RSE: Ukraine, l’hiver à l’eau froide.

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 13/09/2014

A l’approche de l’hiver, l’Ukraine connaîtrait-elle une sorte de «retour vers le futur»? Dans les différentes régions du pays, les annonces se multiplient de coupures d’eau chaude et d’électricité. Ces dernières pourraient devenir systématiques, matins et soirs, dans certaines grandes villes telles que Lviv. Des restrictions qui rappellent les dernières années de l’Union soviétique et les premières années de l’indépendance ukrainienne, quand les pénuries étaient généralisées. Cette année, les privations relèvent moins de la dislocation d’un système énergétique vieillissant et centralisé que d’une logique de survie. Il s’agit de passer l’hiver sans approvisionnements de gaz russe, taris depuis le 16 juin 2014. Officiellement, pour cause de dette impayée.

Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.
Les achats de chauffe-eau individuels se sont multipliés en Ukraine.

Un «régime d’économies de gaz», décidé par le gouvernement, est entré en vigueur le 1er août. Il fixe comme objectif des réductions de 30% de consommation de gaz pour les entreprises et les municipalités. Les utilisateurs bénéficiant de financements d’Etat, tels qu’hôpitaux et écoles, se doivent de réduire leur consommation de 10%. Dans les oblasts (régions) de Lviv et Ivano-Frankivsk, les pouvoirs publics ont d’ores et déjà annoncé la fermeture des écoles régionales pendant les mois de décembre et janvier, afin de ne pas avoir à chauffer les bâtiments.

Chaque année, la saison de chauffage dure du 15 octobre au 15 avril, à quelques semaines près, en fonction des températures. Pendant la saison 2013-14, l’Ukraine avait consommé 36 milliards de mètres cubes de gaz (pour une consommation annuelle d’environ 50,5 milliards de mètres cubes). Alors que la saison froide approche, ce sont 16-17 milliards de mètres cubes de gaz qui sont stockés dans des réservoirs souterrains du pays. S’y ajouteront environ 12 milliards de mètres cubes, qui sont généralement extraits des gisements nationaux pendant cette période. Le pays accuserait ainsi un déficit d’environ 7-8 milliards de mètres cubes de gaz. Les besoins ne pourront pas être comblés par la production de charbon. A cause de la guerre qui fait rage dans le bassin minier du Donbass, l’Ukraine a dû négocier des importations de charbon, par exemple d’Afrique du sud. «C’est la première fois en deux décennies» que l’Ukraine doit importer du charbon en grande quantité, a déploré le Premier ministre Arseniy Iatseniouk, le 13 septembre.

De nombreuses mesures de diversification des approvisionnements ont été concoctées en urgence, telles que des livraisons de gaz en provenance de Hongrie, de Slovaquie et d’Allemagne, à travers la Pologne. Du gaz initialement acheté à la Russie, qui voit d’un très mauvais œil le contournement de ses sanctions. Le 11 septembre, la Pologne s’est plainte d’une réduction d’environ 45% des approvisionnements russes. Aussi la viabilité de ces sources alternatives demeure incertaine.

En Ukraine, la consommation de bois ou de biomasse est aussi envisagée à des fins de chauffage. Selon la ministre du Développement régional, Natalyia Khotsianovska, 27 millions de tonnes de biomasse sont prêts à l’emploi, et pourraient réduire la demande de gaz naturel d’environ 18%.

Face à la déliquescence majeure de la plupart des infrastructures de cet Etat post-soviétique, de multiples projets sont avancés pour augmenter l’efficacité énergétique, en particulier des bâtiments. Par exemple, le Japon a proposé son soutien technologique pour renforcer l’isolation et la productivité énergétique des centrales au gaz. Des projets qui s’étaleraient sur plusieurs années avant de produire des résultats tangibles. Face à l’urgence de l’hiver qui approche, c’est avant tout la nécessité de réduire la consommation d’énergie qui s’est imposée dans le programme du gouvernement.

«Nous devons réduire la consommation d’au moins 6 milliards de mètres cubes», explique Adrniy Kobolev, président de la compagnie d’Etat Naftogaz Ukrainy. «Dans le seul domaine des services publics, le potentiel d’économies est d’au moins 4 milliards de mètres cubes par an».

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

L’hiver qui approche s’annonce ainsi comme une nouvelle révolution, alors que la générosité du système de chauffage central, hérité de l’ère soviétique, avait rendu banal le fait de passer l’hiver dans des logements surchauffés, en tee-shirt et les fenêtres ouvertes. Dans les supermarchés du pays se livrent désormais des courses effrénées pour se procurer des chauffe-eau ou des petits radiateurs électriques. Les autorités nationales, régionales et municipales mènent diverses campagnes de sensibilisation aux économies d’énergie. Isoler portes et fenêtres, acheter des vêtements en textiles naturels, utiliser les balcons comme réfrigérateurs ou repeindre les radiateurs individuels, traditionnellement blancs, en couleur foncée, marron ou rouge, deviennent ainsi des comportements exemplaires.

Exemplaires et patriotiques. «Chaque mètre cube de gaz brûlé de manière économique, chaque litre d’eau chaude non-utilisé sont un pas de plus vers l’indépendance énergétique de l’Ukraine», a ainsi expliqué le vice-Premier ministre Volodymyr Hroïsman. Une campagne baptisée «Indépendance énergétique» a été lancée sur Internet (http://energy-evolution.wix.com), relayée dans les médias. Des affiches et dépliants y expliquent, grâce à dessins et schémas, que toute réduction de la consommation d’énergie renforce l’indépendance du pays. A l’inverse, toute consommation, excessive ou non, vient engraisser la Russie, symbolisée par des chars d’assaut, une bombe à retardement ou encore une « matriochka », poupée russe montrant des dents menaçantes.

Source: http://energy-evolution.wix.com
Source: http://energy-evolution.wix.com

Un des enjeux de l’hiver sera aussi de prévenir les surcharges du réseau électrique, qui sera d’autant plus sollicité par l’utilisation accrue de chauffages et chauffe-eau électriques. Des mesures d’économie sont aussi proposées dans ce domaine: débrancher téléviseurs et ordinateurs au lieu de les laisser en veille, ne cuisiner que des plats simples et rapides à préparer ou encore éteindre la lumière dans les pièces que l’on quitte… Des mesures révolutionnaires dans un pays en ébullition depuis près d’un an. «Nous avons des problèmes colossaux, mais aussi des opportunités considérables», conclut le Premier ministre Arseniy Iatseniouk.

P@ges Europe: Gaz de schiste en Ukraine: Une Affaire de Familles

Article publié sur le site de P@ges Europe (La Documentation Française), le 03/09/2013

UKRAINE ECOLOGY-GAS-PROTESTLe 28 février 2013, un groupe féministe a organisé à Donetsk une manifestation contre l’exploitation de gaz de schiste suite à la signature, le 24 janvier, de l’accord de partage de production entre le gouvernement ukrainien et la firme Shell.
© Alexander Khudoteply/AFP

Le gouvernement ukrainien s’engage actuellement avec enthousiasme dans l’exploitation du gaz de schiste, qui pourrait s’avérer un outil d’indépendance considérable vis-à-vis de la Russie, principal fournisseur d’hydrocarbures. Alors que de nombreux pays d’Europe redoutent les risques géologiques et écologiques liés à l’exploitation de ce gaz non conventionnel, l’initiative ne va toutefois pas sans soulever questions et controverses dans le pays. Mais l’exécutif, composé de nombreux membres de la « Semia » (Famille) du Président Victor Ianoukovitch, entend bien mener le projet à terme.

Lire l’article ici

RFI: De « l’énergie propre » controversée dans les Carpates ukrainiennes

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 10/07/2013

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En 2008, l’Ukraine s’était engagée à soutenir le développement des énergies renouvelables. Les mesures mises en œuvre visaient à développer le solaire et l’éolien dans un pays qui tourne traditionnellement au gaz et au charbon. Mais le succès est mitigé voire pire. Là-haut, dans les montagnes des Carpates, les énergies « propres » ont paradoxalement un impact désastreux sur l’environnement. Reportage à Verkhovina, dans les montagnes ukrainiennes.

Les nombreuses rivières qui dévalent les pentes vertes des montagnes des Carpates sont une des plus grandes richesses de la région. Elles garantissent une verdure foisonnante, et attirent de plus en plus de touristes chaque année Mais selon certains défenseurs de l’environnement, l’eau pourrait arrêter de couler sous peu.

Depuis que le gouvernement ukrainien à décidé de promouvoir les énergies renouvelables, plus de 400 petites centrales hydrauliques, d’une capacité allant de 0,5 à 3 megawatts, ont déjà été construites ou sont en cours d’étude. Anatoliy Pavelko est représentant du Bureau des Investigations Environnementales à Lviv, dans l’ouest du pays. Pour lui, le potentiel hydraulique local est déjà très bien utilisé grâce à un réseau de centrales construites dans les années 1960. Mais l’introduction d’un « tarif vert » par le gouvernement a créé une incitation artificielle et injustifiée pour de nouvelles centrales.

Anatoliy: Dans le contexte ukrainien, ça se traduit par quelque chose de très bizarre. Parce que chez nous , l’énergie propre et renouvelable, ça veut souvent dire énergie sale, en particulier dans le cas des centrales hydrauliques. Ces projets ne sont pas nécessaires, car une part importante de l’électricité déjà produite en Ukraine est exportée. Nous supposons que ces investisseurs ukrainiens veulent utiliser ces centrales uniquement pour profiter du tarif vert, tant qu’il existe. Après, un certain nombre de centrales cesseront leur activité.

Selon ce tarif vert, c’est l’Etat qui rachète l’électricité à un prix environ 3 fois supérieur à l’électricité produite par des énergies fossiles. De nombreux investisseurs ont ainsi prestement entamé la construction de centrales, sans toujours faire preuve de conscience écologique. Certains projets ont viré au désastre, avec des rivières asséchées, des édifices mal construits et donc dangereux, et l’extinction pure et simple de la faune liée au cours d’eau.

Nataliya Shpeg est avocate environnementale à l’association « Environnement, Citoyens, Droit » à Lviv. Elle dénonce une connivence entre investisseurs et autorités locales, et un manque critique d’informations.

Nataliya:

On a le sentiment que les habitants ne peuvent rien faire dans cette situation, contre ces projets. Mais pourtant les rivières sont une partie essentielle de la vie de ces communautés montagnardes et ils devraient pouvoir s’exprimer sur la question. C’est pour ça que nous les soutenons. Par exemple, ces villages dépendent beaucoup des poissons des rivières. A cause des travaux qui sont en cours ou prévus, la circulation est interrompue, la chaîne alimentaire est perturbée, et les poissons ne peuvent plus pondre et déposer leurs œufs dans des endroits appropriés. 

Sans activité industrielle, et avec une tradition de petit élevage familial, ces villages dépendent aussi du tourisme, notamment lié au rafting sur des rapides. Une activité qui serait remise en cause par la construction de barrages. Dans le village de Verkhovina, dans les hauteurs des Carpates, Oksana Susiak est une représentante de la communauté hustul, une communauté traditionnelle locale.

Oksana: Ici, il y a des touristes qui logent chez moi. Il n’y en a pas beaucoup, parce que ce n’est pas commode d’arriver jusqu’ici, les routes sont mauvaises. Donc les investisseurs et les autorités nous disent que pour développer le tourisme, il faut renforcer les installations, refaire les routes, parce que le potentiel touristique est sous-utilisé. Le problème c’est qu’ en construisant ces centrales, ils vont tuer ce qui attire les gens ici ! Et pour mener leurs projets à terme, les centrales ? ils nous disent qu’ils nous verseront des subventions Mais c’est bien connu en Ukraine : On va toucher quelques milliers d’euros, une ou deux fois. Mais ça ne va pas être régulier.

Un des investisseurs est Anton Seniuk, directeur de la société « Hydropower ». Il reconnaît que de nombreux promoteurs ont monté leurs projets pour de mauvaises raisons, et sans prendre les précautions nécessaires. Ce n’est pas son cas, et lui entend construire deux petites centrales dans le village de Horoshyna, en consultant les populations locales. Mais ces dernières sont échaudées, et il rencontre une opposition catégorique.

Anton: Mon projet va dégager un revenu pour une communauté qui n’a jamais réalisé de bénéfices et qui a toujours été dépendante de subventions des autorités régionales. J’ai juste besoin de l’assurance d’un retour sur investissement d’ici 8 à 10 ans. Ce sont des projets de long-terme. Aucun projet dans les énergies vertes ne permet de récupérer de l’argent avant un délai d’au moins 6 ou 7 ans. Et on me honnit parce que je pense au long-terme ? Quand je promets d’installer des éclairages de nuit, de renforcer les berges de la rivière, et de payer des impôts locaux, on me maudit pour ça ? Je pense qu’il y a de la politique dans tout ça.

Si lui dénonce plus une manœuvre politicienne, c’est bien le détournement d’une politique environnementale à des fins spéculatives qui a mené à des dégâts écologiques considérables. Les positions sont maintenant radicalisées, et toute perspective, soit de nouvelles centrales hydrauliques, soit de développement des infrastructures locales, semble bouchée. D’un côté comme de l’autre, le « tarif vert » du gouvernement pourrait bien se solder par une belle occasion manquée, et des conséquences fâcheuses pour l’environnement.

Ecouter le reportage ici

La Libre Belgique: Belle vie et Petits Tracas d’un Belge en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 12/06/2013

Bernard Wilem a repris un ancien kolkhoze pour produire du fromage.
Ukraine Reportage Envoyé spécial à DmytrovytchiQuand j’ai commencé à vouloir faire du fromage de chèvre en Ukraine, en 2009, je me suis trouvé dans une situation incroyable : les normes techniques qualitatives (Gost) pour le lait de chèvre n’existaient pas ! » Avec un ton plein d’ironie, Bernard Wilem guide le visiteur à travers sa fromagerie, tout en se remémorant les péripéties de son installation dans le pays. « En fait, l’administration avait retranscrit toutes les normes agraires de l’époque soviétique, mais elle avait ‘oublié’ le lait de chèvre. Cela a pris près d’un an pour rétablir la situation. »

A la tête de sa ferme « Les Fromages d’Elise », du nom de sa fille, Bernard Wilem est un pionnier en Ukraine : le premier à produire du fromage de lait de chèvre cru issu de son propre troupeau de quelque 800 chevrettes. Dans le village de Dmytrovytchi, à quelque 50 kilomètres de Lviv, il a repris un ancien kolkhoze, une coopérative agricole soviétique. « Ici, ils ont fait des vaches, des porcs, encore d’autres choses. Un bazar soviétique. Quand on a racheté avec mon épouse ukrainienne, l’état des lieux était lamentable, on a tout refait nous-mêmes. » Originaire des Ardennes belges, où il était entrepreneur dans le bâtiment, il concocte ses propres peintures, enduits et cires. L’atelier de menuiserie déborde d’une activité fébrile alors que la ferme est sur le point de devenir un centre d’agrotourisme.

« Un procès, ça ne sert à rien ici »

« J’ai emménagé en Ukraine en 1999 avec deux autres Belges », raconte Bernard Wilem. « On avait décidé de louer une ferme et d’importer du matériel d’occasion pour le réparer, le louer, le vendre, ou l’utiliser pour nous-mêmes. En quelques mois, on s’est fait dépouiller. Par le service des impôts, la police, le procureur, par tout le monde. Il n’y avait aucun recours, un procès, ça ne sert à rien ici. On a tout perdu. » Ses deux partenaires ne veulent plus entendre parler de l’Ukraine. Lui reste, « par entêtement », et survit de petits boulots pendant de longues années.

« Cette ferme, c’est presque par accident. En 2005, j’ai commencé à travailler pour des sociétés françaises dans le domaine de l’élevage. On contrôle maintenant 80 % du marché du lapin industriel et du canard en Ukraine. » De cette coopération, Bernard Wilem tire les financements nécessaires pour se lancer dans un nouveau projet. « Un jour, un client m’a demandé d’importer des chèvres en Ukraine. Il s’est avéré que c’est impossible. Alors j’ai cherché des chèvres à 200 kilomètres à la ronde. J’avais toujours voulu avoir une ferme à moi, je me suis acheté un troupeau de 130 chèvres. J’ai fait des essais de fromage dans ma cuisine. Et ça a commencé comme ça. »

Si l’Ukraine était un grand pays agricole, « le savoir-faire paysan a disparu, à cause de l’histoire », explique-t-il. « Maintenant beaucoup de choses sont gâchées par des produits chimiques, des pesticides et autres. » A force de croisements et reproductions, il dispose maintenant de sa propre race de chevrettes. Grâce aux 400-500 litres de lait qu’il produit par jour, il obtient environ 50 kilos de fromage « de tradition française ». Son offre s’étend à des rillettes, de la viande, du jus de pomme. Gage ultime de la qualité de ses produits ? « Mes employés mangent le fromage qu’ils fabriquent ! C’est loin d’être le cas dans d’autres exploitations en Ukraine « 

Agro-holdings et oligarques

Lors de notre visite, la plupart des chèvres pâturent à environ cinq kilomètres de là, sur des terres que loue Bernard Wilem. Lors de la dissolution de l’URSS, les paysans des kolkhozes ont chacun reçu des petits lopins de terre de deux hectares en moyenne. L’interdiction de vendre ces propriétés empêche le développement d’une agriculture de taille moyenne, et favorise de grands « agro-holdings », qui disposent de moyens financiers, techniques et politiques pour louer la terre, malgré de lourdes complications administratives.

« Vous voyez ces collines ? C’est occupé par un agro-holding qui, en un mois, a reçu tous les documents nécessaires pour exploiter environ 5 000 hectares. Moi ça fait trois ans que je me débats pour louer 70 hectares de pâturages. » Une réforme du code de la propriété terrienne est à l’étude, mais, selon Bernard Wilem, « les oligarques n’ont pas intérêt à changer le système« . De nombreux investisseurs étrangers, notamment chinois ou arabes, sont attirés par la « chernozem », la terre noire ukrainienne, très fertile. « Les oligarques ne pourraient supporter la concurrence. L’Ukraine, ce n’est pas un pays pour les étrangers. Toutes les lois ont des nuances et des variantes. Et quand quelqu’un cherche à créer des problèmes, le système n’assure aucune protection. »

Bernard Wilem, qui a été plus d’une fois la victime d’escroqueries, explique que toute l’entreprise est au nom de son épouse, citoyenne ukrainienne. « Cela dit, quand on connaît la langue, qu’on comprend les mentalités, qu’on a établi de bons contacts, il y a tout à faire ici. » Les contacts, ce n’est plus un problème. Il raconte comment l’ancien président ukrainien et héros de la Révolution orange, Viktor Iouchtchenko, avait demandé à le rencontrer personnellement et s’est rendu plusieurs fois à sa ferme. La réputation des « Fromages d’Elise » s’étend aujourd’hui à plusieurs régions du pays, comme en Crimée ou à l’est, et Bernard Wilem est sollicité par de nombreuses personnalités en vue.

« Jamais fini »

Une renommée qui constitue la meilleure protection de la ferme, et lui permet de respecter une politique de « corruption zéro ». « C’est plus compliqué, c’est sûr. Je n’ai pas payé. Il suffit de le faire une fois, on entre dans le système, ça se sait et il est impossible d’être tranquille. Je n’ai pas vraiment d’ennemis, mais beaucoup de non-amis, qui cherchent à me bloquer dans mon développement. Mais vous voyez, ça marche quand même. »

Pense-t-il à rentrer en Belgique ? « Qu’est-ce que je pourrais y faire ? Une fois qu’on a vécu ici, c’est impossible de rentrer. C’est un autre monde. » En regardant les petites maisons d’agrotourisme qu’il est en train de faire construire, il se laisse aller, rêveur. « Il y a encore énormément à faire. Et il y aura toujours quelque chose de nouveau, je n’aurai jamais fini. »

Les Fromages d’Elise : http://www.chevrette.com.ua

RFI: Du mercure à l’air libre à Kiev

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 10/06/2013

Tchernobyl, le nom de la centrale nucléaire à l’origine d’une des contaminations radioactives les plus catastrophiques de l’histoire, a acquis une triste réputation planétaire. Mais qui connaît le nom de l’usine « Radical » ? Un ancien centre industriel à Kiev, aujourd’hui désaffecté, qui abriterait des centaines de tonnes de mercure et autres produits toxiques, qui s’évaporent à l’air libre… Rien n’est encore prouvé, mais des activistes et ONG parlent déjà de deuxième Tchernobyl…

 

En sortant du métro Lysova, dans l’est de Kiev, on trouve un grand marché en plein air et des magasins très fréquentés. En marchant quelques centaines de mètres, on entre dans la zone industrielle de l’ancienne usine « Radikal », une des plus importantes usines de produits chimiques de l’Union Soviétique. L’usine a fait faillite en 1996 et la propriété est aujourd’hui divisée entre plusieurs locataires. Si plusieurs usines regorgent d’activité, de nombreux bâtiments sont désaffectés et laissés à l’abandon.

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Oleksiy Batchenko, un jeune blogueur, m’entraîne sur un champ de ruine. Entre les débris, en grattant légèrement le sol, des petites perles argentées apparaissent : du mercure, un élément chimique très nocif pour la santé.

Oleksiy: Une fois je suis venu quand il faisait chaud, le mercure se condensait et formait des grandes flaques, là, et là, et évidemment ça s’évaporait dans l’air. Aujourd’hui on ne peut plus voir grand chose parce qu’ils ont détruit le bâtiment, mais le mercure est toujours là.

Le bâtiment de l’usine a été démoli il y a quelques semaines ou quelques mois, personne ne le sait vraiment. Mais selon Oleksiy Batchenko, il est fort peu probable que le mercure dont les photos figurent sur son blog ait été enlevé. D’innombrables bidons de métal rouillé gisent aussi entre les ruines, mais personne ne peut dire ce qu’ils contiennent.

Denys Pavlovskyi est coordinateur de projets liés à des produits chimiques au sein de l’association environnementale MAMA-86. Selon lui, il y aurait au moins 200 tonnes de mercure sur place, dans un espace peu sécurisé.

Denys: Je ne sais pas ce qu’ils vont faire dans les années à venir. Mais en ce qui concerne l’impact sur la santé, 200 tonnes de mercure, c’est un très gros problème pour la ville de Kiev et les gens qui habitent près de cette usine. Et le mercure descend dans le sol et infiltre les nappes phréatiques. C’est un deuxième Tchernobyl.

Son équipe est en train d’analyser l’impact sanitaire de ce mercure sur les habitants du quartier. Les résultats se font encore attendre mais il se dit pessimiste.

A la municipalité de Kiev, le département de l’industrie est injoignable pour des commentaires. Seul l’attaché de presse du départementde l’environnementn Vladyslav Shelokov, fournit une réponse qui se veut rassurante..

Vladyslav: Pour ce que je sais, il n’y a pas de pollution au mercure là-bas. Il n’y a pas de mercure dans les bâtiments qui sont sur place. Le service de sauvetage de l’administration de la ville de Kiev surveille la situation. Tous les jours, un groupe se rend sur place et analyse la teneur de mercure dans l’air. Il n’y a pas de situation dangereuse.

Il indique aussi que 13 millions d’euros ont été alloués en 2013 à l’enlèvement du mercure, et que la municipalité prévoit de rénover les installations électriques et la plomberie du site. Mais quand je lui montre les photos du champ de ruines et des billes de mercure, il devient perplexe. Et me recommande de m’adresser à un autre département de la municipalité.

Pour Olekskiy Batchenko, l’insouciance des pouvoirs publics sur cette question est révélatrice du manque d’intérêt, des Ukrainiens, d’une manière générale, pour les questions de pollution et de protection de l’environnement,

Oleskiy: Vous savez, il y a quelques années, une chanteuse a voulu enregistrer un clip vidéo pour une chanson sur Tchernobyl. Mais elle a du enregistrer ici à l’usine « Radikal » parce que les enfants ne sont pas autorisés sur le site de Tchernobyl. Or, là-bas, les radiations sont retombées, il y a un sarcophage pour isoler le réacteur, on prend des mesures de protection et on a décrété des zones d’exclusion. Mais ici, rien de tout ça, du mercure à l’air libre et des produits chimiques sans protection. Et en plus c’est dans un quartier très peuplé. C’est bien plus dangereux ici que là-bas.

A la sortie du champ de ruines, nous rencontrons Lioudmila Ivanovna, qui travaille dans un bâtiment à quelques dizaines de mètres. Elle n’attend rien des autorités.

Lyoudmila Ivanovna: Tout le monde est au courant. Mais qu’est-ce que ça change ? Bien sûr, qu’il y a des problèmes de santé, en particulier quand il fait chaud. Mais il n’y a rien qui change. Mes parents habitent dans une autre région, tout près d’une mine d’uranium. Il yen a trois dans la région. Il y a quelques années ils ont construit des routes avec les déchets de la mine. Un jour, il y a eu des mesures de la radioactivité, et on s’est aperçu que c’était très contaminé. Est-ce que quelque chose a changé ? Evidemment non.

Le désastre de Tchernobyl, c’était en 1986. Mais à part l’activisme de quelques citoyens et associations environnementales, il semble qu’il y ait encore beaucoup à faire en Ukraine pour développer une conscience environnementale.

Ecouter le reportage ici