France Culture: Un cessez-le-feu dans le Donbass sous de mauvaises auspices

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. Les chances d’apaiser la situation sont faibles. 

img_0438

Les cessez-le-feu dans le Donbass, on ne les compte plus. Depuis le printemps 2014, la diplomatie et les négociations politiques se sont révélées impuissantes à faire taire les canons. Cette nouvelle trêve ne suscite guère plus d’espoirs que les précédentes. Les duels d’artillerie se sont intensifiés ces derniers jours. La ville industrielle d’Avdiivka avait été très touchée début février. Après une accalmie, plusieurs bombes se sont abattues sur le centre-ville. Une civile a été tuée. Les belligérants poursuivent des stratégies de petits pas et d’avancées progressives. Dans une récente conférence de presse, Alexander Zakharchenko, chef de la République auto-proclamée de Donetsk, a rejeté toute perspective de démilitarisation de la ligne de front dans un futur proche. Au contraire, il a réaffirmé son objectif de conquête de nouvelles régions ukrainiennes. Le nouveau cessez-le-feu ne correspond donc pas à des réalités sur le terrain, mais bien plus à un coup de force diplomatique. Malgré cela, cette tentative d’apaisement est contredite par la décision de Vladimir Poutine de reconnaître les passeports des républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk. L’initiative confère un statut international à ces entités, ce qui va à l’encontre des plans de réintégration des territoires dans une Ukraine unie. Pour le Président ukrainien Petro Porochenko, c’est là une des preuves irréfutables de l’occupation russe du Donbass, et du double jeu du Kremlin. Cet énième cessez-le-feu est placé sous de bien mauvaises auspices.

RFI: Le Donbass, 2 ans après les Accords de Minsk

Reportage diffusé sur RFI, le 11/02/2017

Dans la nuit du 10 au 11 février 2015, Russes et Ukrainiens, poussés par les Français et les Allemands, signaient les Accords de Paix de Minsk. Une feuille de route devait mettre fin au conflit qui ravageait l’est de l’Ukraine. Deux ans plus tard, les violences n’ont jamais cessé, et le bilan humain dépasse les 10.000 morts. Les perspectives d’un retour à la paix restent faibles. 

img_0438

Le long d’une barre d’immeubles criblée d’éclats d’obus, en bordure de la ville d’Avdiivka, Marianna Ivanivna tire péniblement une petite luge sur le trottoir verglacé. Pour elle, les deux ans des Accords de Minsk, c’est une blague sordide.

Marianna Ivanivna: Des Accords de paix? Quels Accords? Ils annoncent des accords à tout va, et voilà où on en est. 

Début février, Avdiivka s’est retrouvée au coeur d’une énième explosion de violences le long de la ligne de front du Donbass. Au moins 10 soldats et 10 civils avaient été tués en quelques jours. Ce 10 février, la ville est calme, malgré les échos des bombardements au loin. Même sans combats, la vie de Marianna Ivanivna reste très précaire.

Marianna Ivanivna: Ils ont bombardé ma maison, mon mari a été tué il y a deux ans. Les pensions sont des misères, on survit à peine.

Iouriy Zinoviev est un volontaire en charge de l’antenne locale de la Croix rouge ukrainienne. Dans le troisième hiver de la guerre, l’urgence humanitaire est plus que jamais d’actualité.

Iouriy Zinoviev: Parmi les cas les plus sensibles, ce sont les personnes qui ont leur domicile. plus généralement, les salaires et les retraites sont bas, les prix sont élevés. Et donc beaucoup de personnes dépendent de l’aide humanitaire. 

Les plans de reconstruction de la ville existent. Ils sont sans cesse perturbés par des violations du cessez-le-feu, pourtant ordonné par les Accords de Minsk. Pavlo Malykhin est le chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka.

Pavlo Malykhin: Je ne sais pas si les Accords de Minsk sont efficaces. Je vois qu’ici à Avdiivka, ça ne marche pas. Je ne comprends juste pas pourquoi ils continuent à tirer sur des civils inoffensifs. 

Les violences ne vont néanmoins pas s’atténuer de si tôt. Le chef de la république séparatiste de Donetsk, Alexander Zakharchenko, vient de dénoncer l’échec du processus de paix, et d’appeler à une vengeance après l’assassinat, non-revendiqué, d’un de ses chefs de guerre.

Toutes ces questions politiques, Olha Iourievna, une mère de famille, ne veut plus en entendre parler.

Olha Iourievna: Pour moi, c’est égal. L’Ukraine, la république de Donetsk… Je m’en fiche. Ce que je veux, c’est la paix. Tout le monde ici veut la paix. Qu’ils se mettent d’accord une bonne fois pour toute et qu’on reprenne une vie normale.

Le retour à une vie normale. C’était en substance la promesse des Accords de Minsk. Deux ans après, elle reste un rêve inaccessible.

Sébastien Gobert – Avdiivka – RFI

Ecouter le reportage ici

France Culture: Accalmie en vue à Avdiivka?

Papier radio diffusé dans le journal de 22h, sur France Culture, le 01/02/2017
 
Peut-être une accalmie après 4 jours d’une explosion de violences inédite dans l’est de l’Ukraine. Depuis le 29 janvier, la ville industrielle d’Avdiivka s’est trouvée sous le feu nourri des forces séparatistes pro-russes. Au moins 10 soldats ukrainiens ont été tués, plus d’une trentaine blessés. La crise intervient dans un contexte très tendu au niveau international, alors que les Ukrainiens ont peur d’être malmenés par l’administration de Donald Trump.
Sébastien Gobert à Kiev
16425859_10208793660615661_4692644360781380795_n
Avdiivka, 01/02/2017. Source: FB de Konstantyn Reutski
 
Les belligérants ne cessent d’en appeler à des cessez-le-feu. Tout en continuant à tirer. Le 1er février, une trêve avait été décrétée afin de permettre à des ingénieurs de réparer les lignes électriques et les conduites de gaz pour rétablir le chauffage aux quelques 16.000 habitants d’Avdiivka. A peine les ingénieurs s’étaient-ils aventurés à découvert qu’ils ont été pris pour cibles par des tireurs embusqués. Sur plusieurs zones de la ligne de front, les violences ont atteint un niveau inégalé depuis 2015. Les torts sont partagés. Mais à Avdiivka, le centre d’affrontements le plus féroces, ce sont bien les forces pro-russes et russes qui ont pris l’initiative de l’attaque. Les bombardements intensifs des derniers jours contre les positions ukrainiennes ont été doublées d’offensives terrestres, visant à faire bouger la ligne de front. Pourquoi et jusqu’où? cela reste un mystère. Pour certains, le Kremlin tenterait de tester la détermination des Etats-Unis à continuer à aider l’Ukraine, maintenant que Donald Trump est au pouvoir. Pour d’autres, il s’agirait d’une tentative des séparatistes de rebattre les cartes des négociations de paix, et de forcer Kiev à leur accorder de plus larges concessions. Quelque soit les raisons des violences, la tension est à son comble, et la situation humanitaire populations civiles très précaire, malgré de l’aide d’urgence. La station d’épuration d’eau de la région a été touchée dans les combats. Au-delà d’Avdiivka, ce sont des dizaines de milliers de personnes, des deux côtés de la ligne de front, qui se retrouvent sans eau ni chauffage. La nuit, les températures frôlent les -20°.

Nouvelle explosion de violences dans le Donbass

Version longue d’un article publié dans La Tribune de Genève, le 31/01/2017

16265224_1413665655310511_9020041083584927401_n
L’usine de coke d’Avdiivka, dans la nuit du 30 au 31 janvier. Source: FB de Musa Magomedov, director de l’usine. 

“Des milliers de personnes se retrouvent sans eau, sans électricité, et sans chauffage, par des températures frôlant les -20°”. Konstantyn Reutski est un volontaire de l’association pro-ukrainienne “Vostok-SOS”, dans la ville industrielle d’Avdiivka, au nord de Donetsk, capitale des séparatistes pro-russes. Il se retrouve au coeur d’une explosion de violences inédite dans la guerre d’attrition du Donbass.

La ville, sous contrôle ukrainien, subit de lourdes attaques depuis le 29 janvier au petit matin. Des bombardements intensifs, accompagnés d’incursions terrestres de troupes séparatistes, ont touché les conduites de gaz et les lignes électriques. L’usine de coke d’Avdiivka, l’une des plus grandes d’Europe, s’est retrouvée paralysée par manque d’approvisionnements électriques pendant plusieurs heures, laissant une ville de quelques 16.000 habitants sans chauffage. Les températures dans la région frôlent les -20°.

Un plan d’évacuation a été mis sur pied en urgence, mobilisant 80 bus et 2 trains. Le Président Petro Porochenko a écourté une visite d’Etat en Allemagne, afin de parer au “risque de désastre humanitaire”, selon son porte-parole. L’évacuation d’Avdiivka est néanmoins retardée jusqu’au dernier moment. Le gouverneur ukrainien de la région, Pavlo Jebrivskiy espère qu’une trêve peut permettre de réparer les infrastructures énergétiques de la ville.

La trêve, néanmoins, ne semble pas se profiler. Sur plusieurs points de la ligne de front, du port de Marioupol aux banlieues de Donetsk, les violences ont atteint un niveau non-égalée depuis les dernières flambées de violence de l’hiver 2015. Depuis le 29 janvier, au moins 8 soldats ukrainiens ont trouvé la mort, 26 ont été blessés. Les pertes côté pro-russe et russe ne sont pas connues. Les tirs d’artillerie, jusqu’ici cantonnés à la nuit, afin de ne pas attirer l’attention des observateurs, se multiplient en journée. Le chef d’observation de la mission de l’OSCE, Alexander Hug, dénote un “sentiment d’impunité” des belligérants dans l’utilisation d’armes lourdes.

Ces dernières semaines, les forces ukrainiennes ont usé d’une stratégie “de rampant”, selon la formule consacrée. Plusieurs unités ont pris le contrôle, sans coup férir, de localités situées dans la zone tampon, telle que définie par les Accords de Paix de Minsk de février 2015. Ce faisant, les forces de Kiev ont réduit la distance entre les positions ennemies, et augmenté les risques d’affrontement. A titre de justification, les soldats assurent vouloir mettre fin aux réseaux de contrebande qui caractérisent cette “zone grise”, et sécuriser leurs positions. A Kiev, on explique aussi la manoeuvre par la nécessité de reprendre l’initiative, dans le cas où l’administration de Donald Trump malmènerait l’Ukraine au profit de sa relation avec Vladimir Poutine.

L’explosion de violences des derniers jours est, elle, à l’initiative des forces pro-russes et russes. Les attaques terrestres au sud d’Avdiivka, le long de la route E50, indiquent une volonté d’encercler la ville, et de faire bouger la ligne de front au profit de la République populaire auto-proclamée de Donetsk. Ces attaques ont, pour l’heure, été repoussées par les troupes ukrainiennes. Mais le risque de futures attaques persiste. Un récent rapport d’une mission conjointe d’observateurs ukrainiens, danois et canadiens, a fait état d’une large concentration de troupes et de matériel militaire en Russie, le long de la frontière ukrainienne. Malgré des preuves indiscutables, Moscou nie depuis 2014 son implication dans le conflit.

Les objectifs de ces offensives restent incertains. Pour certains, il s’agirait de créer une tension diplomatique en amont d’une future rencontre “Format Normandie”, entre les dirigeants français, allemand, russe et ukrainien. Pour d’autres, il s’agirait d’une réaction à l’adoption récente, à Kiev, d’un “plan de réintégration du Donbass”. Cette loi offre des facilités aux Ukrainiens des territoires séparatistes, par exemple en termes de circulation, ou d’accès aux universités nationales. L’initiative est très critiquée en Ukraine même. Elle se heurte aux appels à un blocus systématique des républiques auto-proclamées. Un blocus ad-hoc a d’ailleurs été mis en place par des combattants volontaires, au nord de Louhansk. Vu des capitales séparatistes, cette loi peut aussi être considérée comme une menace pour la légitimité des autorités auto-proclamées. Relancer des offensives permettrait ainsi de s’assurer que ce “plan de réintégration” ne peut être appliqué.

Pour la députée Victoria Voytsitska du parti Samopomitch, le scénario serait bien plus catastrophique. Ce serait le début d’une nouvelle grande bataille, à l’image de celle de Debaltseve, qui s’était soldée par une défaite cuisante de l’Ukraine, en février 2015. “Les Russes veulent nous contraindre à accepter leur scénario de paix, avec statut spécial, élections des séparatistes au Parlement à Kiev…” Ces dispositions, prévues par les Accords de Minsk, sont perçues et présentées de manière très différentes par Kiev et Moscou. En raison de divergences de fond, les négociations de paix sont gelées depuis des mois. Un changement de situation sur le terrain pourrait rebattre les cartes des négociations.

“Je ne crois pas que ce soit un Debaltseve-2”, estime la journaliste Anastasia Magazova, à Avdiivka. “Les Ukrainiens ripostent fermement, donc les autres ne passeront pas”. Elle se concentre pour l’heure sur le sort des civils, encore une fois les principales victimes de cette dégradation de la situation. Les autorités régionales, ainsi que des ONG comme la Croix Rouge Internationale dépêchent des convois de nourriture et d’aide de première nécessité, telles que des couvertures ou des radiateurs d’appoint.

Le volontaire Konstantyn Reutski constate lui aussi cette situation humanitaire précaire. Celui-ci relève malgré tout, dans une anecdote sur son mur Facebook, la faculté d’adaption des habitants du Donbass, qui a désarmé plus d’un observateur dans cette guerre. En passant devant un arrêt de bus, devant la cokerie d’Avdiivka, il raconte avoir entendu une femme au téléphone. Celle-ci explique, sur un ton ordinaire, que “tout va bien. Normal. C’est juste que nous n’avons pas d’électricité et qu’ils nous tirent dessus”.

LLB: L’Ukraine, laissée pour compte d l’ère Trump?

Article publié dans La Libre Belgique, le 20/01/2017

34111

L’Ukraine serait-elle “la plus grande perdante” de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis? Cette formule tweetée par Michael McFaul, ancien ambassadeur américain en Russie a fait couler beaucoup d’encre, alors que Donald Trump se prépare à prêter serment, le 20 janvier à Washington. Les enjeux sont en effet de taille pour le pays, confrontée à une guerre hybride pilotée par la Russie depuis 2014. Un conflit marqué par des échauffourées régulières, et meurtrières.

De fait, Donald Trump n’a pas fait mystère de son admiration pour Vladimir Poutine. Ses déclarations sur une future renégociation à la baisse du “parapluie américain” pour les Européens, membres de l’OTAN ou non, ont fait grincer des dents à Kiev. L’hypothèse soulevée par le milliardaire d’une reconnaissance de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie, a, elle, fait hurler. Pour les plus pessimistes, comme le politologue Askold Krushelnycy, la “soumission de Trump à Poutine” est telle qu’il faut “se préparer à une guerre totale” contre la Russie.

Sans présager de tels scénarios apocalyptiques, l’exécutif à Kiev perd indéniablement de proches alliés avec le départ de l’administration de Barack Obama. Le vice-Président Joe Biden était devenu un interlocuteur privilégié de Petro Porochenko, et un visiteur régulier de l’Ukraine. A l’inverse, le Président ukrainien n’aurait, à ce jour, aucun contact avec Donald Trump, ni même avec ses collaborateurs proches. Et pour cause: dans une récente enquête, le média en ligne Politico révèle que les Ukrainiens ont favorisé plus ou moins directement la candidature d’Hillary Clinton, sans s’assurer de relais dans le camp Trump.

Le désintérêt marqué du nouveau maître de la Maison Blanche pour l’Ukraine reflèterait aussi, murmure-t-on à Kiev, le signe d’une lassitude occidentale pour l’Ukraine, dont les réformes post-révolutionnaires sont lentes, et empêtrées par une corruption d’Etat toujours endémique. “En tant qu’homme d’affaires, Trump est très prudent avec l’argent”, analyse la députée réformatrice Victoria Voytsitska. “Peut-être que notre gouvernement sera poussé à mieux utiliser l’aide internationale que sous Obama”, se rassure-t-elle.

Lire le reste de l’article (accessible dans les pages de La Libre Belgique)