RFI: Les représentants de l’Ancien Régime ukrainien bien placés avant les élections

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe », le 24/10/2015

Parmi toutes les élections qui se tiennent à travers le monde ce weekend, les Ukrainiens se rendent eux aussi aux urnes, pour élections locales: municipales, cantonnales et régionales. Même s’il ne va pas changer l’équilibre du pouvoir à Kiev, l’enjeu du scrutin est conséquent: les oligarques du pays et les représentants de l’ancien régime pourraient revenir en force sur l’échiquier politique…

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Comment expliquer que les représentants d’un ancien régime autoritaire et corrompu soient bien placés dans les sondages? 

C’est avant tout un signe du mécontentement de la population vis à vis de la politique du président Petro Porochenko et du premier ministre Arseni Iatseniouk. Après plus d’un an au pouvoir, à la suite de la révolution de la dignité, les réformes n’avancent pas, ou en tout cas c’est comme cela que l’opinion publique le perçoit.

Et donc ce dimanche, les représentants de l’ancien régime vont bénéficier d’un vote de protestation, instrumentalisé par les oligarques du pays. Ces oligarques se spécialisent dans la création de petits partis techniques sans idéologie, destinés à désorienter les électeurs. On assiste donc à la multiplication de bannières, d’affiches, de slogans tous plus racoleurs les uns que les autres. On voit des artistes, des mannequins, et même Dark Vador, qui se portent candidats. Evidemment, ça brouille les cartes

Mais surtout, une des raisons pour lesquelles les représentants de l’ancien régime sont bien classés en amont de cette élection, c’est qu’ils n’ont jamais quitté la scène politique depuis la révolution. Beaucoup sont soupçonnés de corruption, d’abus de pouvoirs, de pratiques mafieuses, mais ils n’ont jamais été sérieusement inquiétés par la justice. C’est en grande partie parce que le système judiciaire n’a pas été réformé, et que les partis qui se disent réformateurs n’ont pas réussi à changer les règles du jeu politique.

Ce qui veut dire que les forces politiques réformatrices ne sont pas suffisamment unies…? 

Exactement, et c’est criant dans le contexte de cette élection. Le parlement a fait passer une nouvelle loi électorale qui était censée empêcher toute manipulation et fraude: on fait on voit que cette loi n’éclaircit pas le processus politique, et qu’en plus elle sert les intérêts du parti présidentiel.

Chacun essaie ici de tirer la couverture à soi, et les partis membres de la coalition gouvernementale se déchirent pour placer leurs candidats. On voit même des cas où ils préfèrent soutenir des politiciens à la réputation sulfureuse et corrompue plutôt que de s’unir derrière un candidat réformateur d’un parti concurrent.

En fait, les résultats de ce dimanche pourraient bien sonner le glas de la coalition gouvernementale, faire tomber le gouvernement, et provoquer des élections législatives anticipées. On n’en est pas encore là. Mais beaucoup de gens ont cela en tête ce week-end.

Et pour illustrer concrètement tout cela, Vous vous trouvez à Odessa, où l’issue de l’élection est une des plus incertaines du pays. Quelle est la situation? 

Et bien C’est haut en couleur, à la mode d’Odessa. Le président Porochenko et le tonitruant gouverneur Mikheil Saakachvili, l’ancien président de Géorgie, soutiennent un candidat réformateur mais totalement inconnu, Sasha Borovik. Ses chances de l’emporter sont tellement maigres qu’en fait on pense qu’il ne serait qu’un candidat technique pour permettre la réélection du maire actuel, Hennadiy Troukhanov, un ancien pro-russe reconverti, aux pratiques mafieuses.

Un autre politicien à la réputation sulfureuse, Serhiy Kivalov, qui s’est fait construire une villa exubérante que l’on appelle le chateau de Harry Potter, et bien lui est candidat dans une petite ville de banlieue. Il y a mobilisé 700 étudiants et les a simplement enregistré comme habitants de la ville! Ce qui a presque doublé la population locale On peut imaginer pour qui ces nouveaux électeurs vont voter.

D’une manière générale, à Odessa et dans le reste du pays, on s’attend à beaucoup de fraudes et à des résultats qui feront beaucoup d’insatisfaits, et qui peuvent être lourds de conséquences au niveau national.

Libération: Retour de Flamme pour Svoboda

Article publié dans Libération, le 21/09/2015

Le parti, acteur majeur de la révolution, est en perte de vitesse avant les élections locales de dimanche. Il est accusé de violences.

Oleh Tyahnybok semble repartir en croisade à la veille des élections ukrainiennes locales de dimanche : «Le pouvoir tente d’évincer les nationalistes [du scrutin]. Ils ne veulent pas que siègent dans les conseils municipaux des citoyens qui puissent s’opposer à leur tyrannie et au pillage du peuple qu’ils entreprennent !» Svoboda («Liberté») est, aux yeux de cet homme, le parti des «vrais patriotes». C’est précisément pour cela qu’ils «subi[ssent] des pressions systématiques, qui visent à éliminer Svoboda de la vie politique».

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Dans le centre de Ternopil, Oleh Tyahnybok harangue ses partisans en territoire conquis. Dans l’ouest de l’Ukraine, son parti avait remporté à la fois la mairie et la majorité au conseil régional aux élections de 2010. Ici aussi, il lui faut repartir au combat. Mais son discours, qui paraissait alors si conquérant, sonne aujourd’hui comme une vieille rengaine qui n’aurait pas changé depuis l’époque de l’autoritaire Viktor Ianoukovitch. Svoboda apparaît finalement comme un perdant de la révolution de 2014. Aux yeux du ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, Svoboda est devenu «le parti du terrorisme»depuis les affrontements sanglants entre des militants ultranationalistes et les forces de l’ordre, devant le Parlement le 31 août. Bilan : quatre morts parmi les policiers et plus de 130 blessés. On n’avait pas vu tel déchaînement de violence à Kiev depuis la fin de la révolution.

«Tous les fauteurs de troubles ne sont pas nécessairement des militants de Svoboda. Certains venaient du Parti radical d’Oleh Liachko, du parti Ukrop, de l’oligarque Ihor Kolomoïsky, ou se trouvaient là à titre privé, commente l’expert Pavlo Homonaj. Mais ce sont bien les dirigeants de Svoboda qui ont harangué la foule, et appelé à prendre le Parlement.»

Une trentaine de personnes avaient alors été placées en détention provisoire. Deux chefs de file de Svoboda, Ihor Chvayka et Iouriy Sirotiouk, sont en maison d’arrêt jusqu’au 4 novembre.

Oleh Tyahnybok n’en démord pas : «Le pouvoir est responsable de cette attaque terroriste. En votant pour un projet de décentralisation qui revient à une capitulation face au Kremlin [car il pourrait ouvrir la voie à une autonomie des territoires sous contrôle séparatiste, ndlr], le tandem formé du président Petro Porochenko et de son Premier ministre, Arseniy Iatseniouk, a provoqué les Ukrainiens.» Le chef de Svoboda a porté plainte contre Arsen Avakov pour «diffamation» et parvient à faire retarder ses interrogatoires. Il dénonce les poursuites contre ses militants comme des «persécutions politiques». Ihor Chvayka, candidat à la mairie de Kharkiv, et Iouriy Sirotiouk, tête de liste à Kiev, seraient ainsi «injustement empêchés» de participer aux élections locales.

«Incorruptible»

«Ce qui fait le plus mal, c’est que les gars du 31 août ressemblaient comme deux gouttes d’eau à ceux des barricades de février 2014. Si cela se trouve, ce sont les mêmes, se désole le jeune designer Taras Bojko, lui-même très actif pendant la contestation contre le régime prorusse de Viktor Ianoukovitch. Contre la dictature, ils étaient alors des héros, nos héros. Mais là, leurs actions sont injustifiables !»

Pendant l’hiver 2013-2014, Oleh Tyahnybok, dont les militants s’illustraient par leur courage face aux policiers sur les barricades, faisait jeu égal avec Vitali Klitschko et Arseniy Iatseniouk. Tous étaient alors unis contre l’oligarchie, la corruption, et la «colonisation impériale russe». Et Svoboda avait le vent en poupe depuis qu’il avait remporté 10 % des voix aux élections législatives de 2012. «J’avais voté pour eux, bien sûr, confesse Ruslan, à Kiev. Ils parlaient de la fierté d’être ukrainiens, prenaient le métro sans gardes du corps… C’était le parti du changement à l’époque.» Ayant pris ses distances avec le mouvement, Ruslan constate amèrement : «Svoboda est aujourd’hui […] à la dérive, frustré et cherchant désespérément à attirer l’attention.»

Reniés par Porochenko, Iatseniouk ou encore Vitali Klitschko, le maire de Kiev, les nationalistes n’ont retiré aucun gain politique du changement de régime malgré leur forte mobilisation sur le Maïdan et dans les bataillons de volontaires déployés dans l’est de l’Ukraine contre les rebelles prorusses. Oleh Tyahnybok n’a totalisé que 1,16 % des voix à l’élection présidentielle de mai 2014. La même année, en octobre, son parti a été éliminé du Parlement aux législatives. «Dans le contexte de l’agression russe en Crimée et dans le Donbass, Svoboda a perdu le monopole du discours patriotique et anticommuniste»,explique le chercheur Anton Shekhovtsov. Sans cette auréole de défenseur de la patrie, Svoboda n’est plus immunisé contre les accusations de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme qui, un temps oubliées, sont revenues au premier plan. Le parti «incorruptible» a de même été éclaboussé par quelques suspicions de conflits d’intérêts, impliquant par exemple Ihor Chvayka.

Éloignement du FN

Comble de la disgrâce, Svoboda est plus isolé que jamais au plan international. En 2012, Oleh Tyahnybok se félicitait de ses «excellentes relations avec le Front national français». Mais depuis l’annexion de la Crimée, les Le Pen, père et fille, ouvertement admiratifs de Vladimir Poutine, ne veulent plus entendre parler de l’accord de coopération signé en 2009. Svoboda, qui déclenchait hier encore l’admiration, crée aujourd’hui la peur.

Ses dirigeants les plus controversés, comme Ihor Myroshnychenko, persistent à organiser, chaque 1er janvier, une marche aux flambeaux dans le centre de Kiev, en l’honneur de l’anniversaire de Stepan Bandera. Un style «années 30» pour commémorer le tout aussi contesté chef radical de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). «Accusée de massacres ethniques pendant la Seconde Guerre mondiale, le rôle de celle-ci dans la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine est loin de faire consensus parmi les chercheurs», rappelle l’historien Andriy Portnov. Les rapports des exactions commises par les bataillons de volontaires sur le front de l’Est, de même que la publicité faite à la présence d’éléments néonazis dans certaines unités, comme le bataillon Azov, n’ont pu que nuire à l’image des mouvements radicaux nationalistes.

La fusillade de Moukachevo, le 11 juillet, a illustré le risque de «voir des contrebandiers utiliser la franchise de Praviy Sektor [mouvement d’ultradroite, ndlr] pour commettre leurs crimes», commente le député Moustafa Nayyem du Bloc de Petro Porochenko (lire Libération du 18 juillet ).

«Impunité»

Les violences du 31 août ont, elles, fait ressortir le danger que représente la libre circulation des armes et des combattants, à partir du Donbass. «N’importe quel vétéran qui se sent trahi par le gouvernement peut répéter cette action à n’importe quel moment», avance Volodymyr Ishchenko, vice-directeur du Centre pour les recherches sociales et du travail, un des rares think tanks ukrainiens à être ouvertement ancré à gauche.

«Ces violences sont le résultat de l’impunité qui règne en Ukraine, nuance Tetyana Mazur, directrice du bureau ukrainien d’Amnesty International. Ni les tueries de Maïdan, ni les crimes de guerre, ni les attaques contre la communauté LGBT n’ont été punis par les autorités. Le signal envoyé est que la violence est tolérée.»

«Svoboda en tant que parti va-t-il être sanctionné ?» s’interroge Volodymyr Ishchenko. «Le gouvernement traite Svoboda d’irresponsable, mais ne souligne pas que son idéologie est dangereuse. Comme l’exemple de Praviy Sektor l’a montré, on peut disposer de plusieurs milliers d’hommes armés, contester le monopole de l’Etat dans l’utilisation de la force, appeler à une insurrection générale, et n’en subir aucune conséquence…»

«Les mouvements radicaux sont des « idiots utiles » pour les autorités dans leurs négociations pour se partager le pouvoir», estime un membre d’une association de défense de la société civile à Kiev, sous couvert d’anonymat. A en croire les pronostics politiques, Svoboda devrait subir un nouveau revers électoral lors des élections locales de dimanche, y compris dans ses fiefs de l’ouest de l’Ukraine. Mais comme le 31 août l’a laissé entrevoir, les dommages collatéraux d’un tel déclin pourraient s’avérer sanglants.

La Libre Belgique: L’extrême-droite en toute impunité en Ukraine

Article publié dans La Libre Belgique, le 15/092015

Trois morts, plus de cent quarante blessés et pas un seul coupable. Les manifestations qui ont dégénéré en affrontements meurtriers aux abords de la Verkhovna Rada (le Parlement) à Kiev, le 31 août, étaient pourtant organisées par des mouvements politiques bien connus, notamment le parti nationaliste Svoboda. La police a procédé à une trentaine d’arrestations et interrogé plusieurs chefs de file du mouvement. Mais au lieu d’avoir une enquête efficace, c’est une cacophonie sans nom qui règne en Ukraine.

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Pour le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, Svoboda est devenu « le parti du terrorisme » , coupable « d’un crime, plutôt que d’une position politique » .

Ce 31 août, le dirigeant de Svoboda, Oleh Tyahnybok, ancien chef du Parti national-socialiste d’Ukraine, avait appelé à protester contre un projet de décentralisation qui pourrait, à terme, accorder une certaine autonomie aux territoires sous contrôle séparatiste, au sein d’une Ukraine unie. Haranguant la foule, Oleh Tyahnybok stipendiait les forces de l’ordre comme « les anciens ennemis du Maïdan » , le mouvement de la place de l’Indépendance. Quand ses proches collaborateurs et militants s’en étaient pris aux policiers, il n’avait guère stoppé ses incitations à la violence. Qu’à cela ne tienne : Oleh Tyahnybok a porté plainte contre Arsen Avakov « pour diffamation » et accusé « le pouvoir et les services secrets d’avoir organisé une provocation pour discréditer son parti » .

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La Libre Belgique: A Tchongar, Ukraine et Crimée se regardent en chiens de faïence

Reportage publié dans La Libre Belgique, le 26/03/2015

L'officier Skarvinko devant un bâtiment laissé à l'abandon, dans le no man's land, le 19/03/2015.
L’officier Skarvinko devant un bâtiment laissé à l’abandon, dans le no man’s land, le 19/03/2015.

Malgré un pâle soleil de printemps, le vent déboulant de la mer d’Azov reste glacial. Il balaye sans pitié la multitude de sacs plastiques, papiers et autres détritus, qui s’écrasent sur des façades défoncées. Flottant au-dessus de ce désert, marquant les extrémités d’un pont, deux drapeaux se font face : un russe et un ukrainien.

Tchongar était il y a peu un arrêt prisé par les vacanciers sur la route des plages de Crimée. C’est désormais un no man’s land, bordé d’anciens magasins et restaurants abandonnés, de quelques tranchées antichar, et de longues files de camions. « Deux jours que j’attends. J’espère que demain, je pourrai passer. » Andriy X a pris ses aises. Une amie à ses côtés, il ne manque de rien dans la cabine de son camion chargé de marchandises, immatriculé dans l’ouest de l’Ukraine. « J’ai l’habitude, c’est comme ça ici désormais… » Les contrôles ukrainiens, il les a passés « très rapidement ». Mais comme toujours, c’est « de l’autre côté que ça bloque ».

Plus de liaisons directes avec l’Ukraine

De l’avis général parmi les routiers, les douanes russes multiplient les contrôles « tatillons » sur les entrées de marchandises. La péninsule est néanmoins lourdement dépendante des importations venues d’Ukraine, à la fois de biens de consommation et de nourriture, mais aussi d’eau et d’électricité. Des importations d’autant plus cruciales que la Crimée se retrouve dramatiquement isolée, un an après un référendum d’autodétermination – qui a conduit à son rattachement de facto à la Fédération de Russie -, et dont la légalité est très contestée. A la suite de blocages de part et d’autre, il n’y a plus ni train, ni bus, ni avion qui relie directement la Crimée à l’Ukraine continentale.

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La Tribune de Genève: « Ianoukovich est parti, la corruption reste »

Article publié dans La Tribune de Genève, le 23/02/2015

Le nouveau seigneur du château porte un pantalon à élastique. De ses pantoufles vieillissantes, il glisse sur les parquets en bois précieux et les sols en marbre. Symbole de l’armée insurrectionnelle ukrainienne, le drapeau rouge et noir est posé sur les épaules de Petro Oleynik, mais laisse entrevoir un gilet traditionnel et des symboles nationaux. Sa famille à Lviv, sa ville natale dans l’ouest de l’Ukraine? Cet épicier de formation ne l’a pas vue depuis des mois. Il habite depuis le 22 février 2014 à Mejyhiria, l’ancienne résidence somptueuse du président autoritaire déchu Viktor Ianoukovitch. «Je fais le ménage, je nourris les oiseaux, les poissons…»

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Temple de la corruption

Selon ses dires, il est seul à entretenir le vaste manoir en bois rare, à polir le chandelier de l’entrée qui «pèse» près de 2 millions d’euros et à s’assurer que personne ne vient piller les trésors de ce temple de la corruption de l’ancien régime. «J’étais volontaire sur le village de l’EuroMaidan. Après la fusillade du 20, on était en état de choc. Mais le 22 au matin, quelqu’un a crié que Ianoukovitch avait pris la fuite et qu’il fallait aller occuper Mejyhiria! Je suis monté dans une voiture et je suis arrivé ici.» L’année de Petro Oleynik peut se résumer simplement: il est le seul révolutionnaire à ne pas être reparti. «Parce qu’il faut préserver cet endroit et le faire connaître, pour rappeler pourquoi nous nous sommes battus.»

Ancienne propriété d’Etat soviétique accaparée par Viktor Ianoukovitch et ses proches, Mejyhiria a été rendue à l’Etat en juin et transformée en musée en novembre. Malgré cela, les pouvoirs publics n’accordent que peu de moyens à l’entretien de cette immense propriété de 140 hectares, son terrain de golf, son sauna, son zoo ou encore la reconstitution d’un galion sur les bords du fleuve Dniepr. Aussi Mejyhiria est aujourd’hui un ensemble disparate: l’héliport est devenu le QG du bataillon de volontaires ukrainiens «Sitch». Les baraques des forces de sécurité abritent des personnes déplacées de Crimée et du Donbass. Le parc est devenu une sorte de jardin public, à 20 hryvnias (septante centimes de franc suisse). Quant aux fastes abusifs du manoir principal, on les découvre pour 200 hryvnias (7 francs).

D’incompétentes autorités

«Les autorités nous ont coupé le gaz», explique avec simplicité le maître des lieux. Durant la visite guidée chorégraphiée à la minute près, il referme portes et fenêtres prestement pour économiser la chaleur. «L’électricité, ça va encore. Mais ils veulent que l’on paie les factures. Avec quel argent? Je suis bénévole. Le fait est qu’ils n’ont personne pour me remplacer, ils ne veulent pas prendre leurs responsabilités…» C’est à cause de l’incompétence des nouveaux pouvoirs publics que Petro Oleynik entend «rester aussi longtemps que nécessaire».

Et ce n’est pas la menace du retour de Viktor Ianoukovitch, lancée le 20 février, qui va le faire déguerpir. «Je l’attends de pied ferme! J’ai quelques comptes à lui demander.» L’ex-chef de l’Etat, désavoué par ses anciens alliés et électeurs de l’est de l’Ukraine, semble plus isolé que jamais. En un an d’exil en Russie, il n’est jamais apparu publiquement en compagnie du président Poutine, pourtant son allié de principe.

Si le retour de l’autocrate déchu paraît improbable, le système de la «Famille» qu’il avait engendré serait toujours influent en Ukraine. Des entreprises liées à son fils Oleksandr ou au jeune millionnaire Serhiy Kurchenko seraient toujours actives dans les affaires bancaires ou les importations énergétiques. De quoi promettre de nombreuses heures de travail aux journalistes enquêteurs du groupe «YanukovychLeaks». Ceux-ci avaient réalisé un coup d’éclat en mettant la main, dès le 22 février, sur d’imposantes quantités de documents (certains repêchés dans les eaux glacées du Dniepr) attestant de la corruption du régime.

Une justice complaisante?

En mai 2014, le journaliste et militant anti-corruption Denis Bigus annonçait «des mois, des années de travail, pour se donner une idée de l’ampleur des abus de la Famille». Et de dénoncer la lenteur des procédures judiciaires, voire une certaine complicité des nouvelles autorités avec les anciennes. Un des adjoints du procureur général Vitaliy Iarema a ainsi été fortement critiqué après la révélation d’images de sa luxueuse villa, dans la banlieue de Kiev.

«Ce n’est plus possible de voler autant que Ianoukovitch l’a fait», estime Rodion Luka, un visiteur à Mejyhiria, assis, ébahi, sur les imposants fauteuils de tissu soyeux. «Mais nos nouveaux dirigeants ne luttent pas suffisamment contre la corruption. Il y a encore beaucoup à faire.» (TDG)

RSE: Ukraine, Le Futur Parlement tronqué d’un pays amputé

Brève publiée sur le site de Regard sur l’Est, le 14/10/2014

Façade principale de la Verkhovna Rada, Kiev. Septembre 2014.
Façade principale de la Verkhovna Rada, Kiev. Septembre 2014.

Ce seront une trentaine de sièges vides qui feront figure de plaie ouverte. La Constitution ukrainienne prévoit que la Verkhovna Rada (Parlement) doit être constituée de 450 législateurs. Le 26 octobre prochain, seuls quelques 420 députés seront élus lors des prochaines élections législatives pour la Verkhovna Rada (Parlement). «Les sièges libres seront remplis uniquement lorsque le drapeau ukrainien flottera de nouveau au-dessus de Donetsk, Louhansk et la Crimée», a asséné Iouriy Loutsenko, chef du parti Bloc de Petro Porochenko et ancien ministre de l’intérieur.

Selon la Commission Electorale Centrale (CEC), 1.541.052 électeurs sont enregistrés dans les dix circonscriptions de la République Autonome de Crimée, 308.742 dans les 2 circonscriptions du territoire autonome de Sébastopol, 1.830.976 dans les onze circonscriptions de l’oblast (région) de Louhansk, et 3.412.280 dans les 21 circonscriptions de l’oblast de Donetsk. Sur un total de 36.256.483 électeurs enregistrés sur les listes électorales, ce sont donc plus de 19,5% des électeurs ukrainiens qui vivent dans des territoires où le scrutin ne pourra pas être tenu, ou du moins partiellement.

Les bureaux de vote de 17 des 32 circonscriptions des régions de Louhansk et Donetsk devraient ainsi rester fermés le 26 octobre. Le Donbass sera néanmoins partiellement représenté à la Verkhovna Rada, à travers les 15 circonscriptions qui opéreront normalement. Le système électoral ukrainien est un système mixte: la moitié des législateurs sont élus selon un système majoritaire uninominal à un tour et l’autre moitié selon un système proportionnel sur des listes nationales, avec un quorum fixé à 5%. Des 15 circonscriptions qui fonctionneront dans le Donbass sortiront donc 15 députés élus selon le système majoritaire, et 15 selon le système proportionnel, selon la CEC.

«Il est impossible de prévoir le nombre exact de députés qui seront élus le 26 octobre», commente un employé de la CEC à Kiev. «Nous ne savons pas encore combien de circonscriptions travailleront de manière effective, la situation change constamment». Une incertitude qui s’explique par un cessez-le-feu plus que fragile, mais aussi par un découpage accidenté des divisions électorales. La circonscription n°52, par exemple, est composée de plusieurs quartiers de la grande ville de Gorlovka, sous contrôle séparatiste, et de la petite ville de Dzerjinsk, battant pavillon ukrainien. Dans le cas où un député y est élu, celui-ci représentera probablement moins de la moitié de sa circonscription. Les électeurs vivant dans les territoires considérés comme «occupés» ont la possibilité de voter aux élections législatives, à la condition de se signaler à la commission électorale centrale avant le 20 octobre, et de se rendre en personne à un bureau de vote en territoire ukrainien, le jour-même de l’élection. Ces électeurs ne pourront voter que pour des candidats inscrits sur des listes de partis, et non pour des candidats inscrits sur liste majoritaire.

Bien que les territoires des Républiques Populaires de Donetsk et de Louhansk sont toujours considérés comme des parties intégrantes de l’Ukraine, les autorités séparatistes ont répété leur refus d’organiser le scrutin. Des affiches électorales du Bloc d’Opposition peuvent néanmoins être aperçus dans la ville de Donetsk. Cette nouvelle formation politique est composée principalement d’anciens membres du Parti des Régions, l’ancienne majorité de Victor Ianoukovitch, dont les succès électoraux reposent traditionnellement sur le Donbass. Le service de presse du parti ne fait aucun commentaire sur la présence de ces posters. Il se contente d’affirmer «qu’aucun candidat du Bloc d’Opposition ne fait campagne dans les territoires rebelles», laissant supposer que ceux-ci ne sont plus les bienvenus dans leurs anciens fiefs.

De leur côté, les autorités séparatistes ont annoncé la tenue de leurs propres élections législatives. Après maintes tergiversations sur des questions logistiques, elles devraient se tenir le 2 novembre.

P@ges Europe: Législatives ukrainiennes; Vraie évolution ou Fausse révolution?

Article publié sur le site de P@ges Europe (La Documentation Française), le 01/10/2014

Façade principale de la Verkhovna Rada, Kiev. Septembre 2014.
Façade principale de la Verkhovna Rada, Kiev. Septembre 2014.

Alors que la situation demeure incertaine dans l’est du pays, l’Ukraine entre en campagne électorale pour renouveler son Parlement, une des revendications majeures de la révolution de l’EuroMaïdan de l’hiver 2013-2014. Le scrutin du 26 octobre 2014 est néanmoins à haut risque, parce que le pays souffre de multiples crises mais aussi parce que beaucoup redoutent de nouvelles divisions et querelles politiciennes. Et un renouvellement effectif des élites est loin d’être garanti.

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