteur portugais qui vient de remporter l’édition 2017 de l’Eurovision, au terme d’une compétition de 42 pays. L’Eurovision était organisée en Ukraine, un pays où la scène musicale est en plein développement. Pendant les 25 ans de l’indépendance de l’Ukraine, le paysage musical était partagé entre les chansons folkloriques, et la pop-disco post-soviétique, très “rentre-dedans”. Voici qu’émerge une nouvelle offre musicale, bien plus diverse, et qui est même appréciée à l’étranger. Certains parlent de renouveau de la musique ukrainienne. Sébastien Gobert nous emmène à la rencontre de phénomène à travers un des groupes les plus populaires du moment, Onuka. 

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Onuka, ça veut dire “la petite fille”, en ukrainien. Nata Zhyzhchenko a grandi dans l’admiration de son grand-père, un artisan spécialisé dans les instruments folkloriques à Kiev. Après avoir joué plus de dix ans dans un ensemble avec son frère, Nata Zhyzhchenko a créé le groupe Onuka avec son mari en 2013.

Nata: Dans notre groupe, nous utilisons beaucoup d’instruments de la culture folklorique ukrainienne. La trembita, la sopilka, l’ocarina, la bandura, les cymbales…

Et pourtant, Onuka se classe plus dans la catégorie de la musique électronique.

Nata: Nous n’avons jamais voulu retravailler des chants ukrainiens avec une touche moderne. Nous produisons de la musique électronique originale, et nous utilisons ces instruments comme partie intégrante de nos créations.

Nata Zhyzhchenko trouve une grande part de son inspiration chez l’artiste islandaise Bjork. Elle chante en ukrainien ou en anglais, en fonction des émotions qu’elle veut transmettre. A la fois par son style original, mais aussi par les thèmes qu’il choisit, son groupe Onuka innove.

Nous écoutons en ce moment le morceau “Misto” – ma ville en ukrainien. Nata Zhyzhchenko y décrit l’intimité de sa relation avec la ville de Kiev. C’est une de ces chansons qui permet aux Ukrainiens de réfléchir à leur propre patrimoine, et peut-être aussi de se l’approprier.

Nata: Il y a un effet de proximité, avec de la musique la nouvelle nationale, en langue ukrainienne. Nous n’avons pas besoin de chanter des airs patriotiques, ni même de parler de la guerre. Nos mélodies peuvent être sur l’amour ou autre. Mais l’essentiel, c’est que ce soit un travail de qualité, qui parle aux gens. Alors ils se mettent à aimer un produit culturel qu’ils comprennent, qui veut dire quelque chose pour eux. 

Onuka s’inscrit ainsi dans un phénomène de renouveau de la scène musicale ukrainienne, qui avait été amorcé par des groupes comme Dakhabrakha ou Dakh Daughters. Le second album d’Onuka est sorti en 2016. Il s’appelle, très symboliquement, “Vidlik” – compte à rebours. Il aurait été fortement influencé par les trente ans de la catastrophe de Tchernobyl.

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Plus généralement, pour Nata Zhyzhchenko, les bouleversements politiques des dernières années ont directement influencé ce renouveau artistique.

Nata: On voit cela dans l’histoire. Les moments de détresse sociale peuvent devenir un catalyseur de la création culturelle. Pour ce qui est de la musique électronique, c’est très parlant, en termes de diversité des créations. Il y a bien plus de concerts qui sont organisées maintenant qu’avant la guerre. Et comme vous le savez, la musique aide à oublier ses tracas, à vaincre ses peurs.

Tout en surfant sur ce renouveau et en préparant un nouvel album, Onuka se projette à l’international, à travers concerts et festivals.

Nata: D’une part, un artiste ne peut se développer pleinement s’il reste toujours dans le même environnement. Ensuite, je veux changer la réputation de l’Ukraine. Ce n’est pas qu’une source de problèmes. Il y a des créations très positives ici.

Daniel Pochtarov est sur la même longueur d’onde. Avec un partenaire français, le jeune homme travaille au développement de MUAX, une plateforme de promotion de la musique ukrainienne à l’étranger. Des groupes comme Blooms Corda, Secret Avenue ou Zapaska ont toute leur place sur des scènes européennes. Le but de MUAX: développer une stratégie cohérente, qui manque encore cruellement au pays.

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Daniel Pochtarov: A l’heure actuelle, il n’y a pas de mécanisme pour encourager la diplomatie culturelle de l’Ukraine. Il nous est impossible d’obtenir un soutien de l’Etat pour cela. Pour l’instant, nous sommes donc des volontaires. Nous essayons tant que possible de promouvoir la musique ukrainienne à l’étranger.

Confrontée à des chamboulements historiques sans précédent, la société ukrainienne est en pleine ébullition. Si certains lui cherchent une voix, et un message précis, ce sont en fait des dizaines de voix qui s’élèvent, pour transformer la scène musicale du pays, et peut-être, au-delà.

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RFI: Les dentistes du front

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 09/05/2017

La guerre dans l’est de l’Ukraine entre dans sa quatrième année – ce sont des dizaines de milliers de soldats qui y sont déployés en permanence. L’état des forces armées ukrainiennes n’est plus aussi désastreux que ce qu’il était en 2014. Mais les soldats vivent toujours dans des conditions précaires, avec des conditions d’hygiène peu enviables. Et l’hygiène dentaire est loin d’être une priorité. Une association de dentistes volontaires, “Trizub Dental”, tient un cabinet tout près de la ligne de front. 

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Ihor Iashchenko: Bienvenue dans le meilleur cabinet de dentistes d’Ukraine! En tout cas le plus joyeux… Bon, tout cela ne s’est pas fait en un jour…

Ihor Iashchenko est  heureux de faire  le tour du propriétaire. L’homme est loquace, et il aime raconter l’histoire de Trizub Dental. Trizub, qui veut dire trident, l’emblème national ukrainien.

Ihor Iashchenko: Vous avez ici du matériel de toute sorte: des masques respiratoires, un compresseur, une pompe… donc vous voyez beaucoup de bazar, mais c’est du bazar utile! (rires)

Ihor vient de Zaporizhia, une grande ville industrielle de l’est de l’Ukraine. Il habite depuis deux ans dans ce petit village de Karlivka, un endroit calme, idéal pour y établir son cabinet de dentistes. Même s’il reste à quelques kilomètres à peine de la ligne de front.

Bon, en fait, aujourd’hui, il n’y a pas d’eau dans le village. Ils sont en train de la réparer après un bombardement…

De fait, la petite maison, au bout d’une route défoncée, ne paie pas de mine. Mais dans le cabinet, on trouve de l’équipement dernier cri, pour la plupart de fabricants européens. Dans chacun des deux fauteuils, un soldat de l’armée ukrainienne, la bouche ouverte.

Ihor Iashchenko: Regardez, c’est notre registre. Tous les patients y sont inscrits. Alors, depuis le début de l’année… Ce patient qui est sur le fauteuil là, c’est notre 1127ème!

IMG_1880.pngAu moins 50.000 soldats sont stationnés en permanence dans le Donbass. Selon Ihor Iashchenko, 95% d’entre eux ont besoin de soins dentaires, que l’armée ne peut pas couvrir. Des organisations médicales organisent des consultations ponctuelles, et des cabinets mobiles montés sur camions circulent dans la région. Mais le cabinet de Trizub Dental, c’est le seul permanent  en zone de guerre.

Dans le couloir, Ihor Gregorovitch, 46 ans, attend son tour, un air inquiet sur son visage.

Ihor Gregorovitch: Euh… Pour être parfaitement honnête, j’ai très peur du dentiste. Alors je n’y vais que quand ça fait vraiment mal. Là, j’ai vraiment mal, alors je suis venu. Je sais que les dents, c’est très important. Si elles ne sont pas bien traitées, on ne peut pas fonctionner correctement.

Ihor Gregorovitch a fait plusieurs dizaines de kilomètres aujourd’hui pour se rendre au cabinet, qui jouit d’une très bonne réputation.

Ihor Gregorovitch: Ce n’est pas ma première consultation  chez le dentiste. Mais là d’où je viens, des équipements comme ça, on n’en a jamais vu.

Les dentistes soignent aussi des civils. Et pour tous, les soins sont entièrement gratuits. La collecte de fonds est un défi permanent. Mais Ihor Iashchenko a toujours confiance.

Ihor Iashchenko: Pour trouver des ressources? On va sur Facebook! On écrit un message: “chers citoyens, nous sommes à court de ça, de ça, de ça…” et les gens donnent. Les autres dentistes d’Ukraine nous aident beaucoup car eux comprennent très bien ce que ça veut dire, de tenir un cabinet de dentistes. 

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Les dentistes sont tous bénévoles, ils  viennent quand ils le peuvent. Alexandra Suhova vient tout juste d’arriver d’Odessa, pour travailler une semaine complète.

Alexandra Suhova: Venir ici, pour aider les soldats, ça m’aide à trouver une motivation pour mon travail avec les civils, à Odessa. Ici, cela me rappelle ce que je fais, et pourquoi je suis utile. 

Alexandra est venue avec Anatoliy Stodola, un jeune professionnel qui est lui affublé  d’un chapeau en forme de  lion en peluche, pour détendre l’atmosphère

Anatoliy Stodola: Beaucoup d’entre eux préfèreraient être sous le feu à Donetsk que de s’asseoir dans le fauteuil du dentiste. Alors pour faire passer la peur, on travaille avec des chapeaux rigolos. Nous avons toute une collection de chapeaux en forme de peluches, que nous complétons avec le temps.

Trizub Dental, c’est plus qu’un simple cabinet de dentistes. C’est un lieu d’accueil, et le coeur d’une communauté qui dispose même de sa propre station de radio: Trizub FM. Ils s’en servent pour écouter la musique de leur choix, et faire passer des messages personnels.

Ihor Iashchenko: Et les volontaires se sont mis en tête de faire une radio! Jamais aucun d’entre eux n’avait touché à la radio avant, les débuts ont été très drôles. Mais on y est arrivé, comme des amateurs. 

Ni la radio, ni le cabinet de dentistes n’ont de licenses de l’Etat. Mais cela ne les empêche pas d’opérer en paix.

Ihor Iashchenko: Jusqu’à présent, le gouvernement ne s’occupe pas de nous, et c’est très bien comme ça. 

A l’inverse, Ihor Iashchenko voudrait bien que son expérience soit mise à profit par les autorités.

Ihor Iashchenko: Nous avons construit un modèle qui est opérationnel et efficace. Nous voulons maintenant le transmettre aux militaires. Leur système n’est pas adapté. Il était conçu comme de l’assistance d’urgence, en cas de blessure. Mais l’armée a changé. Les soldats sont mobilisés pendant des mois. Certains ont 50 ans, et un état de santé pas toujours glorieux. Personne ne les a entraîné, personne ne les soigne. Donc nous souhaitons mettre notre expérience au service de l’armée. 

En attendant que le système de Trizub Dental soit étendu à la médecine militaire, le cabinet dentaire apaise les soldats.

Après l’intervention du dentiste, nous retrouvons le militaire Ihor Gregorovitch, l’air rassuré sur son fauteuil.

Ihor Gregorovitch: Sous anesthésie, c’est difficile à dire, mais… Je me sens déjà mieux. Et c’est vraiment un plaisir de traiter avec ces docteurs. Déjà je peux vous dire que j’ai beaucoup moins peur du dentiste qu’il y a une heure! 

Des dents plus saines pour des soldats plus résistants. Le pari de Trizub Dental est tenu chaque jour. Avec la possibilité qu’au-delà de la zone de guerre, la logique de l’hygiène dentaire s’étende au reste de l’Ukraine

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RFI: Des vétérans ukrainiens aux Invictus Games

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 04/05/2017

Avec de superbes photos de Niels Ackermann / Lundi 13

Alors que la guerre dans l’est de l’Ukraine entre dans sa quatrième année, le bilan s’élève désormais à plus de 10.000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Près de deux millions de personnes ont été déplacées. Au moins 300.000 Ukrainiens ont été mobilisés dans l’armée, par vagues successives. Pour ceux qui sont démobilisés, le retour à la vie civile n’est pas toujours évident. Des volontaires tentent de créer un programme de rééducation par le sport, à travers la participation de l’Ukraine à une compétition internationale, les Jeux Invictus.

 

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L’homme enlève calmement sa veste, et se hisse de son fauteuil roulant à la seule force de ses bras. Il se met en position sur une planche d’entraînement; tandis que des entraîneurs ajustent les haltères. 100 kilos. Et au signal, le sportif tente de les soulever, sous les encouragements de la foule.

Et il y parvient. Rapidement, le sportif se retire de la planche, pour laisser la place à d’autres compétiteurs. Ce 22 avril, il fait très froid à Kiev. Ils sont pourtant 144 à prendre part à une série d’épreuves sportives de plusieurs catégories. 144 hommes, loin d’être tous des sportifs accomplis, mais tous des vétérans de la guerre du Donbass, à l’est de l’Ukraine.

Pavlo Mamontov: C’était un tir de mortier, 120 mm, près du port de Marioupol. 

Pavlo Mamontov a 24 ans, il se remet à peine d’une grave blessure à la jambe, pour laquelle il a du aller se faire soigner pendant plusieurs semaines en France, près de Montpellier. Cela n’empêche: il s’entraîne désormais pour la course à pied, au vélo, et au rameur dans le cadre des qualifications aux Jeux Invictus.

Inspirée des Jeux Paralympiques, cette compétition multisport se tient chaque année, depuis 2014. Elle va réunir plus de 550 vétérans de guerre, de 17 pays, en septembre à Toronto, au Canada.C’est la première fois que l’Ukraine y participe. Pavlo Mamontov.

Pavlo Mamontov: C’est une idée très intéressante, ces Jeux Invictus. Le concept est fait pour redonner une motivation, et de l’espoir aux vétérans. Ca m’a donné envie de participer. 

Engluée dans une guerre sans issue contre les forces russes et séparatistes pro-russes, l’Ukraine peine à assurer la réinsertion de ses vétérans. Oksana Horbach a observé les problèmes d’alcoolisme, de détresse sociale et familiale, voire des cas de suicides qui hantent les soldats à leur retour de la guerre.

Oksana Horbach: Le sport est une bonne motivation pour prendre sur soi, et aller à la rencontre d’autres personnes. En faisant du sport, on n’a pas besoin de beaucoup parler. Mais on est présent, actif, et ça fait du bien. 

De fait, la plupart des candidats à la sélection d’Invictus n’ont pas de séquelles physiques. mais beaucoup souffrent de troubles psychologiques après leur passage au front.

Oksana Horbach est une bénévole. Avec une poignée d’autres volontaires, elle a pris l’initiative de constituer une équipe nationale pour les Jeux Invictus. Elle ne se place pas en opposition face à l’Etat, mais ne reçoit qu’un soutien limité de sa part.

Oksana Horbach: Le soutien psychologique, la réinsertion sociale, la rééducation par le sport, etc. ne sont pas des priorités pour notre gouvernement.

Grâce aux Jeux Invictus, Oksana Horbach tente de valoriser l’idée d’une rééducation par le sport, et de produire des résultats durables.

Oksana Horbach: Nous avons vraiment besoin de programmes de rééducation par le sport qui soient financés et soutenus par l’Etat. Je vois énormément d’initiatives ici et là, organisées par des volontaires de la société civile. C’est toujours très limité, en termes de ressources. Cela se tient de manière très ponctuelle, avec une dizaine, ou une vingtaine de vétérans… Ce n’est pas un programme qui peut avoir un impact au niveau national. 

Des sessions de pré-qualification se sont déroulées dans plusieurs régions d’Ukraine. A Kiev, les volontaires ont organisé des sessions d’entraînement régulières au cours des derniers mois. Vient qui veut, qui peut, dans des endroits tout aussi improvisés que des jardins de la ville ou des salles de sport publiques.

Nataliya Lebedeva: Nous les accompagnons autant que nous pouvons, pour les familiariser avec les règles de la compétition.

Nataliya Lebedeva est entraîneuse sportive. Avec son mari, coach également, elle aussi donne de son temps, quelques soirs par semaine, pour accompagner les vétérans.

Nataliya Lebedeva: Pour la course de 100 mètres, par exemple, il y a des règles spécifiques, sur le positionnement, les mouvements, le départ, l’arrivée. Ceux qui vont aller au Canada vont être confrontés à des athlètes américains ou français qui seront mieux entraînés. Quand ils ont commencé à s’entraîner, nos gars ne connaissaient rien de ces règles. Donc on s’entraîne. 

D’un entraînement à un autre, les résultats se sont fait sentir. Et pas seulement les performances sportives, mais aussi la bonne humeur et l’esprit d’équipe.

Nataliya Lebedeva: Le plus important, ce n’est pas de gagner, mais c’est leur optimisme, leur joie de vivre. Ils s’entendent bien, se bâtissent un nouveau groupe d’amis, et luttent contre leurs traumatismes. Les héros ne sont pas que là-bas sur le front, mais aussi ici. En fait, ici, ce sont même de plus grands héros. 

Après la série de qualifications du 22 avril, ce sont 30 athlètes qui ont été sélectionnés pour partir à Toronto. Cette sélection, le jeune vétéran Pavlo Mamontov en fait partie. Une belle occasion de prolonger l’aventure. Même si pour lui, les médailles, ce n’est pas le plus important.

Pavlo Mamontov: C’est bien plus que du sport. La victoire, oui… ce serait bien. Mais ce que l’on vit, ce sont des émotions, du soutien moral, vraiment quelque chose d’autre. 

Confrontée à un conflit qu’elle n’avait pas anticipée, l’Ukraine cherche à en pallier les conséquences. Pour des dizaines de milliers de vétérans, meurtris dans leur chair et leur esprit, il s’agit de repenser la vie après la guerre.

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RFI: Le Trône de Fer du Donbass

Clin d’oeil diffusé dans l’émission « Accents d’Europe », sur RFI, le 03/05/2017

Alors que les fans du monde entier attendent avec impatience la 7ème saison de la série “Game of Thrones”, un Trône de fer, un vrai, a pris sa place dans un musée de Zaporijia, dans l’est de l’Ukraine. Et pas n’importe quel trône: celui-ci est fait de débris de munitions tirés des champs de bataille de l’est de l’Ukraine, où la guerre fait toujours rage. 

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Valar Morghulis – Valar Dohaeris. Tous les hommes doivent mourir un jour – tous les hommes doivent être utiles. Dans la grande ville industrielle, post-soviétique, de Zaporijia, ce dicton martial égrainé dans “Game of Thrones” prend tout son sens. A travers la réplique exacte du fameux trône de fer. Ses auteurs: des soldats de l’armée ukrainienne, stationnés en 2016 à quelques centaines de mètres de l’aéroport de Donetsk. C’est là que s’est déroulée l’une des plus féroces batailles de la guerre qui oppose les forces de Kiev aux forces russes et séparatistes pro-russes. Les soldats n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser des débris de mortier, de missiles, des douilles de balles, et autres fragments de métaux. Parmi les soldats, Denys Bushtets, qui se confiait en novembre au micro de Radio Liberté.

Denys Bushtets: On peut avoir une attitude détachée face à la guerre, en attendant juste que l’on soit démobilisés. Mais nous avons réfléchi, et déduit que c’est notre armée qui se bat ici. Qu’elle soit efficace ou non, c’est notre armée. Alors nous avons décidé de faire quelque chose pour elle. 

Une fois le trône assemblé, une vente aux enchères a été organisée en ligne. Les artistes ont reçu plus de 30 offres, dont beaucoup venues de l’étranger. Fin novembre, c’est au final un homme d’affaires de Zaporijia qui a remporté la vente, pour 150.000 hryvnias, soit environ 6000 euros. L’argent a été directement utilisé pour soutenir l’armée ukrainienne. A la grande satisfaction des soldats, le nouveau propriétaire a installé son trône au musée d’histoire de la ville, à la vue de tous. Pour lui, c’est un symbole de la lutte sans fin pour la liberté et l’indépendance des Ukrainiens. Comme dans Game of Thrones, cette lutte est sanglante, et pleine de rebondissements. A la différence près que ce n’est pas de la fiction.

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Libération: Kiev, nouvelle Mecque de l’opposition russe?

Version longue d’une article publié dans Libération, le 28/04/2017

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“C’est aux Russes qu’il incombe de dé-poutiniser la Russie, et à personne d’autre. Mais beaucoup d’opposants, comme moi, ont été poussés à l’exil. L’Ukraine est une bonne base pour poursuivre le combat”. En 2014, Iliya Ponomarev était le seul député de la Douma à ne pas voter pour l’annexion de la Crimée ukrainienne. Bientôt l’objet de pressions politiques, il a quitté son pays en 2015. Il est désormais installé à Kiev. “La proximité géographique et culturelle entre l’Ukraine et la Russie sont importantes. Le contexte de guerre renforce la dimension symbolique de Kiev. Il y a beaucoup à faire ici”.

Depuis 2014, ce sont au moins 2000 citoyens russes qui ont trouvé refuge en Ukraine. Kiev n’impose pas de visa d’entrée aux ressortissants de la Fédération. Le groupe est hétérogène, allant de combattants volontaires dans les rangs de l’armée ukrainienne à des profils d’individus divers, fuyant des poursuites judiciaires dans leur pays. Tous sont unis par leur opposition à Vladimir Poutine, et attirés par la vague de changements initiés par la Révolution de la Dignité.

“Il ne s’agit pas pour autant d’être naïf. Le Maïdan n’a pas tenu ses promesses de Révolution”, analyse Olga Kurnosova, ancienne collaboratrice de l’opposant assassiné Boris Nemtsov. “Nous sommes néanmoins fascinés par la capacité des Ukrainiens à s’être débarrassé d’un régime corrompu et autoritaire. Il y a beaucoup à apprendre ici”.

Par un samedi d’avril ensoleillé, Iliya Ponomarev et Olga Kurnosova se réunissent dans un quartier pavillonnaire de Kiev, chez Olivier Védrine. Pour ce Français installé dans la capitale ukrainienne, “l’Europe ne peut se construire sans une Russie libre”. Il héberge donc des réunions d’opposants russes. Pendant la discussion, Olga Kurnosova suit avec avidité une manifestation de l’opposition moscovite sur son téléphone. Elle n’a pas mis les pieds en Russie depuis octobre 2014, quand elle a fui vers la Biélorussie dans un train de nuit.

Ces rencontres du weekend s’apparentent plus à des clubs de réflexion qu’à un quelconque embryon de gouvernement en exil. Renverser le tyran Poutine grâce à une large alliance citoyenne, changer le système en profondeur, construire une nouvelle Russie… Les mots d’ordre ne manquent pas. Et depuis leur exil kiévien, ces opposants l’affirment: une des premières décisions du prochain régime sera de rendre la Crimée à l’Ukraine, et de mettre fin à la guerre du Donbass. Ils se démarquent en cela des principaux opposants actifs en Russie, qui n’ont pas pris d’engagements aussi clairs.

L’ambiance joviale de la réunion est plombée quand Iliya Ponomarev est convoqué chez le Procureur général, dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de Denis Voronenkov. Ancien député de la Douma en exil, l’homme a été abattu en plein centre de Kiev, le 23 mars. Si Iliya Ponomarev est depuis affublé de deux gardes du corps pour garantir sa sécurité, il reste difficile de considérer ce meurtre comme un message de menace pour les opposants russes. Denis Voronenkov tenait plus du déserteur en reconversion que d’un dissident de longue date. Le parcours d’Iliya Ponomarev comporte lui aussi ses zones d’ombres, et ne fait pas l’unanimité parmi les Russes de Kiev.

L’ancien député n’a d’ailleurs pas été invité à l’ouverture de la “Maison de la Russie Libre”, le 13 avril. Conçue comme une “ambassade alternative de la société civile russe en Ukraine”, la Maison se veut un centre d’assistance aux réfugiés russes, de même qu’un espace de synergie des forces d’opposition. “Les Russes ici comprennent les défis de la transition démocratique en Ukraine”, explique Grigori Frolov, jeune co-fondateur de la Maison. “Ils comprennent encore très bien ce qu’ils se passe en Russie. Nombre d’entre nous ont des contacts en Occident. Cela nous ouvre énormément de possibilités”.

Pour autant, difficile d’articuler un message cohérent, et efficace, depuis Kiev. D’abord par manque de moyens, mais aussi par manque de cohérence et de coordination au sein de la communauté russe. Au-delà de la simple opposition au Kremlin, les avis divergent, tant sur les méthodes que sur les objectifs. “C’est aussi à cela que la Maison de la Russie Libre doit s’atteler”, commente Grigori Frolov. A travers une association pré-existante, “EmigRussia”, son équipe apporte assistance et conseil aux émigrés nouveaux venus, notamment au niveau administratif.

“De nombreux Russes se voient refuser leur demande d’asile, pour des raisons qui ne sont pas toujours évidentes, poursuit la journaliste Ekaterina Sergatskova, naturalisée ukrainienne en 2015. “Ils rencontrent beaucoup de problèmes avec les services de l’immigration, la police, l’administration en général…” Maskym Butkevytch, de l’association “No Borders”, confirme que plusieurs citoyens russes se voient refuser leurs demandes d’asile et sont rapatriés, “malgré les risques évidents auxquels ils font face en Russie”.

Autre défi à relever: établir des contacts entre Russes et Ukrainiens. “Ils s’ignorent depuis 2014 et ne s’analysent qu’à travers des stéréotypes grossiers”, explique Vladislav Davizdon, rédacteur en chef de “The Odessa Review”. Hormis un soutien de facade à l’opposition russe, le gouvernement de Kiev ne leur fournit ni aide financière, ni logistique. En janvier 2017, l’interdiction de la chaîne d’opposition russe “Dojd” en Ukraine a été reçu comme une douche froide par les exilés russes.

“Dans l’administration, les médias, la société en général, beaucoup d’Ukrainiens rejettent tout ce qui est russe”, surenchérit Ekaterina Sergatskova. L’inauguration de la “Maison de la Russie libre”, d’ailleurs, a du être organisée dans le secret, par peur d’une intervention de groupes nationalistes ukrainiens, qui s’étaient fait menaçants sur les réseaux sociaux. “Et pourtant le bataillon Azov a beaucoup de citoyens russes parmi ses combattants…”, ironise la journaliste.

Dans un contexte de guerre larvée dans le Donbass, les passions ont été récemment exacerbées par l’activisme de militants nationalistes contre des banques russes opérant en Ukraine, qui a entraîné leur interdiction par les autorités. C’est le dernière épisode en date d’une tendance de rupture radicale avec la Russie, caractérisé depuis 2015 par un embargo commercial ou encore la suspension des liaisons aériennes directes, ou, récemment, l’interdiction d’entrée sur le territoire de la chanteuse russe à l’Eurovision. Le gouvernement est de même à l’étude des très populaires réseaux “VKontakte” ou “Odnoklassiki”, les équivalents russes de “Facebook” et “Copains d’Avant”.

La justification première de ces initiatives serait de lutter contre toute influence russe, qu’elle soit économique ou médiatique. “Mais ce sont avant tout des actes de rupture, qui sont lourds de conséquences dans la population”, regrette Grigori Frolov. “Une de nos premières missions ici, plus encore que de chercher à changer la situation à Moscou, c’est de rétablir un dialogue avec les Ukrainiens. Malgré les circonstances actuelles, je veux croire que nous avons un futur à bâtir ensemble”.

RFI: L’Ukraine coupe l’électricité à Louhansk

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 26/04/2017

Lancement: La guerre du Donbass continue de faire rage dans l’est de l’Ukraine. Mardi 25 avril, un soldat ukrainien a été tué des suites de bombardements près d’Avdiivka, au nord de Donetsk. Mais au-delà des échauffourées quotidiennes, la situation des infrastructures est en constante détérioration. L’Ukraine a coupé ses approvisionnements d’électricité, lundi soir, à la république populaire autoproclamée de Louhansk. La Russie promet de compenser.

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Sur la photo: Svitlana Savkevych, habitante d’Avdiivka, au nord de Donetsk. Les habitants d’Avdiivka sont soumis à de sévères restrictions d’électricité depuis environ le 20 avril. 

Plus d’un million de personnes dans le noir. La décision de la société de distribution d’électricité “L’union énergétique de Louhansk” de suspendre ses approvisionnements est officiellement motivée par une dette impayée de 171 millions d’euros. Elle marque en réalité un nouvel acte de rupture entre les territoires ukrainiens et séparatistes. Les habitants de Louhansk ne sont en fait restés quelques heures dans le noir, avant qu’une connection au réseau côté russe ne vienne compenser la coupure. Les autorités russes promettent des approvisionnements stables. Elles risquent bientôt d’avoir à subvenir aux besoins de la république de Donetsk, qui doit elle près de 200 millions d’euros à ses fournisseurs ukrainiens. Ce ne sont pas les premiers problèmes d’approvisionnements énergétiques dans la région, depuis le début d’un conflit meurtrier au printemps 2014. Plus de 10.000 personnes y ont perdu la vie. Et les infrastructures, de même que l’économie de la région, s’en sont trouvées dévastées, même côté ukrainien La ville portuaire de Marioupol est ainsi privée d’eau chaude jusqu’à moins en octobre. La guerre entre dans sa quatrième année, et rien n’indique un retour à la normale dans un futur proche.

Sébastien Gobert – Avdiivka – RFI

France Culture: Premier mort de la mission de l’OSCE dans le Donbass

Papier radio diffusé dans le journal de 18h, sur France Culture, le 23/04/2017

Un Américain, membre de la mission de l’OSCE déployé en Ukraine depuis 2014 a trouvé la mort, ce dimanche. 2 autres sont grièvement blessés. Le véhicule blindé a explosé sur une mine sur une route en territoire contrôlé par les autorités ukrainiennes, au nord de la capitale séparatiste de Louhansk. Le drame pourrait amener l’OSCE à réviser son mandat d’observation en Ukraine.

Depuis Kiev, Sébastien Gobert

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C’est le premier mort de la mission d’observation de l’OSCE en Ukraine. L’explosion de la mine a éventré le véhicule blindé, tuant le docteur américain sur le coup, et blessant deux de ses collègues. Ils sont en ce moment en soins intensifs. Des convois de l’OSCE, il y en a des dizaines qui sillonnent l’est de l’Ukraine chaque jour, afin d’observer la situation le long de la ligne de front du Donbass, et de tenter de faire respecter un cessez-le-feu fragile. Plusieurs convois ont déjà été pris pour cible lors d’échauffourées très localisées. L’explosion de cette mine serait plus un accident de navigation. Elle rappelle que la région est truffée d’engins explosifs, qui représentent un danger crucial pour tout type de véhicule. Les quelques 700 observateurs de l’OSCE, qui obéissaient déjà à un protocole de sécurité très strict, pourraient voir leurs marges de manoeuvre limitées, voire leur mandat remis en question. En mars dernier, la mission a été prolongée pour un an, malgré de fortes critiques sur son efficacité. Le processus de paix est toujours au point mort, et les duels d’artillerie sont quotidiens. Un civil a encore été blessé hier dans des bombardements près de Donetsk. Pour les observateurs de l’OSCE, mais plus encore pour les populations civiles, le Donbass reste une région dangereuse, victime d’une guerre toujours sans issue.