RFI: Les disparus du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 14/10/2016

Même si les échauffourées restent constantes et meurtrières entre séparatistes pro russes et forces gouvernementales, la ligne de front s’est stabilisée dans l’est de l’Ukraine. Mais le bilan humain est lourd : près de 10 000 morts selon l’ONU, un million et demi de personnes déplacées, des centaines de prisonniers et de disparus. Pour les parents et les proches rongés par l’absence, il est difficile d’aller de l’avant.

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Maryna. Crédit: Brendan Hoffman/CICR

 

Lyoubov Stepanivna a un regard absent. Accoudée à la table de sa cuisine, elle déplace des petits morceaux de sucre avec le doigt, sans y réfléchir. Mais quand elle parle de ses deux fils, Oleksandr et Mykola, elle se fait très précise.

Lyoubov Stepanivna: Aujourd’hui, ça fait 2 ans, 2 mois, 8 jours que je n’ai plus de nouvelles. 

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de région. En juillet 2014, la ville s’est retrouvée coupée du village de ses parents, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux que lui et son frère Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014.

Lyoubov Stepnivna: Ils sont partis à 8h30 du matin. On entendait des bombardements au loin, les communications étaient mauvaises… A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien. 

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins ce que sont devenus Oleksandr et Mykola.

Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres.

Lyoubov Stepanivna: J’ai transmis ces informations à beaucoup de monde. Mais pour l’instant, je n’ai reçu aucune réponse concrète. Plus de nouvelles, de personne, de nulle part. Louhansk, ils ne me répondent plus. Ici, ils restent aussi les bras ballants. Nous sommes oubliés. Personne ne veut de nous ?

Les hostilités n’ont jamais cessé, le long de la ligne de front qui déchire le Donbass. Mais celle-ci s’est stabilisée. Et la question des prisonniers, et des personnes disparues, est un sujet sensible dans les négociations de paix.

Fabien Bourdier est le coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev.

Fabien Bourdier: En Ukraine, les chiffres varient selon les différentes parties au conflit. Le CICR, nous avons enregistré 472 cas de personnes disparues, des deux côtés de la ligne de contact. Nous avons 50% de militaires, et 50% de civils. Mais nos estimations sont qu’il y aurait au moins un millier de corps non-identifiés.

Le CICR est l’une des rares organisations internationales à pouvoir travailler des deux côtés de la ligne de front. Il assure un rôle de coordinateur de la collecte d’information et des recherches. Il fait aussi du lobbying auprès du Parlement ukrainien afin d’adapter la législation sur les personnes disparues. La loi actuelle ne concerne que les disparus en temps de paix. Soit des fugues, ou des noyés dans des lacs.

Ce qui rassure Fabien Bourdier, c’est que dans le contexte ukrainien, la question est prise au sérieux.

Fabien Bourdier: En Ukraine, à la différence d’autres conflits que nous avons pu observer, que ce soit dans les Balkans, au Liban par exemple… Ce n’est pas un conflit communautés contre communautés, donc il n’y a pas de haine entre les différentes parties au conflit. Et il y a une volonté affichée des différentes autorités, des zones gouvernementales et non-gouvernementales, à travailler sur la question. 

Cela n’empêche pas  que les familles de personnes disparues se sentent oubliées.

Aucun système d’aide publique ne vient compenser la perte des revenus de ces foyers. Et pour ce qui est des rapports avec les autorités, ils sont souvent décrits comme frustrants, et inutiles.

Maryna: Je n’arrive plus à croire personne. 

Le fils de Maryna, Yevhen, a été arrêté le 11 juillet 2014, dans son appartement de Kramatorsk, au nord de Donetsk. Tabassé, il a ensuite été conduit aux urgences. Le temps que Maryna arrive sur les lieux, il avait déjà disparu. Ses recherches n’ont donné aucun résultat.

Maryna: On m’a dit à un moment qu’il est mort. Mais si ses ravisseurs voulaient vraiment le tuer, pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences, pour le faire soigner? Ils l’ont emmené de là-bas. Les enquêteurs qui sont en charge de l’affaire n’ont posé de question à aucun docteur, pour en savoir plus. Le cas de mon fils est tombé aux oubliettes.

Les seules lueurs d’espoirs que Maryna a pu entrevoir, venaient en fait de personnes qui voulaient profiter d’elle.

Maryna: Des affairistes. Ils m’ont appelé, demandé de venir à un rendez-vous avec de l’argent et des vêtements de mon fils. Mais une fois sur place, ils n’avaient rien à me montrer. Ils voulaient juste mon argent. Alors je n’ai rien donné, et je suis parti.

Maryna erre aujourd’hui dans l’appartement de Yevhen. Tout ou presque y est resté intact. Elle a déjà enterré un fils en 2010, et son second est vivant, elle en est sûre, rien ne peut la convaincre du contraire.

L’état d’esprit est le même dans la cuisine de Lyoubov Stepanivna, dans le village de Valuiske.

Lyoubov Stepanivna: Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier

En Ukraine, comme dans de nombreux autres conflits à travers le monde, les familles de disparus ne connaîtront pas de repos tant que leurs questions n’auront pas trouvé réponse. Quelque soit la situation sur la ligne de front ou dans les salons de négociations, pour ces mères recherchant leurs fils, ces femmes recherchant leurs maris, la guerre, ne se terminera pas de si tôt.

Ecouter le reportage ici

Libération: La Prison secrète de l’Ukraine

Article publié sur le site de Libération, le 21/07/0216

Régulièrement, les gardiens de prison venaient répéter à Kostantin Beskorovaynyi : «Tu n’existes pas. Nous n’avons même pas de budget pour te nourrir. Tu n’existes pas.» Sans avocat, sans possibilité de communiquer avec le monde extérieur, entassé dans une petite cellule avec de nombreux autres détenus, sans possibilité de promenade, Kostantin Beskorovaynyi a passé 15 mois dans une prison secrète. Une histoire digne d’un film d’espions, mais bien réelle, à quelques centaines de kilomètres des frontières de l’Union européenne.

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«C’est un centre de détention arbitraire et clandestin, vraisemblablement situé dans les locaux des Services de sécurité d’Ukraine (SBU) à Kharkiv, dans le nord-est du pays», explique Denis Krivosheev, directeur adjoint d’Amnesty International pour l’Europe et l’Asie Centrale. Ce jeudi, il présentait à Kiev un rapport réalisé conjointement avec l’ONG Human Rights Watch (HRW) sur les arrestations et détentions arbitraires et les cas de tortures des deux côtés de la ligne de front du conflit dans le Donbass.

Tortures et disparitions

«Les autorités auto-proclamées de Donetsk et Louhansk ont recours aux mêmes abus», confirme Tanya Lokshyna d’HRW, citant des passages à tabac à répétition, des actes de torture divers, ou encore des disparitions prolongées et non-justifiées. «Il ne s’agit pas de jeter la pierre à un camp ou un autre, complète Krasimir Yankov d’Amnesty. Mais La différence notable, c’est que les territoires séparatistes sont par définition des zones grises. A la différence de l’Ukraine, qui est un Etat de droit. L’existence de cette prison secrète est une violation flagrante de nombreuses conventions internationales, mais avant tout de la loi ukrainienne».

D’après les entretiens et les recherches menés par les ONG internationales, jusqu’à 70 personnes ont été entassées dans cette prison secrète, au plus fort du conflit du Donbass. «La majorité d’entre elles ont déjà fait l’objet d’échanges de prisonniers. Mais à la fin février, il y avait au moins 16 personnes toujours incarcérées»,poursuit Krasimir Yankov. Des personnes coupées de leurs familles, arrêtées sur la base d’accusations douteuses, dans le cadre de la guerre hybride du Donbass.

Aveux extorqués

Kostantin Beskorovaynyi était un conseiller municipal communiste à Kostyantynivka, un temps bastion des forces pro-russes et russes, au nord de Donetsk. Arrêté lors d’une intervention musclée en novembre 2014, il fut d’abord torturé. Avant de signer des aveux le reconnaissant coupable d’avoir voulu empoisonner le réseau de distribution d’eau de sa ville, reprise par les forces ukrainiennes. Sa confession signée et enregistrée, il a disparu jusqu’à sa libération en février 2016. Celle-ci n’était pas plus justifiée que son arrestation.

«La justice n’est efficace que si elle est rendue d’abord chez soi», lance Rachel Denber d’HRW. «Le procureur général ukrainien nous a assuré qu’une enquête était en cours concernant ces allégations de prisons secrètes. Il est important de suivre le déroulement de ces enquêtes, afin de s’assurer qu’elles ne sont pas superficielles, et que ce genre de pratique cesse, des deux côtés de la ligne de front».

L’Ukraine, entre vieilles idoles et nouveaux héros

 

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 25/04/2016. Article co-rédigé avec Laurent Geslin, avec le concours de Niels Ackermann.

 

“Ils auraient du le laisser là-bas…” Oleksandr Oleksiyevitch remet les mains dans les poches de son uniforme dépareillé, et soupire longuement. Devant lui, dans la cour d’entrepôt poussiéreuse dont il assure la surveillance, Lénine a encore le doigt pointé vers le ciel. L’énorme monument de 40 tonnes gît à même le sol, loin de la place principale de Zaporijia, où il a trôné pendant des décennies, dominant les berges du fleuve Dnipro.

“Ca fait partie de notre histoire, c’est malsain de le retirer, et de faire semblant que rien ne s’est passé…” Le vigile, ancien policier à la retraite, crache par terre. En cette fin de journée, seuls les croassements de corbeaux et l’écho de quelques voitures au loin viennent perturber le silence de ce cimetière improvisé. “Maintenant, ils vont le vendre: c’est du bronze massif, il y a beaucoup d’argent à en tirer. Voilà, c’est comme ça. Notre histoire pour quelques dollars…”

Qu’est-ce qui vient après? 

Le Lénine de Zaporijia, c’était le dernier “grand” Lénine qui restait debout en Ukraine. Il a été déboulonné par la municipalité le 17 mars, en vertu des lois mémorielles dites “de décommunisation”, qui ordonnent, entre autres, la disparition de tout monument ou symbole promouvant “l’idéologie totalitaire soviétique”. Avec plus de 5000 statues dédiées au leader bolchévique en 1991, l’Ukraine était, au moment de son indépendance, la république comptant le plus grand nombre de Lénines en URSS. Il en resterait aujourd’hui un peu moins d’un millier.

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Le Lénine de Zaporijia après son déboulonnage. Photo: Laurent Geslin.

“Au moins, ici, ils ont fait cela de manière civilisée, avec une grue et une équipe technique”, poursuit Oleksandr Oleksiyevitch. Le “Léninopad”, la chute des Lénine, est souvent orchestrée de manière spontanée, par des groupes citoyens ou des casseurs nationalistes. “Mais cela a donné l’occasion à des gens de lui dire au revoir, de déposer des fleurs…”, regrette Natacha Lobach, une militante civique très active dans l’aménagement urbain de Zaporijia. “Après toutes les atrocités qu’il a commis? Cela n’a montré qu’une chose: le lavage de cerveau que nous avons subi pendant tout ce temps est encore très efficace”.

Pour cette jeune architecte, le problème est néanmoins ailleurs. “La décommunisation, c’est très bien. Mais qu’est-ce qui vient après? Par exemple, personne ne sait que faire de cette place maintenant. Un monument aux Cosaques? Aux cosmonautes? Aux Indiens?” De fait, deux ans après la Révolution de la Dignité, qui a accéléré le Leninopad, les villes d’Ukraine sont pleines de piédestaux portant encore l’inscription “Lénine”. Sans qu’aucun changement n’y soit apporté. “Le plus important, c’est d’abord de faire disparaître les traces de l’occupation soviétique”, assène Volodymyr Viatrovitch, directeur de l’Institut National de la Mémoire, et grand maître à penser des lois de décommunisation. “Peu à peu, les citoyens se saisiront de la question et trouveront des solutions pour réaménager leurs espaces urbains”.

En avril 2015, ce sont 4 lois qui ont marqué un virage de l’historiographie nationale. En criminalisant la propagande des régimes totalitaires communistes et nazis, elles prévoient d’ouvrir les archives du KGB au public, et de glorifier la mémoire des combattants en faveur de l’indépendance nationale au 20ème siècle. Soit une tentative de “reproduire le choc mémoriel connu dans les anciennes républiques populaires d’Europe centrale”, comme l’explique Volodymyr Viatrovitch, alerte, redressé sur un canapé de son bureau. “Nous devons en tirer les mêmes gains en termes de démocratisation”.

La gue-guerre des noms

En parallèle du Leninopad, la décommunisation des noms bouleverse la représentation mentale de la géographie de l’Ukraine. Ici, une avenue Lénine est devenue l’avenue (John) Lennon. Là, c’est Andy Warhol a pris la place du leader bolchevique sur les plaques de nom de rue. Dans la partie de l’oblast (région) de Donetsk, les cartes officielles utilisent désormais le nom de Bakhmout pour indiquer une petite agglomération. De 1924 à septembre 2015, celle-ci était pourtant connue comme Artemivsk, dédiée à Fiodor Sergueïev (1891-1938), dit Camarade Artiom, un révolutionnaire soviétique.

Pour les habitants de la région, de même que pour les militaires ukrainiens déployés sur le front du Donbass, à une vingtaine de kilomètres au sud, le changement est encore difficile à ancrer dans les esprits. Dans une région en guerre, où de nombreuses personnes comptent encore en roubles soviétiques, où les panneaux de signalisation sont rénovés au compte-goutte, Artemivsk restera Artemivsk pour de nombreuses années à venir.

Une spécificité locale qui est aisément exploitée par les critiques de la décommunisation, et la machine de propagande russe. Celle-ci assimile le processus à une trahison ukrainienne de son passé, et à une vaste chasse aux sorcières russophobe, orchestrée par une supposée junte nationaliste arrivée au pouvoir en février 2014.

Un des sites de propagande du Kremlin, Sputnik, dénonce ainsi une “obsession” d’ukrainiser les noms de famille à consonance russophone. On en est malgré tout très loin, puisque la source principale de Sputnik n’est autre qu’une simple pétition citoyenne. Lancée le , qui a reçu 6 signatures sur les 25000, qui seraient nécessaires à un examen par le chef de l’Etat Petro Porochenko. La manipulation dénote toutefois l’enjeu de la décommunisation en Ukraine, à la fois en termes de géopolitique, mais aussi de politique intérieure.

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Statuette de Stepan Bandera, Musée de Roman Shoukhevitch à Lviv.

Car, loin des affres de la guerre d’information qui fait rage entre l’Ukraine et la Russie, force est de reconnaître que la décommunisation ne fait pas consensus. “Dnipropetrovsk reste Dnipropetrovsk”, martèle Boris Filatov. Elu de la troisième ville d’Ukraine en octobre 2015, l’homme refuse catégoriquement de la rebaptiser. “C’est le nom historique de la ville, qui a accompagné son développement, et c’est comme cela que nous sommes connus, en Ukraine et à l’étranger”.

Et si changement de nom il y avait, quel serait-il? Fondée en 1776, sous l’impulsion de Catherine II, pour accueillir le gouvernement de la Nouvelle Russie, Ekaterinoslav prit en 1924 le nom de Petrovsk, pour célébrer le révolutionnaire ukrainien Grigori Petrovski, Commissaire du peuple aux Affaires intérieures entre 1917 et 1919, puis celui de Dnipropetrovsk, durant la déstalinisation, en 1957.

Dnipropetrovsk a beau être aujourd’hui le fer de lance de la défense nationale ukrainienne, en tant que base arrière de nombreux bataillons déployés dans le Donbass, cet héritage soviétique est insupportable pour Volodymyr Viatrovitch. “La loi est la loi. La question de Dnipropetrovsk doit être réglée, d’une manière ou d’une autre”, tranche-t-il.

Là-bas, où la décommunisation est acquise

L’homme est bien connu pour son anti-communisme primaire. D’ailleurs, son bureau de Kiev, il l’a installé dans les anciens quartiers-généraux de la Tcheka, ancêtre du KGB. La chute de l’autoritaire et très russophile Viktor Ianoukovitch en 2014 lui a donné l’occasion d’exporter à Kiev une historiographie développée depuis de longues années dans sa ville natale: Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine, un des bastions historiques de l’idée nationale ukrainienne.

La décommunisation, là-bas, elle y est acquise. “Il y a déjà des jeunes générations qui ne connaissent rien de ce bagage, ce fardeau du post-soviétisme. C’est une sorte d’héritage criminel, qui leur est étranger”, explique, placide, Ruslan Zabyliy, directeur de l’ancienne prison de Lontsky, aujourd’hui musée des occupations. L’ignorance de l’histoire soviétique? “C’est une bonne chose, parce que les jeunes générations ne veulent pas construire leur avenir à partir de cet héritage”. Un argument censé, dans un pays engagé dans un processus de réformes modernisatrices, qui se rêve toujours un avenir européen.

Et quid de la partie de la population faisant preuve d’une certaine nostalgie pour l’époque soviétique? “Ce sont des gens qui ont donné les meilleures années de leurs vies pour construire l’URSS. Ils vivent dans le passé. A part quelques marginaux surexcités, la plupart ne sont plus actifs, ils sont retraités.”, commente Ruslan Zabyliy. Autrement dit, de la quantité négligeable.

En écho à la diatribe de Ruslan Zabyliy, on n’entend pratiquement que le silence. Depuis des années, les représentants politiques communistes en Ukraine n’avaient de communiste que le nom. Ils se caractérisaient avant tout par des pratiques populistes et corrompues, sans profondeur idéologique. Ils sont désormais invisibles depuis l’interdiction du Parti communiste en décembre 2015. Dans le contexte actuel de guerre hybride contre une Russie qui se revendique l’héritière de l’URSS, aucune voix politique ne s’élève pour défendre la moindre bribe d’héritage soviétique.

La lutte pour l’indépendance glorifiée

Ceux que l’on entend beaucoup, dans l’Ukraine post-révolutionnaire, ce sont les défenseurs de la mémoire de l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), et de leurs chefs idéologues Stepan Bandera et Roman Shoukhevitch. Combattants pour l’indépendance nationale dans les années 1940 contre les Soviétiques, leur action fut néanmoins fort controversée. Notamment à cause de leur coopération d’un temps avec les Nazis, et de leur participation dans des exactions contre des Juifs et des Polonais. Discréditée par le régime soviétique, leur mémoire a été valorisée pour la première fois sous la présidence de Viktor Iouchtchenko (2005-10). Dans l’ouest de l’Ukraine, elle fait aujourd’hui partie du folklore.

“Vous voyez, ils étaient trois, quatre de nos héros à vivre cachés dans ces souterrains pendant des années, à organiser des coups contre les Rouges”, raconte un vieux guide, éclairé à la lampe torche, dans une “Kryivka” (cache) reconstituée, dans une forêt voisine de l’agglomération de Lviv. Maillon d’un réseau de centaines de terriers plus ou moins aménagés, repères de résistants nationalistes jusqu’au milieu des années 1950, cette Kryivka fut creusée tout près d’un autre marqueur historique. “Vous voyez ce fossé recouvert par la mousse?”, indique le vieux guide. “C’était la tranchée marquant la ligne de front pendant la guerre polono-ukrainienne de 1920-21”. Tout un symbole de la lutte pour l’indépendance, glorifiée par les lois mémorielles de 2015.

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Entrée d’une Kryivka rénovée, près de Lviv.

“Il faut se rappeler de ce qu’a fait mon père, qui est une action fondamentale pour l’Ukraine”, explique Iouriy Shoukhevitch, adossé à une cane en forme de hachette cosaque. A 83 ans, le fils de Roman Shoukhevitch est aujourd’hui député du Parti Radical d’Ukraine, salué bien bas par les passants dans la rue. Une reconnaissance qui le change de l’opprobre subie pendant sa jeunesse. Le régime soviétique l’avait gardé plus de 30 ans entre des prisons et des camps de concentration, pour “agitation anti-soviétique”, notamment à cause des actions de son père. C’est donc tout naturellement qu’en tant que député, il a activement aidé à la rédaction des lois mémorielles.

“C’est une histoire terrible, dont il faut nous délivrer”, explique-t-il. Imaginez un homme qui viendrait chez vous. Il casse tout, il vous bat, il épouse votre femme et vous prend vos enfants. Ensuite, il accroche son portrait au mur, et il s’installe. Et quand vous voulez le retirer, quelques années plus tard, ce sont vos enfants qui vous en empêchent, au prétexte que cela fait partie de l’histoire!” Ce processus de délivrance passe par la promotion de nouveaux héros nationaux.

Des héros, oui. Mais lesquels? 

Alors que les statues de Lénine tombent un peu partout en Ukraine, c’est Stepan Bandera qui se dresse fièrement à Lviv. “Je me souviens de Bandera quand j’étais petit”, raconte Iouriy Shoukhevitch. “C’était un homme droit, intègre”. Un souvenir mis en valeur par l’historiographie officielle, même si, dans d’autres régions d’Ukraine, en particulier l’est en guerre, le nom de Bandera en fait frémir plus d’un. Le personnage, grand idéologue de l’indépendance nationale, est aussi associé aux théories fascistes et antisémites des années 1940. Roman Shoukhevitch lui-même fut nommé commandant du bataillon Nachtigall en mai 1941. Cette unité supplétive de la Wehrmacht composée de soldats ukrainiens entra le 29 juin 1941 dans Lviv, abandonnée par les soldats soviétiques, avant de se livrer à au moins deux pogroms le 30 juin et le 25 juillet 1941.

Les historiens s’affrontent néanmoins avec persistance sur la véracité des faits qui sont reprochés à Stepan Bandera, Roman Shoukhevitch, l’UPA, et leur idéologie. D’autant que l’histoire du nationalisme ukrainien est loin d’être linéaire. Après avoir été éconduits et trahis par les Nazis, Roman Shoukhevitch et l’UPA ont effectivement combattu contre l’occupant allemand, jusqu’à leur fuite en 1944. Stepan Bandera lui-même fut emprisonné par les Nazis entre juillet 1941 et septembre 1944, coupable d’avoir déclaré un Etat ukrainien indépendant sur le territoire du Reichskommisariat.

“Ici, on compare souvent l’UPA avec l’IRA, en Irlande”, suggère Irena X., une jeune auto-entrepreneuse de Lviv. “L’UPA, ils avaient leurs objectifs, et ils ont utilisé tous les moyens disponibles. Dans le cas de l’IRA, ces moyens, c’était des attaques terroristes. Pour l’UPA, ce sont des alliances controversées et des exactions contre des groupes qui menaçaient l’indépendance. Rien de très blanc, sans être complètement noir…”

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Iouriy Shoukhevitch, à Lviv. Photo: Laurent Geslin.

Chez Iouriy Shoukhevitch, en tout cas, on ne trouvera pas une critique de l’action de son père et de ses alliés. A fortiori, la fin semble justifier les moyens. Et l’agression russe contre l’Ukraine, à partir de 2014, donnerait raison aux actions de l’UPA. “Un homme venu des régions de l’est m’a interpellé sur un plateau de télévision, il y a quelques temps”, détaille-t-il en jouant avec son briquet. A 83 ans, l’homme ne sort jamais dans la rue sans un paquet de “Stolitchniy”, de fortes cigarettes qu’il fume avec avidité. “Cet homme  a raconté qu’avant, il croyait que les Ukrainiens de l’ouest étaient des fascistes sanguinaires. Mais depuis, il a réalisé que nous avions raison dans notre combat contre les Russes!”

“La guerre du Donbass nous fournit beaucoup de nouveaux héros”, reprend Ruslan Zabyliy. “Vladimir Poutine a unifié l’Ukraine plus rapidement que des générations d’historiens et hommes politiques”. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’agression russe constitue nouvel épisode dramatique de l’histoire ukrainienne, qui pourrait atténuer le besoin d’aller fouiller dans l’Histoire avec un grand “H”. “Mais ce besoin de héros est réel”, justifie Ruslan Zabyliy. “Il s’explique par la persistance de complexes d’infériorité des Ukrainiens face à l’historiographie russe”.

Ainsi est ravivé l’héritage des Cosaques, ces guerriers libres auxquels se sont référés nombre des révolutionnaires du Maïdan ou encore les soldats actuellement déployés dans le Donbass. La Sitch, capitale légendaire des Cosaques, se trouve d’ailleurs sur l’île de Khortytsya, à Zaporijia. Et depuis mars 2016, elle n’est plus dominée par la statue de Lénine. Le symbole, encore une fois, est fort, de l’affranchissement des héros de l’Ukraine.

Tout dans le même sac? 

Le concept même de “héros”, décerné à des combattants aussi controversés que ceux de l’UPA, ne fait pas l’unanimité. Assise à une terrasse de Kiev, à quelques pas de l’Institut National de la Mémoire, Ioulia Shoukan, une chercheuse franco-biélorusse, insiste sur le besoin “d’assurer une exploitation impartiale des archives nationales”.

La jeune chercheuse a en tête les massacres d’entre 40000 et 100000 Polonais dans la région de Volhynie en 1943. “Si des documents historiques mettent directement en cause l’UPA dans ces massacres, il faut avoir la garantie qu’ils seront aussi rendus publics”. Un risque qui serait d’autant plus réel que Volodymyr Viatrovitch, dans une polémique avec le journal Krytyka, a déjà rabaissé l’analyse des exactions de Volhynie à “une question d’opinions”.

“De la même manière, les archives ne doivent pas être utilisées uniquement à des fins de discréditer l’époque soviétique”, ajoute Ioulia Shoukan. De sa propre expérience, elle sait que “tout n’est pas bon à jeter dans l’héritage soviétique”. L’URSS s’est étalé sur une période de 70 ans pour plus de la moitié de l’Ukraine contemporaine, et a imprégné sa marque sur plusieurs générations. “L’ère soviétique se divise en différentes périodes, alternant répression et apaisement, progrès économique et social et stagnation économique et pénuries. On ne peut pas tout mettre dans le même sac. Ne serait-ce que les frontières nationales, que le gouvernement entend défendre aujourd’hui, sont directement héritées de l’URSS…”

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Il en va de même pour Ievguenia Moliar, meneuse de projet à la Fondation artistique Izolyatsia. Autrefois basée à Donetsk, celle-ci est aujourd’hui en exil à Kiev, et s’est lancée, entre autres, dans un projet de sauvegarde des fresques et mosaïques soviétiques. Certaines, majestueuses, décorent des façades entières de blocs d’habitation. “On a l’impression que le pouvoir actuel veut juste faire table rase du passé, en ignorant qu’il y avait une logique biologique dans les développements passés. On ne peut retirer une mosaïque, qui n’a d’ailleurs rien d’un instrument de propagande, d’une façade de bâtiment, et prétendre que ce bâtiment n’a pas été construit selon des normes soviétiques!”

Un problème conceptuel, auquel ni l’anti-communisme des lois mémorielles, ni la promotion de nouveaux héros controversés, ne propose de solution. Pour Volodymyr Vorobey, jeune entrepreneur social de Lviv, c’est typique d’une classe politique ukrainienne irresponsable, qui “sort les amulettes vaudou quand elle n’a rien à proposer”. Les questions linguistiques, historiques, culturelles, seraient ainsi agitées à des fins politiciennes, afin de masquer le blocage du processus de réformes, de lutte anti-corruption, et de modernisation du pays.

A travers son think-tank et son réseau de petites entreprises, Volodymyr Vorobey essaie lui d’approcher la décommunisation comme un moyen de mettre un terme au paternalisme soviétique. “Un diction communiste bien connu dit que l’initiative est punissable. Sous-entendu, que tout doit venir de la hiérarchie, que les gens ne doivent rien faire par eux-mêmes”. Une mentalité que le jeune homme constate encore dans de nombreuses localités du pays, notamment à l’est, où il organise des séminaires et conférences. Les temps ont changé! L’Etat ne peut plus être pensé comme quelque chose d’inaccessible et de miraculeux, mais comme quelque chose issu de notre volonté commune”.

Dans une Ukraine paralysée par une guerre hybride, une grave crise économique et une corruption endémique, c’est bien un nouveau projet du vivre ensemble qui manque. Il en faudra plus que quelques statues de Lénine jetées à terre.

RFI: Pas très gay, l’Ukraine.

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 20/04/2016

L’homophobie en Ukraine, ce n’est pas une nouveauté. La société post-soviétique est patriarcale et très conservative. Mais après la Révolution de la Dignité, et dans le processus d’intégration européenne dont l’Ukraine se réclame, la protection des minorités devrait être garantie. Ce n’est pas encore le cas, comme le montre une nouvelle flambée de violences à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. 

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Le 19 mars, un esclandre agite la paisible ville de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. Une trentaine de militants LGBT sont assaillis en plein centre-ville par quelques 300 casseurs et militants d’extrême-droite, sous les yeux d’une police impuissante.

Oleksandr Zaventaniy, 21 ans, ouvertement gay, faisait partie des agressés.

Oleksandr Zaventaniy: Nous voulions organiser une chasse au trésor, dans le cadre de notre festival de l’Egalité… s’amuser à trouver des indices dans plusieurs lieux symboliques de la ville. C’était très innocent, nous n’avions pas prévu de défiler avec des drapeaux. Les groupes d’extrême-droite l’ont associé à une Gay Pride et ont décrété que cela n’avait pas sa place dans la ville. Le problème principal, c’est que les autorités municipales ont fermé les yeux sur ces menaces. La police aussi, en refusant d’accorder une protection pour le festival. Et pendant que les participants du festival se faisaient taper, les policiers étaient tranquillement assis à boire leur café. Ils ne sont intervenus qu’au bout d’une heure…

L’homophobie en Ukraine, ce n’est pas une nouveauté. Mais deux ans après la Révolution de la Dignité, la législation qui protège les minorités, y compris les minorités sexuelles, existe. On pouvait donc s’attendre à ce que l’Etat, et dans ce cas, la municipalité de Lviv, prennent leurs responsabilités.

Au contraire, le maire de Lviv, Andriy Sadoviy, qui se présente pourtant comme un réformateur tolérant, s’est tout de suite dédouané sur les réseaux sociaux en dénonçant une provocation, peut-être russe, visant à discréditer l’Ukraine sur la scène internationale. Son assistant, Illya Koenigstein

Illya Koenigstein: Pourquoi nous croyons que c’est une provocation? Parce que cela a dû être organisé, on ne peut pas imaginer qu’une telle chaîne d’événements arrive par hasard. D’abord, les organisateurs qui forcent leur chemin et qui décident d’organiser leur festival contre toute recommandation, pendant la période du Carême. Ensuite, ces jeunes casseurs d’extrême-droite qui débarquent de nulle part. Et la police qui reste assise, sans rien faire, ça a été un choc pour moi.

Autrement dit, ce serait la faute de tout le monde, sauf du maire. Celui-ci avait pourtant refusé net de fournir un cadre légal au festival.

 

D’où l’inquiétude d’Olha Reiter, une jeune lesbienne de Lviv.

Olha Reiter: Ce qui me préoccupe le plus, c’est que ni la municipalité, ni la police, n’ont protégé le festival. Ils n’ont pas non plus été capables d’organiser une discussion constructive, ou même d’agir selon leurs obligations constitutionnelles de protéger les droits de l’homme. C’est un très mauvais signe. La municipalité est certes à la tête d’une société conservative et catholique, mais elle reste une autorité d’Etat, garante de la loi.

A Lviv, il est de notoriété publique que le maire Andriy Sadoviy subit une forte influence de l’Eglise, que ce soit dans plusieurs affaires immobilières ou sur des questions plus sociétales. Il véhicule à ce titre les visions ouvertement homophobes du clergé et d’une grande partie de la société ukrainienne, très patriarcale. Un dignitaire d’une Eglise ukrainienne a ainsi récemment associé “l’homosexualisme”, comme il l’appelle, au crime de meurtre. A Ivano-Frankivsk, une autre ville de de l’ouest de l’Ukraine, le maire a lui estimé que l’on ne pouvait pas être à la fois gay et patriote.

Mais selon Maria Gourieva, chargée de la communication du bureau ukrainien d’Amnesty International, la situation ne serait pas si désespérée, quand on regarde le passé

Maria Gourieva: La situation des droits de la communauté LGBT en Ukraine s’améliore d’année en année. Le Président Petro Porochenko a récemment déclaré qu’il n’y avait pas de place pour l’homophobie en Ukraine. C’est un signe fort de soutien. 

Le processus d’intégration européenne aiderait au changement d’attitude des dirigeants politiques. Maria Gourieva dénonce néanmoins la persistance de fortes discriminations, la difficulté d’organiser des évènements publics, et le manque de volonté de l’Etat à faire respecter la loi.

Maria Gourieva: Ce qui renforce le climat de violence contre les LGBT en Ukraine, c’est l’impunité dont bénéficient les agresseurs. Il faut que soient menées de sérieuses enquêtes, qui débouchent sur réelles sanctions.

Pour l’heure, aucune procédure judiciaire n’est ouverte contre les casseurs du 19 mars.

 

A Lviv, Olha Reiter veut elle aussi, croire à un apaisement des tensions et à un changement des mentalités. Et contrairement à ceux qui refusent d’évoquer ces sujets dans un pays en guerre et en grave crise économique, elle affirme qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais moment.

Olha Reiter: Il est toujours bon de parler des droits de l’homme. Mais l’important, c’est l’art et la manière. Il ne faut pas brusquer la majorité de la population qui pourrait être tolérante et ouverte à certaines idées, mais les rejette car ces idées sont présentées de manière agressive. 

Même son de cloche du côté du jeune Oleksandr Zaventaniy. Le jeune homme s’est déclaré avec prudence à sa famille, et donne aujourd’hui des entretiens sur le sujet, malgré les risques d’agression.

Oleksandr Zaventaniy: Bien sûr que j’ai peur! Mais il faut surmonter ses angoisses. Je sais que si je ne parle pas en public, rien ne changera.

La première des conditions à un débat public sur le sujet des droits de la communauté LGBT, c’est la protection constitutionnelle qui incombe à l’Etat, afin que les LGBT ne soient pas les oubliés de la Révolution.

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RFI: Illya Kiva, le visage extrême de la police ukrainienne

Reportage diffusé sur RFI, le 05/04/2016

Avec une photo témoin de Niels Ackermann.

La propagande russe agite régulièrement la montée de l’extrême droite en Ukraine, comme un épouvantail. Mais, deux ans après la révolution de Maidan, les ultra-nationalistes n’ont pas de réel pouvoir politique. Malgré cela, dans certaines institutions comme la police, ils sont une force avec laquelle il faut compter. C’est le cas d’Ilya Kiva, chef de l’unité anti-drogue qui n’hésite pas à faire la promotion de ses idées radicales.

 

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Niels Ackermann / Lundi 13

 

Quand il parle, Illya Kiva regarde fixement son interlocuteur de ses grands yeux clairs, et il le pointe du doigt. Le chef du département de police de lutte anti-drogue a un ton dénonciateur et un style que certains qualifient d’agressif. En tout cas, il est direct.

Illya Kiva: Notre mission aujourd’hui, c’est la lutte contre les dealers de drogue. Pas contre les usagers de drogue. Eux, ils faut qu’ils aillent à l’hôpital. Nous, malheureusement, nous ne sommes que le scalpel qui doit extraire la tumeur. Nous ne pouvons faire preuve d’aucune pitié face aux dealers de drogue. Car ils visent à corrompre nos enfants, à corrompre notre jeunesse. 

Illya Kiva est un ancien du groupe ultra-nationaliste Praviy Sektor et chef de bataillon de volontaire pro-ukrainien dans la guerre du Donbass. Il a été nommé en octobre 2015 à la tête de la lutte anti-drogue, après s’être rapproché du très controversé ministre de l’intérieur Arsen Avakov.

Illya Kiva: Il y a ceux qui protègent leur argent. Moi, je protège mon peuple, et ma terre. Contre les drogues, et donc aussi contre la culture européenne, qui ne fournit pas un modèle adéquat aux jeunes. 

En quelques mois d’activité, Illya Kiva s’est distingué par une reprise en main énergique de son département, mais principalement par des déclarations sulfureuses. Sur une chaîne de télévision publique, il a ainsi déclaré être prêt à se livrer à des jugements extra-judiciaires, à la mode de tribunaux populaires ou de courts martiales improvisées.

Illya Kiva: Ce que j’ai dit, c’est que je suis prêt à transgresser la loi, s’il cela peut servir à sauver une vie humaine. Je suis prêt à faire cela, car je suis un homme. Vous savez que j’ai combattu dans le Donbass. Pour que quelqu’un survive, je sais très bien que quelqu’un doit mourir. 

 

Des déclarations qui en font frémir plus d’un dans la société civile, qui voyait dans la Révolution la possibilité de renforcer l’Etat de droit et de développer une force de police moderne et respectueuse des libertés fondamentales. Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, un homme d’affaires lié à des milieux plus ou moins douteux, est accusé d’entraver les nécessaires réformes structurelles.

Masi Nayyem est le frère d’un député très connu, Mustafa Nayyem. Il est avocat, et très inquiet de l’évolution des forces de l’ordre ukrainiennes.

Masi Nayyem: Nous sommes farouchement opposés au Ministre Avakov. A cause de lui, la réforme de la police est constamment remise au lendemain. Prenez la nouvelle police de la route, inaugurée en été 2015. Les officiers sont jeunes, et intègres, mais ils manquent de compétences. Et à côté, vous avez Illya Kiva, qui a beaucoup de pouvoir, mais qui est dangereux. Vous avez entendu sa position sur les jugements extra-judiciaires? Mais c’est quoi ça, c’est du nazisme, ou quoi? 

Le problème principal que souligne Masi Nayyem, c’est que la hiérarchie d’Illya Kiva ne le sanctionne pas pour ses sorties et ses méthodes brutales. Au contraire, le ministre Arsen Avakov recrute de nombreux éléments issus des bataillons militaires, plus ou moins liés à des mouvances ultra-nationalistes. Des nominations publiquement avalisées par le Président Petro Porochenko.

 

Illya Kiva insiste ainsi sur son partenariat avec le bataillon Azov dans la lutte contre les drogues. Très actif dans la guerre du Donbass, le bataillon est bien connu pour certains de ses combattants ouvertement néo-nazis.

lllya Kiva: Le bataillon Azov, c’est une partie prenante du mouvement civique contre les drogues que j’ai lancé. Il nous faut des gens qui ont fait la guerre. Je vous le répète: nous sommes le scalpel qui doit extraire la tumeur du cancer. Les combattants d’Azov, ce sont des hommes droits, qui ont trouvé un nouveau sens à leur vie. 

Depuis janvier 2016, Illya Kiva est la cible de nombreuses critiques. La chef de la police nationale, la réformatrice Khatia Dekanoidze, aindiqué dans un entretien qu’elle ne souhaitait pas qu’Illya Kiva reste officier de police. Mais pour Illya Kiva, fort du soutien du ministre Avakov, cela ne semble pas très inquiétant.

Illya Kiva: Dekanoidze, elle s’est exprimée à titre personnel, il me semble qu’elle a parlé… comme une femme. Ce n’était pas un avis du chef de la police. 

Le cas d’Illya Kiva fait sensation dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il révèle un phénomène plus profond: la participation, peu contrôlée, de forces ultra-nationalistes et extrémistes dans la  police . Alors même que cette dernière est censée assurer l’ordre et la justice dans un pays qui se rêve européen

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RFI: Praviy Sektor, instrument d’une banale guerre de gangs?

Article publié sur le site de RFI, le 17/07/2015

En Ukraine, le bras de fer entre l’Etat et le groupe ultranationaliste Praviy Sektor ne fait que commencer. Samedi 11 juillet, une fusillade meurtrière a éclaté dans l’ouest de la Transcarpathie, une région proche de la frontière avec la Hongrie. Depuis, toute l’Ukraine vit sous la menace d’affrontements généralisés entre bataillons de volontaires et forces régulières.

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A l’origine, une histoire de familles entre un député originaire de la Transcarpathie et réputé pour avoir le contrôle de la très fructueuse contrebande de cigarettes, et un autre qui veut se l’approprier et en retirer les bénéfices. Dans l’hiver 2013-2014, le deuxième est parvenu à mobiliser la section locale de Praviy Sektor (secteur droit) – le fameux groupe paramilitaire d’extrême droite né pendant la Révolution.

Or, samedi dernier, une fusillade meurtrière a éclaté dans l’ouest de cette région proche de la frontière avec la Hongrie. Des militants armés ont rendu visite au premier député. La rencontre a dégénéré en bataille rangée avec armes automatiques, véhicules blindés et grenades. Bilan : au moins trois morts, plusieurs blessés et, côté Praviy Sektor, une dizaine de « fuyards » qui ont pris le maquis et qui étaient encore, ce jeudi, recherchés par les forces spéciales ukrainiennes.

Depuis, toute l’Ukraine vit sous la menace d’affrontements généralisés entre bataillons de volontaires et forces régulières. Et la situation est très tendue. Les manifestations se sont multipliées dans plusieurs grandes villes d’Ukraine. Le 14 juillet, deux bombes ont explosé devant des commissariats à Lviv, la capitale de l’Ouest, blessant deux policiers. Et des annonces contradictoires ont fait état du retrait de quelques unités de Praviy Sektor du front de l’Est dans le Donbass.

Comment désarmer les groupes illégaux ? 

Pour autant, y a-t-il un réel risque d’escalade ? Si l’affaire a pris tant d’ampleur, c’est que Praviy Sektor est impliqué, c’est-à-dire un parti politique très controversé et doté d’une branche armée. La question de Praviy Sektor, et des bataillons de volontaires plus ou moins nationalistes, est épineuse depuis longtemps. Les militants mobilisés pendant la révolution et ensuite dans la guerre contre les forces russes et pro-russes accusent l’exécutif politique et militaire ukrainien d’incompétence et de corruption.

A Kiev, le gouvernement s’efforce depuis un an de les mettre au pas et de réduire le risque de voir émerger un véritable contre-pouvoir. Le défi est bien sûr conséquent. Le président Porochenko a beau jeu de promettre le désarmement des groupes illégaux, mais s’il passe effectivement à l’acte, les risques d’affrontement généralisés sont réels, et d’autant plus dangereux pour l’Ukraine que les rumeurs vont bon train d’une offensive russe pendant l’été. Pour l’heure, l’exécutif est impuissant. Et l’opinion publique est divisée entre ceux qui traitent les hommes de Praviy Sektor de bandits et ceux qui les considèrent comme des héros.

Enfin, le groupe Praviy Sektor passerait pour bénéficier des trafics en Transcarpathie, auquel cas il ne servirait que d’instrument dans une banale guerre de gangs. Et c’est sans doute cela qui est le plus grave. On voit que les autorités d’Etat sont encore très faibles, corrompues et peu préparées à faire face à ce genre de situation. Et non seulement Petro Porochenko ne semble pas décidé à dissoudre les bataillons de volontaires, mais il se contente de renvoyer quelques dignitaires en Transcarpathie. Aucune réforme structurelle n’est sur la table.

C’est ce qui désespère la plupart des observateurs, qui considèrent que cette affaire peut se répéter n’importe où, n’importe quand. En attendant, la population subit l’impact de la contrebande, de la corruption et du crime organisé.