RFI: La Crimée toujours sans électricité

Séquence dans l’émission « Bonjour l »Europe », le 06/12/2015

Déjà deux semaines, depuis le 21 novembre, que la péninsule de Crimée est privée d’électricité. Des saboteurs encore non-identifiés avaient fait exploser des pylônes de lignes à haute tension menant de l’Ukraine à la péninsule, pour protester contre son annexion illégale par la Russie en mars 2014. Ce sont plus d’un million de personnes qui se retrouvent dans le noir. Et la situation dégénère en une nouvelle crise entre l’Ukraine et la Russie

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People cross a road during a power outage in the Crimean city of Simferopol on November 24, 2015. Power cuts in Crimea affected nearly 940,000 people on November 24 as tensions raged between Kiev and Moscow over the annexed peninsula and Russia threatened to cut off gas supplies to Ukraine. AFP PHOTO / MAX VETROV / AFP / MAX VETROV

Deux semaines après, comment expliquer que la Crimée soit toujours sans électricité? 

C’est assez simple: les équipes de réparation des lignes à haute tension sont physiquement bloquées par des militants qui organisent un véritable blocus de la péninsule. Ces militants, ce sont des Tatars de Crimée, et des groupes para-militaires nationalistes, tels que le fameux groupe Praviy Sektor. Ils avaient entrepris un blocus alimentaire de la péninsule, en bloquant les camions de marchandise, depuis le mois de septembre. Tout simplement, ils avaient établi des barrages sur les trois seules routes d’accès à la Crimée.

Maintenant, ils opèrent un blocus énergétique. Selon les derniers rapports, les militants empêchent même les voyageurs en voiture de transporter des générateurs électriques de l’Ukraine vers la Crimée.

En fait, une des lignes à haute tension a déjà été réparée, mais il semble que le gouvernement ukrainien ne peut pas, ou ne veut pas, reprendre les approvisionnements. C’est une question très politique. Pour Kiev, la Crimée est partie prenante de l’Ukraine, donc le gouvernement ne semble pas disposé à faciliter la vie des populations de Crimée qui ont choisi de vivre avec les occupants russes.

Mais justement, ces populations, comment survivent-elles? 

Et bien, à la chandelle! Vous pouvez vous imaginer ce que ça veut dire de ne pas avoir d’électricité en plein hiver. Selon mes contacts sur place, toute la vie et l’économie de la péninsule s’arrêtent à la tombée du soleil. Les rues sont désertes la nuit, les magasins et les écoles fermés. Les gens ont encore du chauffage, qui est principalement au gaz. Mais malgré tout, un rare tigre de Bengale est mort dans un zoo local, à cause du froid. En soi, la population ne se retrouve pas dans des conditions dangereuses, et j’ai même lu dans des médias russes que l’on pouvait s’attendre, à cause du black-out, à une sorte de baby-boom en Crimée! Là-dessus, réponse dans neuf mois…

En tous les cas, ce black-out fait la une des journaux, et cela renforce le ressentiment des populations de Crimée contre les Ukrainiens; ce qui est un effet contre-productif de ce que les instigateurs du blocus pouvaient espérer.

D’autant que les Russes de Russie ont mis en oeuvre un vaste plan d’aide, qui a consisté à importer des générateurs d’électricité, mais aussi à mettre en place quatre lignes à haute tension d’urgence, qui passent sous la mer. L’une d’entre elles est déjà en fonction, les autres ne vont pas tarder à l’être. On prévoit d’ailleurs que quelques écoles pourraient rouvrir dès demain lundi. En fait, si la population attend une solution, c’est bien de Moscou, et pas de Kiev. C’est encore un signe de plus que la Crimée coupe les liens avec l’Ukraine. Et ça renforce aussi les tensions.

Oui, la Russie a réagi par ses propres mesures de rétorsion contre l’Ukraine…? 

Tout à fait: ce sont des armes classiques: un arrêt des livraisons de gaz naturel, officiellement pour cause de non-paiement de facture, et un embargo sur les livraisons de charbon. Le Kremlin fait aussi pression sur Kiev pour obtenir le remboursement d’un prêt de 3 milliards de dollars que l’Ukraine doit rembourser d’ici le 20 décembre. Et pour couronner le tout, on assiste à un regain de violence sur le front du Donbass, avec une recrudescence d’échauffourées meurtrières.

Alors, ce regain de tensions, c’est un peu dans l’ordre des choses, puisque la Russie et l’Ukraine sont dans un état de guerre depuis presque deux ans maintenant. Mais il est très difficile de prévoir jusqu’où cela peut aller. Ni Moscou, ni Kiev, ne semblent prêts au dialogue, et les militants ukrainiens qui tiennent ce blocus de la Crimée affichent leur détermination, et ce jusqu’à ce que la Crimée revienne à l’Ukraine; ce qui ne semble pas du tout envisageable à l’heure actuelle.

RFI: Ukraine: Où sont les énergies renouvelables?

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 01/12/2015

 

L’Ukraine est aussi une participante de la COP21. Mais le pays a d’autres chats à fouetter: la Russie vient de stopper ses approvisionnements en gaz naturel, et menace d’interrompre les livraisons de charbon. Dans un contexte énergétique tendu, les énergies renouvelables devraient avoir le vent en poupe, afin de favoriser une indépendance énergétique du pays. Mais on en est loin. 

A Kiev, Sébastien Gobert est allé en parler avec les quelques militants écologistes – il y en a peu – qui sont actifs dans le pays. 

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Capture d’écran – photo Facebook (Viktoriia Bilash)

La contribution ukrainienne à la COP21 s’est résumée à  une marche pour le climat dans le centre de Kiev. Sous la pluie, le 29 novembre, une petite centaine de personnes ont appelé à une révolution verte, et au développement d’énergies renouvelables. Puis elles sont rentrées chez elles.

L’association organisatrice, le Centre National de l’Ecologie en Ukraine est l’une des rares à être engagées en faveur du respect de l’environnement, dans un pays qui a d’ores et déjà annoncé qu’il ne ferait à aucune promesse pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Le jeune expert Oleh Savitskiy dresse un portrait sombre du système énergétique ukrainien, directement hérité de l’Union Soviétique.

Oleh Savitskiy: Jusqu’à présent, plus de 40% de notre électricité était produite à partir du charbon. Avec le nucléaire, ce sont les piliers de notre mix énergétique. Il y a un peu d’énergie hydro-électrique. En ce qui concerne les énergies renouvelables, notamment l’éolien et le solaire, ça représente à peine 1% de notre production d’électricité.

Dans le secteur des énergies renouvelables, l’Ukraine a aussi souffert de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie. Environ la moitié de son parc de panneaux solaires se trouvait sur la péninsule.

Aujourd’hui, le développement des renouvelables est très limité, cantonné à de petites initiatives, comme l’explique le jeune militant écologique Maksym Babaev

Maksym Babaev: Depuis 2014, il y a des aides publiques aux ménages pour le développement des énergies renouvelables. Aujourd’hui, cela concerne moins de 200 ménages. Mais cela devient populaire. Par exemple, les panneaux solaires sur les toits se développent rapidement. Nous avons aussi un fort potentiel à exploiter dans la biomasse. Jusqu’à présent, l’essentiel des déchets agricoles sont simplement jetés, alors qu’ils pourraient servir de biomasse.

Mais en dehors de ces initiatives individuelles, les perspectives de développement à grande échelle sont pour l’instant bouchées. L’expert Oleh Savitskiy.

Oleh Savitskiy: Personne ne veut investir dans de grands projets aujourd’hui en Ukraine. A cause de l’instabilité du pays, mais aussi de la corruption rampante. Il est difficile de garantir ses investissements si l’on n’est pas lié aux partis politiques.

Les militants dénoncent ici une absence totale de stratégie de développement de la part du gouvernement. Alors que pour Oleh Savitskiy, la perte du bassin minier du Donbass, et l’état de guerre avec la Russie représentent des opportunités uniques pour opérer un virage énergétique.

Oleh Savitskiy: La production industrielle a chuté depuis 2013, et la demande en électricité a diminué de 12% l’année dernière. Alors c’est le moment. Si l’on veut faire partie de l’Europe, il faut réformer le secteur, le moderniser, le rendre efficace et respectueux de l’environnement.

Avec le Centre national de l’Ecologie, cet expert tente de mobiliser les partenaires occidentaux de l’Ukraine, pour que le pays honore ses engagements.

Oleh Savitskiy: En vertu du Traité sur la communauté européenne de l’Energie, l’Ukraine doit accroître son taux d’efficacité énergétique de 9% d’ici à 2020 et faire passer la part des renouvelables à 11%. Si l’Ukraine remplit ces objectifs, alors le pays ne devrait pas connaître de hausse des émissions de gaz à effet de serre.

Oleh Savitskiy ne se fait néanmoins pas beaucoup d’illusions. En l’Ukraine, les énergies renouvelables et propres sont encore associés à un doux rêve de militants écologistes. Hormis le manque de moyen, la corruption ou autre, la clé des renouvelables réside avant tout dans la société. Et celle-ci n’est tout simplement pas sensibilisée à la question.

Ecouter le reportage ici

Le Monde Diplomatique: Sur le front de l’uranium

Article co-rédigé avec Laurent Geslin, publié dans Le Monde Diplomatique, édition de mars 2015

Maquette des six réacteurs de la "Zaporiska AES", Enerhodar.
Maquette des six réacteurs de la « Zaporiska AES », Enerhodar.

Certains matins d’hiver, l’humidité monte du Dniepr et noie dans la brume les cubes de béton de la centrale nucléaire de la ville d’Enerhodar, située dans l’oblast de Zaporijia (sud-est de l’Ukraine). Les bus poissés d’une neige sale descendent des avenues taillées au cordeau pour transporter onze mille employés vers le cœur du complexe nucléaire. « Enerhodar, c’est une cité de progrès, la capitale énergétique de l’Ukraine, explique avec fierté M. Oleg Ocheka. Les cinquante-quatre mille habitants de la ville ont conscience qu’ils fournissent de l’électricité à des millions de foyers. » Le directeur adjoint du centre d’information de la centrale a emménagé ici au début des années 1980, quand la ville était jeune et que l’Union soviétique semblait éternelle. Les premiers immeubles ont été édifiés en 1970 pour héberger les employés d’une usine thermique bâtie le long du fleuve. La construction de la centrale électrique atomique Zaporiska AES a débuté en 1972. Le nucléaire entraînait le développement de villes modèles dont l’aménagement urbain devait offrir des conditions de vie idéales aux employés. Prypiat, la plus célèbre d’entre elles, achève aujourd’hui de disparaître sous la végétation, au cœur de la zone interdite de trente kilomètres de rayon qui entoure Tchernobyl, dans le nord du pays.

La centrale de Zaporijia compte six réacteurs, d’une capacité de 1 000 mégawatts (MW) chacun. Plus puissante que Gravelines, la première centrale française (5 400MW), elle n’est surpassée en capacité que par les huit réacteurs de Bruce, au Canada (6 232 MW). La production d’électricité assure une relative prospérité à cette ville où l’on pénètre avec l’étrange impression de faire un voyage dans le temps. « L’URSS s’est effondrée, mais les conditions de vie n’ont pas beaucoup évolué à Enerhodar », continue M. Ocheka. Même si les façades des blocs d’habitations sont décrépies, la ville demeure suffisamment attractive pour que ses écoles soient pleines. « Il y a toujours de l’eau chaude, l’électricité coûte moins cher qu’ailleurs, les (…)

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RFI, Grand Reportage: Ukraine-Russie, La Guerre de l’Atome aura-t-elle lieu?

Grand Reportage co-réalisé avec Laurent Geslin, diffusé sur Radio France Internationale, le 05/01/2015

La guerre qui fait rage dans l’Est de l’Ukraine n’est pas seulement dramatique d’un point de vue humain, elle met aussi en danger l’approvisionnement énergétique du pays. Depuis le début des affrontements entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, les centrales thermiques ukrainiennes tournent au ralenti, privées du charbon du Donbass, et Moscou agite régulièrement le spectre d’une coupure des livraisons de gaz vers l’Ukraine. Pour maintenir sa production d’électricité, Kiev s’appuie donc sur les quatre centrales nucléaires qui fonctionnent sur le territoire ukrainien. Construits sous l’Union soviétique, les 15 réacteurs ukrainiens sont pourtant totalement dépendants du combustible venu de Russie. La guerre de l’atome est-elle sur le point de commencer ? Un reportage de Laurent Geslin et de Sébastien Gobert, à Kiev et dans la centrale nucléaire de Zaporija, située dans la petite ville d’Enerhodar. 

Maquette de la "Zaporiska AES", Enerhodar.
Maquette de la « Zaporiska AES », Enerhodar.

Certains jours d’hiver, l’humidité qui monte du Dniepr fait disparaitre dans la brume les immeubles soviétiques d’Enerhodar et les cheminées des six réacteurs de la centrale nucléaire toute proche. 54.000 personnes vivent dans cette bourgade surnommée la « capitale énergétique de l’Ukraine ». 11.000 d’entres eux sont employés à la centrale. Bogdan a fait ses études dans la grande agglomération voisine de Zaporijia. Il revenu à Enerhodar pour se marier et a trouvé un poste chez Energoatom, la compagnie ukrainienne d’énergie nucléaire.

Bogdan: Cette ville diffère des autres car une personne sur deux qui habite à Enerhodar travaille dans l’entreprise, les gens sont plus proches les uns des autres. On discute toujours du travail même après le travail quand on se réunit dans les campagnes, de ce qui se passe dans la centrale. Les gens qui habitent à Energodar, ils sont venus de toute l’Union soviétique, ils construisaient la centrale et ils sont arrêtés ici et ils ont commencé à vivre ici. Ils ont créé leur famille. Les gens se connaissent les uns les autres, c’est comme un petit village.

Les employés de la centrale reçoivent  leurs salaires en temps et en heure, et les habitants bénéficient d’un rabais sur leurs factures d’électricité. Fondée en 1970, en même temps que la centrale, la ville est assez ancienne pour disposer d’un cimetière, et suffisamment attractive pour que ses écoles soient pleines.

Bogdan: La ville est assez stable en comparaison avec les autres villes ukrainiennes, assez tranquille. Les conditions de vie sont assez hautes, il y a toujours de l’eau chaude. Cette ville a été créée pour la vie tranquille, familiale. 

Tous les matins, des bus font le tour de l’agglomération pour emmener les employés vers le coeur du complexe nucléaire. Beaucoup se disent fiers de travailler dans ce centre à la pointe de la technologie, comme Vladimir Bofanov. Il est l’ingénieur responsable du réacteur numéro 1.

Vladimir Bofanov: Nous sommes dans la salle du premier réacteur. La puissance de la turbine et de l’alternateur, c’est 1000 méga watt. Dans le premier circuit, le réacteur réchauffe l’eau, l’envoie dans le générateur de vapeur, l’eau s’évapore et la vapeur fait fonctionner la turbine. Celle-ci est connectée à l’alternateur qui donne l’électricité. 

La centrale nucléaire d’Enerhodar est la plus grande des quatre centrales ukrainiennes. C’est même la plus grande d’Europe. A pleine puissance, ses six réacteurs produisent 6000 MegaWatts.

Vladimir Bofanov: En ce moment, le réacteur numéro 1 fonctionne à 100% de ses capacités. Les autres réacteurs ne sont pas tous à pleine puissance car nos lignes à haute tension permettent seulement d’évacuer 5300 méga watt. 

Avec la guerre qui fait rage dans l’Est de l’Ukraine, le pays a perdu le charbon du Donbass qui alimentait ses usines thermiques. Il y a encore un an, les centrales nucléaires ukrainiennes produisaient 43% de l’électricité consommée dans le pays, aujourd’hui, elles en produisent plus de 50%. Un pourcentage qui pourraient encore être plus élevé, selon l’analyste Olya Kocharna, de l’association Le Forum Nucléaire ukrainien.

Maquette d'un réacteur VVER, Enerhodar
Maquette d’un réacteur VVER, Enerhodar

Olya Kocharna: Beaucoup d’énergie est gaspillée car nous n’avons pas suffisamment de lignes haute tension pour transporter l’électricité. 1,7 GW est perdu chaque année, dont 700 MW à Zaporojia ! Les stations de Rivne et de Khmelnitski sont situées côte à côte. En 2004, on a construit le quatrième réacteur de Rivne et le second de Khmelnitski. Cela fait donc dix ans que ces deux réacteurs fonctionnent en alternance parce qu’il n’y pas assez de lignes électriques !

Selon la stratégie énergétique ukrainienne ratifiée cette année par le Président Petro Porochnko, Kiev souhaite diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique, notamment pour s’affranchir du gaz russe, une arme redoutable dans les mains du Kremlin. Pour ce faire, l’accent devrait être mis sur les énergies renouvelables, mais surtout sur le nucléaire. Une orientation qui a parfois du mal à passer dans un pays encore traumatisé par la catastrophe de Tchernobyl. Olexi Pasyuk est membre de l’ONG le Centre nationale écologique d’Ukraine.

Olexi Pasyuk: La phrase préférée de l’industrie nucléaire c’est « ce scénario n’est pas réaliste ». Quand nous leur parlions d’avions de combat susceptibles de tomber sur une centrale, ou de guerre, ils répondaient « cela n’arrivera jamais ». Aujourd’hui, c’est un exemple qui montre que la vie réserve des scénarios irréalistes : personne n’aurait imaginé une guerre avec la Russie et une centrale est proche du front, où se trouvent des armes lourdes.

La centrale d’Enerhodar ne se trouve en effet qu’à deux cent kilomètres des combats qui font rage entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes, à Donetsk, où dans les banlieues du port de Marioupol. Une situation qui n’a pas l’air d’inquiéter le directeur de la centrale, Vachislav Tishenko.

Vachislav Tishenko: La meilleure protection contre l’ennemi, c’est l’esprit. 

Vachislav Tishenko assure que toutes les mesures de protection nécessaires ont été prises et que les sites sensibles sont protégés. Pour l’heure, un seul barrage de l’armée ukrainienne est visible à l’entrée de la ville. Une défense bien illusoire pour l’écologiste Olexi Pasyuk.

Olexi Pasyuk: Le nucléaire dépend de sources d’énergie extérieures. Dès que vous débranchez une centrale nucléaire, le système de refroidissement se désactive et cela commence à surchauffer. Si vous coupez le réseau électrique autour de la centrale, cela créé le même problème. Vous n’avez pas besoin d’un tsunami, si vous avez un conflit militaire à proximité, vous n’avez même pas besoin de viser directement la centrale nucléaire.

Le directeur Vachislav Tishenko balaye ces inquiétudes d’un revers de la main. Il préfère parler de l’avenir de sa centrale que de la guerre avec les séparatistes.

Maquette des six réacteurs de la "Zaporiska AES", Enerhodar.
Maquette des six réacteurs de la « Zaporiska AES », Enerhodar.

Vachislav Tishenko: Les perspectives sont très bonnes. Nous avons remplacé beaucoup de pièces. Après 30 ans d’exploitation, le réacteur numéro 1 a montré de très bons résultats aux tests. Nous planifions d’utiliser les réacteurs encore 60 ans.

Après l’accident de Fukushima, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et Euratom (la Communauté européenne de l’énergie atomique) ont accordé un prêt de 600 millions d’euros à Kiev pour moderniser ses centrales.

Olexi Pasyuk: La Berd et Eurotom financent un programme appelé « Augmentation de la sécurité ». Ils donnent cet argent et disent que ce n’est pas pour allonger la durée de vie des centrales. En théorie, les réacteurs en question doivent obtenir une autorisation pour continuer à fonctionner. Mais si vous devez rembourser l’argent, vous voulez bien sûr que ces réacteurs continuent de marcher. 

Pour l’analyste Olya Kocharna, allonger la durée de vie d’une centrale est une procédure tout à fait classique.

Olya Kocharna : Selon les lois ukrainiennes et européennes, tous les dix ans, l’opérateur doit vérifier les conditions de sécurité des réacteurs. Aux Etats-Unis, ils ont 100 réacteurs et 72 ont déjà été prolongés jusqu’à 60 ans. En 2010, les blocs 1 et 2 de Rivne ont été prolongé de 20 ans. Mais ils seront de nouveau contrôlés en 2020. 

Dans un contexte de crise énergétique, la priorité des dirigeants ukrainiens n’est pas vraiment de s’inquiéter de la durée de vie de leurs centrales mais bien de fournir de l’électricité au pays. Si possible, en s’affranchissant du voisin et adversaire russe. Car Moscou fournit le combustible nucléaire utilisé en Ukraine par le biais de la société d’Etat Tvel, comme l’explique l’expert en énergie Mihaïlo Gonchar.

Mihaïlo Gonchar : La collaboration entre Tvel et Energoatom est bonne, sans aucun chantage de la part de Tvel. Mais nous comprenons très bien que la manager général des compagnies d’Etat russes est au Kremlin. Le super manager général Monsieur Poutine ! Nous avons donc besoin de nous préparer à trouver de nouvelles réserves de combustible nucléaire.  

Pour l’heure, la guerre qui oppose Kiev et Moscou n’a pas encore débordé sur la coopération nucléaire, mais les choses pourraient changer.

Mihaïlo Gonchar: Ce scénario d’interruption des réserves de combustible sera possible quand Poutine prendra la décision d’une intervention ouverte en Ukraine. Nous avons aujourd’hui une guerre hybride. Selon la propagande du Kremlin, les soldats russes ne sont pas présents en Ukraine. 

Afin de diversifier ses sources d’approvisionnement, la compagnie ukrainienne Egergoatom a donc signé le 30 décembre dernier un accord de livraison de combustible nucléaire jusqu’en 2020 avec l’américain Westinghouse. Mike Kinst, directeur adjoint des relations extérieures de Westinghouse, basé à Bruxelles.

Mike Kinst : Premièrement, c’est très courant pour les centrales nucléaires européennes d’avoir deux fournisseurs de combustible. Donc il n’y a donc pas de raison qui interdise à l’Ukraine d’avoir au moins deux fournisseurs. Ce n’est pas seulement une question de compétitivité. Dans le cas de l’Ukraine, apparemment il y a aussi une question de sécurité des approvisionnements, ces derniers ne sont peut-être pas totalement sécurisés.

Testé depuis 2008 dans la centrale de Konstantinivka, le combustible Westinghouse a reçu cet automne l’accord de la commission de sécurité ukrainienne. Cependant, rien ne dit que celui-ci pourra rapidement être adapté à toutes les centrales ukrainiennes, ni qu’il pourra être utilisé en complément du combustible Tvel. Rien ne dit non plus non plus que la Russie laissera un concurrent pénétrer ses marchés traditionnels sans prendre des mesures de rétorsion. Oleksi Pasyuk.

Olexi Pasyuk: La question du combustible peut bien sûr devenir politique à n’importe quel moment. Nous avons pour l’instant du combustible jusqu’à octobre 2015 et nous espérons ensuite de nouvelles livraisons. Mais la Russie peut facilement dire : « si vous voulez utiliser le combustible Westinghouse, utilisez-le, nous ne voulons pas faire de mélange, cela créé des problèmes de sécurité, rien de personnel, ce n’est pas politique ». Mais cela sera forcément politique. Nous ne savons pas ce qui va arriver.

La même incertitude se pose pour les déchets nucléaires. Que se passerait-il si la Russie arrêtait de les prendre en charge, comme c’est le cas aujourd’hui? L’analyste Olya Kocharna se veut optimiste.

Olya Kocharna: Nous sommes en train de construire un site de stockage pour les déchets nucléaires. Il devrait être fonctionnel à partie de 2017, dans la zone de Tchernobyl. Aujourd’hui, on paye chaque année 200 millions de dollars à la Russie pour qu’elle stocke les déchets. 

A Enerhodar, on observe de loin cette partie d’échec internationale. Dans cette ville modèle de l’Union soviétique, l’humeur n’est plus à l’enthousiasme des débuts. La centrale est gérée par un Etat au bord de la banqueroute, et nombre d’avantages sociaux ont disparu avec le temps. Mais ici, on en est persuadé, tant que les réacteurs fourniront de l’énergie, les hommes continueront de vivre.

Viktor: Ici, les gens travaillent à la centrale nucléaire, et produisent du chauffage et de l’énergie, pas seulement pour l’Ukraine, mais pour l’étranger. Donc la vie ici est très bonne. La nature est propre ici. Tout est sous contrôle. Nous n’avons pas beaucoup de pollution et les gens n’ont pas peur. Tout va bien. 

Dans les années 1980, les centrales nucléaires comme celle d’Enerhodar  symbolisaient la puissance de l’Union soviétique. Puis est arrivée la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, et l’URSS s’est effondrée peu après. Aujourd’hui, l’Ukraine n’a pas d’autre choix que de faire tourner ses centrales à plein régime. Mais pour encore combien de temps ?

Ukraine – Russie : la guerre de l’atome aura-t-elle lieu ? Un grande reportage de Laurent Geslin et Sébastien Gobert, réalisation Marc Minatel.

Ecouter le reportage ici

RSE: Ukraine, la fin du gaz de schiste?

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 20/12/2014

La révolution ukrainienne n’aura pas lieu. En tout cas pas celle du gaz de schiste. Avec l’annonce du possible retrait de la compagnie pétrolière américaine Chevron d’un accord de partage de production du gisement géant d’Oleska, dans l’ouest de l’Ukraine, c’est un coup dur qui est porté aux ambitions énergétiques du pays. Le 19 décembre 2014, la rupture du contrat n’était pas encore officielle. Mais Chevron serait «en train de planifier cette décision», tel que l’a confirmé, le 15 décembre, Valeriy Chaliy, vice-chef de l’administration présidentielle de Petro Porochenko.

Le géant américain avait signé le contrat avec le gouvernement de Victor Ianoukovitch le 5 novembre 2013, quelques semaines à peine avant les premières protestations citoyennes à Kiev. La signature faisait suite à la conclusion, le 24 janvier 2013, d’un accord similaire entre l’exécutif ukrainien et la compagnie pétrolière anglo-hollandaise Royal Dutch Shell, concernant l’exploration et l’exploitation du gisement de gaz de schiste de Iouzivska, à l’est du pays.

UKRAINE ECOLOGY-GAS-PROTEST

À l’époque de la signature des accords, il s’agissait des plus importants investissements étrangers prévus en Ukraine. Les compagnies évoquaient des perspectives de développement considérables sur le long terme, avec le soutien du gouvernement. Les ministres, plus enthousiastes que de raison, estimaient les gains issus des implantations de Shell et Chevron à plus de 10 milliards de dollars. Dès 2025, la production de gaz de schiste devait parvenir à satisfaire environ un tiers des besoins nationaux en gaz, soit une production d’environ 20 milliards de m³, et réduire ainsi drastiquement la dépendance vis-à-vis des importations de gaz russe. Les plus optimistes, assurant que des efforts en matière d’efficacité énergétique réduiraient la consommation gazière de moitié, voyaient même l’Ukraine exportatrice de gaz d’ici une vingtaine d’années.

Plus d’un an après la signature de l’accord de production, Chevron n’a pas commencé les travaux d’exploration. Ce qui indiquerait que le retrait de la compagnie est plus une question de régulations que de géologie, comme l’estime Allen Good, analyste à Morningstar Inc. à Chicago, cité par Bloomberg. Le gouvernement d’Arseniy Iatseniouk, malgré ses plaidoiries répétées en faveur des réformes, est fortement critiqué pour les faibles améliorations apportées à l’environnement des affaires, notamment en termes de prévisibilité législative, de respect de l’État de droit et de lutte anti-corruption. En l’occurrence, le plan gouvernemental visant à augmenter l’imposition sur les compagnies énergétiques opérant en Ukraine serait un des éléments d’explication. Au 19 décembre, la compagnie Chevron n’avait pas émis de commentaires.

Quoi qu’il en soit, les perspectives de développement du gaz de schiste en Ukraine, déjà fortement controversées en raison d’inquiétudes écologiques, semblent compromises. Si Shell n’a pas rompu son accord de partage d’exploitation, elle a annoncé, en juin 2014, la suspension de ses activités dans l’est de l’Ukraine, officiellement en raison des opérations militaires qui s’intensifiaient dans le Donbass. Selon Igor Alexeev, expert pour le site spécialisé oilprice.com, il s’agissait là d’une échappée déguisée, qui dénote un potentiel de production moindre qu’espéré par les premières estimations. Pour un consortium formé d’Exxon Mobil Corp. et d’Eni SpA, le projet d’exploration du gisement offshore de Skifska, dans la mer Noire, a tourné court lorsque la Russie s’est emparée de la péninsule de Crimée, en mars 2014.

Reste à savoir quel impact la fin prématurée du gaz de schiste peut avoir sur la politique énergétique du gouvernement ukrainien. D’aucun murmurent que l’abandon de ces projets d’exploitation était au cœur des négociations gazières menées fin octobre 2014 entre l’Ukraine et la Russie, sous l’égide de l’Union européenne, et visant à éviter une nouvelle «guerre du gaz» pendant l’hiver 2014-15.