Libération: Donbass, l’ombre des disparus

Version longue d’un reportage publié dans Libération, le 26/10/2016

Families of Missing Persons
Maryna Anatoliivna Mikhnovska, whose son Yevgen Mykolayovych Myronov went missing from his apartment after being taken by soldiers, poses for a portrait in his apartment on Monday, July 11, 2016 in Kramatorsk, Ukraine.

Ukraine. Plus de deux ans après le début du conflit et malgré les accords de Minsk, les habitants de l’est du pays restent sans nouvelles de centaines de personnes, malgré la mobilisation des ONG.

“Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier”. Lyoubov Stepanivna tasse du doigt quelques grains de sucre sur la table, sans y penser. A voir l’état de sa cuisine, et du reste de la maison, elle ne pense plus à grand chose de concret. Mais sans l’ombre d’une hésitation, elle sait depuis combien de jours deux de ses fils, Olexandr et Mykola ont disparu. “2 ans, 2 mois, et 8 jours”, égrène-t-elle, le jour de la rencontre.

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de la région éponyme, dans l’est de l’Ukraine. Jusqu’au printemps 2014, quand les tensions entre les troupes ukrainiennes et les forces séparatistes pro-russes, soutenus par la Russie voisine, dégénèrent en conflit ouvert. Louhansk a vite été séparée du village de Lyoubov Stepanivna, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux qu’Oleksandr et Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014. “Ils sont partis à 8h30. On entendait des bombardements au loin. A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien”, se lamente Lyoubov Stepanivna.

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins le devenir d’Oleksandr et Mykola. Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres. “Aux services secrets, aux ministères, au Président Petro Porochenko, à Louhansk…” Rien n’y fait.

Les échauffourées meurtrières n’ont jamais cessé sur la ligne de front qui déchire l’est de l’Ukraine, bien que celle-ci soit stabilisée depuis février 2015. Dans le cadre du laborieux processus de paix encadré par les accords de Minsk II, la question des personnes disparues se fait sensible. “Nous avons 472 cas officiellement enregistrés. A 96%, il s’agit d’hommes, pour moitié militaires, et pour moitié civils”, indique Fabien Bourdier, coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev. Un chiffre qui n’est qu’une estimation: “près d’un millier de corps restent non-identifiés”, précise Fabien Bourdier.

Les disparitions sont imputables à toutes les parties en présence: ukrainienne, russe et pro-russe, sans distinction. Aujourd’hui, la nature de ce conflit hybride, caractérisé par une forte proximité sociale, culturelle et linguistique des belligérants, faciliterait les recherches. “Ce n’est pas un conflit ethnique, comme dans d’autres régions du monde. Il n’y a donc pas de haine viscérale d’un camp à l’autre. On voit une réelle volonté politique pour résoudre ces cas de personnes disparues”, assure Fabien Bourdier.

Le CICR est en première ligne pour encadrer les efforts de recherche. C’est l’une des rares organisations internationales habilitée à travailler à la fois en territoire ukrainien et séparatiste. En plus de la collecte d’information et de la coordination des acteurs, l’une de ses missions concrètes est de former et accompagner les médecins légistes, afin de maximiser les chances d’identification lors d’exhumation et d’autopsie de corps.

Côté ukrainien, la volonté politique observée se heurte néanmoins aux lacunes du cadre législatif. “La législation actuelle sur les personnes disparues n’est pas adaptée à une situation de conflit et fait plutôt référence à des fugues, ou à des individus perdus dans la montagne…”, explique Fabien Bourdier. La Verkhovna Rada (Parlement) est aussi encouragée à passer une loi spécifique qui créerait une commission nationale sur la question. Les députés seraient aussi incités à se préoccuper des conséquences matérielles des disparitions.

“Mes deux fils m’aidaient à survivre, moi et mon mari”, sanglote Lyoubov Stepanivna, à Valuiske. “Cela fait deux ans que nous vivons quasiment sans rien… L’année prochaine, je dois me faire opérer du coeur. Il faudra envoyer le fils d’Oleksandr à l’université. On ne sait pas comment payer pour tout cela”. Vivant dans un petit hameau aux routes de terre, à 3 kilomètres à peine de la ligne de front, Lyoubov Stepanivna n’a plus qu’un fils sur trois pour seul soutien. “En plus, comme je n’ai pas perdu ma maison, je n’ai pas droit à de l’aide humanitaire…” La prise en charge des familles de disparus ne semble pas être à l’ordre du jour à Kiev. Le gouvernement peine déjà à apporter une assistance suffisante à des centaines de milliers de personnes déplacées.

La priorité du moment est bien de “retrouver tous les prisonniers et personnes disparues et les ramener chez eux”, comme l’affirme Iryna Herashenko, vice-Présidente de la Verkhovna Rada et négociatrice ukrainienne pour les affaires humanitaires aux négociations de Minsk. Une priorité très politique, compliquée par des listes de captifs incomplètes et des calculs en tout genre en amont d’échanges très médiatisés de prisonniers.

Un certain nombre d’individus figuraient ainsi au registre des personnes disparues jusqu’à l’été: une enquête d’Amnesty International et de Human Rights Watch a révélé qu’ils étaient tenus au secret, certains pendant plus de deux ans, dans une prison secrète des services de sécurité ukrainiens, à Kharkiv. Le scandale de cette révélation avait vraisemblablement conduit à la libération de nombreux détenus. Plusieurs seraient encore en cellule. Les ONG des droits de l’homme avaient dénoncé des pratiques similaires dans les républiques auto-proclamées de Donetsk et de Louhansk.

La tâche des négociateurs est aussi compliquée par l’évolution constante des listes. Iryna Herashenko déplorait ainsi, le 14 septembre, que plusieurs soldats ukrainiens ont récemment été capturés par les séparatistes pro-russes “par négligence, en s’habillant en civil pour aller rendre visite à leurs familles en territoires occupés”. En raison d’un manque d’information sur leur sort, trois d’entre eux ont été placés dans la catégorie des personnes disparues.

 

Sélection de photos de Brendan Hoffman, réalisées pour le Comité de la Croix Rouge Internationale. 

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“Tout ça, ce sont des jeux comptables pour eux”, coupe Maryna, affalée dans un fauteuil de l’appartement de son fils, Yevhen, à Kramatorsk, au nord de Donestk. “Ils n’ont pas besoin de gens comme nous, et ils ne feront rien pour nous aider”. Elle étale, elle aussi, les lettres envoyées à différentes institutions ukrainiennes, laissées sans réponses concrètes.

“Ils sont venus le chercher ici, le 11 juillet 2014, quelques jours après la reprise de la ville par l’armée. Ils l’ont battu, et emmené ensuite aux urgences”. Le temps que Maryna arrive sur place, Yevhen avait déjà disparu. “Ils me l’ont pris… Et depuis, plus de nouvelles”. Maryna est contactée par plusieurs personnes qui lui font miroiter des informations. “On a essayé de me tromper, et de m’extorquer de l’argent”, se souvient-elle. Elle n’a jamais payé. Alors il ne lui reste qu’à attendre.

“Il est vivant, j’en suis sûre. Ils ne voulaient pas le tuer, sinon pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences pour le soigner…? Vous savez, j’ai enterré mon premier fils en 2010, alors je ressens ces questions au plus profond. Yevhen est vivant, je le sais”. Dans l’appartement qu’elle visite de temps en temps sur le chemin du travail, rien n’a bougé depuis deux ans, ou presque. “Il doit tout retrouver comme il l’a laissé… quand il reviendra”.

RFI: Les disparus du Donbass

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 14/10/2016

Même si les échauffourées restent constantes et meurtrières entre séparatistes pro russes et forces gouvernementales, la ligne de front s’est stabilisée dans l’est de l’Ukraine. Mais le bilan humain est lourd : près de 10 000 morts selon l’ONU, un million et demi de personnes déplacées, des centaines de prisonniers et de disparus. Pour les parents et les proches rongés par l’absence, il est difficile d’aller de l’avant.

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Maryna. Crédit: Brendan Hoffman/CICR

 

Lyoubov Stepanivna a un regard absent. Accoudée à la table de sa cuisine, elle déplace des petits morceaux de sucre avec le doigt, sans y réfléchir. Mais quand elle parle de ses deux fils, Oleksandr et Mykola, elle se fait très précise.

Lyoubov Stepanivna: Aujourd’hui, ça fait 2 ans, 2 mois, 8 jours que je n’ai plus de nouvelles. 

Alexander était un officier de police à Louhansk, la capitale de région. En juillet 2014, la ville s’est retrouvée coupée du village de ses parents, Valuiske, par la ligne de front et de multiples barrages routiers. C’est à l’un d’entre eux que lui et son frère Mykola ont du se faire arrêter, le 17 juillet 2014.

Lyoubov Stepnivna: Ils sont partis à 8h30 du matin. On entendait des bombardements au loin, les communications étaient mauvaises… A 12h30, leurs téléphones étaient éteints. Et depuis, plus rien. 

D’après une connaissance qui s’est portée comme témoin, c’est à un barrage ukrainien que des “hommes cagoulés, vêtus de noirs”, ont appréhendé les deux frères. Mais rien ne permet d’établir avec certitude l’identité des ravisseurs, et encore moins ce que sont devenus Oleksandr et Mykola.

Alors depuis plus de deux ans, Lyoubov Stepanivna écrit des lettres.

Lyoubov Stepanivna: J’ai transmis ces informations à beaucoup de monde. Mais pour l’instant, je n’ai reçu aucune réponse concrète. Plus de nouvelles, de personne, de nulle part. Louhansk, ils ne me répondent plus. Ici, ils restent aussi les bras ballants. Nous sommes oubliés. Personne ne veut de nous ?

Les hostilités n’ont jamais cessé, le long de la ligne de front qui déchire le Donbass. Mais celle-ci s’est stabilisée. Et la question des prisonniers, et des personnes disparues, est un sujet sensible dans les négociations de paix.

Fabien Bourdier est le coordinateur du dossier des personnes disparues au Comité de la Croix Rouge Internationale (CICR), à Kiev.

Fabien Bourdier: En Ukraine, les chiffres varient selon les différentes parties au conflit. Le CICR, nous avons enregistré 472 cas de personnes disparues, des deux côtés de la ligne de contact. Nous avons 50% de militaires, et 50% de civils. Mais nos estimations sont qu’il y aurait au moins un millier de corps non-identifiés.

Le CICR est l’une des rares organisations internationales à pouvoir travailler des deux côtés de la ligne de front. Il assure un rôle de coordinateur de la collecte d’information et des recherches. Il fait aussi du lobbying auprès du Parlement ukrainien afin d’adapter la législation sur les personnes disparues. La loi actuelle ne concerne que les disparus en temps de paix. Soit des fugues, ou des noyés dans des lacs.

Ce qui rassure Fabien Bourdier, c’est que dans le contexte ukrainien, la question est prise au sérieux.

Fabien Bourdier: En Ukraine, à la différence d’autres conflits que nous avons pu observer, que ce soit dans les Balkans, au Liban par exemple… Ce n’est pas un conflit communautés contre communautés, donc il n’y a pas de haine entre les différentes parties au conflit. Et il y a une volonté affichée des différentes autorités, des zones gouvernementales et non-gouvernementales, à travailler sur la question. 

Cela n’empêche pas  que les familles de personnes disparues se sentent oubliées.

Aucun système d’aide publique ne vient compenser la perte des revenus de ces foyers. Et pour ce qui est des rapports avec les autorités, ils sont souvent décrits comme frustrants, et inutiles.

Maryna: Je n’arrive plus à croire personne. 

Le fils de Maryna, Yevhen, a été arrêté le 11 juillet 2014, dans son appartement de Kramatorsk, au nord de Donetsk. Tabassé, il a ensuite été conduit aux urgences. Le temps que Maryna arrive sur les lieux, il avait déjà disparu. Ses recherches n’ont donné aucun résultat.

Maryna: On m’a dit à un moment qu’il est mort. Mais si ses ravisseurs voulaient vraiment le tuer, pourquoi l’auraient-ils emmené aux urgences, pour le faire soigner? Ils l’ont emmené de là-bas. Les enquêteurs qui sont en charge de l’affaire n’ont posé de question à aucun docteur, pour en savoir plus. Le cas de mon fils est tombé aux oubliettes.

Les seules lueurs d’espoirs que Maryna a pu entrevoir, venaient en fait de personnes qui voulaient profiter d’elle.

Maryna: Des affairistes. Ils m’ont appelé, demandé de venir à un rendez-vous avec de l’argent et des vêtements de mon fils. Mais une fois sur place, ils n’avaient rien à me montrer. Ils voulaient juste mon argent. Alors je n’ai rien donné, et je suis parti.

Maryna erre aujourd’hui dans l’appartement de Yevhen. Tout ou presque y est resté intact. Elle a déjà enterré un fils en 2010, et son second est vivant, elle en est sûre, rien ne peut la convaincre du contraire.

L’état d’esprit est le même dans la cuisine de Lyoubov Stepanivna, dans le village de Valuiske.

Lyoubov Stepanivna: Bien sûr, j’attends. J’attendrai jusqu’à ce qu’ils reviennent. Que faire d’autre? Vous savez ce qu’on dit. L’espoir meurt en dernier

En Ukraine, comme dans de nombreux autres conflits à travers le monde, les familles de disparus ne connaîtront pas de repos tant que leurs questions n’auront pas trouvé réponse. Quelque soit la situation sur la ligne de front ou dans les salons de négociations, pour ces mères recherchant leurs fils, ces femmes recherchant leurs maris, la guerre, ne se terminera pas de si tôt.

Ecouter le reportage ici

Libération: La Prison secrète de l’Ukraine

Article publié sur le site de Libération, le 21/07/0216

Régulièrement, les gardiens de prison venaient répéter à Kostantin Beskorovaynyi : «Tu n’existes pas. Nous n’avons même pas de budget pour te nourrir. Tu n’existes pas.» Sans avocat, sans possibilité de communiquer avec le monde extérieur, entassé dans une petite cellule avec de nombreux autres détenus, sans possibilité de promenade, Kostantin Beskorovaynyi a passé 15 mois dans une prison secrète. Une histoire digne d’un film d’espions, mais bien réelle, à quelques centaines de kilomètres des frontières de l’Union européenne.

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«C’est un centre de détention arbitraire et clandestin, vraisemblablement situé dans les locaux des Services de sécurité d’Ukraine (SBU) à Kharkiv, dans le nord-est du pays», explique Denis Krivosheev, directeur adjoint d’Amnesty International pour l’Europe et l’Asie Centrale. Ce jeudi, il présentait à Kiev un rapport réalisé conjointement avec l’ONG Human Rights Watch (HRW) sur les arrestations et détentions arbitraires et les cas de tortures des deux côtés de la ligne de front du conflit dans le Donbass.

Tortures et disparitions

«Les autorités auto-proclamées de Donetsk et Louhansk ont recours aux mêmes abus», confirme Tanya Lokshyna d’HRW, citant des passages à tabac à répétition, des actes de torture divers, ou encore des disparitions prolongées et non-justifiées. «Il ne s’agit pas de jeter la pierre à un camp ou un autre, complète Krasimir Yankov d’Amnesty. Mais La différence notable, c’est que les territoires séparatistes sont par définition des zones grises. A la différence de l’Ukraine, qui est un Etat de droit. L’existence de cette prison secrète est une violation flagrante de nombreuses conventions internationales, mais avant tout de la loi ukrainienne».

D’après les entretiens et les recherches menés par les ONG internationales, jusqu’à 70 personnes ont été entassées dans cette prison secrète, au plus fort du conflit du Donbass. «La majorité d’entre elles ont déjà fait l’objet d’échanges de prisonniers. Mais à la fin février, il y avait au moins 16 personnes toujours incarcérées»,poursuit Krasimir Yankov. Des personnes coupées de leurs familles, arrêtées sur la base d’accusations douteuses, dans le cadre de la guerre hybride du Donbass.

Aveux extorqués

Kostantin Beskorovaynyi était un conseiller municipal communiste à Kostyantynivka, un temps bastion des forces pro-russes et russes, au nord de Donetsk. Arrêté lors d’une intervention musclée en novembre 2014, il fut d’abord torturé. Avant de signer des aveux le reconnaissant coupable d’avoir voulu empoisonner le réseau de distribution d’eau de sa ville, reprise par les forces ukrainiennes. Sa confession signée et enregistrée, il a disparu jusqu’à sa libération en février 2016. Celle-ci n’était pas plus justifiée que son arrestation.

«La justice n’est efficace que si elle est rendue d’abord chez soi», lance Rachel Denber d’HRW. «Le procureur général ukrainien nous a assuré qu’une enquête était en cours concernant ces allégations de prisons secrètes. Il est important de suivre le déroulement de ces enquêtes, afin de s’assurer qu’elles ne sont pas superficielles, et que ce genre de pratique cesse, des deux côtés de la ligne de front».