Ukraine: Femmes, Politique et Choucroute

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 29/01/2013

Il avait une journée pour plaire. Mais la visite de Vladimir Zhirinovsky, le 28 janvier à Kiev, en Ukraine, s’est achevée dans une cacophonie absurde. Venu pour rencontrer plusieurs hommes politiques et donner une conférence de presse sur la nature du partenariat russo-ukrainien, le vice-président de la Douma russe et chef du Parti Libéral Démocrate (LDPR) a été la victime d’une journaliste, membre de la Coalition des Participants de la Révolution Orange (KUPR), qui lui a jeté de la choucroute pendant une conférence de presse. Aux cris de «Ukrainophobe ! Nationaliste, rentrez chez vous!», l’activiste Tetiana Lykhodeyeva a rapidement été saisie par des gardes du corps et sortie de la salle. Le KUPR s’est fait connaître ces dernières années pour des actions satiriques, comme la création de boîtes de préservatifs à l’effigie du Président Victor Ianoukovitch. Selon le leader du KUPR, Serhiy Melnichenko, T.Lykhodeyeva se trouve désormais dans un lieu tenu secret, elle aurait peur pour sa sécurité.

Pendant sa visite à Kiev, V.Zhirinovsky s’est laissé aller, comme à son habitude, à des commentaires sulfureux. A une question sur le sort de l’ancienne première ministre Ioulia Timochenko, emprisonnée à la suite de ce qui est dénoncé comme un procès politique, sa réponse a été: «Timochenko, je suis désolé, est une femme. Je ne les aime pas, car il est plus facile de convaincre une femme. Ianoukovitch est mieux. Les femmes sont plus dociles, et c’est dangereux (…) La politique est un jeu de calculs froids. Il ne peut pas y avoir de poésie, d’humeurs du genre ‘Maman, Papa, j’aime, je n’aime pas’. Donnez le pouvoir aux femmes… Apparemment elles sont contre la guerre; mais ça veut dire que la guerre sera encore pire».

1359409391-activist-threw-some-sauerkraut-at-zhirinovsky-in-kyiv_1757513
Alors que Gazprom a infligé une amende de 7 milliards de dollars à Naftogaz Ukrainy, la compagnie d’Etat ukrainienne, pour non-importation de certaines quantités de gaz, V.Zhirinovsky a rappelé que l’idéologie soviétique «de l’un qui nourrit l’autre, c’est terminé (…) On n’a même plus à nourrir sa propre famille désormais!». Ni même son «petit frère» ukrainien, comme Kiev est parfois dépeint par le pouvoir russe.

V.Zhirinovsky, grande figure politique des premières années de la Russie post-soviétique, est connu pour ses déclarations flamboyantes et controversées. Il a ainsi multiplié les déclarations teintées d’anti-sémitisme, de racisme, de militarisme agressif et de nationalisme. Par exemple, en mars 2012, en réponse à une question sur la réintroduction de vins géorgiens sur le territoire russe, il avait évoqué l’existence d’armes secrètes russes capables de provoquer des tsunamis et de faire taire des continents entiers. En juin de la même année, il avait invité l’ensemble des journalistes russes à prendre un mois complet de vacances, afin de «cesser le flot incessant de nouvelles (…) et leur courant de négativité, qui nuit à la santé».

RFI: L’Ukraine s’engage dans l’exploitation du gaz de schiste

Chronique diffusée dans Bonjour l’Europe, le 24/01/2013

L’Ukraine est bien connue pour ses guerres du gaz avec la Russie. Cette année, la situation est plus calme, et le gouvernement travaille activement à une diversification de ses sources d’approvisionnement. Le premier ministre a annoncé qu’un accord majeur va être signé aujourd’hui avec le géant pétrolier anglo-hollandais Shell ; un accord qui ouvre la voie aux premières explorations des ressources en gaz de schiste, dont le sous-sol ukrainien serait très riche.

shale gas

Pourquoi est-ce que Shell s’intéresse aux réserves ukrainiennes ? Que prévoit l’accord ?

L’accord qui doit être signé aujourd’hui, c’est un accord de partage de production entre le gouvernement ukrainien et la compagnie Royal Dutch Shell. Le contrat d’exploitation doit encore être signé au printemps pour que l’exploitation commence d’ici quelques années, mais cet accord est la dernière étape avant l’exploration du gisement de Yuzovska, dans l’est de l’Ukraine. Selon les estimations, il y aurait environ 1,2 trillion de mètres cube de gaz dans le sous-sol ukrainien, ce qui ferait du pays la troisième réserve de gaz de schiste en Europe, après la France et la Norvège.

Alors pour l’Ukraine comme pour Shell, l’exploitation de ces réserves serait un contrat très juteux. On estime que la compagnie pourrait investir au moins 7 milliards d’euros dans cette affaire, ce qui en ferait le plus gros investissement étranger en Ukraine.

Mais pourquoi le gaz de schiste ? Le gaz n’a jamais vraiment coûté cher pour les Ukrainiens, pourquoi ce besoin de diversification ?

Le gaz ne coûte pas trop cher pour les citoyens ukrainiens, vous avez raison. Mais c’est parce qu’il est subventionné par l’Etat. Mais l’Ukraine est quasi-totalement dépendante du gaz importé de Russie, et elle le paie au prix fort. Dans le dernier trimestre 2012, le prix pour 1000 mètres cubes s’élevait à 430 dollars, soit plus que ce que l’Allemagne paie. C’est très lourd pour le budget de l’Etat, ça maintient l’Ukraine sous forte dépendance de la Russie, et ça provoque beaucoup de tensions, par exemple les fameuses guerres du gaz comme vous l’avez mentionné.

Le gaz de schiste, c’est une des pistes explorées par les Ukrainiens pour tenter de se défaire de cette emprise russe. Et si la taille des réserves se confirme, ça pourrait faire une différence majeure. En 2012 par exemple, l’Ukraine a consommé 41 milliards de mètres cube de gaz naturel. Et bien selon les prévisions, on pourrait produire plus de 20 milliards de mètres cube de gaz de schiste d’ici 2025, soit la moitié de la consommation nationale.

Mais il y a pourtant de grosses inquiétudes sur l’exploitation du gaz de schiste. Ici en France par exemple, le débat est vif et l’exploitation est interdite depuis 2011. Y-a-t-il un consensus sur cette question en Ukraine ?

Non, non, il n’y a pas de consensus en Ukraine. En fait, l’accord qui doit être signé aujourd’hui concerne un gisement dans l’est du pays, des régions qui sont très favorables à la politique du gouvernement. Mais dans l’ouest du pays, il y aurait un second gisement très important, et la compagnie pétrolière américaine Chevron a remporté un appel d’offre pour l’exploiter. Mais là, l’accord est bloqué par les autorités locales, des écologistes et des associations de citoyens, qui dénoncent les risques de l’exploitation du gaz de schiste pour l’environnement et la santé.

Mais surtout, c’est le parti nationaliste Svoboda, affilié au Front national français, qui organise le blocage. Il veut plus de concertation avec les populations locales et prend la défense des écologistes. Pour une député du parti, Iryna Sekh, l’exploitation du gaz de schiste serait tout simplement une « catastrophe ». Pour l’instant, cette opposition est très localisée, mais elle pourrait bien changer la donne dans les années à venir.

Ecouter la chronique ici

L’Ukraine asphyxiée par la guerre du gaz

Article publié sur MyEurop, le 13/01/2012

*Titre de publication. Titre original: « Ukraine:  Une odeur de (guerre du) gaz »

Bien que l’hiver soit exceptionnellement doux en Ukraine, le début d’année est rude. Les négociations pour une révision du contrat d’importation de gaz de Russie sont au point mort, plombant le budget de l’Ukraine et asphyxiant son industrie.

Après des mois de pourparlers et des annonces avortées d’accords, Kiev semble perdre patience et a tenté ces derniers jours une dénonciation unilatérale des termes du contrat. Un sursaut désespéré et voué à l’échec de la part d’un gouvernement qui joue, ni plus ni moins, sur cette question, sa crédibilité, le futur de l’économie nationale et la souveraineté de son territoire.

Mauvais deals avec Moscou

La question du gaz russe est aussi vieille que la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, il y a tout juste vingt ans. Séparée, quasiment pour la première fois de son histoire, du territoire russe, l’Ukraine perd l’accès à ses sources traditionnelles d’approvisionnement énergétiques, situées pour la plupart en Oural et en Sibérie. Un handicap de taille dans l’exercice d’une souveraineté nationale.

Au fil de tensions permanentes, de discussions sans fin et de « guerres du gaz » à répétition, les gouvernements successifs tentent, tant bien que mal, de minimiser les coûts de leur dépendance à Moscou. Tout en s’efforçant d’assurer le transit des hydrocarbures russes vers le reste de l’Europe : environ 80% du gaz russe à destination de l’Union Européenne (UE) transite en effet par l’Ukraine.

C’est Ioulia Timochenko, alors Premier ministre, qui conclue, en décembre 2009, le contrat en vigueur actuellement. Au terme d’une « guerre du gaz » qui affecte l’Europe entière, un accord d’importation prévoit un montant fixe de 450 dollars/1000 m³ de gaz, indexé sur le prix du pétrole.

Victoire à la Pyrrhus

Ce dernier étant en hausse constante, le contrat se révèle vite extrêmement désavantageux pour l’Ukraine. Signé pour une durée de dix ans, il prévoit aussi l’importation d’une quantité minimum par l’Ukraine de 52 milliards m³.

L’arrivée au pouvoir du très russophile Victor Ianoukovitch en janvier 2010 semble mettre un terme définitif aux tensions gazières. Il s’empresse de négocier, en avril 2010, les fameux « Accords de Kharkiv » : en prolongeant le bail de la Flotte russe jusqu’en 2042, il obtient un rabais de 100 dollars/1000m³. Une victoire à la Pyrrhus, très vite invalidée par la hausse des cours du pétrole. Sur l’année 2011, les prix ont ainsi explosé, passant de 264 dollars au premier trimestre à environ 400 dollars au dernier trimestre.

En décembre 2011 seulement, le monopole d’Etat ukrainien Naftogaz a dépensé pas moins d’un milliard de dollars. Et au premier trimestre 2012, l’Ukraine se doit de payer 416 dollars/1000m³. Pour un pays endetté qui traverse une grave crise économique, la situation s’avère difficilement soutenable: le gaz russe est désormais facturé à l’Ukraine sensiblement au même prix qu’à l’Allemagne.

Union Eurasienne contre Union européenne

D’où plusieurs tentatives par Kiev de renégocier les termes du contrat de 2009. Depuis des mois, des rencontres au sommet se multiplient, entre plusieurs rounds de pourparlers intergouvernementaux et de réunions d’experts. Le procès et la condamnation, ouvertement politisés, de Ioulia Timochenko, ont eux aussi pesé dans le débat : en l’incriminant pour abus de pouvoir dans la conclusion de l’accord, l’Etat ukrainien a voulu démontrer que le deal en question n’était pas légal. Kiev a, par ailleurs, bénéficié de l’expertise technique de l’UE et a menacé de porter l’affaire devant la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm.

Mais rien n’y fait. Le Kremlin, à travers son bras énergétique Gazprom, est intransigeant vis-à-vis de ce qu’il considère comme de l’avidité. Le président Medvedev s’était ainsi déclaré« attristé » par la cupidité de son partenaire ukrainien. Les termes du contrat ne seraient pas renégociables et doivent, à ce titre, être honorés. Naftogaz n’avait importé que 40 milliards de m³ en 2011, à la suite d’une requête expresse à Gazprom.

Pénalité de 300%

Mais la récente annonce de vouloir réduire les importations à 27 milliards de m³ cette année ont provoqué un tollé à Moscou. Pour Serguei Kupriyanov, un représentant officiel de Gazprom, ce serait une rupture nette des termes du contrat et entraînerait des conséquences graves. L’Ukraine pourrait avoir à payer une pénalité de 300% du prix des quantités non-importées.

Une solution à l’amiable existe pourtant, et les conditions de Moscou posées à son « petit frère » ukrainien sont simples. Résoudre le différend gazier une bonne fois pour toutes passerait par l’abandon du projet de zone de libre-échange UE-Ukraine et la participation de l’Ukraine à l’union douanière entre Russie, Bélarus et Kazakhstan.

Voire au projet ambitieux d’Union Eurasienne que le Kremlin a dévoilé en automne dernier. Et probablement autoriser l’achat par Gazprom d’une partie du système de transit gazier ukrainien. Autrement dit, renoncer à l’un des principaux atouts de la souveraineté du pays. Un pas que même le très russophile Victor Ianoukovitch ne semble pas prêt à faire.

Cruel isolement

Etranglée par le poids financier de l’importation du gaz russe et confrontée à l’impossibilité de renégocier l’accord de 2009, l’Ukraine se trouve dans une situation très inconfortable. Mais pour nombre d’observateurs Kiev devrait commencer par balayer devant sa porte. Victor Ianoukovitch et son gouvernement ont ainsi multiplié les déclarations contradictoires, en annonçant des compromis pour les dénoncer par la suite, ou encore en brandissant la menace d’une saisie de la Cour de Stockholm, menace jamais mise à exécution. L’attitude volatile et imprévisible des Ukrainiens n’aide en rien à un décryptage des négociations en cours.

Malgré des appels répétés pour une diversification énergétique et un développement d’énergies renouvelables, l’Ukraine demeure très dépendante de gaz et de pétrole. Le pays n’a visiblement pas, non plus, utilisé l’expertise technique de l’UE pour mener à bien une modernisation du système de transit gazier. Pour Dennis Sakva, analyste à la banque d’investissement ukrainienne « Dragon Capital », le système de gazoducs ukrainien, reste déficient et peu fiable. Kiev s’est, par ailleurs, privé d’un certain soutien politique de nombreux pays européens du fait de décisions politiques jugées «inquiétantes», en particulier l’affaire Timochenko.

Contournement de l’Ukraine

L’Ukraine se retrouve ainsi isolée dans un face-à-face défavorable avec la Russie. D’autant que la mise en service du gazoduc « Nord Stream », qui relie le nord de la Russie à l’Allemagne en passant sous la mer Baltique, lui enlève son monopole du transit d’hydrocarbures vers l’UE. Et un autre gazoduc russe, le « South Stream », semble en bonne voie de construction au sud du continent.

C’est donc un casse-tête sans solution rapide auquel est confronté l’Ukraine, et la tentation du passage en force lors d’une nouvelle « guerre du gaz », paraît envisageable.

Cette affaire révèle en tout cas un rafraîchissement des relations russo-ukrainiennes, malgré la présidence de Victor Ianoukovitch. Un désamour qui peut être observé sur de nombreux plans : on parle ainsi maintenant d’une possible « guerre du fromage » entre les deux pays…

RSE: Gaz, Carotte et Bâton

Article publié sur le site de Regard sur l’Est, 03/11/2011

Alors que l’hiver approche à l’Est, les esprits s’échauffent à Kiev et à Moscou: la pomme de discorde n’est pas nouvelle puisqu’il s’agit du gaz. Cette année, les débats prennent toutefois une tournure particulière, englobant des considérations portant sur l’efficacité énergétique, l’élaboration d’une politique européenne de l’énergie et même le respect de l’État de droit en Ukraine.

 

Le 11 octobre 2011, l’Ukraine s’est retrouvée une nouvelle fois au ban de la démocratie à l’occidentale. Ce jour-là, Ioulia Timochenko, ancienne Premier ministre et égérie de la révolution orange de 2004, a été condamnée à 7 ans de prison, suivis de 3 ans d’inéligibilité, et à une amende de 200 millions de dollars au terme d’un procès fortement politisé[1]. Une décision qui, à en croire nombre de critiques occidentaux, aurait sonné le glas de la démocratie ukrainienne et rabaissé le pays au rang d’un régime bananier, indigne, si ce n’est incapable, de pousser plus avant son intégration européenne.

Mais, s’il s’agissait bien pour le pouvoir d’écraser la principale leader de l’opposition ukrainienne, l’affaire s’inscrivait aussi dans une stratégie plus large. Le procès de I.Timochenko était ainsi fondé sur son présumé abus de pouvoir dans la conclusion d’un accord gazier avec la Russie en janvier 2009. Accord dont la base juridique est désormais fragile et contestable. Il n’est donc pas étonnant que la Russie, pourtant ennemi acharné de l’ex-«dame de fer» ukrainienne, se soit empressée de dénoncer le sort qui lui était réservé. Et de relever «le caractère manifestement anti-russe de toute cette affaire». Le cas Timochenko est en effet un épisode déterminant dans la renégociation du contrat gazier en cours.

Vieilles rancœurs, très vieille rengaine

Il est bien connu que l’indépendance de l’Ukraine, formellement acquise en 1991, est encore marquée par une forte dépendance vis-à-vis de Moscou. Un ensemble de réseaux politiques, économiques et commerciaux a perduré depuis l’époque soviétique et assure au «grand frère» russe une influence certaine sur les affaires ukrainiennes. En l’occurrence, l’Ukraine consomme environ 75 milliards de m³ de gaz par an mais n’en produit que 20: plus de 60% des besoins en gaz sont directement importés de la seule Russie. Une dépendance aggravée par une inefficacité énergétique généralisée en Ukraine, et avec laquelle la Russie a joué, comme pour réaffirmer, si besoin était, sa prédominance sur l’ancienne «petite Rus’».

On a donc assisté à de véritables «guerres du gaz» au gré des jeux politiques entre capitales. La dernière en date, durant l’hiver 2008-2009, était une démonstration de force russe face à la campagne du Président «orange» Victor Iouchtchenko en faveur de l’OTAN, ainsi que face à son refus répété de prolonger le bail de la Flotte russe de la mer Noire à Sébastopol, en Crimée. Sous prétexte de différend tarifaire, la Russie en était venue à bloquer les approvisionnements de gaz à destination de l’Ukraine, tout en accusant cette dernière de siphonner les livraisons en direction de l’Union européenne (UE). Au terme d’un esclandre international, I.Timochenko avait négocié à l’arraché un nouvel accord d’importation sur dix ans, basé sur un montant fixe de 450 dollars/1.000 m³ de gaz et indexé sur le prix du pétrole. Ce dernier étant en hausse constante, le contrat s’est révélé extrêmement désavantageux pour l’Ukraine.

L’arrivée au pouvoir du très russophile Victor Ianoukovitch en janvier 2010 semble mettre un terme définitif aux tensions gazières. Il s’empresse de négocier, en avril 2010, les fameux «Accords de Kharkiv»: en prolongeant le bail de la Flotte russe jusqu’en 2042, il obtient un rabais de 100 dollars/1.000 m³[2]. Une victoire à la Pyrrhus, très vite invalidée par la hausse des cours du pétrole. Sur l’année 2011, les prix ont ainsi explosé, passant de 264 dollars au premier trimestre, 293 au deuxième, 354 au troisième et environ 400 dollars au dernier trimestre. Pour un pays qui traverse une grave crise économique, la situation s’avère difficilement soutenable: le gaz russe est désormais facturé à l’Ukraine sensiblement au même prix qu’à l’Allemagne.

Négociations de longue haleine

Alors que les autorités ukrainiennes prétendent avoir tenté de renégocier le contrat de 2009 dès leur arrivée au pouvoir, le ton est monté durant l’été 2011. Le Premier ministre Mikola Azarov affirme alors qu’un statu quo nuirait fortement aux relations russo-ukrainiennes. Selon lui, les Russes «acculent [l’Ukraine] à une position d’où il n’y a qu’une seule issue: abroger l’accord». Une menace soutenue par le Président Ianoukovitch, pour qui la posture russe n’est «absolument pas acceptable».

Les Ukrainiens semblent déterminés: M.Azarov annonce à la fin août son intention de réduire des deux tiers les importations de gaz sur cinq ans, pour les faire passer de 40 milliards de m³ en 2010 à 27 milliards en 2012, puis 12 milliards à l’horizon 2016, au terme d’objectifs ambitieux, voire d’un volontarisme qui peut laisser sceptique! Or, un tel plan est interdit par le présent contrat, qui oblige l’Ukraine à importer un minimum de 33 milliards de m³ de gaz chaque année. Dans le cas contraire, elle peut se voir infliger une amende allant jusqu’à 300% du prix des quantités non-importées.

La phase actuelle de négociations comporte deux aspects inédits. Pour parer à la pression de l’hiver, le gouvernement ukrainien a constitué des réserves de gaz en achetant des excédents au cours du premier semestre 2011. Dès la fin juin, on affirmait ainsi que les deux importateurs de gaz du pays, le monopole d’État Naftogaz et la compagnie RosUkrEnergo, avaient en stock environ 24 millions de m³, soit un volume suffisant pour assurer la saison de chauffage[3]. Une prévoyance qui n’est pas en général la marque de fabrique du pouvoir ukrainien! Par ailleurs, celui-ci s’est mis en tête de rompre le traditionnel tête-à-tête avec la Russie, en se référant à la justice internationale. V.Ianoukovitch a ainsi menacé à plusieurs reprises de saisir la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm, où le géant Gazprom vient précisément de perdre un procès contre l’Italien Edison[4].

Les Russes, eux, se montrent intransigeants et estiment qu’ils ont fait preuve de suffisamment de largesses. Ainsi le Président Dmitri Medvedev juge-t-il «très triste» la cupidité de Kiev. Il s’est longtemps refusé à toute remise à plat du contrat gazier, à moins d’une participation russe dans le système de transit de gaz.

Le Kremlin s’évertue de même à jouer la montre. Malgré les réserves réalisées, l’arrivée de l’hiver se révèle structurellement défavorable à l’Ukraine dans ce genre de discussions. Et le gazoduc controversé Nord Stream, reliant directement la Russie à l’Allemagne par le fond de la Baltique, a été mis en service en septembre dernier. Une fois à pleine capacité, ce sont quelque 20 milliards de m³ qui seront redirigés à travers le gazoduc. L’Ukraine, en tant que pays de transit, devrait y perdre environ 700 millions de dollars.

Transit et voisinage

Dans tous les cas, néanmoins, l’Ukraine devrait garder sa place de pays-clé dans le transit d’hydrocarbures russes vers les autres pays européens. L’UE, traumatisée par les «guerres du gaz» qui ont conduit à l’arrêt répété des approvisionnements vers plusieurs de ses États membres, s’est politiquement investie dans l’affaire, à travers un encouragement à la modernisation et à l’amélioration du système de transit. Elle observe donc d’un œil méfiant les débats rageurs entre l’Ukraine et la Russie.

Les tentatives de Gazprom pour se saisir des systèmes de transit centre-européens sont désormais dans le collimateur européen. Même si Kiev refuse toute participation russe pour le moment, le démantèlement programmé de l’opérateur d’État Naftogaz laisse planer un doute quant aux prochains propriétaires. La liquidation de Naftogaz a été décidée en janvier 2010, dans le cadre d’une mise aux normes européennes, en l’occurrence au titre du «Troisième paquet énergie» adopté en 2009 par les 27. Cette réforme consiste à dissocier les activités de production et d’approvisionnement du gaz et de l’électricité, le but étant de diversifier l’offre, de se prémunir contre les monopoles trop puissants, tels Gazprom, et de protéger les consommateurs[5]. Selon la loi ukrainienne, Naftogaz devra, au 1er janvier 2012, être divisée en trois entités indépendantes, et il n’est pas exclu que la Russie y trouve un rôle, de manière directe ou non. Auquel cas, la directive européenne, qui vise notamment à tenir Gazprom à distance, aura manqué son but!

L’affaire n’est donc pas qu’une histoire de cuisine bilatérale russo-ukrainienne. L’UE y voit son intérêt stratégique, la stabilité de son voisinage oriental et la mise à l’épreuve des efforts ukrainiens d’européanisation de ces dernières années. Elle a ainsi encouragé Kiev à diversifier ses sources d’approvisionnement énergétiques. Hormis de timides mais prometteuses initiatives en termes d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables, l’Ukraine s’est engagée récemment à intensifier l’exploitation des ressources nationales de gaz de schiste. Un chantier controversé, mais qui pourrait renforcer l’indépendance énergétique du pays. Le processus demande néanmoins du temps et ne permettra pas au pays de pourvoir à ses propres besoins avant au moins une dizaine d’années. Ainsi, Dennis Sakva, expert à la banque d’investissement Dragon Capital (Kiev), qualifie d’«irréaliste» la perspective de réduction des deux tiers des importations de gaz russe sur cinq ans.

Balancier géopolitique

Dans ce contexte, on peut se demander à quel jeu jouent les autorités ukrainiennes. Nombre d’observateurs décrivent avec lassitude l’inconsistance de la stratégie de V.Ianoukovitch. Un coup forte tête, décidé à saisir la justice internationale, à s’appuyer sur l’aide logistique et politique de l’UE pour se débarrasser de la tutelle de Moscou; un coup meilleur ami de «l’aigle bicéphale» russe (Poutine et Medvedev), refusant de demander l’aumône à Bruxelles et prêt à s’intégrer davantage dans les structures post-soviétiques de la Communauté des États Indépendants (CEI).

Après avoir soufflé le chaud et le froid sur le sort de I.Timochenko et avoir assuré les Occidentaux de son ambition de signer un Accord d’association avec l’UE d’ici la fin 2011, V.Ianoukovitch, par le biais d’un système judiciaire manifestement politisé, inflige la peine maximale à la dame à la tresse, s’engage à créer une zone de libre-échange avec les autres pays de la CEI et à considérer sérieusement une adhésion à l’union douanière formée par la Russie, le Bélarus et le Kazakhstan…

Ces négociations dépassent ainsi le simple cadre de l’approvisionnement en gaz. C’est vraisemblablement l’avenir géopolitique du pays qui se joue, à travers le rattachement -ou non- à des structures solides. Un dénouement est attendu avant la fin de l’année mais, s’il n’advient pas, il restera les élections législatives d’octobre 2012 pour que les Ukrainiens s’expriment sur ces choix d’avenir.

Notes:
[1] Les données financières sont ici exprimées en dollars, unité de compte internationale pour les hydrocarbures.
[2] Sur cette question, voir: Mathilde Goanec, «Ukraine. Gages économiques et politiques à la Russie», Grande Europe, septembre 2010, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/24/ukraine.-gages-diplomatiques-economiques-russie.shtml.
[3] RusUkrEnergo est une compagnie privée appartenant à Dmitro Firtash, puissant oligarque ukrainien et gendre de l’ancien Président ukrainien Léonid Kouchma. Le doute subsiste sur l’allocation des réserves de RusUkrEnergo au chauffage des ménages, étant donné que D.Firtash a plusieurs fois indiqué sa préférence pour les livraisons aux entreprises, plus rentables pour sa compagnie.
[4] Le géant italien Edison a été le premier client européen de Gazprom à traîner le fournisseur en justice pour cause de prix du gaz trop élevés. Le jugement a été rendu en juillet 2011 et s’est traduit par une victoire d’Edison. Gazprom ne devrait pas perdre de manière significative, ses livraisons à Edison se limitant à environ 2 milliards de m³ par an. Mais l’affaire crée un précédent potentiellement fâcheux pour le monopole russe.
[5] Céline Bayou, «Russie. L’Union européenne porte un coup à Gazprom», Regard sur l’Est, 1er novembre 2010, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1124 et Céline Bayou, «Russie. Gazprom dans la ligne de mire de l’Union européenne, Grande Europe, août 2011, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues/grande-europe/focus/35/russie.-gazprom-ligne-mire-union-europeenne.shtml.

Sources principales:
Entretien avec Dennis Sakva, Dragon Capital, Kiev, 9 septembre 2011.
Kommersant – Ukraine
Interfax – Ukraine
Korrespondent
The Kyiv Post
Ukrainska Pravda

Manoeuvres Gazières

Article publié sur le site des Dernières Nouvelles d’Alsace, le 15/09/2011

En Ukraine, fermer sa porte et calfeutrer ses fenêtres sont dorénavant des actes «de patriotisme et de survie», selon le Premier ministre Mikola Azarov. Dénonçant un contrat gazier «asservissant» avec la Russie, il a exhorté ses compatriotes à réduire leur consommation pour alléger la dépendance au voisin. La déclaration du chef du gouvernement laisse présager un hiver rude, pour l’Ukraine mais peut-être aussi pour l’Europe.

Au cœur de la controverse se trouve l’accord négocié par l’ancien Premier ministre Ioulia Timochenko en janvier 2009, pendant la dernière «guerre du gaz». En plein milieu de l’hiver, le fournisseur russe Gazprom avait tout simplement fermé les vannes d’approvisionnement du gaz vers l’Ukraine pour défaut de paiement.

« Injuste et inacceptable »

Ioulia Timochenko avait alors conclu avec son homologue Vladimir Poutine un nouveau tarif d’importation, basé sur un montant fixe de 450 dollars/m³ et indexé sur le prix du pétrole. Ce dernier étant en hausse constante, l’accord s’est immédiatement révélé désavantageux pour son pays.

L’affaire semblait pourtant avoir été réglée avec l’arrivée au pouvoir de Victor Ianoukovitch en janvier 2010. Il avait très vite obtenu une réduction de 100 dollars/m³ sur les importations gazières, en échange d’une extension du bail de la flotte russe de la Mer noire à Sébastopol, jusqu’en 2042. Et, très russophile, il ne semblait guère enclin à affronter le «grand frère» moscovite.

Ces dernières semaines, il s’est cependant démené pour dénoncer le contrat de 2009. De fait, l’Ukraine, voisine de la Russie, en est maintenant arrivée à payer le même prix que l’Allemagne lointaine, malgré le rabais obtenu. Une situation jugée «injuste et inacceptable» pour un pays qui se relève à peine d’une crise économique dramatique.

Une perspective « irréaliste »

Le procès en cours de Ioulia Timochenko vise ainsi, entre autres, à établir l’illégalité de l’accord, afin d’entamer sa renégociation (DNA des 6 et 11 août).

Les appels à l’efficacité énergétique et à la diversification des sources d’approvisionnement se multiplient, et Mikola Azarov a annoncé vouloir réduire les importations de gaz de deux tiers d’ici cinq ans. Une perspective «irréaliste» pour Dennis Sakva, analyste à la banque d’investissement ukrainienne «Dragon Capital».

L’Ukraine consomme environ 75 milliards de m³ de gaz par an mais n’en produit que 20. Quant aux vastes projets récemment dévoilés d’exploitation de gaz de schiste et de parcs éoliens, ils demanderaient au moins une décennie pour être opérationnels.

Pour l’heure, l’Ukraine semble donc condamnée au tête-à-tête avec la Russie. Le président Dimitri Medvedev estime «très triste» l’attitude de Kiev et refuse toute renégociation. Si aucun arrangement à l’amiable n’est trouvé d’ici au 15 octobre, les Ukrainiens comptent se référer à la Cour internationale d’arbitrage de Stockholm. Un bras de fer qui pourrait rapidement affecter l’Union européenne, encore dépendante du système de distribution ukrainien, malgré la mise en service prochaine du gazoduc Nord Stream.

En Ukraine, fermer sa porte et calfeutrer ses fenêtres sont dorénavant des actes «de patriotisme et de survie», selon le Premier ministre Mikola Azarov. Dénonçant un contrat gazier «asservissant» avec la Russie, il a exhorté ses compatriotes à réduire leur consommation pour alléger la dépendance au voisin.