RFI: Le chaud et le froid de la diplomatie russe vis-à-vis du Donbass

Intervention dans la séquence « Bonjour l’Europe, sur RFI, le 09/09/2017

Dans l’est de l’Ukraine, la guerre qui a déjà fait plus de 10000 morts se poursuit. Un énième cessez-le-feu n’est toujours pas respecté, un soldat ukrainien a perdu la vie jeudi. C’est le premier depuis l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu instauré fin août. Sur le front diplomatique et des négociations de paix, il y a par contre du mouvement. Le ministre des affaires étrangères français, en déplacement à Moscou, a ainsi exprimé de l’intérêt pour la récente déclaration de Vladimir Poutine en faveur d’une mission de maintien de la paix de l’ONU dépêchée dans le Donbass.

Sébastien, en quoi consisterait cette mission? 

Dans l’esprit de la proposition russe, il s’agirait d’une force légère de Casques bleus. Ceux-ci seraient déployés le long des 400 kilomètres de la ligne de front du Donbass, et auraient pour mission de protéger les observateurs de la mission de l’OSCE. Selon Vladimir Poutine, cela serait un bon moyen de s’assurer du respect d’un cessez-le-feu, et de la démilitarisation de la zone de guerre.

Les Russes s’étaient jusqu’ici opposés à l’idée d’une force de maintien de la paix, donc le revirement de Vladimir Poutine a suscité de l’intérêt, même de l’optimisme, de certains. La proposition russe a déjà été transmise au conseil de sécurité de l’ONU pour considération. Mais il y a peu de chances qu’elle soit votée en l’état. Elle ne fait absolument pas consensus, et elle a même déclenché et la colère des Ukrainiens, et la défiance des Occidentaux.

Pourquoi cela? 

Les Ukrainiens appellent depuis 2015 au déploiement d’une mission de maintien de la paix, de l’ONU, ou de l’Union européenne. Mais eux insistent pour que le contingent couvre tout le sud-est du pays, jusqu’à la frontière avec la Russie. Le but étant de mettre un terme aux mouvements de troupes et d’armes entre les républiques séparatistes, et le territoire russe. La Russie nie toujours son implication dans la guerre, mais les preuves sont accablantes, qui démontrent son intervention directe, et le pilotage des séparatistes.

La proposition de Vladimir Poutine est donc vue comme une tentative de pérenniser la ligne de front, d’en faire une vraie frontière, et de légaliser les entités séparatistes de Donetsk et Louhansk. C’est ce que la Russie a fait dans d’autres territoires séparatistes, en Moldavie et en Géorgie. Les Ukrainiens, et leurs soutiens occidentaux, refusent donc cette perspective. Les Ukrainiens préparent leur propre projet de résolution qu’ils présenteront sous peu à l’ONU.

Y-a-t-il d’autres options de relancer le processus de paix? 

Pas pour l’instant. Le processus de paix dit des Accords de Minsk est quasiment gelé. Les cessez-le-feu successifs ne prennent pas. Vous avez rappelé qu’un soldat ukrainien est encore mort il y a deux jours. La proposition de Moscou permet au moins d’espérer un arrêt des combats, et quelques progrès dans le processus de paix.

Mais la proposition reste ambigüe. Dans la même conférence de presse, Vladimir Poutine menaçait l’Ukraine à mots couverts de la création de nouveaux foyers de violence au cas où les Etats-Unis se décident à livrer des armes létales à Kiev, en particulier des défenses anti-char. Une manière de souffler le chaud et le froid sur les véritables objectifs de la diplomatie russe. En tous les cas, ces déclarations pourraient signifier des changements dans la ligne du Kremlin sur le dossier ukrainien, voire même trahir des contradictions internes au Kremlin. Alors que la proposition soit retenue en l’état ou pas, on peut s’attendre à des changements dans les négociations de paix dans un futur proche.

France Culture: Une parade militaire comme démonstration de force

Papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur France Culture, le 24/08/2017

L’Ukraine célèbre aujourd’hui le 26ème anniversaire de son indépendance. Le pays souffre d’une guerre meurtrière dans ses régions est depuis 2014, contre des forces pro-russes et russes. Les autorités ont donc remis au goût du jour la parade militaire pour la fête nationale. L’occasion d’une démonstration de force, et d’unité avec des partenaires étrangers.
A Kiev, Sébastien Gobert

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11 ministres des affaires étrangères, 10 bataillons de pays alliés, dont 9 de l’OTAN. La parade militaire, prévue ce matin dans le centre de Kiev, s’annonce comme un tableau idéal pour le Président Petro Porochenko. Lui cherche depuis 2014 à mobiliser les Occidentaux pour soutenir l’Ukraine contre l’agression russe. L’annexion de la Crimée, et la guerre hybride dans l’est, ont amputé le pays de près de 10% de son territoire, et fait plus de 10.000 morts. L’occasion est donc rêvée d’envoyer un message de force, à la fois au Kremlin, mais aussi à sa population. Petro Porochenko a aussi rendu public une lettre de Donald Trump, dans laquelle le Président américain se porte garant de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et assure de son soutien. La Maison blanche est aussi à l’étude de possibles livraisons d’armes létales à l’Ukraine. Il reste malgré tout peu probable que ces soutiens affectent le rapport de force dans la guerre qui se poursuit. Sur le terrain, les échauffourées et duels d’artillerie sont quotidiens. Un énième cessez-le-feu est annoncé pour le 1er septembre, jour de la rentrée scolaire. Rien n’indique qu’il puisse s’ancrer sur la durée. Et il faudra plus qu’une parade militaire à Kiev pour que des négociations de paix débouchent sur une solution durable.

RFI: Petro Porochenko ordonne une enquête dans l’affaire des moteurs de missiles nord-coréens

Papier radio diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 17/08/2017

Il y a trois jours, le 14 août, le New York Times publiait une enquête établissant un lien entre les missiles intercontinentaux testés par la Corée du Nord et des moteurs de missiles de technologie ukrainienne. La publication a déclenché une levée de boucliers en Ukraine. Le Président Petro Porochenko a ordonné une enquête. Mais un peu tard… 

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Prouver que l’Ukraine n’a rien à voir avec les moteurs des missiles nord-coréens, et trouver la source des fausses informations visant à discréditer l’Ukraine. Petro Porochenko a fixé des objectifs clairs aux enquêteurs du Conseil National de Sécurité et de Défense (RNBO). Sa décision d’ouvrir une enquête intervient pourtant près de trois jours après la publication du New York Times. Plusieurs éléments sont déjà venus relativiser les allégations de l’article.

Le directeur de l’usine “Youjmasz”, cité comme source potentielle des moteurs, s’est fait piégé au téléphone par des Russes incarnant Oleksandr Tourtchynov, secrétaire du RNBO. Croyant parler à un responsable haut placé, et vraisemblablement en confiance, il y a démenti toute responsabilité dans la livraison de moteurs de missiles à Pyongyang. Michael Elleman, l’expert cité par le New York Times a relativisé les propos de l’article, en précisant que les moteurs pouvaient venir d’Ukraine comme de Russie, et qu’aucun élément ne laissait supposer que les autorités ukrainiennes aient jamais été impliquées. D’autres analystes ont souligné que Pyongyang dispose de suffisamment de capacités pour produire seule ses moteurs, sans recourir à des achats à l’étranger. Beaucoup, encore, dénoncent une manipulation russe, voire une manoeuvre de diversion afin de dissimuler les traces de leur propre livraison d’armes à la Corée du Nord.

Au troisième jour après la publication du New York Times, les doutes demeurent. Il semble impossible de confirmer, ou infirmer, la thèse de l’article; tout du moins pas avec certitude. Les autorités ukrainiennes, notamment Oleksandr Tourtchinov, avaient d’abord émis une série de dénis indignés, sans voir l’intérêt d’une quelconque enquête. L’initiative de Petro Porochenko est tardive. Et il est peu probable qu’elle puisse produire des résultats incontestés. Le chef de l’Etat a donné seulement trois jours aux enquêteurs pour étudier un cas potentiellement très complexe. Et l’annonce de l’enquête semble déjà contenir les résultats qu’il en attend.

Au lieu d’être une recherche de la vérité, l’enquête présidentielle s’apparente plus à un geste d’agacement. Kiev est outrée de se voir ainsi accusée de traiter avec un Etat voyou, la Corée du Nord. Et ce à un moment où la Maison Blanche s’apprêtait à considérer la livraison d’armes létales à l’Ukraine. Petro Porochenko s’est probablement inquiété, avec un retard de deux jours, des conséquences de l’affaire sur la politique américaine, et, plus grave, sur sa crédibilité en tant que partenaire des pays de l’OTAN.

Missiles nord-coréens & moteurs ukrainiens: les experts revoient leurs copies

Complément d’un commentaire sur une enquête du New York Times, parue le 14/08/2017

La vague d’indignation aura été immédiate en Ukraine. The New York a établi, le 14 août, un lien direct entre les propulseurs de missiles intercontinentaux testés par le régime nord-coréen cet été, et la production de l’usine Youjmash, dans la ville industrielle de Dnipro (anciennement Dnipropetrovsk), dans le centre de l’Ukraine. L’allégation ne s’accompagnait pas de preuves irréfutables, et a été décriée comme une conclusion hâtive et une nouvelle manoeuvre de la guerre d’information contre l’Ukraine. L’usine Youjmash a démenti avec fermeté, appuyée par les autorités ukrainiennes. Les réseaux sociaux se sont enflammés. La levée de bouclier a poussé Michael Elleman, un expert cité par The New York Times à revenir sur ses propos, et à nuancer ses conclusions.

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Capture d’écran fu fil Twitter de Michael Elleman

« Je ne crois pas que le gouvernement ukrainien a autorisé, ou même savait, que les moteurs provenaient d’Ukraine », a-t-il exprimé dans un tweet, le 14 août. « Au contraire, l’Ukraine a arrêté des Coréens du Nord en 2012! ».  La référence à un scandale d’espionnage industriel, suivi d’un autre en 2015, vise ainsi à dédouaner le gouvernement ukrainien de tout soupçon de contrebande avec un régime sous embargo.

De fait, l’affaire est vécue avec gravité à Kiev. Alors que l’administration de Donald Trump étudie la possibilité d’entamer la livraison d’armes létales à l’Ukraine pour l’assister dans son effort de guerre, voilà que le pays serait rabaissé au rang d’Etat voyou, acteur des trafics illicites d’armes. Et ce alors que les relations entre Petro Porochenko et son homologue américain restent sensibles depuis l’élection américaine.

En dédouanant le gouvernement ukrainien de potentiels trafics qui se seraient passés à son insu, Michael Elleman a saisi l’occasion pour relativiser les allégations du New York Times sur l’origine ukrainienne des moteurs de missile. « Que je sois bien clair sur la source des moteurs de Missiles Balistiques InterContinentaux de la Corée du Nord: « Youjnoe (Youjmash) n’est qu’une des sources potentielles. Il y en a d’autres possibles en Russie ».

De fait, dans le contexte de décomposition du complexe militaro-industriel soviétique depuis 1991, et du climat de guerre entre Russie et Ukraine depuis 2014, la traçabilité de moteurs de missiles est difficile à établir. Les éléments utilisés par Pyongyang auraient tout aussi pu venir de stocks russes, en particulier de l’usine Energomash, anciennement affiliée à Youjmash. Commentateurs et critiques font aussi valoir des évidences géographiques, concernant l’éloignement de l’Ukraine, et le fait que la Russie partage une frontière commune avec la Corée du Nord.

Pour les réseaux sociaux ukrainiens, l’accent porté sur l’usine Youjmasz est une nouvelle manoeuvre dans la guerre d’information ukraino-russe qui fait rage depuis des années. D’aucun se sont empressés de souligner le passé russe de l’expert américain Michael Elleman – il y a travaillé de 1995 à 2001, à la tête du « Cooperative Threat Reduction Program » visant au démantèlement de missiles longue portée. Certains médias ukrainiens ont aussi fait leurs choux gras de son mariage avec une Russe, pour souligner son attachement à la Russie, et supposer de la subjectivité de son jugement. Des attaques personnelles, peu à même de prouver quoique ce soit, et encore moins de relever la qualité du débat.

La prudence s’impose face à l’absence de preuves, qui viendraient confirmer ou infirmer les allégations du New York Times. Quoiqu’il en soit, l’affaire a bel et bien révélé que le régime nord-coréen a reçu et utilisé des technologies de partenaires étrangers (étatiques ou non) dans le développement de son programme de missiles intercontinentaux. Un échec grave de la communauté internationale, qui dépasse de loin le cadre du conflit ukraino-russe.

 

LLB: Victoire en demi-teinte pour l’Ukraine à La Haye

Brève publiée sur le site de La Libre Belgique, le 19/04/2017

Victoire ou Trahison ? Les réactions en Ukraine sont mitigées, après le rendu d’une décision préliminaire de la Cour internationale de Justice (CIJ), à La Haye, dans une dispute entre Kiev et Moscou. 

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Un verdict “positif” pour Olena Zerkal, la vice-ministre des Affaires étrangères, dans la mesure où les juges ont reconnu la Russie coupable de discrimination à l’encontre des Tatars de Crimée. La Cour a enjoint à Moscou d’annuler certaines de ses interdictions imposées à la communauté depuis l’annexion de la péninsule en 2014.

Un verdict positif aussi pour la journaliste Tetiana Kozak, qui anticipe “des années d’audiences à venir” pour prouver que la Russie soutient les forces séparatistes du Donbass. Une guerre larvée s’y déroule depuis 2014. Plus de 10.000 personnes y ont perdu la vie. La CIJ a cependant rejeté la plainte de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie pour “financement du terrorisme”. La partie ukrainienne n’aurait pas fourni suffisamment de preuves du soutien de Moscou aux séparatistes. “Au moins, la Cour a reconnu sa jurisdiction en la matière. Nous aurons des années pour exposer notre cas”, se conforte Tetiana Kozak.

“Après trois ans de conflit, les juges hésitent encore à condamner la Russie pour la mort de milliers d’innocents. Je suis stupéfaite”, s’emporte, de son côté, la journaliste Anastasia Magazova, spécialiste de la situation dans le Donbass. La partie ukrainienne demandait, entre autres, la reconnaissance de la responsabilité russe dans le crash du Boeing MH17, le 17 juillet 2014 : 298 personnes avaient péri dans l’explosion d’un missile sol-air “BUK”. De nombreuses enquêtes avaient prouvé que celui-ci avait été acheminé de la Russie quelques jours avant le drame. “Malgré cela, ils ne nous croient pas…”, se désole Anastasia Magazova.

TDG: L’Ukraine tente de se faire entendre à la Cour de La Haye

Article publié dans La Tribune de Genève, le 06/03/2017

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“La Russie empêche les citoyens ukrainiens de se sentir en sécurité, où que ce soit, dans leur propre pays” … “Le gouvernement russe soutient directement des groupes terroristes qui tuent des citoyens ukrainiens”. La plaidoirie est claire. Ce 6 mars, les avocats de la délégation ukrainienne à la Cour de Justice Internationale de l’ONU (CJI) sont venus à La Haye pour y chercher justice.

La première journée d’une longue série de plaidoyers pourrait marquer une première victoire de l’Ukraine pour prouver l’implication de la Russie dans la guerre hybride qui se joue depuis 2014, à travers l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass. “Cette affaire nous montrera si le droit international peut s’élever contre des grandes puissances qui ne respectent pas le droit et les droits de l’homme”, espère Oleksiy Makeiev, directeur des affaires politiques au ministère ukrainien des affaires étrangères.

L’Ukraine accuse la Russie de violer deux conventions internationales. La première “pour la répression du financement du terrorisme”. Kiev estime que Moscou est, directement ou indirectement, responsable violences dans l’est du pays ainsi que du crash du Boeing MH17, qui avait causé la mort de 298 personnes en juillet 2014. Deuxième convention: “pour l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale”. L’Ukraine accuse la Russie de persécuter, entre autres, des Tatars de Crimée et des Ukrainiens.

En Ukraine, le début des plaidoiries est une bouffée d’air frais pour le Président Petro Porochenko. Confronté à des “blocus citoyens” des routes commerciales avec les territoires séparatistes, ison autorité dans les négociations de paix est malmenée par manoeuvres politiciennes. Dans un contexte de violences, persistantes et meurtrières, il semble bienvenu pour l’exécutif d’avoir une chance de défendre sa cause devant la communauté internationale. Les plaidoiries du 6 mars ont été très suivies en Ukraine.

En revanche, les chances de succès de l’Ukraine d’obtenir justice sont faibles dans le cadre de sa première plainte. L’usage du terme “terrorisme” ouvre la possibilité à la partie russe de jouer sur les termes, entre “terrorisme” et “séparatisme”. La délégation russe a fait savoir qu’elle userait de “tous les moyens légaux possibles”, notamment en mettant en cause la juridiction de la CJI. En 2011, une plainte similaire de la Géorgie contre la Russie dans le cadre de la guerre de 2008 n’a pas abouti pour cette raison.

Un premier avis pourrait être rendu courant avril. Mais la procédure en justice est prévue pour durer plusieurs mois, voire plus d’un an. Quand bien même l’Ukraine se verrait reconnue dans son droit, la CIJ “ne se prononcera pas sur l’usage de la force dans un pays souverain, ou l’annexion illégale de la Crimée, en raison des limites de ses compétences”, explique le docteur Iryna Martchouk, de l’université de Copenhague. “La Cour ne fournira pas les réponses que les Ukrainiens attendent vraiment”.

Grand Reportage RFI: Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 20/02/2017

Lundi 20 février doit entrer en vigueur un nouveau cessez-le-feu dans le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine en guerre depuis 2014. L’annonce intervient après une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères français, allemand, russe et ukrainien, dans un contexte de fortes tensions sur le terrain. C’est une énième trêve, après une série d’échecs, mais elle pourrait marquer une étape dans la résolution du conflit. La guerre vit son troisième hiver. Depuis le printemps 2014, le conflit a fait plus de 10.000 morts selon l’ONU. Les affrontements persistent malgré les Accords de Paix de Minsk, signés en février 2015. Une explosion de violences a ainsi fait au moins une trentaine de morts début février côté ukrainien. Les pertes du côté des forces pro-russes et russes restent difficilement quantifiables en raison du flou qui persiste autour de la nature des forces en présence à Donetsk et à Louhansk. 

Pour l’Ukraine, l’effort de guerre est soutenu. Kiev l’estime à 5 millions d’euros par jour. Dans le contexte de ce qui est aujourd’hui une guerre d’attrition, les Ukrainiens cherchent un format pour traiter avec les territoires que le gouvernement ne contrôle pas, et les quelques 3 millions de personnes qui y résident. Conquête militaire? Isolation? Réintégration? Le débat fait rage dans le pays. 

Le Donbass, entre guerre, réintégration et abandon. Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

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Le long du passage à niveau, le camp ne paie pas de mine. Deux tentes, des braséros, quelques drapeaux nationalistes, le tout posé sur un sol sali par la neige fondue. Cela suffit pour Vlad, de son nom de guerre, et une poignée d’hommes en uniformes militaires, pour bloquer les voies ferrées qui traversent le village de Sherbynyvka, au nord de la république auto-proclamée de Donetsk.

Vlad: Nous voulons en finir avec cette économie parallèle. Regardez notre slogan, c’est “stop au commerce du sang”. 

A quelques dizaines de mètres de là, un convoi de wagons de marchandises est immobilisé. A son bord, des centaines de tonnes d’anthracite. Extraits en territoires séparatistes, ils devaient approvisionner des usines en territoire ukrainien. Depuis 2014, les livraisons n’avaient pas été interrompues, malgré la guerre. Pour Vlad, il faut mettre un terme à ces échanges.

Vlad: Notre barrage, c’est une réaction au plan de réintégration des territoires occupés, qu’ils ont adopté à Kiev. Ce plan légalise le commerce avec l’occupant. Ils pourront s’enrichir en écoulant leur charbon sur le marché ukrainien. Nous ne pouvons plus rester sans rien faire, à regarder tous ces wagons qui passent et repassent, sans être contrôlés. 

Trois voies ferrées sont bloquées dans la région depuis début février.

Ici, les militants nationalistes ne sont qu’une quinzaine, mais ils sont liés à des bataillons de combattants volontaires, et à des partis politiques siégeant au Parlement à Kiev.

A ce titre, ces hommes fatigués et mal rasés sont en opposition frontale avec le Président, Petro Porochenko.

Petro Porochenko: Ce blocage est non seulement inutile, mais en plus, il créé des problèmes. Ces militants bloquent nos efforts pour retrouver notre souveraineté territoriale. Ma position, et celle de mon gouvernement, elle est claire. Ce n’est qu’à travers des efforts diplomatiques que nous pourrons ramener ces territoires au sein de l’Ukraine. Je condamne toutes les postures politiciennes qui consistent à isoler ces territoires, et de facto les donner en cadeau à la Russie. Je le répète: cette terre n’est ni à prendre, ni à donner. 

Cette réthorique n’impressionne pas Vlad, chef du camp à Sherbynyvka. Il a lui-même été chassé de sa maison par les combats. Il s’estime légitime pour reconquérir sa région natale. Vlad accuse le président de protéger les intérêts de quelques profiteurs de guerre, et de mener un jeu trouble dans son rôle de défenseur de la patrie.

Vlad: Cela ne répond pas aux questions essentielles. A Kiev, ils détournent l’attention en s’étonnant que les voies ferrées soient bloquées, en se demandant qui nous instrumentalise, et ainsi de suite. Mais il faut répondre aux vraies questions: Nous sommes en guerre, oui ou non? Nos camarades croupissent dans des prisons ennemies ou pas? Une partie de notre territoire est occupé, alors pourquoi continuons-nous à faire du commerce? Je ne connais aucun exemple de conflit dans le monde où le business a continué comme si de rien n’était. 

Ce faisant, Vlad accuse l’exécutif d’entretenir un double language depuis 2014. Kiev a beau dénoncer une agression militaire russe, les relations diplomatiques n’ont jamais été rompues. Et si à Kiev on parle de guerre dans le Donbass, le nom officiel de l’intervention militaire est celui “d’Opération Anti-Terroriste”. Face à ce qu’il considère comme des compromissions, Vlad conclut, l’air déterminé:

Vlad: Il n’y aura pas de paix tant que certaines personnes continueront à gagner de l’argent dans cette guerre. 

Ce blocage est la manifestation la plus concrète des tensions qui déchirent la société ukrainienne autour du nouveau plan de réintégration du Donbass.

Celui-ci a été adopté le 11 janvier, et proposé par le ministère des territoires temporairement occupés. Iouriy Grimtchak est le conseiller spécial  du ministre, lui aussi exilé de sa ville de Donetsk.

Iouriy Grimtchak: Ce plan ne vise pas à réintégrer les territoires occupés du Donbass. Pas encore. Nous visons à réintégrer les gens qui vivent là-bas. L’idée principale, c’est de leur offrir quelque chose d’autre, et les intégrer dans notre espace médiatique, économique, entrepreneurial. Dans ce plan, nous avons développé toute une série de mesures, qui vont du transport de marchandises à la politique de l’information. 

Les Ukrainiens des territoires séparatistes auront des facilités pour étudier, voyager, développer une entreprise ou encore accéder à l’assistance médicale. Un plan similaire est en cours de développement pour les populations de la péninsule de Crimée, annexée par la Russie en 2014.

Face à cette politique d’ouverture, l’opposition craint que le plan n’engendre un dangereux précédent. Oksana Syroid est la vice-présidente de la Verkhovna Rada, le Parlement, au sein du parti Samopomitch, un parti originaire de l’ouest de l’Ukraine.

Oksana Syroid: Dans cette éventail de mesures, il y a des bonnes choses. Par exemple, la possibilité pour les jeunes d’étudier à distance selon le programme ukrainien. Mais  d’une part, nous savons que ce plan profite aux oligarques qui continuent leurs activités des deux côtés de la ligne de front. D’autre part, dans les territoires occupés, il y a deux catégories de personnes. L’administration d’occupation russe, et leurs supplétifs. Et les civils qui vivent là-bas. Et ces civils que nous voulons aider, ils ne décident de rien! Donc toute relation avec l’autre côté ne sera qu’avec les occupants, pas avec les civils directement. Cela veut dire que nous ferons des concessions, que nous renforcerons la puissance occupante. Nous nous retrouverons à payer pour l’occupation. 

Oksana Syroid va jusqu’à assimiler ce plan de réintégration à une haute trahison.

Oksana Syroid: Le concept de ce plan est mauvais. Il faut l’annuler. Il n’a été ni écrit en Ukraine, ni pour les Ukrainiens. Il n’est pas dans les intérêts du pays. 

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, il n’est plus l’heure de jouer sur les mots. Il y a plus important.

Iouriy Grimtchak: Il y a environ 700.000 personnes qui franchissent la ligne de front chaque mois. Par jour, jusqu’à 25.000 personnes. 

Il est important de faciliter la vie des populations civiles du Donbass, afin de s’en assurer le soutien.

Iouriy Grimtchak: Aux postes de contrôle le long de la ligne de front, nous prévoyons d’installer des centres administratifs. Afin que les gens n’aient pas à aller loin pour déclarer un mariage, ou une naissance, ou renouveler leur passeport. 

A 800 kilomètres de là, le poste de contrôle de Stanitsa Louhanska, au nord du bastion séparatiste de Louhansk, est l’un des principaux points de passage d’un camp à l’autre. Ici, la traversée est compliquée depuis que l’unique pont enjambant la rivière Donets a été détruit par un bombardement. Les civils se massent néanmoins par centaines pour passer, d’un côté comme de l’autre.

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Andriy checkpoint: Ca fait 4h30 que j’attends. Je suis venu toucher ma retraite, et je rentre à Louhansk.

Svitlana checkpoint: Je vais voir mon fils à Louhansk. Il étudie là-bas. C’est un athlète. Aller vivre en territoire ukrainien, c’est hors de question, car son pensionnat est à Louhansk. On faisait comme ça avant la guerre, on continue comme ça maintenant. On préférerait que tout redevienne comme avant, mais… ils nous ont séparé. On ne peut plus revenir en arrière. 

Pour ces deux personnes, et les centaines d’autres dans la file d’attente, on devine qu’une simplification des formalités administratives et des conditions de passage serait la bienvenue. Le premier obstacle à l’application du plan de réintégration, ce n’est pourtant pas la politique.

Les combats n’ont jamais cessé, le long des 400 kilomètres de la ligne de front. Ils rendent les passages parfois dangereux. Ils n’épargnent pas non plus des quartiers résidentiels de ville. Les Accords de paix de Minsk, signés en février 2015, n’y ont rien changé.

Marianna Ivanivna: Des Accords de paix? Quels Accords? Ils annoncent des accords à tout va, et voilà où on en est. Qu’ils se mettent d’accord, une bonne fois pour toute! 

La ville d’Avdiivka se remet à peine des bombardements meurtriers de début février. A l’initiative des séparatistes, les tirs avaient coûté la vie à au moins une trentaine de personnes, civils et militaires. Malgré l’écho de l’artillerie au loin, la ville est calme. Mais pour Marianna Ivanivna, cela ne change pas sa situation.

Marianna Ivanivna: Je vis d’aide humanitaire. Mon mari a été tué il y a deux ans. J’ai reçu un statut d’invalide après des bombardements. Comment survivre? Tout le monde veut la paix, tout le monde veut retrouver une vie normale. Qui a besoin de cette guerre, dites moi? Ici, nous mourrons à petit feu. Ils ont bombardé ma maison. Et ma pension est si modeste que je ne peux pas en vivre.

Dans son bureau à la mairie, le colonel Pavlo Malykhyn est le chef de l’administration militaro-civile d’Avdiivka. Il est occupé à panser les plaies de sa ville après les derniers bombardements. Lui aussi a constaté que le processus de paix de Minsk n’a pas amélioré la situation de sa ville.

Les garants des Accords de Minsk, comme il le rappelle, ce sont Angela Merkel et François Hollande, deux chefs d’Etat distants du conflit. La mission d’observation de l’OSCE, elle, n’est pas efficace pour assurer le respect du cessez-le-feu.

Pavlo Malykhyn: L’OSCE, ils ne voient rien. Quand ils sont sur place, ça ne tire pas. Dès qu’ils repartent, les tirs d’artillerie recommencent. Je pense que la mission d’observation est très importante. Mais il faut qu’il se donnent les moyens. Ils restent dans les zones sécurisées, mais ne vont jamais dans les endroits où des gens se font tuer. Qu’est-ce qui est le plus efficace? Constater de visu une fois, ou écouter les bombardements 100 fois? Le risque existe, évidemment. Mais dans les quartiers bombardés, il y a des petits enfants qui vont à l’école… Eux, ils prennent le risque.

Les violences ne sont pas prêtes de s’arrêter de si tôt. Et les responsabilités sont partagées. A proximité d’Avdiivka, un ancien centre de contrôle aérien sert de base au bataillon “Donbass Ukraine”.

Les Accords de paix de Minsk, ici, ne sont pas pris au sérieux.

Pavlo Kulyk: La paix ne se fera pas à travers les Accords de Minsk. Tout simplement parce que cela ne convient ni à l’Ukraine, ni à la Russie. Cet accord leur a été imposé.

Au lieu de processus de paix, le soldat Pavlo Kulyk et ses camarades parlent avec confiance de leur nouvelle stratégie militaire.

Pavlo Kulyk: Nos troupes avancent petit à petit. Nous prenons des villages, des positions. Nous avons repris le village de NovoLouganske il y a peu. Nous pouvons y arriver, par petits pas. Et d’après les estimations que l’on a depuis l’autre côté, il y a de moins en moins de combattants chez les séparatistes… 

Ces estimations sont très floues, et l’histoire a montré que les troupes régulières russes pouvaient intervenir directement pour aider les séparatistes. Ces derniers mènent aussi leur propre stratégie de petits pas et de duels d’artillerie incessants.

Cela dit, une intensification des violences ne devrait pas être synonyme d’un retour à un conflit généralisé.

Pavlo Kulyk: Nous pourrions aller plus loin. Mais cela voudrait dire des combats généralisés, et la ruine pour le Donbass. On peut estimer qu’au moins 500.000 civils y perdraient la vie. Je pense que personne ne prendra la décision de lancer une telle attaque…

Si l’option militaire n’est pas envisageable, et que le plan de réintégration est difficilement applicable, certains sont tentés par l’idée d’une séparation claire et nette. Dans son bureau à Avdiivka, Pavlo Malykhyn a un exemple historique tout trouvé.

Pavlo Malykhyn: A Berlin, il y a eu un mur pendant longtemps, les gens ne se sont pas parlé. Mais tout s’est bien terminé. Ici, il faut que la Russie se retire et que l’on reprenne le contrôle de la frontière. Ensuite, on négociera entre nous. Entre temps, on peut isoler le problème.

Le colonel s’inscrit ici dans la lignée des militants du blocage de voies ferrées, en préconisant une rupture avec les territoires séparatistes.

Pour le conseiller Iouriy Grimtchak, cela trahit une vision à très court-terme. Les infrastructures vitales de la région sont trop intriquées pour être dissociées. Par exemple, pour l’eau potable.

Iouriy Grimtchak: Le canal de distribution part du nord de la région. Slaviansk, Kramatorsk, ce sont des villes sous notre contrôle. Le canal part ensuite dans les territoires occupés et la grande ville de Donetsk. Et ensuite il ressort pour arriver au port de Marioupol, une ville aussi sous notre contrôle. En théorie, nous pourrions couper l’eau, et même l’électricité, à Donetsk. Mais cela voudrait dire la mort de notre ville de Marioupol. Tous ceux qui assurent pouvoir tout couper demain sont des menteurs. 

Lors d’un débat animé à Kiev, Iouriy Grimtchak fait face au journaliste Serhiy Harmash lui-même exilé de Donetsk.

Serhiy Harmash: Les entreprises qui produisent dans les territoires occupés et envoient leurs productions en territoire ukrainien paient des taxes aux séparatistes. Les Ukrainiens ont besoin de leur charbon, bien sûr. Mais il faut nous poser la question: sommes-nous prêts à contribuer au financement de leur guerre contre nous? Les blocages actuels de voies ferrées peuvent être une chance pour la réintégration. 

Iouriy Grimtchak se défend. Bloquer ces routes commerciales ne voudrait en aucune manière dire que les séparatistes se retrouveraient sans financement ni armement, étant donné qu’ils sont soutenus par la Russie. Au contraire, cela représenterait un manque à gagner pour Kiev.

Iouriy Grimtchak: Il y a beaucoup d’entreprises qui possèdent des usines dans les territoires occupés mais qui sont enregistrées en territoire ukrainien. Ces entreprises ont contribué à l’équivalent d’un milliard d’euros d’impôts au budget national l’an dernier! Dans le même temps, notre effort de guerre a représenté l’an dernier 2,2 milliards d’euros. Ces entreprises ont donc couvert la moitié de nos dépenses de défense! 

Serhiy Harmash n’y tient plus.

Serhiy Harmash: Si on suit cet argument des impôts, alors autant inviter ici Alexander Zakharchenko le chef de Donetsk, et l’autoriser à monter une entreprise pour qu’il puisse payer des impôts, faire semblant d’être un bon citoyen avant de rentrer à Donetsk et de lever les armes contre nous!

Dans ce débat, la sociologue Iryna Bekeshkina présente les résultats d’un sondage sur l’attitude des Ukrainiens face à la question des territoires occupés. Aucune des solutions, que ce soit la rupture ou la réintégration, ne récolte plus de 17% de soutien. Aucun consensus n’existe sur la manière de ramener la paix dans le Donbass. Iryna Bekeshkina.

Iryna Bekeshkina: Le débat est tellement politisé, entre des positions extrêmes, qu’il est difficile d’y voir clair. Je me rappelle le slogan des étudiants de mai 1968, en France: “Soyons Réalistes, demandons l’Impossible!” Je reformulerai dans notre contexte: “Demandons l’impossible, mais restons réalistes!” 

Le réalisme, Yevhen Vilinsky le voit à travers des projets concrets de reconstruction économique du Donbass. Lui est le vice-gouverneur de la région de Donetsk, en charge d’attirer des investisseurs.

Yevhen Vilinsky: Nous voulons construire ici une sorte de “Berlin Ouest”, qui montrerait aux habitants du bloc de l’est que nous pouvons bâtir une vie meilleure.  Avec la nuance que le mur de Berlin, c’était l’est, et pas l’ouest qui l’avait construit. Il faut que nous fassions preuve d’ouverture. Nous menons tout une série de projets pilotes, même des projets jamais expérimentés en Ukraine. Pour montrer que l’on peut y arriver ensemble. 

Dans la cour de l’école numéro 11 d’Avdiivka, on est très loin de ces controverses politiques et de ces grands projets. Au loin, on entend quelques déflagrations d’artillerie. Mais ici tout semble simple, comme le remarque Olga, la surveillante de la cour.

Olga: Les enfants, vous les voyez. Ils sont heureux, ils ne réagissent plus aux bruits des bombardements. Ils jouent, comme des enfants. Ils nous montrent l’exemple, pour continuer à vivre. 

La région industrielle, ancien fleuron de l’économie soviétique, dans laquelle ces enfants sont nés, était depuis des années en déclin. Avec la guerre, elle se retrouve meurtrie et défigurée. Après trois ans de conflit, rien ne permet de deviner à quoi le Donbass ressemblera quand ces enfants deviendront grands.

Ecouter le Grand Reportage ici

L’est de l’Ukraine: entre la guerre, la réintégration et l’abandon

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert

A la réalisation, Anouck Bernet

Chanson de fin: Rosy/Donbass, de Dakh Daughters