TDG: La tentation solaire de Tchernobyl

Article publié dans La Tribune de Genève, le 05.08.2016

Et si l’épicentre de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire devenait un lieu de production d’une énergie propre et renouvelable? C’est le projet ambitieux du ministre de l’Environnement d’Ukraine, Ostap Semerak. Selon une présentation détaillée envoyée à plusieurs investisseurs potentiels, le but serait de développer «une capacité de 4 mégawatts de panneaux solaires d’ici à la fin 2016». Et de 1000 mégawatts sur le long terme.

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La Tribune de Genève. Capture d’écran

Terrain bon marché

Le ministre parle aussi d’installer d’autres moyens de production d’énergies renouvelables, comme de l’éolien ou de la biomasse, pour un total de production de 1400 mégawatts, soit plus du tiers de ce que dégageait la centrale nucléaire avant l’explosion fatale du réacteur numéro 4, le 26 avril 1986.

Des milliers de personnes avaient alors été évacuées des zones contaminées par les radiations, laissant derrière elles villes et villages, champs et forêts, sur plus de 2600 km carrés. «Le terrain coûte peu cher», met en avant Ostap Semerak. De plus, les lignes à haute tension qui transportaient jadis l’électricité de la centrale Lénine sont encore opérationnelles. La même logique prévaut en Biélorussie, de l’autre côté de la frontière, où un parc photovoltaïque de 23 mégawatts est déjà en construction.

Lieu de curiosité

Ces projets traduisent un changement dans la perception de la zone interdite, trente ans après la tragédie. De périmètre mortellement contaminé et interdit d’accès, celle-ci est devenue un lieu de curiosité et de tourisme. Les scientifiques ne cessent d’être fascinés par les quelques grands-mères, les fameuses Babouchkas, qui persistent à habiter la zone, et ce, en bonne santé. Autour de la centrale, les travaux du nouveau sarcophage de recouvrement du réacteur dévasté se poursuivent jusqu’en 2017. Le projet de parc photovoltaïque serait ainsi une opportunité de reconvertir ingénieurs et personnels techniques dans une nouvelle activité.

Les conditions techniques de la construction de panneaux solaires restent néanmoins un mystère, dans une zone en proie à une radioactivité nuisible à toutes sortes de métaux. La proposition gouvernementale n’avance aucun détail. Les utilisateurs de réseaux sociaux ukrainiens ont aussi été prompts à relativiser un «effet d’annonce», qui ne serait en soi pas une originalité. De nombreux plans de reconversion de la zone interdite ont été avancés aux cours des trente dernières années, sans jamais voir le jour. Sans compter les risques de corruption et détournement de fonds liés à tout projet d’envergure en Ukraine.

Dessein politique

Qu’à cela ne tienne. Plusieurs investisseurs américains et canadiens seraient intéressés, de même que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Un tel projet contribuerait à la diversification énergétique de l’Ukraine. Dans un contexte de guerre hybride contre la Russie, Kiev cherche à se délivrer de sa dépendance aux hydrocarbures livrés par Moscou.

C’est pourquoi Ostap Semerak espère enfin que la seconde vie de la zone de Tchernobyl puisse servir d’exemple positif aux populations ukrainiennes vivant en Crimée et dans le Donbass séparatiste. «Il s’agit de leur montrer que l’Ukraine se développe et pourrait leur promettre un meilleur futur», s’enthousiasme le ministre. Plus qu’un projet ambitieux, ce serait donc un doux rêve que le ministre a mis sur la table.

France Info: Tchernobyl, nouveau parc photovoltaïque?

Intervention dans la Séquence « Un jour dans le monde », sur France Info, le 04/08/2016

La zone interdite de Tchernobyl pourrait-elle se transformer en nouveau centre de production d’énergie renouvelable? … C’est le plan ambitieux du ministre de l’environnement ukrainien…. Il a récemment annoncé vouloir développer un immense parc photovoltaïque autour de la centrale dévastée, 30 ans après l’explosion du réacteur numéro 4… Un plan ambitieux, et pas si facile que ça à mettre en œuvre… En Ukraine, pour en parler, Sebastien Gobert…

 

Ca serait la une seconde vie pour la zone de Tchernobyl… Est-ce que c’est faisable? 

Oui, pour le ministre de l’environnement ce serait même une réalité avant la fin de l’année. Ostap Semerak, le ministre, parle d’installer des panneaux solaires d’une capacité de production de 4 megawatts dans un premier temps… Et 1000 megawatts sur le long terme… Ce qui représenterait un tiers de ce que la centrale de Tchernobyl produisait avant l’explosion fatale en 1986.

Le ministre parle aussi d’installer d’autres moyens de production d’énergie renouvelables, comme de l’éolienne ou de la biomasse.

Donc un plan très ambitieux, qui attirerait d’ores et déjà des investisseurs américains, et canadiens, et pourrait bénéficier d’un prêt de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement.

Mais… comme tous les projets d’envergure en Ukraine, la prudence doit être de mise. Le développement des énergies renouvelables est très lent en Ukraine. Les plans de développer un parc photovoltaïque dans la zone interdite, ce n’est pas nouveau… il a déjà été évoqué plusieurs fois au cours des 30 dernières années.

Evidemment il y a toujours le risque, en Ukraine, que l’argent des investisseurs internationaux soit détourné, par-ci, par-là. Ce n’est pas une fatalité, mais c’est bien un risque à prendre en compte. Et puis aussi, la proposition du gouvernement ne contient pour l’instant aucun détail technique: on ne sait pas comment construire et entretenir des panneaux solaires dans une zone inhabitée, en proie aux radiations nucléaires.

Et justement, pourquoi là-bas, dans la zone interdite…? 

Alors, il y aurait des avantages évidents: le terrain est désert et très peu cher, et la zone est ensoleillée. En plus, les lignes à haute tension qui transportaient jadis l’électricité produite par la centrale nucléaire sont toujours en place. Elles peuvent être utilisées. La même logique prévaut en Biélorussie, de l’autre côté de la frontière. Un parc photovoltaïque est déjà en construction là-bas.

En plus, en menant à bien ce projet, cela permettrait aussi à l’Ukraine de continuer à se délivrer de la dépendance aux hydrocarbures russes. Vous savez que dans le contexte actuel de guerre hybride dans le Donbass, chaque opportunité pour Kiev de se démarquer de Moscou est bonne à prendre.

Le ministre de l’environnement a d’ailleurs tout de suite précisé dans sa proposition qu’elle servirait d’exemple positif aux populations ukrainiennes vivant dans des territoires temporairement occupés de Crimée et du Donbass. Il s’agit de leur montrer que l’Ukraine se développe, et pourrait leur promettre un meilleur futur.

Et puis il y a le rayonnement international, imaginez l’épicentre de la pire catastrophe nucléaire de l’histoire qui devient un lieu de production d’une énergie propre et renouvelable… Le symbole serait très fort.

Et d’ailleurs, quelle est la situation dans la zone interdite? Est-ce toujours contaminé…? 

Oui! Et ça va le rester pendant encore des centaines d’années, selon les estimations les plus optimistes. Prypiat, la ville fantôme des anciens ingénieurs de la centrale, est de plus en plus en ruines. La végétation y reprend ses droits. A la centrale, la firme française Vinci et d’autres partenaires construit toujours le nouveau sarcophage de protection, qui sera achevé d’ici à l’année prochaine.

Mais ce qui est intéressant, c’est que l’image de la zone a changé au cours des dernières années. Ce n’est plus aussi dangereux qu’avant. Il y a de plus en plus de touristes qui viennent découvrir les villes et villages fantômes et admirer une véritable forêt vierge qui a poussé sans la présence de l’homme. Il y a toujours quelques irréductibles qui vivent dans la zone, des villageois, principalement des babouchkas, les célèbres grand-mères, qui ne sont jamais parties. Et après toutes ces années, elles sont encore en bonne santé! Donc l’image d’une zone contaminée, où il ne faut aller sous aucun prétexte, ça change, et ça explique aussi le projet de développement d’un parc photovoltaïque. Ce qui marquerait, là, une seconde vie pour la zone.

RFI: Ukraine: Où sont les énergies renouvelables?

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 01/12/2015

 

L’Ukraine est aussi une participante de la COP21. Mais le pays a d’autres chats à fouetter: la Russie vient de stopper ses approvisionnements en gaz naturel, et menace d’interrompre les livraisons de charbon. Dans un contexte énergétique tendu, les énergies renouvelables devraient avoir le vent en poupe, afin de favoriser une indépendance énergétique du pays. Mais on en est loin. 

A Kiev, Sébastien Gobert est allé en parler avec les quelques militants écologistes – il y en a peu – qui sont actifs dans le pays. 

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Capture d’écran – photo Facebook (Viktoriia Bilash)

La contribution ukrainienne à la COP21 s’est résumée à  une marche pour le climat dans le centre de Kiev. Sous la pluie, le 29 novembre, une petite centaine de personnes ont appelé à une révolution verte, et au développement d’énergies renouvelables. Puis elles sont rentrées chez elles.

L’association organisatrice, le Centre National de l’Ecologie en Ukraine est l’une des rares à être engagées en faveur du respect de l’environnement, dans un pays qui a d’ores et déjà annoncé qu’il ne ferait à aucune promesse pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Le jeune expert Oleh Savitskiy dresse un portrait sombre du système énergétique ukrainien, directement hérité de l’Union Soviétique.

Oleh Savitskiy: Jusqu’à présent, plus de 40% de notre électricité était produite à partir du charbon. Avec le nucléaire, ce sont les piliers de notre mix énergétique. Il y a un peu d’énergie hydro-électrique. En ce qui concerne les énergies renouvelables, notamment l’éolien et le solaire, ça représente à peine 1% de notre production d’électricité.

Dans le secteur des énergies renouvelables, l’Ukraine a aussi souffert de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie. Environ la moitié de son parc de panneaux solaires se trouvait sur la péninsule.

Aujourd’hui, le développement des renouvelables est très limité, cantonné à de petites initiatives, comme l’explique le jeune militant écologique Maksym Babaev

Maksym Babaev: Depuis 2014, il y a des aides publiques aux ménages pour le développement des énergies renouvelables. Aujourd’hui, cela concerne moins de 200 ménages. Mais cela devient populaire. Par exemple, les panneaux solaires sur les toits se développent rapidement. Nous avons aussi un fort potentiel à exploiter dans la biomasse. Jusqu’à présent, l’essentiel des déchets agricoles sont simplement jetés, alors qu’ils pourraient servir de biomasse.

Mais en dehors de ces initiatives individuelles, les perspectives de développement à grande échelle sont pour l’instant bouchées. L’expert Oleh Savitskiy.

Oleh Savitskiy: Personne ne veut investir dans de grands projets aujourd’hui en Ukraine. A cause de l’instabilité du pays, mais aussi de la corruption rampante. Il est difficile de garantir ses investissements si l’on n’est pas lié aux partis politiques.

Les militants dénoncent ici une absence totale de stratégie de développement de la part du gouvernement. Alors que pour Oleh Savitskiy, la perte du bassin minier du Donbass, et l’état de guerre avec la Russie représentent des opportunités uniques pour opérer un virage énergétique.

Oleh Savitskiy: La production industrielle a chuté depuis 2013, et la demande en électricité a diminué de 12% l’année dernière. Alors c’est le moment. Si l’on veut faire partie de l’Europe, il faut réformer le secteur, le moderniser, le rendre efficace et respectueux de l’environnement.

Avec le Centre national de l’Ecologie, cet expert tente de mobiliser les partenaires occidentaux de l’Ukraine, pour que le pays honore ses engagements.

Oleh Savitskiy: En vertu du Traité sur la communauté européenne de l’Energie, l’Ukraine doit accroître son taux d’efficacité énergétique de 9% d’ici à 2020 et faire passer la part des renouvelables à 11%. Si l’Ukraine remplit ces objectifs, alors le pays ne devrait pas connaître de hausse des émissions de gaz à effet de serre.

Oleh Savitskiy ne se fait néanmoins pas beaucoup d’illusions. En l’Ukraine, les énergies renouvelables et propres sont encore associés à un doux rêve de militants écologistes. Hormis le manque de moyen, la corruption ou autre, la clé des renouvelables réside avant tout dans la société. Et celle-ci n’est tout simplement pas sensibilisée à la question.

Ecouter le reportage ici