RFI:Un nouvel exécutif ukrainien, pour quoi faire?

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », sur RFI, le 14/04/2016

Une nouvelle journée sous haute tension politique qui commence en Ukraine, paralysée par une profonde crise politique. Le Parlement doit aujourd’hui entériner la démission du Premier ministre Arséni Iatseniouk, qu’il a lui-même annoncé le 10 avril. Et en toute logique, investir un nouveau Premier ministre, un nouveau gouvernement. Mais rien ne semble très simple. 

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Est-ce qu’on peut s’attendre à une sortie de crise aujourd’hui? 

Vous savez, en politique ukrainienne, il faut s’attendre à tout. Selon toute vraisemblance, aujourd’hui, Arséni Iatseniouk perd son poste de premier ministre, Volodymyr Hroïsman, actuel président du Parlement et favori de Petro Porochenko, le remplace, et son gouvernement est élu dans la foulée. Selon toute vraisemblance. Car ça, cela aurait déjà du être fait il y a deux jours, mais les tractations se sont éternisées, chacun voulant un morceau du gateau. Et ces tergiversations sans fin, ça montre que la nomination d’un gouvernement aujourd’hui ne signifiera en aucune manière une sortie de crise.

La coalition pro-européenne qui avait été formée en décembre 2014, après la Révolution, pour conduire les réformes structurelles et lutter contre la corruption; cette coalition rassemblait 5 partis, mais elle est est morte. Maintenant, la politique ukrainienne, c’est celle de deux partis, celui de Petro Porochenko et celui d’Arséni Iatseniouk, qui se déchirent pour des postes et des ministères. Et toutes ces manigances, ça occupe tellement les esprits que les grands axes de la politique nationale ne sont pas encore définis. Autrement dit: nouveau Premier ministre, nouveau gouvernement, certes. Mais pourquoi faire, on ne sait pas encore.

Qui c’est Volodymyr Hroïsman, le futur premier ministre? 

C’est un cas intéressant: le président du Parlement depuis deux ans; il n’a que 38 ans, et son ascension a été fulgurante, depuis son mandat de maire de Vinnytsia, une ville du centre de l’Ukraine. Il est dynamique, bien organisé, ambitieux, et il a apparemment quelques idées à lui.

Mais son ascension, ça n’a rien à voir avec son charisme ou son talent de politicien. C’est d’abord et avant tout parce que c’est un bon gestionnaire des affaires de Petro Porochenko. D’ailleurs, Vinnytsia, son ancien ville, c’est là que le Président avait installé la maison-mère de ses confiseries Roshen. Roshen, c’est le coeur de l’empire de Petro Porochenko. Volodymyr Hroïsman comme Premier ministre, c’est d’abord et avant tout une présidentialisation du système politique. Ce qui n’est pas forcément synonyme d’efficacité et de  stabilité, car Petro Porochenko est en ce moment affaibli, accusé de recourir à un usage sélectif de la justice, et aussi pour ses sociétés offshore, révélées par les Panama Papers.

Mais qu’est-ce que cela veut dire pour les réformes? 

Bonne question. Dans le nouveau gouvernement, on dirait qu’on va avoir un nouveau ministère pour l’intégration européenne. Mais c’est une formalité. Les réformateurs, notamment les étrangers qui avaient rejoint le gouvernement à la fin 2014, ils ne seront pas présents dans le nouveau cabinet. Ce sont des gens de la vieille garde. Le nouveau ministre des finances pressenti, Oleksandr Danyluk, par exemple, et bien lui il avait été conseiller du Président déchu Viktor Ianoukovitch.

En fait, ce que l’on voit, c’est la fin du système de cohabitation entre les réformateurs issus de la Révolution et la vieille garde de la politique ukrainienne, adepte des clans oligarchiques, des manigances sous la table, et de méthodes plus ou moins corrompue. Les jeunes réformateurs ne sont plus au gouvernement, ni dans les ministères, et ils sont marginalisés au Parlement. C’est la fin de l’équilibre qui avait été hérité du Maïdan. Cela ne veut pas dire que le nouveau – ancien système est plus stable. reste à savoir combien de temps il va durer.

Arséni Iatseniouk, parti pour mieux revenir?

Version longue d’un article publié dans Libération, le 10/04/2016

Arséni Iatseniouk se veut comme un “vrai leader national”, qui a à coeur les intérêts nationaux de l’Ukraine. Et l’en croire, c’est pour cela que le Premier ministre ukrainien démissionne. L’annonce a provoqué une onde de choc, venue perturber un des premiers dimanches de printemps à Kiev. Il faut dire que l’on ne l’attendait plus, son départ. Arséni Iatseniouk a plusieurs fois manqué d’être saqué au cours des derniers mois, accusé de chapeauter un système de corruption généralisée et de bloquer l’adoption de réformes structurelles. Face à sa résistance aux critiques, on aurait pu croire qu’il n’abandonnerait jamais son poste. En fait, à Kiev, il est difficile de comprendre quelle mouche a piqué Arséni Iatseniouk, ce 10 avril.

Lien vers la vidéo du discours de démission d’Arséni Iatseniouk – sous-titres en anglais

L’annonce de sa démission pourrait amorcer l’apaisement d’une crise politique “qui a été créée artificiellement”, selon Arséni Iatseniouk. En ligne de mire, les manigances du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle, “pour accroître son pouvoir sur le gouvernement”, comme l’explique Anders Aslund. Le politologue de “l’Atlantic Council” rappelle que des négociations de couloir ont commencé dès l’automne 2015, quand le parti “Front Populaire” du Premier Ministre s’est retrouvé au plus bas dans les sondages.

Après que les autres partis de la coalition gouvernementale ont emboîté le pas au Bloc de Petro Porochenko, les tractations se sont compliquées sur la question d’un potentiel remplaçant à Arséni Iatseniouk, et la crise s’est éternisée. Dans le contexte de guerre et de grave crise économique que traverse l’Ukraine, de nombreux acteurs ont insisté sur la nécessité d’une transition douce afin de préserver la stabilité gouvernementale. L’idée étant de ne pas répéter les dérives fratricides de 2005-2007, qui avaient enterré les espoirs de la Révolution Orange, et permis le retour au pouvoir de Viktor Ianoukovitch. Les Occidentaux et le FMI avaient tout particulièrement insisté sur la stabilité gouvernementale, eux qui se sont engagés à porter à bout de bras une Ukraine réformatrice, à hauteur de 40 milliards de dollars sur 4 ans.

Si la crise s’est éternisée, l’objectif premier est toujours resté le même: “Iatseniouk doit partir”. Pendant des semaines, l’ancien journaliste d’investigation et député Serhiy Leshchenko et de nombreux autres avaient accusé le chef du gouvernement d’avoir consolidé un système oligarchique aux antipodes des attentes de la Révolution de la Dignité de l’hiver 2014. Les hommes de main d’Arséni Iatseniouk, en premier lieu Andriy Ivantchouk, Mykola Martynenko et Serhiy Pashinskiy, s’étaient retrouvés sous le feu des critiques pour leurs agissements douteux et leurs liens avec les grands oligarques du pays, à commencer par le sulfureux Ihor Kolomoiskiy. Des combines qui n’auraient pu se tenir sans l’accord, ne serait-ce que tacite, d’Arséni Iatseniouk. Aussi le vote de défiance du 16 février, avorté pour cause d’ententes et pressions diverses sur de nombreux députés de la Verkhovna Rada, avait été dénoncé comme un “coup d’Etat oligarchique”.

“Malgré l’absurdité de la situation (de crise, ed.), malgré les accusations sans fondement, j’ai proposé un plan de sortie de crise”, a asséné Arséni Iatseniouk dans son discours de démission, tout en présentant le bilan des deux cabinets qu’il a dirigé. La restructuration de l’armée, la réduction de la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, l’assainissement des finances publiques sont certes à porter au crédit du Premier ministre, arrivé aux affaires à l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire de l’Ukraine contemporaine. Ainsi Carl Bildt, ancien ministre des Affaires Etrangères suédois, a beau jeu de saluer Arséni Iatseniouk pour sa “stabilisation économique et ses réformes cruciales”.

Néanmoins, la démission de plusieurs ministres réformateurs du gouvernement, notamment les personnalités étrangères recrutées pour implémenter des changements structurels, avait provoqué une perte de confiance quasi-totale dans le gouvernement Iatseniouk. Si celui-ci parvenait à maintenir le pays à flot, tant sur un plan financier que militaire, et à satisfaire les créanciers occidentaux, il ne parvenait vraisemblablement pas à mettre en oeuvre le vaste plan de réformes pro-européennes, attendues après la Révolution de la Dignité. Des insuffisances qu’Arséni Iatseniouk a rejeté avec persistance sur “les autres”. Le déni de responsabilité est, après tout, une marque de fabrique de la politique ukrainienne.

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Capture d’écran – Facebook de Serhiy Leshchenko

Aussi Serhiy Leshchenko se montre amer, dans son commentaire à l’annonce de la démission. “Le 16 février, nous avions l’occasion de virer Arséni Iatseniouk d’une manière directe, de lui faire honte, pour son très mauvais bilan. A cause d’une entente avec le Président, il a l’occasion de sortir la tête haute…” Et avec fierté. Arséni Iatseniouk ne perd d’ailleurs pas l’occasion de nommer lui-même son successeur, qui devrait être avalisé le 12 avril. Ce sera Volodymyr Hroissman, actuel Président du Parlement et favori du Président Petro Porochenko. Un tel choix sous-entend un accord préalable entre les trois hommes.

Il laisse surtout planer de sérieux doutes sur une refonte effective du gouvernement, et sur une reprise de l’effort de réformes. D’autant que Petro Porochenko, véritable architecte de cette crise politique, semble plus affaibli que jamais. Pointé du doigt pour un recours à une justice sélective à travers “son” ancien Procureur général, Viktor Shokine, il est aujourd’hui discrédité pour sa ‘nomination’ dans les “Panama Papers”, et soupçonné de tentative d’évasion fiscale.

Ainsi Arséni Iatseniouk laisse ainsi la place à une nouvelle équipe qui n’aurait guère plus de chances de réussir à apaiser les tensions et réformer le pays. Volodymyr Hroissman a surtout peu de marges de manoeuvre pour convaincre l’opinion publique et la société civile de sa volonté de changement. Les manigances pour écarter la candidature de Natalie Jaresko, actuelle ministre des finances et une des rares réformatrices encore en poste au gouvernement, ont d’ores et déjà terni l’aura de Volodymyr Hroissman. Sans redéfinition énergique de l’agenda politique, le remaniement ministériel pourrait n’être qu’un changement cosmétique, qui se retrouvera, rapidement, sous le feu des critiques.

Aussi Arséni Iatseniouk se projette déjà vers l’avenir. Il assure que son groupe parlementaire continuera d’être actif, et il annonce des objectifs “qui dépassent la simple fonction de Chef de Gouvernement”. En premier lieu, l’adoption d’une nouvelle loi électorale. Celle-ci est une étape indispensable à l’organisation d’élections anticipées, dans le cas où les tensions politiques ne sont pas surmontées dans les prochaines semaines. Le « Front Populaire » serait soutenu dans cette initiative par des forces diverses, comme “Batkyvshyna”, de Ioulia Timochenko, ou encore le “Bloc d’Opposition”, héritier du Parti des Régions, tous deux intéressés par une reconfiguration des forces à la Verkhovna Rada.

Comme de nombreuses personnalités politiques ukrainiennes, Arséni Iatseniouk, ancien banquier, est bien connu pour avoir vécu plusieurs vies, et pour survivre aux changements politiques les plus dramatiques. Aujourd’hui au plus bas dans les sondages, il parvient à partir de son propre chef, la tête haute. Et il semble déjà prêt à revenir aux affaires.

Libération: A Kiev, la petite victoire de Vladimir Poutine

Article publié dans Libération, le 07/04/2016

Le résultat du référendum est un coup dur pour les Ukrainiens en quête de soutiens occidentaux face à Moscou.

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«Ce n’est pas une sanction contre les Ukrainiens. C’est un vote qui vise le président Petro Porochenko, et lui seul.» Moustafa Nayyem ne se soucie ni des 61,1 % de votants néerlandais qui ont rejeté mercredi l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine ni du taux de participation historiquement bas (32 %). Pour le jeune député réformateur ukrainien, ancien journaliste d’investigation, «le vote ne démotive pas les milliers d’Ukrainiens qui luttent pour transformer leur pays, mais bien un Président qui, malgré ses larges pouvoirs depuis sa prise de fonction en juin 2014, n’a pas changé le système corrompu et oligarchique. Il a con stamment favorisé le passé au détriment du futur.»

Lassitude

Petro Porochenko, qui a regretté d’un air peiné le non néerlandais, est en effet perçu comme le principal responsable du manque de crédibilité de l’Ukraine post-révolutionnaire en Europe. Régulièrement accusé de chapeauter un système de corruption endémique, il figure parmi les douze chefs d’Etat cités dans l’affaire des Panama Papers, impliqués dans la création d’entreprises offshore. Si Porochenko persiste à répéter qu’il n’a ni violé la loi de son pays ni cherché à devenir un évadé fiscal, la société ukrainienne lui reproche une faute politique. Une de plus. Une de celles qui nuisent à l’image de l’Ukraine sur la scène internationale, et compromettent la transformation du pays.

Au lendemain du vote néerlandais, l’humeur est ainsi à une lassitude désabusée en Ukraine. Le référendum faisait la une des médias depuis des mois, avec des appels répétés de la société civile aux Néerlandais pour soutenir l’accord. Il avait été la raison première des protestations antigouvernementales, en novembre 2013, qui avaient débouché sur la «révolution de la dignité» et le renversement de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Un groupe de personnalités issues de la révolution avait d’ailleurs fait le déplacement il y a quelques jours aux Pays-Bas, afin de promouvoir la cause ukrainienne.

«Trahison»

L’accord est d’autant plus important pour l’Ukraine qu’il est avant tout un «programme intensif de réformes structurelles visant à moderniser le pays, et à opérer l’européanisation de ses structures», indique Kateryna Zarembo, directrice adjointe de l’Institut de politique mondiale à Kiev. Soit une feuille de route de réformes indépendante des jeux d’influence oligarchiques propres à la région.

Pour les Ukrainiens en quête d’un soutien occidental face à ce qu’ils considèrent comme une agression russe, le rejet néerlandais laisse un goût amer. La militante des droits de l’homme Halyna Coynashest découragée face à la «trahison des Européens», et remet en cause «les pseudo-valeurs pour lesquelles les Ukrainiens se sont battus». La plupart des commentateurs disent que le vote «n’annulera pas l’accord d’association et n’en changera pas la nature», explique Andreas Umland, chercheur allemand basé à Kiev. Que les Néerlandais aient voté contre la corruption ukrainienne, l’inefficacité de Kiev dans l’enquête sur le drame du Boeing MH17, qui avait coûté la vie à de nombreux Néerlandais, ou pour des raisons plus domestiques et eurosceptiques, ils ont offert «une victoire à la propagande poutinienne», ajoute Umland. Selon lui, les Pays-Bas sont devenus partie prenante dans la guerre de l’information à laquelle se livrent Ukraine et la Russie depuis plus de deux ans.

 

Les surprises de la tradition: la journée coups de théâtre du 16 février à la Verkhovna Rada

Version longue d’un article publié dans La Libre Belgique, le 17/02/2016

Tremblement de terre politique en Ukraine. Le Procureur Général Viktor Shokine a annoncé poser sa démission, à la demande du Président Petro Porochenko, après de longues semaines de critiques. le Président a aussi appelé le Premier ministre Arséni Iatseniouk à démissionner, mais celui-ci a échappé de peu à un vote de défiance. Une journée à rebondissements qui laissera des traces. 

Au petit matin, une jeune femme circule entre les sièges de la tribune de presse de la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien). Elle distribue avec grâce des livrets détaillant le bilan alternatif du parti “Bloc d’Opposition”, l’héritier du Parti des Régions de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Du moins, si le parti avait été au pouvoir. Vers 10h, Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la Révolution Orange de 2004, apparaît toute pimpante dans l’hémicycle. Les commentaires laissent fuser “qu’elle est prête à revenir au pouvoir”. Le ton de la journée est donnée. Ce 16 février, le Premier ministre Arséni Iatseniouk doit donner son premier discours-bilan de politique générale pour l’année écoulée. Un grand nombre de députés espèrent que cela sera son dernier. Les remplaçants se bousculent déjà.

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“Il doit partir”, assène Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui député du Bloc de Petro Porochenko, la majorité présidentielle. “Arséni Iatseniouk bloque un certain nombre de réformes cruciales, et il entretient des affaires de corruption qui doivent être sanctionnées”. Le Premier ministre, autrefois adoubé par l’Américaine Victoria Nuland comme “Yats”, le meilleur candidat pour conduire les réformes structurelles de l’après-Ianoukovitch, est la cible de nombreuses critiques. Malgré les circonstances exceptionnelles de crise économique et financière et de guerre hybride contre la Russie, on lui reproche en particulier de ne pas s’être attaqué aux schémas de corruption pré-existants sous l’ancien régime. Certains vont même jusqu’à avancer qu’Arséni Iatseniouk en profite directement.

Serhiy Leshchenko a été l’un des fers de lance de l’opposition au Premier ministre. D’abord en enquêtant sur ses proches collaborateurs, tels que Mykola Martynenko, soupçonné d’avoir perçu 30 millions de francs suisses de bakchich dans le cadre d’un juteux contrat lié à l’industrie nucléaire. Le jeune homme, et d’autres députés réformateurs de différentes factions, ont ensuite passé de longs moments à récolter les 150 signatures requises afin d’initier une procédure de vote de confiance.

Ce mardi 16 février, les jeunes élus se débattent afin de préparer la venue d’Arséni Iatseniouk tandis que l’Assemblée, réunie en séance plénière, procède à quelques votes techniques. Certains sont nécessaires à la libéralisation du régime de visas Schengen, d’autres renforcent de manière controversée les pouvoirs du Bureau du Procureur Général. Les débats sont longs et houleux.

Des préliminaires qui ne font que languir les impatiences avant la véritable question du jour: la venue du gouvernement dans l’hémicycle à 16h. A l’extérieur, plusieurs centaines de manifestants, portant des bannières du parti nationaliste “Svoboda”, du parti de Ioulia Timochenko “Batkyvchyna” ou encore du parti populiste de Serhiy Kaplin “Les Gens simples”, s’époumonent pour réclamer la destitution du Premier ministre. Dans l’après-midi, l’apparition de quelques jeunes cagoulés, combiné au renforcement du dispositif policier, font craindre d’éventuels débordements. Tout le monde, à la Rada, a en tête la grenade meurtrière du 31 août. Les photos des 4 policiers tués par l’explosion sont d’ailleurs toujours exhibées sur la facade du bâtiment.

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A l’intérieur du Parlement, néanmoins, l’incertitude la plus totale règne. A la tribune Les principaux chefs de partis affichent leurs déterminations à choisir un nouveau gouvernement. Oleh Lyashko, du Parti Radical, l’explique en toute simplicité, avec une vidéo d’un collaborateur d’Arséni Iatseniouk conduisant une voiture de luxe: “C’est pour cela que ce gouvernement doit partir”. Mais dans les couloirs, ou dans la cantine du sous-sol, entre deux sandwiches au saumon; impossible de faire des prognostics. Le moto des législateurs, répété à l’unisson, est bien le même: “Je ne sais pas ce qu’il va se passer; je ne sais s’il y a suffisamment de voix pour la défiance; reposez-moi la question dans une heure”.

Jusqu’à cette annonce surprise, vers 15h30: dans une allocution télévisée, le Président Petro Porochenko se résout à appeler publiquement Arséni Iatseniouk et le Procureur Général Viktor Shokine à démissionner. “C’est une manière pour le Président de se laver de toute critique”, estime Serhiy Kiral, un député du parti “Auto-Aide”, membre de la coalition. Viktor Shokine, était lui aussi très controversé, accusé depuis des semaines d’utilisation sélective de la justice, et de la préservation de systèmes corrompus au sein de son Bureau. Viktor Shokine, dont le manque de crédibilité affectait directement la personne du Président, s’exécute aussitôt, à en croire les dépêches de presse. La destitution d’Arséni Iatséniouk, dans la foulée, semble alors possible. La collecte de signatures nécessaires à l’initiation d’un vote de défiance revêt un simple caractère technique. S’élèvent alors les voix des Cassandre.

“Voter contre ce gouvernement, c’est ouvrir la boîte de Pandore et mettre en péril tout ce que nous avons accompli depuis deux ans”, s’écrie, à la tribune, le député Serhiy Pashinkski, du “Front Populaire, le parti d’Arséni Iatseniouk. “Une telle décision ne doit pas être une simple sanction”, renchérit la députée Viktoria Syumar. “Vous devez avoir un remplacement, afin de ne pas nous faire tomber dans le chaos. Où est votre nouveau Premier ministre?” En filigrane, l’inquiétude, partagée par beaucoup, d’une nouvelle période de querelles politiciennes stériles, similaire à celle de 2005-06, qui avait sonné le glas des espoirs de la Révolution Orange.

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Un risque pris au sérieux par les donateurs occidentaux. Européens, Américains et FMI soutiennent l’Ukraine à hauteur de 40 milliards de dollars sur 4 ans. “Ils sont évidemment préoccupés par cette exigence de stabilité”, déplore un diplomate européen en poste à Kiev depuis de nombreuses années, sous couvert d’anonymat. “Il faut néanmoins comprendre que le pays est dans une phase de développement dynamique: il y a certains processus qu’il serait dommage de brider…”

Ce processus s’est néanmoins stoppé de lui-même, ce 16 février. Entré en scène peu après 16h, Arséni Iatseniouk affiche une confiance arrogante, comme à son habitude. Dans les 40 minutes de son discours de bilan d’activité, il décrit la manière dont son gouvernement a assaini les finances publiques, restauré la puissance de l’armée, permis à l’Ukraine de ne plus acheter un seul mètre cube de gaz naturel de la Russie, défendu l’appellation ukrainienne de la marque de champagne “Noviy Svit”, malgré l’annexion russe de la Crimée. Il ne trouve pas une minute pour s’adresser une critique, exprimer un regret, ou commenter sur l’initiative des députés de procéder à sa destitution. Hormis une remarque finale: “chers députés, vous devez faire votre choix. Ce gouvernement a fait son maximum”. Et de retourner s’asseoir.

Les heures qui suivent consistent en d’interminables discours et questions ouvertes au gouvernement. Iouriy Loutsenko, chef du Bloc de Petro Porochenko, présente la motion 4080, qui initie un vote de confiance à l’encontre du gouvernement. “Je vais vous dire pourquoi 70% des Ukrainiens réclament votre démission: ils voient que vous vous êtes arrêtés en chemin. Rien n’a changé dans le pays, et les gens sont de plus en plus pauvres”, s’exprime-t-il avec passion. Plusieurs autres personnalités politiques défilent à la tribune pour donner leurs opinions sur la situation. Vadym Rabynovitch, du Bloc d’Opposition, fait sensation en exhibant une paire de menottes pendant son intervention. “Il ne suffit pas de les renvoyer, il faut les mettre en prison et leur faire rendre ce qu’ils ont volé!”, s’emporte-t-il.

Ce n’est que vers 20h que les députés procèdent à un vote sur le bilan du gouvernement. A 247 voix, celui-ci est reconnu insatisfaisant. 15 minutes plus tard, le vote sur la destitution du cabinet ne recueille, lui, que 194 voix, soit bien en-deca des 226 requises pour faire tomber le gouvernement. Surprise pour beaucoup, consternation et dégout pour d’autres. Arséni Iatseniouk, lui, se lève, l’air triomphant. Il salue ses ministres, et rentre chez lui. L’hémicycle se vide en un instant. La tribune de presse rapidement après. Il est déjà tard. Et si la crise politique d’une vacance du pouvoir est évitée dans l’immédiat, il est aisé de deviner que l’histoire ne s’arrête pas là.

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Très vite, les nouvelles facettes de la saga politique apparaissent en ligne. Serhiy Leshchenko dénonce la “maison de patates” de Petro Porochenko et la manière dont les 22 députés de sa majorité présidentielle se sont abstenus de voter malgré les consignes de Iouriy Loutsenko. Quelques députés se plaignent sur leurs pages Facebook de ne pas avoir pu voter, car leurs pupitres étaient désactivés. D’autres, comme Nataliya Korolevska, du Bloc d’Opposition, se fend d’un post affligeant: “Cauchemar! Je me suis trompé de bouton…”. Moustafa Naiiem, un autre jeune député réformateur au sein du parti présidentiel, dénonce l’achat de députés à prix coûtant, comme étant le résultat de tractations entre oligarques. Rinat Akhmetov aurait, selon lui, un intérêt certain à ce qu’Arséni Iatseniouk reste en place. Sachant que le Premier ministre est déjà soupçonné d’une entente cordiale avec Ihor Kolomoiskiy, ces suppositions donnent une teinte oligarchique bien terne à un Premier ministre issu de la Révolution de la Dignité.

Quasiment  instantanément, Ioulia Timochenko annonce le retrait du ministre nommé par son parti, Ihor Jdanov (Jeunesse et Sports) du gouvernement. Le 17 février au matin, elle se retire officiellement de la coalition. Le parti Samopomitch, qui se présente depuis septembre, avec ambiguïté, comme un « parti d’opposition, au sein de la coalition », n’annonce rien de tel. Il se contente d’indiquer que ses députés n’assisteront pas aux séances à la Rada, le 17 février. Quelles que soient les évolutions futures, les remous politiques ne devraient pas s’apaiser de si tôt, mettant en danger le programme de réformes actuel.

Comble de la surprise, l’information se confirme, dès le 16 février au soir, que le Procureur Général Viktor Shokin n’a en fait pas démissionné. En tout cas pas officiellement. En congé maladie, il n’aurait pas la possibilité de rédiger et signer sa lettre de démission… “Nous avons cherché à savoir qui était en charge de traiter cette lettre. Nous n’avons pas réussi…”, indique un fonctionnaire haut placé de l’administration présidentielle, sous couvert d’anonymat. La démission du Procureur Général, honni dans l’opinion publique autant que dans les cercles politiques et diplomatiques, reste ainsi une question ouverte. Rien n’indique qu’elle sera résolue dans un futur proche.

A travers le cas de Viktor Shokin, et à travers les manipulations parlementaires que l’on prête à l’administration présidentielle, c’est donc la personne de Petro Porochenko qui se retrouve au coeur des coups de théâtre du 16 février. La question sur toutes les lèvres étant: le Chef de l’Etat a-t-il été dépassé par des oligarques concurrents, qui ont exercé une plus forte influence sur les députés au moment du vote? Ou bien, est-ce que le Président a quelque chose à gagner en maintenant un Premier ministre honni au pouvoir? Et si oui, qu’a-t-il donc à gagner?

RFI: Destitution avortée du Premier ministre ukrainien

Papier diffusé dans les journaux du matin sur RFI, le 17/02/2016

Remous politiques en Ukraine. Le Procureur Général Viktor Shokine a démissionné à la demande du Président Petro Porochenko, après de longues semaines de critiques. Le Président avait aussi appelé le Premier ministre Arséni Iatseniouk à démissionner. Mais celui-ci a échappé un vote de défiance au Parlement. 

Sébastien Gobert dans le Parlement

Arséni Iatseniouk s’est présenté avec beaucoup d’assurance aux députés pour  leur présenter son bilan d’activité en 2015

Arséni Iatseniouk: Nous sommes sûr et certain que ce gouvernement a été sur le bon chemin tout ce temps. Nous nous sommes tenus à notre politique, à nos valeurs, et à nos convictions! 

Arséni Iatseniouk était malgré tout sur le point de faire face à un vote de défiance, proposé par Iouriy Loutsenko, le chef de la majorité présidentielle.

Iouriy Loutsenko: Je vais vous dire pourquoi 70% des Ukrainiens réclament votre démission: ils voient que vous vous êtes arrêtés en chemin. Rien n’a changé dans le pays, et les gens sont de plus en plus pauvres. 

Ces critiques, alliées à des accusations d’abus de pouvoir et de corruption, pesaient sur Arséni Iatseniouk depuis des mois. Après de longs débats parlementaires, il a néanmoins échappé à un vote de défiance qui semblait acquis. Les raisons de l’échec du vote demeurent obscures. Certains font valoir des arrangements secrets avec des oligarques. D’autres des pressions et manipulations de la part de Petro Porochenko lui-même. Quoiqu’il en soit, les critiques se font déjà entendre, et promettre de nouvelles actions. Ce n’est sans doute pas la dernière tentative de destituer Arséni Iatseniouk. Son gouvernement est maintenu, afin de poursuivre des réformes structurelles. Mais cela n’est pas forcément un gage de stabilité.

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Photo du résultat du vote de confiance. Motion rejetée. 

RFI: Journée de pause dans la mobilisation à Chisinau

Intervention dans le journal de 8h, sur RFI, le 23/01/2016

A Chisinau, la crise politique ne perd pas en intensité depuis l’investiture, mercredi 20 janvier, d’un gouvernement impopulaire et corrompu. Le vote avait déclenché des émeutes aux abords du Parlement et des manifestations de masse dans le centre de la capitale. Le weekend s’annonce comme un tournant pour l’avenir du mouvement de protestation. 

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Quelle est la situation sur place? 

Je me trouve dans le quartier gouvernemental, entre le Cabinet des ministres et le Parlement, où les plus grosses manifestations se sont tenues encore hier, mais ce samedi, rien n’est organisé. On ne trouve que quelques policiers autour de tentes d’un mouvement anti-corruption, vaguement pro-européen, qui sont disposées sur la place principale depuis l’automne. On est loin des échauffourées du milieu de la semaine, quand des manifestants avaient pénétré dans le Parlement et humilié publiquement des députés accusés de corruption. Aujourd’hui, les organisateurs du mouvement de protestation marquent une pause, et appellent à une manifestation monstre demain dimanche. Ils veulent par là prendre le temps de mobiliser des participants dans les régions de la Moldavie. Mais il s’agit aussi de définir une ligne commune pour un mouvement qui est très diverse, composé de socialistes, d’oligarques post-communistes et de représentants de la société civile. Personne ici ne semble savoir à quoi ce mouvement peut aboutir.

Quelles sont les demandes des protestataires? 

Ils réclament avant tout des élections anticipées, une réforme constitutionnelle, et la fin du système de corruption généralisée qui gangrène la Moldavie. L’investiture du nouveau gouvernement, le troisième en moins d’un an, consacre la domination sans partage sur le pays d’un oligarque sulfureux, Vlad Plahotniuc. Il entretient un système de clientélisme et de morosité économique dramatique. Le nouveau Premier ministre, Pavel Filip, est perçu comme son homme de lige. L’intégration européenne du pays que la coalition au pouvoir assure défendre, ne serait en fait qu’une couverture de facade. Les protestataires anti-gouvernementaux veulent en finir avec ce système, mais les principaux représentants de l’opposition, notamment le très énigmatique Renato Usatii, sont eux aussi des oligarques, plus ou moins proches de la Russie. Rien ne dit qu’ils en finiraient avec l’oligarchie si leurs demandes étaient respectées, ce qui nuit évidemment à leur capacité de mobilisation parmi la société moldave – et à leurs chances d’obtenir des résultats.

RFI: Situation tendue à Chisinau

Papier diffusé sur RFI, dans le journal de 13h, le 21/01/2015

Situation tendue à Chisinau, capitale de la Moldavie. Plusieurs milliers de personnes manifestent aux abords du Parlement pour protester contre l’élection à la va-vite d’un nouveau Premier ministre, déjà taxé de corruption. 

A Kiev, Sébastien Gobert

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Capture d’écran  – https://www.privesc.eu

“Nous sommes le peuple! Nous n’abandonnerons pas! De nouvelles élections anticipées maintenant!” L’ambiance est électrique dans le centre de Chisinau, où une protestation de masse est relayée sur des vidéos en ligne et sur les réseaux sociaux. Les manifestants sont indignés de l’élection par le Parlement, tard dans la nuit du 20 janvier, de Pavel Filip au poste de Premier ministre. La séance s’est tenue dans le plus grand secret, sans que les médias nationaux aient pu y assister. Pavel Filip est le troisième Premier ministre de la Moldavie en moins d’un an. Il est issu d’une coalition qui se revendique pro-européenne, mais qui est empêtrée dans des scandales de corruption. Il est difficile de déterminer si les protestataires sont pro-européens ou pro-russes, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils sont anti-gouvernementaux et mobilisés contre la corruption endémique qui paralyse la Moldavie. Un groupe de manifestants a brièvement envahi le Parlement hier dans la nuit et assure qu’ils sont prêts à le refaire si leurs demandes ne sont pas entendues. Les forces de police sont déployées en masse dans le centre-ville. Même si certains agents ont d’ores et déjà baissé leurs armes et rejoint les manifestants, la situation ne montre aucun signe d’apaisement.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI