RFI: Incertitudes sur l’origine ukrainienne des missiles nord-coréens

Papier diffusé dans les journaux de RFI, le 14/08/2017

La rapidité avec laquelle les Nord-Coréens ont développé des missiles intercontinentaux pouvant atteindre la côte ouest des Etats-Unis a surpris la communauté internationale. Selon une enquête du New York Times, ce succès s’expliquerait par l’achat des propulseurs de missiles au marché noir. Ceux-ci proviendraient d’une usine d’armement du centre de l’Ukraine. La provenance n’est pas établie avec certitude. Mais L’affaire pourrait tendre des relations déjà difficiles entre Kiev et Washington. 

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Missile « Zenith » – Youjmash

 

A l’époque soviétique, l’usine Youjmash, dans la ville industrielle de Dnipropetrovsk (aujourd’hui Dnipro), produisait des missiles capables de transporter jusqu’à 10 têtes nucléaires sur de longues distances. Les moteurs de ces missiles, un certain nombre d’experts et d’analystes les ont reconnu sur les projectiles testés par le régime nord-coréen cet été. Une enquête du New York Times explique que l’usine Youjmash traverse une grave crise depuis des années, et que certaines de ses productions seraient susceptibles de se retrouver sur le marché noir, en particulier dans le contexte de guerre qui fait rage depuis 2014. L’usine Youjmash dément avec indignation. Les autorités ukrainiennes, garantes du complexe militaro-industriel national, dénoncent une nouvelle manoeuvre dans la guerre d’information ukraino-russe. De fait, le New York Times n’apporte pas de preuve de la vente ou du mode de transport de ces propulseurs de missiles. Ceux-ci pourraient venir d’autres stocks, par exemple d’une usine d’armement en Russie, anciennement affiliée à Youzhmash. Les doutes et le flou persistent, mais deux choses sont sûres dans cette affaire. Elle illustre un nouvel échec de la communauté internationale à contrôler les trafics d’armes, en l’occurrence à destination de la Corée du Nord. Et du point de vue ukrainien, ce scandale pourrait compliquer les relations entre Donald Trump et son homologue Petro Porochenko. L’administration américaine s’était déjà offusquée d’une ingérence supposée des Ukrainiens dans la campagne présidentielle, en faveur d’Hillary Clinton. Et si la piste ukrainienne des missiles nord-coréens se confirmait, la Maison Blanche pourrait abandonner son projet de livrer des armes létales à l’Ukraine.

Sébastien Gobert – Kiev – RFI

RFI: Torture & prisons secrètes en Ukraine

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, le 22/09/2016

Alors que le conflit perdure dans l’est du pays près de la frontière russe, les échauffourées sont quotidiennes et meurtrières, les exactions sont nombreuses. Arrestations et détentions arbitraires se multiplient des deux côtés. Rares sont les victimes qui osent témoigner. Mais Mykola Vakaruk lui a franchi le pas… Il a passé 590 jours dans une prison secrète et il raconte.

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Mykola Vakaruk n’est plus que l’ombre de lui-même. En 2014, il pesait environ 90 kilos. Aujourd’hui, il  en pèse à peine 60, après avoir passé presque deux ans dans une prison secrète des services de sécurité d’Ukraine.

Mykola Vakaruk: Je n’ai jamais caché ma désapprobation du nouveau pouvoir à Kiev. Le pouvoir qui est arrivé après le Maïdan était illégal. 

En dehors de quelques manifestations et provocations, Mykola Vakaruk n’avait pas pris les armes. A cause d’une blessure à la jambe, il n’avait même pas pris part au référendum illégal sur l’indépendance du Donbass, le 11 mai 2014.

Mais ses idées ont suffi pour qu’il soit arrêté chez lui, en décembre 2014. Commence alors une série d’interrogatoires musclés, pour lui et quelques comparses.

Mykola Vakaruk: On entendait une femme hurler dans la pièce voisine, c’était Margarita Schmakova ma collègue, qui était torturée. Les officiers m’ont demandé si je voulais qu’ils fassent crier ma femme de la même manière. Et là, j’ai accepté d’écrire ce qu’ils me dictaient. Que j’étais un informateur pour l’artillerie des séparatistes, que je transmettais des informations sur les mouvements des troupes ukrainiennes… J’ai tout dit devant une caméra. 

Une fois les aveux enregistrés, Mykola Vakaruk est transféré vers un centre de détention secret, qui sera par la suite identifié comme les locaux des services de sécurité d’Ukraine, à Kharkiv, grande ville de l’est. Il y est incarcéré avec des dizaines d’autres, dans des conditions très rudes.

Mykola Vakaruk: Les gardes nous tourmentaient chaque soir. Ils déposaient des produits chimiques dans nos assiettes, ils nous trainaient au sol dans les couloirs, en pointant leurs pistolets sur nos têtes, en nous traitant de séparatistes… 

A cause des conditions de détentions épouvantables qui dégradent son état de santé, il doit subir une opération grave : l’ablation d’un rein. Il est hospitalisé pendant un mois, sous un faux nom, avec l’interdiction de parler à quiconque.

Pour Krassimir Yankov, membre d’Amnesty International, ce traitement relève d’une pratique très ancrée chez les belligérants.

Krassimir Yankov: Son cas est l’un des plus marquants, mais nous avons étudié de nombreux abus commis par les forces militaires ukrainiennes et les séparatistes pro-russes. Nous avons relevé des arrestations arbitraires, des détentions au secret, des actes de torture lors des interrogatoires…

Amnesty International et Human Rights Watch publient un long rapport en juillet sur les prisons secrètes ukrainiennes. Quelques jours plus tard, Mykola Vakaruk et 13 autres détenus sont libérés, sans explication.

Mykola Vakaruk: Ils nous ont conduit à Kramatorsk, dans le nord du Donbass. Ils nous ont donné 100 hryvnias, soit 3 euros, et des documents. Nous avons essayé d’appeler chez nous, mais tout le monde au village nous avait déjà enterrés, à part ma femme qui ne voulait pas y croire. Personne n’y a cru quand nous sommes revenus. 

Depuis, Mykola Vakaruk essaie de se reconstruire et réapprendre à vivre . Mais tout ne va pas de soi, comme il l’explique lors d’une seconde conversation, par téléphone. Il est stigmatisé et désigné comme complice des séparatistes.

Mykola Vakaruk: Il y a encore beaucoup de problèmes. Par exemple, le 11 septembre, je me suis fait arrêter à un barrage routier. Ils voulaient m’emmener pour un interrogatoire, mais j’ai appelé mon avocat et des journalistes et ça s’est arrangé. Ils m’ont juste donné un avertissement. Mais un avertissement pourquoi? Je ne comprends pas. 

Mykola Vakaruk tente d’obtenir justice pour les torts causés. Mais les difficultés sont nombreuses comme l’explique le militant des droits de l’homme Krassimir Yankov.

Krassimir Yankov: Seules quatre personnes ont choisi de porter plainte et de demander justice pour ce qu’ils ont enduré. Les autres ont peur. Une des grandes victimes du conflit dans l’est de l’Ukraine, c’est le respect de l’Etat de droit.

Quelque soit le côté de la ligne de front, la possibilité pour ces victimes d’abus d’obtenir justice sera néanmoins l’une des conditions pour imaginer un avenir apaisé; et entamer, une fois le moment venu, un processus de réconciliation.

Ecouter le reportage ici

RFI: Explosion meurtrière d’un bus dans le Donbass

Papier diffusé sur RFI, le 10/02/2016

Au moins quatre morts dans l’explosion d’un bus sur une mine à la sortie de Donetsk, aux alentours de la ligne de front du Donbass. Ce drame avec des victimes civiles intervient exactement un an après les accords de Minsk du 11 février 2015. 

A Kramatorsk, dans le Donbass, Sébastien Gobert

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Capture d’écran Ukrainska Pravda

Le chauffeur de l’autobus avait l’habitude des routes du Donbass. C’est sans doute pour cela qu’il a emprunté un chemin de campagne, qui évitait la file d’attente au poste-frontière, sur la route principale. Le véhicule venait de Donetsk. Il a explosé sur une mine à 700 mètres du premier poste de contrôle ukrainien. Après un an et demie de guerre hybride, qui a fait plus de 9000 morts selon l’ONU, la région est truffée de mines anti-personnel et anti-chars, en particulier aux abords des barrages routiers. Elles font régulièrement des victimes parmi la population civile. Il n’existe pour l’heure aucune initiative coordonnée des deux côtés de la ligne de front pour procéder à un déminage systématique. Un an après les accords de Minsk, les belligérants n’ont jamais totalement déposé les armes. Les échauffourées quotidiennes et souvent meurtrières font régulièrement craindre une nouvelle intensification du conflit. La vie a certes repris dans le Donbass depuis quelques mois, malgré une situation économique délétère et des conditions de vie parfois précaires. Environ 5 millions de personnes vivent aux abords de la ligne de front, dans une zone infectée de mines et de débris d’artillerie.