RFI: Derrière l’affaire Saakachvili, la nouvelle vie des bataillons ukrainiens

Analyse publiée sur le site internet de RFI, le 15/09/2017

Le dimanche 10 septembre 2017, l’ancien président géorgien  Mikheïl Saakachvili est rentré en Ukraine par la Pologne. Un temps détenteur de la nationalité ukrainienne avant d’être déchu par le président ukrainien Porochenko fin juillet, désormais apatride donc, Saakachvili a gardé nombre de soutiens en Ukraine. Et derrière ce retour en force –  l’ancien gouverneur d’Odessa veut se réinsérer dans la vie politique ukrainienne – se dessinent des affrontements politiques, voire idéologiques, entre différentes factions d’hommes armés, anciens combattants reconvertis en mercenaires.

 

« Tire ! Vas-y, tire sur moi! A Ilovaïsk, ils ont tiré, et ils ne m’ont pas tué ! » La main sur son torse nu, l’homme hurle à la mort contre les garde-frontières. Dans la bousculade, il perd son drapeau rouge et noir, les couleurs des nationalistes ukrainiens. Ce 10 septembre en fin d’après-midi, lui et des centaines d’autres viennent de rompre un barrage militaire, au poste de Shehyny-Medyka, à la frontière avec la Pologne. Dans un vaste mouvement de foule, au son de slogans patriotiques, les militants emportent leur héros du jour, Mikheïl Saakachvili, côté ukrainien. Sous le regard médusé et impuissant des forces de l’ordre.

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→ (Re)lire: Ukraine: retour en force de l’opposant apatride Mikheïl Saakachvili

Ilovaïsk, c’est le nom d’une des principales batailles de la guerre du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. En août 2014, elle s’était soldée par une sanglante défaite pour les forces ukrainiennes. A l’instar de ce nationaliste vociférant, beaucoup de ces personnes dépêchées au secours de  Mikheïl Saakachvili ont servi sur le front de l’est. La principale formation représentée ce jour est celle du bataillon Donbass de Semen Sementchenko. Le retour de  Mikheïl Saakachvili, revenu en Ukraine pour contester la déchéance de sa citoyenneté ukrainienne par le président Petro Porochenko, est un des nouveaux épisodes de la seconde vie des bataillons de volontaires de l’est.

Les bras armés d’intérêts privés

Au plus fort des affrontements, entre le printemps 2014 et février 2015, le bataillon Donbass et d’autres formations parallèles aux forces régulières s’étaient illustrés par leur endurance et leur résistance à l’avancée ennemie. Depuis, le conflit a baissé en intensité et les autorités de Kiev ont bridé les bataillons en les attachant aux ministères de la Défense et de l’Intérieur. Les combattants du bataillon Donbass, frustrés et désoeuvrés, ont cherché d’autres terrains d’action.

Ce 10 septembre, c’est le bataillon qui a assuré la sécurité de Mikheïl Saakachvili pendant son séjour à Lviv, capitale de l’ouest de l’Ukraine. Les hommes ont monté la garde devant son hôtel, et devant le restaurant où il rencontrait le maire de la ville, Andriy Sadoviy. De soldats sur le front de la seule guerre du continent européen à agents de sécurité, l’ironie est cruelle. Pour les hommes de Donbass, elle s’inscrit néanmoins dans la continuité de l’opposition à Petro Porochenko. Le bataillon avait été un des acteurs principaux du blocus des territoires séparatistes en hiver 2017, qui avait résulté en un conflit ouvert avec l’exécutif.

A travers le bataillon Donbass, c’est Andriy Sadoviy lui-même qui pousse ses pions contre le président. Semen Sementchenko est l’un des principaux députés de son parti Samopomitch – « Auto-Aide ». Le blocus, tout comme le retour en force de  Mikheïl Saakachvili, montre que les combattants d’autrefois ne sont plus que le bras armé des querelles politiciennes qui déchirent le pays.

Ces derniers mois, le Donbass et d’autres groupes se sont aussi fait remarquer comme défenseurs d’intérêts privés. L’oligarque Ihor Kolomoiskiy a régulièrement recours à d’anciens soldats qu’il avait chaperonnés en 2014 pour défendre ses actifs contre des saisies d’Etat. D’autres formations se voient aussi engagées de manière ad hoc, dans le cadre de « raids corporatifs », à savoir la saisie d’une entreprise par la force. Dans un contexte de guerre de position à l’est, sans perspective d’offensives majeures, les soldats d’hier deviennent ainsi des mercenaires, des armées privées au service du plus offrant.

Des scissions politiques inter-factions

Un autre élément révélé par l’affaire Saakachvili, ce 10 septembre, est la scission profonde entre les bataillons de volontaires. Les différences se faisaient déjà sentir à l’époque où une union était nécessaire contre un ennemi commun. Elles s’étalent aujourd’hui au grand jour. Contre les partisans de l’ancien président géorgien étaient déployés, le 10 septembre, des représentants d’autres factions. Iliya Kiva, un ancien du bataillon Azov, réputé proche de mouvances néo-nazies, avait juré d’abattre  Mikheïl Saakachvili. Il n’en a rien fait mais promet de mener une lutte acharnée contre lui, ses sympathisants, et le bataillon Donbass.

Dans ce cas précis, la posture militante est aussi partie d’un projet politique. Ancien patron du département de lutte anti-drogue, Iliya Kiva est un proche du ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, un ennemi personnel de Mikheïl Saakachvili. « Mirotvorets », une ressource nationaliste en ligne liée au ministre, a aussi emboîté le pas en plaçant le Géorgien sur sa liste de traîtres à la nation ukrainienne. Ioulia Timochenko, ancienne égérie de la révolution orange de 2004, et soutien de Saakachvili le 10 septembre, a aussi rejoint la liste. Ce faisant, c’est bien un affrontement politique, voire idéologique, qui se dessine entre les formations d’hommes armés.

Déjà avant la Révolution de 2014, l’Ukraine était un des pays d’Europe avec le plus important nombre d’armes par habitant. Des milliers de personnes se sont depuis aguerries au combat. Liés à des intérêts politiciens, ces bataillons restent timorés dans leur recours à la violence. Le risque d’échauffourées entre factions rivales est néanmoins pris au sérieux par de nombreux d’observateurs. Dans l’immédiat, ils représentent un défi conséquent à l’autorité de l’Etat.

RFI: Le chaud et le froid de la diplomatie russe vis-à-vis du Donbass

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe, sur RFI, le 09/09/2017

Dans l’est de l’Ukraine, la guerre qui a déjà fait plus de 10000 morts se poursuit. Un énième cessez-le-feu n’est toujours pas respecté, un soldat ukrainien a perdu la vie jeudi. C’est le premier depuis l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu instauré fin août. Sur le front diplomatique et des négociations de paix, il y a par contre du mouvement. Le ministre des affaires étrangères français, en déplacement à Moscou, a ainsi exprimé de l’intérêt pour la récente déclaration de Vladimir Poutine en faveur d’une mission de maintien de la paix de l’ONU dépêchée dans le Donbass.

Sébastien, en quoi consisterait cette mission? 

Dans l’esprit de la proposition russe, il s’agirait d’une force légère de Casques bleus. Ceux-ci seraient déployés le long des 400 kilomètres de la ligne de front du Donbass, et auraient pour mission de protéger les observateurs de la mission de l’OSCE. Selon Vladimir Poutine, cela serait un bon moyen de s’assurer du respect d’un cessez-le-feu, et de la démilitarisation de la zone de guerre.

Les Russes s’étaient jusqu’ici opposés à l’idée d’une force de maintien de la paix, donc le revirement de Vladimir Poutine a suscité de l’intérêt, même de l’optimisme, de certains. La proposition russe a déjà été transmise au conseil de sécurité de l’ONU pour considération. Mais il y a peu de chances qu’elle soit votée en l’état. Elle ne fait absolument pas consensus, et elle a même déclenché et la colère des Ukrainiens, et la défiance des Occidentaux.

Pourquoi cela? 

Les Ukrainiens appellent depuis 2015 au déploiement d’une mission de maintien de la paix, de l’ONU, ou de l’Union européenne. Mais eux insistent pour que le contingent couvre tout le sud-est du pays, jusqu’à la frontière avec la Russie. Le but étant de mettre un terme aux mouvements de troupes et d’armes entre les républiques séparatistes, et le territoire russe. La Russie nie toujours son implication dans la guerre, mais les preuves sont accablantes, qui démontrent son intervention directe, et le pilotage des séparatistes.

La proposition de Vladimir Poutine est donc vue comme une tentative de pérenniser la ligne de front, d’en faire une vraie frontière, et de légaliser les entités séparatistes de Donetsk et Louhansk. C’est ce que la Russie a fait dans d’autres territoires séparatistes, en Moldavie et en Géorgie. Les Ukrainiens, et leurs soutiens occidentaux, refusent donc cette perspective. Les Ukrainiens préparent leur propre projet de résolution qu’ils présenteront sous peu à l’ONU.

Y-a-t-il d’autres options de relancer le processus de paix? 

Pas pour l’instant. Le processus de paix dit des Accords de Minsk est quasiment gelé. Les cessez-le-feu successifs ne prennent pas. Vous avez rappelé qu’un soldat ukrainien est encore mort il y a deux jours. La proposition de Moscou permet au moins d’espérer un arrêt des combats, et quelques progrès dans le processus de paix.

Mais la proposition reste ambigüe. Dans la même conférence de presse, Vladimir Poutine menaçait l’Ukraine à mots couverts de la création de nouveaux foyers de violence au cas où les Etats-Unis se décident à livrer des armes létales à Kiev, en particulier des défenses anti-char. Une manière de souffler le chaud et le froid sur les véritables objectifs de la diplomatie russe. En tous les cas, ces déclarations pourraient signifier des changements dans la ligne du Kremlin sur le dossier ukrainien, voire même trahir des contradictions internes au Kremlin. Alors que la proposition soit retenue en l’état ou pas, on peut s’attendre à des changements dans les négociations de paix dans un futur proche.

France Culture: Des Casques Bleus dans le Donbass?

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 07/09/2017

Ballet diplomatique autour de la guerre du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. Après 3,5 ans de conflit, et plus de 10.000 morts, les affrontements continuent. Néanmoins, les négociations de paix, gelées pendant longtemps, semblent repartir. L’idée d’une force de maintien de la paix de l’ONU fait son chemin – elle vient d’être soutenue par Vladimir Poutine. Les réactions sont mitigées. 

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Les Ukrainiens appellent depuis des années au déploiement d’une force de maintien de la paix dans l’est du pays; qu’elle relève de l’ONU, ou de l’Union européenne. Séparatistes russes et Russes s’y étaient opposés. Aussi le revirement de Vladimir Poutine a été accueilli avec optimisme, en particulier des Allemands. Le Président russe veut dépêcher une force légère de casques bleus le long de la ligne de front, afin de protéger les observateurs de l’OSCE et permettre un meilleur contrôle de la démilitarisation de la zone de guerre.

A Kiev, cependant, on tique. Les Ukrainiens insistent pour que les casques bleus soient déployés dans tout le sud-est du pays, jusqu’à la frontière avec la Russie. Ils entendent ainsi mettre fin à la circulation d’armes et de troupes entre territoires séparatistes et Russie. Ils craignent que la proposition de Vladimir Poutine sanctuarise les républiques auto-proclamées de Donetsk et Louhansk, et gèle le conflit.

Cette annonce est aussi accueillie avec circonspection: dans la même intervention, le chef du Kremlin a menacé à mots couverts d’une généralisation du conflit au cas où les Etats-Unis livreraient des armes létales à l’Ukraine. Une manière de souffler le chaud et le froid sur les réelles intentions de la diplomatie russe. Loin de ces atermoiements politiques, la situation sur le terrain reste tendue. Un énième cessez-le-feu, décidé pour la rentrée scolaire du 1er septembre, est déjà rompu. L’écho des canons résonne encore et toujours dans le Donbass.

France Culture: Une parade militaire comme démonstration de force

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 24/08/2017

L’Ukraine célèbre aujourd’hui le 26ème anniversaire de son indépendance. Le pays souffre d’une guerre meurtrière dans ses régions est depuis 2014, contre des forces pro-russes et russes. Les autorités ont donc remis au goût du jour la parade militaire pour la fête nationale. L’occasion d’une démonstration de force, et d’unité avec des partenaires étrangers.
A Kiev, Sébastien Gobert

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11 ministres des affaires étrangères, 10 bataillons de pays alliés, dont 9 de l’OTAN. La parade militaire, prévue ce matin dans le centre de Kiev, s’annonce comme un tableau idéal pour le Président Petro Porochenko. Lui cherche depuis 2014 à mobiliser les Occidentaux pour soutenir l’Ukraine contre l’agression russe. L’annexion de la Crimée, et la guerre hybride dans l’est, ont amputé le pays de près de 10% de son territoire, et fait plus de 10.000 morts. L’occasion est donc rêvée d’envoyer un message de force, à la fois au Kremlin, mais aussi à sa population. Petro Porochenko a aussi rendu public une lettre de Donald Trump, dans laquelle le Président américain se porte garant de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et assure de son soutien. La Maison blanche est aussi à l’étude de possibles livraisons d’armes létales à l’Ukraine. Il reste malgré tout peu probable que ces soutiens affectent le rapport de force dans la guerre qui se poursuit. Sur le terrain, les échauffourées et duels d’artillerie sont quotidiens. Un énième cessez-le-feu est annoncé pour le 1er septembre, jour de la rentrée scolaire. Rien n’indique qu’il puisse s’ancrer sur la durée. Et il faudra plus qu’une parade militaire à Kiev pour que des négociations de paix débouchent sur une solution durable.

France Culture: Dans le Donbass, toujours plus de victimes civiles

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 21/08/2017

Sur les six premiers mois de l’année 2017, le conflit dans l’est de l’Ukraine a fait plus de victimes civiles que militaires, et bien plus que l’année dernière sur la même période. Depuis 2014, le conflit a fait plus de 10.000 morts. Cette statistique du ministère ukrainien, révélée à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Aide Humanitaire, rappelle que la guerre continue. 

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Point de passage de Stanitsa Louhanska, 2016.

On entend moins les canons du Donbass. Et pourtant, dans cette région industrielle de l’est de l’Ukraine, la guerre reste une réalité tragique. En tout, plus de 2500 civils ont perdu la vie depuis 2014. Le conflit a fait plus de 10.000 morts. Entre janvier et juillet 2017, le conflit a fait plus de victimes civiles que militaires, environ 400 morts. Cela représente une hausse de 60% par rapport à 2016; et rappelle que les duels d’artillerie, les balles perdues, et les innombrables mines anti-personnelles continuent de martyriser la région. Près de 2 millions de personnes ont fui la zone, soit pour d’autres régions d’Ukraine, soit pour l’étranger. Mais plusieurs millions de personnes continuent de vivre dans le Donbass, dont environ 800.000 le long de la ligne de front. Celle-ci est traversée tous les jours par des milliers de personnes, qui rendent visite à leurs familles, ou vivent de petits trafics. L’économie de la région est dévastée, et la situation humanitaire reste précaire. Dans ce conflit hybride, très complexe, les forces ukrainiennes font face à des troupes de séparatistes pro-russes et à des troupes russes. Depuis 2014, Kiev et Moscou n’en finissent pas de se rejeter la responsabilité des violences. Les négociations de paix, encadrées par la France et l’Allemagne, sont au point mort. Sans une relance politique, les perspectives d’une solution durable au conflit demeurent illusoires. Et sur le terrain, ce sont les populations civiles qui en paient toujours le prix.

Libération: Kiev ne veut plus voir du russe partout

Article publié dans Libération, le 19/07/2017

Langue, réseaux sociaux, banques… Toujours en conflit avec leur grand voisin au sujet du Donbass et de la Crimée, les autorités de Kiev adoptent toutes sortes de lois pour réduire son influence historique. Mais la population ne suit pas toujours.

«Il a fallu que nous intervenions. Vous vous imaginez ? A travers ces banques, c’était l’argent de la guerre de Poutine, qui s’infiltrait en Ukraine, sapait notre effort de guerre. Je suis fier que nous ayons mis un terme à cette infamie.» Dmytro, de son nom d’emprunt, est un militant du «Natsionalny Korpus» («Corps national»), le microparti du bataillon de volontaires ultranationalistes Azov. Au printemps, lui et ses camarades avaient bloqué l’entrée d’un bureau de la Sberbank, première banque russe, dans la ville de Lviv. Les locaux avaient fermé mi-mars, après que le gouvernement avait imposé des sanctions à cinq banques russes. Dmytro n’avait néanmoins aucune confiance dans l’exécutif du Président, Petro Porochenko. «Ils spéculent sur la guerre… Ils ont un intérêt dans ce conflit, commente-t-il. Il nous a donc fallu s’assurer qu’il n’y ait pas de manigances. Et tenir notre tente devant la banque, ça nous a permis d’expliquer aux gens pourquoi tout ce qui est russe doit être banni d’Ukraine.»

Estimé pour son rôle très actif dans la guerre contre les forces prorusses et russes dans l’est du pays, le bataillon Azov est bien connu pour ses positions ultranationalistes radicales, et ne représente qu’une minorité dans le paysage politique. Son militantisme s’inscrit néanmoins dans un phénomène bien plus général de rupture avec la Russie.

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Embargo commercial

Celle-ci est justifiée, aux yeux de nombreux Ukrainiens, par «l’agression russe», marquée principalement par l’annexion de la Crimée en 2014 et la participation à un conflit qui a déjà coûté la vie à plus de 10 000 personnes. Le processus de paix de Minsk, entamé en février 2015, est au point mort. Petro Porochenko a beau répéter son ambition de «récupérer» la péninsule et de mettre fin à la guerre, les perspectives de paix semblent toujours plus incertaines. Alexander Zakharchenko, le chef de la République autoproclamée de Donetsk, a rejeté une nouvelle fois, le 18 juillet, l’idée d’un retour au sein d’une Ukraine unie, en annonçant la création d’une «MaloRossia», ou «Petite Russie». Pour une majorité d’Ukrainiens, c’est le Kremlin qui est à la manœuvre, et qui attise les tensions.

En réaction, les actes signant la rupture entre deux pays jadis très liés se sont multipliés : arrêt des liaisons aériennes directes, embargo commercial, dispute énergétique, mesures de rétorsion financières, ou encore interdiction de médias russes et russophones. Les sanctions à l’encontre de Dojd, une des dernières chaînes de télé d’opposition russe, avaient soulevé un malaise en janvier.

De manière générale, les ruptures provoquent le mécontentement d’une large partie de la population. Comme l’interdiction par décret présidentiel, le 16 mai, des populaires réseaux sociaux VKontakte, le Facebook russe qui comptait 12 millions d’utilisateurs en Ukraine, et Odnoklassniki, l’équivalent de Copains d’avant, du moteur de recherche Yandex, ou encore du service de messagerie Mail.ru. En tout, ce sont 468 sociétés et 1 228 individus qui ont été ajoutés à une liste de sanctions préexistantes. Les critiques ont été immédiates, accusant Porochenko de punir davantage les utilisateurs ukrainiens que les sociétés russes et de porter atteinte à la liberté d’expression. Oleksandr Olshanskiy, du «Internet Invest Group», considère cette décision comme un aveu d’échec, voire une «capitulation» : «La guerre d’information est une lutte pour les cœurs et les esprits. On ne peut pas la gagner avec des interdictions.»

Pour l’exécutif, c’est l’exigence de sécurité nationale qui prime. Ces sociétés web sont dirigées par des proches de Vladimir Poutine, qui collaboreraient avec les services secrets russes (FSB). Un sondage du centre «Internet Liberté», publié en janvier, révélait que 43 % des Ukrainiens étaient d’accord pour des restrictions de navigation sur la Toile pour des raisons de sécurité nationale ; 35 % s’y opposaient.

Une perquisition dans les bureaux kiéviens de Yandex (le Google russe), le 29 mai, aurait d’ailleurs confirmé que «la société a illégalement collecté, collectionné et transféré (au FSB) des données personnelles de citoyens ukrainiens», selon un communiqué des services de sécurité d’Ukraine (SBU). Yandex est accusé de «trahison». Cette perquisition, au lieu de légitimer le gouvernement dans son interdiction, a au contraire éveillé de nouvelles suspicions. Le spécialiste des médias Serhiy Rachinskiy estime ainsi que l’opération du SBU ne vise qu’à «vendre à l’opinion» le décret présidentiel. Oleksiy Komar, représentant de l’ONG «Centre de cybercriminalité internationale», rappelle, lui, que chaque moteur de recherche collecte et conserve les données de ses utilisateurs. Cibler Yandex spécifiquement ne serait donc pas justifié.

Le gouvernement est par ailleurs soupçonné de sélectivité dans sa défense de la sécurité nationale. La chanteuse russe Ioulia Samoilova, candidate à l’Eurovision organisé à Kiev en mai, avait été interdite d’entrée sur le territoire ukrainien pour avoir donné une série de concerts en Crimée annexée. Mais quand il s’est avéré que le participant bulgare s’était aussi rendu sur la péninsule sans autorisation préalable de Kiev, aucune sanction n’a été prise à son égard. L’acteur américain Steven Seagal est lui aussi persona non grata en Ukraine jusqu’en 2022. Il ne cache certes pas son admiration pour Vladimir Poutine. Mais la «menace» qu’il fait peser sur la sécurité nationale n’est pas évidente.

Même s’il n’y a pas de corrélation directe, le rejet de la Russie se conjugue à d’autres phénomènes, comme celui de la «décommunisation» votée en 2015, la persistance de l’héritage soviétique étant perçue par beaucoup comme un fardeau pesant sur la souveraineté nationale. Il en va de même pour la politique d’«ukrainisation» de la vie publique, qui bat son plein. Une loi, adoptée en mai, oblige les chaînes de télévision et de radio nationales à diffuser 75 % de leurs programmes en ukrainien. Le quota est de 50 % pour les chaînes régionales. Ces mesures visent à encourager le développement d’une offre culturelle en ukrainien. Elles impliquent une baisse de l’utilisation du russe dans l’espace public.

Patrouille linguistique

D’autres projets de loi sont à l’étude, qui prévoient une «ukrainisation» en profondeur de la vie publique : sous-titres obligatoires au théâtre, création d’une patrouille linguistique habilitée à dresser des amendes… Des propositions conformes «aux pratiques en vigueur dans de nombreux pays européens», selon la députée Iryna Podolyak du parti Samopomitch, une des coauteures d’un projet de loi. Au nom de la défense d’une langue historiquement malmenée par le russe, l’élue refuse toute tentative d’instrumentalisation du débat.

Il n’empêche que, dans ce pays bilingue, de telles propositions font grincer les dents. Certains en profitent pour réactiver de vieux clichés : un clivage entre est russophone et ouest ukrainophone, les risques d’une dérive autoritaire de telles exigences. Ou bien avertissent sur un ressentiment présumé de la population russophone contre Kiev.

«C’est de la poudre aux yeux, tranche avec cynisme le poète Serhiy Zhadan. A chaque fois que le gouvernement est empêtré dans ses difficultés, et ne réussit pas à régler les problèmes économiques et sociaux du pays, il ressort la question linguistique.» Une initiative qui pourrait s’avérer contre-productive, dans la mesure où «on ne peut pas forcer les gens à aimer une langue», assène Iryna Bekeshkina, directrice de la Fondation des initiatives démocratiques. Elle remarque que la proportion de citoyens utilisant l’ukrainien en famille est en relative augmentation, de 37 % en 1992 à 42 % en 2016. En revanche, l’idée de conférer au russe le statut de langue officielle s’est effondré, de 51 % en 1996 à 33 % en 2016.

Pour le philosophe Serhiy Datsyuk, la question linguistique reflète aussi le manque d’assurance de la société ukrainienne face aux revendications des organisations nationalistes. Celles-ci, tel le bataillon Azov, sont légitimées par leur rôle dans la révolution et la guerre. Elles préconisent à la fois rejet de la Russie et de la langue russe. Les idées de «revanche, de suspicion et de haine à l’égard des Russes et des russophones» font ainsi leur chemin dans le débat public. Et ce, malgré une large mobilisation des russophones d’Ukraine en faveur de la cause nationale, notamment dans les forces armées.

Pour l’artiste d’Odessa Oleksandr Roytbud, les tendances actuelles sont avant tout un gâchis du potentiel bilingue de l’Ukraine. «L’agression de Poutine nous a rendus plus forts, plus libres», lance-t-il. «Nous avons le potentiel de devenir des chantres de la culture russe libre.» A condition d’éviter un «aveuglement» qui pousserait à «interdire ce qu’il est impossible d’interdire».

Lire l’article ici

Mediapart: L’Ukraine ne parvient pas à se débarrasser de l’ancien régime de Ianoukovitch

Version longue d’un article publié sur le site de Mediapart, le 14 juin 2017

Les autruches sont toujours là. Dans le zoo ensoleillé de la vaste résidence de Mejyhiria, au nord de Kiev, elles paradent et s’éventent à leur gré. Elles n’ont jamais témoigné de la moindre inquiétude quant à l’absence de leur maître, l’ancien Président ukrainien autoritaire et corrompu Viktor Ianoukovitch. Il avait fui dans la précipitation, le 21 février 2014, après le dénouement sanglant de la Révolution de la Dignité. Dès le lendemain, le peuple révolutionnaire avait repris possession de la propriété de plus de 135 hectares, de la magnifique demeure en bois précieux “Honka”, du court de tennis, de la plate-forme d’hélicoptères, du yacht club, de la réplique de galion ou encore du zoo.

En bordure de la mer de Kiev, un réservoir artificiel sur le cours du fleuve Dnipro, l’endroit est idéal pour une promenade du dimanche, ou encore des sessions de photos de mariage. Tout ici est bien entretenu, et semble paisible. Pourtant, plus de trois ans après, Mejyhiria reste dans un flou juridique, de même que toutes les affaires liées à l’ancien régime. Le parc a été nationalisé et ouvert au public, mais le sort des bâtiments est encore suspendu à une procédure en justice qui s’éternise. On ne sait même pas à qui appartiennent vraiment les autruches, si ce n’est “aux gens de Mejyhiria”, les volontaires qui entretiennent les bâtiments, selon l’expression du coordinateur bénévole Denis Tarahkotelyk.

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Autruche de Mejyhiria. Photo: Philippe Gobert

Flou persistant

Pendant sa présidence (2010-14), Viktor Ianoukovitch avait expliqué ne posséder que 2 hectares de la propriété. Il avait assuré jouir gracieusement de la résidence sur “l’invitation d’amis” Des amis dissimulés derrière un montage de holdings offshore. Le bénéficiaire final s’est avéré être la société “Tantalit”, en fait une couverture pour plusieurs possessions luxueuses des Ianoukovitch en Ukraine.

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Depuis son exil en Russie, l’autocrate déchu a répété cette version des faits, justifiant sa présence par les services qu’il rendait à ses “amis”. “Je m’occupais des autruches!”, avait-il asséné lors d’une célèbre interview à la BBC, en juin 2015. Et le journaliste d’insister: “Vous me dites que le président d’un pays vivait, comme ça, dans le zoo de quelqu’un d’autre?” L’absurdité de la scène, moquée des millions de fois sur Internet, n’occulte pas le fond du problème. Viktor Ianoukovitch n’a jamais admis ses torts. Ses montages financiers, extraordinairement complexes, n’ont pu être entièrement démantelés à ce jour. Et, par voie de fait, la culpabilité de l’ancien régime n’est toujours pas établie en justice.

Sur le Maïdan, pendant l’hiver 2013-14, et dans la bouche des nouveaux dirigeants du pays, l’atrocité des crimes de la “Famille” de Viktor Ianoukovitch, à comprendre comme le groupe de ses proches collaborateurs, semblait indéniable. Malgré cela, plus de trois ans après, seul une affaire de corruption mineure, concernant l’ancien ministre de la justice Oleksandr Lavrynovych, a été portée à un tribunal. Plusieurs cas plus importants ont été classés sans suite. Daria Kaleniouk, directrice adjointe du Centre d’action contre la corruption (AntAC) estime que le système judiciaire ukrainien, des procureurs aux juges, “n’a ni les capacités, ni la volonté de mener à terme les enquêtes”.

Haute trahison

Pourtant, A écouter le procureur général Iouriy Loutsenko, la situation change toutes les semaines. L’ancien héros de la Révolution Orange, qui avait écopé de deux ans et demie de prison à la suite de persécutions politiques du régime de Viktor Ianoukovitch, est un proche du Président actuel, Petro Porochenko. Il a fait du traitement des crimes de l’ancien régime son mot d’ordre. A la différence de ses prédécesseurs, il a fortement poussé pour l’ouverture, le 4 mai, d’un “procès sans précédent” contre Viktor Ianoukovitch, par contumace, pour “haute trahison”.

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Il accuse l’ancien chef de l’Etat d’avoir demandé à Vladimir Poutine de dépêcher ses troupes en Ukraine, au printemps 2014, et d’avoir entretenu des mouvements séparatistes dans plusieurs régions du pays. “Viktor Ianoukovitch et sa clique”, affirme le Procureur général, ont le sang d’au moins 10000 morts et 23000 blessés sur les mains. Plusieurs de ses anciens collaborateurs, ainsi que Serguei Glazyev, conseiller de Vladimir Poutine, et Serguei Shoigu, ministre de la défense de la Fédération de Russie, sont aussi concernés par ce procès. Une incrimination avant tout symbolique. “Ce n’est pas une revanche”, assure Iouriy Loutsenko dans une allocution vidéo à l’esthétique douteuse. “C’est le moyen pour que la justice triomphe enfin, et que la loi s’applique”, tonnerre-t-il.

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Capture d’écran

Fin février 2014, Viktor Ianoukovitch aurait rédigé une série de lettres demandant qu’une intervention armée extérieure ramène la paix civile en Ukraine, et le rétablisse dans son bon droit. Une de ces lettres avait été exhibée, le 3 mars 2014, par l’ambassadeur de Russie à l’ONU Vitaly Chourkine. Trois ans plus tard, la lettre a disparu, l’ambassadeur est mort, officiellement d’une crise cardiaque en mars 2017, et le Kremlin nie avoir jamais reçu une telle demande de la part de Viktor Ianoukovitch. Savoir si cette lettre était réelle, ou un simple instrument de propagande, relève de l’appréciation politique. C’est pourtant sur cette base que Iouriy Loutsenko a ouvert le procès pour haute trahison à Kiev.

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Pour ce faire, il a même fait changer la loi, pour y créer la possibilité de jugements par contumace. Serhiy Horbatiouk, un de ses adjoints en charge d’enquêter sur les actes de violence sur Maïdan, a eu beau souligner que la pratique des procès par contumace est contraire à la Constitution, et que Viktor Ianoukovitch pourrait y trouver une base pour contester le verdict devant la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH). En retour, il a été dessaisi de plusieurs affaires. Le politologue Petro Oleschuk remarque encore que l’accusation de corruption peut être aisément balayée par la défense de l’ancien autocrate: au moment de la supposée rédaction de la lettre, celui-ci n’était plus dans une position de pouvoir qui lui aurait permis de trahir son pays.

Grand spectacle, maigres résultats? 

Depuis l’ouverture du procès avec forte publicité, rien ne s’est passé. Les audiences ont été successivement reportées. Une fois, Viktor Ianoukovitch n’est pas arrivé à se connecter pour une vidéoconférence depuis le tribunal de Rostov-sur-le-Don, en Russie. Une autre fois, c’est son avocat qui a perdu la voix. Le procès est ajourné jusqu’au 16 juin. Il promet de s’étaler sur plus d’un an. Quelqu’en soit l’issue, peu sont ceux qui croient que justice sera pleinement rendue: Viktor Ianoukovitch est officiellement placé sous la protection des autorités russes. Il ne craint pas une éventuelle extradition, ni d’être arrêté ou emprisonné.

Selon les renseignements disponibles, il n’habite pas à Rostov. Il n’apparaît que pour les besoins de la représentation en exil dans cette ville à quelques encablure de son Donbass natal. Il habiterait une villa du prestigieux quartier de Roublievka, dans la banlieue de Moscou. Officiellement séparé de sa femme, il résiderait avec Lioubov Polejay, déjà sa maîtresse du temps de Mejyhiria. Malgré la perte de l’un de ses fils, Viktor junior, dans un accident de voiture sur le lac Baïkal en mars 2015, l’exil ne semble pas particulièrement difficile à vivre. Il convient néanmoins de noter qu’il n’a jamais été aperçu en tête-à-tête avec Vladimir Poutine depuis sa fuite. Une manière indirecte de traduire le mépris que le chef du Kremlin lui avait toujours démontré, et qui a du être exacerbé par de son abandon de poste.

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S’il revenait en Ukraine, Viktor Ianoukovitch serait sous le coup de procédures judiciaires à répétition, en plus du procès pour trahison. Pour usurpation de pouvoir en 2010. Pour avoir sapé les capacités des forces armées. Pour sa responsabilité dans les violences meurtrières de la Révolution. Ou encore pour sa complicité dans le kidnapping, en 2013, de l’archevêque Oleksandr Drabinko et de deux religieuses du Patriarcat de Moscou de l’Eglise orthodoxe. Pour l’heure, aucune de ces affaires n’a été portée devant les tribunaux, bien que les enquêtes et les procédures préliminaires créent régulièrement des effets d’annonce. Les réseaux sociaux ont ainsi relayé intensivement l’apparition de Viktor Ianoukovitch par vidéoconférence, en novembre 2016, devant un juge de Kiev. Il apparaissait comme témoin dans le cadre d’un procès contre 5 anciens policiers accusés de crimes sur le Maïdan.

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Vidéoconférence de novembre 2016

Nombre de commentateurs dénoncent néanmoins un effet pervers de ces affaires. Dans la mesure où l’ancien autocrate ne sera probablement jamais arrêté, les poursuites judiciaires lui servent avant tout d’opérations de communication. Ses vidéoconférences provoquent confusion et cacophonie dans la salle d’audience. De son côté de l’écran, lui apparaît détendu, le teint hâlé, et libre d’exposer sa version des faits sans être contredit. Il a ainsi l’occasion de dénoncer un acharnement contre sa personne, et d’entretenir son narratif de la Révolution et du début de la guerre. Un narratif qui sert les intérêts de ses anciens collaborateurs restés en Ukraine, de même que ceux de la propagande d’Etat russe. En tant qu’accusé dans le procès pour trahison, il entend aussi faire valoir son droit d’interroger le Président Petro Porochenko, le Secrétaire du Conseil de Sécurité et de Défense et ancien Président par intérim, Oleksandr Tourtchinov, et l’ancien Premier ministre Arséni Iatseniouk. Le spectacle promet d’être au rendez-vous. Mais il n’est pas dit que cela serve les intérêts de la justice.

Le nerf de la guerre

Dans ce contexte où l’homme est intouchable, les regards se concentrent sur le nerf de la guerre: l’argent. Certains estiment que la “Famille” de Viktor Ianoukovitch aurait dérobé environ 12 milliards de dollars pendant son passage au pouvoir. Le ministère de la justice avance lui une fourchette de 20 et 30 milliards. Iouriy Loutsenko porte le chiffre à 40 milliards. Mais, plus de 3 ans après la chute du régime, pratiquement rien n’a été récupéré, malgré des annonces régulières. Selon un rapport de l’AntAC de décembre 2016, 1,5 milliards de hryvnias (environ 51 millions d’euros) devaient être récupérés en 2015 et rendus au budget d’Etat: seuls 100093 hryvnias (environ 3400 euros) ont été rendus au budget d’Etat. En 2016, l’objectif était de 7,7 milliards de hryvnias (environ 2610000 euros), pour un rendu effectif de 149193 hryvnias (environ 5000 euros). En 2017, le Premier ministre Volodymyr Hroisman espère gonfler le budget d’Etat de 12 milliards de hryvnias (environ 407 millions d’euros).

Dans ce cas aussi, Iouriy Loutsenko donne pourtant l’impression que la situation évolue rapidement. Notamment le 28 avril, en annonçant la confiscation de 1,4 milliards d’euros d’une série de comptes en banque liés à Serhiy Kourchenko, un jeune membre de la “Famille”. “S’il fallait effectuer l’opération de recouvrement en liquide, avec des billets de 100 dollars, alors l’argent saisi représenterait 15 tonnes”, s’était vanté Iouriy Loutsenko. Le symbole était fort, d’autant que les fonds récupérés ont été officiellement alloués à la politique sociale et de développement régional. Pour le Procureur général, cette décision, actée par un tribunal à Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine, ouvre la voie à une procédure de recouvrement de 50 millions d’euros bloqués dans des banques en Lettonie, et marque une étape fondamentale dans la lutte contre la kleptocratie de l’ancien régime.

Mais, dans ce cas aussi, les critiques fusent. Le procès a été expédié en deux semaines après des audiences à huis clos dans la très provinciale Kramatorsk, et aurait été bâclé. Le député Serhiy Leshchenko, ancien journaliste d’investigation, suggère que le verdict n’est pas suffisamment étayé, et ne concerne même pas des comptes qui sont liés à Viktor Ianoukovitch. La défense de celui-ci prépare d’ailleurs une plainte pour diffamation. Si le jugement est contesté en appel, les fonds pourraient devoir être rendus. Le média d’investigation financière “Nashi Groshi – Notre Argent” avait déjà mis en évidence les failles de décisions antérieures du Procureur Général, les reléguant à de simples opérations de communication. Le juriste Hennadiy Drouzenko met lui en garde sur les risques de discrédit de l’Ukraine sur la scène internationale. “S’il faut rendre ces fonds, il faudra le faire avec des intérêts. Il est facile d’imaginer quelle honte ce serait pour l’Ukraine”.

La complexité des montages financiers

Or, sur la scène internationale, l’Ukraine ne semble pas en bonne posture. Dans plusieurs pays, des mesures de gel de comptes en banque, décidées en solidarité avec la Révolution dès mars 2014, ont été levées par manque de preuves fournies par les enquêteurs ukrainiens. 23 millions d’euros dans une banque britannique sont devenues emblématiques d’un tel risque. Gelés en mars 2014, il avaient été au coeur d’un important sommet anti-corruption à Londres. Theresa May, alors Secrétaire d’Etat à l’intérieur, avait assuré de la détermination des pays participants à lutter contre la corruption et la dissimulation de fonds. Un an plus tard, les 23 millions d’euros étaient dégelés, faute de preuves. “Les procureurs ne sont tout simplement pas intéressés de récupérer cet argent”, dénonce Daria Kaleniouk de l’AntAC.

En substance, la tâche est considérable, tant les montages financiers sont complexes. Si la récupération des fameux 1,4 milliards d’euros est controversée, leur parcours a été très détaillé par Iouriy Loutsenko. Détournées de fonds publics, les sommes avaient transité à travers “au moins 500 sociétés offshore”, avant de revenir en Ukraine. Estampillé comme des fonds étrangers, ils étaient investis dans des obligations d’Etat, rémunérés à hauteur de 8%. “Je m’étonne que la mafia colombienne n’ait pas utilisé ce genre de système”, plaisantait Iouriy Loutsenko.

Autre défi conséquent dans les enquêtes, les Ukrainiens se plaignent régulièrement d’un manque de transparence des plateformes financières occidentales et des paradis fiscaux. Les autorités soulignent enfin régulièrement les limites des enquêteurs, à la fois en termes de ressources techniques et de motivations salariales. Le chef du département de lutte anti-corruption au sein du Bureau du Procureur Général, Nazar Kholodnytskiy, rappelle à qui veut l’entendre que personne ne peut s’attendre à des résultats rapides venant d’institutions fraîchement crées. “En Roumanie, un département similaire de lutte anti-corruption a été créé en 2002. Ce n’est qu’en 2015 que les premiers résultats tangibles sont apparus”, explique-t-il dans un entretien à l’agence de presse Unian.

Retour en grâce international? 

Tout en reconnaissant l’ampleur de la tâche, les critiques estiment néanmoins qu’il serait possible pour les enquêteurs ukrainiens de faire plus. Ceux-ci ont initié un certain nombre de mises en examen. Mais aucun procès des affaires de corruption de l’ancien régime n’a été ouvert à ce jour. Le dégel de comptes dans des banques étrangères est souvent justifié par le manque de coopération et de communication de la part des procureurs ukrainiens. L’arrêt des enquêtes sur Iouriy Ivaniouschenko fin février, a ainsi causé un certain émoi en Ukraine. Originaire de Ienakiieve, la ville natale de Viktor Ianoukovitch, il était perçu comme l’une des personnalités les plus mafieuses de l’ancien régime. Il est désormais retiré de la liste de recherche d’Interpol, libre de ses mouvements, en pleine possession de 200 millions de dollars que la Suisse et Monaco avaient gelé pendant deux ans. Selon le service de presse de la Cour Suprême ukrainienne, cette impunité est due d’abord et avant tout à “l’inaction” des procureurs.

Un certain nombre de sanctions individuelles restent en place, imposées notamment par les Etats-Unis et l’Union européenne. Mais, de manière générale, la pression sur les dignitaires de “La Famille” en exil se relâche. Les anciens Premier ministre Mykola Azarov, ministre des impôts Oleksandr Klimenko, ministre de l’intérieur Vitaliy Zakharchenko, ministre de l’énergie Edouard Stavitskiy, chef de l’administration présidentielle Andriy Kliouyev, tous perçus en Ukraine comme des personnalités troubles et corrompues, honnies des révolutionnaires du Maïdan, ont été retirés de la liste de recherches d’Interpol. Le 3 mai, la veille de l’ouverture de son procès pour haute trahison, le nom de Viktor Ianoukovitch lui-même a été retiré de la liste.

 

 

A travers leur vastes ressources et réseaux d’avocats, les exilés contre-attaquent. Mykola Azarov a annoncé en janvier 2017 qu’il entend créer un gouvernement en exil et plaider sa cause auprès de toutes les juridictions possibles. Fin décembre 2016, un tribunal de Moscou a d’ores et déjà qualifié la Révolution de la Dignité de “coup d’Etat”, dans le cadre d’une plainte déposée par l’ancien député du Parti des Régions Volodymyr Oleynik. Dans le contexte actuel de guerre hybride, l’impact des décisions de justice russes sur l’Ukraine est plus que limité. Le recours aux instances internationales semble plus efficace.

Des plaintes déposées auprès de la CEDH servent de plateforme aux dignitaires de l’ancien régime pour faire valoir leurs droits à des jugements équitables, et se présenter comme des victimes d’une justice sélective. Oleksandr Klimenko s’était notamment fait remarquer pour une série de vidéos au ton ironique. Il y appelait au bon sens de la justice internationale, dénonçait des persécutions politiques. Viktor Ianoukovitch pourrait déposer une plainte similaire pour contester la légalité de son procès par contumace.

Sur le plan international, il convient aussi de noter la difficulté que rencontre l’Ukraine à défendre le non-remboursement d’un prêt de 3 milliards de dollars, contracté par Viktor Ianoukovitch auprès de Vladimir Poutine en décembre 2013. Débouté par un tribunal à Londres, le gouvernement ukrainien est enjoint à rembourser le prêt. Il a lancé une procédure d’appel.

Un ancien régime très actuel

L’ancien régime est de moins en moins sanctionné, voire bénéficie d’un certain retour en grâce au-delà des frontières de l’Ukraine. A l’intérieur, ses représentants sont très actifs. Des journalistes d’investigation ont démontré que plusieurs sociétés de “la Famille” y opèrent toujours, notamment celles liées à Serhiy Kourchenko. A travers ces entreprises circulerait donc le même argent détourné, que militants civiques et procureurs entendent recouvrir. En parallèle, l’empire économique de Rinat Akhmetov, longtemps soutien direct de Viktor Ianoukovitch, est toujours très fonctionnel, malgré des difficultés conséquentes dues à la guerre du Donbass.

Pendants politiques de ces actifs économiques, les partis héritiers du défunt “Parti des Régions”, ancienne majorité présidentielle, ont fleuri dans le paysage politique ukrainien. Le “Oppozitsniy Blok – Bloc d’Opposition”, de même que “Vidrodjennia – Renaissance” et “Volia Narodu – Volonté du Peuple” sont bien installés à la Verkhovna Rada (Parlement), et ont conforté des assises territoriales préexistantes lors des élections locales d’octobre 2015. Ces forces politiques s’inscrivent dans la continuité de l’ancien régime, notamment en termes économiques et sociaux. Pour le Bloc d’Opposition, la résolution du conflit passerait par le rétablissement de relations amicales avec la Russie.

La persistance des réseaux d’intérêts en Ukraine a aussi pris un visage plus dramatique. Une vague de disparitions de personnalités politiques liées à “la Famille” avait ému l’opinion en 2016. Beaucoup avaient été classés comme des suicides. Mais les suspicions de meurtres commandités, et d’un “nettoyage” de témoins compromettants, restent fortes. Les assassinats politiques sont de fait une pratique régulière dans l’espace post-soviétique, et la piste d’opérations pilotées depuis l’étranger s’est plusieurs fois confirmée. Dernier drame en date: le 23 mars 2017, l’ancien député russe Denis Voronenkov était abattu en plein centre de Kiev. Déserteur de la majorité présidentielle de Vladimir Poutine, il était aussi témoin dans le procès de Viktor Ianoukovitch pour trahison. Les commanditaires de son meurtre n’ont pas été identifiés à ce jour.

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Auto-protection du système

La continuité de l’ancien régime est confortée par la persistance du système administratif, policier et judiciaire. Les tentatives de “lustration”, ou tout du moins de renouvellement, des effectifs des forces de l’ordre, des procureurs, juges et hauts fonctionnaires ont eu des effets limités. Les juges de la Cour Constitutionnelle, soupçonnés d’avoir reçu illégalement quelques 6 millions de dollars pour avaliser la réforme constitutionnelle et la supposée usurpation de pouvoir de Viktor Ianoukovitch en 2010, n’ont pas été remplacés. Un processus de renouvellement des juges de la Cour Suprême est en cours, mais il est critiqué pour son manque de transparence. Même l’élection d’un nouveau Médiateur de la Verkhovna Rada pour les droits de l’homme s’est avérée controversée. Quant au Bureau du Procureur, “sa réforme n’a quasiment jamais été initiée malgré les effets d’annonce répétés de Iouriy Loutsenko”, dénonce Alya Shandra, militante pro-ukrainienne au sein de “Euromaidan Press”.

Dans ce contexte d’une inertie des réformes, les critiques vont bon train d’un système qui se protégerait soi-même, d’une révolution à l’autre, à grand renfort de manipulations politiques. Le 24 mai, Iouriy Loutsenko et le ministre de l’intérieur Arsen Avakov annonçaient avec triomphe “la plus importante opération de lutte anti-corruption jamais organisée en Ukraine”. 454 perquisitions dans 15 régions d’Ukraine avaient mobilisé 1700 policiers, 500 procureurs militaires. Certains des raids avaient été mené en hélicoptère. 23 fonctionnaires des impôts ont été arrêtés dans une affaire liée à Oleksandr Klimenko, l’ancien ministre des impôts.

Un coup de filet sans précédent, qui a malgré tout soulevé de fortes inquiétudes. Au-delà de la liste des personnes arrêtées, certains ont remarqué celles qui n’avait pas été inquiétées. Parmi elles, des fonctionnaires longtemps suspects dans l’enquête. Aussi, dans les jours qui ont suivi leurs arrestations, 5 suspects ont été libérés sous caution. Parmi eux, Oleksandr Antipov, chez lequel les policiers avaient trouvé 3,8 millions de dollars en liquide. Le directeur du bureau ukrainien de l’ONG Transparency International, Iaroslav Yourchishyn, dénonce lui des “jeux d’imitation (…), qui soulèvent plus de questions qu’ils ne règlent de problèmes”.

Dans ce même esprit, Iouriy Loutsenko est vilipendé pour une série d’arrangements à l’amiable qu’il conclurait de manière confidentielle avec des parlementaires. Le sulfureux Hennadiy Bobov, ancien du Parti des Régions, siégeant aujourd’hui au sein de Vidrodjennia, aurait ainsi proposé de payer un million de dollars pour éviter des poursuites judiciaires. “Si Loutsenko accepte, cela créera un précédent et entraînera d’autres accords de ce type”, redoute Viktoria Voytsitska du parti “Samopomitch – Auto-Aide”.

Pour beaucoup, il est déjà trop tard. La ferveur révolutionnaire et la fièvre patriotique étant retombée, les marchandages politiciens seraient redevenus le moteur principal de la politique ukrainienne. Les poursuites contre l’ancien ministre de l’écologie Mykola Zlotchevskiy ont été abandonnées en janvier. Les anciens directeur adjoint de Naftogaz Oleksandr Katsouba, directeur adjoint du service des impôts Andriy Holovach et vice-ministre de l’économie Oleksandr Soukhomlyn ont reçu des peines avec sursis, après avoir conclu des accords avec le Procureur Général. Et, le 18 mai, les parlementaires ont ainsi refusé de voter une loi imposant des sanctions à l’encontre de 21 personnalités liées à “la Famille”, dont Viktor Ianoukovitch, sans explication. Une “conséquence directe” de la pratique du marchandage, selon Daria Kaleniouk. Elle souligne le risque que ces accords, confidentiels pour la plupart, représentent de fait une niche pour des pratiques corrompues

Alya Shandra s’indigne aussi de l’inaction de Iouriy Loutsenko dans l’enquête sur Iouriy Boiko, ancien vice Premier ministre sous Viktor Ianoukovitch, et chef actuel du Bloc d’Opposition. Il est soupçonné d’avoir détourné 180 millions de dollars, ce qui ne semble pas inquiéter le Procureur Général outre mesure. Rien de plus normal pour le député Serhiy Leschenko, pour qui rien ne bougera avant les élections présidentielles de 2019: “Boiko est un adversaire idéal pour assurer la réélection de Petro Porochenko, car il servira de repoussoir pour une majorité d’Ukrainiens. Boiko ne devrait donc pas être inquiété avant l’élection”.

L’arbre pour cacher la forêt? 

Loin de la ferveur révolutionnaire contre “la Famille” qui prévalait en 2014, ce sont donc les autorités issues du Maïdan qui se retrouvent désormais critiquées pour leur insuffisances, leur manque de résultats, et leurs supposés marchandages et négociations en sous-main. Nombreux sont ceux qui reprochent à Iouriy Loutsenko, et à un système judiciaire non-réformé, leur indulgence vis-à-vis de la corruption persistante. Les déclarations électroniques des dirigeants et députés, qui avaient révélé, en novembre 2016, certaines fortunes colossales acquises par des moyens non-définis, n’ont pas encore été étudiées par les inspecteurs financiers. Iouriy Loutsenko a beau multiplier les annonces d’arrestation, pour certaines spectaculaires. Le nombre de cas portés devant les tribunaux reste, lui, insignifiant.

Impuissance? Complicité? Marchandages politiciens? Impossible de trancher. Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’inquiétude de la société civile et des partenaires occidentaux de l’Ukraine est récemment montée d’un cran, face à des pressions visant les militants anti-corruption. Un récent rapport d’Amnesty International place encore une fois l’Ukraine au bas de son classement, à la 131ème place sur 176. Une récente loi sur les déclarations de patrimoine, des perquisitions et enquêtes visant des critiques du gouvernement, ou encore des tentatives de brider les activités du Bureau National Anti-Corruption (NABU) sont perçues comme des signes de fermeture de l’exécutif. Sa volonté de réforme, et sa capacité à enquêter sur ses propres abus, est sérieusement remise en question. Dans ce contexte, les poursuites très médiatisées contre la personne de Viktor Ianoukovitch serviraient d’exutoire, pour faire tenter de oublier des affaires plus contemporaines.

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L’Ukraine survivra

A Mejyhiria, la somptueuse résidence “Honka” en bois précieux est contrôlée et entretenue depuis 2014 par des volontaires de Maïdan. Face au vide juridique qui perdure sur le statut des bâtiments, c’est Petro Oleynik, un Ukrainien de l’ouest déjanté qui conserve le trousseau de clés. Affublé d’un drapeau nationaliste et de symboles patriotiques, il organise des tours guidés et mène les visiteurs à la découverte des trésors de Viktor Ianoukovitch. Du chandelier à un million d’euros à la réplique d’un piano “Steinway & Sons”, offert à Yoko Ono par John Lennon, Petro Oleynik exhibe toujours avec enthousiasme son “musée de la corruption”.

“Moi et mes camarades sommes épuisés, bien sûr. Ca fait trois ans que je ne suis pas rentré chez moi”, explique-t-il, en raccompagnant des visiteurs à la porte. “Mais je ne partirai pas avant d’être sûr que tout ceci sera préservé, et accessible au peuple ukrainien. Je n’ai aucune confiance dans les autorités actuelles, j’ai trop peur que tout soit pillé…”. Les habitués remarquent en effet que Petro Oleynik parle moins de “La Famille”, et se dispense de plus en plus sur la nouvelle équipe au pouvoir. “Pour le reste… Peut-être que la justice ne sera jamais rendue, et que Ianoukovitch n’en paiera pas le prix. Mais avec ce ‘temple de la corruption’, nous n’avons pas besoin d’une décision de tribunal pour savoir ce qu’il a fait”.